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Anime/Manga » Saint Seiya » Une deuxième chance
Alaiya
Author of 28 Stories
Rated: T - French - Drama/Adventure - Reviews: 170 - Updated: 07-23-09 - Published: 12-02-04 - Complete - id:2155319
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CHAPITRE 36 – Partie III

Au Sanctuaire, Grèce, 8h30 heure locale…

L'air sévère et les bras croisés, Andreas toisait l'adolescent de toute sa hauteur.

« Imbécile ! Cracha-t-il avec rudesse. Tu n'as rien à faire ici, et tu vas immédiatement retourner auprès des autres !

- Alors, c'est ça ? »

L'autre n'écoutait absolument rien. Le visage transfiguré par l'émerveillement, Ethan tournait le dos au vieil homme et, le menton levé, ne quittait pas des yeux les douze urnes ouvertes qui trônaient en demi-cercle sur une estrade de marbre.

« Les armures d'or !

- Va-t-en. Tout de suite. » Une nouvelle ouverture dimensionnelle flottait entre eux.

« Je reviendrai, de toute manière. » Ethan avait fini par reporter son attention sur Andréas.

- Certainement pas. Tu as eu de la chance, voilà tout. Ce n'est pas à ton âge qu'on peut se targuer de maîtriser la toile.

- Non. Je sais que je peux le refaire. »

L'apprenti soutint le regard de l'Antinaïkos jusqu'à ce que celui-ci finisse par céder, dans un soupir exaspéré.

« Tu veux rester ? Très bien. Mais si tu me gênes en quoi que ce soit, je te le jure : je te tue. De mes propres mains. »

Quelque chose dans le ton du vieil homme doucha toute velléité de fanfaronnade chez le gamin qui eut un signe d'assentiment respectueux. De lui-même, il recula jusqu'à la paroi de la grande salle creusée dans la roche pour s'y adosser, adoptant – ou du moins tâchant d'adopter - une immobilité absolue. Le tout sans parvenir cependant à se détourner des armures d'or ou du moins... de ce qui en restait.

Cela faisait si longtemps... Tout en se dirigeant d'un pas lent vers le centre de la salle, Andreas ne pouvait s'empêcher de se remémorer sa première confrontation avec celles qui avaient été conservées envers et contre tout, depuis près de cinq siècles, par les popes successifs. Un instant, l'idée réconfortante que son fils aîné – celui qu'il avait tant honni – avait pris soin de respecter cette tradition lui traversa l'esprit. Pourquoi l'avait-il fait ? Sans doute pour les mêmes raisons que ses prédécesseurs : un respect venu des tréfonds des âges, une crainte révérencielle. Mais Saga savait-il ? Réellement ?

D'un geste doux, presque tendre, le vieil Antinaïkos effleura le casque intact des Gémeaux. S'il avait accepté alors la charge qui aurait dû lui échoir, cela aurait été cette pièce d'armure qu'il aurait tenue entre ses mains, avec la bénédiction de Shion. Shion qui ne lui avait pas laissé le temps de voir son propre fils en faire autant. Malgré tout, une bouffée de fierté, qui le surprit, gonfla son coeur. Il n'avait pas totalement échoué. Et bientôt, très bientôt, il allait enfin avoir l'occasion de faire la paix avec sa conscience. Avec lui-même à défaut de le faire avec ses fils. Comprendraient-ils ? Il le souhaitait de tout son coeur, libéré de son amertume.

Les sceaux avaient été levés. Il n'eut aucun mal à le ressentir tandis qu'il se laissait baigner par la lueur vive et vigilante. Il pouvait les entendre, voire même comprendre ce qu'elles lui disaient. Te voilà, enfin. Nous t'avons attendu longtemps, si longtemps... Ils ont besoin de nous...

Deux jours plus tôt, Sanctuaire, Grèce...

« Ils les avaient. » Mü venait de poser sur le bureau, sous les yeux d'Andreas, une mince liasse de documents jaunis par les siècles. « Je n'en étais pas encore tout à fait sûr, mais à présent...

- Ce qui signifie ? Demanda le vieil homme d'un ton sec.

- Vous le savez aussi bien que moi, non ? »

Andreas éparpilla les feuillets, n'y jeta qu'un coup d'oeil, avant de fixer le chevalier du Bélier, assis en face de lui :

« Et alors ? Qu'est-ce que ça change... Elles sont totalement détruites, tu le sais aussi bien que moi. Peu importe le rôle qu'elles ont joué il y a cinq cents ans... Elles sont bien incapables aujourd'hui d'en faire autant, je me trompe ? »

L'atlante remua sur son siège, mal à l'aise. Reproche implicite ou pas, il ne put s'empêcher de prendre pour lui cette conclusion sans appel. Parce qu'il n'était jamais parvenu à les réparer, à assumer son rôle au sein du Sanctuaire. Mais il n'était plus temps de se lamenter sur son sort ; il ne serait pas dit, en tout cas, qu'il se serait dérobé devant la dernière de ses obligations.

« Je ne pense pas qu'il soit, de toute manière, possible de les remettre en état. Mais elles ne sont pas mortes, elles ne l'ont jamais été. Tout ce dont elles ont besoin aujourd'hui est de cosmos. D'une très grande quantité de cosmos.

- Dans quel but ? »

Mü secoua la tête, partagé entre les certitudes qu'Anycia avait enfin réussi à ancrer en lui, et les doutes qu'il ne pouvait s'empêcher d'entretenir. Les premières finirent par l'emporter :

« Je crois... qu'elles peuvent nous être encore utiles et même... que c'est ce qu'elles souhaitent. » Le sourire méprisant d'Andreas ne lui échappa pas.

« Tu prends tes désirs pour des réalités, laissa tomber ce dernier.

- En toute franchise... J'aimerais mieux. » Et l'atlante aurait effectivement préféré mentir.

« N'est-ce pas vous, la génération ultime de chevaliers d'or, qui vous targuez d'être les plus puissants que le Sanctuaire n'ait jamais connus? Alors en quoi des armures en ruine pourraient-elles vous être indispensables? A vous entendre, vous n'avez besoin de rien, ni de personne...

- Nos corps ne résisteront pas. Aucun d'entre nous. »

La voix du Bélier était amère. Avouer cette évidence devant celui qui ne manquerait pas de s'en délecter lui mettait le coeur au bord des lèvres, les visages de ses pairs défilant dans son esprit, tout autant d'hommes et de femmes destinés à mourir.

Contre toute attente, aucun rire sardonique ne ponctua son aveu. Seul le silence l'accueillit, à peine altéré par le poids d'un Andreas qui se laissa tomber sur son fauteuil, l'air soudain épuisé.

« Que me veux-tu exactement, Mü ?

- J'ai levé les sceaux atlantes qui les maintenaient en stase. Il s'agit là de l'une des maigres compétences que j'ai conservées de mon peuple, et je ne peux pas faire plus. J'ai bien essayé de leur communiquer un peu de mon énergie - au souvenir de son évanouissement dans la salle souterraine, le Bélier grimaça - mais je ne pense pas que cela ait suffi. A vrai dire... » Ses iris mauves se plantèrent dans ceux de son vis-à-vis: « ... Pour que cela soit réellement efficace, il faut le vouloir... avec son coeur. Et je n'ai pas les moyens, aujourd'hui, de me réclamer de cette légitimité.

- Pourquoi moi ?

- Nathan est mourant. Vous serez le seul, après notre départ, à disposer de la puissance suffisante pour les nourrir et les éveiller définitivement.

- Pourquoi... Pourquoi devrais-je faire cela ?

- Je suis certain que vous le savez. »

En effet, Andreas le savait, mais pas pour les raisons que le Bélier imaginait. Néanmoins, il aurait fallu le payer cher pour qu'il l'admette.

« Penses-tu réellement que mes capacités seront suffisantes ? » Fit-il au bout d'un moment, ses doigts tapotant distraitement le bord du bureau. Mü ne put s'empêcher de rapprocher ce tic inconscient du père de celui du fils, tout en répondant :

« Je vous l'ai dit, il n'y aura plus que vous.

- Par défaut, hein... » L'atlante haussa les épaules en silence, puis reprit, après une hésitation :

« Ce ne sera peut-être pas la seule chose qu'elles vous demanderont.

- A savoir?

- Je n'ai pas de certitude. Je ne préfère pas...

- Je vois. »

A vrai dire, Andreas ne voyait pas vraiment mais une note dans la voix circonspecte du Bélier avait suffi à le convaincre d'au moins une chose. Bien qu'il n'en eût pas vraiment besoin, il demanda tout de même :

« Et... Le prix de tout cela ? »

Mü ne répondit pas.

Andreas avait fini par donner son accord et pendant près de deux heures, le Bélier avait détaillé le déroulement des opérations. Ou du moins avait essayé de le faire, sur la base des connaissances et des indices qu'il avait réussi à réunir au cours des derniers jours.

En dépit de leur inutilité manifeste compte tenu de leur état, les résonances des armures étaient accordées avec celles des chevaliers d'or dès le jour de leurs seize ans, selon la tradition en vigueur à laquelle la génération actuelle n'avait pas dérogé. La mise en place des croix zodiacales allait immanquablement générer un déploiement de puissance inhabituel de leur part ; et l'intensité de ce dernier se situerait à un tel niveau que leurs corps eux-mêmes en viendraient à souffrir, en dépit de leur résistance hors du commun.

C'était là aussi l'une des raisons pour lesquelles Mü n'avait pas donné suite à la demande d'Aiolia. A quoi bon tester à blanc une telle combinaison, au risque de se diminuer inutilement avant l'affrontement final ? Quoi qu'il en soit, la symbiose avec les armures serait incontournable. Elle s'était déjà produite, de loin en loin, mais de manière si sporadique qu'il était raisonnable de penser que celui ou celle qui l'avait induite ne s'en était sans doute jamais rendu compte. Mü, lui, en avait eu conscience, à chaque fois. Et il ne doutait pas qu'à cette occasion, les armures ne manqueraient pas de se manifester.

Le Bélier saurait-il un jour à quel point il ne s'était pas trompé ? Oui, s'il revenait suffisamment vivant pour juger de visu les dégâts occasionnés par leur éveil.

Andreas avait depuis longtemps oublié la présence d'Ethan lorsqu'il donna enfin libre cours à sa pleine puissance. Les forces vives du pur cosmos s'écoulaient dans ses veines, dévalaient ses nerfs, gonflaient ses muscles et se dispersaient dans ses os. Et tout à coup, il se sentit jeune. Plus jeune qu'il ne l'avait été depuis trop de décennies. Il avait beau savoir que ce n'était là qu'illusion, il se gargarisa de cette sensation grisante. Un retour de flamme... Il fallait qu'il dure, encore, encore un peu. Juste assez. Ou peut-être un peu plus ? Il crut entendre des voix qui murmuraient, non pas tout près de son oreille, mais au cœur même de son cerveau. S'il ne distinguait pas clairement les mots, les intonations ne lui étaient pas étrangères. Les armures se moquaient gentiment de lui. Il aurait pu s'en offenser, il eut un sourire. Elles le reconnaissaient, même s'il n'avait pas voulu de l'une d'entre elles. Visiblement, elles n'étaient pas rancunières.

Ethan était stupéfait. Ce n'était pas la première fois qu'il était confronté à l'aura d'un chevalier d'or, mais ce qui s'exprimait en cet instant devant lui effaçait jusqu'à l'intense sensation de perfection qu'il avait ressentie un peu plus tôt lorsque son propre cosmos s'était manifesté. La puissance du vieil homme était... double. Par-delà l'or intense qui se diffusait autour de lui et qui commençait à se disperser pour aller baigner chacune des douze reliques, il décelait un autre cosmos, plus lointain, pâle et transparent mais dont les quelques reflets qui miroitaient çà et là ne laissaient aucun doute quant à leur nature : le fantôme d'un cosmos doré. Celui... d'une personne morte? Sans savoir d'où il tirait une telle certitude, Ethan sentit son coeur se serrer.

Bientôt, un enchevêtrement de lianes lumineuses aussi fines que solides environna Andreas dont la silhouette se troubla sous cet amoncellement d'énergie. Chacune d'entre elles le reliait à une armure et pulsait de vie. Les bras légèrement écartés du corps, le vieil homme les laissait l'étreindre et se nourrir de lui. D'eux. Que pouvait-il bien ressentir ? Ethan cherchait à distinguer son visage, sans grand succès, mais parvint néanmoins à y deviner une sérénité inhabituelle chez lui. Peut-être une forme d'extase... L'adolescent se surprit à l'envier. Et à souhaiter de faire comme lui.

Avec précaution, il se décolla de la paroi rocheuse et entreprit de se rapprocher du coeur de la salle. Tout entier concentré sur sa tâche, Andreas ne s'en rendait pas compte. Bientôt, le gamin fut assez proche du demi-cercle pour effleurer l'armure des Poissons du bout des doigts. Il sursauta lorsqu'une décharge électrique, pas tout à fait désagréable, chatouilla sa paume, bientôt suivie d'un rire perlé qui lui sembla provenir du centre de son corps. Les reliques... s'amusaient ? Il voulut s'en assurer en tendant de nouveau sa main, et cette fois, il la laissa posée sur le métal tiède.

Ce fut à cet instant qu'il croisa enfin le regard d'Andreas. L'Antinaïkos n'était plus là. Physiquement, son grand corps maigre se dressait tout à côté, mais son esprit... Ses pupilles dilatées étaient vides. Il n'était plus que pure énergie, du moins ce fut ainsi qu'Ethan le comprit en tentant de le contacter mentalement, avec maladresse. Il n'en retira rien d'autre qu'un sentiment de plénitude absolue qui n'avait pas grand-chose à voir, de son point de vue, avec une réaction humaine tant il émanait exactement la même chose des armures. A moins que... Ethan se secoua. Peu importait ! Le vieil homme était en train de mourir !

ooooOOOOoooo

La perception de Shaka, poussée à son extrême, s'attachait à la fois à Kanon, quelques pas derrière lui, à Rachel dont il devinait les altérations galopantes de la conscience et à Thétis, qu'il équilibrait du mieux qu'il pouvait. Et puis, il y avait cette chose. Il la distinguait nettement à présent, englobée dans le cosmos originel. Cela grossissait et peu à peu, se différenciait. Au même titre que les paroles que Mü répétait inlassablement, s'échappant de ses lèvres entrouvertes et exsangues. L'indien n'osait y croire. Non, il ne pouvait y croire. C'était par trop… inimaginable.

Sa solidité s'adossait à celle du Sagittaire qui avait calqué son attitude sur celle de la Vierge. Les deux hommes détenaient là le meilleur moyen de stabiliser les choses juste avant leur mutation.

« Tu sais ce qui va se passer n'est-ce pas ? » La voix du Sagittaire était étouffée, lointaine et déjà haletante sous la pression énorme exercée sur son corps. Shaka ne répondit pas à cette question qui était une réponse en soi. Bien sûr qu'il savait. Les recherches qu'il avait menées aux côtés de Mü menaient toutes à l'inévitable conclusion. La fin du cycle…

Thétis, à moins de deux mètres de lui, respirait une résolution définitive. Si la jeune femme, de son côté, ne disposait pas des mêmes références que celles du Bélier et de la Vierge, son cosmos et la mémoire de ceux qui l'avaient précédée dans sa charge, lui tenaient lieu de vérité.

Les mots de Kanon et la promesse qu'il avait arrachée à Shaka, résonnaient désespérément sous le crâne de ce dernier. Protège-la…

La sphère, monstrueuse et dont la flamboyance englobait à présent l'ensemble des chevaliers d'or, se dilata une dernière fois, avec une violence à l'aune des ultimes forces que tous y déversèrent, la croix mutable y compris. Sa couleur, immaculée, vira brutalement à un or profond et parfait, un or en fusion qui tournoyait sur lui-même, tandis que le sol, dont la moindre particule de poussière avait été vaporisée, se craquelait dans un grondement effrayant, des éclats de roche s'arrachant à la gravité extrême pour léviter autour d'eux, des fissures naissant sous leurs pieds pour aller, s'élargissant, se perdre dans toutes les directions. Ils avaient l'impression que le plateau se gondolait sous eux, mais à vrai dire, Aioros en venait à se demander si ce n'était tout simplement pas la réalité qui explosait.

Le souffle violent fit reculer Kanon qui, empoignant Rachel, l'attira vers lui tout en la faisant basculer dans son giron tandis qu'il offrait son dos au maelström. Il n'entendait plus rien, et sa propre voix lui parut moins qu'un murmure lorsqu'il lui cria :

« Tu dois me laisser t'aider ! »

Elle s'était par trop éloignée de lui. Du moins son esprit qu'il ne parvenait plus à contacter. Par inadvertance, sa main heurta le poignet gauche de la jeune femme et la brûlure lui arracha la peau à l'extrémité des doigts. Elle sursauta.

« Rachel ! » Hurla-t-il encore dans le tumulte.

