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Books » Lord of the Rings » L'histoire d'un rôdeur
Estel la Rodeuse
Author of 58 Stories
Rated: T - French - Fantasy/Adventure - Aragorn & Elrohir/Elladan - Reviews: 44 - Updated: 04-07-12 - Published: 03-28-04 - id:1793857

Après 2 ans d'absence, me revoici à poster pour ma fic préférée. Je m'excuse auprès de mes lecteurs (s'il y en a encore) mais ma muse m'avait quittée. Maintenant, grâce au défi du Poney Fringant, je me suis replongée dans la vie de mon rôdeur préféré. J'espère que ce chapitre vous plaira. Comme d'habitude, merci à Elysabeth la béta béton de choc sans qui ce texte serait illisible.

Aragorn sentait tout le poids de l'orgueil de ses ancêtres.
Il arpentait les ruelles étroites ou larges de la citée blanche. C'était un de ses jours de permission. Comme il n'avait pas de famille à voir ou d'amis avec qui renouer, son temps était teinté de solitude et de réflexion.
La foule était dense sur la place de Melentarmë, Thorongil se fraya aisément un passage. Un ou deux murmures ne lui échappèrent pas: on parlait de lui. Le Capitaine de la 10ème compagnie ignora ces commentaires même si au fond de lui, dans la fougue de sa jeunesse, il ne pouvait pas s'empêcher d'être fier. On louait ses talents de commandant et certains répétaient les dires d'Ecthelion à son sujet. Pendant l'espace d'un infime instant, il imaginait Elrond ou Arwen entendre de telles paroles... Mais il se renfrogna et ignora cette pensée. Sur ses épaules étaient fixées ses affaires personnelles et à sa ceinture était ceinte son épée. Il n'avait pas grand chose. Il s'engouffra bientôt dans une auberge au hasard. Elle était située dans les cercles les plus inférieurs de la cité et ici les gens n'étaient pas orgueilleux ou plein de faste. Il s'attabla dans un coin et bientôt une bière se trouva en face de lui. Il n'écoutait que d'une oreille distraite la clameur qui l'entourait. Ses pensées le projetaient très loin. Ce n'était même pas à Imladris qu'elles s'accrochaient... Il revoyait l'Arnor balayé de vent. Il n'avait plus de nouvelles de sa mère depuis plus de vingt ans. Il se souvenait de son apparence spectrale lors de sa dernière visite. Mais il ignorait si elle était encore en vie. Il la voyait telle qu'il se souvenait d'elle pendant son enfance. Il y avait cette image trouble d'une jeune femme aux côtés d'un homme de haute stature. Quelque fois, le rôdeur avait l'impression que la femme le regardait. Il pouvait sentir son regard transpercer son âme. Il prit une gorgée de bière et se recentra sur le présent. Comme à chaque fois qu'il pensait à ses parents, l'homme eut envie de plonger son regard dans le vert espoir du seul signe de son destin qu'il portait sur lui. Mais il ne pouvait pas la sortir de sa cachette. Dans la cité de ses pères, il n'osait pas porter Barahir. Il la gardait dans une petite pochette d'un tissu sombre.
Il venait d'allumer sa pipe quand une voix familière l'arracha complètement du passé:

- Capitaine Thorongil! Que faites-vous là?

Un sourire éclaira le visage du rôdeur quand il reconnut un des hommes de sa compagnie.

- Elenion, je pourrais te retourner la question... Que fais-tu dans une auberge ton premier soir de permission?

Le jeune gondorien s'assit face à son supérieur et il posa sa chope sur la table.

- Amarien me trouvait trop dissipé pour laisser dormir les petits, elle m'a chassé.

La lumière dans ses yeux, comme son ton nonchalant, ne cachait pas le fait qu'il y avait une grande complicité entre lui et son épouse. Il en parlait souvent alors qu'ils arpentaient les sauvages terres de l'Ithilien. Après quelques instants écoulés à écouter les âneries que leur voisin débitait à haute voix au sujet des monstres du Mordor qu'il avait vu, Elenion finit par revenir à sa question de départ.

