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CHAPITRE 36 - Partie I
Base américaine, 20h30, heure locale…
Planté devant les images flottantes qui se succédaient à une allure folle dans l'air tremblotant de la salle blindée, l'homme aux cheveux argentés esquissa un mince sourire :
« La situation a l'air parfaitement engagé.
- Vous voulez rire ? Ces hommes sont en train de mourir ! » Révolté, Corman brandissait un index accusateur vers les projections visuelles. « Comment pouvez-vous proférer de telles…
- Et vous, vous ne savez visiblement pas grand-chose de ces gens que vous tenez absolument à sauver. »
La mâchoire du général pris en défaut se contracta. Son bras finit par s'abaisser, lentement, et il se drapa bientôt dans sa raideur coutumière, ne laissant échapper qu'un sourd grondement frustré.
« Ce que vous croyez savoir n'est que le pitoyable sommet d'un iceberg dont vous ne soupçonnez pas l'ampleur réelle, continua l'autre, imperturbable. Le Sanctuaire "fabrique" des êtres dont les facultés sont à ce point décuplées que leurs notions de douleur, voire même de mort n'ont rien en commun avec la définition que vous et vos… semblables leur donnez. Ce que vous voyez là peut vous sembler intolérable… Pas pour eux.
- Etes-vous en train d'affirmer qu'ils sont immortels ? » Un soupçon d'ironie enrobait ce dernier mot.
- Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, général. Mais considérez que plus ils souffrent… Plus leur puissance augmente. Et dans ce cas précis… » L'homme impavide reporta son attention sur le voile d'images, pour détailler chaque scène et contempler ceux dont les vies ne tenaient plus qu'à un fil ténu. « … Ils sont sur le point de devenir exceptionnels. »
Corman secouait la tête, lentement. Lui, tout ce qu'il voyait, c'était des hommes agonisants, brûlés, brisés et sur le point de rendre les armes et leur âme. Il avait assisté à chaque minute des affrontements, n'avait pas compris le quart de ce à quoi il avait assisté, mais la mort, ça, il savait la reconnaître. Etres exceptionnels ou pas, elle arborait le même visage pour tous.
« Je ne m'attends pas à ce que vous compreniez - la condescendance du ton était palpable - D'ailleurs, on ne vous demande pas de comprendre, juste… d'accepter. D'accepter que dans ce monde il existe des humains qui vous sont supérieurs en tout, qu'il s'agisse de votre petite personne, de celles de vos supérieurs, et de celles de vos dirigeants. Que par rapport à eux, vous êtes misérables. Mais enfin… »
Une vision s'imprima brièvement autour d'eux, celles de visages crispés par l'effort, la souffrance, mais aussi la volonté.
« … Si je devais vous éclairer - comprendre "vous jeter quelques miettes" – je vous dirais de penser aux meilleurs de vos soldats d'élite. Ceux qui se plient à l'entraînement le plus long, le plus… dur que votre armée est capable de leur faire subir. Ces hommes sont, d'après vous, capables d'évoluer dans les conditions les plus difficiles, de s'adapter aux terrains les plus divers, de résister aux pires tortures, n'est-ce pas ? Dans une certaine mesure, ce qui font d'eux ce qu'ils sont, sans même qu'ils en aient conscience, se rapproche de ce que sont ces êtres. Eux - et l'homme les désigna du menton tandis qu'ils défilaient sous leurs yeux - même la mort est impuissante à les arrêter. »
Site des Portes…
« Kanon ! »
Saga avait laissé échapper un hurlement mental en percevant, avec une acuité douloureuse, le déchirement auquel Rachel venait d'être soumise. L'appel simultané d'Angelo et de Shura d'un côté, celui de Camus et d'Aiolia de l'autre… Le Gémeau tituba dès qu'il se fut matérialisé à l'avant-garde. Il n'était plus bien certain d'avoir choisi le bon moment… Non, tout simplement d'avoir pris la bonne décision ! Est-ce que son frère pourrait… Est-ce qu'il serait capable de soutenir le choc comme lui l'aurait fait, parce qu'il connaissait tout de sa compagne, parce qu'il savait anticiper la moindre des variations de son cosmos, parce que lui seul était en mesure de l'équilibrer parfaitement ?
« Par tous les Dieux, qu'ai-je fait… »
- Ça va aller, cesse de t'inquiéter. »
La voix rauque de son jumeau venait de résonner sous son crâne. Il était tendu, concentré, sollicitait chacune de ses capacités pour tenir le choc mais il était à la hauteur. Kanon n'aurait jamais accepté cet échange dans le cas contraire. Les entrailles de Saga avaient beau se tordre d'angoisse, Rachel, bien que secouée, restait focalisée sur le Cancer et le Capricorne. Il la devinait en proie à la souffrance du dilemme, mais la présence de Kanon se dressait derrière elle, tangible. Il ne la lâcherait pas.
Le Pope se rendit alors compte que c'était à peine s'il avait prêté attention à ses autres compagnons au cours des dernières minutes. Shura bien sûr, mais aussi la Balance, à présent… Dôkho… Où es-tu ? Le silence. L'absence. L'aîné des jumeaux serra les dents tandis qu'il prenait conscience de ce que le vieux chinois était en train de subir. L'entendait-il seulement ? Ne te laisse pas dominer... On a besoin de toi, ce n'est pas le moment de nous abandonner.
Mais quoi qu'il en soit, ceux qu'il avait laissés derrière lui étaient dorénavant livrés à eux-mêmes. Ni la Dothrakis, ni Kanon n'étaient pour l'heure en mesure de les aider. Et lui… Lui, il les avait abandonnés.
« Responsable… » Pourquoi fallait-il que les mots de Shion reviennent le flageller maintenant ?
« Je fais ce qui doit être fait ! » Cria-t-il en pensées à celui qui ne pouvait plus l'entendre depuis quinze ans. Non, il n'avait pas fui. Pas vraiment. Pas tout à fait. « Pardonne-moi, Rachel. Si je reste à tes côtés, je vais perdre de vue l'essentiel. C'était la seule solution… »
Sans doute l'entendit-elle car lorsqu'il dénoua une partie des liens qui les retenaient l'un à l'autre, il sut son acceptation muette. Son accord. Et malgré tout, cela le déchira.
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Ce fut violent, malsain, et surtout inévitable. Il ne l'avait pas vu venir. Personne ne l'avait vu. Il avait beau être le chevalier de la Balance, le plus ancien, le plus expérimenté, il n'avait pas pu anticiper. L'autre l'avait investi en une fraction de seconde, le repoussant aux confins de son existence, l'expulsant à l'instar d'un parasite, et en moins de temps qu'il n'en fallut à sa conscience pour réaliser l'énormité de la chose, Dôkho fut délogé de son propre corps. Et s'il ne voyait plus – du moins à proprement parler – il n'avait aucun mal à percevoir l'absolue stupéfaction et la totale impuissance de ses camarades, mis devant le fait accompli, tout comme lui.
Il tenta bien de se raccrocher. Après tout, il n'allait tout de même pas se laisser spolier aussi facilement ! Au dernier moment, son esprit crocheta son point d'attache terrestre, obligeant ses organes, son cerveau, à lutter contre l'envahisseur qui devait être considéré comme un corps étranger. Il essaya d'activer ses points vitaux, pour les relier les uns aux autres et tâcher ainsi de créer un bouclier intérieur limitant les accès au gardien… Peine perdue. L'autre, en dépit du coup de semonce qui avait vu la destruction de son hôte précédent, semblait être doté d'une vigueur suffisante lui permettant de s'opposer aux tentatives infructueuses et, il fallait bien l'avouer, désespérées du chinois. Ce dernier finit par lâcher prise. Et son âme fut définitivement aspirée au dehors de son corps.
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Rouge. Tout était rouge, ses mains, ses bras, ses genoux, son torse, jusqu'à ses cils dont les extrémités étaient empoissées de lourdes gouttelettes carmines. Ses tripes eurent un soubresaut de protestation lorsque croyant ravaler sa salive, Angelo sentit, et la viscosité poisseuse, et le goût métallique du sang dévaler dans sa gorge.
Hébété, il contemplait le Capricorne, son corps tordu en travers de ses cuisses, ses épaules reposant lourdes comme des pierres sur son avant-bras brisé. L'italien ne percevait aucune douleur pourtant ; comme répondant à un appel impérieux, son propre cosmos continuait à brûler, en phase avec celui de Shura dont le sang pulsait au même rythme que son aura, au travers de sa plaie béante.
« Shura, tu…
- Fer… Ferme-la… » Les lèvres de l'espagnol s'agitèrent comme pour donner vie au masque vermeil qu'était devenu son visage. « Il faut… Prends… mon bras droit.
- T'es taré ou quoi ? Tu…
- Vite ! »
La tête du Capricorne avait pivoté, dans un grognement de douleur, vers le fond de goulet rocheux. L'autre était toujours là, immobile, sa moitié de corps toujours soulevée au-dessus du sol, l'obscurité ondulant autour de lui, prête à se ruer sur les deux chevaliers d'or dont elle ne savait duquel se repaître en premier.
« Angelo… » Le rire désespéré de Shura s'acheva dans un étranglement informe et liquide. « … Putain, me dis pas… Me dis pas que j'ai fait ça pour rien… »
« Shura ! » La voix de Rachel, au bord de l'hystérie, bouscula le Cancer sans toutefois parvenir à le sortir complètement de sa stupeur. Elle ne les avait pas quittés et si leurs cosmos respectifs se maintenaient à un niveau inexplicablement stable, c'était parce que la Dothrakis en conservait l'unité. Comment ? Mystère, tant la présence de la jeune femme vacillait sous l'emprise d'une panique irraisonnée, d'une peur irrépressible et d'une douleur hurlante qui fouettèrent soudain l'esprit d'Angelo. Ce dernier serra les dents à se les briser lorsque la main de Shura recouvrit la sienne, qui reposait en travers du corps.
« Maintenant… »
Lequel des deux trouva la force et la volonté de lutter une dernière fois, ils ne le sauraient jamais. Leurs deux bras droits se soulevèrent, l'un contre l'autre, en direction du gardien et de l'aura sombre qui galopait vers eux. L'explosion du cosmos du Capricorne se répercuta dans le corps de l'italien qui en encaissa la décharge, laquelle alla nourrir son Sekishiki Meikai Ha. Et lorsque l'enveloppe charnelle du Gardien retomba mollement dans la poussière, le Cancer avait disparu.
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« Qu'est-ce que tu fiches ici, toi ? »
Aioros dérapa aux côtés de Saga, échevelé, ses boucles en désordre peinant à masquer la moitié ravagée de son visage. « Où est Kanon ?
- Avec Rachel et les autres. »
La surprise, doublée d'une désapprobation tenace, se lisait sur le visage du Sagittaire, tout comme sa fatigue et son inquiétude. Ses propres douleurs, purement physiques, étaient sans commune mesure avec celles de certains de ses compagnons, dont il percevait les présences altérées. Shura – blessé, peut-être mortellement ? – et Dôkho qui paraissait "s'éloigner" sans qu'il ne put en préciser la raison. Tout ce qu'il savait, c'était que le cosmos du vieux chinois était malmené, trop pour que seul, il puisse rétablir la situation. L'éloignement rongeait l'aîné des Xérakis. Il aurait donné n'importe quoi pour aller prêter main forte à ceux restés à l'arrière, à Rachel – il jeta un regard lourd de reproches à son Pope – qu'il devinait complètement désorientée. Mais il ne pouvait pas bouger d'ici, pas tant que… Ses yeux s'agrandirent subitement, et les reproches dont il s'apprêtait à abreuver son Pope moururent dans sa gorge, laquelle ne laissa échapper qu'un gémissement sourd :
« Aiolia !... Non… » Et tout se mit à tourner. Mon frère, mon frère… Mon… Frère ! A peine s'il entendit la voix de Saga, déformée, ralentie, inhumaine. La souffrance qui était en train de le crucifier recouvrait la réalité.
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« Na… Nathan ? »
Dôkho n'eut pas le temps de s'étonner plus. Sa substance spirituelle, brutalement stoppée sans explication, reprenait sa course vers les "hauteurs" et les doigts qui s'étaient emparés de son poignet glissèrent, impuissants à conserver leur prise. Et lâchée, la Balance le fut, effectivement… Avant que deux bras particulièrement consistants à ce niveau du surmonde ne le rattrapent par la taille pour l'enserrer brutalement.
« Résiste ! » Sous l'impulsion de cette voix, le chinois agrippa dans un réflexe les mains de son vieil ami. Ainsi retenu, il serra les dents, ferma les yeux et concentra son attention sur le corps qu'il venait de quitter. La panique était toujours là, sous-jacente, mais un sentiment de sécurité nouveau lui permettait de considérer sa situation avec un œil un peu plus… objectif.
Il se rendit compte qu'il ne ressentait plus aucune douleur. Ou presque. Il y avait bien ce malaise qui persistait au niveau de chacun de ses organes vitaux, et notamment de son cœur qui s'évertuait à battre plus vite qu'il ne l'avait fait depuis des décennies. Mais autant il percevait ces dérèglements dans la chair que le gardien l'avait obligé à quitter, autant, de là où il était, il ne pouvait se défendre d'un certain fatalisme. Que pouvait-il bien y faire ? Il n'avait pas besoin de sonder l'endroit du surmonde où sa course folle venait d'être stoppée. La seule présence de Nathan attestait de sa nature, un espace entre l'antichambre de la mort, et la mort elle-même. L'idée l'effleura un instant que Shion devait être en train de l'attendre.
Une secousse l'extirpa de ses pensées : « Dôkho ! Ce n'est pas encore fini… Regarde ! » Et la Balance de repérer, entre deux écharpes de brume, un reflet doré, une liane de pur cosmos qui serpentait dans sa direction. Avant même qu'elle ne l'atteigne et qu'elle s'enroule autour de sa jambe, il en reconnut la chaleur. Mü… Les dieux seuls savaient comment, l'atlante avait réussi à le pister, à le retrouver par-delà les trop nombreux niveaux de conscience qui les séparaient. Lorsque l'étreinte se resserra sur sa cheville, il crut en percevoir la brûlure. Devait-il s'attendre à ce que son corps, là-bas, en porte les stigmates ?
« C'est bien… » De nouveau la voix de Nathan contre son oreille. « Continue comme ça… »
Continuer quoi ? Dôkho prit le temps de se retourner vers le Dothrakis. Et en demeura saisi. Il était devenu si… vieux ! La dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés dans le surmonde, Nathan revêtait l'apparence de la réalité. A présent, le corps ployait sous les années, le visage se liquéfiait de vieillesse. Il n'avait pas seulement été rattrapé par le temps ; ce dernier l'avait dépassé, en l'espace de ces quelques semaines. Et pourtant, l'homme n'était toujours pas mort.
Comme s'il avait lu les pensées du chinois, Nathan esquissa un sourire résigné : « … Je me suis attardé un peu, et il semblerait que j'ai bien fait. Je ne sais pas si c'est ce que Shion avait planifié me concernant, mais enfin… Je vais décider que oui.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu veux dire ? » La Balance avait fini par oblitérer la vision d'un Nathan amoindri pour écouter ses derniers mots.