Les yeux qu'elle tourna alors vers lui avaient pris la même couleur dorée que le cosmos absolu derrière eux. Jusqu'à ses pupilles qui avaient purement et simplement disparu, tout comme le blanc autour des iris dilatés. Et la larme unique qui s'échappa du bord des cils traça un sillon de métal liquide sur le visage hagard de la jeune femme. Repoussant fermement les suppositions que cette vision faisait naître en lui, Kanon s'attacha à forcer les barrières mentales de la Dothrakis, sans plus de douceur. Il ne vit rien d'autre derrière qu'un vide saisissant, entièrement plein d'existences qui n'étaient pas celle de la jeune femme. Elle-même avait disparu. De fait, ce que le cadet des jumeaux réussit à agripper fut une consistance qu'il aurait été bien en peine de décrire, un mélange de souvenirs, de futurs, de vies diverses, mêlées de celles de leurs camarades, de celles d'êtres morts depuis des années, des siècles, voire des millénaires. En désespoir de cause, il chassa ses derniers doutes et y rattacha son propre esprit, son cosmos s'enflammant pour tresser de nouveau ce réseau solide auquel Rachel pourrait se raccrocher lorsque Thétis lui laisserait le… contrôle.


La tension s'exacerba sur la corde solide bien que virtuelle qui reliait l'atlante au Sanctuaire. Ce qui n'était qu'un fil ténu s'était renforcé au fur et à mesure que là-bas, Andreas accomplissait sa mission. Mü, dont une trop grande part d'énergie était dédiée à ses compagnons, n'avait pas osé tenter de contacter le père des jumeaux, même s'il percevait les pensées et les efforts de celui-ci. Et l'inéluctabilité qu'il en retirait laissait un goût terriblement amer dans la gorge du Bélier.

Andreas avait finalement accepté, sans plus de tergiversation et ce, en dépit de l'issue funeste que l'atlante lui avait laissé entrevoir. Mü savait qu'il aurait mieux fait de s'abstenir à ce moment-là… Mais son étonnement avait été tel qu'il n'avait pu s'empêcher de demander au vieil homme ce qui motivait sa décision. Il n'avait écopé que d'un regard froid et sévère et de quelques mots, tout ce qu'il y avait de plus définitif. « Parce que je le dois. » Avait répondu Andreas avant de tourner les talons.

A présent, le Bélier savait et se prenait à regretter que le temps n'ait pas été plus généreux. Parce que c'était bien de temps dont les Antinaïkos auraient eu besoin pour retrouver un équilibre. Et peut-être pour apprendre à pardonner. Oh, nul doute que cela se produirait, très vite même, mais infiniment trop tard.

Alors que son corps commençait à donner des signes de faiblesse, que ses épaules se reployaient vers l'avant, et que son dos se courbait vers le sol, l'atlante serra les dents pour ne pas écouter son cœur saigner. Il savait ce que c'était de perdre un père. Shion l'avait élevé comme tel, lui, le dernier de sa race. Et Mü savait tout au fond de lui que l'ancien Pope l'avait aimé comme un fils, avec une tendresse banale, de celles qui animent les familles les plus ordinaires ; de ce sentiment que Shion lui avait offert, celui d'être un enfant normal, le Bélier ne le remercierait jamais assez. C'était Shion qui lui avait offert l'humanité, et un semblant d'appartenance à une espèce qui n'était pas la sienne. Quoi que le vieil atlante ait pu faire, il resterait toujours celui à qui il devait sa propre vie. A présent, deux êtres qui lui étaient chers, deux amis, allaient à leur tour perdre leur père. Et en dépit des mensonges, des rancunes, et des incompréhensions, Mü ne doutait pas une seule seconde que les jumeaux en conserveraient un terrible sentiment d'inachevé. Il espérait juste… qu'ils comprendraient. Comme lui avait compris au final le silence qu'Andreas lui avait opposé.

Au Sanctuaire, Grèce…

Les pensées du vieil homme se bousculaient dans sa tête, et devenaient de plus en plus incohérentes. Sa concentration elle-même se délitait doucement, au fur et à mesure que son propre corps nourrissait le cosmos dont il baignait les reliques. Ses cinq sens s'affaiblirent, la sensation de la présence d'Ethan à ses côtés se mua en un voile de plus en plus cotonneux, tandis que son regard plongeait dans l'obscurité, à peine entachée d'une pâle lueur dorée. La voix de l'adolescent devint murmure, puis silence. Ni sa peau parcheminée par les ans, ni, par la même occasion, ses entrailles, ne ressentirent bientôt plus la douce chaleur du cosmos. Il ouvrit la bouche pour dire un dernier mot à celui qui l'avait accompagné. "Merci", peut-être ? Ses lèvres entrouvertes se figèrent, dans ce qui ressemblait à un sourire. Et sa dernière inspiration eut le goût de la rédemption.

Ethan, la gorge nouée, s'approcha du corps, demeuré debout. Son aura continuait à pulser, à un rythme ralenti. Andreas était mort mais les dernières étincelles de son septième sens se manifestaient dans un ultime baroud d'honneur, comme pour permettre au vieil homme d'offrir tout ce dont il était capable, jusqu'à la dernière miette. Le haut de son visage avait disparu dans l'ombre, seul demeurait cette empreinte de sourire à laquelle l'adolescent ne put s'empêcher de répondre, des larmes plein les yeux.

Le chant cristallin derrière lui le fit se retourner. Elles attendaient, toujours, même si leur résonance s'accentuait de minute en minute. Rien ne semblait bouger, cependant l'apprenti ne pouvait se défendre d'une curieuse impression : celle que les cosmos des restes métalliques se dissociaient les uns des autres et se dotaient d'une vie propre. Et cette simple sensation leur conférait une illusion de vie. Se pouvait-il… ? Ce fut à cet instant qu'Ethan avisa le lien qui jaillissait du cosmos agonisant d'Andreas. Il n'y avait pas prêté attention plus tôt… A moins que ce ne fût sa propre perception qui s'était élevée de quelques crans ? Tout lui apparaissait soudain avec une clarté bien plus nette, tandis que sa propre aura s'enflait, prenant bientôt le pas sur celle de l'Antinaïkos. Il hésita. Ce fil épais et doré qui semblait se perdre sous les hauteurs de la voûte… Il devina qu'il avait un lien direct avec le processus en cours. Andreas avait beau lui avoir expliqué les raisons de son geste, il n'en restait pas moins que les détails techniques échappaient encore à l'adolescent. Mais quelque chose lui disait qu'il devait agir vite, sous peine de rendre inutile la mort du vieil homme. Alors, fermant les yeux, serrant les poings, il se concentra du mieux qu'il put pour distinguer clairement ce fil d'Ariane lumineux, et l'intégrer à son propre cosmos.

Mü eut un sursaut. Cet enfant n'allait tout de même pas… !

« Ne vous inquiétez pas ! Entendit-il soudain, effaré. Je peux y arriver… Il est mort, vous savez. » L'atlante se savait être le seul, pour l'heure, à demeurer encore en relation avec le Sanctuaire. Shaka avait sans nul doute deviné ce qu'il était en train de faire, quant à Dôkho, à présent tout à fait inconscient, il avait laissé échapper quelques réflexions donnant à penser au Bélier que le vieux chinois soupçonnait quelque chose. La disparition d'Andreas n'était pas encore en mesure d'altérer le jugement ou la concentration des jumeaux. Et il fallait que cette situation perdure, ce dont Mü commençait à douter, tant la vigueur de cet apprenti était impressionnante et surtout… très mal contenue.

Fort heureusement, celui-ci se tut, toute son attention dédiée à sa tâche. Ethan savait à qui il s'adressait, même s'il ne lui avait jamais parlé auparavant. Il devait se montrer à la hauteur, coûte que coûte. Après tout, il briguait une charge de chevalier d'or… Son inexpérience n'était pas une révélation pour lui, loin s'en fallait, et il doutait fort d'être réellement en mesure d'épater qui que ce soit, en l'état actuel des choses. Mais… Sa résolution se raffermit soudain lorsque, après quelques pas jusque sur l'estrade, il se planta pile au centre du demi-cercle, entre les urnes ouvertes de la Vierge et de la Balance, et s'ouvrit les veines.

Du cosmos et du sang… De chevalier d'or évidemment. Ce fichu cosmos que Mü n'avait pas voulu déployer quelques années plus tôt, n'avait pas voulu utiliser en faveur d'une cause en laquelle il croyait de moins en moins. Voilà ce qui avait manqué à ses innombrables expériences ratées. Du courage, mais surtout de la volonté. Le désir de sauver. Ce dernier l'avait effleuré, une fraction de seconde, avant de se racornir précipitamment, avec autant de vitesse que celle du feu qui avait dévoré la maison, puis le corps d'Anycia. Pour lui conserver la vie sauve, il aurait fallu qu'il brûle son énergie à un niveau supérieur à celui que la jeune femme avait déployé, dans une tentative désespérée d'éveiller l'armure d'or du Bélier. Mü en était capable. Mais il ne l'avait pas fait. Et aujourd'hui… Bon sang, il se serait volontiers chargé de cette besogne ! Mais il n'avait pas pu le faire avant de partir, la nécessité de conserver ses forces faisant loi. Et une fois de plus, c'était quelqu'un d'autre qui assumait les responsabilités qui étaient les siennes, depuis toujours. Un enfant qui, malgré son jeune âge, avait déjà compris toute l'importance de ce qu'il représentait, de ce qu'il était, et de ce qu'il pouvait offrir au monde en toute humilité.

« Vous vous sentez bien ? »

Mü, dont les paupières de plus en plus lourdes menaçaient de s'abaisser sur ses yeux brûlés par le souffle et la chaleur, eut un haut le corps :

« Tu… Tu me perçois ?

- C'est difficile, mais… Oui, Seigneur du Bélier. »

L'atlante n'y était strictement pour rien. Aussi demeura-t-il médusé devant les capacités décidément hors du commun de ce jeune homme. Ce dernier, en dépit de la vie et de l'énergie qu'il laissait couler hors de lui, parvenait en outre à déployer suffisamment ses sens pour toucher le Bélier à des milliers de kilomètres de là.

« Tu risques ta vie, tu sais.

- Je sais, mais… C'est pour sauver les vôtres n'est-ce pas ? »

Dôkho inconscient, Shura à la lisière de la mort… Aiolia, recroquevillé sur le sol qui se délitait sous lui, en proie à la douleur du feu qui recommençait à le dévorer, Angelo, hagard, les dents prêtes à se briser tant il les serrait pour ne pas prendre conscience des fractures qui l'incitaient à hurler sa souffrance, Milo et Camus, appuyés l'un sur l'autre, les yeux fermés et disparaissant derrière les voiles dorés de leurs cosmos poussés à leur paroxysme, Aldébaran, toujours solide, mais dont la silhouette massive s'abaissait graduellement tandis que sa masse, habituellement soutenue par son énergie, cédait doucement mais sûrement à l'attraction terrestre. Et enfin, Shaka, Aioros, Thétis… Saga… Kanon… Aucun de leurs corps ne résisterait à l'expansion finale, à celle qui engloberait tout, qui ferait basculer l'équilibre dans le sens souhaité par les hommes. Rachel moins que les autres, elle qui ne pouvait prétendre à cette dernière chance. Pour elle… Mü n'avait trouvé aucune solution.

« Oui… Ou du moins, essayer. » Concéda honnêtement l'atlante, pas certain cela dit qu'Ethan l'ait entendu. De fait, le jeune apprenti ne répondit pas, mais Mü eut le sentiment de le voir hocher la tête, avec une gravité qui s'accordait mal avec son âge.


Le sang coulait, et des rigoles écarlates s'étaient formées entre les tas d'armures détruites. Celles-ci se paraient de reflets carmin au fur et à mesure que le liquide chaud les recouvrait, et ces reflets s'avivaient à chaque fois qu'un soudain relent de vie les animait. Fasciné, Ethan sentait à peine l'engourdissement qui gagnait ses membres au fur et à mesure que son existence le fuyait ; il les détaillait, les unes après les autres, s'attendant presque à les voir se reconstituer, à l'identique de ce que les légendes faisaient d'elles : des œuvres d'art et de mort, façonnées par les dieux. Sa raison – et Mü, très loin – lui disaient pourtant que, non, cela n'était pas envisageable. Aussi n'avait-il pas la moindre idée de ce qui allait se passer lorsque… Lorsqu'il… Vacillant tout à coup, il prit une grande inspiration bruyante pour recouvrer son équilibre. Mais son regard demeurait trouble.

« Pousse-toi ! »

Une voix furieuse et indubitablement féminine lui fit se dévisser le cou. De l'entrée de la caverne, il vit apparaître une silhouette avançant à grand pas décidés qui, ni une, ni deux, grimpa sur l'estrade pour se camper à ses côtés et le bousculer.

« Comme si tu allais y arriver tout seul… Grommela Marine qui d'un geste vif, se trancha les deux avant-bras.

- Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous êtes malade !

- Pas autant que toi, sombre crétin !

- Mais… Mais…

- Mais, mais, mais ! Mais quoi ? »

Le cosmos de l'Aigle se déploya, auréolant la silhouette de la jeune femme d'une mince lueur argentée qui allait en s'élargissant sous les yeux d'un Ethan abasourdi, qui parvint néanmoins à bégayer :

« Et bien… Heu, c'est-à-dire… Il n'y a que… Que ceux qui disposent du septième sens qui… »

Andreas l'avait bien dit, dûment chapitré par Mü qui, dans un dernier sursaut de conscience, protesta devant l'intrusion de Marine depuis l'autre bout de la planète : le septième sens était absolument nécessaire pour éveiller les armures.

« Ah, c'est ça qui te gêne ? » Et le cosmos de la grecque de littéralement exploser dans la pièce creusée sous la roche, laquelle répercuta en l'amplifiant le fracas de la déflagration. Non, son aura n'était pas dorée. Mais, au détour d'une volute argentée se profilaient quelques particules lumineuses, tout à fait semblables à celles des chevaliers d'or.

« Le septième sens, je le possède, asséna-t-elle d'un ton rogue. Je ne dis pas que je m'en suis servie à bon escient, mais enfin… » Elle haussa les épaules : « C'est que j'ai un homme à ramener, moi. »

Devant l'air décidé de la jeune femme, sa présence… flamboyante, et sa voix qui ne semblait pas prêter le flanc à la discussion, Ethan ne put qu'opiner du chef, sans piper mot.

Avant de sombrer définitivement dans l'inconscience et permettre à son cosmos achever son travail, Mû laissa échapper une pensée incongrue dont il se demanderait plus tard si le Cancer l'avait perçue : « Angelo, j'espère que tu sais dans quoi tu t'engages… »


Thétis ne voyait plus rien, n'entendait plus rien et ne ressentait plus rien. Ou du moins rien qui n'ait le moindre rapport avec des sensations purement humaines. Mais son esprit, lequel avait supplanté la conscience de son enveloppe charnelle, regardait, horrifié et impuissant, la sphère monumentale et aveuglante qui se ruait sur elle à une vitesse incompréhensible. Elle se savait pourtant déjà au cœur de l'explosion imminente, à l'instar de ses compagnons. Mais l'impression était tenace : cela fonçait vers elle, à la fois à toute allure et à une lenteur suffisante pour qu'elle commence à réaliser ce qui l'attendait. Et ce que ça attendait d'elle. Mutable…

Rien ne serait achevé tant que la concentration ainsi générée de leurs énergies et de leurs âmes ne ferait pas l'objet d'un dernier coup de pouce. Celui qui les unirait à jamais – à jamais… - en une seule et même entité indivisible. L'unité élémentaire. Le rien qui avait donné naissance au tout. Ce même rien que les Portes s'évertuait à ériger en vérité absolue, en unique solution définitive. Le retour aux sources. La dissolution dans le néant. Et la renaissance de l'équilibre originel.

Thétis portait en elle cette connaissance depuis toujours mais celle-ci ne se révélait à elle qu'en cet instant, celui où sa nature profonde et son héritage séculaire allaient prendre le relais. En elle cohabitaient les deux seuls choix possibles : celui du monde ou celui des hommes. Et du premier découlait ce que nul n'avait encore envisagé jusqu'ici. Ils pouvaient être eux-mêmes à l'origine de leur propre destruction et de celle de l'humanité. Cette puissance… Une telle puissance, miroir parfait de ce dont la naissance du monde était issue, était l'exact pendant des Portes. A tel point que Celles-ci ne lui étaient pas étrangères. C'était tout l'inverse. Et Thétis, tout comme ses compagnons, mais sans doute bien plus qu'eux en cette seconde, portait en elle une parcelle de cette dualité. Et de ce qu'elle allait en faire dépendrait leur avenir à tous, un avenir qu'ils ne pouvaient concevoir que dans un monde qui demeurerait le leur.