- Moi, comme ce bonhomme, j'ai de bonnes raisons d'être ici. Et vous Thorongil, avec vos airs mystérieux, je suis sûr que vous avez une demoiselle qui vous attend quelque part dans la citadelle.

Un sourire détaché étira les lèvres du rôdeur mais son visage ne laissa rien passer. Il répondit d'une manière neutre:

- Je visitais cette auberge pour voir si elle était convenable pour y passer la nuit...

Une lueur amusée glissa dans son regard:

- Mais je crains fort que des monstres du Mordor viennent me réveiller ce soir.

Elenion qui, comme les jeunes soldats du Gondor, admirait son supérieur, écarquilla les yeux et s'écria:

- Vous n'allez pas tout de même dormir dans une auberge le premier soir de permission! N'avez vous pas de la famille ici? Vous êtes après tout un des nôtres...

L'assurance et les mots du jeune homme réchauffèrent le coeur de Thorongil le dúnadan. Pourtant, il maintint la barrière de mystère qui le séparait de ses compagnons d'armes et expliqua évasivement qu'il venait du Nord.
Ebahi, Elenion l'écoutait, puis lui posa une succession de questions.
Les terres du Nord constamment ravagées par les loups, les wargs et les orcs ne pouvaient pas être oubliées par les gondoriens. Dans la douce chaleur du Sud et l'Ombre qui croissait sous leurs yeux, le Nord était porteur d'ancestrales légendes et d'un espoir qu'on n'osait mentionner.

Les heures filaient et bientôt l'auberge commença à se vider. Elenion se leva et s'assura que son épée était bien fixée sur sa ceinture. Il ne savait pas comment s'adresser à son supérieur. Au long de la soirée, à chaque fois qu'il lui avait offert le gîte, le rôdeur trouvait une manière gracieuse et impersonnelle pour refuser. Le jeune gondorien se sentait dans l'obligation de l'emmener chez lui. Malgré sa stature impressionnante et sa carrure de capitaine, Thorongil ressemblait à un jeune hêtre qui tentait de se tenir droit dans la tourmente du vent. Il n'avait rien qui inspirait la pitié. Mais l'ombre qui passait quelques fois dans ses yeux gris inspirait la sympathie et une envie de mieux le connaître. Un désir de savoir qui se cachait vraiment sous ce masque impassible poussa le jeune soldat à demander:

- Capitaine, laissez moi vous inviter dans mon humble demeure.

Thorongil inspira profondément. Il gardait ses yeux sur le jeune homme, mais il était conscient de l'auberge qui s'élevait autour de lui. Il savait que sa chambre serait peu propre, froide et surtout silencieuse. Au Rohan, on ne l'avait jamais laissé seul. Mais au Gondor, la solitude était constante. C'était propre à ce peuple fier de garder une certaine distance entre eux. La dextérité du pauvre Elenion qui avait passé la soirée à tenter d'inviter le dúnadan chez lui finit par avoir raison de lui: il accepta.

- Vous avez fini par me convaincre. J'espère que votre épouse n'aura pas trop de difficulté à m'accommoder.

- Non non, Amarien sera honorée tout comme je le suis.

Une femme habillée simplement et au visage fatigué ouvrit la porte. Elle ne remarqua pas tout de suite le rôdeur qui se tenait dans l'ombre. Elle n'avait de yeux que pour son époux. Elle lui adressa un éloquent sourire et s'approcha pour l'embrasser. Mais il lui prit la main et lui présenta Thorongil. Elle rougit et baissa ses mains comme prise en faute.

- Excusez-moi Capitaine Thorongil, je ne vous avais pas vu. Entrez...

Elle recula et laissa les deux hommes entrer. La maison était étroite, toutefois bien tenue. Malgré l'attention que la jeune femme avait porté à son intérieur, on voyait que cette maison était habitée par de jeunes enfants.

