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Anime/Manga » Saint Seiya » Une deuxième chance
Alaiya
Author of 28 Stories
Rated: T - French - Drama/Adventure - Reviews: 170 - Updated: 07-23-09 - Published: 12-02-04 - Complete - id:2155319
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CHAPITRE 4

New York, Etats-Unis d'Amérique, quelques semaines plus tard…

C'était la troisième fois que son portable sonnait en quelques minutes et Aiolia se mit à cavaler dans les escaliers pour tâcher d'intercepter enfin l'appel. Essoufflé, il répondit : « Oui !… Allo ?

- Je te dérange ?

- Non ! Non… j'étais un peu trop loin, c'est tout. » Il venait de reconnaître la voix de Saga. « Qu'est-ce qui se passe ?

- Oh, rien de spécial, c'est juste que je me trouve actuellement à l'aéroport Kennedy et que je me demandais si par hasard, il te serait possible de venir me récupérer.

- Mais… ? Qu'est-ce que tu fais ici ? !

- Tu n'as qu'à venir me chercher, je t'expliquerai. »

La bouche qu'Aiolia avait ouverte derechef pour demander des explications complémentaires se referma, lorsque Saga raccrocha. Un instant, il fixa stupidement son téléphone, au cas où celui-ci daignerait fournir une réponse à ses questions puis, redescendant à la volée l'escalier, il lança au passage :

« Jane ! Je file à l'aéroport ! » Une voix lui parvint de l'autre bout de l'appartement :

- Qui c'était ?

- Saga ! Je vais le chercher. » Une tête blonde surgit de la porte du fond et la jeune femme à qui elle appartenait demanda au Lion tout en fronçant les sourcils :

- Mais enfin… Je ne comprends pas : je croyais que vous ne pouviez pas vous sentir ! »

Aiolia, la main sur la poignée de la porte d'entrée, eut un soupir, chercha une phrase courte susceptible de résumer la situation, n'en trouva pas et finit par répondre un particulièrement précis « Je t'expliquerai… » avant de s'esquiver. Jane, toujours plantée au milieu du salon, leva les yeux au ciel : « Et maintenant ? Je suppose qu'il va dormir ici. Qu'est-ce que je prévois, moi, ce soir ? ! »


Dans le taxi qui les ramenait vers Manhattan, Saga précisait les circonstances de sa présence dans la Grande Pomme :

«… Par la suite, j'ai eu une longue discussion avec Dôkho. Il a toujours été très sensible aux changements, même les plus imperceptibles. Pour lui, ça ne fait aucun doute : quelque chose est en train de se préparer et a priori… nous devons nous attendre à dire adieu à notre tranquillité. » Aiolia gémit :

- Oh, non, juste au moment où je me voyais enfin jeune retraité… » Saga eut un léger sourire :

- Tu as raison, plaisantons tant qu'il en est encore temps. Toujours est-il que j'ai demandé une réunion du Conseil de Sécurité et que j'ai rendez-vous au siège de l'O.N.U. demain après-midi.

- Quoi ? Je ne savais pas… que tu pouvais faire ça. » Aiolia était abasourdi ; s'il avait toujours eu conscience de la place centrale bien que particulière qu'occupait le Sanctuaire dans l'ordre mondial, et su que les Popes successifs avaient régulièrement traité avec les gouvernements de tous bords, il n'aurait cependant jamais imaginé que le pouvoir du Sanctuaire puisse être assez significatif à leurs yeux pour accepter de se faire convoquer de la sorte.

- … Et encore, tu n'as pas la moindre idée de la valeur que nous avons à leurs yeux. » Ironisa Saga qui avait surpris les pensées du Lion. « Je crois que s'ils pouvaient nous mettre sous cloche de verre et nous surveiller ainsi vingt quatre heures sur vingt quatre pour nous utiliser à leur guise, ils le feraient, sans la moindre hésitation.

- Mais nos actions ne les concernent pas directement, que je sache.

- Détrompe-toi. L'équilibre du monde repose sur un savant dosage entre le bien et le mal, ainsi que tu le sais. Tous les gens de notre espèce en général, et ceux du Sanctuaire en particulier, ont pour mission pour maintenir ce délicat équilibre mais, d'une simple pichenette, nous somme également susceptibles de le faire basculer. Et ils le savent. C'est pourquoi ils nous bichonnent, nous dorlotent et surtout, sont prêts à faire n'importe quoi pour nous, tant ils crèvent de peur. Donc, si je leur demande de se réunir, ils paniquent… et obéissent. » Un sourire fugace de satisfaction teintée de mépris passa sur ses lèvres.

- Je n'avais pas vu les choses sous cet angle. Mais que comptes-tu leur dire ?

- Oh, j'attends surtout de voir ce que eux, vont me dire. Ils possèdent aussi une certaine forme de puissance et il ne faut pas la négliger. Ils ont des yeux et des oreilles partout. S'il se passe réellement quelque chose, je le saurai. »

En arrivant au centre-ville, Saga demanda à Aiolia de le déposer devant un hôtel. Ce dernier se récria :

« C'est hors de question ! Tu viens à la maison.

- C'est gentil, mais je ne veux pas vous déranger, toi et… Jane, c'est ça ?

- Mais tu ne nous dérangeras pas le moins du monde et puis, ça me fait plaisir. J'insiste, vraiment.

