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Anime/Manga » Saint Seiya » Une deuxième chance
Alaiya
Author of 28 Stories
Rated: T - French - Drama/Adventure - Reviews: 170 - Updated: 07-23-09 - Published: 12-02-04 - Complete - id:2155319
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Chapitre 20 – Partie II

Lorsque la voix du commandant de bord crachota dans les haut-parleurs de l'appareil pour annoncer la descente sur Athènes, Rachel s'arracha à la contemplation des nuages derrière le hublot, pour jeter un coup d'œil à Saga, endormi à ses côtés. Des doigts de ce dernier, à présent détendus, elle tira doucement la lettre de Shion, qui semblait ne pas l'avoir quitté depuis le sol américain.

Ils n'avaient que peu parlé du vieux Kenton. Mais les paroles du général résonnaient encore dans leurs esprits ; ils étaient restés quelques heures de plus avec lui, pour s'enquérir de bon nombre d'explications. Mais il était vite ressorti que si effectivement, Kenton avait tissé des liens privilégiés avec le Sanctuaire, il n'avait cependant pas été mis au courant de toute la complexité relative au cas des Portes. En fait, il n'en savait pas beaucoup plus qu'eux. Oui, les Portes avaient provoqué la guerre. Oui, les chevaliers d'or avaient tenté d'empêcher leur ouverture, avec la grand-mère de Rachel. Et oui, ils en étaient tous morts. Ou presque. Mais il ne savait pas comment ils s'y étaient pris, et les raisons de leur échec demeuraient inconnues. Au final, ils n'étaient pas plus avancés. Retour à la case départ. Néanmoins, Rachel se rendit compte qu'à se complaire dans son pessimisme, elle en oubliait presque leur combat contre les Gardiens. Pas tout à fait à la case départ, après tout. Au moins, ils avaient entrevu ce à quoi ils devraient faire face s'ils décidaient de s'opposer à l'ouverture des Portes. Mais pourquoi "si" ?

Elle secoua la tête, pour chasser cette idée agaçante. Evidemment qu'ils allaient intervenir. D'accord, elle ne savait pas encore comment, mais cette lettre… Avec un soupir, elle reporta les yeux sur la fine écriture serrée de Shion. Il y avait un embryon de réponse là-dedans, elle en était certaine. Il suffisait juste de le trouver. Cependant, cela paraissait tellement insurmontable !… Elle se prit à maudire intérieurement sa famille jusqu'à la cinquième génération. Au moins. Son père… Il savait bon sang ! C'était écrit là, noir sur blanc ! Pourquoi n'avait-il rien dit, rien laissé ? Il n'était toutefois plus temps de se demander pourquoi, mais plutôt comment. Comment sortir de cette impasse dont elle voyait le mur se rapprocher dangereusement. Un peu comme la piste d'atterrissage, d'ailleurs, sur laquelle l'avion se posa dans une secousse, réveillant son compagnon.

En récupérant leurs bagages sur les tapis roulants, ils ne pouvaient s'empêcher l'un et l'autre de s'interroger sur les réactions de leurs pairs, lorsqu'ils leur rendraient compte des derniers événements. Si l'importance de leur charge leur avait été inculquée par la force de l'habitude et de l'enseignement lorsqu'ils étaient apprentis, qu'en serait-il à présent, que les années avaient passé pour chacun d'entre eux, et qu'ils étaient confrontés à ce pourquoi ils avaient été façonnés ?

« J'appréhende ce soir… » Murmura Saga, en s'engouffrant dans le taxi à la suite de Rachel.

- Tu n'es pas le seul. Mais nous nous devons de les mettre au courant… Et ensemble, peut-être que nous trouverons une solution. » Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule du Pope, et fermé les yeux de lassitude. Il passa son bras autour de ses épaules, avec un léger sourire désabusé :

« Tu appliques souvent la méthode Coué ?

- A défaut d'avoir autre chose sous la main… »

Le rire qui les secoua, même s'il était plus nerveux qu'autre chose, eut au moins le bénéfice de leur apporter un relâchement bienvenu, et ce fut à peu près détendus qu'ils rejoignirent le Domaine sacré.

Palais du Domaine Sacré, Sanctuaire…

Les autres chevaliers d'or, déjà au courant de leur retour, se présentèrent tous spontanément en fin de journée aux portes du Palais. Enfin tous, c'était beaucoup dire : les huit qui étaient présents, Camus, Dôkho et Aiolia étant toujours à l'extérieur.

Saga les vit arriver depuis la fenêtre de ses appartements et se retourna vers Rachel qui sortait de la douche :

« Dôkho et Aiolia, je veux bien, mais où est Camus ?

- Avant de partir, je lui ai dit qu'il pouvait rentrer sur Moscou s'il le souhaitait.

- Tu sais qu'il est de moins en moins là ?

- Je m'en doute. Mais c'est ça, ou il va finir par miner le moral de tout le monde… »

Elle acheva de se frictionner les cheveux et lançant négligemment la serviette sur une chaise sous l'œil circonspect de son compagnon, elle enfila une longue robe en lainage noir qui épousait sans la moindre pudeur chacune des courbes de son corps. Des courbes si perverses qu'elles arrachèrent à Saga un soupir de regret lorsqu'il la saisit par la taille :

« J'imagine qu'il est temps d'y aller, mais… quelle cruauté ! » Elle lui adressa un sourire à la fois tendre et complice :

- Je teste ton self-control… Nous aurons tout le temps pour nous… Après. » Bon perdant, il lui accorda son bras dans un sourire, et ils descendirent pour rejoindre leurs compagnons.

Au moment de franchir le seuil, Rachel marqua un temps d'arrêt, surprise par la voix de Saga qui résonna dans son esprit :

« Juste une chose… Ne leur parlons pas de la lettre… »

Déjà installés autour d'un verre, ils les attendaient dans le petit salon sombre et feutré qui donnait sur l'arrière du bâtiment. Malgré la saison, l'humidité avait commencé à descendre sur le Sanctuaire et Thétis avait allumé un feu dans la haute cheminée qui ornait le mur du fond, et autour de laquelle s'arrondissaient fauteuils, canapés et table basse en bois d'olivier.

Le bandage qui entourait le poignet dénudé de Rachel n'échappa à aucun d'entre eux dès qu'ils entrèrent, de même que le renflement anormal sous le pull de Saga.

« Qu'est ce qui vous est arrivé ? » Shura s'était levé brusquement, manquant de renverser son verre. D'une main apaisante, Saga l'invita à se rasseoir avant de l'imiter.