- Amarien, j'ai invité mon capitaine à rester ici ce soir. Il voulait prendre une chambre aux Pieds Blancs.

La jeune femme sourit gentiment au rôdeur et expliqua:

- Je travaillais là-bas comme serveuse avant de rencontrer Elenion. Je connais l'état de ces chambres. Venez... Je vais vous préparer un lit.

Elle se tourna vers son époux et lui adressa un regard interrogateur. Elle ne savait pas où installer le capitaine. Ils étaient déjà beaucoup trop dans cette minuscule maison. Le dúnadan sentait le malaise de la jeune femme. Il n'avait pas voulu cette situation. Il préférait dormir à la belle étoile. Il allait parler quand Elenion lui demanda si ça lui dérangeait de dormir dans leur salon.

Bientôt, le rôdeur se retrouva allongé sur une paillasse qui sentait la campagne. Il ferma les yeux.

Amarien tentait de ne pas rire trop fort en écoutant les blagues de son époux. Ils étaient encore enlacés et leurs peaux ne faisaient qu'une.

- Elenion, depuis quand connais-tu cet homme?

Le jeune soldat répondit prestement:

- Je t'en parle depuis des années Amari. C'est un guerrier redoutable et un bon stratège. Tu te rappelles de ce que je t'ai raconté sur la mission à laquelle j'ai participé pour sauver sire Denethor? Et bien c'était Capitaine Thorongil à la tête de nos hommes. Je suis quand même dans sa compagnie depuis des années!

Puis, d'un soupir de dégoût, Elenion maugréa:

- Mais même malgré cela Denethor n'a pas daigné le remercier... Je ne comprends pas. Quelque fois j'ai l'impression qu'ils se ressemblent. Mais d'autres...

Il se faisait tard. Il savait que son épouse ne semblait guère intéressée par sa conversation alors il se tut. Bientôt, ils plongèrent tous deux dans un profond sommeil.

Le lendemain, Aragorn s'était éclipsé aux premières lueurs pour se dégourdir les jambes. Le niveau où le jeune couple vivait était peu salubre et les échoppes nauséabondes côtoyaient des maisons peu recommandables. Une femme dont les traits trahissaient une beauté dilapidée sourit avidement à Aragorn. Et comme si on lui avait planté une flèche dans sa dernière cicatrice, il sentit l'absence d'Arwen. D'un sourire plein de compassion, il repoussa les avances de cette femme et rebroussa le chemin.

Il ne la connaissait pas. Que savait-il d'Arwen? Pourtant, maintenant qu'il savait qu'elle existait, son absence était lancinante. Mais comme à son habitude, il relégua son souvenir au fond de sa mémoire et retourna son esprit dans le présent.

A l'intérieure de la petite maisonnette, Amarien préparait du thé et le délectable arôme de pain frais s'élevait dans la pièce. Ils mangèrent tous trois en conversant de diverses nouvelles que la jeune femme avait apprises au marché. Puis, après maints remerciements, Aragorn prit congé. Il avait encore une poignée de journées avant de retourner dans les rangs. Il décida tout d'abord d'aller dans le niveau de la cité qui abritait les artisans forgerons. Il avait besoin de faire souder son épée qui semblait en bien mauvais point.

La forge de Líbaan était enfumée et il y faisait très chaud. Aragorn roula sa cape et la coinça sous un bras. On ne savait pas vraiment d'où venait ce forgeron sans âge. Malgré cela, pour certains habitués, il était le meilleur. Non seulement ses armes étaient solides, elles étaient également gracieuses et légères. D'autres gens, les solitaires, aimaient venir à cette forge car Líbaan avait toujours un mot de sagesse à leur offrir. Son jeune apprenti avait à peine douze ans et se prénommait Isildur. C'était un nom très lourd à porter : on raconte que le jour de sa naissance son père était trop ivre pour balbutier un autre nom. Aragorn évitait avec adresse de prononcer son nom. Il n'arrivait pas à le dire dans cette cité.