Il lui fallait être forte. La moindre faiblesse, le moindre écart et elle ne changerait pas les choses. Elle ne modifierait rien. La concentration fantastique de leurs cosmos demeurerait alors vide de sens, vide de leurs espoirs, de leur humanité, de tout ce qui faisait qu'ils étaient sur le point de sacrifier leurs vies.

Ce qu'elle avait accumulé au cours de son encore trop courte existence, les rêves et les cauchemars des uns, les amours et les haines des autres, ses propres peines et ses propres joies, sa connaissance la plus intime de chacun de ses camarades et d'elle-même, se déversa dans son aura aux reflets de plus en plus bleutés avant d'aller se fondre dans la sphère sans limites qui s'apprêtait à l'englober. Ses bras tendus s'étaient écartés tandis qu'elle offrait à tous ses convictions et son espérance. Ses yeux s'étaient fermés. Elle lui donnerait vie. La leur. Celle qui résultait de leurs existences à tous, celle qui s'était nourrie de ce que chacun était au fond de lui-même. Elle n'était pas parfaite, songeait-elle sans en prendre conscience, alors que la lumière aveuglante, tant dans la réalité que dans le surmonde où la jeune femme se considérait, se muait en une teinte de nouveau dorée, animée de volutes paresseuses mais chatoyantes s'entremêlant avec une grâce qui lui fit oublier un instant la brûlure intense qui parcourait ses nerfs, qui enflait dans son ventre. Mais elle existait. Et elle leur appartenait. Un sourire naquit sur ses lèvres lorsqu'elle fut certaine que rien ne pouvait plus interférer avec cette plénitude. Toute particule de néant avait disparu, la dualité n'avait plus cours. Juste cette existence formidable qui unissait en une seule pulsation l'ensemble de leurs cœurs qui battaient à l'unisson. Elle avait réussi.

« NON ! Pas ça ! »

Quel était ce poids soudain contre sa poitrine, à la fois lourd et incroyablement chaud ? Au travers des brumes du surmonde, Thétis ne vit de prime abord qu'un océan d'un or lumineux qui ondulait contre son visage. Puis une voix qu'elle ressentit plutôt qu'elle n'entendit, résonna au creux de son corps :

« Je ne peux pas te laisser mourir… »

Shaka s'était interposé entre elle et l'impétuosité totalement libérée de la sphère d'énergie. L'indien s'était jeté entre ses bras tendus et, serré contre elle, son enveloppe psychique drapée dans des voiles immaculés, il offrait son dos au déferlement de puissance.

« Cela ne suffira peut-être pas… » Murmura-t-il encore. Et de fait, rien ne pouvait épargner aux Poissons les dernières exigences de leur tâche. Tout juste peut-être les amortir, diminuer leur pouvoir létal.

« … Mais j'ai promis…

- Shaka… ! »

Le cycle était parvenu à son terme, ainsi que le corps de la jeune femme en témoignait, tout entier dédié à la mutation ultime. La Vierge allait se consumer, immanquablement, s'il demeurait là, usant du pouvoir du sixième axe pour prendre à son compte une partie de la décharge cosmique. Son corps n'y résisterait pas. Il le savait, aussi bien qu'elle. Mais il ne bougea pas, sa projection immatérielle dressée en tant que rempart, sa chair déjà à demi effondrée dans les bras de la jeune femme, paralysée au sein de la destruction qui s'opérait autour d'eux dans un vacarme indescriptible.

« Par tous les dieux… »

La voix brisée de Thétis n'était plus qu'un souffle lorsqu'elle referma son étreinte sur l'indien et que de son corps recroquevillé sur lui, elle libéra le cosmos originel des douze chevaliers d'or.


Kanon eut l'impression d'être happé par un cyclone furieux lorsque l'or pur s'étendit et déferla sur leur groupe. La chaleur en était si intense que la dissolution des particules de roches, acérées et indubitablement coupantes qui fusaient de toutes parts, fut plus qu'une impression pour le cadet des jumeaux qui dut faire appel à ses forces demeurées encore intactes pour se maintenir debout, derrière Rachel, dont il enserrait fermement le haut des bras. La Dothrakis vacillait elle aussi, mais la force qui animait son corps, cette sensation de puissance ultime qui ne la quittait pas depuis le début du processus, lui conservait un équilibre précaire. Elle n'avait pas réintégré son enveloppe charnelle, à proprement parler. Son esprit, dégagé de toute entrave, se dispersait dans le surmonde et chacune de ses parts s'agrippait, les unes après les autres, au cosmos libéré. Et lorsque ce dernier cherchait à lui échapper, glissait entre ses doigts spirituels, elle s'agrippait sans même y réfléchir à la barrière énergétique que Kanon avait dressée à son intention.

L'existence unique de ce cosmos s'était concentrée dans le poignet de la jeune femme. L'or en fusion, qui peu à peu grignotait la chair grésillante jusqu'à recouvrir sa paume et son avant-bras, luisait par intermittence au même rythme que le cœur désincarné dont l'écho lourd et persistant commençait à supplanter le maelström sonore environnant. Bientôt ce fut au tour du corps de Rachel lui-même de s'agiter spasmodiquement, comme en transe, tandis qu'il se tendait par à-coups entre les mains de Kanon qui peinait de plus en plus à le maintenir. Parce que la force qui l'animait n'avait rien d'humain.

Ce que la Dothrakis était en train de faire, le cadet des Antinaïkos n'en avait pas la moindre idée et il doutait à vrai dire que qui ce fût en ait une. Même pas elle. Il ferma les yeux, inutiles de toute manière cinglés comme ils l'étaient par les mèches de cheveux – les siennes et celles de la jeune femme – malmenées par le souffle incoercible. Tout ce qu'il devait faire à présent, c'était abstraction. De la folie qui les environnait. Du bruit, du vent et de la fournaise qui mettaient son corps à rude épreuve. De la présence de chacun de ses compagnons qui s'amenuisait de minute en minute. De Thétis qui continuait à déverser son énergie dans l'ensemble, à l'instar des autres, et qui ne survivrait peut-être pas à l'explosion finale. De Rachel, de la femme qu'elle était, au profit de l'outil qu'elle constituait. De Saga, enfin, dont il percevait encore la force et la présence mais pour lequel il ne pouvait rien de plus que protéger celle qu'il aimait. De lui-même enfin, et de la place qu'il tenait, frustrante, et au final, sans doute inutile. Oui, décidément, beaucoup d'abstractions d'un seul coup, et pour un seul homme. Saga n'aurait jamais pu. Et il le savait.

« Pardonne-moi de t'infliger ça, mon frère… » La voix du Pope s'insinua dans les pensées de son cadet, pour y trouver un de ces échos si troublants qui les avaient accompagnés tout au long des années qu'ils avaient partagées. « Tu as toujours été le plus fort de nous deux… » Nulle amertume dans ces mots, juste une espèce d'admiration résignée teintée de tendresse. « Et tu as raison : je n'en aurais pas été capable.

- Saga… Quoi que tu t'apprêtes à faire… » La respiration de Kanon se bloqua dans sa gorge, laquelle laissa échapper un gémissement sourd qui n'avait rien à voir avec la souffrance physique qui allait crescendo. « … S'il te plaît, ne me laisse pas. Ne me laisse… plus jamais. »

Parce que je suis peut-être fort, mais sans toi, je n'existe pas. Et si tu devais… Il finit par ravaler sa salive, maladroitement. Il n'avait pas besoin d'exprimer cette pensée ; son jumeau l'avait déjà devinée. Parce qu'elle était sienne tout autant. Le Pope eut une hésitation, qui flotta entre eux, indécise. Il eut tant de mal à dissimuler sa surprise que Kanon laissa échapper un sourire triste dans le surmonde :

« Chacun cache ses faiblesses comme il peut, tu sais. » Leurs doigts s'effleurèrent, immatériels, à peine l'espace d'un instant, trop court, trop fugace, et déjà ils s'éloignaient de nouveau l'un de l'autre.

« Merci. » Crut entendre le cadet des jumeaux avant d'emporter avec lui l'image de la silhouette de son frère.


Aioros tenait encore debout. Il tanguait, vacillait, mais ses deux pieds ne quittaient pas le sol qui ondulait avec de plus en plus de violence. Les veines saillaient à ses tempes et à son cou, ses bras toujours tendus devant lui se recouvraient peu à peu d'un sang vermeil, déversant son énergie sans plus aucune retenue. Les cosmos de ceux qui l'entouraient s'entrechoquaient, dans ce qu'il percevait avec sa sensibilité si particulière, comme un ferraillement aigu et lancinant qui lui blessait les tympans. Il était sans doute le seul. Le seul à discerner au milieu de ce qui apparaissait à tous comme un ensemble indivisible, les infimes différences qui persistaient çà et là, les défauts à peine perceptibles mais pourtant bien réels dans l'apparente uniformité. Il manquait… Il manquait il ne savait quoi, mais les déséquilibres atomiques étaient trop patents à ses yeux pour que cette belle résonance ne bascule pas vers le chaos au moindre dérapage. Et lorsqu'il devina, plutôt que de les visualiser clairement, les mouvements de Saga à ses côtés, sa nuque se hérissa d'effroi.

Son avertissement pourtant hurlé à pleins poumons se perdit dans le tumulte tandis que le regard du Pope demeurait rivé sur Rachel, à quelques mètres de là, entre les Portes et leur groupe. Maintenant. Et malgré tous ses efforts, ce détachement qu'il avait lui-même initié au cours des heures précédentes, sa confiance dans son frère, il ne put retenir un cri de douleur bestiale lorsque le corps de la jeune femme disparut dans le brasier.


Kanon finit par rouvrir les yeux, avec une précaution à l'aune de sa certitude d'être parfaitement mort. Et eut le souffle coupé. Le vacarme, les tourbillons, la fournaise, tout avait disparu. Un rapide coup d'œil hésitant autour de lui, lui apprit cependant qu'il ne se trouvait pas, non plus, dans le surmonde. Cet espace immaculé et cotonneux, au-dessus et au-dessous de lui… Et la conscience qu'il avait de son corps qui se détendait imperceptiblement le lui confirmait. Il finit par se rendre compte qu'il maintenait toujours Rachel par les épaules et, devant le calme qui régnait autour d'eux, il finit par la lâcher, sans toutefois baisser totalement les bras. Principe de précaution… Il était tout à fait illogique qu'ils soient sortis de l'enfer. Ils s'y trouvaient d'ailleurs toujours, il en aurait mis sa main à couper. Mais ce sentiment de calme absolu était si fort, si… réel ! Il finit par abandonner l'idée de percer la blancheur environnante du regard, et reporta son attention sur Rachel.

Elle n'avait pas bougé. Toujours aussi immobile et absente qu'un instant plus tôt, le visage plongé dans l'ombre, rien ne laissait à penser qu'elle eut la moindre conscience du changement.

« Nous sommes… au centre de Tout. »

Kanon sursauta. C'était la voix de la jeune femme et pourtant… Elle était démultipliée, superposée, à la fois lointaine et proche, vibrante et étouffée et provenait… de toutes les directions à la fois. Un accent métallique la déformait curieusement et les vibrations que ce son si étrange produisait, raidissaient les membres du cadet des jumeaux. Il l'entendait tout en ayant l'impression qu'elle provenait de l'intérieur de son propre corps et ce fut soudain comme si des centaines de voix se mêlaient les unes aux autres, masculines et féminines :

« Le Tout qui s'équilibre. Le Tout qui s'annule. Le Commencement et la Fin. La Vie et la Mort. »

Non, définitivement, ce n'était pas Rachel qui s'adressait ainsi à lui, comme elle aurait pu ne s'adresser à personne en particulier. Une parcelle de la Dothrakis s'y trouvait certes mêlée, mais elle n'était qu'un élément parmi d'autres. L'œil du cyclone : cette simple définition aurait suffi à un Kanon qui pour l'heure, n'entrevoyait comme plausible que cette simple explication. Et si c'était effectivement le cas… Ses yeux se plissèrent tandis qu'une fois encore il tentait de comprendre la nature exacte de ce qui l'entourait.

Tout n'était pas aussi parfait que sa première impression avait pu le lui laisser croire. Ce qui de prime abord donnait le sentiment d'une immobilité absolue ne l'était pas tant que ça : le cosmos unique résultant de la combinaison des auras des XII – puisque c'était bien de cela qu'il s'agissait, il le ressentait à défaut de l'appréhender clairement – tournoyait autour d'eux à la vitesse de la lumière. L'instant présent se chevauchait avec le passé et le futur, si vite que le temps semblait s'être arrêté. Et si le cadet des jumeaux s'en apercevait, c'était purement par chance. La saisie à la volée d'un élément, d'un détail infime qui le reliait à tel ou tel autre de ses compagnons. La différentiation demeurait indubitablement présente mais à un niveau si atomique qu'en temps normal, il ne s'en serait pas rendu compte. Or, le moment était tout sauf normal.

Un frisson d'anticipation malsaine le glaça lorsqu'il parvint à accrocher la présence de son frère. Elle se mêlait pourtant aux autres sans autre distinction, mais il ne parvenait plus à s'en détacher. Jusqu'à l'isoler mentalement. Et le cosmos de son frère tournait, tournait et tournait encore, inlassablement, grignotant à chaque nanoseconde un peu plus de son énergie vitale. Kanon avait beau savoir qu'il en était exactement de même pour tous ses camarades, il demeurait obnubilé par la course désespérée de Saga.

Il va mourir.

Cette idée creusait lentement mais sûrement un sillon incandescent dans ses pensées, lequel finit par s'élargir tel un gouffre brûlant et méphitique. Au point de perturber suffisamment sa concentration pour qu'il ne se rende pas compte que, devant lui, le corps de Rachel s'effaçait petit à petit.

Ce fut lorsqu'une main gigantesque se saisit de son propre cosmos pour le broyer, qu'il fut arraché à la contemplation impuissante de l'essence élémentaire de son jumeau. Souffle aspiré, muscles écrasés, os émiettés, il se vit rejeté avec une violence inouïe loin de la jeune femme… Ou de ce qui en restait. Ses paupières brûlantes maintenues péniblement ouvertes sur ses yeux asséchés, il distingua, à la place de la Dothrakis, un réseau complexe constitué de nœuds et de fils dorés, pulsant à un rythme effréné qui paraissait s'attacher à rattraper la course du cosmos unique. Cette arborescence improbable trouvait ses limites dans les contours du corps à présent totalement disparu de la jeune femme. Y circulait, sans début ni fin, un fluide de même couleur, aussi lumineux que le soleil. Une liqueur inlassablement nourrie par l'aura essentielle qui persistait à tournoyer et au cœur de laquelle l'esprit de la Dothrakis s'était rattaché. A cet instant, la traction sur le corps de Kanon s'accentua un peu plus, si tant était que cela fût possible. Elle… Elle… Il ouvrit la bouche pour hurler, mais le son resta coincé au fond de sa gorge.

Depuis que les jumeaux avaient interverti leurs places, Rachel avait agi avec Kanon, comme elle l'avait fait avec Saga : en s'appuyant sur son cosmos pour soutenir sa propre dépense d'énergie lorsque chaque axe avait dû user de sa puissance. Qu'elle en fasse de même au moment où elle concentrait les douze cosmos dans son propre corps, pour affiner leur mise en résonance et surtout en parachever l'unicité, impliquait un investissement plus important de la part du cadet Antinaïkos et celui-ci s'y était préparé. Mais à présent… Elle ne s'agrippait plus seulement à la solidité de l'aura de Kanon ; non, elle se l'appropriait. Ce qui avait été toujours partie intégrante du Gémeau, un élément aussi nécessaire à son existence que l'air qu'il respirait, était en train de le fuir, contre sa propre volonté. Son cosmos se détachait de lui, attiré par une force à laquelle il lui était impossible de résister. Comme si… Comme s'il s'évertuait à rejoindre ses semblables, là, à présent rassemblés dans ce qui avait été le corps d'une femme. Il ne pouvait pas… Il n'osait pas y croire ! La conscience de la Dothrakis s'était certes fondue dans un Tout si gigantesque qu'il lui était impensable de la contacter, mais il fallait, forcément, qu'elle ait conservé encore un minimum de lien avec la réalité. Elle savait. Il n'y avait pas d'autre alternative, elle devait savoir ! Savoir… qu'elle s'apprêtait à le tuer.


Cela faisait de nombreuses minutes que les Portes avaient disparu du champ de vision des XII. Coincés dans la fureur cosmique qu'ils avaient eux-mêmes déclenchée, aux prises avec les modifications incessantes des natures atomiques, leurs corps traversés en continu par les arcs électriques et bousculés d'un champ magnétique à l'autre, aucun d'entre eux n'était en mesure de Les apercevoir et encore moins de chercher à le faire. Quand bien même ils savaient que leurs chances d'en réchapper se réduisaient de seconde en seconde, leur nature profonde – et donc humaine – avait de la suite dans les idées. Survivre. Ou du moins essayer. Et pour cela, repousser au-delà de leurs pensées tout ce qui n'était pas en rapport direct avec l'atteinte de cet objectif si compliqué en apparence.