« Sers-moi plutôt un whisky, au lieu de t'énerver. » Thétis quant à elle, des interrogations pleins les yeux, tendit un verre de Martini à Rachel qui lui adressa un clin d'œil de remerciement avant de s'installer à son tour près du Pope.

Sans s'être concerté au préalable, le couple avait décidé de ne pas diffuser trop largement ses inquiétudes, et par son attitude désinvolte, espérait ainsi éviter ou du moins limiter un éventuel vent de panique.

Saga finit par croiser le regard de la Vierge qui les observait, l'air presque furieux et avant même qu'il n'ouvre la bouche, l'indien asséna :

« Vous êtes contents de vous apparemment… Mü et moi avons cautionné votre départ, sous réserve que vous ne preniez aucun risque… Et vous revenez blessés !

- Oui, enfin, n'exagérons rien non plus. Ce ne sont que quelques égratignures sans gravité… » Rachel, qui essayait de tempérer la colère de Shaka en fut pour ses frais :

« Nous n'aurions jamais dû vous laisser partir… C'est de l'inconscience !

- Si nous n'y étions pas allés, nous ne pourrions pas vous raconter ce que nous avons appris… » Fit Saga d'un ton suave, en sirotant son verre. Un éclat de rire étouffé lui parvint de sa gauche et il vit Angelo tenter de réprimer un ricanement.

« Oui ?

- Je rigole parce que nous aussi, on a pas mal de trucs à vous raconter mais je suis prêt à parier que la vôtre d'histoire est sûrement beaucoup plus drôle…

- Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé en notre absence ? » La Dothrakis jeta un regard curieux autour d'elle et ce fut Aldébaran qui se dévoua :

« On a retrouvé les deux gamins… » Il expliqua ce qu'ils avaient découvert, Mü complétant au fur et à mesure. Ce fut d'ailleurs ce dernier qui conclut :

« On pense qu'il s'agit d'esprits – ou assimilés - qui ont détruit les corps pour prendre leur contrôle. J'ai fait quelques recherches mais je n'ai rien trouvé de probant.

- Et si nous vous disions que nous les avons rencontrés, ces… "esprits" ? »

Les verres se suspendirent, de mêmes que les souffles, et Saga alluma tranquillement une cigarette avant de continuer à la suite de Rachel, ses yeux brillant d'un éclat particulier derrière le nuage de fumée :

« Non seulement nous les avons rencontrés, mais nous les avons combattus.

- OK, Angelo a gagné, c'est vous qui avez la meilleure histoire, soupira Milo. C'est bon, on vous écoute. »

Au fur et à mesure de l'avancée de leur récit, qu'ils poursuivaient en alternance, les visages autour d'eux changèrent du tout au tout. Passant au départ de la surprise à la compréhension, ils se muèrent bientôt en une série de portraits plus contrastés, allant de l'inquiétude et à l'angoisse, en passant par la colère pour certains, le doute pour d'autres.

Mü fut le premier à réagir, lorsque le silence retomba :

« Un trou noir ? Vous êtes sûrs de vous ? Cela paraît totalement impossible…

- J'ai douté moi aussi, mais… » Saga secoua la tête, l'air résolu. « Je connais suffisamment l'univers des dimensions pour le confirmer. Sans compter que ce que Kenton nous a raconté ne fait que renforcer cette hypothèse, à savoir une densité extrême à proximité des Portes. En l'occurrence, ce ne sont pas les Portes elles-mêmes qui l'ont générée, mais leurs Gardiens.

- Dans ce cas, je ne comprends pas comment vous avez pu les battre. Toute votre énergie aurait dû disparaître dans cet "espace". » Milo réfléchissait au problème à haute voix. « Alors, comment ?

- D'où le mystère. On ne sait pas. Moi-même je n'ai aucune idée de ce qui s'est passé à ce moment-là, même si je l'ai bien…"senti". » Commenta Rachel, sarcastique.

- La décharge d'énergie est partie de nous, les a frappés et… terminé. On peut éventuellement supposer que son niveau était assez puissant pour induire une sorte de contrepoids à la densité énorme de ce trou noir. Mais je ne suis pas certain de ce que j'avance.

- Rachel, c'était la première fois que tu vivais cette expérience ?

- Oui, Mü. De plus, je n'ai pas le souvenir d'avoir contrôlé quoi que ce soit à cet instant-là.

- Et moi non plus. » L'amertume dans la voix de Saga n'échappa à personne, Rachel en tête. Elle posa sa main sur la sienne :

« Je te l'ai déjà dit, tu n'y es pour rien. » Murmura-t-elle d'une voix apaisante. Mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il s'en voulait malgré tout, d'autant plus qu'il n'avait pas de réponse à apporter à ce phénomène.

« J'imagine… » Le regard d'Aioros se perdit dans les flammes dont les couleurs mordorées se reflétèrent sur son masque d'argent. « J'imagine que vos deux cosmos cumulés se sont démultipliés ce qui a permis à Saga d'atteindre un niveau jamais égalé. Néanmoins, rien ne se perd, rien ne se crée. De fait, Rachel… » Elle eut un sursaut lorsqu'il se tourna vers elle : « Cela a drainé ta puissance de façon disproportionnée, n'est-ce pas ? » Elle hésita une seconde puis acquiesça, sous le regard dilaté de Saga :

« Tu ne m'avais pas…

- C'était inutile. C'est vrai, j'ai perdu énormément de forces mais cela n'a duré que quelques minutes. D'ailleurs, je ne pensais pas recouvrer un état normal aussi rapidement. » Elle s'excusa néanmoins, une pensée lui échappant pour aller s'insinuer dans l'esprit de son compagnon : « Je ne voulais pas t'inquiéter… » La force brûlante de Saga servit de réponse : « Tu ne dois rien me cacher… Jamais ! »

« Donc, si je résume : si vous aviez été seuls, ou à un contre un, vous n'auriez pas pu les vaincre, n'est-ce pas ?

- Hum… C'est une hypothèse valable, je te l'accorde. » Dit le Pope en regardant Angelo. Ce dernier poursuivit :

- Cela signifie donc que nos niveaux respectifs ne sont pas à la hauteur pour gagner ce type de combat, exact ? Et que vraisemblablement, nous devrions nous y mettre à plusieurs pour réussir et encore, sans considérer notre niveau de faiblesse après coup et sans aucune garantie… » Le Cancer se resservit un verre, avant de demander, toujours sur le même ton sarcastique :

« Et… ils sont combien ces Gardiens ? Parce que, dans le cas présent, on en a deux de moins. Mais s'il y en a encore quinze derrière, je ne vois pas bien comment on pourrait se sortir de là, surtout s'il faut faire ça en groupe ce qui, soit dit en passant, ne m'enchante pas particulièrement.