- Bonjour Messire Thorongil! Vous êtes debout de bonne heure.

Le forgeron plongea dans l'eau la lame qu'il venait de redresser. Aragorn posa son épée ébréchée sur la table.

- Vous oubliez que les soldats sont comme les forgerons: toujours éveillés.

Lîbaan palpa la lame en secouant la tête:

- Comment est-ce possible? Mes épées ne s'abîment jamais autant.

Le rôdeur sourit avec gaieté:

- Leurs possesseurs sont bien plus soigneux que moi. A vrai dire, Maître Líbaan, je vous conseillerais de fortifier vos armes car les armures des orcs et les boucliers des Haradrim deviennent de plus en plus coriaces...

- Ma parole! Les jeunes de votre époque ne savent pas ce que c'est le respect pour leurs aînés!

Une lueur amusée brillait dans les yeux bleus du forgeron. Il s'empara avec aisance de l'arme.

- Cela ne va me prendre que quelques instants. Isildur peut vous montrer mes nouvelles créations dans l'arrière-boutique.

Le rôdeur hocha la tête et suivit le jeune garçon. Il avait perdu son poignard lors d'un combat avec un solide gaillard. Il se pencha sur les divers coutelas, poignards et autres armes que le forgeron avait confectionnées. Certes, elles n'avaient pas la grâce de ce qui se faisait forger à Rivendell et pourtant... Quelque chose de presque elfique s'en découlait. Une fois de plus, Aragorn se demanda où Líbaan avait appris son métier. Il se saisit d'un poignard forgé. Le manche était en acier, une sorte de boucle recourbée, sa lame n'était pas trop longue. Une fois enfourné, il pourrait facilement être transporté. Le manche avait été travaillé comme un serpent recourbé aussi délicat que de la dentelle mais aussi solide qu'un roc. Le jeune Isildur s'empressa d'expliquer :

- Maître Líbaan a réalisé cet ouvrage d'une seule pièce, mais il a fallu plusieurs heures pour le terminer. Il voulait faire un objet qui rappelle le passé... Quand il y avait un roi dans notre cité.

La mâchoire du rôdeur se contracta et il hocha la tête machinalement. Il glissa un doigt dans la courbure du manche. Son séjour à Minas Tirith rendait son fardeau de plus en plus lourd. Comme après chaque situation de ce genre, il désirait quitter les murs trop élevés de la cité et se perdre dans la nature.

- Ceci est ma pièce maîtresse en ce qui concerne les poignards!

Maître Líbaan était entré dans l'arrière boutique et tendait l'épée à Aragorn. Il reposa le poignard et leva son épée pour tester son équilibre. Puis il la glissa dans son fourreau fixé à sa taille.

- Je me suis basé sur une ancienne gravure représentant notre noble défunt Roi Elendil.

La main du jeune rôdeur ne lâcha pas la garde de son épée. Avec beaucoup de peine, il prit la parole:

- C'est sans aucun doute le poignard le mieux travaillé que j'ai vu. A part, évidemment, ce que j'ai vu chez les elfes.

C'est dans ce fleuve d'émotions qu'Aragorn se trahit presque. Lîbaan et son apprenti le regardaient avec étonnement. Le maître forgeron fut le premier à reprendre sa contenance:

- Et bien, Capitaine Thorongil, vous avez voyagé bien loin.

Cette remarque désinvolte rassura le dúnadan. Dans ses yeux gris, normalement voilés, de la gratitude pouvait être remarquée. Ce changement n'échappa pas à la perspicacité du forgeron. Mais il n'était pas de nature à faire parler les gens. Son métier était sa vie et c'est dans ses objets qu'il figeait ses questions muettes. Il prit sa création tant admirée par lui-même et fit un signe que le jeune Isildur comprit. Il fouilla dans un tiroir et tendit un fourreau en cuir sombre. Ayant glissé le poignard dans l'étoffe, le forgeron le présenta au rôdeur. L'arme était déposée en travers des deux paumes de l'artisan. Il avait baissé les yeux et levé les bras vers le jeune homme qui le dépassait d'une bonne taille.