Il ne reçut aucun appel. N'entrevit aucun signal. Pourtant, comme mû par un réflexe ne lui appartenant pas, Saga fit un pas en arrière, puis un autre, s'éloignant insensiblement du cœur du cosmos. Il aperçut bien Aioros lui hurler quelque chose mais, bien que devinant qu'il s'agissait d'un avertissement, il n'en eut cure. Ce qui le repoussait hors du cercle était bien plus impérieux. Mais au-delà… Il se dévissa lentement le cou, tout en continuant à reculer. Elles étaient toujours là. Il était… quoi : à peine à cinq mètres d'Elles ? La dernière fois qu'il s'en était trouvé aussi proche, Elles venaient d'apparaître. Elles ne pouvaient alors pas se réclamer d'un tel gigantisme, d'une telle hauteur, d'un tel… poids. Celui que le Pope portait sur ses épaules depuis des années s'accentua brutalement tant il eut l'impression subite et féroce de n'être rien face à Elles. Un insecte ou pire encore.

Il cessa de reculer, pour se tourner et lever la tête vers Elles. Derrière, le feu, le fracas, la lumière, la puissance, la vie. Devant… L'ombre, l'obscurité, la nuit, le silence, la lourdeur, la mort. Et entre les deux… Lui.

Le Sagittaire tendit une main inutile vers Saga, mais ses doigts retombèrent, loin, bien loin du bras du Pope lequel disparut hors du brasier. L'espace d'une seconde, il demeura pétrifié. Cette fois, c'était la fin. Un des XII venait de quitter le cercle, déjà son énergie s'amenuisait, le déséquilibre allait être immanquablement provoqué et tous seraient… Le cosmos d'Aioros lui-même parut vouloir faire écho au désespoir soudain de son propriétaire en menaçant de se recroqueviller lorsqu'une aspiration brusque s'en vint le tirailler, et le grec avec. De surprise, il faillit se laisser tromper : mais non, ce n'était pas Saga qui revenait. Kanon venait d'être catapulté au cœur du chaos.

Son cosmos tout du moins. Son corps, lui, gisait à demi désarticulé sur le sol fendu de toutes parts. Les yeux verts qui s'ouvrirent péniblement rassurèrent le Sagittaire, mais pas assez longtemps cependant :

« Rachel… Où est-elle ? »

Le cadet des jumeaux parvint à lever une main, qui demeura figée un instant avant de balayer la fournaise, impuissante, et de retomber mollement. Il n'en avait pas la moindre idée. Une flambée d'angoisse et de chagrin menaça de consumer les tripes d'Aioros, avant qu'il ne se raisonne in extremis : si elle était… morte, il l'aurait su. Or son cosmos était toujours présent. Même si ses lueurs platine avaient été absorbées depuis belle lurette dans le maelström furieux, il le percevait, planant au-dessus et autour d'eux. Et il était empreint de l'existence pleine et entière de la jeune femme.

Le choc des fréquences identiques lui fit poser un genou à terre. Portant son poing à son cœur, comme pour l'arracher de sa poitrine, le Pope réprima un cri de souffrance lorsque son cosmos se superposa exactement à celui de son frère. Cet instant infime durant lequel leurs deux énergies s'entrechoquèrent, impliquant leurs existences simultanées au même endroit, au même moment, suffit à le désincarner, tout comme son jumeau. Il ressentit sa terreur, sa vie et sa mort simultanées, tout comme les siennes, ces perceptions s'entrecroisant si parfaitement qu'il perdit jusqu'à son identité. Ce n'était pas – pas tout à fait – la première fois qu'ils l'expérimentaient, tous les deux. Cet échange entier, jusqu'à ne plus savoir où commence l'un et où s'arrête l'autre, dans un cycle infini qui n'aurait jamais voulu – jamais dû ? – s'arrêter… Mais une telle violence impérieuse n'était pas de leur fait.

« Il est temps.

- Rachel ? » Le Pope avait un doute. Se relevant avec difficulté, le moment passé se muant déjà en un souvenir aussi troublant que pénible, il reporta son attention sur les Portes. « Où es-tu ? »

Il n'obtint aucune réponse. Etait-ce seulement elle qui venait de s'adresser à lui ? Il n'avait pas reconnu sa voix. A peine sa présence. Devant lui, les Portes demeuraient immobiles. Encore et toujours absolument inertes. Pourtant… En dépit de la nuit, le Pope savait. Son propre cosmos le lui répétait, le lui serinait sans relâche. L'échéance était arrivée. Tout en lui, dans son corps et dans son esprit, s'agitait, s'échauffait, sans tenir compte de sa propre volonté. Comme pour s'organiser en prévision de l'inéluctable.

Au Sanctuaire, Grèce, 8h45 du matin, heure locale…

« Regardez ! Là-bas ! »

Une gamine d'une douzaine d'années venait de tendre le bras et pointait d'un index tremblant l'île du Sanctuaire, à quelques miles des embarcations, regroupées les unes à côté des autres. Tous les bateaux disponibles avaient été réquisitionnés sur ordre de Marine et, tant bien que mal, tous s'y étaient tassés. Tous sauf Andreas Antinaïkos, le chevalier de l'Aigle et un apprenti du nom d'Ethan.

Jane, qui avait pris le relais des opérations d'évacuation, suite à la décision soudaine et inattendue de Marine de demeurer sur l'île, suivit le doigt tendu avec des yeux emplis d'appréhension. Et elle ne put réprimer une exclamation stupéfaite.

La lueur dorée qui jaillissait vers le ciel depuis le Palais à demi écroulé, et tout au long de la faille creusée par le tremblement de terre jusqu'au temple du Taureau, venait de se démultiplier soudainement. Douze raies lumineuses et rectilignes avaient surgi au cœur du Domaine Sacré pour s'élancer vers l'azur, dépourvu du moindre nuage. Une vibration, ténue du fait de l'éloignement mais bien réelle, résonna dans les poitrines de chacun des exilés, de la plus humble servante jusqu'aux chevaliers d'argent, ceux qui étaient sur le point d'hériter de la charge du Sanctuaire. Surplombant les plus hautes falaises, le sommet de l'horloge dépassait, une unique flammèche bleutée y flottant encore : celle des Poissons. Et, malgré l'absence du moindre souffle d'air, elle se tordait un peu plus à chaque minute.

« Mais enfin… Qu'est-ce qui se passe ?... » Laissa échapper l'américaine, désarçonnée. Elle percevait de nouveau ce "chant" étrange et comme la première fois, il semblait provenir de ses entrailles. Il était plus fort cependant.

« Par tous les dieux… » Souffla une vieille femme à ses côtés. Lorsque Jane se tourna vers elle, ce fut pour contempler son visage tout à coup extatique, tourné vers le ciel, les yeux largement agrandis et un sourire bienheureux plaqué sur ses lèvres.

« C'est impossible… » Entendit-elle encore, un peu plus loin, derrière elle, en ce qui devint bientôt une litanie dûment répétée par chacun des membres du Sanctuaire présents sur le bateau qui tanguait doucement. « Impossible… Merveilleux… Incroyable… » Mais que voyaient-ils donc, hormis ces rayons lumineux ?

Elle finit par reporter le regard sur l'île, et le fixer sur ce phénomène étrange. Ce fut alors qu'elle commença à comprendre. Une sphère encore plus brillante que l'or le long duquel elle glissait, s'élevait sur chacun de ces piliers dorés, lentement. Toutes les douze progressaient à la même vitesse, dans un ensemble impeccable. Elle furent bientôt au sommet, ou plus exactement à la limite de la perception visuelle de la jeune femme. Plusieurs exclamations ponctuèrent alors leur regroupement soudain, lequel généra ce que Jane n'eut pas d'autre choix que de comparer à un second soleil, plus petit, mais tout aussi aveuglant que celui qui se dressait depuis quelques heures au-dessus de leurs têtes. Eblouie, elle détourna les yeux… et lorsqu'elle les ramena sur le Sanctuaire, ce… soleil avait disparu.

Site des Portes, 23h50, heure locale…

Rien ne parvenait plus du Sanctuaire au chevalier du Bélier. Impuissant à contacter Marine et Ethan, il se sentit obligé de s'en remettre au mince espoir qu'ils avaient survécu. Il le fallait, pour que ce qui leur fonçait dessus à la vitesse de la lumière ne soit pas complètement vain.

Les mots qu'il n'avait cessé de psalmodier n'avaient plus aucun sens pour lui, tant son esprit était épuisé, à l'image de son corps à présent couché sur le flanc. Il continuait pourtant, grâce au souffle qui s'exhalait de plus en plus difficilement de ses lèvres craquelées. Elles trouveraient leur chemin, très certainement, mais il devait être sûr… Il n'y avait plus que lui qui pouvait… Lui seul…

Thétis sentit le dernier lien qui la retenait à Rachel céder dans un claquement violent. Lorsque le cosmos ultime s'était arraché d'elle, la faisant sombrer dans une bienheureuse inconscience, c'était à la Dothrakis qu'elle l'avait destiné. Parce que c'était ainsi que les choses devaient être. De fait, seul son septième sens lui avait permis, de façon tout à fait inconsciente, de continuer à percevoir la jeune femme, tandis qu'elle drainait dans son corps les énergies ainsi agrégées. Ce que Kanon avait vu, Thétis l'avait ressenti, grâce à l'écho permanent de ses camarades qui pulsait au creux de son esprit. Mais à présent…

L'énergie monstrueuse reflua tout à coup dans le dos de Saga qui fit volte-face, les yeux dilatés. Il la vit se rétracter, se condenser avec une puissance telle que l'espace d'une seconde il crut la voir s'écrouler sur elle-même. Devant lui se reproduisait à une échelle ridiculement petite l'instant de la création originelle. Et sans qu'il eût besoin de la voir, il sut que Rachel se situait pile au cœur du big-bang. La Dothrakis concentrait le cosmos pur au sein de son propre corps. Pêle-mêle, une cascade d'images le heurta : l'or autour du poignet, le sang du tatouage, les paroles empreintes de lassitude et de désespoir de Nathan, l'inflexibilité de son propre père, les avertissements de Shion… Mais aussi les visages de ses pairs, leurs existences plus ou moins paisibles, leurs sentiments… Les siens, également.

Peur, angoisse, solitude, folie, chagrin, colère, amour et haine déferlèrent sur lui tandis qu'il sentait la présence de Rachel s'enfler, encore et encore, englobant jusqu'au cosmos sans limite. Elle le faisait sien, il ne transitait plus seulement par elle, non, elle se l'appropriait, le manipulait, le modifiait, le changeait, l'amenait à cet état parfait qu'il devait atteindre, celui de l'étincelle de départ, indifférenciée, celle des origines. Etait-ce cela qu'elle avait prévu de réaliser ? Ou n'était-elle plus finalement qu'une enveloppe sans âme, un outil, une voie de passage rendue obligatoire par des siècles d'héritage, par la volonté d'une unique divinité ?

La lie de l'amertume s'en vint brûler la gorge du Pope. Allons, rien ne pouvait contrer le Destin, le grand, celui qui recouvrait les destinées individuelles dont ils avaient tous cru, lui le premier, pouvoir manipuler les chemins pour les plier à leur volonté. On les avait laissés jouer dans leur coin, durant leur existence si courte au regard du Tout, mais à présent, ils n'avaient plus la main. Ils ne l'avaient jamais eue. Il allait faire ce qu'il devait. Pas parce qu'il le voulait, mais parce que c'était son devoir, ce pour quoi il était né, et ce pour quoi il allait succomber. Seul le résultat importerait. Et ce dernier, il le connaissait déjà. De toute manière… A quoi bon ? A quoi bon demeurer, si c'était pour être seul ? Mieux valait… Oui, mieux valait en finir. Au plus vite. Trop de souffrances autour de lui. Trop de douleurs qui le fouettaient plus qu'elles ne l'avaient jamais fait jusqu'ici. Il était le Pope. Il était responsable.

Certains d'entre eux s'agitèrent dans leur inconscience, mais sans reprendre pied dans la réalité, leurs corps le leur interdisant. Le cosmos que chacun n'avait cessé de déployer flottait encore autour d'eux, misérables restes de ce que leur septième sens leur avait permis de consumer jusqu'à la dernière étincelle. A peine si les moins atteints eurent conscience de cette brutale contraction cosmique ; Camus parvint à relever la tête quelques secondes pour voir une sphère d'un blanc parfait tournoyer sur elle-même, centrée sur ce qu'il devinait être un corps humain, les silhouettes de ses compagnons baignées par cette lueur d'une pureté absolue. A tâtons, il tendit le bras et ses doigts accrochèrent des boucles bleues emmêlées et poussiéreuses, étalées à même le sol. Il serra le poing avant de s'évanouir de nouveau.

De nouveau, cette voix à la fois si semblable à celle de Rachel, et si différente, résonna sous le crâne du Pope :

« Je suis avec toi.

- Qui ? Qui est avec moi ? »

Encore une absence de réponse. Il aurait aimé croire que c'était elle, mais… Il avait plutôt l'impression qu'un groupe entier s'adressait à lui. Un groupe dont elle faisait sans doute partie, mais ce n'était pas à… à eux qu'il voulait parler !

« Tu vas devoir résister lorsqu'il sera tien. » Le conseil, donné d'une voix atone, empoissa ses pensées et il réprima un frisson. Jusque là, rien de nouveau, il avait bien compris qu'il ne pourrait s'opposer aux Portes qu'avec le concours de ses compagnons. Et donc de cette énergie encore contractée dans son dos.

- Et eux ? Finit-il par demander. Qu'est ce qui va leur arriver ? »

L'absence de retour valait pour l'unique réponse possible. Un non de désespoir et de colère faillit jaillir de ses lèvres serrées pour aller heurter, frapper ces maudites Portes qui allaient tout lui enlever, à lui qui avait eu tant de mal à reconstruire un monde aimé. Mais il demeura coincé, là, par ce qui ressemblait à un sanglot.

« Saga… » Il eut l'impression d'être effleuré, non pas en un endroit précis, mais sur l'ensemble de son corps, comme environné par une présence immatérielle et pourtant incroyablement tangible. Et cette voix… Un murmure dans un souffle échappé et empressé qui était celui de Rachel.

« Je ne te quitte pas.

- Où… Où es-tu, bon sang ?

- … Là, ici. Enfin… je crois. » Etait-ce de la peur qu'il décelait sous ses mots ? A moins que ce fût la sienne propre, qu'il sentait grimper et s'agripper à lui, le paralysant un peu plus chaque seconde.

« Je ne te vois plus !Cria-t-il, désespéré. Tu ne peux pas… Tu ne peux pas être… ! »

Oh par tous les dieux, juste une minute de réalité, juste un instant pour être sûr qu'elle n'était pas morte, qu'il y avait un corps en vie au milieu de cet enfer ! Mais il ne ressentit que regrets et mélancolie lorsqu'elle répondit, pénétrant de nouveau ses pensées :

« Je ne sais pas. Saga… Promets-moi que quoi qu'il se passe "derrière", tu reviendras.

- Pourquoi ? Pourquoi… faire ? » Il n'avait pu empêcher l'amertume d'aigrir la question à laquelle il avait déjà opposé une réponse. Sa réponse. Sans ses compagnons, sans son jumeau, sans elle… A quoi bon ?

« Parce que… Parce que rien n'est encore définitif. Je te parle, je suis là, à tes côtés, tout comme eux le sont.

- Ils meurent. Tu… Tu meurs. Finit-il par répondre, dans un effort surhumain. Je ne veux pas… » Qu'est-ce qu'il ne voulait pas ? Une contradiction soudaine le fit hésiter. Et le reflet du visage de Rachel, qu'il s'était figuré mentalement, esquissa un sourire :

« Ta volonté… Elle a toujours été ta force, non ? »

Un premier coup. Sourd. Profond. Quelques secondes, puis un autre. Et encore un autre. Bientôt un sifflement ou plutôt non, une stridulation, aigue, aiguisée qui vrilla les nerfs du Pope, tandis que les battements puissants s'y superposaient, faisant germer un écho puissant dans ses entrailles. Malgré lui, il leva de nouveau les yeux vers Elles, vers les arabesques embrasées dont la luminescence s'était brutalement accentuée. Cette dernière pulsait au même rythme que ce "cœur" qui venait de se mettre en branle.

Saga sentit la présence de Rachel refluer hors de lui, laissant derrière elle un vide glacé. Et le froid s'accentua lorsque l'interstice apparut. Incroyablement ténu, à la limite du perceptible, mais bel et bien réel. Une fine ligne verticale et aveuglante qui s'élargissait peu à peu, au moment même où le sol se mit à frissonner. Les battants des Portes s'entrouvraient.