- Bon, dans ce cas… »


Le Pope rencontrait la compagne du Lion pour la première fois. Aiolia et elle vivaient ensemble depuis trois ans environ, cependant il ne l'avait jamais emmenée au Sanctuaire, bien qu'elle fût parfaitement au courant de la nature particulière du statut de son compagnon. Le Pope en avait, pour sa part, entendu parler à plusieurs reprises par Rachel. Il savait qu'elle avait deux sœurs et que le trio détenait un secret militaire, leur père aujourd'hui décédé ayant fait tatouer la solution de l'énigme sur le dos de chacune d'entre elles, ce qui les obligeait à vivre constamment séparées les unes des autres. Une drôle d'histoire… une parmi tant d'autres que seul le Sanctuaire était habilité à connaître.

Discrètement, il la détailla. C'était une femme magnifique. Grande, un visage d'ange, des cheveux si blonds qu'ils en étaient presque blancs dégringolant au creux de ses reins, un corps de déesse et un regard vert qui vous transperçait de part en part… Sacré Aiolia, il n'était pas tombé sur n'importe qui.

« Alors comme ça… C'est vous. J'ai beaucoup entendu parler de Saga, le Grand Pope, maître absolu du Sanctuaire … maître contestable toutefois, à ce que l'on m'a dit. » Elle le regarda avec curiosité et effronterie, en attendant sa réponse, tandis qu'un Lion rougissant jusqu'à la racine du poil lui faisait les gros yeux.

« Et bien, en voilà une qui n'a pas peur de grand-chose… » Saga eut un sourire amusé avant de se fendre d'une parodie de génuflexion :

« Pour vous servir… Contestable sans aucun doute, mais Maître avant tout, et c'est ce qui compte. » Termina-t-il en vrillant ses yeux dans ceux de la jeune femme, laquelle eut un recul, soudain mal à l'aise devant la force qui émanait du Pope.

Un peu plus tard, il posait son sac dans la chambre d'ami du couple. Voyant Jane sur le pas de la porte, il lui dit doucement:

« J'espère ne pas vous avoir heurtée tout à l'heure. » Elle balaya la remarque d'un geste :

«Ne vous inquiétez pas, j'étais seulement surprise de vous voir. Je pensais qu'Aiolia et vous…

- C'est vrai mais les choses ont changé. Vous devriez lui demander de vous expliquer.

- Oui, c'est ce qu'il me dit sans cesse, qu'il va « m'expliquer » et j'attends toujours ! » Répondit-elle en riant. Saga se joignit à son hilarité :

- Aiolia est un homme pressé. Il est parfois très difficile à suivre… »


Tous trois passèrent une agréable soirée autour d'un dîner simple, mais savoureux. Saga en apprit ainsi un peu plus sur Jane qui, ancien tireur d'élite pour le compte du gouvernement américain, avait démissionné pour se consacrer à l'enseignement de ses techniques aux futurs agents de la C.I.A.. Il se rendit compte qu'en plus d'être une femme superbe, elle ne manquait pas d'à-propos, ni de vivacité d'esprit. Au fond, il était heureux et surtout soulagé pour Aiolia, qui avait terriblement souffert à la mort de Marine. Il avait mérité une deuxième chance et visiblement, avait su la saisir au bon moment.

Il était trois heures du matin lorsque Jane, aux prises avec une soif intense consécutive à la quantité non négligeable de vin ingurgitée au cours du repas, quitta son lit avec précaution pour ne pas réveiller son compagnon. A pas feutrés, elle s'orienta dans la pénombre vers la porte du salon, qu'elle ouvrit en silence… avant de sursauter tout en étouffant un cri. Saga était là, installé dans un fauteuil en train de lire, une lampe allumée à ses côtés.

« Tu m'as fait une de ces peurs ! » Souffla-t-elle, le cœur encore battant. Il releva la tête, tout aussi surpris :

- Oh !… Je suis désolé, j'espère que je ne vous ai pas réveillés. » Elle eut un geste de dénégation et demanda, curieuse :

- Tu as vu l'heure ?

- Oui, je sais, mais je suis insomniaque. A vrai dire, j'ai fini ma nuit - il rit - alors, je profite généralement de ces moments de veille pour lire, chose que je n'ai jamais le temps de faire au cours de la journée. D'ailleurs, c'est aussi pour cette raison que j'ai refusé l'invitation d'Aiolia dans un premier temps. Je sais que je n'ai malheureusement pas le même rythme de vie que les gens "normaux" et ça peut être gênant… Comme maintenant.

- Ça ne me gêne pas du tout. J'allais simplement me chercher un verre d'eau. »

Elle se servit au robinet avant de revenir vers son invité. Se penchant pour désigner le paquet de cigarettes, elle demanda :

« Je peux ?

- Bien sûr. » Il le lui tendit, lui alluma sa cigarette et en profita pour en allumer une à son tour. S'installant par devers lui, elle l'observa pensivement quelques instants avant de dire avec douceur :

« Je suis contente de te connaître, Saga mais tu es un homme étrange.

- Dans quel sens ?

- J'ai entendu tellement de mauvaises choses sur ton compte, que j'en venais à me demander à quel genre de monstre tu pouvais bien ressembler.

- Je me doute bien qu'Aiolia ne m'a pas épargné. C'est d'ailleurs ce terme, "monstre", qu'il m'a jeté à la figure, il y a encore quelques semaines. » Il avait souri en disant ces mots. « Et il n'a pas tort. »

- Je ne comprends pas.