- Que tu ne peux pas mourir maintenant. »
Les pétales de lotus s'étaient refermés sur le Bélier pour l'isoler. Le déferlement soudain d'horreur et de panique en provenance de ses pairs l'assommait et l'empêchait de se recentrer sur Dôkho qui plus que jamais avait besoin d'un appui solide. Shaka, en dépit d'un sentiment dévorant d'impuissance, avait perçu l'appel à l'aide de l'atlante et accepté de prendre le risque. Calculé certes, mais dans une certaine mesure. Celle qu'offrait le délai nécessaire au gardien pour prendre en totalité le contrôle du corps de la Balance. Tant que le processus serait en cours, un ou plusieurs cosmos pouvaient être déployés sans danger. Mais pour combien de temps ?
« Je le tiens ! » Laissa enfin filtrer le Bélier. Shaka pivota vers lui. Assis en tailleur dans la poussière, bien à l'abri derrière l'or translucide, Mü maintenait ses paupières baissées, une veine battant à sa tempe. La sueur dégoulinait le long de l'arête de son nez. Son aura s'était concentrée autour de lui et pulsait au même rythme que son cœur, lente mais puissante. « Il a encore la possibilité de revenir et… » Le front de l'atlante se plissa tout à coup, avant que la surprise ne le détendit et que ses lèvres ne s'entrouvrent pour balbutier :
« Nathan ! Nathan est avec lui ! »
La Vierge jeta un œil vers Rachel. Celle-ci, recroquevillée sur le sol, tremblait de tous ses membres. A ce rythme, elle convulserait bientôt. Elle n'avait certainement rien entendu des paroles de Mü, à peine devait-elle être consciente de ce qui se déroulait à quelques mètres. Parce qu'elle n'était tout simplement plus là. Kanon, à ses côtés, faisait ce qu'il pouvait, et la retenait, tout comme Mü le faisait avec Dôkho. Mais tant que la Dothrakis serait aux côtés du Cancer et du Capricorne, tant que tous deux auraient besoin de sa force, aucun chevalier ne pouvait espérer quoi ce que ce soit. Il allait falloir se sortir de cette situation, seuls. L'indien sursauta lorsque les doigts de Thétis, moites de sueur, agrippèrent son avant-bras :
« Dôkho… Sa présence, elle… »
Les yeux de la jeune femme étaient dilatés par la terreur. Elle percevait l'absence galopante du chinois, sans doute avec bien plus d'acuité que qui que ce soit d'autre, et cette perte à venir, associée à la souffrance lointaine de Shura qui l'élançait, la paralysait.
« Non. » Il la saisit aux épaules, l'obligeant à le fixer. « Il est toujours là, loin de son corps, c'est vrai, mais il est vivant.
- Mais… » Un tressautement nerveux agita les fins sourcils de Thétis, avant qu'elle ne se retourne vers l'enveloppe charnelle du chinois. « … Il ne peut pas… Revenir… »
Le corps vidé de son âme se tordait toujours, là, debout dans une position grotesque. Les pliures des coudes et des genoux s'opposaient aux mains et aux pieds, totalement désaxés. Le tronc semblait en proie à une grêle de coups, tous plus violents les uns que les autres tant il se déformait d'avant en arrière, une fois creusé, une autre boursouflé jusqu'à l'éclatement. Le spectacle était malsain au possible mais au-delà du dégoût qu'il inspirait, ni la Vierge, ni les Poissons ne pouvaient en détacher leur regard. La preuve était faite que Dôkho luttait pour recouvrer son individualité.
Il savait. Il savait que le prix à payer pour sa dernière chance de survie ne pourrait jamais être remboursé. Toutes ces années… Tout ce temps consacré à la conservation de ce qu'il était, à son maintien, à ce contrôle qu'il n'avait eu de cesse d'effectuer sur lui-même… Dans la minute qui allait suivre, tout cela volerait en éclats. Mais il n'avait pas d'autre choix. Le lien qui le rattachait à la réalité du Bélier, à sa réalité, se tendait de plus en plus, sur le point de rompre. Quant à Nathan, il faiblissait contre lui. Le Dothrakis semblait avoir mobilisé ses ultimes forces en vue de le retenir, mais il était bien trop éloigné de la vie pour persister à ce niveau de conscience. Deux êtres humains chers à son coeur luttaient pour le sauver : il n'avait plus le droit d'hésiter.
Mü serra les dents, encaissant l'impact sans une plainte. Ainsi c'était donc à cela que Dôkho avait voué sa vie ? Toute cette énergie accumulée, maîtrisée, dispensée avec une parcimonie proportionnelle au nombre d'années à retarder venait de s'engouffrer au cœur de celle du Bélier, guidée par le lien maintenu entre eux. L'atlante constituait le point d'ancrage dans la réalité qui permettait à la Balance de lutter plus efficacement contre le gardien, à l'intérieur de lui.
Le corps eut un violent soubresaut lorsque son propriétaire tenta de s'y imposer. Mais ce ne fut que pour constater les dégâts déjà occasionnés. Le cœur, les poumons, le foie, avaient déjà commencé à se nécroser et le sang ne circulait plus dans les artères et les veines que par à-coups, la pression devenue instable mettant à mal chaque cellule. Et dans un corps maintenu jusqu'ici dans une jeunesse factice par un cosmos à présent plus que chahuté… Dôkho renforça son emprise sur l'atlante qui, cette fois, laissa échapper un gémissement de douleur. A présent, l'aura de la Balance se distinguait de celle du Bélier par ses lueurs plus métalliques. Et elle finit par s'en détacher pour aller envelopper le corps en voie de destruction. Les épaules de Mü se creusèrent tandis que, se recroquevillant, il concentrait toutes ses forces pour ordonner les flux d'énergie qui lui parvenaient du surmonde. Il reconnaissait ceux de son vieux compagnon d'axe, en percevait la puissance qu'il ne lui avait jamais été donné d'expérimenter, mais devinait également ceux de Nathan. Leur consistance était différente et tenait plus d'un ultime retour de flamme. Une vie au moins était sur le point de disparaître. Mü n'y pouvait plus rien, il le comprenait sans avoir besoin d'en obtenir confirmation par Nathan. La seule chose qui, à ses yeux, importait à présent était que ce sacrifice supplémentaire de l'ancien Dothrakis ne fût pas vain. Aussi, nonobstant la souffrance qui s'ingéniait à lui rappeler l'existence de nerfs dans les endroits les plus improbables, il s'affaira à consolider son lien avec Dôkho, avec l'aide reconnaissante du père de Rachel.
Peu à peu le corps du chinois reprit forme humaine. Il tressauta encore, une ou deux fois, sous les yeux impuissants de ses compagnons avant de s'effondrer sur les genoux. Le regard demeurait fixe cependant, les yeux dilatés laissant entrevoir deux iris sombres, encore et toujours dépourvus de vie.
Thétis voulut faire un pas dans sa direction mais la main de Shaka crocheta son coude, la retenant auprès de lui. Bien que concentré sur la protection de Mü, la Vierge n'en détournait pas plus son attention du corps, siège d'un combat invisible. Il ne pouvait pas deviner ce qu'il s'y passait, ni envisager la façon dont cela allait se terminer, néanmoins l'instinct lui soufflait de demeurer prudent. Et cela valait aussi pour ses alter ego.
Dôkho l'avait "trouvé". Pas précisément, non, mais l'exploration de son enveloppe charnelle – depuis quand n'avait-il pas sondé ainsi son propre corps ? Mystère, à moins que l'habitude n'ait fini par prendre le pas sur sa conscience – l'avait mené au cœur même de son cerveau. Il avait beau savoir que les gardiens constituaient les derniers relents des êtres humains qu'ils avaient vraisemblablement été, il ne parvenait pas à assimiler à une âme la présence diffuse qui l'assiégeait. Il aurait été bien en peine d'y accorder de la consistance, aussi ne s'y essaya-t-il pas. Tout ce qu'il en percevait pour l'heure était une vibration, bien connue, puisqu'il s'agissait de la sienne propre. Et celle-ci émanait à présent de la base de son crâne, à la jonction délicate des premières vertèbres. Le gardien était certes encore désincarné, mais sa malignité était indiscutable. En se positionnant au croisement des flux d'informations, non seulement il confortait son emprise, mais aussi et surtout limitait le champ d'action de la Balance. La moindre erreur et ce dernier ne récupèrerait qu'une marionnette en guise de corps. S'il le récupérait.
Il eut l'impression soudaine d'être sollicité. Un son étrange lui parvenait au travers de son cosmos, un peu comme… Une voix ? Mais il eut beau tenter de la décrypter, ses propres certitudes quant à la nature de son invité indésirable l'empêchèrent de déceler le moindre sens à cette manifestation incongrue. Ce qui lui importait était de le bouter hors de son individualité. Et le plus tôt serait le mieux.
La lutte se poursuivait et, petit à petit, une certaine forme d'équilibre s'instaura entre la présence du gardien et celle de Dôkho. Mais il n'était pas envisageable que la situation perdure ; Mü n'avait aucune difficulté à discerner la déliquescence galopante du corps de son ami. Et ce dernier avait beau lutter pour ralentir le processus tout en réduisant l'espace autour du gardien, cela ne suffisait pas. Sauf à jeter ses dernières forces dans la bataille. Et après ? Le Bélier frémit à cette idée. Ils n'en avaient pas terminé. Il leur restait encore à se réunir, à mêler leurs puissances, à s'unir avec… Si Dôkho revenait, mais épuisé et incapable de brûler le moindre atome, alors plus rien ne serait possible. Il fallait… Il fallait que le chinois conserve ses capacités ! Au moins pour les quelques heures qui leur restaient. Ce n'était pas seulement nécessaire. C'était vital.
Nathan avait-il perçu les pensées de l'atlante, ou avait-il construit le même raisonnement indépendamment de lui, Mü ne le saurait jamais. Mais toujours fût-il que le Bélier ressentit un regain d'énergie le traverser pour suivre le lien qui le retenait à Dôkho. Et l'équilibre bascula.
Shaka tira violemment Thétis en arrière, tandis qu'il se plaçait entre Dôkho et leurs autres compagnons. Il avait perçu l'infime modification électrique qui eut pour conséquence une augmentation brutale de température, lorsque le cosmos de la Balance s'enflamma. L'embrasement souleva un épais nuage de poussière lequel aveugla la Vierge qui n'eut pas d'autre choix que de détourner la tête, tout en maintenant sa propre énergie à un niveau suffisant pour assurer la protection de ses alter ego. Derrière lui, Mü s'affaissa sur le sol, étourdi. S'il n'avait pas "lâché" le chinois, il aurait couru le risque de se laisser emprisonner dans un corps qui n'était pas le sien. Quant à Nathan… Les yeux du Bélier se fermèrent.
« Mü !
- Ne t'inquiète pas pour lui ! » La voix du vieux Dothrakis lui parut lointaine tout à coup mais Dôkho n'avait plus le temps de s'en préoccuper. Il venait de bousculer le gardien lequel céda le terrain que la Balance tenait absolument à reconquérir, celui de son cerveau. A partir de là… Il mit à contribution l'énergie que lui cédait Nathan pour reprendre le contrôle de ses autres organes vitaux, l'un après l'autre. Ceux-ci se mirent à vibrer à l'unisson de son cosmos en une osmose parfaite, l'amplitude de leur fréquence se mit à augmenter, encore et encore, tandis que les tissus se reconstituaient, que le sang se remettait à couler et à les irriguer à une vitesse folle et que le gardien, acculé par un rythme qu'il ne pouvait plus suivre, se retrouvait repoussé aux limites du corps qu'il avait voulu s'approprier.
Cela allait marcher. Cette fois, il le tenait, il ne le laisserait plus reprendre le contrôle. Il s'agissait de son corps, de sa vie et ce ne serait pas encore aujourd'hui qu'il abandonnerait et l'un, et l'autre. Bien entendu, il y avait les autres, les jeunes, ceux qui le respectaient et qui comptaient sur lui pour aller jusqu'au bout, mais pas seulement. Il avait beau tâcher de se persuader du contraire, il considérait malgré tout qu'un sursis, quel qu'en soit la durée, serait le bienvenu. Sa vie avait été longue, soit. Et bien remplie, par-dessus le marché. Pourtant… Pourtant, pouvait-il se targuer d'en avoir assez vu, assez entendu, assez fait ? Il se surprenait à avoir envie de savoir ce qui l'attendait "après". Il avait beaucoup perdu dans sa jeunesse mais sa vieillesse remplissait largement le sentiment de manque qui l'avait accompagné pendant la plus grande partie de son existence. Et il avait bien l'intention de la savourer, encore un peu.
« Dô… Dôkho… » La voix de Nathan le gifla. « Je… Je suis désolé, je ne peux plus con… »
Le reflux fut si brutal qu'il arracha un hurlement à la Balance dont le corps vacilla soudain, le cosmos qui le nimbait se restreignant en une couche dorée bien trop mince.
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« Bordel ! »
La puissance conjointe de Shura et de Rachel, conjuguée à la sienne avait propulsé l'italien au bord du puits des âmes alors qu'il s'agissait bien là de la dernière de ses intentions. Il n'avait pas voulu… Il ne voulait pas quitter la réalité ! Mais celle-ci ne l'avait pas lâché, ainsi qu'il put s'en rendre compte en baissant les yeux vers ses mains tendues devant lui, recouvertes de sang.
L'appel déchirant des esprits lui fit redresser la tête. A quelques mètres de lui, à l'extrême limite du gouffre, se tenait une forme indéfinie, ombre obscure parmi les ombres. Ce qui restait de leur adversaire, ou plutôt non, son essence primordiale. Et s'il se trouvait là, sur le même chemin arpenté par les autres, les humains en route pour leur dernier voyage… Le Cancer esquissa un sourire mince et glacé :
« Cette fois, je vais pouvoir te crever. Définitivement ! »
Il vit la silhouette du gardien se gondoler alors qu'il s'élançait vers lui, poing armé et auréolé d'un or écarlate de fureur. Mais ce n'était pas la crainte de sa dernière heure qui avait fait tressaillir l'ombre. Non, et Angelo stoppa net sa course avant de reculer. Finalement, ce n'était pas à lui que reviendrait la satisfaction de le détruire, mais bien à ceux, à tous ceux que cette âme déchue avait dépouillé de leurs corps et de leurs vies au fil des siècles. Parmi les innombrables esprits qui erraient indéfiniment autour du puits sans jamais parvenir à s'y jeter, quelques dizaines s'en étaient détachées pour converger vers le gardien. Et rien ni personne ne pouvait plus les détourner de leur objectif.
Ce ne fut bientôt qu'un amas informe, grouillant, grondant et hurlant sous lequel l'ombre finit par disparaître. Il sembla au Cancer percevoir un cri plus aigu et plus perçant au-dessus de tous les autres. Et, il se devait de l'admettre, jamais une telle note de souffrance ne lui avait procuré autant de plaisir.