Aragorn comprit soudainement le geste du forgeron:

- Je ne peux pas... Je...

Il balbutiait malgré son calme légendaire. Il ne pouvait pas prendre ce poignard qui ressemblait à celui de son illustre ancêtre.

- Je n'ai pas assez de d'argent pour acheter un tel objet.

Le forgeron leva les yeux et sourit:

- C'est un présent, Voyageur du Nord. Il n'est pas à vendre. Je ne pourrai pas échanger de l'argent pour quelque chose dans lequel j'ai mis tous mes espoirs et toute mon âme. De tous ceux qui viennent ici, vous êtes le plus honnête.

Les mains d'Aragorn se tendirent presque malgré lui vers l'arme.

- Et j'ignore en partie pourquoi vous méritez cela. Mais, Thorongil, si avec ce présent je peux vous remercier de vous être battu pour notre royaume... Et bien je serai reconnaissant que vous acceptiez mon présent.

Le forgeron déposa l'arme dans les mains tendues d'Aragorn. Ce dernier ne savait pas comment répondre. Sa main droite se resserra sur le manche du poignard. Et d'une voix enrouée, il répondit:

- J'accepte d'honorer cette oeuvre. Mais je ne puis accepter votre remerciement. Ce que j'ai fait pour le Gondor et ses enfants n'est que mon devoir et ne mérite aucune rétribution.

Il inclina la tête. Et avant que le forgeron puisse ajouter quoi que ce soit, le rôdeur déposa ce qu'il devait à celui-ci pour ses réparations et s'en alla.

Il était reconnaissant envers cet homme. Pas pour son présent matériel, même s'il avait rarement vu un couteau ouvragé aussi délicatement et solidement, mais pour ce qu'il avait dit.

Le pas du capitaine était plus léger. Même s'il se sentait oppressé par cette cité trop blanche, il savait à présent qu'il était sur la bonne voie. Il ne resterait pas à Minas Tirith. Chacun de ses mots et de ses actions déplaisaient au fils de l'Intendant. Et chaque geste et phrase de ce dernier rappelaient à Aragorn qu'il n'était rien pour cette cité. Il n'était pas encore temps qu'il prenne tout le poids du passé sur ses jeunes épaules. Il avait encore tant à accomplir... Avec entrain, le rôdeur monta à travers les différents niveaux de la cité. Arrivé à la citadelle, il demanda une audience avec l'intendant du Royaume du Gondor.

Il attendait dans la place en face de la salle du trône. Il n'aimait pas venir ici. Ses pas se ralentirent en face de l'Arbre mort, mais il ne s'arrêta pas. Un garde vint le quérir et ensemble ils allèrent aux portes de la grande salle. Aragorn prit une profonde inspiration et entra. Il marcha sans porter son regard à droite ou à gauche. Ses yeux étaient rivés sur la silhouette de l'intendant, mais pas plus haut.

Ecthelion se tenait debout devant le siège des intendants. Ses yeux gris et ses cheveux sombres rappelaient qu'il faisait parti de ces derniers dúnedain du Sud. Il regardait son capitaine avec bienveillance. Avec la poignée d'années que Thorongil avait passé à ses ordres, l'intendant avait appris à l'apprécier. Sa vision des stratégies militaires et son courage ne lui faisaient pas défaut. Mais plus que cela, l'intendant appréciait l'homme qu'il discernait quelque fois sous son masque. Un homme qui riait volontiers avec insouciance et qui avait toujours d'intéressantes histoires à raconter. Or cette partie de Thorongil faisait rarement apparition.

- Thorongil, je suis content de vous voir. Je voulais vous remercier d'avoir sauvé la vie de mon fils.

- Vous n'avez pas à me remercier. Je n'ai que suivi vos ordres.