- Je crois qu'il n'y a pas grand-chose à comprendre. J'ai fait beaucoup de mal autour de moi pendant un temps et certains ont d'excellentes raisons de m'en vouloir, comme Aiolia par exemple. Mais les années ont passé, et je me suis assagi. Lui aussi a vieilli. Il est devenu plus indulgent ! Non, je plaisante. Simplement, lui et moi, comment dire… avons décidé de laisser le passé derrière nous.

- Ce soir, il m'a dit que tu étais redevenu son ami. » Saga fut suffisamment surpris d'entendre ces mots pour ne pas parvenir à masquer tout à fait sa gêne.

« Tu as l'air étonné…

- Connaissant le sens de ce mot pour Aiolia, oui, ça m'étonne.

- Moi non. » Elle se leva tout en écrasant sa cigarette : « Tu as l'air d'un type bien, Saga Antinaïkos. Je comprends maintenant pourquoi Rachel n'a jamais cessé de te défendre bec et ongles, contre le reste du monde.

- Rachel ? » Il leva la tête vers Jane, « Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Simplement que je crois qu'elle se trompe de route depuis deux ans.» Lança une dernière fois la jeune femme, énigmatique, avant de la saluer et de disparaître dans la nuit.

Demeuré seul, il fixa un long moment les lumières de la ville derrière les baies vitrées. Rachel… Il eut un soupir. Cela faisait combien de temps ? Trois mois, six mois, qu'il ne l'avait pas revue ? Ô Dieux, comme elle lui manquait ! Il l'avait toujours aimée, depuis qu'ils étaient gamins. Ils avaient été élevés ensemble, avec tous les autres grecs de leur génération, et qui appartenaient au Sanctuaire. Leurs parents respectifs se partageaient la direction de l'île, à une époque où le monde connaissait une paix relative et où les gens avaient décidé de s'amuser plutôt que de faire la guerre. C'était une époque bénie. On les laissait faire tout ce qu'ils voulaient, ils jouissaient d'une liberté totale. En grandissant, ils avaient découvert tous ensemble les premiers flirts, les premières amours, les premières désillusions. Mais Rachel et lui avaient toujours conservé un lien affectif très fort et dans l'esprit de l'adolescent qu'il était alors, il ne faisait aucun doute qu'ils seraient unis par leurs familles, du fait de sa charge à elle, et de sa puissance à lui. Mais le destin s'en était mêlé, le Dragon était arrivé et plus rien n'avait été pareil. Elle était partie, loin, pour ne reparaître que de temps à autre, en fonction des exigences du moment, toujours amicale mais distante… Jusqu'à ce jour où, de nombreuses années plus tard, elle était venue se réfugier chez elle, au Sanctuaire, en proie à une souffrance sans fond, le corps et le cœur au-delà de la mort elle-même. Il serra le poing à ce souvenir. Deux années au cours desquelles il l'avait d'abord regardée, impuissant, en train de se laisser mourir, loin de tous, avant de se décider enfin à tout mettre en œuvre pour la sortir de ce désespoir. Peu à peu, leur lien s'était retissé, toujours plus solide, toujours plus fort, un lien qui n'avait pas pourtant pas empêché la jeune femme de repartir, une fois de plus. Il aurait pu lui demander de rester, la supplier, mais il n'avait rien fait de tout cela. Sa fichue fierté.

Et à présent, c'était à son tour de s'enfoncer. Sauf que pour lui, personne ne serait là. Seul il avait été, seul il crèverait. Il le savait. La verrait-il seulement, avant ? Il maudissait de plus en plus souvent son propre destin, qui l'avait fait s'élever mais qui l'avait privé de tout ce qui lui était le plus cher, son frère, ses amis et elle. Rageusement, il essuya les larmes qui perlaient au bord de ses cils. Cela ne servait plus à rien de pleurer aujourd'hui.

Plus tôt ce serait terminé, mieux ce serait. Il se prit à se demander ce que Shaka lui dirait en ce moment. Sans doute qu'il ne fallait pas avoir peur de la mort, puisqu'elle n'était qu'une étape de plus vers une future renaissance. Saga n'avait jamais été attiré par le bouddhisme, ni par aucune religion, et cette pensée le fit sourire ; cependant, une certaine forme d'apaisement anesthésia peu à peu ses pensées et, sentant ses yeux se fermer, il regagna son lit pour les quelques heures de nuit qui restaient.


« Debout là-dedans ! » Les rideaux s'ouvrirent brutalement et aveuglé par la lumière, Saga se tourna vers le mur en maugréant :

- Aiolia… mais qu'est-ce qui te prends… Et puis, quelle heure est-il ?

- Il est sept heures et ce n'est pas parce qu'on est à New York qu'on ne fait pas son footing du matin. Et je profite que tu sois là pour ne pas aller courir tout seul, alors, habille-toi, je t'attends en bas. » Et le Lion de ressortir avec autant d'énergie qu'il était entré.

Saga se laissa rouler sur le dos tout en regardant le plafond. Passant ses mains sur son visage puis dans ses cheveux, il finit par se redresser : « Bon, puisqu'il le faut… »

Un peu d'eau fraîche sur le visage et un verre de jus d'orange dans l'estomac plus tard, il rejoignit Aiolia :

« Jane n'est pas là ?