- On n'en sait rien. Mais je suppose qu'il doit en effet y en avoir d'autres… » Répondit Saga en haussant les épaules, fataliste.

- De toute manière, quel que soit leur nombre, nous n'avons pas vraiment le choix. Nous devrons les combattre si nous voulons arriver jusqu'aux Portes.

- Et ainsi nous pourrons accomplir notre devoir. » Termina Aldébaran à la suite de Thétis.

- Nos prédécesseurs ont échoué, mais cela ne signifie pas que nous en ferons autant. » Shaka qui n'avait que peu parlé, s'était levé et arpentait la pièce à pas lents.

« Nous ne pouvons pas laisser les Portes provoquer la perte de notre monde actuel ; ce serait criminel. D'autant plus qu'aujourd'hui, les moyens dont disposent les hommes pour détruire leurs semblables sont d'une puissance sans commune mesure avec ce qui existait dans les années quarante. Les inciter à la guerre et à la destruction aurait des conséquences autrement plus terrifiantes. Plus que jamais, nous nous devons de réussir, quoi qu'il en coûte.

- Après tout, nous sommes là pour ça, non ? » Grommela Milo entre ses dents, « Même s'il faut mourir pour y parvenir… »

Soudain, un bruit de verre brisé retentit dans le salon, et toutes les têtes convergèrent vers son origine, pour voir la main du Cancer laisser couler une pluie d'éclats transparents d'entre ses doigts tremblants de fureur.

« Non, mais écoutez-vous, tous autant que vous êtes ! » Angelo s'était levé et les yeux brillants de colère contenue, les toisait de toute sa hauteur. Devant leur air stupéfait, il ricana :

« Vous êtes là à vous offusquer de la situation, à faire de belles phrases, de jolies théories sur l'intérêt de combattre les Portes et leurs Gardiens, et tout ça au nom d'un prétendu sauvetage du monde… » Il les pointa les uns après les autres d'un index rageur : « Mais toi, toi, ou encore toi, est-ce que vous croyez réellement les mots que vous être en train de prononcer ? »

- Mais, enfin, Angelo, qu'est-ce qui te prend ? » Shaka qui levait vers lui des yeux stupéfaits, ouvrit les bras en signe d'incompréhension.

- Et toi, ne me prends pas pour un imbécile ! Justement, cette discussion à laquelle tu as coupé court il y a quelques mois… et si on la reprenait ? »

La Vierge n'eut pas besoin de chercher bien longtemps dans ses souvenirs pour se rappeler de la sortie d'Angelo à New York, relative à l'utilité de sauver l'humanité face à l'intervention des Portes. C'était vrai. Il avait espéré que le sujet ne serait pas remis sur le tapis mais c'était mal connaître le Cancer, s'il avait cru que la discussion serait enterrée de façon définitive. Aioros s'agita sur son siège, mal à l'aise ; lui aussi s'en rappelait, mais il jugea plus prudent de ne pas intervenir. L'italien reprenait d'ailleurs :

« Rachel et Saga viennent de nous l'expliquer : les Portes, et leurs Gardiens, apparaissent lorsqu'ils jugent que le monde est sur la pente de la déchéance, que les hommes détruisent leur propre planète. Et s'ils avaient raison ? Est-ce que vous vous êtes seulement posé la question ?

- Angelo, tu ne peux pas parler ainsi ! »

Aldébaran, choqué, s'était rapproché de son alter ego, qui parut soudain frêle et minuscule à côté du massif Taureau. « Nous sommes ici pour sauvegarder ce monde, le protéger contre les dangers qui le menacent. C'est la raison principale de notre existence !

- Et si moi, je considérais que cette planète n'a pas besoin d'être sauvée, qu'est-ce que tu me répondrais ?

- Je te répondrais… Que tu ne sais plus ce que tu dis. » Aldébaran posa une main inquiète sur l'épaule de l'italien. « Tu as trop bu, Angelo. Tu devrais peut-être…

Ne me dis pas ce que j'ai à faire ! » Violemment, le Cancer repoussa le bras du géant, et recula de quelques pas. L'air mauvais, il reprit d'une voix sourde :

« Vous vous mentez à vous-mêmes… Mais ouvrez les yeux bon sang ! Vous ne voyez donc pas à quel point de non retour les hommes en sont arrivés ? Les guerres se multiplient, les vainqueurs traitent les vaincus comme des chiens, ils tuent, ils torturent, ils humilient… L'air devient irrespirable, des millions de gens n'ont pas de quoi boire et de quoi manger, par la faute d'autres hommes… Pourquoi ? Pourquoi devrions-nous intervenir ? Pour sauver "ça", pour faire que tout empire ? C'est vrai, après tout, pourquoi pas. Allons-y gaiement : sacrifions-nous pour qu'ils continuent à s'entre-tuer et à souffrir. Mais ce n'est pas grave, nous aurons quand même fait notre putain de devoir… »

La lourdeur du silence qui retomba dans la pièce était presque palpable. Le temps semblait s'être figé, de même que ces êtres si particuliers, frappés de plein fouet par les paroles de l'un des leurs. Parmi eux, Thétis contemplait celui qu'elle considérait comme l'un de ses amis le plus cher avec de grands yeux ronds, la bouche entrouverte. Elle ne savait pas vraiment ce qui la perturbait le plus : les mots qui venaient d'être prononcés, ou la violence avec laquelle ils l'avaient été. Saga ne cillait pas. Assis en retrait de ses compagnons, seuls les mouvements du bout incandescent de sa cigarette trahissait sa présence. Son regard, plongé dans l'ombre, demeurait impénétrable. De la même façon, aucune émotion n'était perceptible chez Rachel, assise à quelques centimètres du Pope. Elle se contentait d'observer la scène, sans un mot.

La voix de Shaka s'éleva alors, calme et distincte :

« Nous n'existons pas pour juger. Ce n'est pas à nous de décider ce qui est bon ou pas, ce qui est juste ou pas. Notre ordre a été créé il y a des siècles pour maintenir l'équilibre et cela doit être notre seule tâche, le seul objectif de notre vie. Si l'équilibre s'est déplacé, il n'est pas de notre ressort d'intervenir pour le remettre là où nous souhaiterions le voir.

- Shaka… Jamais tu ne laisses autre chose que ta cervelle parler à ta place ? Parfois je me demande si tu as un cœur. » La réplique d'Angelo était cinglante mais elle parut glisser sur la Vierge sans l'atteindre.