Dès l'instant où le cosmos originel se contracta sur lui-même, Aioros perdit la notion de sa propre existence. Ce fut violent, soudain, et il fut précipité vers le sol avec une brutalité telle qu'il y demeura plaqué, sans pouvoir se relever et surtout sans même avoir conscience de sa position pour le moins inconfortable. S'il crut une fraction de seconde être en mesure de rattraper son individualité, il se trompait : tour à tour, il fut Angelo, Mü, Aldébaran, et chacun de ses camarades, successivement et parfois tous en même temps. Etait-il le seul à cumuler ainsi les vies et les esprits de leur groupe ? Il ne pouvait rien en savoir. Il n'y avait qu'une unique certitude : aucun ne survivrait à l'explosion imminente.

Le septième sens de Shaka ne l'avait jamais trompé jusque là, et à présent débarrassé du parasitage des six autres, la Vierge décodait l'avenir proche avec une limpidité résignée. La logique en était implacable. Et son enveloppe charnelle, déjà passablement endommagée par le contrecoup de la libération de Thétis, ne résisterait pas une fraction de seconde à ce qui allait suivre. Ni la sienne, ni celles de ses compagnons.

« Je ne pourrai pas tenir ma promesse, Kanon… » Laissa-t-il échapper une dernière fois vers le cadet des Antinaïkos, lequel ne répondit pas. Lequel ne pouvait plus répondre, dissocié de son propre corps comme il l'était.

Shaka, ou plutôt son esprit, balaya les brumes du surmonde pour apercevoir chacun de ses camarades. Ils étaient tous là, plus ou moins présents psychiquement, à quelques pas les uns des autres. Thétis se tenait juste à côté de lui, mais ne le regardait pas. Droite, le regard rivé au loin vers un repère que, lui, l'indien, ne voyait pas, elle paraissait attendre, sereine. Sans un mot, il posa une main translucide sur son épaule, avant de se tourner vers Mü. Le Bélier, inconscient dans la réalité, croisa son regard. Tous deux s'étaient visiblement raccrochés au même niveau de conscience et s'y maintenaient. La Vierge eut la surprise de constater que la fine silhouette de l'Atlante demeurait auréolée d'une mince lueur dorée aux reflets pourpres. En dépit du cosmos qu'il avait consumé, Mü demeurait encore suffisamment alerte pour délivrer ses dernières réserves. Mais celles-ci n'étaient pas destinées à leur conscience collective.

« Mü ?

- Rappelle-toi ce que je t'ai raconté. Il y a cinq cents ans… » Le regard mauve du Bélier était illuminé en profondeur, animé de l'intérieur par une flamme à la couleur étrange. Shaka secoua la tête, lentement, comme s'il n'était pas tout à fait certain de ce qu'il s'apprêtait à répondre :

« Tu me l'as dit toi-même : il s'est passé trop de temps, et tu n'as pas réussi. Tu as aussi dit que cette mémoire avait été perdue, que…

- Oui, celle de mon peuple. La mienne. Ma volonté aussi… sans doute. Mais… » L'atlante eut un sourire épuisé. « … J'avais oublié que nous n'étions pas seuls à décider. »

Cette sphère étrange qu'il avait cru déceler l'espace d'un instant, juste avant que… A la fois incongrue mais étrangement familière… Les yeux clairs de l'indien s'agrandirent de stupéfaction :

« Tu crois qu'elles…

- Elles arrivent. »

Base américaine, 23h55, heure locale…

L'impact tellurique qui fut enregistré cette nuit-là au droit des canyons de l'Utah et du Colorado confirma la nécessité de conserver l'échelle de Richter… ouverte. Une telle magnitude aurait dû générer un cataclysme à des centaines de kilomètres à la ronde, mais de façon tout à fait inexplicable, l'onde de choc demeura concentrée autour de l'épicentre, comme si la puissance gigantesque enregistrée s'était déployée uniquement à la verticale au mépris des règles de la physique.

Cela dit, à l'échelle du site, la proximité immédiate de l'épicentre ne l'était pas assez pour épargner la base militaire numéro un.

La dalle de béton, d'une épaisseur plus que respectable, eut un soubresaut si violent qu'elle projeta au sol le groupe de militaires réfugiés à l'autre bout de la salle, Corman le premier dont la tête heurta durement le coin d'une table. A peine eut-il le temps de voir ses "invités" indésirables se déployer dans la pièce et surtout conserver inexplicablement leur équilibre. Le choc n'avait pas été assez brutal ceci dit, et le soulagement de s'évanouir lui fut refusé. Tant bien que mal, et en dépit du tangage du plancher, le général parvint à se redresser sur un coude avant de promener un regard paniqué autour de lui. Il ne s'agissait pas uniquement du sol. Les murs eux-mêmes donnaient l'impression de vaciller sur leur base, quant au plafond, il se lézardait à toute allure malgré les dizaines de mètres de couverture rocheuse qui le surplombaient.

« Ne bougez pas. » L'ordre tomba sèchement d'en haut et, relevant les yeux, Corman se rendit compte que son interlocuteur mystérieux se tenait tout à côté de lui, et le surplombait, les bras tendus vers le plafond.

- Qu'est-ce que vous… » Une nouvelle secousse l'empêcha d'achever sa question et plusieurs secondes passèrent avant que l'autre ne profite d'un instant de répit pour répondre :

« Restez dans le périmètre… Quoi qu'il arrive.

- Mais… »

Les premiers blocs de béton commencèrent à dégringoler au moment même où les deux autres hommes achevaient de traîner sur le sol les autres militaires en vue de les regrouper au centre de la salle. Corman, dans un réflexe inutile, avait plaqué ses mains sur le sommet de son crâne et ce qui ressemblait fort à un cri d'effroi incontrôlable lui échappa quand il aperçut un pan du plafond piquer droit sur lui… avant de le voir s'arrêter net deux mètres au-dessus de lui et rebondir vers un coin éloigné de la pièce.

« Ça va tenir ? Demanda celui des étrangers qui, quelques minutes plus tôt, maintenait entre ses mains la visualisation des événements extérieurs.

- Il faudra bien, maugréa l'autre entre ses dents. Vu la tournure que ça prend, nous n'avons pas le choix. »

De ce qui se déroulait exactement autour de lui, Corman n'en avait pas la moindre idée. A l'instar de ses subordonnés et de ces… hommes, il avait assisté, impuissant, à l'hécatombe. Il les avait vus choir, les uns après les autres, il les avait entendus crier, il avait lu le désespoir et la frustration sur leurs visages. Et à présent, il était lui-même sur le point de succomber bêtement sous une avalanche de gravats. Quel idiot, vraiment… Il s'était targué de pouvoir être d'une quelconque utilité à ces gens qui avaient décidé de risquer leurs vies pour les sauver tous. S'ils survivaient… Qui sait ? Peut-être seraient-ce eux qui allaient lui porter secours ? Le sourire désabusé sur le point de lui échapper disparut aussi sec, tandis que quelques blocs supplémentaires s'abattaient au-dessus d'eux, avant d'être déviés par ce qu'il ne pouvait voir, mais qui lui apparaissait comme redoutablement efficace. Pour le moment. Et puis… Si eux-mêmes, réfugiés sous terre tels des rats apeurés encaissaient si brutalement les conséquences de ce qui se déroulait en surface… Qu'en était-il des gens du Sanctuaire ? La mâchoire de Corman se contracta, et il ferma les yeux. Il préférait ne pas y penser.

Devant les Portes, Minuit…

Ils ne furent pas nombreux ceux qui virent – ou plutôt devinèrent – l'onde de choc fondre sur eux à la vitesse de la lumière. Même la déflagration, dantesque, qui ébranla le sol, la roche, jusqu'à l'atmosphère elle-même laquelle prit l'espace d'une seconde une curieuse consistance presque solide, ne parvint pas à sortir les uns et les autres de leur inconscience, voire du coma dans lequel ils étaient tombés.

Un souffle, un grondement sourd provint des tréfonds de la terre, aussi bref que le jaillissement brutal d'une gerbe aveuglante. Celle-ci, haute et droite, transperça la nuit, la déchira tel un voile de soie, pour la remplacer par la pure et incroyablement claire lumière du jour. Celle de l'astre solaire. Celui-ci brillait à minuit, recouvrant tout et tous d'une lueur crue et brûlante, soulignant avec dureté les contours des silhouettes informes et immobiles, sur le point d'être pulvérisées.

Ceux qui n'avaient pas la chance d'être trop faibles pour ne rien ressentir laissèrent échapper une clameur de souffrance lorsqu'ils furent soulevés du sol, lorsque leurs corps, grotesquement déformés, étirés, repliés, se creusèrent sous l'impact, lorsque les larmes de leurs yeux furent vaporisées, lorsque leurs âmes, enfin, voulurent s'arracher à cette enveloppe charnelle sur le point de retourner vers l'absence.

Le crissement stoppa net. Celui du glissement des Portes en train de s'ouvrir. Les battants résistèrent, encore, encore un peu, avant de s'immobiliser sur la roche arasée par la déflagration, dont le choc venait de Les percuter de plein fouet.

« Maintenant ! » La voix de Rachel claqua, et la présence que le Pope avait sentit se glisser derrière lui à l'instant même de l'explosion, se déplaça. D'à peine quelques millimètres… Et un hurlement lui déchira la gorge. Sous l'effet du souffle, sa colonne vertébrale adopta un angle des plus aigus, son cou s'étira démesurément vers l'arrière, ses épaules et ses genoux vrillèrent sur eux-mêmes, et ses entrailles… Du feu, inextinguible, les avait remplacées. La brûlure remonta jusqu'à son crâne et cette fois… Cette fois-ci… La dernière chose qu'il vit fut l'Ouverture. Un mètre, un simple mètre d'obscurité et de néant. De mort.


Rouge. C'est ce qui frappe dès lors qu'on pose les yeux sur ce paysage. Lorsque les paupières se Saga se relèvent, il visualise un monde qu'il ne connaît pas. Un monde… inversé ? Non… Sa tête est lourde lorsqu'il parvient enfin à trouver la force de basculer sur le ventre.

« Où suis-je ? »

Nul ne lui répond. Plus de voix familière, même plus le sentiment de ne pas avoir été seul. Il a beau se concentrer, il… Non, il ne sait plus, subitement, s'il est possible, qu'à un moment ou un endroit donné, il puisse exister quelque chose qui lui ressemble.

Mais bon sang… que… Jamais son crâne ne lui a fait un tel effet. Il a l'impression que sa tête va quitter ses épaules si ça continue. Ses mains se lèvent jusqu'à ses tempes, pour rencontrer du métal. Un métal sur lequel le bout des ses doigts reste collé, bien que leur propriétaire ne soit pas en mesure de savoir s'il est glacé ou incandescent. Grimaçant de douleur, il laisse ses paumes aller rejoindre à leur tour ce qui lui enserre le crâne et il tire, vers le haut. Contre toute attente, cela ne résiste pas.

Une déferlante, d'un seul coup. Les autres, ses semblables, son frère, Rachel… Ce qu'il est. Je suis Saga, je suis le Pope, je suis… Ce qu'il tient entre ses mains, c'est le casque de l'armure des Gémeaux. Ce casque qu'il a déjà saisi une fois, qu'il a lâché, qui l'a regardé, qui l'a accusé. Il le contemple, stupidement, tandis qu'il prend conscience d'une douleur à la base de son cou, qui se diffuse bientôt dans tout son corps. Sa main droite glisse sous l'artefact en or, ses doigts en saisissent les arêtes aigues, sa main gauche, elle, se porte à son front. Intact. Sa tête est indemne, tout comme ses membres qu'il meut avec précaution. Pourtant, l'explosion… Il ne devrait plus être en vie. Mais l'est-il, en réalité ?

Une réminiscence soudaine l'incite à faire volte-face. Et une angoisse désespérée le submerge. Derrière lui, autour de lui… Il n'y a rien. Ou plutôt rien d'autre que cette lande désolée et brunâtre écrasée par un … ciel ? Oui, un ciel sanguin, dont l'uniformité n'est altérée que par des nuées avinées et obscures. Elles ont disparu. Il est entré dans cet espace mais ne peut plus en sortir.

Il prend une profonde inspiration, laquelle laisse sur sa langue un goût métallique. Et en dépit de sa saveur des plus désagréables, il est presque soulagé de la reconnaître. Celle du sang. Une sensation familière qui lui permet de faire un pas, puis un autre, sur ce sol calciné. Ses pieds – nus comme il peut le constater – s'enfoncent dans une substance pulvérulente et grisâtre, dont il peine à s'extraire tandis qu'il avance. Des cendres. Quoi qu'il y ait eu en cet endroit… Tout a été consumé. Devant lui s'étendent à des kilomètres à la ronde de basses collines, répliques exactes les unes des autres, sans le moindre repère vers lequel se diriger. Aucun ? Non, il lui semble entendre une rumeur lointaine et informe qui pourtant ne lui est pas tout à fait étrangère. Celle d'une bataille. Sans pouvoir les distinguer avec netteté, il devine au loin des éclairs, des lueurs parfois dorées, parfois non, qui s'entrechoquent avec violence. Une dernière fois, il balaye l'horizon autour de lui. Il n'a pas vraiment le choix.

Tout en progressant, il tâche de remettre de l'ordre dans ses idées. Il Les a traversées. Lui qui n'avait pas d'idée précise du rôle qu'il avait à jouer ne s'en étonne finalement pas outre mesure. Les propos du Bélier résonnent encore dans sa tête : la clé. Les Gémeaux sont la clé du solstice d'été. Le casque qu'il transporte à présent sous son bras – la possibilité de l'abandonner derrière lui ne l'a même pas effleuré – atteste de cette vérité. Mais… N'est-il pas trop tard ? Il Les a vues s'ouvrir. Seul le cosmos… Ses traits se chiffonnent subitement lorsqu'il les revoit, ses compagnons, son jumeau, lorsqu'il retrouve tout à coup la sensation de leurs présences confondues en une seule et unique énergie, celle qui l'a submergé. Son dernier souvenir… C'est celui-là. Où sont-ils à présent ? Où est Rachel ? Il les a laissés… Un peu de sang s'écoule à la commissure de ses lèvres qu'il mord férocement. Il pourrait bien être dans cet endroit depuis des heures qu'il serait incapable de s'en rendre compte. Un automatisme profondément ancré dans son cosmos le pousse à tenter de visualiser la trame de l'espace-temps qui l'environne. Qui sait ? Peut-être pourra-t-il ainsi en apprendre un peu plus sur ce lieu ?

Il se retrouve tout à coup à peine à quelques mètres du conflit en cours qui lui sert de repère. S'il n'a rien vu de la réalité qu'il connaît, la sienne, les quelques dimensions qu'il a réussi à entrevoir lui ont permis d'accélérer le mouvement. Il n'en retient que leurs ressemblances troublantes lorsque il franchit le sommet d'une dernière colline.

« Qu'est-ce que… ? »

Sous ses yeux se dresse le Sanctuaire, ou ce qu'il en reste. Ce ne sont plus que ruines fumantes, doriennes arasées jusqu'à la base, temples irrémédiablement détruits. Et encore et toujours cette poussière épaisse dans laquelle il s'enfonce plus que jamais. Comme attiré par le sol, il baisse la tête. Cette sensation chaude et poisseuse… Des rigoles carmines se sont formées entre ses orteils et le liquide baigne sa peau. Il patauge dans une mare de sang.

Son poing se serre et ses dents grincent les unes contre les autres lorsqu'il reporte son attention sur la scène qui se déroule à quelques dizaines de mètres de là. Des êtres humains sont en train de combattre, les uns contre les autres. Il n'entrevoit d'abord que des silhouettes imprécises qui s'agitent, il entend un brouhaha de voix, de cris, de provocations, de souffrances… Tant bien que mal, il avance encore, nonobstant son propre dégoût, et les bruits de succion qui accompagnent chacun des pas qu'il arrache au sol. Sans pouvoir se l'expliquer, il éprouve un besoin irrépressible de savoir qui se bat, dans ce décor si familier.

« Non… » Il laisse échapper un souffle étranglé. « … Non ! » Ça y est, il vient de reconnaître… Ce doit être une erreur. C'en est forcément une, parce qu'il n'est pas possible que… Mais lorsqu'un rire éclate juste à côté de lui, un rire à gorge déployée, rauque, bestial, avide… fou, un rire qu'il n'aurait jamais osé reconnaître auparavant, il comprend que l'horreur est bien réelle.

« C'est beau n'est-ce pas ? » La moquerie lancée sur un ton cruel lui fait l'effet d'un coup de massue. « Allons, dis-le ! Regarde… Tout ce que tu as toujours souhaité ! »

Saga pivote lentement vers sa gauche. L'autre le regarde, la tête légèrement penchée de côté, un air gouailleur plaqué sur le visage. Ses lèvres s'étirent en un mince sourire, découvrant des dents rougies, écho d'un regard dont le blanc a entièrement disparu sous un voile écarlate. Il secoue alors la tête, comme amusé. Et ce sont des mèches d'un gris fumé qui se répandent sur ses épaules.

« Je vais finir par croire que tu ne me reconnais pas… Dois-je me… vexer ? » La note est dangereusement basse tout à coup.