- Non, elle se lève vers cinq heures, elle commence très tôt. »

La résidence du Lion n'était qu'à quelques pas de Central Park, un lieu agréable et assez vaste pour permettre à chacun de se défouler en toute tranquillité. Les deux hommes n'eurent aucun mal à se fondre dans la petite foule des sportifs du matin, et ce fut que lorsqu'ils eurent pris suffisamment de champ qu'ils se permirent d'accélérer, loin des regards curieux.

Ils discutaient tout en courant et entamaient déjà le second tour du parc, quand Aiolia, son attention fixée sur le chemin devant lui, demanda :

« Et toi, Saga ? Comment se fait-il que… » Il se tournait vers sa droite pour regarder son interlocuteur et appuyer son propos… et prit conscience que ce dernier n'était plus à ses côtés. Il pila, avant de faire volte-face pour apercevoir Saga demeuré assez loin derrière et adossé contre un arbre. Inquiet, Aiolia fit demi-tour pour parvenir à sa hauteur :

- Et bien, qu'est-ce qui t'arrive ? » Les yeux du Pope étaient fermés et le Lion fut frappé par son teint terreux et ses difficultés pour respirer. Il le prit par l'épaule :

« Eh ! Saga ! Ça ne va pas ? » L'autre se rejeta en arrière tout en ouvrant la bouche pour avaler une bouffée d'air avant de récupérer un rythme respiratoire à peu près normal. Et lorsqu'il rouvrit les yeux, ces derniers étaient injectés de sang. Avec douceur, il repoussa la main de son ami. Ce dernier recula d'un pas :

« Ça va mieux ? Tu peux marcher ?

- Oui, oui, ça va.

- Ça n'a pas l'air…

- Mais si… Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit, et je n'ai encore rien mangé, c'est tout. Mais ça va beaucoup mieux maintenant.

- Tu te fiches de moi ? » Le Pope se décolla de l'arbre et partit en trottinant :

« Je t'assure que non ! Regarde, je repars… Allez, viens ! » Le doute plaqué sur le visage, Aiolia le regarda s'éloigner quelques secondes, avant de se résoudre à le rejoindre. « Il est réellement en train de se foutre de moi… Ça, ça ne ressemble pas à une crise d'hypoglycémie. Il me cache quelque chose, mais quoi ? »

Cent mètres avant la fin du second tour, Saga se tourna vers le Lion :

« On termine au sprint ?

- Tu es sûr ? »

Le Pope haussa les épaules, aussi Aiolia finit par acquiescer. S'alignant l'un à côté de l'autre, ils s'élancèrent au signal convenu. Ce fut un Antinaïkos souriant, et parfaitement remis, qui termina devant, à un cheveu de son compagnon. Cependant, le Lion n'était pas dupe. Tout chevalier d'or disposait d'une faculté de récupération phénoménale et ce retour à la normale n'était pas étonnant en soi. Non, ce qui l'inquiétait, c'était cet accès brutal de fatigue, que Saga n'aurait jamais du avoir, même en ayant mal dormi et sans avoir mangé. Il se promit de tirer ça au clair, mais le Pope ne lui en laissa pas le temps.

« J'aimerais que tu m'accompagnes, cet après-midi. » Fit Saga, sur le chemin du retour.

- Pourquoi ?

- Je veux que tu m'assistes. Ils doivent comprendre que le Sanctuaire ne se réduit pas à une seule personne et il vaut mieux que nous soyons deux à être informés.

- Tu sais, moi, les bla-bla et autres manœuvres entre politiques, ce n'est vraiment pas mon truc. Tu es plus doué que moi à ce petit jeu.

- Contente-toi d'écouter et d'observer. Ce sera très… instructif. »

Aiolia comprit qu'il ne servait à rien de discuter et que la demande de Saga s'apparentait à un ordre. Il hocha la tête, en signe d'accord.


Le protecteur du cinquième temple n'avait jamais eu l'occasion de pénétrer dans les locaux de l'O.N.U. et fut impressionné par l'immensité de la bâtisse et ce qui s'en dégageait. L'Histoire était passée par là, et il ne pouvait s'empêcher d'en ressentir les conséquences, dont certaines n'avaient pas été particulièrement heureuses. Sans un mot, il suivait Saga qui, pour sa part, semblait particulièrement à son aise. Une fois leurs papiers d'identité présentés au planton de service, celui-ci les introduisit dans le secteur de haute sécurité où on les pria d'attendre.

Une trentaine de minutes plus tard, ils pénétrèrent dans la salle du Conseil de Sécurité. Plusieurs personnes étaient déjà présentes. Vraisemblablement, il s'agissait de militaires, européens, américains, russes et chinois. Saga en salua quelques-uns avant de prendre place, Aiolia à ses côtés, qu'il présenta à l'assemblée. L'américain prit la parole :

« Monsieur Antinaïkos, vous êtes à l'origine de cette réunion, aussi nous vous écoutons.

- Je vous remercie. » Saga se leva et commença à parler.

Fasciné, Aiolia le regarda à l'œuvre. Le Grand Pope choisissait soigneusement ses mots et parlait lentement, tout en les fixant droit dans les yeux, les uns après les autres. Il ne disait que le strict nécessaire, sans jamais leur laisser la moindre ouverture subjective. En contemplant l'assemblée, le Lion se rendit également compte que chacun l'écoutait religieusement, et il comprit ce que Saga voulait dire lorsqu'il affirmait que ces gens avaient peur. Il exposa les motifs qui l'avaient conduit à organiser cette réunion, en faisant part des derniers événements, et de ses doutes quant à la possible occurrence d'un danger susceptible de tous les concerner.