- Oui, j'ai un cœur. Et c'est pour cela qu'en dehors de toutes les considérations que je viens de t'exposer, je crois très profondément que l'humanité doit être sauvée du sort qui l'attend, si les Portes viennent à s'ouvrir.

- Encore un vœu pieux de Shaka, l'homme le plus proche de Dieu ! » Ironisa Angelo, « Tu veux sauver l'humanité dis-tu… mais sais-tu seulement ce que c'est, un homme, toi qui vis retiré dans un monde inaccessible aux pauvres mortels, toi qui connais toutes les grandes théories, et les grands principes ? Parce que, vois-tu, pour avoir réellement envie de sauver quelque chose, ou quelqu'un, il ne suffit pas seulement de se persuader de la noblesse de sa tâche, il faut aussi ressentir… Et je ne crois pas que tu aies jamais, au cours de ton existence, connu le moindre sentiment. L'amour, la haine, ça te dit quelque chose ? »

C'était une attaque en règle. Cette fois-ci, Shaka accusa le coup, son regard bleu turquoise soudain troublé. Thétis ressentit douloureusement la fêlure dans la confiance que la Vierge affichait habituellement, et prit conscience du dérapage d'Angelo.

Elle savait que dans sa colère aveugle, il ne se rendait plus compte de la mauvaise foi dont il faisait preuve et qu'il attaquait Shaka sur un terrain qu'il savait pertinemment au désavantage de la Vierge.

« Tu ne réponds rien… Evidemment. Tu n'as rien à répondre, parce que tu sais que j'ai raison. » Angelo continuait, impitoyable. « Tu ne sais même pas ce que c'est que d'être un homme. Et tu voudrais les sauver ? C'est risible. Ridicule. Et…

- Angelo, ça suffit ! » La voix de Saga tonna dans la pièce, tandis qu'il se levait, dépliant son corps immense. Lorsque le Cancer croisa le regard du Pope, il y vit une lueur malsaine, rougeâtre, qu'il ne connaissait que trop bien.

« Tu vas trop loin. Je n'admettrai pas un mot de plus de ta part sur ce sujet dans l'enceinte de ce Sanctuaire. Tu es le chevalier d'or du Cancer et à ce titre, tu te dois de tenir ton rang et d'assumer tes responsabilités. Si cela ne te convient pas, tu es libre de partir. » Angelo serra le poing un instant mais devant l'aura de puissance qui enveloppait Saga, devant la majesté qui se dégagea brusquement de lui, il hésita, puis laissa retomber son bras. Il se redressa et regardant le chevalier des Gémeaux droit dans les yeux, il murmura si bas que seul le Pope l'entendit : « Pourquoi ai-je l'impression que ces mots sonnent faux dans ta bouche, Saga ? » Sur ces dernières paroles, il tourna les talons et le claquement sonore de la porte derrière lui les fit tous sursauter.

« Angelo n'a pas tout à fait tort dans son raisonnement… » Fit Milo, l'air pensif, une fois qu'il fut certain que le Cancer ait quitté le Palais.

- Il me semble que je viens de dire quelque chose ! » L'Antinaïkos se tourna vers le Scorpion, excédé. « Et c'est valable pour tout le monde !

- Calme-toi, Saga. Loin de moi l'idée de m'en prendre à qui que ce soit ici… Angelo s'est laissé emporter et il n'aurait pas dû. Non, par contre, il a soulevé un point important et je crois en toute sincérité qu'on ne peut pas laisser cela en suspens.

- Je suppose… Que tu veux parler de la définition des raisons profondes qui nous incitent, ou non, à combattre les Portes ?

- Oui, Mü. On ne peut plus reculer à présent.

- D'accord. Et vous vous voulez faire ça maintenant ? » Shura consulta Saga du regard, en quête de son approbation. Ce dernier parût hésiter.

« Rachel, qu'en penses-tu ?… Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Même moi, je n'ai pas très envie d'entrer dans ce débat.

- Je crois qu'aucun d'entre nous n'en a vraiment envie… C'est trop tôt. Beaucoup n'ont jamais réellement réfléchi sur sujet, du moins avec toute la conscience que cela suppose. Mais le ver est dans le fruit… D'ailleurs, peut-être nos prédécesseurs se sont-ils retrouvés face au même dilemme, il y a près de soixante-dix ans ?

- Ou peut-être pas. Ah, Angelo… Toujours à mettre les pieds dans le plat quand il ne faut pas… »

« Milo, tu as raison, je ne le nie pas. Mais avec ce qui vient de se passer… » Saga inclina discrètement la tête vers Shaka, conscient de sa détresse sous-jacente. « … il ne me semble pas raisonnable de poursuivre cette conversation plus avant, du moins pas tant que les esprits ne seront pas apaisés. Et puis, il se fait tard. Je vous propose que chacun se retire et pense tranquillement à tout ça de son côté. De toute manière… » Le Pope haussa les épaules, « … Nous ne pourrons pas éviter ce débat plus longtemps. Alors si nous devons l'aborder, autant que ce soit l'esprit clair. »

Comprenant que Saga leur donnait congé, les sept chevaliers d'or présents s'ébranlèrent dans un même mouvement et saluant le couple, se dirigèrent les uns après les autres vers la porte.


Les mots de Milo résonnèrent encore un long moment dans la tête de Rachel, bien après que le silence fut retombé sur le Palais.

Elle n'était guère surprise. Sans doute Angelo, en dépit de sa maladresse, avait-il déclenché un questionnement inéluctable : pourquoi devaient-ils se battre ? Pourquoi devaient-ils accepter de risquer leur vie ?

Il était même étonnant que ces considérations n'aient pas fait leur apparition plus tôt ; néanmoins, la naissance des Portes constituait un événement majeur, et plus particulièrement les raisons de cette naissance. Elle-même avait été troublée par la réponse du Gardien agonisant, quand elle lui avait demandé la cause de son combat. Depuis, elle ne pouvait se défendre de cette impression étrange qu'il existait une part de vérité et de réalité derrière tout cela.

Et même si elle n'avait pas encore eu l'occasion de partager cette sensation avec son compagnon, elle ressentait malgré tout la confusion dans laquelle lui-même se perdait.

« Je descends voir Angelo. » Marmonna Saga en enfilant un pull, « Je dois faire le point avec lui.

- Hum, quelque chose me dit que tu vas être mal reçu…

- Peut-être. Mais je te garantis que je ne partirai pas de la quatrième maison sans avoir eu une explication. »

Saga attira la jeune femme contre lui et enfouit son visage dans la longue chevelure brune. Etouffant un soupir, il murmura :

« Shion avait raison… Je suis responsable d'eux, que ça me plaise ou non…Je n'ai pas le droit de laisser la situation dégénérer.

