Il pleuvait sur la cité, une mince pluie de larmes, rideaux et draperies
argentés agités par le vent. Le vent soufflait sur la ville ce jour là, un
vent frêle et froid comme les doigts frais d'une jeune fille. Ce jour là,
le ciel étouffa les cris sous sa cape grise aux remous d'eau, et l'averse
vint laver les rues, et mille ruisseaux roses coulèrent jusqu'à la mer.
Dès que la femme-oiseau fut tombée, le brouillard monta de l'océan, vint
envelopper la ville, linceul opaque et profond, et elle devint aveugle, et
sourde. Les flammes montèrent en silence, et vinrent tacher le ciel de
rouge.
Puis moururent. Et le vent en devint gris et noir, noir de suie et gris de
cendres.
Ils marchaient au hasard. Deux gamins à l'aveuglette ; non, deux adultes
aux yeux de vieillards, aux yeux creux, égarés et hagards, aux visages
maigres et pâles, éperdus de souffrance et du sang sur les mains.
Deux frères, seuls dans le brouillard, main dans la main, à se les briser,
de peur de se perdre. Tout était absurde, si absurde, encore une fois le
monde s'était retourné, à l'envers, et plus rien ne comptait vraiment,
parce qu'ils étaient nés dans un monde où la souffrance n'existait pas et
où on ne tuait personne, et pourtant ils avaient du sang sur les mains des
rivières de sang, c'était absurde, tout cela n'aurait jamais du arriver,
tout cela n'avait aucun sens aucun sens aucun sens
Ils marchaient aveugles, main dans la main, à regarder des choses qui
n'existaient pas puisque rien n'avait de sens, si fatigués si fatigués,
épuisés, menottés il ne fallait pas jurer. Ils ne surent pas comment ils
étaient parvenus là, ivres d'absurde.
Un enfant était assis dans l'onde, environné d'écume, comme roi d'une île
au milieu des mers ; une couronne de brume au front et des yeux comme des
étoiles.
Le plus jeune des deux frères s'agenouilla devant l'apparition, et chanta
pour elle, d'une voix douce et grave, douce et mouvante, envoûtante et
grave, profonde comme la mer. Encerclant l'enfant-fée, qui ne pouvait être
réel - mais rien n'avait de sens rien n'avait de sens - de ses eaux ; et
puis, pour capturer à jamais la frêle image, il lui donna un nom, pour
l'apprivoiser et qu'il ne s'évanouisse pas dans l'air fin, ce bel enfant
aux cheveux noirs et aux yeux gris. Et il le nomma d'après l'éclat
stellaire de ses prunelles, et l'écume de son trône.
Le plus jeune des deux frères tendit les mains, de longues mains blanches
et puis ensanglantées aussi - rien n'avait de sens rien n'avait de sens -
et l'apparition les prit, se leva, marcha les pieds dans l'onde, serrant de
toutes ses forces ces longues mains blanches et pourpres, un enfant de
chair et d'os, qui, avant que ses pieds ne quittent l'eau, détourna la tête
pour jeter un regard au rideau d'eau scintillante.
L'aîné des deux frères s'avança les pieds dans l'onde, anneaux d'écume pour
lier ses chevilles, jusqu'à la cascade ; puis passa à travers, écartant un
instant les draperies d'argent et de diamants qui brillaient sur la pierre.
La caverne était sombre et humide ; sa voûte parsemée de gouttes ; chacune
d'entre elles scintillait comme une étoile sur un firmament de pierre
obscure.
Et chacun de ces éclats se reflétait sur l'enfant-fée, irréel dans sa frêle
beauté, si semblable à celle de son frère - comme si ces enfants là avaient
pu se dédoubler à l'infini, pour charmer les criminels -, assis au centre
de la caverne ; sur sa chevelure sombre et scintillante ; sur sa peau pâle
comme le distant Isil ; sur ses yeux gris, où déjà brillait une lueur
semblable à celle des étoiles.
L'aîné des deux frères s'agenouilla, et leurs yeux se rencontrèrent ; la
céleste lumière s'enflamma ; et le feu blanc scintilla comme une lointaine
étoile. Alors, pour capturer l'apparition, et qu'elle ne se perde jamais
dans les bois, les cieux ou les océans, pour l'apprivoiser et ne jamais la
perdre, pour qu'elle ne s'évanouisse pas dans l'air fin, il lui donna un
nom, à l'enfant, étrange seigneur sous la pierre et l'eau, étrange enfant,
indéfinissable, insaisissable, ineffable enfant. Et il le nomma d'après
l'éclat stellaire de ses prunelles, et la voûte étoilée de son refuge.
Alors l'aîné des deux frères tendit la main, une main longue et blanche, et
ensanglantée aussi - rien n'avait de sens rien n'avait de sens -, et
l'apparition la prit, se leva, et, serrant de toutes ses forces cette main
blanche et pourpre, se laissa mener dehors, à la lumière, un enfant de
chair et d'os.
Et, enfin, deux frères et deux frères se retrouvèrent, et les aînés prirent
les petits dans leurs bras, et les serrèrent de toutes leurs forces,
puisqu'ils étaient tout ce qu'ils avaient trouvé pour leurs pertes infinies
; et les enfants se laissèrent capturer, et enfouirent leurs visages
identiques et leurs mains encore tendres contre ces chairs là, encore
humides du sang de leur peuple. Puisqu'ils n'avaient plus rien, comme nés
orphelins.
Et puis s'en allèrent dans le brouillard, comme on s'enfuit d'un mauvais
rêve.
Un rêve...
Puisque plus rien n'avait de sens plus rien n'avait de sens ce jour là
alors que Sirion au loin finissait de brûler...
Plus rien n'avait de sens.
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