Avant de se rasseoir, il demanda à l'assistance si elle avait connaissance de faits susceptibles d'étayer ses dires. Croisant les doigts sur la table devant lui, il attendit.

Seuls les américains et les anglais eurent des réponses à fournir, documents à l'appui. Les anglais indiquèrent que leurs alliés australiens leur avaient fait part d'un phénomène astronomique particulier, avec la survenue, quelques semaines plus tôt, d'une pluie d'étoiles filantes, dans l'hémisphère Sud. La particularité du phénomène tenait à la taille anormale de ces étoiles et à leur fréquence de survenue, très régulière. Les anglais étaient pour l'heure en train de calculer la trajectoire de ces éléments sur la base des données enregistrées.

Les américains, pour leur part, signalèrent une modification anormale du champ électromagnétique terrestre en un point précis du Colorado, fait découvert totalement par hasard par un avion de ligne survolant la zone. Depuis, l'armée aménageait une base souterraine à proximité du site. Les premières observations de terrain n'avaient cependant pas été concluantes et il était trop tôt pour se prononcer.

A l'issue des exposés, qui avaient duré près d'une heure, Saga demeura songeur quelques minutes avant de demander aux deux pays concernés de bien vouloir poursuivre leurs analyses et enquêtes. Il indiqua que le Sanctuaire s'emploierait à leur envoyer des personnes qualifiées pour les aider dans leur tâche et accomplirait sa propre part de recherche. Il termina en disant :

« Dans tous les cas, je vous demande bien vouloir prévenir le Sanctuaire dans les plus brefs délais. Je suis votre interlocuteur prioritaire ainsi que vous le savez, cependant je vous informe que vous devrez également rendre vos comptes aux personnes suivantes : Aiolia Xérakis ici présent et son frère Aioros, mais aussi Mü de Jamir ainsi que Shaka Dayal Advani. Vous pourrez vous appuyer sur eux en toute confiance. » Lorsqu'il se releva, Aiolia l'imita et ils prirent congé.


Tout en suivant le Pope dans les dédales du bâtiment, le Lion ne pouvait s'empêcher de ruminer. Jamais, au grand jamais, Saga n'avait délégué le moindre de ses pouvoirs. Il gérait tout, tout seul, et ne demandait jamais l'aide de quiconque, ou très exceptionnellement de Shaka et de Mü. Qu'est-ce qu'il lui prenait tout à coup ? Et puis surtout, pourquoi lui ? Il n'avait que faire de ce genre de responsabilités ! L'énervement achevait de le gagner, lorsqu'il rattrapa Saga :

« Tu me dois une explication !

- Attends que nous soyons sortis d'ici. »

Installés devant un café, Saga alluma son énième cigarette de la journée et sans quitter son alter ego des yeux, il commença à expliquer :

« Aiolia… Je sais ce que tu penses, mais je n'ai plus le choix. Le Sanctuaire s'affaiblit de jour en jour, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué. Nous ne sommes plus assez nombreux et je dois répartir les tâches. Je suis persuadé que quelque chose va se produire, même si je ne sais pas quoi. Malheureusement, je dois assumer non seulement la tâche de Pope, qui est de gérer le Sanctuaire, mais aussi celle des Gémeaux, qui est de combattre et de défendre. Dans le cas où un conflit quelconque venait à se déclencher, je ne dois pas être le seul à prendre les décisions, ou on court au désastre.

- Mais je ne veux pas de cette tâche !

- Et pourquoi ça ?

- Je suis un combattant, pas un politique. Je n'en ai pas les compétences, et tu le sais aussi bien que moi.

- Tu te sous-estimes, Aiolia. Pourquoi crois-tu que je t'ai confié la direction du centre d'entraînement ? Pour tes muscles ? C'était un test, et tu t'en tires parfaitement bien. Je sais que tu es capable de prendre les décisions qui s'imposent, lorsque la situation l'exige.

- Il y a une sacrée différence entre gérer de jeunes adolescents en phase d'apprentissage et prendre la responsabilité de chevaliers aguerris !

- Tu crois que je ne le sais pas ? Mais tu ne seras pas seul, tu l'as entendu.

- Mais enfin, Saga ! Ça fait des années que nous fonctionnons ainsi, et même si nos effectifs se réduisent, je ne comprends décidément pas l'utilité d'un tel changement.

- S'il te plaît, cessons cette discussion. C'est la décision que j'ai prise, et il n'y a pas à revenir dessus.

- Mais… »

Il stoppa net. Un éclat rougeâtre venait de luire dans les yeux du Pope et Aiolia ne savait que trop bien ce qu'il signifiait. Un Saga en colère est un homme non maîtrisable, même par le Lion. « Ça fait trop de choses, trop de changements d'un coup… Qu'est-ce qu'il cache ? Ce n'est pas normal. »

Il n'eut de cesse de ressasser ces questions tandis que le taxi les ramenait vers le centre ville. Saga n'avait plus pipé mot depuis qu'ils avaient quitté le café. Aiolia savait qu'il n'était pas en colère contre lui mais il aurait donné cher pour savoir ce qui se tramait dans son cerveau. Discrètement, il tenta un sondage mental mais se heurta à un mur impénétrable. Quand Saga décidait de se couper du monde, il ne faisait pas semblant.

Il était près de dix-huit heures lorsque le taxi se gara devant l'immeuble.