- Quoi qu'on puisse te reprocher, tu as toujours maintenu ce Sanctuaire contre vents et marées… Tu continueras. J'ai confiance en toi. » Les lèvres de Rachel se posèrent sur les siennes.

- Tu devrais aller te reposer toi aussi. Tu dormiras lorsque je reviendrai. »

Il se détacha d'elle et, après lui avoir rendu son baiser, s'évanouit dans la pénombre.

Temple du Cancer, Sanctuaire…

Malgré ce que la Dothrakis venait de lui dire, tout cela, c'était nouveau pour le Pope. Oui, il avait conservé un semblant de cohésion au sein des XII au cours des dernières années mais inutile de se leurrer : en aucun cas il n'existait la moindre petite chose ressemblant à ce qui pourrait s'apparenter à une quelconque osmose. Même de loin. Tout ce joli monde avait vécu au Sanctuaire, en permanence pour certains, par intermittence pour d'autres. Mais toujours les uns à côté des autres, jamais ensemble. Chacun avait évolué d'un point de vue personnel, s'était forgé son propre caractère, ses propres règles de vie, et il ne restait plus grand-chose des jeunes adolescents innocents et enthousiastes qu'ils étaient, lorsqu'ils avaient pris leurs fonctions sous les ordres de Shion. Même les liens qui demeuraient entre certains d'entre eux, dont lui, et issus de leur enfance commune, s'étaient distendus avec le temps et… les événements passés.

Et voilà qu'aujourd'hui, ils étaient censés accomplir ce pourquoi ils avaient été formés, ce pourquoi ils existaient : lutter contre un ennemi commun, un phénomène surgi du passé et dont l'unique but était de détruire et d'annihiler une partie de l'espèce humaine, en semant la haine.

Pourtant, l'évidence ne semblait pas si… évidente. Et Saga soupçonnait qu'Angelo et Milo n'étaient pas les seuls concernés par ces états d'âme. En fait, c'était plutôt une certitude : lui-même, et il devait bien se l'avouer, se posait de nombreuses questions, surtout depuis qu'il avait échappé miraculeusement à la mort. Et s'il avait arrêté tantôt Angelo dans sa diatribe, ce n'était pas tant par charité envers Shaka – il n'était pas loin de partager l'avis du Cancer sur le sujet – mais plutôt parce qu'il n'avait brusquement pas eu envie que quelqu'un lui mette les yeux en face des trous.

Et en frappant à la porte d'Angelo, Saga ne savait toujours pas s'il était là pour sermonner effectivement le chevalier d'or, ou pour affronter une partie de la vérité.

« Quoi ! » Ça commençait mal. La hargne dans la voix de l'italien n'avait pas disparu, et le Pope ravala un soupir avant de répondre :

- C'est moi, Saga. Ouvre. » De longues minutes passèrent, avant que la porte ne s'entrouvrit sur un Angelo à l'air revêche :

« Qu'est-ce que tu veux ?

- Discuter avec toi. » Un moment, le Cancer contempla le Pope appuyé des coudes sur le chambranle de la porte, et qui l'observait par en dessous, les yeux à demi cachés derrière un enchevêtrement de mèches bleutées.

- Bon, ça va, rentre. » Saga le suivit jusqu'à la terrasse derrière le temple, « Tu veux une bière ? Autre chose ?

- Whisky glace, ça ira. »

Bon, a priori, il ne lui en voulait pas trop de l'avoir éjecté un peu plus tôt dans la soirée. Saga était sur le point de se détendre, lorsqu'Angelo ouvrit les hostilités :

« Pourquoi ne m'as-tu pas laissé en terminer avec Shaka ? »

Raté. Prenant cependant le temps de préparer sa réponse, le Pope savoura quelques gorgées du breuvage, avant de rétorquer tranquillement :

- Deux choses. La première, c'est que tu l'as attaqué sur un plan personnel, et je trouve ça assez minable. La seconde, c'est que tu as trahi sa confiance : il t'estime beaucoup, quoi que tu en penses.

- Tu te trompes sur mes motivations. J'apprécie Shaka… Mais lorsqu'il s'agit de discuter de ce qu'il va advenir de ma peau, je refuse de rester bien sagement silencieux et d'écouter les autres décider à ma place, surtout lui !

- Ce n'était pas une raison suffisante, Angelo, pour t'acharner sur lui comme tu l'as fait !

- Pourquoi ? Parce que j'ai dit la vérité, c'est ça ? » Le Cancer lui lança un coup d'œil narquois. « Ca te gêne, que je sois honnête ?

- Je l'emmerde, ton honnêteté ! » Finit par lâcher Saga, exaspéré. « Tu es en train de foutre le bordel, Angelo, comme d'habitude !

- Ah non, je proteste ! Dans la catégorie "fouteur de merde", c'est quand même toi le champion… »

Saga prit une inspiration profonde avant de la bloquer. Je vais le… Décidément, toujours aussi crispant, l'italien, mais il savait qu'il devait se maîtriser.

Ses doigts crochetés autour du verre se relâchèrent petit à petit et lorsqu'une fois calmé, il rouvrit les yeux, ce fut pour tomber nez à nez avec un Cancer hilare :

« On t'a peut-être sauvé la vie, mais on ne t'a toujours pas rendu le sens de l'humour on dirait… » Devant l'air circonspect du Pope, il reprit son sérieux :

« Tu veux que je te dises, Saga ? Toi, tu as compris que j'ai raison. Mais tu ne veux pas l'admettre.

- Allons, Angelo, ne dis pas n'importe quoi…

- Quoi, j'ai tort, en ce qui concerne Shaka ? Allez, va, je sais très bien ce que tu penses de lui… Ça n'empêche pas que je l'aime bien. Mais je te le répète. Je ne veux pas qu'on me dise : va sauver les hommes, parce que c'est comme ça. Non. Je ne marche plus. Et tu penses la même chose, je le vois dans tes yeux. »

Saga ne put s'empêcher de reculer et de détourner la tête. C'était donc si visible que cela ?

« Nous ne sommes pas de la chair à canon, Saga. » La voix de l'italien, subitement radoucie, lui parut soudain plus proche. « Peu m'importe ce que nos prédécesseurs pouvaient penser, ou la façon dont ils agissaient. Moi, Angelo Salieri, j'ai besoin d'avoir une raison valable pour risquer et sacrifier ma vie. Et pour l'instant, je n'en vois aucune. » Le Cancer vit alors son Pope s'asseoir lourdement au fond d'un fauteuil, et fermer les yeux, comme épuisé… avant de parler à son tour.