Puis, ils parlèrent des défaites, plus nombreuses que les victoires, qu'avait subi le Gondor. Quand ils se parlaient ainsi, ils étaient presque égal à égal. Deux hommes qui avaient la même passion pour la justice et le même sens du devoir. C'est à ces moments-là qu'Ecthelion avait un sentiment qu'il cherchait vainement à écraser: il désirait que son fils ait le coeur aussi pur que Thorongil. Sous l'intensité de son regard, Aragorn sentait toujours son anonymat menacée. Il avait l'impression que le regard perçant d'Echtelion lisait la vérité dans son coeur. Alors, comme à chaque fois, il coupa court à la conversation. Il lui fallait mettre sur la table le sujet qui l'avait poussé à venir ici.

- A vrai dire, mon seigneur, je suis venu vous parler parce que j'aimerais rejoindre la garnison d'Ethelan. Il se trouve en ce moment en Ithilien du Sud, mais il ira bientôt près de Linhir surveiller la côte.

Abasourdi, Ecthelion ne sut pas quoi répondre. Il s'était attaché à cet étranger. Aragorn continua d'une voix plus douce:

- Je reviendrai à Minas Tirith pour être directement sous vos ordres. Mais j'ai entendu dire qu'Ethelan a besoin d'aide avec les corsaires.

Echtelion, pris d'une soudaine honte, baissa les yeux. A travers le ton du jeune homme, il avait senti que ce dernier essayait d'épargner ses sentiments. Il était l'intendant, le représentant du roi et le voilà qui avait l'impression de s'adresser à un égal ou pire un supérieur! Il inspira profondément et il reprit contenance. Il était Ecthelion fils de Turgon et il avait un soldat face à lui.

- Je vous donne la permission Thorongil et j'écrirai une missive au commandant Ethelan. Mais avant votre départ, j'aimerais un dernier conseil...

Un sourire étira les lèvres du rôdeur.

- Ce ne sera certainement pas le dernier, mon seigneur.

Ecthelion partagea son sourire, puis il se renfrogna:

- J'aimerais que vous restiez ce soir à la citadelle pour un dîner. Vous pourrez très bien prendre la route à l'aube. J'ai un invité très important qui vient. Et avant son arrivée, j'aimerais vous expliquer les dernières nouvelles que j'ai reçues.

Aragorn hocha la tête. Ecthelion se rapprocha de lui et d'un muet accord ils sortirent de la salle pour aller dans un lieu où leurs paroles raisonneraient moins. Ils se trouvèrent bientôt dans un les jardins intérieurs de la citadelle.

- C'est au sujet d'un pressentiment que nous avons tous deux partagé depuis longtemps. Nous avons malheureusement raison... Il y a quelques mois de cela, lorsque vous vous trouviez à Cair Andros, Mithrandir est venu. C'est...

Bien que surpris, Aragorn l'interrompit:

- Je sais qui est Mithrandir. Je l'ai connu il y a quelques années de cela. Que vous a-t-il dit?

- Thorongil, mon ami, l'Ombre croît derrière les montagnes sombres. Et nous devons nous préparer pour la tempête. J'ignore quand elle s'abattra sur nous, mais je crains pour mon peuple. Nous ne pourrons pas endurer sa foudre seuls et non préparés.

Aragorn lança un regard perçant à son aîné:

- Peut-être que le temps de raviver d'anciennes alliances est venu...

L'intendant soupira:

- Ce n'est pas aussi facile que vous le pensez capitaine. Les siècles se sont écoulés en consolidant ce mur qui nous séparent des fils d'Eorl.

- Pourtant, Thengel...

L'homme secoua la tête:

- A nous deux nous ne pouvons pas maintenir une alliance. Pour cela, nous avons besoin d'avoir notre peuple derrière nous. Comme vous me l'avez raconté, là-bas les temps sont encore plus durs et ils n'en ont pas pour voler à notre secours. Quant au Gondor... Notre peuple a perdu sa considération envers ses frères du Nord, comment pourrait-il en avoir pour ceux qui ne partagent pas le même sang?