Il fut tenté d'assister à l'issue de la curée, mais déjà un tiraillement angoissé le rappelait. Il l'avait laissé, là-bas, seul. En train de se vider de son sang. Peut-être même en train de mourir. C'était celle-là, la réalité qui séchait peu à peu sur ses mains.
« Je… » Il fit lentement un tour sur lui-même. « Je suis en vie… » Et sans pouvoir se l'expliquer, il eut soudain envie de pleurer.
Lorsqu'il revint auprès de Shura, la présence de Rachel avait déserté leurs deux cosmos. Le corps de l'espagnol gisait sur un sol saturé de son sang, tâche sombre et immobile. Angelo réprima un cri de douleur lorsqu'il s'agenouilla à ses côtés. Comme il put, il tendit sa jambe brisée sur le côté et porta tout son poids sur celle qui était encore valide, réservant quelques forces pour glisser une main sous la nuque de son compagnon et l'autre sous son dos, avant de l'attirer contre lui.
« Hé… vieux… Murmura-t-il d'une voix qu'il ne reconnut pas. Faudrait que tu ouvres les yeux, maintenant… »
Une fois la nuque du Capricorne calée contre sa cuisse, Angelo libéra sa main pour lui essuyer tant bien que mal le visage et en faire apparaître la pâleur malsaine, les cernes bleuâtres et les lèvres décolorées.
« Shura, merde, arrête de déconner !
- Angelo… »
Pas besoin de le secouer, cette fois. De toute manière… Il ne l'aurait pas pu. Prononcer le simple prénom du Cancer l'avait fait tousser et ces quelques soubresauts avaient accentué le bouillonnement du sang au droit de l'épaule gauche, dont l'articulation trop blanche luisait entre les chairs sanguinolentes largement entaillées. L'os lui-même portait les stigmates d'Excalibur et pour dire toute la vérité… Le bras n'était plus rattaché à son corps que par miracle. La lame de cosmos n'avait pas fait que se ficher dans l'épaule ; elle avait pivoté tout autour, comme pour la cisailler définitivement.
« Tu es complètement dingue, souffla Angelo dont le regard trouva enfin celui de son alter ego. Qu'est-ce qui t'a pris, bon sang !
- Je t'avais dit… que… » Un peu de sang s'échappa de la commissure des lèvres de l'espagnol. « … Que tu aurais besoin… de moi… pour sauver tes fesses.
- Pour qui tu te prends ? Je m'en serais sorti sans toi ! » L'énormité du mensonge se manifesta dans la douleur qui lui vrilla soudain le torse, au droit du cœur. Le contrecoup du choc que Shura avait amorti. Dévié. Et pris de plein fouet.
« Fallait pas que tu… meures… »
L'effort que fournissait Shura pour parler était palpable. Et pour une quelconque raison qui lui demeurait obscure, l'italien en percevait toute la difficulté comme il s'était agi de lui, en ce même instant. Comme si c'était son propre corps qui réagissait à la souffrance, qui luttait contre la fuite de son existence. Et cela lui donnait envie de hurler. Inconsciemment, il resserra son étreinte autour du Capricorne :
« Tu parles trop, crétin.
- … Cause de toi… poses trop de questions… »
Les yeux de l'espagnol se fermèrent un instant, sa respiration devint sifflante. Puis il les rouvrit, petites billes noires dont l'éclat s'amenuisait peu à peu :
« Va-t-en.
- Tu n'es pas si mal en point que ça, finalement… Tu fais toujours des blagues à deux balles, rétorqua Angelo sur un ton qu'il voulait bravache, sans que le cœur y soit.
- Les autres… Ils…
- Rien à branler des autres.
- Arr… Arrête. »
Shura avait réussi à mobiliser suffisamment de ses dernières forces pour se redresser et empoigner le col du Cancer de sa main valide :
« Tu vas… Tu vas y aller. C'est pour ça… Pour ça qu'on est là, toi et moi.
- Je ne te laisserai pas. Pas comme ça.
- Pour une fois… Fais ce que… Ce que je te demande. »
Les doigts du Capricorne se desserrèrent et sa main retomba, épuisée et inerte, tout comme sa tête dont le poids s'alourdit sur la cuisse d'Angelo. « S'il te plaît… » Rajouta-t-il encore d'une voix infiniment lasse.
Le poing d'Angelo se serra dans la poussière. Tout en lui criait sa colère et son impuissance. Et quelque part au sein de cette tempête qui faisait rage dans son cœur et dans son corps, un autre écho, diffus mais de plus en plus insistant commençait à émerger. Celui de la Culpabilité.
« Ils… Nous avons tout autant besoin de toi, argua-t-il une dernière fois. Si je te laisse ici, seul, tu… »
« …Tu vas mourir. Et, ça, bordel, c'est hors de question. Je ne veux pas que tu crèves, je te l'ai déjà dit !
- C'est clair que tu te répètes. » Les deux hommes se faisaient face dans le surmonde, leurs corps momentanément abandonnés. Angelo eut une hésitation : Shura ne pouvait pas, ne devait pas rester à ce niveau de conscience trop longtemps, sinon son organisme déserté par son esprit abandonnerait la partie. Mais l'autre en était parfaitement conscient ; il s'était déjà rapproché de lui en vue de capter toute son attention :
« Je vous rejoindrai. » La voix de Shura était ferme. Son apparence ainsi projetée ne laissait rien apparaître de la blessure qui le faisait agoniser, sa stature était plus droite, son regard plus inflexible que jamais. « Il me reste encore quelques forces, et mon septième sens. J'y arriverai.
- Avec tout le sang que tu as perdu ? Non mais tu me prends pour un con, ma parole !
- Tu n'as pas confiance en moi ?
- C'est pas ça, mais… » Le doute se lisait dans le regard sombre du Cancer. La peur aussi. A présent, leurs visages étaient proches à se toucher et l'espagnol rajouta, plus doucement, tout en saisissant le poignet de son ami.
- Je te le promets, d'accord ? Mais pour que je tienne ma promesse, je vais avoir besoin de toi. »
Le cosmos du Cancer était déjà déployé lorsqu'ils réinvestirent leurs corps. Penché sur celui de Shura, Angelo avait fermé les yeux, et avancé sa main au-dessus de l'épaule blessée. Il n'avait jamais possédé aucune des capacités particulières du Bélier et ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait se découvrir des talents de guérisseur. Mais il y avait une chose qu'il pouvait faire, à défaut de savoir comment : ralentir les saignements, et cautériser partiellement la plaie. C'était loin d'être suffisant, mais cela permettrait à Shura de se reposer et surtout de laisser à Mü le temps d'arriver. Parce qu'il avait beau retourner le problème dans tous les sens, Angelo savait que l'espagnol avait raison. Sur toute la ligne, comme d'habitude. Oui, les autres, leurs compagnons, leurs… amis avaient besoin d'aide, le Cancer le percevait par toutes les fibres de son corps. Et, oui, encore, il fallait être au complet donc Shura n'avait pas d'autre choix que de survivre au moins jusqu'à l'affrontement final. Et il y réussirait.
Quand les yeux de l'italien tombèrent de nouveau sur le visage de son compagnon, ce fut pour le découvrir endormi. Pas inconscient, non, juste… endormi. L'épanchement de sang s'était réduit à un suintement et les lèvres de la plaie avaient pris une teinte brune. Pas l'intérieur malheureusement, où les chairs demeuraient à vif, mais enfin… C'était toujours mieux que rien.
Avec un grognement de douleur, Angelo se releva et ôtant ce qui restait de son tee-shirt, le glissa sous la tête de Shura. Il s'apprêtait à tourner les talons quand d'un dernier regard, il balaya le champ de bataille. Et les os de sa mâchoire saillirent sous la peau de son visage, maculé de sang.
ooooOOOOOoooo
« Non ! »
Mü s'était redressé et déjà, tâchait de rassembler ses forces pour prêter secours au chinois. Peine perdue. Il n'avait pas eu suffisamment de temps pour récupérer et, le visage crispé de frustration, se rattrapa au bras secourable de Shaka. Ce dernier, ainsi que Thétis, s'étaient retournés vers Rachel, que Kanon aidait à se relever. Elle secoua la tête, misérable :
« Non… » Lorsqu'elle renifla, ce fut du sang qui dévala dans sa gorge. « Je ne peux rien faire pour le moment. »
La teinte grisâtre qu'avait pris son visage, et ses ongles plantés dans les épaules de Kanon en disait long sur l'effort qu'elle fournissait ne serait-ce que pour se remettre debout. Quant à son regard… Même si elle leur avait parlé, celui-ci était demeuré éteint, dépourvu d'une lueur qu'elle semblait avoir abandonnée, quelque part, et d'où elle revenait abattue.
L'extrême faiblesse du cosmos du Capricorne les frappa alors dans un bel ensemble. Elle ne put qu'esquisser un signe de dénégation. Shura…
« Le gardien est en train de reprendre le dessus, murmura précipitamment l'atlante. … Et seul, il n'y arrivera pas.
- Qu'est-ce qui… ? » Les yeux de la Dothrakis s'agrandirent. « Dôkho !
- Alors, je n'ai pas le choix. »
Les traits de la Vierge venaient de se durcir. A l'instar de Mü, lui aussi avait compris que malgré tous ses efforts, Nathan n'avait plus suffisamment de forces pour soutenir la Balance. Il croisa le regard stupéfait de Rachel au moment où il se rapprochait du corps qui avait recommencé à se tordre. Evidemment.
« Mon père ?
- Il a voulu sauver Dôkho.
- Mais, est-ce qu'il… » Shaka lui ferma son esprit. Non pas qu'il eut l'intention de lui mentir, mais il ne connaissait pas lui-même la réponse à cette question. Pas encore du moins.
« Qu'est-ce que tu comptes faire ? Questionna Thétis, quelque peu désarçonnée par l'air soudain volontaire de l'indien.
- Si les gardiens ont besoin de corps humains, c'est parce qu'ils leur sont utiles pour évoluer dans notre réalité. Aussi… » Il leva sa main droite, paume dirigée vers la Balance, son majeur et son pouce joints par leurs extrémités.
- Shaka, tu ne peux pas…
- … Je vais faire en sorte que celui-là ne trouve plus la moindre utilité au corps de Dôkho. »
Les respirations se bloquèrent dans les poitrines et après une hésitation, Kanon n'avança pas au-delà du Bélier. Le Trésor du ciel… Il connaissait cette technique, mais de réputation seulement, ne l'ayant jamais vue mise en œuvre. Si tant est que Shaka l'ait déjà employée, ce dont il doutait plus que sérieusement. Sur le terrain de la torture à rallonge, la Vierge était en mesure de concurrencer Milo sans rougir mais le cadet des jumeaux éprouvait quelques difficultés à imaginer l'indien si calme et posé en train d'infliger un tel châtiment. Et voilà qu'à présent… L'atlante et lui s'entre-regardèrent en silence, ou presque :
« S'il se loupe, c'est la catastrophe, tu sais ça, Mü ?
- Il n'y a pas d'autre solution pour faire sortir le gardien. Pas tant que Dôkho est encore là. »
En effet. Kanon se mâchouilla la lèvre encore quelques instants avant d'opiner, fataliste. L'option "autre dimension" ne pouvait pas être considérée en l'espèce, le risque d'y perdre le chinois en même temps que le gardien étant bien trop élevé. Mais bon sang…
« J'espère qu'il sait ce qu'il fait. »
Le cosmos de la Vierge s'enflait, mesuré, mais sur un rythme régulier. Ce n'était pas un ennemi, ce corps qui se tordait à quelques pas de là ; l'âme qui l'avait toujours habité était celle de l'un de ses pairs, de ceux qu'il respectait plus que tout, et dont il n'avait jamais été si proche qu'au cours des dernières semaines. Une confiance mutuelle s'était instaurée, une amitié aussi, plus forte et plus profonde que tout ce qu'il avait pu imaginer au cours de ces années où il avait rêvé qu'il était un être humain. Voilà que son rêve s'était réalisé… Et que la nécessité lui imposait de se détacher de ses doutes. Jamais il n'avait eu avec autant d'acuité conscience de la peur, celle de perdre l'un des siens. Celle de se tromper. Et celle de se sentir coupable pour le restant de ses jours.
De telles incertitudes constituaient une nouveauté pour lui et l'idée l'effleura tout à coup qu'il n'avait peut-être pas le droit de décider seul. Il percevait confusément les inquiétudes de ses compagnons derrière lui mais elles étaient recouvertes par une espèce de… Oui, un espoir. Ils comptaient sur lui parce qu'aucune autre solution n'était plus envisageable, mais aussi et surtout parce qu'ils lui témoignaient leur confiance. Mais se rendaient-ils seulement compte de la crainte qui l'étreignait, lui, tout à coup ?
« N'aie pas peur, Shaka. »
Le déploiement de puissance de l'indien, qui venait de marquer un palier, se raviva d'une flamme nouvelle lorsqu'il laissa échapper dans le surmonde, le cœur battant :
- Dôkho ? Tu peux… Tu peux me percevoir ?
- Difficilement. » La voix de la Balance était comme étouffée mais Shaka ne put deviner si c'était par la fatigue, ou par l'éloignement. « Je sais ce que tu t'apprêtes à faire et si tu avais tardé plus, c'est moi qui te l'aurais demandé… Cela te rassure-t-il ?
- … Oui, infiniment.
- Alors vas-y, et ne t'inquiète pas pour moi. »
Shaka aurait voulu répondre, ou argumenter – certes inutilement – une dernière fois, que Dôkho ne lui en aurait pas laissé l'occasion. La présence du chinois s'évanouit aussi subitement qu'elle s'était manifestée, rendant la Vierge à sa concentration et au silence. Mais il ne disparaissait pas ; par-delà le surmonde, Shaka devina l'esprit de son alter ego se replier sur lui-même, tout entier dirigé sur sa propre existence et détaché de nouveau du corps qu'il espérait reconquérir. Avant même l'intervention de la Vierge, Dôkho prenait les devants en se libérant, volontairement cette fois, de sa substance matérielle. Ainsi il ne percevrait pas le manque… et pouvait d'ores et déjà solliciter le seul et unique sens qui pallierait tous les autres. Le septième.
Contrairement à ce que croyait Kanon, Shaka avait déjà eu l'occasion d'exercer le Trésor du ciel. Une seule fois. Et partiellement. Sur un homme auprès duquel Saga l'avait envoyé bien des années plus tôt dans le cadre d'une mission de "persuasion". L'autre s'était montré obstiné, pas assez pour qu'il le tue, mais trop pour que la simple présence de la Vierge constitue une menace propre à le convaincre. Ce jour-là, il ne lui avait ôté que le toucher. Mais si Shaka ne se rappelait plus vraiment les tenants exacts de cette mission, il n'avait rien oublié de la terreur absolue qu'il avait alors lue dans le regard de sa victime, paralysée à vie.
Aussi ce fut les yeux fermés qu'il prononça les derniers mots en sanskrit de son incantation. Et une déflagration assourdissante ponctua la suppression simultanée des cinq sens de Dôkho.