« Je l'admets, Angelo. Moi non plus, je ne trouve pas que le monde dans lequel nous vivons mérite notre considération. Mais… s'il n'existe plus, que deviendrions-nous ? As-tu pensé à ça ? Tu aimerais vivre sur une planète ravagée, dévastée ?

- De toute manière, c'est ce qui finira par arriver, Portes ou pas Portes. Et puis, le Sanctuaire ne sera pas détruit, si nous restons ici pour le défendre.

- Et alors ? Il n'aurait plus de raison d'être… Puisqu'il n'y aurait plus rien à sauvegarder, finalement. Le Sanctuaire n'est pas une fin en soi, Angelo.

- Pour moi, oui. » L'italien soutint le regard étonné du Pope. « C'est la seule chose que j'ai, et dont je sois sûr. Alors peu m'importe que le reste soit détruit, pourvu que le Sanctuaire demeure. Mais, et toi ? As-tu des raisons de combattre pour honorer ton devoir ?

- Des raisons… » Le regard de Saga se perdit dans le vague, tandis qu'un léger sourire venait éclairer son visage : « Si je n'avais que le monde à sauver, je crois… je crois que malgré tous vos efforts, je serais très certainement mort à l'heure qu'il est, et que le sort de cette planète ne me préoccuperait pas plus que ça. Mais il y a Rachel. Et je veux qu'elle vive. Je me battrai pour ça, même si ce ne sont pas de bonnes raisons. Mais j'empêcherai par tous les moyens qu'elle ne souffre ou pire encore.

- Et tu es prêt à mourir pour elle ? » Saga eut un signe d'assentiment et il eut la surprise de voir la peine envahir le visage d'Angelo :

« Tu n'es qu'un idiot, souffla le Cancer. Et elle ? Tu crois qu'elle accepterait de vivre sans toi ? Et si l'inverse se produisait ?… Ô Saga, demande-toi si ce monde vaut vraiment votre amour… Tu as cette chance d'avoir à tes côtés quelqu'un qui donnerait tout pour toi : ne vas pas tout gâcher. »

Temple de la Vierge, Sanctuaire…

« Shaka ? »

La voix limpide de Thétis retentit dans l'ombre, faisant sursauter la Vierge. Il ne dormait pas, installé comme il l'était dans un fauteuil en osier, sur la terrasse derrière sa résidence. Mais perdu dans ses pensées, il ne l'avait pas entendue approcher.

« J'ai réussi à te surprendre, on dirait. » Le clair visage de la jeune femme se découpa dans la nuit, éclairé par les lumières du salon qui diffusaient vers l'extérieur, tandis qu'elle s'avançait en souriant.

Il se redressa à demi, l'air gêné. Frissonnant, il tendit la main vers son pull qu'il enfila, sans la regarder :

« Qu'est-ce tu fais là, Thétis ? Il est plus d'une heure du matin…

- Je me doutais que je trouverais ici. J'avais envie de parler avec toi. » Sans plus de façon, elle se lova dans le siège en face de Shaka, ramenant ses jambes sous elle. « Tu as l'air soucieux, murmura-t-elle. C'est à cause de ce qui s'est passé tout à l'heure, n'est-ce pas ?

- Pourquoi est-ce que tu me parles de ça, tout à coup ?

- Parce que je sais que ça t'a fait souffrir. » Il lui jeta un coup d'œil, à la fois surpris et amusé :

- Je ne savais pas que tu avais le don d'empathie.

- Je crois que je l'ai hérité de mon oncle. » Il ne répondit rien et détourna de nouveau les yeux. Se rappuyant contre le dossier, il laissa sa tête aller en arrière en soupirant. Les yeux dans le vide, il murmura :

« Oui… Y a de ça… Et la fatigue sans doute.

- Angelo n'y est pas allé de main morte. Je ne sais vraiment pas ce qu'il lui a pris. Je suis sûre qu'il ne pensait…

- … pas ce qu'il disait ? Oh si Thétis, il le pensait… Et il a entièrement raison. »

Les yeux écarquillés par l'étonnement, la jeune femme observa son vis-à-vis avec attention. Que lui arrivait-il ? Pourquoi tant d'amertume dans sa voix ?

« Shaka… Pourquoi dis-tu une chose pareille ? »

Elle l'avait questionné avec douceur et la regardant à nouveau, il répondit :

« Parce que c'est vrai. Parce que je ne sais pas ce que c'est que d'être un homme… » Il se leva soudain, incapable de soutenir la vision de la belle Thétis. Appuyé contre une colonne, il observa un moment le ciel piqueté d'étoiles au-dessus de lui, puis finit par déclarer :

« Je crois que je ne sais pas ce que c'est que de souffrir, d'aimer ou bien encore de haïr… Je n'ai jamais ressenti ce genre de sentiment, pour personne. Ce doit être pour cela que je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi les hommes s'accrochaient à la vie avec tant de force. Il m'a toujours semblé qu'ils ne faisaient qu'être malheureux tout au long de leur existence. La seule chose que j'ai jamais éprouvée, ce doit être de la pitié, sans aucun doute. » Il serra le poing, sous l'effet de la frustration qui le gagnait. Même s'il l'avait toujours su, le fait qu'Angelo le lui jette en travers de la figure était difficile à avaler.

« C'est donc de la pitié que tu ressens pour chacun d'entre nous ? » La voix de Thétis lui parut subitement très proche de lui et se retournant avec vivacité, il faillit se heurter à elle.

Elle s'était levée à son tour et sans bruit, avait marché vers lui. Il ne put alors faire autrement que de contempler ses yeux magnifiques fixés sur lui, à peine masqués par le voile fin de ses cheveux qui s'agitaient dans la brise. De nouveau cette chaleur. De nouveau cette sensation inconnue mais si agréable… Shaka recula d'un pas, et réussit à répondre, non sans difficultés :

« Non… Mais il est si difficile de vous comprendre parfois… Je me sens séparé de vous tous. Ma formation ne me permet pas de… » Il ne put terminer sa phrase. Les lèvres de Thétis effleurèrent les siennes en une illusion de caresse, puis s'appuyèrent avec tendresse au coin de sa bouche. Un moment, ils restèrent ainsi, sans bouger, le corps souple de la jeune femme frôlant celui de l'homme pétrifié. Elle posa le bout de ses longs doigts fins sur sa poitrine, à la recherche d'un battement de cœur qu'elle découvrit affolé.

Alors sa main retomba.