Le Pope fait un pas en arrière, les yeux dilatés. Cet homme, en face de lui… Il tourne la tête en tous sens mais ce sont les combats qui emplissent son champ visuel, leurs combats, les éclats des armures qui rutilent inexplicablement sous ce ciel totalement dépourvu d'astre lumineux, les coups échangés à une vitesse hallucinante, les arcanes meurtriers lancés à bout portant. Et l'autre qui tout en ne le quittant pas des yeux, semble dans le même temps surveiller les affrontements, un rictus de satisfaction déformant ses traits acérés. Une autre dimension… ! Ce ne peut être que…

« Tss, tss… Comme c'est facile, laisse tomber son vis-à-vis avec commisération. Tu ne devrais pas douter : je suis toi.

- Non ! » Cette fois, Saga recula franchement, un bras tendu devant lui comme pour repousser cette vision insoutenable. « Ce n'est pas mon monde !

- Vraiment ? Et pourtant… » L'autre Pope, drapé dans de lourds tissus sombres et dont le cou est orné d'un riche pectoral, balaye la scène d'un geste : « Il s'agit bien là d'un de tes mondes. Tu ne le reconnais pas ?... Tu en es bien sûr ? »

Le bras de Saga est soudain emprisonné dans une poigne qu'il connaît bien, puisqu'il s'agit de la sienne. Et de fait, il sait qu'il ne peut pas lutter. Parce que cela reviendrait… Il secoue la tête, de nouveau, mais cela n'empêche pas son double de le traîner jusqu'au champ de bataille, de le coller à quelques centimètres de l'un des combattants :

« Et là, c'est plus clair ? »

Le Pope ne cherche même pas à se débattre, tant il est atrocement fasciné. Celui qu'il observe ne le voit pas, ne sent pas sa présence. C'est comme s'il le contemplait de très loin, tout en étant tout contre lui. Angelo. C'est Angelo qui se tient là et qui affronte Aiolia. Aussi incongru que cela puisse paraître, le corps des deux hommes est protégé par une armure en or, particulièrement couvrante. Les piques acérées qui ornent la tête du Cancer auraient dû griffer le visage de Saga mais elles ne font que le traverser, sans le blesser. Ce qui se passe, là, juste sous ses yeux… est un événement échappé du temps et de l'espace. Il aurait pu croire à une illusion – surtout avec celui qui continue à le maintenir fermement – mais… mais c'est impossible. Parce que le masque que porte ce Cancer-là sur son visage… Le Pope le reconnaît sans la moindre difficulté. Il l'a déjà vu. Une empreinte indélébile de colère, de frustration, de férocité et de haine, celle qu'Angelo a arborée des années durant, celle qui lui a dérobé la réalité, longtemps, peut-être… trop ?

Et juste là… Un peu plus loin, c'est Shaka. Qui combat contre Mü. Les yeux de la Vierge sont fermés, et la marque de sa divinité est bien présente sur son front lisse et hautain. Le Pope n'entend rien de ce qu'ils se disent, mais il lui semble que les deux hommes sont issus de deux mondes différents, en dépit de tout ce qui les unit, et que l'un d'entre eux… se trompe. Eux aussi combattent en armure. Et eux aussi… donnent l'impression de vouloir s'entretuer.

Cette certitude ramène son attention vers le Lion en qui il décèle un sentiment familier. Cette colère rentrée, cette sensation d'injustice que le grec porte tel un étendard… Saga est persuadé qu'elle a disparu, pourtant. Il s'en serait rendu compte dans le cas contraire… Non ? Non, ce n'est pas le Aiolia que tu connais… Tu es en train de te laisser piéger ! Par qui, c'est une question qu'il n'ose pas se poser lorsqu'il fouille la scène du regard à la recherche du Sagittaire.

« Tu as déjà oublié ? » De nouveau ce ricanement railleur tout contre son oreille. « Mais c'est toi qui l'as tué… »

Cette fois, Saga repousse sa Némésis avec suffisamment de violence pour qu'il se décroche de lui.

« Ça suffit ! Gronde-t-il. Tout ceci… n'est jamais arrivé. Et n'arrivera jamais !

- Faux. Encore et toujours faux. Vraiment, quelle facilité à se persuader de demi vérités… Je ne me connaissais pas ce talent. A moins que… ce ne soit une tare ? »

Un cri d'agonie transperce le voile transparent qui sépare les deux Saga du conflit et celui qui est auréolé du bleu de sa chevelure sursaute : c'est la voix de Milo.

« Ah, enfin !... J'ai bien cru que cet incapable de Camus n'allait jamais en venir à bout. Et il a fallu qu'il l'étrangle pour ça… Bon ! » Et l'autre de s'avancer tout en se frottant les mains de contentement. « Cette fois, on en a terminé. De toute manière… Le reste du monde ne nous a pas attendu, nous nous devons de l'honorer, n'est-ce pas ? » Saga, paralysé, dédaigne l'invite du geste qui se tend vers lui. C'est un cauchemar… Un horrible cauchemar, par pitié, que quelqu'un me sorte de là…

« Quoi ? Tu ne veux pas contempler le destin grandiose qui sera le tien ? S'étonne son double grisonnant. Tu as réussi, tu ne le vois donc pas ? A présent, tu es seul, le seul maître à bord. Le maître… du monde. »

Le paysage se modifie alors, très sensiblement. Le Sanctuaire s'étiole pour laisser la place… à une mappemonde curieusement en relief. Elle est trop grande pour que qui que ce soit puisse y distinguer le moindre détail et pourtant Saga voit se déployer sous ses yeux effarés les principales métropoles de la planète, en proie aux flammes et à la destruction, toutes sans la moindre exception.

« Dans quoi crois-tu donc marcher depuis tout à l'heure… ? » Un bref hoquet ironique échappe à l'autre Pope. « Vraiment, quel travail admirable, tu ne trouves pas ? »

Cela ne s'est jamais passé, jamais. L'aîné des jumeaux – des vrais – est en train de réfléchir à toute allure. Il ne peut pas nier que celui qui se dresse en face de lui… est bien lui, justement. Quoi que ce dernier en dise d'ailleurs, il doit forcément se trouver dans une dimension parallèle. Et ce n'est pas parce que ça se produit, là, ici et maintenant, que cela peut avoir la moindre influence sur son monde à lui. De plus, dans son univers, il y a son frère. Et ici… Il a beau chercher, pas trace de Kanon à l'horizon. Et rien que cette certitude confirme que…

« Oups, j'avais oublié ce… détail. » Bon sang, il lit dans mes pensées !... Cette réflexion consternée fait évidemment sourire celui qu'elle concerne. « Pour parachever notre œuvre, il va falloir se débarrasser du gêneur. Ça ne va pas être facile… Il est plus fort que nous, tu sais ? Si tu ne me crois pas, regarde. »

Un autre lui ! Oh… L'espace vient d'être plié, sur ordre de l'autre Pope. Kanon – parce qu'il s'agit bien de lui – se profile au détour d'une circonvolution spatiale, son visage parfaitement identique à celui de Saga… mais déformé par la cupidité et l'ambition. En ce sens, ce Kanon ressemble bien plus à… l'autre. Cette fois, c'est sûr, je suis vraiment seul… Cette constatation porte en elle les germes de toutes les contradictions, mais Saga est bien trop sous le choc pour en prendre conscience. Et les mots que son double crachote dans son cou ne sont pas pour le rassurer :

« Remarque, on peut comprendre. Le jeter en prison n'a pas été la meilleure idée que nous ayons eue… Le tuer aurait constitué une option bien plus définitive. Mais… Tout le monde fait des erreurs, n'est-ce pas ? »

Mon frère ne m'aurait jamais laissé, mon frère ne m'aurait jamais laissé, mon frère ne m'aurait jamais… La litanie perdure et s'enfle jusqu'à recouvrir les mots perfides qui s'insinuent dans son cerveau. Mais si, après tout, il n'est pas revenu…

- Parce que je ne suis pas allé le chercher !...

- S'il t'aimait, n'aurait-il pas pu prendre l'initiative ?...

- Je lui avais fait du mal…

- Et lui ? Ne t'en a-t-il pas fait en restant loin de toi, en te laissant tout seul, en cessant d'être là, pour toi, en toi ?...

- Il le fallait, il fallait que ça cesse…

- N'est-ce pas plutôt parce que tu ne voulais pas qu'il te fasse de l'ombre…

- Non…

- … Comme il l'a toujours fait ? Le pouvoir a été tien, entièrement tien pendant des années, tu as failli réussir !

- Ce n'est pas ce que je voulais…

- Oh si, oh que si et d'ailleurs… Regarde-les, encore une fois ! Tu les reconnais, n'est-ce pas… Ce sont bien eux, non ? Eux… Comme ils sont tout au fond d'eux-mêmes.

- Ils ne sont pas ces gens-là !

- Tu mens ! Tu mens et tu le sais ! Ils sont ce que tu as fait d'eux !

- Jamais !

- Oh, pardon… Ils étaient déjà ainsi, tu n'as fait que les… utiliser.

- Ça SUFFIT ! »

Ce n'est pas une dimension. Les genoux de Saga vacillent et il se laisse tomber dans les cendres imbibées de sang. Cela n'est peut-être jamais arrivé… Mais cela aurait pu arriver. Le vaste champ des "possibles". Il baisse la tête, abattu. Devant lui, à demi enfoncé dans la poussière, le casque des Gémeaux le regarde. Comme la première fois. Le visage qui lui fait face porte un rictus redoutablement semblable à celui de son double qui le jauge avec mépris. Quant aux yeux métalliques, ils luisent de ce reflet rougeâtre et malsain, qu'il a eu l'occasion d'observer à plusieurs reprises dans le miroir, tout au long de sa vie d'adulte. Il aurait mauvaise grâce à refuser de voir l'évidence. Ces hommes là-bas, sont indubitablement ceux qu'il connaît. Ce ne sont pas quelques différences mineures – ce terme lui donne envie de se gifler – comme la mort d'Aioros, ou à l'inverse la survie d'Aphrodite qu'il voit là-bas, en train de planter une rose dans la nuque d'Aldébaran, qui vont changer quoi que ce soit. Cette… violence, cette fureur qui les anime, tous, sa propre ambition qui l'a dévoré et qui le dévore encore dans cet autre "possible", tout cela est atrocement réel.

« Et ça… » Reprend l'autre toujours aussi méprisant tout en appelant de nouveau d'un geste désinvolte la carte du monde qui s'en vient se planter sous le visage baissé de Saga. « … N'est que la résultante de ça. » Cette fois, c'est le Sanctuaire en cours de destruction qui se démultiplie, non par jeu de miroirs mais suivant un schéma de bourgeonnement ; il y en a bientôt des centaines, puis des milliers, loin, près, une fractale qui jamais ne cesse, reproduisant à l'infini les errements de l'âme humaine.

« Ils n'ont fait que prendre exemple. L'humanité calque son attitude sur celle de ceux qui la dirigent. Nous sommes le maître et ils sont nos dignes élèves. Et puis, très franchement… » Un petit rire suffisant s'en vient ponctuer la démonstration, insuffisant cependant à tirer Saga de son hébétement. « … Si ce n'est pas nous, d'autres s'en chargeront. On ne peut pas lutter contre sa nature profonde. La nôtre, la leur… Celles des hommes. Nul besoin de puissance pour satisfaire sa propre volonté.

- Saga, relève-toi ! »

L'ordre est si impérieux, si… évident que l'interpellé se redresse tel un ressort, bien malgré lui. Ce qui vient de le traverser ne lui appartient pas. Cela se situe au-dessus, bien loin au-dessus de lui. Un mouvement de surprise, doublé d'un juron, témoigne de la volte-face soudaine de son double. Devant Saga se dresse une femme inconnue, à la longue chevelure auburn, drapée dans un voile immaculé recouvert de place en place par des éléments en or. Elle est plus petite que lui, pourtant elle lui semble gigantesque. Et de son regard pers, elle le dévisage.

« N'écoute pas ses mensonges ! Ordonne-t-elle encore tout en capturant son attention. N'écoute pas tes mensonges ! Rien n'est inéluctable… »

Saga se rend alors compte qu'elle tient dans sa main droite une longue hampe sombre dont le sommet s'orne d'un cercle doré, comme animé d'un cosmos indépendant.

« Toute médaille possède son revers, toute situation son contraire. Cela aussi s'est produit. »

Et les multiples de l'espace de se contracter pour se racornir, avant de laisser la place à un autre Sanctuaire. Un autre ? Saga ne peut y croire tout à fait. C'est la même scène qui se reproduit, sauf que… Les issues des combats s'inversent, tout à coup. Et d'autres, des adolescents - des… gamins ! - se jettent dans la bataille, risquent leurs vies, la perdent, le sang et les larmes se mettent à couler jusqu'à ce que, subitement, le ciel sanguin se déchire de part en part, laissant apparaître un bleu d'une pureté limpide et… un soleil.

« Tu n'existes plus ! Hurle l'autre Pope. Tu n'as plus aucun pouvoir ! Nous n'avons pas besoin de toi, plus personne ici bas ne croit en toi ! »

Les cris de son double résonnent à la perfection sous le crâne de Saga. Ce sont les siens. L'écho de ses convictions, de ses certitudes d'être maître de son existence, d'être un humain avant toute chose, d'être partie intégrante du monde dans lequel il vit, dans lequel il a toute liberté d'action. Lui non plus ne croit pas en cette apparition. Elle devient translucide… Sans toutefois se dissiper tout à fait. Une résolution ferme anime son visage aux traits grecs et racés.

« Tu as sans doute raison, laisse-t-elle tomber d'une voix triste et résignée. Cela fait longtemps que l'humanité ne fait plus appel à moi car elle est enfin devenue adulte. Mais… » Athéna se retourne vers Saga qui la contemple, hagard. « … Elle n'est pas à l'abri du doute. La seule chose qui peut l'aider dans de tels moments est l'espoir. C'est cela qui l'animait déjà il y a plus de deux mille ans, lorsqu'elle a sollicité mon aide. J'avais déjà compris, à l'époque, qu'elle s'affranchirait bientôt. Et elle ne m'a jamais déçue. Saga… Tu es à sa hauteur. Tu fais partie d'elle… »

La déesse lève alors son sceptre, avant de tendre son bras et de lancer de toutes ses forces vers l'autre Pope. Le non ! qu'il hurle à pleins poumons n'empêche pas l'arme de transpercer son torse, puis de se ficher dans son cœur. Celui de l'aîné des jumeaux cesse alors de battre, au même instant, et, suffoqué, il s'abat sur le sol, les doigts crispés sur sa poitrine dont il a l'impression qu'elle va exploser.

« … Comme elle fait partie de toi. »

Athéna a baissé les yeux pour le regarder. Il halète, son souffle lui manque, la douleur est insoutenable. S'il n'est pas déjà mort dans sa propre réalité, nul doute que c'est ce qui l'attend, ici et maintenant. Péniblement, il se dévisse le cou pour la regarder. Il a envie de lui dire, non, de lui affirmer qu'il ne croit pas en elle, qu'il n'y a jamais cru quoi qu'on ait pu lui raconter comme légendes diverses et variées, qu'il ne croit qu'en lui et en lui seul, et en son frère, et en Rachel et en ses camarades, ses compagnons, les amis qui sont chers à son cœur… Il la voit alors sourire. Un sourire large et chaleureux, un sourire qui lui donne soudain envie de pleurer.

Un battement de cœur se superpose au sien, inaudible d'abord, avant de s'enfler dans sa poitrine puis dans sa tête. Lorsqu'il relève cette dernière, c'est pour se rendre compte qu'Athéna a disparu. Autour de lui, les combats continuent, toujours les mêmes, mais il ne les entend ni ne les voit plus. Non, tout ce qu'il l'intéresse pour l'heure, c'est cette puissance tranquille qu'il sent descendre en lui, qui se superpose avec une exactitude parfaite sur celle qui l'a déserté. Kanon ? Il n'obtient aucune réponse ; c'est pourtant bien son frère dont il perçoit la présence par toutes les fibres de son corps. Cette sensation-là, il la reconnaîtrait entre mille. Alors qu'il se demande par quel miracle son jumeau a réussi à l'atteindre en ce lieu, il se rend compte avec stupéfaction que cette certitude, il la puise au creux de ses entrailles et qu'il ne s'agit pas seulement de son frère. Comment et pourquoi, il ne saurait l'expliquer, mais tous et toutes sont là, avec lui. Rachel aussi. Surtout elle, car il a l'impression que c'est elle qui les tient réunis dans ses bras, pour qu'ils puissent se tenir à ses côtés. Il se demande si en se retournant… Non, ça serait idiot. Et de sourire en se demandant si cette pensée est la sienne, ou celle de Kanon.