Le silence qui survint ne fut altéré que par le son mat du corps de la Balance s'affaissant dans la poussière. Celui-ci n'avait même pas eu le temps de témoigner de la violence du coup par les déformations inévitables qui surviennent lors de la disparition d'un seul sens. Un soubresaut, à peine, et les dernières velléités de vie le désertèrent. Les paupières étaient demeurées ouvertes sur des iris brumeux, la bouche sur un cri muet. Soudain le corps condamné à l'immobilité la plus absolue parut frissonner. Serrant les poings, Shaka se ramassa sur lui-même, tendu. Etait-ce l'esprit de Dôkho qui… ? Les contorsions s'accentuèrent, la poussière recouvrant chacun des centimètres carrés de peau à son contact et bientôt les bras se levèrent vers le ciel, raides, les doigts crispés sur une forme invisible. Le corps eut un dernier sursaut.
Une sueur glacée dévala l'échine de la Vierge lorsque les regards de ses compagnons convergèrent dans son dos. Trop long… C'était trop long ! Si Dôkho tardait plus ou plutôt non, s'il ne parvenait pas à asseoir son septième sens sur une puissance suffisante, alors…
L'obsidienne revint habiter le regard mort du chinois au moment où une sphère mal définie d'un noir intense se dressait au-dessus de l'enveloppe de chair. Les bras retombèrent, mais avec précaution, et une toux rauque échappa à la Balance, lorsqu'il voulut s'appuyer sur ses coudes.
« Je… » Le son de cette voix arracha un soupir de soulagement à l'indien, tandis que Rachel se précipitait vers Dôkho, Mü amorçant également quelques pas dans sa direction. Mais Kanon, lui, demeurait les pieds rivés au sol, son regard soudain agrandi fixé dans le dos de Shaka :
« Thétis ?... Que… »
La Vierge fit volte-face, soudain broyé par l'urgence. Il ne l'avait pas senti. Ne l'avait même pas remarqué. Le gardien, ou plutôt ce qui en restait… Shaka avait pensé que dépourvu ainsi de corps, vidé de l'énergie qu'il avait consacrée à s'approprier celui de Dôkho, leur adversaire… Conclusion parfaitement stupide, mais dûment partagée par tous ses alter ego, sauf un. Ou une.
Aucun d'entre eux n'avait vu la jeune femme s'éloigner, ni prêté attention au réchauffement progressif de son cosmos. Sans doute parce que tous, dans un réflexe conditionné, avaient mis à contribution les leurs en vue de se protéger, ou d'intervenir en dernier recours si le besoin s'en faisait sentir. Mais alors même qu'ils se détendaient, considérant sans justification objective aucune qu'ils étaient hors de danger – sans doute parce que Dôkho l'était ? – le niveau de puissance que Thétis maintenait seule de son côté revenait les heurter de plein fouet.
La plus simple expression à laquelle s'était réduit le gardien n'avait pas erré très longtemps à proximité de la Balance. Il n'était confronté qu'à une seule et unique exigence : trouver un nouveau corps. Sa nature, le néant dont il était constitué passablement amoindri par la lutte qu'il venait de livrer, ne pouvait plus le porter que vers son contraire, vers une source de pure énergie, de pure lumière dont il pourrait se nourrir ainsi que ses semblables l'avaient toujours fait. Se nourrir ? Non, pas exactement. L'ersatz d'existence qui lui était conféré trouvait ses racines dans ce qu'il avait été avant. Elles ne lui étaient plus rien, ne représentaient qu'un pâle et vague souvenir de quelque chose qu'il avait abandonné et pourtant, elles étaient bien là, l'appelant, le drainant vers elles, cette luminescence chaleureuse, attirante…
« Par tous les Dieux… » Ces quelques mots soufflés par un Bélier saisi devant le déploiement du cosmos des Poissons ne furent entendus que par Shaka.
« Quoi ?
- Regarde son cosmos ! »
Sa couleur. Elle virait. Ce n'était plus tout à fait de l'or, des volutes denses et opaques en recouvraient les éclats les plus soutenus, pour refléter une lumière glacée et malsaine.
« Je ne…
- Moi aussi j'ai cru que le gardien serait inoffensif, qu'il n'aurait plus la force de s'attaquer à l'un d'entre nous. Nous nous sommes trompés. »
Thétis allait donc subir le même sort que Dôkho ? De colère, Shaka se coupa de l'atlante qui lui faisait perdre de précieuses secondes, pour se préparer à agir de nouveau lorsque Mü s'insinua de nouveau dans ses pensées avec une autorité désespérée :
« Non ! Shaka, bon sang, tu ne comprends donc pas ?… C'est ce qu'elle veut ! »
ooooOOOOOoooo
Le Sagittaire était livide.
Du cosmos du Lion ne demeurait plus qu'un écho tragiquement faible, à peine une lueur, exsangue. Désarçonné, le Pope baissa un instant les paupières, comme pour se recueillir, en réalité pour fouiller le surmonde à la recherche du cadet des Xérakis. Loin, beaucoup trop loin pour qu'il puisse ne serait-ce qu'en effleurer la présence.
Milo s'était figé, interpellé par la détresse soudaine du Sagittaire et ce fut Aldébaran qui lui sauva la mise en envoyant valser le Gardien trop heureux de saisir l'opportunité d'un Scorpion inattentif.
« Concentre-toi, gronda le brésilien.
- Mais…
- Je sais. » Les traits du Taureau étaient crispés, presque autant que ceux d'Aioros qui finit par sortir de son égarement :
« Je dois y aller !
- Certainement pas ! » La main de Saga jaillit pour saisir le coude de son alter ego et le couper dans son élan. « C'est ici qu'on a besoin de toi. »
L'ordre du Pope avait beau être sans appel, ce n'était pas la première fois que le Sagittaire envisageait de passer outre. Et, mâchoire serrée, il se dégagea d'un geste si brusque que l'aîné des jumeaux laissa échapper un juron sonore.
« Mon frère est en train de mourir… C'est lui qui a besoin de moi. »
Un tic nerveux faisait tressauter la moitié ravagée du visage d'Aioros dont un Saga hypnotisé ne parvenait pas à se détourner. Il avait parfaitement conscience qu'à quelques mètres d'eux, Milo et Aldébaran contenaient à eux seuls les assauts des trois gardiens restants, que tous deux souffraient encore de leurs combats précédents en dépit des soins qu'ils s'étaient auto administrés, et que de ce fait, il se devait d'aller leur apporter leur aide, en priorité. En priorité par rapport à la perte de temps que constituait en cet instant la réaction irréfléchie de son vis-à-vis.
Pourtant, ce visage couturé de cicatrices l'empêchait de se recentrer sur l'essentiel. Parce qu'il constituait une provocation muette. Tu crois que tu peux te permettre de m'empêcher de faire ce que je veux ? Saga imaginait volontiers ce genre de pensées tournoyer dans l'esprit du Sagittaire, mais n'avait pas les moyens de le vérifier : Aioros avait relevé ses barrières mentales. Le Pope eut une hésitation, suffisante pour que son alter ego recule de quelques pas avant d'amorcer une volte-face, dûment stoppée par une voix habituellement musicale, mais pour l'heure passablement usée :
« C'est inutile, Aioros.
- … Toi ! » Ce ne fut pas un cri, mais un rugissement de fureur qui ponctua la charge d'Aioros sur Camus, qui venait d'arriver. « Qu'est-ce que tu lui as fait ? » Hurla-t-il encore en saisissant le col du Verseau à pleines mains, sans plus se préoccuper ni de son Pope, ni de ses autres camarades qui tant bien que mal, empêchaient les gardiens de l'approcher.
- Il n'est pas mort.
- Pourquoi n'est-il pas avec toi ? Pourquoi ne l'as-tu pas protégé ? Pourquoi… ?
- Tu as entendu ce que je t'ai dit ?... Il n'est pas mort.
- Aioros, lâche-le ! »
Milo, dos à dos avec Aldébaran, ne pouvait s'empêcher d'observer la scène, stupéfait, et alors qu'il s'apprêtait à s'élancer, la répartie cinglante du Verseau – « Ne te mêle pas de ça ! » - le cloua sur place.
« Rép…
- Il est encore en vie ! » Camus venait de lever le ton, un fait rare qui eut l'heureux effet de doucher la rage de son alter ego, lequel finit cependant par reprendre d'une voix plus sourde :
« Jusqu'à quand ? Siffla le grec. Jusqu'à ce que ton cercueil de glace le tue ? »
Il savait, évidemment. Il n'était guère envisageable de tromper celui des chevaliers d'or qui possédait la lecture absolue du cosmos.
La voix d'Aioros avait vibré non plus de hargne, mais de détresse, si bien que la main que le Verseau avait enroulée autour de son poignet pour le faire lâcher prise se fit apaisante :
« Je n'avais pas d'autre choix.
- Pourquoi… Pourquoi l'as-tu laissé ainsi perdre le contrôle ? » Camus dressa un sourcil :
- Perdre le contrôle ? Non, ton frère savait pertinemment ce qu'il faisait. Rachel n'a pas pu nous aider, l'énergie qu'il nous manquait, à tous les deux, c'est lui qui l'a fournie. Il était en train de se consumer et si je n'avais pas arrêté le processus…
- Il va mourir si tu ne le libères pas. » Aioros avait laissé retomber ses mains, soudain en proie à une profonde lassitude. « Et moi, j'ai promis… J'ai promis de le ramener. En vie.
- On a tous fait des promesses. » Fut la réponse sibylline de Camus qui rajouta néanmoins :
« Si ça peut te rassurer, la température du cercueil est bien supérieure à celle du zéro absolu, mais juste assez basse pour éteindre le feu en lui. Et l'aider à réparer son propre corps.
- Mais son cosmos est si faible que…
- Tes craintes sont compréhensibles… Mais excessives. » Le regard empli de doute du Sagittaire, mais aussi d'un soupçon de honte vis-à-vis de sa soudaine révolte, croisa celui du Verseau, droit et franc. « Ton frère est fort, plus fort que tu ne le crois. Il m'a fait confiance… J'en ai autant à son égard. Sois sûr qu'il nous rejoindra, quand il sera prêt. »
ooooOOOOOoooo
L'atlante n'avait plus le temps d'expliquer ; Shaka comprendrait bien assez tôt mais en attendant… Il se jeta dans les jambes de Kanon qui, mu par une angoisse irrépressible, s'élançait déjà vers sa compagne.
Le cadet des jumeaux, déconcerté par la prise brutale et inattendue du Bélier, trébucha juste assez pour permettre à son camarade de lui tordre fermement les bras dans le dos :
« Surtout, ne t'approche pas.
- Lâche-moi ! » Eructa Kanon tout en se démenant comme un beau diable, ce qui lui valut pour effet contraire de sentir l'étreinte se resserrer sans pitié. Il tourna un regard enragé vers l'atlante… Pour se figer devant les iris mauves empreints d'une insondable tristesse.
« Kanon…
- Mü, qu'est-ce qu'elle fait ? »
Sanctuaire, Octobre 1986…
La gifle l'envoya bouler au fond de la serre et alors même qu'elle secouait la tête, encore étourdie par la violence du coup, elle fut étouffée par deux bras qui entourèrent ses épaules pour la serrer très fort contre un cœur affolé.
« Ne refais plus jamais ça, tu m'entends ! »
Elle parvint à se dégager juste assez pour se retrouver submergée par une cascade de boucles turquoise qui chatouillèrent ses joues.
« Mais enfin… pourquoi ? Si on peut le faire avec notre cosmos, alors pourquoi pas avec notre propre corps ?
- Depuis combien de temps joues-tu à ce "petit jeu" ? Fut la réponse indirecte qu'elle reçut sur un ton dont la fermeté cachait mal l'angoisse.
- Et bien… » Elle se releva, Aphrodite demeurant à genoux devant elle. Gênée, elle détourna le regard. « Je ne sais pas, peut-être depuis quelques semaines, je…
- Je te demande pardon. »
L'adolescente, stupéfaite, reporta son attention sur son oncle dont le beau visage venait de se voiler d'une gravité qu'elle ne lui connaissait pas.
« C'est de ma faute, poursuivit-il, Je ne pensais pas que… J'ai oublié de te mettre en garde.
- De me mettre en garde à propos de quoi ? Je ne faisais rien de mal ! »
Non, décidément, elle ne comprenait pas. Depuis qu'elle avait rattrapé son retard sur ses camarades, qu'elle avait acquis la maîtrise parfaite de son cosmos et de son septième sens, elle avait enfin la possibilité d'explorer sereinement ses propres capacités. Les arcanes des Poissons, Aphrodite les lui avait tous enseignés. Oh bien sûr, elle n'était pas encore tout à fait capable d'y déverser toute sa puissance, mais cela viendrait, elle s'entraînait chaque jour dans cet objectif. Ce temps passé à s'exercer lui avait également permis d'en décortiquer les rouages, de comprendre les mécanismes grâce auxquels son oncle et elle parvenaient à modeler et modifier le niveau atomique de leur énergie. Et ce qu'ils créaient… Elle en avait deviné les limites. Mais aussi le potentiel inexploité. C'était là, à sa portée, et bientôt elle aussi serait en mesure d'élaborer une attaque parfaite, une de plus à rajouter au crédit des chevaliers d'or de son signe, une… qui lui appartiendrait.
« Oh mon oncle, nous pouvons faire tant de choses ! »
Elle s'était laissée tomber devant lui et, les mains jointes dans son giron, elle s'enthousiasmait, déjà oublieuse de la gifle qui avait rougi sa joue :
« Créer des roses, c'est merveilleux, mais nous pouvons aussi modifier la matière qui nous entoure, quelle qu'elle soit ! Elle peut avoir les mêmes effets que les fleurs et ainsi nous aurions la…
- Ton corps aussi, n'est-ce pas ? »
Il l'avait interrompue d'une voix consternée, avant de prendre ses doigts entre les siens :
« Et tu crois que la nature acceptera d'être à ce point manipulée ? Elle tolère déjà beaucoup de la part du Sanctuaire qui bafoue trop souvent ses lois essentielles. Mais toi… Comme moi, tu es née d'elle. Tu peux la plier à ta volonté, c'est vrai, mais tu serais bien ingrate de détruire ce qu'elle a créé avec tant de soin et de minutie… » De son index libre, il retraça le contour délicat du visage de sa nièce qui laissa échapper un sourire indulgent.
« Que veux-tu que je risque ? Ce n'est pas très différent de ce que nous faisons déjà, et ne nécessite pas beaucoup plus d'énergie. J'y suis presque, mon oncle, bientôt, je pourrai générer du poison sans même avoir besoin de créer les roses ! »
Il scruta le regard de sa nièce, et n'y trouva que pureté. Elle ne mentait pas, ne dissimulait rien. Toute à sa joie et à sa satisfaction d'être enfin devenue celle qu'il avait espérée, elle s'adonnait corps et âme à ce qui n'était censé être qu'un "passe-temps". Et Aphrodite sut qu'il avait effectivement fait… une erreur.