Il la repoussait.

L'air peiné, elle murmura :

« Mais enfin Shaka… Pourquoi…

Non… Thétis, je ne… Je n'en suis pas capable. » Une infinie tristesse traversa son regard turquoise. « Pardonne-moi. »

Le souffle de sa fuite la sortit de son immobilité. Lorsqu'elle se retourna, il avait disparu dans ses appartements.

Avec un soupir, elle traversa le temple de la Vierge en sens inverse, pour reprendre le chemin de sa propre demeure. Elle ne comprenait pas l'attitude de Shaka. Loin d'elle l'idée de se montrer entreprenante, ou les dieux seuls savaient quoi d'autre… par ce chaste baiser, elle n'avait voulu que lui témoigner sa compassion et peut-être… oui, peut-être essayer de trouver un peu d'humanité au fond de cet être si détaché des choses de la vie. Il n'avait pas voulu de sa tendresse et l'avait repoussée. Mais elle savait. Elle avait senti les battements de son cœur. Alors quoi ? Angelo avait sans doute raison sur le fond, mais pouvait-il quand même avoir tort sur un point ? Les gens pouvaient changer. Peut-être.

Elle sourit dans l'obscurité, mais quelque part au fond d'elle-même, un doute était né. Shaka avait-il la moindre chance de devenir un homme, un jour ? Le pourrait-il, seulement…

Pourquoi ? Pourquoi avait-elle fait cela ? Et surtout, pourquoi l'avait-il rejetée ? L'eau glacée ruisselant sur sa tête et ses épaules ne parvenait pas à lui remettre les idées en place. Les yeux fermés, le visage offert au jet bienfaisant, il n'était plus en mesure de réfléchir. Pas après ce qui venait de se passer. Telle une sensation fantôme, il lui semblait que les lèvres de Thétis étaient toujours contre les siennes, que cette chaleur au fond de son ventre ne disparaissait pas. Etait-ce cela qu'on appelait… le désir ?

Il gémit, sentant son corps protester contre le traitement qu'il était en train de lui faire subir. Le froid l'ayant glacé jusqu'aux os, il quitta enfin sa douche, pour s'envelopper dans une serviette.

Cette fois, c'était terminé. Le souvenir du corps de la jeune femme appuyé contre le sien s'estompait déjà de sa mémoire. Le goût sur ses lèvres s'était effacé. Les effets du long et douloureux conditionnement auquel il avait été soumis au cours de son apprentissage reprenaient leurs droits. Sur lui. Sur sa vie. Sur son cœur. Pour obtenir l'oreille de Dieu, il était condamné à ne jamais aimer. Mais à quoi bon, si même Dieu refusait de répondre à ses questions ?

S'il avait su verser des larmes, c'est sans doute ce qu'il aurait fait cette nuit-là, seul dans son lit. Mais il resta là, les yeux ouverts, sans dormir. Il était prisonnier.

Palais du Domaine Sacré, Sanctuaire…

Ce fut le piano qui réveilla Rachel. Ce n'était que quelques notes, jouées en sourdine, mais cela avait suffi à la tirer de son sommeil. Elle demeura pourtant allongée, à l'écoute. Si l'air lui parut familier, elle ne parvint pas mettre un nom dessus. Mais elle savait qu'il n'y avait qu'une seule personne capable de le jouer à une heure aussi indue. Sa main qui glissa sur les draps froids à côté d'elle le lui confirma.

« Toujours pas sommeil ? » Saga eut un signe de dénégation et l'attira vers lui. Assis sur un tabouret, il serra la taille fine et souple dans ses bras, posant sa joue contre le ventre chaud de la jeune femme. Sans un mot, elle laissa courir ses doigts dans les mèches bleutées qui recouvraient ses mains, avant de caresser sa nuque du bout de l'index. Elle attendait qu'il parle.

« Tu te rappelles de ce piano ? » La voix profonde du Pope s'éleva dans la pénombre transpercée par la lueur de la Lune. « Il est dans ma famille depuis des générations. Lorsque je me suis installé ici, je l'ai fait transporter depuis la maison familiale, et n'y ai laissé que le piano droit. Et pourtant… les dieux savent à quel point je l'ai détesté cet instrument… » Il ne vit pas le sourire de Rachel, mais le devina : « Oui, tu t'en rappelles, n'est-ce pas ? »

Saga, en tant qu'aîné de la famille, n'avait pu échapper aux cours de piano dès son plus jeune âge. Soit, la priorité était bien évidemment donnée aux entraînements ; mais il ne serait jamais dit qu'un héritier Antinaïkos ne serait pas un homme parfaitement accompli dans tous les domaines, dixit feu Andreas, son père… Il avait donc dû se plier à la discipline de fer imposée par son géniteur, et à ces fameux cours de piano. Il détestait cela. Il avait en horreur cette masse noire et difforme, ce clavier sans couleur, ce professeur qui s'acharnait à lui apprendre quelque chose qu'il refusait en bloc.

Il s'était alors produit un fait très étrange. Kanon, à l'inverse de son frère, s'était pris de passion pour l'instrument. C'était là sans aucun doute, l'une des seules choses qui les différenciaient. A l'époque. Toutefois, lorsque Kanon avait sollicité son père pour prendre lui aussi des cours, ce dernier avait refusé. Pourquoi, personne ne l'avait jamais vraiment su, mais le bruit courait qu'Andreas souhaitait faire de son cadet un combattant d'une telle perfection qu'aucun moment de la journée ne devait être laissé au hasard dans son entraînement, et surtout pas gaspillé en futilités. Pourtant, Kanon voulait vraiment apprendre. Alors les deux frères avaient mis une stratégie au point. Profitant de ce que leurs père et grand-père rencontraient de réelles difficultés à les distinguer l'un de l'autre, ils avaient échangé leurs places au moment des leçons. Saga allait s'entraîner avec son aïeul tandis que Kanon pouvait enfin assouvir son désir d'apprendre. Néanmoins, méfiants, ils avaient décidé d'un commun accord d'affiner leur stratégie. En effet, il aurait paru particulièrement louche que Saga ne progresse plus, malgré son peu d'enthousiasme. Toutefois, le professeur avait fini par s'apercevoir de la supercherie, puisqu'il devait donner à chaque fois la même leçon à deux reprises consécutives. Il aurait pu les dénoncer mais il n'en fit rien, sans doute trop heureux d'en avoir au moins un de motivé.