Aragorn allait répondre quand le son d'un pas sur l'allée les fit faire volte-face. Denethor les observait avec intensité, pourtant son expression était indéchiffrable. Contrairement à son père, il montrait rarement ses émotions.

- Père, Capitaine Thorongil...

La conversation ne reprit pas son cours et ce fut à cet instant qu'Aragorn constata que l'intendant ne tenait pas à partager ces informations et interrogations avec son fils. Après quelques instants de silence gêné, Ecthelion reprit la parole:

- Thorongil m'apprenait son désir d'aller servir aux côtés du commandant Ethelan.

D'un regard froid, Denethor toisa son rival:

- J'ignorais qu'un soldat faisait passer ses désirs avant les ordres de son Seigneur.

Aragorn soutint son regard sans flancher, mais décida de répondre avec calme:

- Je suis, comme vous, à la merci de l'Intendant.

Ecthelion toussota et interrompit ce jeu de paroles d'une rivalité presque fraternelle:

- Sous mon ordre, Capitaine Thorongil ira servir près du Linhir. Peut-être qu'il pourra voir ton beau-père, Denethor.

Il ne pouvait pas l'appeler fils en présence de celui qu'il aurait aimé avoir comme fils. Denethor sentit cela et répondit froidement:

- Certes, Adrahil sera là avec son fils sans doute. Père, je suis venu vous voir, car j'ai entendu dire que vous dîneriez en compagnie de ce suppôt de Sauron ce soir.

Aragorn tressaillit et son sang ne fit qu'un tour. Il ne pouvait pas supporter qu'on parle ainsi de Gandalf.

- Sans Mithrandir, cela ferait longtemps que le Gondor aurait sombré dans l'obscurité.

Denethor se tourna vers Aragorn avec un sourire:

- Pourquoi ne suis-je pas étonné en vous voyant défendre ce vieux conteur de fables? Je parle à mon père, l'intendant, et non à un de ses vulgaires soldats.

- Denethor!

Mais déjà, le fils de l'intendant s'en allait dans un bruissement d'étoffe. Et Ecthelion lança un regard désolé à son ami:

- Je ne sais pas comment mon fils est devenu ainsi. C'est... C'est pour cela que vous vous en allez?

Les deux hommes échangèrent un long regard:

- Denethor me voit comme un rival dans votre affection et à tort dans sa succession. Je préfère lui rendre son terrain et continuer à servir le Gondor et son intendant au loin. De plus, il est temps que je reprenne la route.

Ecthelion ne répondit pas pourtant il soutenait le regard du rôdeur. Il semblait réfléchir à une question qui venait de prendre racine dans son esprit.
Il finit par détourner les yeux et dire:

- Mithrandir doit être arrivé. Je lui ai dit de se présenter à mes appartements. Est-ce que vous voudriez vous rafraîchir avant ce repas?

Le rôdeur secoua négativement la tête et en silence ils retournèrent dans la citadelle.

A leur entrée, Mithrandir se leva. Il sourit chaleureusement en voyant Aragorn. Ses yeux brillaient comme s'il venait de trouver la solution d'une devinette trop facile.

- Vous êtes donc Thorongil.

Ecthelion fronça les sourcils. Son capitaine ne lui avait-il pas dit qu'il connaissait Mithrandir?

- C'est un plaisir de vous revoir.

Et c'était vrai, Aragorn était heureux de voir un visage du passé. Quelqu'un qui savait parfaitement qui il était. Il faisait aussi confiance à l'istar pour préserver son anonymat.

Ils parlèrent des nouvelles fortifications de Minas Tirith pendant qu'ils s'installaient pour manger et les servants disposaient les mets. Quand Ecthelion les eut congédiés, ils purent enfin commencer leur discussion. Gandalf semblait plus inquiet qu'à son habitude et encore plus mystérieux. Il parlait toujours autant en devinettes.

- Pensez-vous que l'Ombre nous attaquera bientôt? De mon vivant?