« Aiolia, ne m'attendez pas ce soir, j'ai un truc à faire, fit le Pope d'un air dégagé. Je rentrerai vers vingt-deux heures.

- Dans ce cas - le Lion farfouilla dans son trousseau de clés - tiens, prends le double, ça te servira. »


Le lendemain, à l'issue de leur séance de décrassage qui se déroula tout à fait normalement, Aiolia proposa à Saga de l'emmener à l'école qu'il dirigeait, le mercredi étant le jour où il devait assumer son cours :

« Comme ça, tu verras comment ça se passe. »

Saga pénétra avec curiosité dans le dojo. Celui-ci était entièrement recouvert de parquet et de tapis de sol, jouxtant une salle de musculation. Une dizaine de jeunes hommes attendaient le Lion, qu'ils saluèrent en s'inclinant respectueusement.

Le Pope alla s'installer au fond pour assister au cours. Cette fois, c'était à son tour d'observer Aiolia, dans son élément. Le cadet des Xérakis les laissa s'échauffer quelques minutes puis en désigna un, qui se mit en garde. L'homme en question maîtrisait parfaitement son art martial et Aiolia le laissa venir tranquillement, jusqu'à ce que'il ne le prenne de vitesse pour le mettre à terre. Saga, qui connaissait la technique par cœur, admira la prise qui n'aurait laissé aucune chance à un adversaire de niveau inférieur au cours d'un combat. Et visiblement, l'élève le savait aussi, tout tremblant qu'il était en se relevant.

Le Lion profita de ce mouvement pour leur expliquer les notions de vitesse telles que, lui, les appréhendait. Par la suite, il les fit travailler tous, un par un. Saga repéra sans problème les deux éléments dont Aiolia lui avait déjà parlé, ceux qui disposaient d'un potentiel suffisant pour rejoindre le centre d'entraînement du Sanctuaire.

Le cours touchait à sa fin, lorsque l'un des élèves demanda à Aiolia de leur présenter l'inconnu qui avait assisté au cours. Le Pope obéit de bonne grâce à l'injonction de son compagnon, qui lui faisait signe de se rapprocher :

« Saga Antinaïkos. Lui et moi nous connaissons depuis l'enfance et nous sommes entraînés ensemble, en Grèce. » L'interpellé inclina la tête à leur adresse :

- Messieurs, sachez que vous disposez sans doute du meilleur professeur qui puisse exister dans ce pays. Soyez conscients de votre chance. » Aiolia esquissait déjà un sourire quand le même élève, décidément curieux, demanda avec une hésitation :

« Nous sommes tous conscients de la puissance de monsieur Xérakis. Je crois… Pourriez-vous nous honorer d'une démonstration de combat avec vos techniques respectives ? C'est la première fois que nous voyons deux personnes issues de votre centre, et je crois que cela nous serait très profitable. »

Surpris, les deux hommes s'entre-regardèrent :

« Et bien, pourquoi pas ? Saga, si tu n'y vois pas d'inconvénient…

- Aucun. Et puis, ça me dérouillera.»

Ils ôtèrent leurs pulls respectifs et, torse nu, se firent face. Avant de commencer, Aiolia rappela :

« Une démonstration, on est bien d'accord ?

- Sans problème. » Répondit Saga avec un sourire en coin.

Une longue minute passa, au cours de laquelle l'immobilité des deux hommes ne faillit pas. Saga, plus grand qu'Aiolia, disposait d'une musculature moins trapue, mais toute aussi impressionnante. Le tatouage sacré du Sanctuaire faisait le tour de son biceps gauche, le dessin ayant été enrichi par l'insigne de sa charge de Grand Pope. Aiolia arborait le même tatouage sur le haut de l'épaule gauche. Les cicatrices constellaient leurs corps, l'une des plus impressionnantes étant une entaille d'une vingtaine de centimètres de long et d'un pouce de large sous le sein droit de Saga, vestige d'un combat passé.

Chacun avait adopté la posture relative à leur signe, un Lion prêt à bondir pour Aiolia, une position d'attaque parfaitement symétrique pour Saga. Le combat commença sans crier gare. Aucun bruit parasite ne perturbait le silence quasi-religieux qui régnait dans le dojo, à l'exception de leurs respirations. Les premiers instants ne furent que de l'échauffement, jusqu'au moment où le Pope, biaisant le poing de son adversaire, se rejeta en arrière et, en équilibre sur une main, se lança pour passer au-dessus de lui. Le Lion, qui avait anticipé, s'était déjà retourné et son coup droit glissa à un cheveu de la gorge de Saga tandis que celui-ci le bloquait de sa cuisse et levait la main au-dessus de son crâne, pour le fracasser. Ils s'immobilisèrent dans cette position :

« Aiolia, en l'occurrence, tu devrais avoir déjà traversé le mur du fond, avec un enfoncement de la boîte crânienne. » expliqua suavement Saga.

- Sans aucun doute, mais tu serais également à terre, avec, comme qui dirait, quelques difficultés pour retrouver l'usage de tes membres. » Répondit tout aussi doucereusement le Lion. Saga se rendit alors compte que la main gauche d'Aiolia se trouvait à quelques millimètres de sa colonne vertébrale, prête à la lui broyer.

Se rejetant en arrière, ils reprirent leur souffle. Ils se souriaient férocement. Les élèves étaient pour leur part, demeurés bouche bée. La vitesse des mouvements avait été telle que seuls deux ou trois d'entre eux avaient pu suivre le déroulement des prises.