« Ce que je vais te dire est très important… Ce que tu penses avoir découvert a déjà été expérimenté par d'autres. »
Il fit mine de ne pas s'apercevoir de la déception qui chiffonna le visage de l'adolescente et poursuivit avec gravité :
« Ils ont été nombreux à l'avoir utilisé, mais cela fait plusieurs décennies que cet arcane a été banni de l'enseignement.
- Banni ? » Il hocha la tête :
« C'était indispensable. Ceux qui sont morts au combat, en utilisant cette technique, sont encore les mieux lotis… Mais les autres, TOUS les autres ont succombé à la folie. Certains ont préféré se suicider. Et quoi qu'il en soit, aucun n'a jamais pu mener une vie normale avec cette capacité chevillée au corps. »
Touché. Il vit le bleu de ses yeux se troubler, ses lèvres s'entrouvrir sur une question qu'elle n'osait pas poser. Furtivement, il jeta un œil sur les doigts qu'il tenait entre les siens… Et les serra convulsivement tandis que sa mâchoire se bloquait. Comment avait-il pu être aussi insouciant ? Il aurait dû s'en rendre compte, ne serait-ce qu'à cause de "ça".
« Tissa… Regarde. » Il lui avait levé les mains pour les porter jusqu'à son regard. « Qu'est-ce que tu vois ? »
Elle refusa d'observer et de détourner son attention de son oncle. Elle savait, bien entendu, et cherchait à percer en lui la solution du mystère. De cela aussi, il ne s'était pas assez préoccupé : avec douceur, il lui ferma son esprit tout en barricadant ses propres émotions. Si elle se rendait compte qu'il avait paniqué au-delà de la bienséance, elle perdrait très certainement confiance en lui, et il risquait de ne plus être en mesure de la contrôler.
Un contrôle qui, d'après ce qu'il se devait d'admettre à présent, était tout sauf dispensable.
« Tes ongles, finit-il par répondre, faisant fi de l'air de défi qu'elle lui opposait. Ils bleuissent. Bientôt, ce seront tes lèvres, puis le blanc de tes yeux, et enfin chaque parcelle de ta peau. Tu sais ce que signifie cette couleur, n'est-ce pas ?
- J'ai réussi à la faire disparaître, argua-t-elle, entre ses dents serrées.
- Quand ? Au tout début ? Après la première fois peut-être ? Et ensuite ?... Y as-tu réussi aussi facilement ? Tes mains me disent que non. Thétis… Ce n'est pas réversible. »
Elle n'avait que quatorze ans se rappela-t-il alors, et bien qu'elle s'en défendît, était soucieuse de tenir son rang parmi ses camarades, de leur prouver qu'elle méritait d'être au milieu d'eux, même si la charge de chevalier d'or ne lui écherait sans doute jamais. C'était d'ailleurs peut-être cela le pire : elle savait qu'elle ne serait pas tout à fait leur égale, mais ne souffrirait pas, ne supporterait pas d'être rejetée. Et si pour cela elle devait jouer les bravaches et se targuer de prendre des risques inconsidérés, alors elle le ferait. Elle n'avait tout simplement pas encore établi le lien avec des conséquences qu'elle redoutait plus que tout. Aussi, il lui devait la vérité, pleine et entière :
« Tu peux vivre avec, concéda-t-il, mais tu devras le faire seule. Parce que lorsque ton corps tout entier sera devenu poison, que ton sang, ta sueur et tes larmes auront atteint leur degré de toxicité maximum, le moindre contact avec un autre être humain entraînera irrémédiablement sa paralysie, puis son décès. Ton corps sera, il est vrai, devenu la mort elle-même. Mais au prix de ta solitude. Et, Tissa… » Il prit son visage entre ses mains, effleurant ses tempes avec ses pouces, essuyant les larmes de frustration qui perlaient au bord des cils. « … Tu ne pourrais pas le supporter. Je ne veux pas que tu sois malheureuse alors tu vas me promettre que jamais, plus jamais, tu n'essaieras de manipuler ton propre corps, tu ne tenteras de redécouvrir cet arcane. Laisse-le aux générations passées. Aujourd'hui, le plus important pour moi, pour nous deux, c'est que tu sois libre. Et tu l'es. Alors… »
Elle s'était jetée dans les bras de son oncle ce jour-là, lui promettant, lui jurant avec force cris et sanglots que, non, jamais, plus jamais, elle ne renouvellerait ce genre d'expérience. Et elle avait tenu parole. Le bleu sous ses ongles avait fini par se résorber de lui-même au bout de quelques mois et lorsque plusieurs années plus tard, Saga avait accédé à sa requête en la nommant chevalier d'or des Poissons, le souvenir de cet épisode avait à ce point pâli qu'elle n'y avait pas repensé. Pas vraiment.
« Oh Aphrodite, pardonne-moi… »
Elle ne dut qu'à son désir de protéger ceux qu'elle aimait de ne pas rendre le contenu de son estomac et de s'enfuir lorsque le gardien l'investit dans un accès violent d'avidité. Il se rua en elle, tordit ses nerfs, étreignit son cœur, son ventre, son souffle, cherchant déjà à la repousser hors d'elle-même. A l'instar d'une spectatrice passive, elle se vit scindée de son être, rejetée hors de son esprit, bousculée et chahutée tandis que l'autre s'évertuait à occuper toute la place. A la posséder.
Le cosmos de la jeune femme s'éleva de quelques degrés de plus, son voile doré tourbillonnant autour d'elle pour lui masquer les silhouettes de ses compagnons. Elle ne distinguait plus grand-chose à l'exception d'une tâche floue d'un bleu profond qui semblait s'évertuer à se diriger vers elle, un repère bien-aimé qui finit lui aussi par disparaître de son champ de vision. Et si Kanon criait, elle ne l'entendait déjà plus.
La résistance qu'elle opposait au gardien demeurait suffisante pour qu'elle conserve la conscience de sa présence. Et ce qu'elle avait deviné quelques semaines plus tôt trouva là sa confirmation. Ce sur quoi Dôkho ne s'était pas appesanti, parce que épourvu d'empathie, lui explosa à la figure avec une évidence sans faille. Oui le gardien était bien comme eux, oui, il était bien encore quelque part… Un être humain.
« Tu vas enfin mourir. » Laissa-t-elle échapper depuis le premier niveau du surmonde, celui duquel elle n'avait de cesse de ne pas décrocher pour se retenir à son corps. La stupéfaction soudaine du gardien lui valut quelques secondes de répit ; il venait de s'immobiliser, son emprise suffisamment desserrée pour qu'elle parvienne à contrôler sa respiration et poursuivre le processus qu'elle avait enclenché.
« Ton âme - parce que tu en as une, n'est-ce pas ? – va rejoindre le cycle dont elle n'aurait jamais dû sortir.
- Je ne sais pas de quoi tu parles. » Il l'avait entendue et il lui répondait. Une autre preuve était-elle nécessaire ? En prise directe avec l'être réduit à sa plus simple expression, Thétis n'avait aucune difficulté à y déceler la méfiance, mais aussi l'hésitation et la curiosité, un peu coupable, qui transpiraient de ces quelques mots abrupts.
« En es-tu si sûr ?
- Tais-toi ! »
Et de nouveau de la fouailler jusqu'à cibler ses organes vitaux autour desquels sa substance sans vie commença à s'enrouler. La fébrilité s'était superposée à l'impatience, et elle décida d'utiliser cette soudaine faiblesse de son invité, pour détourner son attention.
« Quel effet cela fait-il de se retrouver dans un corps semblable à celui qui était le tien ? »
Pas de réponse. Juste une étreinte un peu plus accentuée, impérieuse, pressée, qui s'acharnait à entrer en résonance avec la fréquence propre à la jeune femme. Le gardien, dans son affolement, ne se rendait pas compte qu'elle le laissait faire.
« N'est-ce pas ce que tu as toujours voulu ? Retrouver celui que tu étais "avant" ? Poursuivit-elle, tout en suivant avec attention la progression du gardien. Tes semblables et toi savez, vous savez ce que vous êtes, vous savez que vous n'avez jamais eu le moindre choix, que…
- Ça suffit ! » L'écho d'une frustration désespérée heurta douloureusement l'âme de Thétis. « C'est vous ! Vous qui n'êtes rien, qui n'avez aucun pouvoir ! Vous n'avez jamais réussi à rien changer, sauf à pervertir le monde que vous croyez être en droit de défendre ! Nous ne sommes pas comme vous… Je ne suis pas comme toi !
- "Je" ? Dis plutôt que tu as préféré fuir tes responsabilités et en cela… » Ça y était. Presque. « … Tu es devenu pire que nous.
- C'est faux ! »
Ce fut comme des dizaines de doigts qui broyèrent le cœur des Poissons. Le corps de la jeune femme s'arqua d'abord vers l'arrière, soulevé de terre par un violent soubresaut, mais bientôt, très vite, il se redressa pour léviter à quelques centimètres au-dessus de la poussière.
Elle se tenait droite, les bras légèrement écartés à l'abri derrière son cosmos qui n'avait pas faibli et crépitait à présent, laissant échapper des étincelles sombres.
« Qu'est-ce que… ?
- Je te l'ai dit : tu vas mourir. »
Un hurlement aigu lui vrilla les tympans. Etait-ce le sien, ou celui du Gardien, elle ne le savait pas vraiment, mais le feu acide qui se déversait à présent dans ses veines était à la limite de l'insoutenable.
« Qu'as-tu… Qu'as-tu fait ?
- C'est simple. Je t'ai laissé prendre possession de mon corps… De mon corps empoisonné. Ton être s'est mêlé à ma chair, l'a investi pour ne plus faire qu'un avec elle, et à présent, il est contaminé. Si tu restes… Je mourrai très certainement, mais toi aussi. Parce que tu ne pourras pas contrôler mon organisme. Parce que dès que tu voudras le faire, le poison te détruira à chaque fois un peu plus. Tu n'es qu'une âme… Mais même elle n'est pas à l'abri car à présent, elle est ma prisonnière. Ce qui reste de ce que tu as été sera irrémédiablement consumé.
- Tu m'as… Tu m'as piégé… » Nulle colère cependant n'altérait cette simple constatation. Juste une sorte d'étonnement naïf mêlé à une calme résignation. « Et tu n'as pas hésité à sacrifier ton propre corps pour parvenir à tes fins. Pourquoi ?
- D'après toi ? »
Un sourire doux se dessina sur les lèvres de Thétis. Il ne ressemblait pas à ceux qui étaient coutumiers à la jeune femme, il ne lui appartenait pas vraiment, mais elle jugea bon de ne pas le retenir.
« Chez l'autre chevalier, j'ai lu sa volonté de connaître l'avenir du monde. Chez toi… C'est cela qu'on appelle l'amour ? C'est étrange, j'étais pourtant persuadé de l'avoir oublié. »
La voix pensive du gardien s'affaiblissait, mais Thétis, de nouveau entièrement maîtresse de son corps, la percevait toujours. Et par-delà son éloignement, elle y décelait une nostalgie tout ce qu'il y avait de plus humaine.
« Tu voudrais conserver ce souvenir ? Demanda-t-elle avec douceur.
- Je crois, oui.
- Alors, emmène-le avec toi. »
D'un geste sûr, elle s'entailla les deux poignets. Mü, qui maintenait toujours un Kanon en proie à l'angoisse et à la colère, libéra néanmoins une de ses mains pour donner naissance à un Crystal Net d'un ample mouvement du bras.
« Reculez. » Laissa-t-il tomber d'une voix morne, tout en mettant lui-même son conseil à exécution, entraînant Kanon dans son sillage.
Shaka amorça lentement quelques pas vers l'arrière et, sans voir son visage, le Bélier devinait sans peine la souffrance qui tordait ses traits fins. La Vierge avait fini par comprendre, lui aussi. Ses connaissances de l'historique de Sanctuaire étaient presque aussi complètes que celles de l'atlante et il ne lui avait pas fallu plus de quelques minutes avant de réaliser enfin le lien entre les reflets violacés de l'aura de Thétis et le sang qu'il voyait à présent goutter, là-bas, sur le sol. Le rouge écarlate avait subi les mêmes altérations, le poison céruléen s'y était mêlé étroitement.
Rachel, quant à elle, ne comprenait pas vraiment, si ce n'était que la femme blonde, debout à quelques mètres d'elle, n'était plus tout à fait celle qu'elle avait connue. La pulsation qui remontait de son poignet, qui irradiait son épaule puis son cœur lui délivrait un avertissement mais qui venait trop tard. L'inéluctabilité lui serrait la gorge. Dôkho, dont la tête reposait au creux du coude de la Dothrakis, s'agita et son cou se redressa en direction de Thétis. Il pouvait l'apercevoir au-delà des lianes entrecroisées de la toile créée par Mü, et deviner le nuage carmin qui s'élevait déjà autour d'elle. Il voulut serrer le poing mais, sans force, ses doigts demeurèrent à demi repliés dans la poussière. Lui aussi venait de se rappeler.
Soulevées par le souffle continu des tourbillons de cosmos, d'innombrables gouttelettes flottaient en suspension entre Thétis et ses alter ego. De son corps s'écoulait l'âme dispersée du gardien en une myriade d'éclats noirâtres rattachés à chaque atome de sang vicié. Le poison eut tôt fait d'occuper chaque parcelle de l'être de la jeune femme, enfin purifié, à jamais intoxiqué. Elle releva la tête. Le Crystal Net attendait son bon vouloir, le maître de celui-ci debout juste derrière, son regard clair et triste fixé sur elle.
« Tu es prêt ? »
L'atlante eut un hochement de tête. Alors, ramenant ses bras devant elle, elle détendit ses mains empoissées de sang et les projeta en direction de la toile. La brume rougeâtre parut se contracter un instant dans l'air brûlant avant de fuser droit sur le filet de cosmos tendu devant elle. Chaque goutte, chaque particule, fut piégée, aucune ne trouva de chemin pour risquer d'aller blesser les autres membres du Sanctuaire. Et lorsque l'aura des Poissons se réduisit enfin, avant de disparaître, Mü éleva brutalement son cosmos, lequel annihila la toile dans une Stardust Revolution définitive.
Le Bélier, pour achever de détruire les restes du Gardien, avait dû lâcher Kanon qui, ni une ni deux, se précipita en direction de sa compagne, toujours immobile et à distance respectueuse de leur groupe.
« Arrête ! » Une fois de plus, il fut stoppé dans sa course, mais par Shaka cette fois, qui l'avait ceinturé. « N'y va pas ! Cria celui-ci d'une voix paniquée.
- Tu es devenu dingue ? Lâche-moi, elle a besoin de moi !
- Non, Kanon, reste où tu es ! »
C'était elle. Il releva les yeux pour la voir, dans une posture soudain défensive et reculant, d'un pas, puis un autre.
« Je t'en prie, je t'en… supplie, ne t'approche pas… de moi… » La voix de Thétis se brisa et elle détourna la tête, pas assez vite cependant pour que le cadet des jumeaux ne puisse pas apercevoir une lumière incongrue sur ses joues.