Il tend ses bras devant lui ; ses mains ne tremblent plus. A bien y regarder, elles ont acquis une consistance différente, tout en demeurant ce qu'elles ont toujours été. Le bout des ses doigts vibrent de la présence de son cadet. Lorsqu'il les pose sur le casque, celui-ci émet une lueur brève, mais qui n'a plus rien à voir avec l'aura malsaine de tantôt. D'ailleurs – il ne l'a pas retouché pourtant – le visage qu'il lui oppose est l'autre, un peu triste, mais tellement plus "vrai"… Il n'a plus besoin de réfléchir, aussi l'enfile-t-il sur sa tête. Dualité… Le cosmos des Gémeaux se déploie dans la plaine désolée, d'un or pur, qui grandit, et grandit encore jusqu'à recouvrir plusieurs kilomètres à la ronde. Il enfle, se détord, se détend et brille. Bientôt les sombres nuées sont repoussées et la cendre s'élève sous l'effet de la chaleur de plus en plus forte. Elles se dispersent et sous ses pieds, Saga a la surprise de voir poindre un vert tendre, lequel se répand le long des traînées de cosmos.

Oui, les Portes condamnent l'humanité à ne vivre que selon ce qu'elle a de plus mauvais en elle, pour qu'elle s'autodétruise. Non pas que ces penchants néfastes puissent être annihilés ; mais pour être contrôlés, ils doivent être éprouvés. On ne combat bien que ce qu'on connaît. La Terre elle-même ne se laisse pas dominer par les hommes, tout simplement parce qu'elle leur a donné naissance. Parce que malgré tout le mal qu'ils peuvent lui faire, malgré toute la domination qu'ils se croient en droit d'exercer sur elle, ils savent. Ils savent que sans elle, ils ne sont rien. En cela les Portes détiennent une vérité. Mais ce n'est pas la vérité. L'humanité porte en elle sa chance. Celle d'intégrer ce qu'elle a de meilleur au côté de ce qu'elle a de pire. Celle de s'améliorer. Celle de vivre. Celle… d'espérer.

Ce monde ne sera pas celui des prochaines générations. La course du soleil a beau s'infléchir, et se diriger lentement vers des heures sombres, elle finit toujours par se redresser. Ce ne sera pas cette fois-ci qu'elle sombrera définitivement.

L'absence de vie se heurte à la lumière pleine et entière du cosmos des Gémeaux, nourri de celui des douze élémentaires. La nuit et l'obscurité se figent. Le temps commence à se compresser tandis que la multitude infinie des dimensions, des passés et des avenirs les superpose les uns aux autres. Entre les bras écartés de Saga, les univers se concentrent. Une telle puissance… Lui-même n'ose croire à ce qu'il est en train d'accomplir. Jamais auparavant, il n'a maîtrisé autant d'espace-temps grâce à sa seule énergie. Seule ? Vraiment ? La vibration s'accentue dans ses membres, son sang dans ses veines accélère encore un peu plus. A l'intérieur de son propre corps… Deux êtres se fondent soudain l'un dans l'autre. Si le Pope peut juguler les mondes, les superposer avec une facilité aussi déroutante, s'il parvient à les plier à sa volonté alors que jusqu'ici, il n'a fait que se servir d'eux dans les limites qu'ils daignent lui octroyer… c'est à son jumeau qu'il le doit. Ce double, ce reflet à la fois parfait et troublant qui vient de le rejoindre en cet ultime instant, présent malgré ce qui a failli – ce qui aurait pu – les séparer, les tuer à petit feu. Kanon l'a-il quitté ne serait-ce qu'une seule seconde en réalité ? Si cela avait été le cas…J'en serais mort. Et surtout… Le Pope reporte son attention sur ses bras dont les muscles saillent, grotesques, sous les veines dilatées. Hallucination dûe à l'effort ou non, il a soudain la certitude de les voir se dédoubler, encore et encore. Et sa peau constellée de sueur et de sang se recouvre d'or.

Et eux. Il les sent, tous, lui accorder sans aucune réserve la moindre parcelle de leur cosmos, avec une confiance absolue. Il voit le monde, les mondes, leurs existences et leurs disparitions, le tout défilant à une allure folle dans son esprit, mais avec une clarté incroyablement nette. Il a accès à la Connaissance. Le plus grand des pouvoirs. Un tremblement le prend ; de fatigue, d'épuisement, mais aussi… de peur. Une crainte révérencielle qui lui ramène en mémoire le visage de celle dont la volonté si forte et la confiance si pleine l'ont ému, et l'ont sauvé de la folie. Ce savoir qu'il est en train d'acquérir, elle le possède. Elle l'a toujours possédé. Il est en train de devenir… son égal ? Trop séduisante tout à coup, cette idée l'effraie et il s'évertue à la chasser tandis que son corps faiblit quand soudain, une poussée ferme et rassurante l'aide à se redresser. Il n'y a personne d'autre pourtant… Cela vient de l'intérieur de lui. Ses pairs, mais aussi Rachel. Elle n'a pas menti ; elle ne l'a pas quitté, elle non plus. Et c'est dans ses voiles de Dothrakis qu'elle se matérialise dans son esprit, tout auréolée de son ascendance, sa voix se superposant une fois de plus à celles de ses prédécesseurs, jusqu'à s'accorder avec celle de Bias Dothrakis, premier du nom :

« Les dieux… n'ont existé, et n'existent que pour palier les peurs de l'humanité. Ce que l'homme n'ose affronter en lui-même, il le réserve aux Dieux. Mais quelques-uns ont accepté de prendre à leur compte ce qu'ils sont, de le regarder en face, et de l'assumer. Il n'y a guère de différences entre les dieux et les hommes. A vrai dire… Il n'y en a aucune. Ce que tu sais, tu l'as toujours su. Fais-en bon usage… Saga… » La voix de la jeune femme redevient distincte, unique, et une infinie tendresse la teint lorsqu'elle murmure : « Nous avons besoin de toi… J'ai besoin de toi. N'oublie pas… Tu as promis de rester avec moi, dans ce monde. Dans notre monde… »

Alors les mains de Saga se rapprochent lentement l'une de l'autre, regroupant, enserrant l'infini pour le condenser. L'idée que son corps ne peut résister à une telle pression ne l'effleure pas ; il a compris, à présent que la cuirasse lumineuse des Gémeaux recouvre chacun de ses membres. Elle n'est pas tangible. Il voit sa propre peau à travers ses lignes pures et géométriques. Immatérielle elle est… mais aussi incroyablement solide.

La clé du monde et des temps… Entre ses mains, elle palpite d'énergie. L'objet irradie d'un halo platine, lequel s'enroule autour des arabesques, des creux et des courbes complexes et improbables qui le constituent. A vrai dire, cela ne ressemble pas vraiment à une clé, mais dans l'esprit du Pope, c'est ainsi qu'elle se présente, qu'elle se nomme, la définition qu'elle porte en elle depuis l'aube de l'univers. Née de rien, elle s'est nourrie du Tout, de la succession immuable des cycles et des saisons, de l'ouverture vers la vie et de la fermeture de la mort, elle est celle qui, avec sa jumelle, a lié et délié les époques et les existences. Elles sont deux… Le cœur de Saga fait un bond dans sa poitrine quand il comprend qu'à un autre niveau de conscience, son frère détient l'autre, celle qui là-bas, très loin de cet endroit, résonne avec celle qu'il tient à présent contre lui. Ce monde… Ce monde est celui qui ne doit pas vivre. Celui qui ne doit pas voir le jour se lever sur son horizon obscur. Celui qui doit être enfermé, à jamais. Son pouvoir est incommensurable, et le Pope le détient entre ses mains. De sa volonté dépendent les accès et les voies sans issue. Et à présent que la clé s'offre à lui, qu'elle se met à sa disposition, il sait pourquoi. Pourquoi elle est venue jusqu'à lui, témoignage du chemin parcouru, par lui et par les siens. Il n'en existe pas d'autre. Et ils – eux, mais aussi et surtout tous ceux et toutes celles qu'ils ont toujours eu pour mission de protéger – comprennent qu'ils l'ont méritée, avec une humilité respectueuse.

Il est temps de sceller leur destin.

Et lorsqu'il la vrille dans le sol à ses pieds, dans un geste unique et décidé, mu par une force inimaginable, tout ce qu'il a vu, senti, goûté, entendu et touché au cours des dernières minutes le submerge, reflue dans son corps, dans son esprit, brûlant ses nerfs, fondant ses muscles, le faisant disparaître d'un monde qui lui-même n'est déjà plus.

Base américaine, 01h00, heure locale…

L'obscurité était la plus complète. Non pas à cause de l'absence d'électricité – laquelle s'était carapatée depuis belle lurette dès que les secousses avaient commencé – mais bien parce qu'ils étaient ensevelis sous des montagnes de gravats. Ensevelis… mais vivants. Du moins ce fut la conviction qu'acquit Corman, alors qu'il tâtait ses bras, son visage et ses jambes avec précaution. A l'aveuglette, il tendit une main vers la gauche et ses doigts accrochèrent un tissu rêche qui lui échappa aussi sec.

« C'est terminé. » Entendit-il de l'autre côté. C'était la voix du chef de ses invités.

« Dans quel sens ? Demanda le Général, d'une voix un peu hésitante.

- On va le savoir tout de suite. Baissez la tête. »

A peine Corman se fut-il plié à cette sèche injonction qu'un puissant cône lumineux jaillit au-dessus d'eux, pulvérisant les blocs de béton puis la roche amoncelée au-dessus. Au lieu de retomber, l'ensemble des débris se mit à léviter et dans la soudaine lumière issue du cône, le général put constater que son interlocuteur avait non seulement déblayé un chemin vers une sortie potentielle, plusieurs mètres au-dessus de leurs têtes, mais aussi et surtout contenait d'une main ce qui menaçait de leur dégringoler dessus.

« Qu'est-ce que vous attendez ?... » L'autre posa son regard délavé sur l'américain qui ravala sa salive devant son absence d'expressivité. « … La fin du monde ? »

Et tout la troupe de s'attaquer vaillamment et surtout… prestement à l'escalade du monceau rocheux, en vue d'atteindre la surface.

Un chaos magistral les y attendait. La salle la plus profonde de la base avait beau se situer à un peu plus de deux kilomètres du site des Portes, ce qui la surplombait relevait de la pire des situations catastrophe. Une première estimation de base qu'il faudrait sans aucun doute revoir à la hausse lorsqu'il ferait jour comprit Corman en contournant un énorme rocher. Les falaises, forgées par les eaux et le vent pendant des millions et des millions d'années, s'étaient pour la plupart d'entre elles effondrées sur elles-mêmes, laissant entrevoir sous la vive clarté lunaire les vallées voisines par-dessus l'amoncellement de leurs ruines. Le sol… Et bien s'il en restait un, il était de toute manière entièrement recouvert de roches éclatées, dont le grès pur luisait faiblement sous la lune.

Le général était désorienté et il y avait de quoi l'être : enfermé depuis plus de douze heures dans une salle aveugle, les sens brinquebalés par les séismes à répétition et puis cette explosion… Elle résonnait encore sous crâne, et n'avait cessé de le faire malgré le fracas des éboulements qu'ils avaient dû encaisser juste après. Les installations militaires étaient en grande partie détruites – du moins c'était ce qu'il pouvait supposer en l'absence de possibilité d'aller procéder à une quelconque inspection – et il en venait même à se demander si l'endroit était bien celui dans lequel il était censé se trouver. Ce fut le vrombissement des hélicoptères au loin qui la ramena à la réalité. Laquelle lui retomba dessus si lourdement que ses épaules se creusèrent. Comment imaginer que qui que ce fût ait pu survivre à ça ? Il leva les yeux vers la nuit étoilée, dépourvue du moindre nuage. Tout semblait tout à coup si calme… si… silencieux. Pas le moindre souffle, pas le moindre bruit, rien qui eut pu témoigner d'un reste de vie aux alentours. Rien. Absolument… rien.

« Général ? » L'interpellé tourna un regard abattu vers l'homme aux cheveux argentés. « Nous y allons, reprit ce dernier d'une voix sans timbre.

- Vous allez… où ? » Corman avait écarté les bras, dans un geste d'impuissance, comme pour montrer à un aveugle ce qu'il ne pouvait voir. « Et pour quoi ? Pour… quoi… Il n'y a plus rien. Il ne peut plus rien y avoir. C'est fini, acheva-t-il sombrement.

- A votre guise. » Et l'homme de tourner les talons pour aller rejoindre ses acolytes.

Le général regarda sans vraiment les voir les silhouettes se regrouper, tandis que ses propres hommes, immobiles, l'observaient, attendant un ordre qui ne venait pas. Orwell lui-même se tenait, debout, à quelques mètres de lui, sans oser s'approcher. Et quoi ? Que pouvait-il bien faire, lui, le général qui avait bravé les ordres de sa hiérarchie en se croyant capable de porter secours à des êtres auxquels il était tellement inférieur ? Lui qui avait éprouvé pour la première fois de sa vie une peur au-delà de toute expression lorsque le monde s'était écroulé autour de lui ? Lui qui à présent mesurait l'ampleur de son inutilité. Coincé sous les gravats, il avait repris espoir, une heure durant, en pensant que ces hommes et ces femmes, si exceptionnels, si puissants, avaient une chance de s'en sortir. Parce qu'ils n'étaient pas comme lui. Parce qu'ils luttaient pour une cause qui, si elle le dépassait, le concernait tout autant qu'eux. Alors oui, le monde était toujours là. Ou du moins ce qu'il pouvait en voir pour le moment. Rien ne lui disait que là-bas, à des kilomètres de là, il subsistait encore une once d'humanité. Peut-être était-il l'un des derniers de son espèce ? Peut-être… avaient-ils échoué ? Tout le laissait à penser, malheureusement. Un tel cataclysme ne pouvait pas être synonyme de réussite. Alors… A quoi bon ?

« Mon Général… » La voix hésitante d'Orwell transperça le voile opaque de ses pensées, et il dut puiser dans les dernières ressources de sa carcasse soudain usée pour diriger son attention vers lui.

« Vous allez… - la jeune enseigne dodelina un instant avant de poursuivre - vous allez les laisser y aller seuls ?

- Qu'ils y aillent. » Corman haussa les épaules. « Que voulez-vous qu'ils trouvent ?

- Leurs corps, mon Général. Sauf votre respect, ce ne serait peut-être pas très correct de les leur… laisser, mon Général. Après tout… Ils ont fait ça pour nous. »

Dans l'obscurité, Corman distinguait mal les traits du jeune militaire. Mais sa voix qui tremblait, ça, il ne pouvait omettre de l'entendre. La jeunesse… Pétrie de douces illusions, celle d'un soldat qui à partir de ce jour pouvait sans doute dire adieu à sa toute fraîche carrière pour avoir voulu croire en un idéal et un général désabusé dans son genre. Allons donc, il lui devait bien ça.

Redressant les épaules, Corman héla ses hommes d'une voix forte :

« Vous tous ! Repartez à pied vers l'entrée de la base et voyez ce à quoi vous pouvez accéder. Si le tunnel d'accès est dégagé, utilisez les postes de secours pour appeler des renforts, ainsi que tous les engins de déblaiement disponibles. Exécution ! Quant à vous - il s'était retourné vers Orwell - empruntez-leur une radio et un GPS pour signaler notre position… Vous venez avec moi. »

« Vous avez changé d'avis, Général ?

- Comme si vous ne vous en doutiez pas. » Grommela Corman. En effet, les hommes en noir paraissaient les avoir attendus. Parce que si cela n'avait pas été le cas… Son petit doigt disait au général qu'il aurait eu bien des difficultés à les rattraper.

« Puis-je vous en demander la raison ? » Toujours ce ton doucereux et ironique, comme si l'homme connaissait par avance toutes les réponses aux questions qu'il lui posait… Le Général prit une inspiration qu'il voulait apaisante, avant de répondre calmement :

« N'est-ce pas vous qui m'avez conseillé de ne pas vous faire confiance ? J'applique vos suggestions à la lettre. Et je n'oublie pas que si vous êtes là, c'est parce que je vous y ai autorisé.

- C'est un point de vue amusant, général. Vraiment très amusant. » Et l'autre de sourire avant de saisir fermement Corman par le bras, tandis que Orwell subissait le même sort de la part de l'un des deux autres étrangers. « Alors, si vous voulez bien me suivre… »

Ce fut traînés à bout de bras, compressés par une vitesse invraisemblable et soumis à une alternance de pressions et de dépressions au gré des obstacles à franchir, que Corman et Orwell "suivirent". Le peu qu'ils parvinrent à distinguer le long de leur chemin – incroyablement court – était à l'aune du premier aperçu à la sortie de la base. Blocs énormes, déchiquetés, arrachés aux falaises, enchevêtrés les uns aux autres dans une obscurité qui les rendait encore plus imposants, encore plus… menaçants. Nulle part ne se voyait plus le moindre mètre carré de terrain dégagé, là où aurait pu se réfugier… un être vivant. Pourtant ce fut bien sur un sol vitrifié, dépourvu de tout débris, et doté d'une pente prononcée qui était tout sauf naturelle tant elle était lisse, que les deux militaires furent "libérés" sans ménagement.