Ils bataillèrent encore quelques minutes mais avec plus de lenteur pour permettre à tous de suivre. Le véritable affrontement avait eu lieu au tout début.

Lorsqu'ils en terminèrent et se saluèrent, les élèves applaudirent à tout rompre. Complètement ébahis, ils entourèrent les deux hommes, pour les féliciter. L'un d'entre eux finit par demander :

« Maître, croyez-vous qu'un jour nous pourrons atteindre ne serait-ce que le quart de votre force ?

- Tout est possible. Ce n'est qu'une simple question de volonté.

- C'est vrai. Mais vous devez savoir que ce résultat - et nous ne vous en avons montré que les bases - n'a été obtenu qu'après de longues années d'entraînement et de souffrances. » Saga les balaya tous un par un. « Et nous ne cessons jamais d'apprendre, la preuve : Aiolia aurait pu me tuer ce soir, s'il l'avait voulu.

- Arrête ! Tu vas leur faire peur et ils ne voudront plus venir ! » S'esclaffa son alter ego.

Les élèves s'en allèrent les uns après les autres, le Pope s'était rhabillé et, tout en aidant Aiolia à ranger la salle, lui demanda l'autorisation d'utiliser son ordinateur :

« J'ai des mails à envoyer. C'est urgent.

- Je t'en prie. »

Tandis que Saga s'absorbait devant l'écran, le Lion acheva de tout remettre en ordre. Il finit par s'enquérir :

« Quand repars-tu ?

- Demain matin.

- Tu veux que je t'accompagne ?

- Non, c'est inutile, mon avion est à six heures. Je prendrai un taxi. » A cet instant, la porte du dojo s'ouvrit :

« Il y a quelqu'un ? » C'était la voix de Jane.

- Oui, dans le bureau ! » Elle les rejoignit. Les voyant encore luisants de sueur, elle s'exclama :

« Vous vous êtes défoulés à ce que je vois ! Pas de bobos ?

- Penses-tu ! Nous sommes des gens raisonnables. » Répondit Aiolia d'un ton badin, tout en repensant à la prise de son adversaire, décidément toujours aussi dangereux en dépit des années écoulées.

- Tant mieux. Saga, tu fais quelque chose cet après-midi ? Non ? Après avoir vu une école d'art martial avec des gens "normaux", ça te dirait de visiter une école… d'un autre type ? Je t'emmène avec moi, au centre d'entraînement de la C.I.A.. C'est pour le côté « américain » de la chose, c'est très distrayant, tu verras… ». Saga se mit à rire :

- Compte tenu du ton que tu y mets, je sens que ça va effectivement me plaire ! Très bien, je viens avec toi. » Il lui offrit son bras et se tournant vers Aiolia : « Ça ne dérange pas au moins ?

- Pas le moins du monde… Fais attention, elle sait se défendre elle aussi, dans son genre. »


Le Lion, qui commençait à mourir de faim, rentra chez lui. Installé tranquillement devant la télé avec un sandwich et un coca, il s'assoupit une quinzaine de minutes. Ce fut son horloge interne qui le réveilla, dûment confirmée par sa montre : « Merde. J'ai rendez-vous avec un élève, je suis en retard ! »

Il bondit sur ses pieds, déjà prêt à sortir, lorsqu'il avisa la neige qui tombait dru derrière les fenêtres. Laissant échapper un juron, il se débarrassa de sa veste en cuir pour partir en quête de son manteau quand il se rappela que Jane stockait les affaires d'hiver dans le placard de la chambre d'amis. Il fouilla dedans, finit par trouver ce qu'il cherchait et tout en l'enfilant, se dirigea vers la porte de la chambre. Dans sa hâte, le pan de son vêtement s'en alla valser contre le chevet. Se retournant, il se rendit compte qu'il avait fait tomber un verre heureusement vide, un livre et une multitude de papiers. Il eut un soupir « en retard, pour en retard… » avant de se pencher pour ramasser le tout. Tandis qu'il reposait les affaires sur le chevet, une des feuilles tombées à terre attira son attention : il s'agissait d'un document à en-tête de l'hôpital de New York, avec le nom de famille de Saga inscrit dessus.

Il la saisit, la tripota quelques instants puis, secouant la tête, la reposa. « Ça ne me regarde pas. »

Cependant, une fois dans le couloir de son immeuble, patientant devant l'ascenseur, il ne put s'empêcher d'y repenser. Et lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, il n'était plus là, déjà retourné dans l'appartement. Il marqua un temps d'arrêt, prit sa respiration, avant de se résoudre à déplier enfin le document.

Il fut désappointé par ce qu'il y trouva. Il ne s'agissait que d'une vulgaire liste de résultats d'analyses de laboratoire. Cependant, en y regardant de plus près… il y avait là des paramètres qui ne lui étaient guère familiers. Il n'y connaissait certes pas grand-chose mais savait tout de même à quoi ressemblait une analyse de routine, lorsqu'il en voyait une. Et celle-ci ressemblait à tout sauf à une analyse de routine.

Et si Saga était venu à New York pour autre chose que cette réunion à l'O.N.U. ? Le Pope n'en avait pourtant pas soufflé mot. Ce qui avait de quoi étonner.

Il tournait et retournait la feuille entre ses doigts tout en réfléchissant. Décidément, quelque chose n'était pas très net. Le malaise du Pope de la veille lui revint en mémoire et puis…cette brusque délégation de pouvoir…. Il devait en avoir le cœur net.