« Qu'est-ce que ça signifie… Gronda-t-il, avant d'exploser : Thétis ! Bon sang, à quoi tu joues ! »
Il asséna un coup de coude dans les côtes de l'indien qui, malgré son souffle coupé, parvint néanmoins à ne pas le libérer :
« Kanon, tu ne peux pas… Tu ne peux plus !
- Plus quoi ? Ça suffit ! »
Le cosmos du Gémeau s'embrasa, calcinant les avant-bras de Shaka et celui-ci n'eut pas d'autre choix que de le relâcher lorsqu'il vit une boule de pure énergie naître au creux de la paume de Kanon. Il sut que ce dernier n'hésiterait pas un dixième de seconde avant de la libérer à bout portant. Et les mots que Mü lui adressa avec lassitude achevèrent de le convaincre :
« Laisse-le aller…
- Mais…
- Ne t'inquiète pas, je sais ce que j'ai à faire. »
Et en effet. Dans sa précipitation, Kanon ne vit pas le mur de cristal que le Bélier avait dressé sur son chemin, et s'y heurta durement. Il abattit un poing furieux contre cette barrière qu'il savait ne pas pouvoir briser.
« Pourquoi ? Hurla-t-il de frustration. Pourquoi, Mü ? Faut-il que je te…
- S'il te plaît, Kanon… » La voix de Thétis était douce et frissonnante lorsqu'elle lui parvint. « Ne lui en veux pas. Il fait ça pour te protéger.
- Mais de quoi, Grands Dieux ?
- De moi. »
Elle s'était rapprochée de lui et si le mur n'avait pas été là, son corps aurait épousé celui de son amant, aussi étroitement qu'il l'avait toujours fait, que ce soit dans leurs souvenirs communs ou au cours des dernières semaines. Mais pour l'heure, la sensation glacée d'un éloignement de plus en plus marqué qui n'avait rien à voir avec cette maudite séparation physique leur tordait les entrailles. Tout ce que Kanon put faire – eut le droit de faire – fut de poser sa paume contre la barrière d'énergie, au droit de celle de la jeune femme. Et ce fut alors qu'il prit enfin le temps de détailler son visage. Le rose tendre des lèvres s'était marbré çà et là d'ombres violacées tirant vers le cyan ; d'infimes veinules, qui seraient demeurées inaperçues aux yeux d'une personne moins attentive que Kanon, couraient à présent sous la peau fine et laiteuse, enracinées à la base du cou et grimpant à l'assaut du menton et des joues pleines ; le bleu des iris, quant à lui, s'était accentué encore un peu plus, à tel point d'ailleurs que le marbre céruléen qui avait remplacé le blanc des yeux semblait encore immaculé.
« Qu'est-ce que… »
Abasourdi, Kanon contempla une larme qui s'était échappée et dévalait à présent le visage de la jeune femme. Même cette eau habituellement si cristalline s'était teintée d'un bleu froid.
« Je n'avais pas le choix, murmura-t-elle, juste pour lui. Sinon, il s'en serait pris à vous tous, à toi. C'était la seule façon de le détruire.
- Thétis… Je ne comprends rien ! »
Elle discerna le désespoir dans le regard de son compagnon. Il ne lui mentait pas à elle, non, mais à lui-même. Cela, elle le comprit avec une clarté qui la surprit. Est-ce que ses capacités empathiques avaient profité de sa nouvelle condition ? A cette idée, ses ongles crissèrent contre le mur. Non, pour l'amour des Dieux, oh non… !
« J'ai dû concentrer la création du poison à l'intérieur de mon corps, au lieu de le faire au travers des roses, expliqua-t-elle, toujours sur un ton qu'elle voulait calme, mais qu'elle maîtrisait de moins en moins. Il était là - elle posa son autre main entre ses seins - le seul endroit où je pouvais l'atteindre. Alors, j'ai ré-agencé volontairement la composition de mon sang et de ma chair de manière à l'intoxiquer. Il n'aurait jamais pu me manipuler. Tu… Tu comprends ?
- Mais… » Elle le vit secouer la tête, hésitant. « Mais tu… Enfin, je veux dire, c'est terminé, maintenant, non ? Tu… »
« Ce n'est pas réversible… » L'écho de cette pensée, où se mêlaient les voix de Thétis et d'Aphrodite, s'échappa dans le surmonde, s'échoua dans les esprits stupéfiés, dans celui de Kanon dont les yeux s'agrandirent, comme fous.
« Non… Tissa… NON ! » Ses poings se serrèrent, convulsèrent, pour s'abattre de nouveau contre la barrière, encore et encore, tandis qu'il hurlait : « NON !
- Je suis tellement… Désolée, Kanon… » Les larmes qui achevèrent de déborder quittèrent la peau diaphane sur laquelle elles avaient tracé des sillons rougeâtres pour aller s'écraser sur le sol et y disparaître dans une fumerolle. « Je t'en conjure… »
Il tomba à genoux, ses poings glissant le long du mur. Ses traits disparurent dans une ombre bleutée et ses épaules tressaillirent. Une première fois. Puis une seconde. Et entre ses sanglots, il perçut sans vraiment l'entendre la voix déchirée de Thétis : « Mon amour, pardonne-moi… »
Lorsque le mur de cristal disparut, Kanon demeura immobile, aux pieds de la jeune femme. Epuisée, celle-ci se laissa glisser à son tour jusqu'au sol, sans oser relever les yeux vers celui dont les hurlements silencieux la cisaillaient.
Ce fut Mü qui s'approcha d'elle et, tout en lui effleurant les épaules, les paumes de ses mains à quelques millimètres de sa peau, il l'aida à se redresser, usant pour cela de sa télékinésie. Elle lui adressa un sourire reconnaissant qu'il ne lui rendit pas, avant de se tourner vers Shaka. L'indien était demeuré immobile, sa haute silhouette soudain terriblement frêle dans l'air tremblotant de chaleur. Ses yeux grands ouverts étaient rivés sur elle. Son visage n'exprimait rien. Seules ses mains tremblaient contre ses cuisses, comme conscientes de ce qu'elles venaient irrémédiablement de perdre.
« Tu m'avais dit… que l'amour était une chose absolue, finit-il par murmurer dans un silence tel que chacun l'entendit. Mais sa loi doit-elle donc imposer tant de souffrances ? »
Ils s'entre-regardèrent encore quelques secondes et sans attendre une réponse qui ne viendrait jamais, la Vierge se détourna à son tour pour se diriger vers Kanon. Il glissa ses mains sous les aisselles de son alter ego et le releva sous les yeux de Thétis. Un instant, il demeura la tête baissée, avant de la regarder.
Leur douleur était identique, cruelle. Chacun se reflétait dans les prunelles de l'autre, indécis, décontenancés, mais aussi tout à coup, terriblement seuls. Oui, l'amour… C'était pourtant bien ce qui les liait encore, malgré tout. La tendresse et l'inquiétude recouvraient, bien qu'avec difficultés, l'horreur qui assombrissait les yeux de Kanon. L'espoir aussi, fou, sans doute vain, de pouvoir un jour, reprendre dans ses bras la femme qu'il aimait. Quant à elle, sans un mot, elle tâchait de le rassurer, de l'apaiser, d'être là, avec lui dans son esprit et dans son cœur, de lui promettre de ne jamais s'éloigner, et de, peut-être, ne jamais l'abandonner en dépit du mal qu'ils allaient immanquablement se faire.
Dôkho était parvenu à s'asseoir, mais pas encore à se remettre debout, un vertige tenace menaçant par trop son équilibre. Il avait assisté en silence à la douloureuse confrontation entre Kanon et Thétis et à vrai dire, jamais il ne s'était senti aussi las. Souhaiter connaître l'avenir de ceux qui l'entouraient, le vivre à leur côté, était ce qui lui avait permis de revenir, ce qui avait animé sa volonté. Mais ça… Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il aurait mieux fallu que…
Les doigts de Rachel sur son avant-bras effilochèrent cette dernière pensée. Elle les avait crispés. Et ce fut alors qu'il s'aperçut qu'elle l'observait avec une acuité presque… dérangeante.
« Oui ? Rachel, est-ce que tout va bien ? »
Elle secoua la tête, dans un geste qui ne voulait dire ni oui, ni non. Elle le regardait, tout simplement. Alors, il porta ses mains à son propre visage. Et ce qu'il découvrit sous ses doigts suffit à lui fournir la réponse qu'il attendait.
Dôkho était devenu… vieux. Rachel, décontenancée, détaillait les traits de la Balance, les découvrant tels qu'ils auraient dû devenir au cours des dix dernières années. De profonds sillons marquaient les côtés de sa bouche, entaillaient son front et les coins de ses yeux. Sa peau s'était creusée sous les pommettes, les rendant encore plus saillantes qu'elles ne l'étaient déjà, avec au-dessus, son regard sombre et brillant plus qu'à l'accoutumée.
Il laissa retomber ses mains, nouvellement tavelées de brun, loin de sa figure.
« Je suppose - il esquissa un sourire résigné - que je n'aurais pas dû m'attendre à autre chose. C'était le prix à payer… Pour ne pas mourir tout de suite.
- Mais il te reste suffisamment d'énergie, n'est-ce pas… » Ce n'était pas une question. « Il t'a tout donné ?
- Oui. Tout. »
Lorsque la réponse s'échappa des lèvres du chinois, ses yeux se mirent à luire d'un pâle reflet doré, fugace mais suffisamment appuyé pour induire un haut le corps chez la jeune femme. Ce qu'elle venait de voir était les dernières lueurs du cosmos de son père, celui qu'il avait brûlé pour sauver son vieil ami. De fait, elle n'avait plus besoin de précisions complémentaires. A présent, elle en avait la confirmation. Sans un mot, elle laissa glisser son regard vers son poignet, toujours luminescent. Pour l'instant… Ils étaient tous encore vivants.
ooooOOOOOoooo
Le Pope n'avait pas hésité très longtemps, et avait fini par rejoindre Milo et Aldébaran. Il ne lui appartenait pas de s'immiscer au beau milieu des explications entre le Sagittaire et le Verseau, aussi vives soient-elles. Il avait suffisamment confiance dans ces deux-là pour savoir que la raison ne manquerait pas de reprendre ses droits. En outre, il valait mieux pour lui, en cet instant précis, revenir à des considérations un peu plus pragmatiques pour écarter de ses pensées l'image d'une Rachel dramatiquement affaiblie.
Le Pope et chacun de ses deux alter ego s'étaient attribués un gardien. Sans même se concerter, tous trois s'étaient engagés dans une stratégie d'usure ; corps à corps suffisamment étroit pour ne pas laisser trop de champ à l'autre, tout en s'autorisant quelques fantaisies portées avec précision. Saga pestait intérieurement ; les longues heures précédentes l'avaient conforté sous l'emprise de la télékinésie du Bélier et à dire vrai, ses camarades lui donnaient l'impression d'être bien plus à l'aise que lui avec cette gravité handicapante. De fait, il était visible que son adversaire avait décelé sa faiblesse tant il s'évertuait à faire preuve d'une rapidité exaspérante.
« Un coup de main ? » Aioros venait de se positionner à ses côtés et comblait les intervalles de temps trop larges que laissait Saga à son opposant.
« Ce ne serait pas de refus. »
Du coin de l'œil, le Pope put constater que Camus avait rejoint l'autre duo. Les deux autres gardiens commençaient, lentement mais sûrement, à reculer vers l'aval du canyon principal, au bout duquel Elles les attendaient.
« Hum… » Saga avait laissé partir son poing en direction du visage du gardien, sur lequel il atterrit lourdement au moment où un Aioros prévenant le lui ajustait dans sa ligne de mire. « A priori, tous ceux de derrière ont été tués.
- A quoi tu penses ?
- Jette un œil au soleil. »
Le Sagittaire put constater que non seulement les ombres s'étaient considérablement allongées mais aussi et surtout que la course du jour avait entamé, depuis un bon moment maintenant, sa courbe descendante. A vrai dire… Le crépuscule s'installait.
« Combien de temps d'après toi ?
- A vue de nez… » Aioros brisa le genou gauche du gardien qui chancela assez pour que Saga le balaye d'un revers. « … Trois heures, plus ou moins. » Le Pope profita de ces quelques secondes de répit pour s'adresser à haute voix à son alter ego :
« Moins il en restera, mieux on se portera. Alors, si tu as encore des doutes quant à notre potentiel conjoint…
- Rachel ? »
Le visage de la jeune femme leur traversa l'esprit. Tandis que Saga serrait les dents, Aioros prit le temps de sonder la Dothrakis. A l'instar du Pope, elle avait parfaitement conscience qu'en dépit de son épuisement, elle se devait d'assumer ses responsabilités. Le Sagittaire lui adressa quelques mots muets de réconfort, faisant fi de ses propres inquiétudes. Une gratitude diffuse lui fut renvoyée, ainsi qu'un acquiescement las. Ils avaient le feu vert.
Lorsque les cosmos du Sagittaire et du Pope se déployèrent dans le jour déclinant, Aldébaran et ses compagnons s'étaient déjà positionnés entre le troisième axe et les deux autres gardiens, de manière à ne pas leur offrir une ouverture vers leur acolyte en sursis. Nul besoin pour eux d'assister à la scène ; ils en devinaient sans peine la teneur. Un filet de sueur glacée coula le long de l'échine du Scorpion. La dernière fois que ces deux auras s'étaient manifestées avec autant de vigueur, et en même temps… Il avait beau, en cet instant, ne pas ressentir la plus petite once d'animosité de leur part, voire même tout le contraire, le souvenir n'en demeurait pas moins tenace. Il ne pouvait se défendre de l'impression que Saga et Aioros, à cette seconde précise, tenaient là la conclusion de ce qui était resté en suspend depuis quinze longues années… Et il se surprit à espérer que cette fois, ni l'un, ni l'autre ne gâche sa chance.
Les pensées que le Scorpion déversait aux quatre vents avec son inconstance habituelle faillirent faire éclater le Pope de rire. Si Milo était troublé, alors que devrait-il dire, lui ? Saga se demanda si Aioros se posait les mêmes questions mais le Sagittaire ne faisait montre que d'une concentration parfaite, tandis que l'or s'élevait en tourbillonnant autour de lui. Il ne quittait pas des yeux le gardien et son aura d'un noir insondable, laquelle avait déjà entamé sa reptation vers les deux foyers de lumière.