« Vous reconnaissez ? » Demanda brièvement le chef du groupe. Corman hocha la tête en silence. En dépit du chaos environnant, il retrouvait quelques repères familiers, de ceux qu'il avait gravés dans sa mémoire au cours de ses longues, très longues séances de surveillance des Portes, avant que les caméras ne rendent l'âme. Ils se situaient pile à l'endroit où Elles se trouvaient. Ou du moins étaient censées se trouver. L'un des hommes leva une paume vers le ciel nocturne, et en son creux naquit sous les yeux des deux militaires fascinés une lueur blanchâtre mais particulièrement vive. Comme douée d'une vie propre, celle-ci s'éleva dans les airs où elle demeura suspendue.

« En effet… C'était là. »

Si autour d'eux le terrain était relativement épargné, un amoncellement respectable de rochers de plusieurs tonnes chacun les séparait de la falaise la plus haute et la plus en aval du canyon. Celle au cœur de laquelle les Portes avaient vu le jour. Il n'en restait plus trace, sauf si la demi sphère de plusieurs dizaines de mètres de diamètre et presque autant de profondeur qui semblait avoir été creusée dans la roche par une louche gigantesque, était censée attester du contraire. Mais hormis cet artefact, tout sauf naturel, rien, absolument plus rien ne pouvait laisser croire qu'à peine quelques heures plus tôt s'était dressée là une chose issue d'une réalité absconse. Une chose "vivante". Une "chose" menaçante. Une "chose" qui devait être impérativement détruite.

« Ils ont réussi.

- Qu'est-ce que… Qu'est ce que vous voulez dire par "ils ont réussi" ? » L'autre jeta un coup d'œil pénétrant vers Corman :

« Ils Les ont détruites. Elles n'ont pas pu… s'ouvrir.

- Alors, ça veut dire que… ? »

Le Général n'eut pas besoin que qui que ce fût termine sa phrase. Ils ont réussi… Il n'y aurait pas de troisième guerre mondiale. Pas de destruction. Pas de massacre. Le monde allait continuer de tourner, tant bien que mal, tolérant encore les agitations, parfois dénuées de sens, de l'humanité à qui il offrait un refuge et la vie. Peu importe ce que les hommes en feraient… Ils venaient de gagner une deuxième chance. Corman allait vivre. Orwell allait vivre. Tous ceux et toutes celles qu'ils connaissaient allaient poursuivre leur existence. Tous ? Quatorze vies pour quelques milliards d'autres… Un poing féroce broya le cœur du militaire.

Pourtant, il ne les connaissait pas, ces gens-là. Il ne savait rien d'autre d'eux que ce que les dossiers froids et impersonnels de la CIA avaient bien voulu lui apprendre. A peine s'il leur avait parlé, s'il avait échangé avec eux, s'il se rappelait des inflexions de leurs voix. Les aurait-il croisés dans une rue qu'il... Non. Il crut manquer une inspiration alors que l'évidence s'imposait à lui. Non, il n'aurait pas pu les oublier. Même si cela n'aurait duré qu'une fraction de seconde. Parce qu'on n'oublie pas de tels regards, droits et fiers, parce qu'on ne peut effacer de sa mémoire le courage et l'honneur que ces gens portent en eux, sur eux, tels les armures les plus solides. Parce qu'ils sont ce à quoi l'humanité tente d'aspirer depuis des milliers d'années, parce qu'ils sont... l'espoir?

C'était impossible… C'était injuste ! Tout ce que son éducation martiale avait forgé en lui, la nécessité qui faisait loi, la fin qui justifiait les moyens, les dommages… collatéraux, tout cela il se surprit à le rejeter et à l'honnir avec une violence qui le stupéfia. S'il était là, c'était bien parce qu'il avait déjà commencé à remettre ces acquis en cause, à peine quelques jours plus tôt. Parce qu'il lui était subitement devenu intolérable de mettre des vies dans la balance. Fussent-elles "menaçantes" pour les autorités dirigeant la planète. Et d'ailleurs comment cela était-ce possible ? Comment des gens qui venaient de les sauver tous pouvaient-ils représenter un danger ? Faux, tout était faux sur toute la ligne !

Lorsque Corman se retourna vers l'homme inconnu, il était grave, presque respectueux, mais étrangement dénué de cette crainte diffuse qui l'accompagnait depuis leur première rencontre :

« Vous m'avez dit… que vous pouviez les sauver.

- C'est vrai… mais je ne vous ai pas dit pourquoi. Ne voulez-vous donc pas le savoir ? »

Le Général hésita. Ces gens étaient comme ceux du Sanctuaire. Cela, il l'avait compris depuis longtemps. Il ne leur faisait pas confiance, c'était un fait. Mais de nouveau la certitude que se tramait là un dessein qui le dépassait, et qui dépasserait sans aucun doute ses supérieurs, s'en vint le frapper ; et peu importait son opposition en l'occurrence. Aussi décida-t-il de s'en référer à ce que sa conscience et son cœur lui dictaient :

« Non. Faites-le, c'est tout. »

« Alexeï ! » Orwell sursauta, tout comme son supérieur.

« Quoi ?

- Viens voir ça, vite ! » Et le chef des étrangers de les planter là sous leurs yeux éberlués pour s'en aller rejoindre, suivi par son autre sbire, le second d'entre eux, perché sur un bloc de plusieurs tonnes qui surplombait l'espace pour l'heure invisible devant les Portes, ou plutôt ce qui en restait. Les deux militaires n'échangèrent pas le moindre mot mais ne purent s'empêcher de s'entreregarder. Alors cet homme… avait un nom ? Si elle ne suffit pas à rassurer tout à fait Corman, cette nouveauté eut le don de le raccrocher un peu plus vite à la réalité. Il avait fini par croire avoir sombré dans un monde qui lui était totalement inconnu. Or, tout à coup, ce simple nom conférait une forme d'humanité à ces êtres dont il commençait à se demander s'ils étaient vraiment… réels.

Sans se concerter, les deux américains entreprirent de gravir le monceau de rochers en vue de rejoindre les trois hommes. Concentrés sur leur ascension, ils ne percevaient que leurs voix :

« C'est incroyable, marmonna l'un d'eux. Je ne pensais pas voir ça un jour.

- Moi non plus. A vrai dire, je n'y croyais pas vrai…

- Le Maître avait raison, trancha Alexeï. Il avait raison… depuis le début.

- Alors tu crois qu'on va pouvoir… ?

- Non, je ne crois pas… J'en suis certain. De toute manière… Le Maître ne leur laissera pas le choix. Ils seront obligés d'accéder à ses demandes.

- Et s'ils refusent ?

- Il semblerait qu'ils aient acquis le sens des responsabilités… » Corman, au moment où il agrippait la dernière arête minéral ponctuant le sommet du bloc esquissa une grimace en entendant le rire narquois d'Alexeï : « … Que crois-tu qu'ils vont faire lorsqu'ils vont se retrouver avec le poids du vrai monde sur les épaules ?

- Nous pourchasser. Et nous tuer. » Un silence poisseux tomba sur le petit groupe quand Corman et Orwell se rétablirent enfin à leurs côtés. Ce fut à peine si leur présence fut remarquée.

« Ils n'ont jamais réussi à nous éradiquer totalement. Et après nous, d'autres viendront. Encore et encore. Ils ne pourront pas aller éternellement à l'encontre de ce que doit être leur vraie place sur cette fichue planète. Notre vraie place. »

Les deux militaires ne comprenaient pas un traître mot de ce qui se disait à quelques mètres d'eux et à vrai dire… Ils n'écoutaient pas. Ils ne pouvaient pas écouter alors que tous leurs autres sens étaient entièrement accaparés par la scène qui se dessinait sous leurs yeux.

La sphère de lumière qui les avait accompagnés jusque là s'était démultipliée en une dizaine d'autres, lesquelles flottaient en cercle au-dessus d'un espace entièrement et inexplicablement dégagé, la nuit repoussée au-dessus de cette voûte froide et artificielle.

Sous l'éclairage glacé, la plaine se déployait, entre le gris et le bleu minéral de la nuit pour aller mourir aux pieds de ce qu'avaient été les Portes. Le moindre rocher, le moindre monticule, la moindre poussière semblait avoir été vaporisé de cet espace rendu à sa plus simple expression. Il aurait pu sembler d'une uniformité désolée si des formes indéfinies ne le ponctuaient pas, çà et là, allongées sur le sol dépouillé. Et les deux militaires ne voyaient qu'elles. Ou plutôt... La myriade de reflets pâles et nacrés qui paraissaient en émaner, luisant doucement sous leurs regards.

Ils furent tirés de leur contemplation par un mouvement sur leur droite. Les trois hommes venaient de s'ébranler, et dévalaient les éboulis les uns après les autres, en direction de ce qui avait été le champ de bataille.

« Nous y sommes. Oui… Vous nous localisez ? Mon général… » Orwell éloigna la radio de sa bouche et poursuivit d'une voix basse. « Ils demandent si les hélicoptères peuvent nous rejoindre.

- Je… » Corman tourna un visage hagard vers son assistant. « Oui, je pense qu'ils vont pouvoir…

- Faites-les patienter encore… une bonne demi-heure, Général. » Alexeï avait fait volte-face à mi-pente et les observait : « Aucun d'entre nous ne souhaite être… compté au nombre des secouristes.

- Et si je refuse ?

- Je croyais que vous vouliez les aider. » Corman finit par hocher la tête en silence, au bout de quelques secondes. Orwell réenclencha la radio :

« Attendez… C'est le chaos ici. Nous vous cherchons un endroit pour atterrir. »

Lorsque les deux américains posèrent à leur tour le pied sur la vaste esplanade, Alexeï et ses hommes s'étaient déployés autour de l'un des corps recroquevillés sur le sol. Mais aucun d'entre eux ne semblait disposer à se baisser pour lui porter secours.

« … la trouver ?

- La fille est une priorité. Pour le Maître. Si vous ne devez en choisir qu'un, débrouillez-vous pour…

- Qu'est-ce que vous attendez ? » Corman, planté derrière l'homme aux cheveux argentés, l'apostrophait tout en essayant de contourner un de ses compagnons, pour s'approcher du corps. « Vous ne voyez pas que… »

Son indignation mourut dans sa gorge quand il se rendit compte que le sol était glissant. Le regard qu'il abaissa était inutile ; il savait déjà dans quoi il pataugeait. Sous cette lumière froide et artificielle, le sang se moirait de reflets violacés, voire bleuâtres. Et celui – ou celle – qui était allongé là paraissait flotter à la surface d'une mare obscure.

Orwell avait réussi à se glisser entre les deux autres et, un genou à terre, détaillait de plus près ce qu'ils avaient contemplé de loin sans être en mesure d'apposer une définition sur ce qu'ils avaient aperçu.

« C'est… » Un main suspendue au-dessus du corps, il balbutia : « C'est du métal !

- De l'or, plus précisément. »

Une sphère lumineuse, comme obéissant à un ordre muet, vint se positionner, nonchalante, pile au droit de l'attroupement. Elle révéla, avec une précision cruelle, la position fœtale du corps partiellement recouvert de cette étrange protection, les genoux ramenés sous le menton, les bras abandonnés dans une tentative avortée de futile protection. Le métal scintillait doucement, un mélange de soleil et de lune étroitement unis qui chiffonna les traits de Corman sans qu'il ne pût s'expliquer pourquoi.

« De quoi s'agit-il ? Demanda-t-il avec une pointe de respect.

- D'une armure. Général… » Alexeï eut un geste bref de la main à destination de ses collatéraux qui reculèrent avant de se déployer sur la plaine. « … Je conçois que des explications soient nécessaires, et si je décide de vous les donner, je le ferai lorsque…

- Elle est brisée, n'est-ce pas ? » Orwell ne parvenait pas à décrocher le regard de ce que l'autre avait désigné comme étant une armure. Des ruptures brutales altéraient l'apparente unicité de cette enveloppe. Serpentant avec assez d'hétérogénéité et de désordre pour attester de leur anormalité, les fêlures et casses qui émaillaient la structure étaient plus que nombreuses : elles étaient innombrables. Et à vrai dire...

« Ce ne sont que des... morceaux. » Murmura-t-il encore.

Le corps n'était pas entièrement... protégé. Les jambes étaient nues, de même que les épaules. Seul le torse et une partie de la tête reposaient sous le métal. Sans avoir tout à fait conscience de son geste, le jeune soldat laissa retomber sa main… qu'il retira aussi sec, la paume en proie à une douleur intense :

« C'est brûlant ! Cet homme est en train de se… » Un violent coup de pied l'envoya valdinguer à plusieurs mètres de là et alors même que Corman, effaré, se tournait avec Alexeï, celui-ci vociféra :

« Qui ? Qui vous a donné la permission de la toucher ! Vous n'êtes que… » Il prit une profonde inspiration qui eut le mérite de rabaisser le ton de sa voix, mais pas le mépris dissonant qui martela ses mots : « Vous n'êtes rien. Souvenez-vous en. »

Si le Général avait eu des velléités de rendre justice à sa jeune enseigne, il en fut pour ses frais. L'autre lui avait déjà tourné le dos et s'était penché sur le corps inanimé. Et quelque chose dans son attitude lui disait qu'il subirait le même sort, ou sans doute pire, que celui d'Orwell qui, péniblement, tentait plus loin de se relever.

« Attention ! » Le hurlement d'avertissement brisa le silence avec une telle brutalité que Corman eut l'impression d'être frappé au creux de l'estomac et tituba, à l'instant même où dans un fracas assourdissant, une vive lumière dorée et aveuglante se déployait depuis le fond du canyon. Alexeï, qui avait glissé une seconde plus tôt deux doigts sous la plaque incurvée de métal protégeant la joue de l'inconnu inconscient, achevait de la faire pivoter dans sa direction lorsqu'un violent choc électrique le projeta en arrière, contre Corman, sur lequel il s'écroula. Orwell, hébété, se tapit contre le sol, tandis que les deux autres hommes reculaient vers eux, en se protégeant le visage de leurs bras croisés. La température se mit à augmenter à une allure folle, l'aura éblouissante galopant de toutes parts jusqu'à les englober eux, et les sphères lumineuses devenues inutiles.

« Je vous en prie… »

Une voix ?

Un murmure, un souffle qui peinait à se distinguer dans le vacarme, lequel parut s'amoindrir, petit à petit.

« Je vous en supplie… »

Oui, une voix qui grelottait. Une voix brisée, cassée, piétinée qui tentait de s'élever envers et contre tout. Corman se redressa sur un coude, Alexeï était déjà à genoux, ses yeux exorbités dirigés vers l'aval du canyon, vers la béance de ce qu'avaient été les Portes. La vivacité de la lumière avait décru ; mais, chaude, brûlante, elle ondoyait dans l'atmosphère réduisant les corps à des ombres tremblotantes et imprécises. Et au cœur de cette fournaise, une autre ombre se dressait, avec peine. Elle vacillait, drapée dans la lueur éclatante, et ses contours scintillaient.

Bientôt, devant la retraite de la lumière laquelle se recroquevillait peu à peu, la nuit se referma sur la plaine. Seul subsista un puit clair et chatoyant d'or et de platine comme né du sol, environnant une silhouette menue et à genoux. Les bras légèrement écartés, elle semblait avoir posé ses mains sur deux corps allongés de part et d'autre. Les yeux plissés, Corman tentait de deviner son identité… Mais comment aurait-il pu y parvenir ? Du sang. Du sang recouvrait intégralement cette silhouette imprécise, son visage, ses membres, sa peau.

Alexeï avait fini par se relever, à l'instar de ceux qui l'accompagnaient. Mais ils demeuraient là, immobiles. Figés.

Un long gémissement jaillit d'une gorge meurtrie par les efforts, les cris, et le chagrin. Une tristesse infinie l'accompagnait. Une souffrance. Une agonie.

« Je vous en supplie… ! »

Une voix de femme ! Corman fit un pas en avant. Puis un autre. Il y avait tant… tant de douleur dans ces mots ! Ils le déchiraient tandis qu'elle les répétait, qu'il avançait, qu'elle les répétait, encore, et encore, et encore…

Lorsqu'il fut debout, au-dessus d'elle, le bout de ses semelles effleurant la frontière lumineuse qui l'en séparait, lorsqu'il baissa la tête pour regarder cette enveloppe de chair, blessée, tourmentée, torturée, pour apercevoir le corps de deux hommes dans le même état sans nom, il ne voulut pas tout d'abord. Il ne voulut pas… mais ne put rien faire d'autre. Il ne put rien faire d'autre que de se laisser harponner, saisir et envahir par les yeux de la femme.

« Je vous en supplie… Souffla-t-elle encore. Sauvez-les. »

Et les paupières ensanglantées se refermèrent sur des yeux où l'or liquide avait remplacé les larmes.

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