Ecthelion faisait parti de ces hommes qui avaient conscience de leur mort et de leur responsabilité. Il ne cilla pas en prononçant cette phrase. Il craignait pour son royaume à sa mort.

Le repas était terminé, Aragorn et Gandalf fumaient leur pipe alors que l'intendant sirotait un verre de miruvor. Le mage tira sur sa pipe avant de répondre:

- Je pense que ça ne sera pas de votre vivant mais... Je pense que votre fils sera là.

Le visage d'Ecthelion se tordit de doutes et peines. Mais, pendant un petit instant, il se détendit et demanda d'une voix très basse:

- Est-ce qu'il viendra?

Un long silence s'abattit dans la pièce. Les yeux de Gandalf scrutèrent le visage d'Aragorn. Il ne disait rien. Mais sentant le regard de son ami, il glissa une main dans sa poche. Il respectait Ecthelion comme il l'aurait fait avec son père. Il avait tant voulu lui dire la vérité. Il savait que Gandalf lui faisait confiance. Alors, il sortit Barahir et la glissa sur son doigt. Quand il prit une pipée une petite étincelle émeraude attira le regard d'Ecthelion.
Une étrange expression tirait son visage comme s'il avait finalement compris qui était l'homme en face de lui. Aucun des trois hommes ne dit un mot. Gandalf ne répondit que lorsque Ecthelion posa son verre vide sur la table:

- La lignée des rois perdure. Et quand son heure sonnera, alors le sans couronne viendra.

Les trois hommes gardèrent encore le silence. Ecthelion comprenait mieux qui était Thorongil et pourquoi il s'éloignait de son héritage. Son temps n'était pas encore arrivé. Et d'une certaine manière, l'intendant était triste de ne pas pouvoir assister à son avènement. Comme un père qui savait qu'il ne verrait jamais son fils devenir un homme.
Voilà pourquoi il avait senti ce profond attachement pour cet étranger. Leurs ancêtres avaient été profondément liés dans le service pour leur peuple. Il voulait dire au jeune homme qu'il ferait un bon roi et qu'il avait une noblesse sans mesure. Son humilité l'élevait au-dessus de tous les hommes et il ne devait jamais la perdre. Mais Ecthelion savait que jamais ce sous-entendu serait explicité clairement et qu'il n'avait donc pas le droit de dire cela. Il garderait ce secret jusque dans sa tombe. Mais à présent, il avait confiance en l'avenir. Que son fils vienne ou non à prendre le pouvoir, tout ce qui serait détruit serait régénéré: les ruines matérielles comme l'espoir immatériel.
Et comme pour lui-même, l'intendant murmura:

- Envinyatar.

Aragorn avait les yeux rivés sur la table. Il ne dit rien, pourtant ce mot, cette appellation, se grava dans sa mémoire.

Quand enfin Ecthelion signifia la fin de leur conseil, les deux hommes prirent congé de leur hôte. Ecthelion ne savait plus comment parler à celui qu'il avait considéré comme son protégé. Mais Aragorn inclina la tête comme à son habitude. Il était impassible et rien ne témoignait de leur conversation. L'anneau de Barahir avait été remis à sa cachette. L'Istar et le dúnadan traversèrent les couloirs ensemble. Ils gardaient un silence confortable. Arrivé à la porte de la chambre attribuée au mage, ils s'arrêtèrent. Gandalf eut un sourire à la fois grave et plein malice:

- Jeune dúnadan, vous avez changé, mûri.

- Vous n'avez pas changé mon ami.

Ils ne rirent pas. C'était des mots pleins de chaleur et de réconfort. Puis Gandalf posa une main sur l'épaule d'Aragorn:

- Je vous accompagnerai pour quelques lieues, j'ai une affaire à régler dans le Sud.

Et cette fois, Aragorn sourit franchement. Il était heureux de prendre la route avec un bon ami. Ils convinrent d'une heure et d'un endroit pour se retrouver et le rôdeur s'en alla en sifflotant pour trouver un toit où s'abriter.

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