Lorsque les deux cosmos furent exactement du même niveau d'intensité, le néant parut avoir un instant d'hésitation, comme ne sachant vers lequel se diriger. Ce fut à cet instant que le Pope tendit mentalement la main à son alter ego :
« C'est le moment, Aioros… »
Saga pensait n'avoir rien oublié de la puissance du Sagittaire, mais c'était là se tromper lourdement. Lorsque l'aura de ce dernier investit la sienne, il dut se résoudre à accepter l'idée que, tout comme lui, l'aîné des Xérakis détenait des réserves et qu'il était encore en mesure de lui en remonter sans sourciller. Leurs forces, à tous les deux, étaient purement et simplement équivalentes. Kanon le lui avait dit pourtant ; Aioros occupait le dessus du panier, et pas uniquement du point de vue physique. Shion ne se trompait pas lorsqu'il avait mis en balance les deux jeunes hommes qu'ils étaient alors. De là à imaginer que le Sagittaire ne s'était pas défendu de toutes ses forces lorsque Saga s'en était pris à lui…
« Parce que, toi, tu étais à ton maximum, peut-être ? »
Aioros avait saisi la main tendue de Saga par-delà les brumes du surmonde, leurs énergies devenues indissociables. Si le Pope avait pu voir son visage, il y aurait découvert un léger sourire. Et s'il avait pu lire son regard, il n'y aurait vu qu'une paix profonde, bien éloignée de la rancœur que le Sagittaire n'avait pu s'empêcher de déverser sur Kanon, lors du test de la croix cardinale. Et sans pour autant la visualiser, Saga devinait cette sérénité ; il n'en était pas à proprement parler surpris – après tout, ils avaient fait en sorte de ne plus rien avoir à se cacher – mais il dut s'avouer qu'il s'attendait tout de même à déceler un relent d'amertume, quelque part dans l'esprit du Sagittaire. Peut-être que s'il cherchait bien… Ce fut comme s'il avait reçu une claque sur l'épaule. Pas assez forte pour qu'elle fût brutale, mais suffisamment appuyée pour le ramener à l'instant présent.
« Cesse donc de te martyriser, et laisse le passé où il est, une bonne fois pour toutes. Saga… » L'étreinte du Sagittaire s'accentua. « … Montre-moi ce que tu es. »
Ne plus mentir. Ouvrir son esprit et son être sans plus hésiter, en toute confiance et en toute amitié. Et en une fraction de seconde Saga redécouvrit ce que tous deux avaient été, il y avait si longtemps, lorsqu'ils n'étaient encore que des enfants aussi proches que des frères. Les cicatrices obscures des années passées se résorbèrent pour laisser la place à un flamboiement aussi pur que l'innocence des débuts. De leurs débuts. Le Pope se laissa entraîner dans ce retour en arrière, s'y abandonna, toute incertitude envolée. Il n'avait pas manqué grand-chose finalement pour que tout recommence enfin…
La présence de Rachel se matérialisa, non plus entre eux, mais autour d'eux. Silencieuse mais attentive, la jeune femme ne chercha pas à s'insinuer dans leurs pensées, se contentant simplement d'être là, son cosmos déployé. En filigrane se tenait Kanon, appui solide qui encaissa le choc pour elle lorsque la familière Galaxian Explosion jaillit des mains de son jumeau, pour grossir et grossir encore, avant que l'empreinte d'une flèche lumineuse ne la transperce pour l'emmener droit sur le gardien impuissant. Quelques griffes obscures tentèrent bien de ralentir la course de la sphère d'énergie mais celle-ci, implacable, arasant la moindre particule de roche et de poussière sur son passage, les démantibula, les détruisit, avant de s'abattre sur sa cible. Et de la pulvériser.
Un dernier regain d'énergie fit luire les cosmos unis des Gémeaux et du Sagittaire lorsque tous deux se tournèrent vers leurs compagnons, et les deux gardiens un peu plus loin. Ces derniers ne firent pas mine de manifester quoi que ce soit devant les restes carbonisés de leur acolyte, néanmoins, ils reculèrent. Un peu plus.
Toujours en proie à l'euphorie née du déferlement de puissance éprouvé une seconde plus tôt, le Pope crut qu'Aioros et lui étaient en mesure de s'en servir de nouveau pour faire définitivement place nette. Il la sentait, cette force, en train de nourrir son corps jusqu'à en atteindre les limites physiques, fourmiller dans ses veines comme pour l'inciter à se jeter contre ses adversaires… Jusqu'à ses sens dont l'acuité lui donnait l'impression d'être démultipliée. Le Pouvoir… Il ne fit pas trois pas. Le dernier le vit ployer un genou, le Sagittaire se précipitant à ses côtés.
« Saga… ? » La lueur rougeâtre n'était plus qu'un fantôme, fugace, lorsque Aioros croisa son regard. Il la vit néanmoins, et une hésitation presque imperceptible retint sa main, qu'il posa finalement sur l'épaule du Pope : « Qu'est-ce qui… »
Il ne s'agissait plus de ressentir et de surveiller la fréquence de plusieurs cosmos en général et d'un en particulier. L'absence physique venait de tout recouvrir. Ce n'était plus seulement la connaissance de l'existence de Rachel qui s'étiolait d'heure en heure - une déliquescence continue mais suffisamment sourde pour que l'inquiétude qu'il en retirait demeure assez en retrait pour lui permettre de jouer son rôle de Pope – mais surtout à présent son être. Les battements du cœur de la jeune femme étaient soudain devenus bien trop irréguliers pour qu'il n'en prenne pas subitement conscience. La température de son corps aussi, qui s'était anormalement élevée. Sa respiration, hachée et rauque. Le sang. Au coin de ses lèvres. Comment pouvait-il, avec une telle précision, se la représenter comme si elle était à ses côtés, si proche qu'il aurait pu la toucher, il n'en savait rien. Sans doute ce lien qui venait en sus alimenter ce qui les avait toujours unis depuis toutes ces années était-il plus fort que tout ce qu'il avait imaginé jusque là. Et il le transperçait de part en part, au-delà de la pire des souffrances.
Ses pensées se bousculèrent et débordèrent son esprit. Frappé de plein fouet par cette soudaine prescience, Aioros dut aller puiser dans ses dernières réserves de pragmatisme pour empêcher sa main de trembler, et de quitter l'épaule de son alter ego. Il fallait qu'il tienne. Qu'ils tiennent tous. Repoussant l'image de son frère, et maintenant à distance respectable le visage de celle qu'il avait aimée et que le Pope lui renvoyait en pleine figure, il chercha la présence de Kanon dans le surmonde, pour l'y découvrir enfin, soucieux.
« Est-ce qu'elle va tenir ? Se contenta-t-il de lui demander, en quelques mots qui se matérialisèrent instantanément à ce niveau de conscience, sous forme d'une bulle éthérée.
- Difficile à dire. Elle tente de reprendre la maîtrise de son corps pour libérer mon frère.
- Vous pensiez vraiment que votre tour de passe-passe marcherait, franchement ?
- Il va bien falloir, Aioros. »
La voix de Kanon était froide. Et Aioros se prit à éprouver une forme de respect supplémentaire pour le cadet des Gémeaux. Que ce dernier n'ait eu de cesse de protéger son aîné, le Sagittaire l'avait toujours su. Mais qu'il parvienne à faire preuve d'assez de détachement pour endosser en sus la responsabilité de la vie de la Dothrakis… Andreas n'avait peut-être pas eu totalement tort lorsqu'il avait tenté de persuader, sans grand succès, les autres chevaliers d'or de la pertinence du choix de Kanon en lieu et place de son frère à la tête du Sanctuaire. Mais aussitôt cette pensée formée qu'Aioros la dissipa. Ce n'était vraiment pas le moment de s'appesantir sur cette voie que le destin n'avait pas souhaité emprunter. Sans compter que malgré tout, le cosmos de Kanon présentait quelques altérations qui ne devaient rien à l'énergie qu'il dépensait pour soutenir Rachel. Tout ce que le Sagittaire put entrevoir fut le visage de Thétis en filigrane des réflexions que le cadet Antinaïkos barricadait avec soin. Bien entendu, il avait perçu un bouleversement confus dans la résonance de la jeune femme, mais sans pouvoir en identifier clairement les raisons.
« Dégagez-nous le terrain, on ne va pas tarder à arriver. Juste le temps de souffler un peu. » Et Kanon de couper court à leur conversation.
Saga laissa échapper un grognement quelque peu résigné tandis qu'il se relevait, dans le même temps qu'Aioros. Il se contenta d'un vague signe de tête pour répondre à l'inquiétude muette du Sagittaire. Ça irait. Il le faudrait bien.
Dégager le terrain, hein… Camus, Milo et Aldébaran s'y employaient. Et le Verseau avait pris l'ascendant sur ses deux compagnons, lui qui n'était que superficiellement blessé par rapport à eux. C'était à croire qu'il voulait rétablir un certain équilibre, et que l'idée qu'il puisse être le moins atteint le dérangeait au plus haut point. En dépit de l'excédent de gravité, il virevoltait de l'un à l'autre des deux gardiens, favorisant par ses actions l'intervention du Scorpion et du Taureau avec un minimum de sollicitation physique. Et si Milo avait bien tenté au début de soutenir le rythme, il avait fini par se résigner. Une fois de plus, c'était au Verseau de lui faciliter la tâche.
« Nous sommes cinq et ils sont deux… Le temps que les autres arrivent, on doit pouvoir les… »
La réflexion d'Aioros, qui venait de se porter aux côtés de ses pairs, fut amputée nette par un brusque appel d'air sur sa gauche, celui provoqué par un corps lancé à toute berzingue en direction du gardien qu'il s'apprêtait à se réserver, avec Saga. Gardien qui se vit aussi sec transpercé par un poing serré pile au droit de l'emplacement du cœur.
« Et même si tu ne crèves pas… »
Angelo retira sa main rougie du corps du Gardien, avant de broyer le cœur qu'il tenait entre ses doigts crispés :
« …. Tu vas avoir du mal à l'éviter, celui-là ! » Et de lui asséner un coup de pied magistral qui envoya l'autre valser aux pieds du Pope.
« Qu'est-ce que vous branlez ? Gueula le Cancer en faisant volte-face vers ses compagnons. Vous attendez qu'ils vous massacrent ?
- Angelo… »
Les yeux dilatés, Aldébaran n'eut pas d'autre choix que de s'écarter pour laisser le passage à l'italien qui saisit au col un second gardien, avant de le soulever et de faire pleuvoir une grêle de coups sur le visage sans défense.
« Il s'enfuit ! »
Celui que le Cancer avait mis à terre une seconde plus tôt s'était redressé bien plus vite que la logique ne l'aurait voulu avec un cœur en moins. Il n'avait d'ailleurs pas rampé bien longtemps et galopait, le dos tourné aux chevaliers d'or.
Le Scorpion s'élança à ses trousses, sans d'abord entendre les ordres de son Pope, qui finirent par lui parvenir via le surmonde :
« Arrête, Milo ! Les Portes sont derrière ! »
Nul besoin pour Saga de développer plus avant son argumentation. Le grec pila net dans la poussière, ne pouvant s'empêcher de lancer un regard frustré vers sa proie qui disparaissait déjà sur les hauteurs des falaises. Un instant, la curiosité le tarauda de contourner le pan de rocher qui lui cachait le fond du canyon. Un instant seulement. L'aurait-il vraiment voulu qu'il en aurait été incapable, immobilisé comme il l'était par l'étau impitoyable d'une force qu'il ne s'expliquait pas. Chacun de ses membres était plus lourd que du plomb. Et la gravité seule ne pouvait être en cause. Non, jusqu'à ses épaules qui ployaient sous un poids écrasant, ses genoux dont les articulations gémissaient et sa tête qui était inexorablement attirée vers le sol. Un ronronnement lancinant avait pris la place du silence minéral autour de lui. Autour ? Serrant les dents, il voulut se secouer, mais le résultat fut lamentable et le vit reculer, contre son gré. Et le son de diminuer d'autant, au fur et à mesure que le sang se remettait à couler normalement dans ses veines.
Il reprit son souffle avant de rejoindre ses compagnons. Du moins ce fut ce dont il voulut se persuader tandis qu'appuyé contre la paroi de grès, il tâchait de remettre de l'ordre dans ses idées. Ce qu'il venait d'éprouver… La peur dilatait encore ses pupilles. C'était incommensurable. Même dans ses rêves – ou cauchemars – les plus fous, ceux où il se serait pris à imaginer à quoi pourrait bien ressembler un cosmos plus puissant que le sien, plus puissant que tous ceux de ses camarades réunis, il n'aurait pu envisager cela. Une telle puissance, une telle… autorité. Voilà. Il ne s'agissait plus à présent de remettre quoi que ce soit en cause, ou de chercher à l'expliquer. Elles existaient. Et cette seule certitude valait pour tous les autres questionnements. Lui, Milo, n'était plus qu'une chose tout à fait insignifiante, au même titre que l'étaient également ses alter ego. Et le reste du monde. Rien ni personne ne pouvait se serait-ce qu'imaginer s'élever contre ça.
« Milo ? »
Le Scorpion réprima un bond lorsque la main de Camus se posa sur son épaule mais le frisson qui le parcourut attira l'attention de son compagnon qui lui jeta un regard aigu lorsqu'il lui fit face. Le Verseau ne pipa mot cependant autre que :
« On se regroupe pour attendre les autres. A priori… Notre route est dégagée. Hormis celui-là, acheva-t-il avec un vague signe de la tête en direction du gardien fuyard. En espérant que ce soit le dernier. »
Le Verseau n'y croyait pas vraiment cela dit, et cela se traduisait dans son accent un peu plus traînant que d'habitude.
« On va tous crever ! » Milo avait très – mais alors très – envie de hurler cette évidence à la figure de son ami et amant et ne dut sa retenue qu'à l'air quelque peu soucieux de ce dernier.
« Tu es sûr que ça va ?
- … Oui. Je… Je vais bien. »
Jamais le Scorpion ne s'était senti aussi… piteux. Et stupide. Non pas d'avoir peur, mais bien d'avoir accepté de participer à ce qui s'achèverait en un massacre général. Non pas qu'il fût coutumier des prémonitions, cela il le laissait volontiers au Bélier. Mais là… Il avait tout bonnement l'impression de le porter en pancarte autour du cou. Et… Et… Il ne pouvait rien dire. Ses lèvres demeuraient obstinément closes tandis qu'il suivait Camus, dont il voyait sans vraiment la regarder la haute silhouette se diriger vers leurs amis, qu'il devinait la présence de ces derniers, leur existence, leur chaleur soudain si criante de vie…
« Je suis en train de paniquer. Ils ne savent pas… Ce n'est pas possible, ils ne peuvent pas savoir, parce que s'ils savaient, ils… ils… » Ils s'enfuiraient ?
Comme dans un rêve, il vit Aldébaran tenter d'empoigner Angelo qui s'acharnait encore et encore sur le tas sanguinolent qui avait été l'enveloppe d'un gardien. Ce dernier n'avait toujours pas passé l'arme à gauche et son aura sombre jetait des filins de tous côtés, dans le désespoir de trouver quelques miettes de cosmos auxquelles se raccrocher, histoire de ne pas disparaître trop tôt.
Chaque coup furieux du Cancer était ponctué par un gargouillis informe ; une boucherie en règle. Et le Taureau, tout conscient qu'il fût de la nature non humaine de leurs adversaires, n'entendait pas qu'un chevalier d'or, fût-ce l'italien, se rabaisse au stade du charognard.