Ce système fonctionna pendant près de deux ans, jusqu'au moment où leur supercherie fut enfin découverte. Ce jour-là, ils reçurent la raclée de leur vie, mais Saga avait toujours soupçonné son père de les avoir punis non pas pour manque de respect, mais plutôt parce qu'il était furieux d'avoir été berné par ses propres fils, surtout sachant que la quasi-totalité du Sanctuaire était au courant.

« A chaque fois que je pose mes mains sur ce clavier, je revois Kanon… Il jouait divinement bien. Tout le monde venait l'écouter.

- Tu ne te débrouillais pas trop mal, toi non plus, si je me rappelle bien.

- Ce n'était rien à côté de ce qu'il était capable de faire.

- Il te manque, n'est ce pas ? »

Rachel sentit l'étreinte de Saga se resserrer autour d'elle et dans ce simple geste résidait la réponse à sa question. Alors elle s'agenouilla devant lui. Ecartant avec délicatesse une mèche bleue du front de son compagnon et prenant ses mains dans ses siennes, elle murmura :

« Qu'est-ce que tu attends ? Pourquoi ne vas-tu pas le chercher ? » De ses doigts fins, elle effleura la chaîne et l'anneau qu'il portait autour du cou. « Il te l'a laissé pour que tu le lui rendes… Toi, et personne d'autre. » Plongeant ses yeux dans le regard sombre de la jeune femme, il finit par répondre dans un souffle :

- Et s'il ne veut pas de moi ?… J'ai peur, Rachel. Je ne suis pas prêt.

- Tu ne le seras jamais… Le passé est là, tu ne peux rien y faire. Mais tu dois passer outre. » Elle appuya son front contre le sien en fermant les yeux :

« Tu as besoin de ton frère… et nous avons tous besoin de lui. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai le sentiment qu'il doit nous rejoindre. Et il n'y a que toi pour l'en convaincre.

- Et si j'échoue ? Non, je refuse de le contraindre, je lui ai fait suffisamment de mal comme ça.

- Il t'a sauvé la vie. » Il ne put rien rétorquer, un baiser de Rachel lui ayant clos les lèvres. « Viens, maintenant. »

Ruby's Inn, Utah, Etats Unis d'Amérique…

Ils avaient beau se compter et se recompter, rien n'y changeait. Il en manquait toujours deux. Oh, ils savaient… Bien sûr qu'ils savaient, ils avaient ressenti la disparition d'une partie d'eux-mêmes, mais cette sensation avait été si brutale, si… inattendue, que peut-être… Même si l'espoir n'était qu'un misérable sentiment humain, du moins leur attente pouvait-elle être assimilée à quelque chose d'approchant.

« C'est impensable… » Celui qui semblait toujours être leur chef se tenait là, au beau milieu d'une étendue poussiéreuse et jonchée d'ordures, qui faisait office de parking au bar minable dans lequel ils avaient pris l'habitude de se réunir. Et bien que ces quelques mots ne soient adressés à personne en particulier, ceux qui l'entouraient baissèrent la tête, comme se sentant directement pris à partie.

Dans un ciel dépourvu du moindre nuage, le soleil se maintenait à son zénith. Il ne faisait pas encore très chaud, en ce début de printemps, mais déjà les ombres commençaient à se raccourcir en ce milieu de journée. Une bourrasque de vent leva un tourbillon de poussière collante et jaunâtre, les masquant un instant aux yeux de ceux qui allaient et venaient autour d'eux.

« Pourtant, Elles nous l'ont dit… Ils les ont tués. » Un petit homme trapu, aux épaules musculeuses darda un regard froid sur son supérieur.

- Mais comment ? Ils ne savent rien… Ils ne peuvent pas savoir ! » D'un geste brusque, leur chef s'arracha à leur inspection et commença à faire les cent pas.

- Elles ont tout vu… Cela s'est pourtant passé. L'héritière semble dotée de toutes les capacités de ses ancêtres. Et leur Pope est puissant. Bien plus puissant que celui de la dernière fois. » Celui qui avait une longue figure triste était présent lui aussi, debout bien campé sur ses deux jambes, les bras croisés. Une lueur d'ironie s'était allumée dans son regard. « N'avons-nous pas fait preuve d'un peu trop… d'optimisme ?

- Ils. Ne. Savent. Rien. » Répéta l'autre, en martelant chacun de ses mots. « Ils ont eu de la chance, c'est tout. Ils ne savaient même pas ce qu'ils allaient trouve ! Elles ont bien vu qu'ils étaient surpris… Je Leur fais confiance. Elles ne se sont pas senties en danger. Et ça, c'est le plus important. »

A cet instant, un cri de femme retentit depuis l'intérieur du bar, presque immédiatement suivi d'une avalanche de rires gras et masculins. Ils virent bientôt la porte de l'établissement s'ouvrir avec fracas et deux hommes traîner une jeune femme vers un énorme camion rutilant, garé non loin de là. Ils passèrent près du petit groupe et le regard éperdu, affolé, de la fille croisa alors celui du Gardien. En silence, elle le pria, le supplia… Et ne rencontra qu'indifférence. Vide. Lorsqu'elle eut disparu à l'intérieur de la cabine avec ses deux ravisseurs, le chef finit par reprendre :

« Néanmoins… Je ne veux prendre aucun risque.

- Elles ont enfin accepté que nous les supprimions avant l'ouverture ? » Demanda plein d'espoir un Gardien qui avait phagocyté un corps d'adolescent androgyne, filiforme et doté d'un visage d'une grande beauté.

- Pas exactement. » Un sourire carnassier orna le visage de leur chef, tandis que celui à la longue figure décroisait les bras, soudainement intéressé. « Il y a plus efficace pour les convaincre de ne pas s'opposer à nous. Entre sauver le monde, et sauver ce qu'ils ont de plus cher, que choisiraient-ils, ces imbéciles d'humains, d'après vous ? Suivez-les, épiez-les, prenez tout le temps qu'il faudra pour ça, mais trouvez leurs points faibles. Et attaquez-les à ce niveau-là. La peur de perdre ce qui leur est cher est la plus puissante des peurs. Donnons-leur le choix entre leur devoir et leur peur. Pour ma part, je connais déjà le résultat.

- Ils sont tellement… prévisibles. » Le petit trapu ricana. « Et il est si facile de s'amuser avec eux. De combien de temps disposons-nous ?

- Je te l'ai dit : suffisamment. Nous sommes encore assez loin de Leur ouverture, même si Leur puissance augmente de jour en jour. C'est à nous de jouer maintenant. »

Le hurlement qui déchira alors le silence ne leur fit même pas tourner la tête vers le camion. L'androgyne se contenta de sourire :

« Bientôt, cette race d'êtres débauchés et pervertis n'existera plus… »

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