Il scanna la feuille de résultats en occultant le nom de Saga, la reposa soigneusement sur le chevet, puis chercha le numéro de Jeanie. Médecin, elle était la seule personne de son entourage à être capable de savoir de quoi il retournait exactement. Ce ne fut qu'au bout de six longues et interminables sonneries qu'elle décrocha :

« Allô ?

- Jeanie ? C'est moi, Aiolia. Je te dérange ?

- Aiolia ! C'est à dire… j'ai une urgence, là, Je n'ai pas beaucoup de temps. Qu'est-ce que tu veux ?

- Bon, écoute, c'était juste… Je vais t'envoyer un mail avec un document sur lequel j'aimerais que tu jettes un œil. C'est très important.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je ne peux pas t'expliquer, c'est trop long. Par contre, je compte sur ta discrétion. N'en parle à personne, même pas à Hyoga. Surtout pas à lui, d'ailleurs !

- Bon, d'accord. Par contre, je ne pourrai pas m'en occuper avant ce soir, il faut vraiment que je file, là.

- Pas de problème, à plus tard. »

Il envoya rapidement le mail avant de demeurer un moment les yeux fixés sur l'écran de son ordinateur. Il se sentait quelque peu honteux de ce qu'il venait de faire. Après tout, la vie privée de Saga ne le regardait pas et si ce dernier venait à l'apprendre… surtout si ce n'était rien qui justifiât cette curiosité ! Mais Le Lion ne pouvait se défendre d'un profond sentiment de malaise. Rien à faire, l'air pitoyable de Saga de la veille dansait devant ses yeux et ses propos, ceux qu'il tenait depuis plusieurs semaines déjà, résonnaient, lugubres, sous son crâne. Sans oublier… Cette attitude ! Ces épaules de plus en plus voûtées, les cigarettes qui s'enchaînaient, les nuits sans sommeil, les pouvoirs délégués… Aiolia frissonna. Il se prit à souhaiter que Jeanie ne l'appelle pas, finalement.


De nouveau, ils passèrent la soirée tous les trois ensemble. Cette fois, Jane avait réservé un restaurant français, face à la statue de la Liberté. Malgré tous ses efforts, le Lion ne parvenait pas à s'intéresser à la conversation qui se déroulait à ses côtés. Il ne cessait d'observer Saga à la dérobée : pourtant, il paraissait normal. Agréable et charmeur, il distillait par petites touches cet humour sarcastique qui le caractérisait et faisait rire Jane aux éclats. Il mangeait normalement, buvait normalement, fumait… plus que de raison, mais Aiolia, voyant à quelle allure se vidait le paquet de cigarettes, se demanda dans quelle mesure Jane participait au carnage.

« … C'est à se demander s'il ne dort pas !…

- Et tu crois qu'il va finir par nous entendre ? » Ils éclatèrent de rire sans cesser d'observer Aiolia. Celui-ci tiré de ses pensées, se redressa :

- Quoi ? Pourquoi est ce que vous me regardez comme ça, vous deux ?

- Ce serait plutôt à moi de te poser la question, mon ami. Tu n'as pas cessé de m'observer depuis que nous sommes arrivés ici. Tu as peur que je m'évapore ? » Lui lança Saga, un sourire au coin des lèvres. Le Lion se mordit les lèvres, furieux de ne pas avoir été plus vigilant. La discrétion n'avait jamais été son fort. Il finit cependant par trouver de quoi rétorquer :

- J'avais fini par m'habituer à ta présence. Ce doit être parce que tu vas me manquer.

- Bien sûr, c'est sûrement ça ! » Répondit le Pope sur le même ton. Pendant que Jane s'esclaffait, ils s'entre-regardèrent. Saga n'eut aucun mal à déchiffrer les interrogations muettes qui palpitaient au fond des yeux léonins et, gêné, il se détourna. Le cadet des Xérakis se rembrunit. S'il ne savait toujours rien, du moins était-il certain à présent que Saga lui cachait quelque chose.

Une fois rentrés, le Pope se tourna vers le couple :

« Je vous remercie du fond du cœur pour votre accueil durant ces trois jours. Cette petite escapade m'a permis d'oublier un peu le Sanctuaire. Je partirai très tôt demain alors… je pense que nous pouvons nous dire au revoir dès ce soir. » Jane s'approcha de lui et le serrant contre elle, lui dit dans un sourire :

« Bon retour. J'espère que nous te reverrons très bientôt.

- Demande donc à ton homme de t'emmener au Sanctuaire la prochaine fois, tu y es la bienvenue, n'est-ce pas Aiolia ? » Il tendit la main à ce dernier. S'en saisissant, le Lion fut brutalement submergé par la force du Pope. Il perçut des pensées confuses, recouvertes par une ombre, mais son aura était intacte. C'était la première fois depuis bien longtemps qu'ils se retrouvaient ainsi, mêlant leurs pensées.

« Bon voyage, mon ami. J'ai été très heureux de t'accueillir.

- Merci à toi, pour tout.

- Je te dis à bientôt ?

- … Oui, sans doute. »

Sur un dernier signe, l'Antinaïkos fit mine de se diriger vers sa chambre quand Aiolia l'interpella :

« Saga ? »

Lorsqu'il se retourna, le Lion était seul.

- Oui ?

- S'il te plaît… Prends soin de toi. » Sans un mot, le Pope hocha la tête puis disparut.

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