« Ça suffit, Angelo ! Laisse-le… » Le brésilien voulut tirer le Cancer en arrière, sans succès. « … Bon sang, laisse-le mourir !
- Il ne crèvera pas ! Tu n'as pas encore compris ? » Et le Cancer de se dégager d'un geste brusque, sans même un regard pour son massif alter ego. « Il… » Avant de reprendre les rênes de son massacre sous les yeux impuissants du Taureau.
Aioros s'approcha à son tour et, repoussant brutalement la masse impitoyablement martyrisée contre laquelle le Cancer s'acharnait, il se planta devant ce dernier. Il leva la main pour la glisser dans la nuque d'Angelo et attirer son front contre le sien. D'une voix sourde, il murmura :
« Tu vaux mieux que ça. »
Le regard cobalt de l'italien n'était plus qu'une ombre. Aioros avait beau s'y plonger, le fouiller, il n'y entrevoyait que douleur, haine et désespoir. Et il devina la réponse avant même qu'elle ne tombe, implacable :
« Je ne crois pas. »
ooooOOOOoooo
Le Bélier glissa sa main sous la nuque de Shura et ce fut ce geste pourtant délicat qui fit ouvrir les yeux du Capricorne. Ou du moins tenter de le faire. Du pouce, l'atlante essuya tant bien que mal le sang séché qui collait les paupières enflées par la déshydratation, avant de dégager le front et les joues des mèches sombres empoissées de sueur.
« Mü?... » Ce n'était plus une voix, mais une rocaille étouffée et glaireuse qui s'échappait de la gorge sèche de l'espagnol. « Qu'est-ce que... Tu n'es pas avec... les autres ?
- Entre les laisser se débrouiller seuls de leur côté pendant quelques temps et me faire tuer par Angelo, le choix est vite fait, je t'assure. »
L'amusement affecté de l'atlante ne masquait qu'à grand-peine l'inquiétude qui se muait en panique au fur et à mesure que ses yeux et son cosmos découvraient l'étendue des dégâts.
Le Cancer l'avait prévenu pourtant, lorsqu'un quart d'heure plus tôt il avait croisé la route du groupe du Bélier. Certes, l'italien n'y avait mis ni les formes, ni les détails ; c'était à peine s'il avait prêté attention à ses autres compagnons lorsqu'il avait saisi - empoigné serait plus juste – le bras de Mü pour le tirer brutalement jusqu'à lui et lui intimer l'ordre – oui, l'ordre ! - de se rendre auprès de Shura.
Le Bélier n'avait pas protesté. Non seulement cela n'aurait servi strictement à rien face à un Cancer dont une rage incoercible déformait les traits et l'empêchait d'écouter, mais aussi et surtout, au-delà du ton agressif et sans appel avec lequel l'italien s'était adressé à lui, Mü n'avait eu aucun mal à déceler la détresse sous-jacente qui faisait vibrer l'aura de son vis-à-vis. Une angoisse doublée d'un écho lancinant de culpabilité face à laquelle l'atlante ne pouvait que s'incliner.
Angelo avait disparu aussi sec, une fois la certitude acquise que le Bélier irait porter secours à Shura. Mais comment, c'était en substance la question terrifiante que Mü se posait, à présent aux côtés du Capricorne.
Celui-ci souffrait, c'était indéniable. Sans doute par réflexe, il avait usé, et usait encore sans en avoir conscience, de son cosmos uniquement guidé par le septième sens pour contenir peu ou prou l'épanchement de son sang depuis la plaie de nouveau béante de son épaule, en dépit des soins approximatifs du Cancer. Ses autres blessures pouvaient être considérées, pour l'heure, comme refermées. Mais à ce rythme, il ne tiendrait pas longtemps ; la résonance de son aura tendait à diminuer de minute en minute et dans tous les cas... L'atlante jeta un coup d'oeil au soleil, dont la sphère aveuglante commençait à disparaître derrière les plus hautes falaises du canyon, avant de reporter son attention sur son alter ego. Et l'inquiétude plissa son front lisse.
« Je vais vous rejoindre... »
Le murmure du Capricorne était si faible que Mü dut plier le buste au-dessus de lui pour l'entendre.
« Ne reste pas là, tu seras plus utile à leurs côtés... »
Leurs regards se croisèrent et l'espace d'un instant, le Bélier se demanda ce que son compagnon avait bien pu lire en lui. Ses paroles constituaient un écho si parfait à ses propres préoccupations ! Mais si utilité l'atlante devait avoir, elle concernait justement ses compagnons en premier lieu, avant lui-même. Tous... Sans exception.
Sans répondre, Mü abaissa sa main libre en direction de l'épaule blessée, sans la toucher néanmoins, sa paume légèrement concave se positionnant à quelques millimètres de la plaie. Le cosmos du Bélier se déploya, doux et vigilant comme à son habitude, à peine altéré par les efforts fournis tantôt au cours des affrontements contre les gardiens.
Shura le perçut-il ou pas, toujours fût-il que ses yeux se dilatèrent l'espace d'une seconde, comme pour prévenir l'autre, comme pour lui demander de ne pas lui accorder autant d'importance, de ne pas perdre de temps et d'énergie avec lui. Pourtant il demeura coi lorsque l'aura lumineuse s'enroula avant de se reployer sur son flanc, telle un baume apaisant et protecteur. Et il finit par refermer les yeux pour savourer ce répit inattendu dans la douleur.
Au bout d'un moment, la voix de Mü s'éleva, tranquille et apaisante :
« Alors, finalement... Tu es resté avec nous. »
Cela n'avait rien d'une question, aussi Shura se contenta de secouer faiblement la tête dans un geste qui ne voulait pas dire grand-chose. Mais ses pensées, elles, n'eurent aucune peine à trouver l'esprit du Bélier, grand ouvert et attentif :
« Tout comme toi, "on" ne m'a pas laissé le choix... » Et si une pointe d'humour transparaissait derrière ces quelques mots, elle ne parvenait pas à cacher une certaine amertume, confuse comme si elle ne savait pas encore à quoi se rattacher mais l'entrevoyait déjà, au loin.
« Tu le regrettes ?
- Je ne sais pas. » Shura était sincère. « Mais je crois qu'il faut que j'aille jusqu'au bout... N'est-ce pas ?
- En effet. » Admit Mü, tout en accentuant légèrement sa puissance et sa concentration pour souder l'intérieur de la plaie. La cautériser comme l'avait déjà fait Angelo une première fois n'était pas suffisant. L'atlante avait pour sa part la capacité de sonder jusqu'au niveau cellulaire et dans le cas présent ne s'en privait pas. Raccommodant les chairs cisaillées, renouant les principaux nerfs, il tâchait de rendre sa mobilité au bras du Capricorne. Mais... Jusqu'à quand ? Ce qu'il était en train de faire était certes nécessaire mais non pérenne au regard des dégâts provoqués par Excalibur. Il faisait ce qu'il pouvait pour permettre à Shura d'exercer son devoir jusqu'au bout, mais il atteignait déjà les limites de ses capacités. Une reconstruction complète serait à prévoir, mais plus les minutes passeraient et verraient l'état du Capricorne perdurer, plus les chances pour lui de recouvrer la plénitude de ses capacités s'amenuiseraient.
« Tu n'es pas seul. » Sans vraiment savoir pourquoi, Mü ressentit le besoin d'exprimer cette certitude. « Je sais que je te l'ai déjà dit mais... Ce serait bien que tu ne l'oublies pas. » Ouvrant un peu plus ses perceptions, l'atlante vit dans le surmonde l'espagnol hocher lentement la tête, seule tâche claire au milieu d'un océan abominablement sombre. Celui de ses vêtements, mais aussi celui de sa chevelure et de ses yeux, miroirs troubles dans lesquels rien ne se reflétait, pas même les brumes de ce niveau de conscience. Le Bélier eut un frisson.
Bientôt, il termina et, toujours en douceur, aida Shura à se redresser, un bras passé autour de sa taille. Le bras gauche blessé pendait aux cotés de l'espagnol mais avait récupéré une certaine consistance. L'os, momentanément consolidé, jouerait son rôle pendant encore assez de temps. Par contre, la souffrance faisait grincer des dents le Capricorne, et ses doigts se resserraient spasmodiquement le long de sa cuisse. Il faisait tout pour ne pas hurler.
« Nous allons rejoindre les autres. Je les ai laissés un peu plus loin mais... » L'atlante ferma les yeux un instant. « ... Ils sont en train de rejoindre l'avant garde. Si tu peux tenir encore un peu, Shaka bloquera partiellement ton sens du toucher. Ça étouffera ta douleur. Mais si tu veux, je peux le faire venir jusqu'ici et...
- Non. Non... Ça va aller. » Et Shura d'esquisser ce qui s'apparentait à un sourire. « Attends une seconde. » Mü qui commençait à l'entraîner avec lui suspendit son pas. « S'il te plaît... Tu peux ramasser... ? » De l'index, l'espagnol désignait le tee-shirt en boule sur lequel sa tête avait reposé.
Il le récupéra des mains de Mü pour en déchirer un pan que le Bélier l'aida à nouer autour de son biceps droit. L'autre ne donna aucune explication. Et l'atlante ne demanda rien.
ooooOOOOoooo
« C'est très présomptueux de ta part, Saga. »
Aioros avait récupéré son masque d'argent dans la poussière après la fuite du dernier gardien, mais ne l'avait pas remis : tordu et déformé, il ne lui était plus d'aucune utilité. Et c'est en le faisant sauter distraitement entre ses mains qu'il s'adressait au Pope, lequel avait fini par se résigner à la vision du visage boursouflé de cicatrices.
« C'est un risque à courir, mais je l'assume. »
Angelo, affalé un peu plus loin, laissa échapper un ricanement. Dès qu'il avait perçu la présence de Mü aux côtés de Shura, il avait rendu les armes et laissé Milo et Aldébaran achever son punching-ball. Rachel avait été sollicitée, évidemment, mais dans une moindre mesure cependant ; l'autre était tellement amoché que le peu d'énergie qu'il tirait de son corps d'emprunt pour générer son aura sombre lui était désormais inaccessible.
La jeune femme s'était retirée presque immédiatement du deuxième axe et cela n'avait échappé à personne et encore moins à Saga. Ce dernier tâchait de faire bonne figure cela dit, et les remontrances du Sagittaire ne suffisaient pas à le faire vaciller. Il poursuivit d'ailleurs, ignorant le rire discordant de l'italien :
« Je dois garder de l'énergie, je n'ai pas le choix. En restant auprès de Rachel, non seulement je compense ses dépenses, mais aussi... » Le Pope baissa les yeux une seconde avant de les redresser pour les planter dans ceux d'Aioros: « ... Je perds de vue l'essentiel.
- Je suppose… » Le Sagittaire répondit lentement, et après un instant de réflexion, « Je suppose que c'est logique. »
Et en effet, il comprenait qu'il n'aurait pas dû s'attendre à autre chose au final. Saga avait d'ailleurs dû en être aussi surpris que lui lorsqu'il en avait pris conscience, sans doute juste avant leur départ pour le site des Portes. Lui qui envers et contre tout s'était persuadé que tout ce qu'il entreprendrait face à Elles, serait dans l'unique objectif de se préserver un avenir avec celle qu'il aimait... Shion aurait certainement souri s'il avait pu assister à ce revirement. L'intérêt collectif avait pris le pas sur les buts personnels poursuivis par le Pope. Bien entendu, il ne perdait pas de vue ni ses compagnons, et encore moins Rachel mais il avait fini par comprendre que sa véritable mission était ailleurs et qu'elle ne pourrait pas être menée à bien s'il laissait ses préoccupations personnelles prendre le dessus.
Il en souffrait, visiblement. Parce qu'il aurait aimé être partout à la fois et que ce n'était pas possible. Et encore, il pouvait s'estimer heureux d'avoir un jumeau sur lequel il avait la possibilité de se reposer en toute confiance. Mais même de cela, le Pope ne parvenait pas à s'en satisfaire. Saga avait beau savoir, il n'était toujours pas intimement convaincu.
« Il faut que cela en vaille la peine.
- Je sais tout ça. »
Aioros, par principe, ne remettait pas en cause les tenants de la décision de son Pope. Parce qu'il avait été élevé dans l'esprit du Sanctuaire, celui qui devait prévaloir sur toute autre considération. Et que cette habitude puissamment ancrée en lui l'empêchait de discuter un tel choix. Aurait dû, pour le moins. Et quant aux doutes qu'il entretenait pour l'heure sur les aboutissants, il s'évertuait à les considérer d'un point de vue strictement... cosmique. Les tests de la croix mutable s'étaient montrés concluants avec le concours de Kanon. Peut-être d'ailleurs parce qu'entre Saga et Aioros s'intercalait le jumeau du premier. Plus simple dans ce cas d'accorder ses résonances et se faire mutuellement confiance pour gérer une quantité gigantesque d'énergie.
Parce que c'est bien de cela qu'il allait s'agir au final. Ils étaient la dernière croix, celle qui concentrerait la totalité de leurs douze cosmos. Il fallait être d'une solidité à toute épreuve pour cela. Et si le Sagittaire percevait certaines altérations de mauvais augure du côté de Thétis, il préférait pour l'heure s'en tenir au problème le plus immédiat, à savoir Saga qui regardait ailleurs. Ne s'en faisait-il pas trop, tout de même ? Après tout, ensemble, ils n'avaient pas éprouvé de difficulté majeure pour accorder leurs énergies et se débarrasser sans difficulté d'un gardien. Et ce, en s'ouvrant l'un à l'autre. Donc...
« Tu te rappelles ? Il y a quelques semaines, tu m'as dit toi-même que tu doutais de mon implication pleine et entière. »
Aioros eut un sursaut, avant d'aviser le regard intense du Pope rivé sur lui.
« A cause d'elle. Tu avais raison. Je dois être… aussi détaché que Kanon, et c'était la seule solution.
- Shaka et Thétis ne savent rien, objecta le Sagittaire, circonspect.
- Ils comprendront. Je sais très bien ce qui t'inquiète, toi. Mais… Nous n'avons plus rien à nous cacher, n'est-ce pas ?
- Il me semble.
- Je te le prouverai. »
Aioros soutenait le regard clair de son Pope, qu'il ne lui dérobait plus. Ce qui émanait de Saga le différenciait indubitablement de son jumeau : une assurance moindre, et une soif inextinguible d'être soutenu. Si Kanon en venait parfois à éprouver les mêmes besoins, il le cachait bien. L'empreinte de l'ensemble des XII apparaissait comme inévitable sur le cosmos de l'aîné des Antinaïkos, et le Sagittaire en comprenait la nécessité avec une clarté bien supérieure à celle qui ne faisait qu'effleurer, inconstante, les pensées du Pope. Son immersion dans la croix était indispensable. Mais après ?
« J'ai quelque chose à faire, murmura Saga, pensif. Et Kanon sera là pour me suppléer. Si un équilibre a déjà été créé… Ce n'est pas en vain. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais sur ce point… J'en ai l'absolue certitude.
- Que les Dieux t'entendent. »
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