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Anime/Manga » Saint Seiya » Une deuxième chance
Alaiya
Author of 28 Stories
Rated: T - French - Drama/Adventure - Reviews: 170 - Updated: 07-23-09 - Published: 12-02-04 - Complete - id:2155319
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EPILOGUE – Partie I

31 Juillet 2004, Sanctuaire, Grèce…

« … pour qu'à jamais, ici bas, tous se rappellent qu'ils n'ont pas sacrifié leur vie en vain. Leur existence a été riche ; ils ont voué leur force, leur courage et leur volonté à ce lieu et à l'humanité qu'ils ont contribué à sauver par leurs actions. Puisse le monde savoir un jour tout ce qu'il leur doit.

Qu'ils reposent en paix. »

Ethan fendit les rangs des chevaliers d'argent pour aller se positionner devant l'assemblée. Personne ne tenta de l'en empêcher. A ses pieds gisait un gigantesque bouquet de roses écarlates. Lorsqu'il se saisit de l'une d'entre elles, une épine blessa son pouce ; il ne prêta pas attention à la douleur, ni à la goutte de sang qui jaillit presque aussitôt. Seules les tombes et leurs plaques de marbre fraîchement gravées, dont les arêtes aigues frôlaient le bout de ses chaussures, capturaient son attention. Il se pencha sur celle qui était la plus à gauche et déposa la fleur en travers des lettres sombres. Ses premières larmes s'étaient évaporées sous le soleil cuisant qui rayonnait dans un ciel sans nuage. D'autres vinrent cependant suivre le chemin salé des premières, pour aller mourir sur ses lèvres, tandis qu'il se redressait tout en tâchant de raidir les épaules. Mais lorsqu'une main large et forte se posa sur sa tête, fourrageant dans sa chevelure rousse, il ne put retenir plus longtemps ses sanglots, qui résonnèrent, seuls, dans le silence.

Autour de lui cependant, une morne agitation gagna l'assistance, laquelle commença bientôt à converger vers les autres bouquets disséminés aux alentours. Les roses s'amoncelèrent peu à peu autour et sur les tombes, au fur et à mesure que chacun prenait un instant pour se recueillir avant de s'éloigner.

« Vous savez… fit le jeune garçon entre deux reniflements, il vous aimait vraiment.

- Je crois… Je crois que nous le savons. » Répondit la voix profonde du Pope vers qui l'adolescent releva ses yeux encore humides. Il était encore bien pâle put constater Saga, qui laissa sa main glisser jusqu'à l'épaule d'Ethan pour la serrer brièvement, avant de la laisser retomber.

« C'est bien que tu sois venu, mais tu dois retourner te reposer. Tu n'es pas encore remis. »

Le garçon jeta un coup d'œil à l'autre, le jumeau. Celui qui n'avait pas desserré les dents et qui demeurait le regard rivé sur la tombe d'Andreas Antinaïkos.

« Oui, Seigneur Pope, vous avez raison. » Finit par répondre l'adolescent, avant de se détourner, mais alors qu'il s'apprêtait à emboîter le pas aux autres apprentis, il fut arrêté de nouveau par cette même voix, soudain rauque dans son dos :

« Ethan… Je n'ai pas oublié ce que je t'ai promis. » Et Saga eut la satisfaction de voir le garçon sourire tandis qu'il se retournait une dernière fois.

« Rachel ? » Environnée d'une lueur dorée qui ne devait en rien à son cosmos, la Dothrakis était agenouillée devant la plaque portant le nom de Nathan, le bout de ses doigts posés sur le cercle gravé dans la pierre, reproduisant le tatouage que son père avait arboré toute sa vie à son poignet. Le sien, à elle, n'avait pas réapparu, définitivement occulté par un bracelet d'or incrusté dans sa chair. Il ne la faisait plus souffrir ; et quand bien même ce serait le cas, elle n'était pas sûre de s'en apercevoir. Pas dans l'état dans lequel elle se trouvait.

« Il est temps. » La présence de Mü, au-dessus d'elle, se doubla bientôt d'une sensation de flottement tandis qu'elle s'élevait au-dessus du sol, toujours enfermée dans l'aura protectrice du Bélier. Juste avant qu'il ne la téléporte, le regard de la jeune femme croisa celui de son compagnon, qui le soutint, avec tendresse et gravité. Lorsqu'elle hocha la tête devant ses encouragements muets, il put voir qu'elle avait pleuré, elle aussi, en silence. Peut-être pour la première fois depuis plus d'un mois. C'était bon signe. Toujours mentalement, il lui promit de se rendre à son chevet, lorsque la journée serait achevée. Elle sut alors qu'il s'endormirait, comme souvent, dans le fauteuil à côté de son lit. Elle ne fit qu'esquisser un geste d'au revoir, avant que sa présence ne disparaisse de l'île.

« J'ai l'impression d'assister à une… répétition. » Commenta Dôkho d'une voix rendue grêle par l'âge qui l'avait rattrapé. Le bord de ses paupières était rougi, mais tristesse ou vieillesse, nul n'aurait su à quoi l'imputer. Sans un mot, l'atlante lui tendit la canne que son alter ego de la Balance, reconnaissant, saisit entre ses doigts noueux pour s'y appuyer.

« Je n'aurais pas pensé, cependant, qu'il fut si dur de voir partir ceux à qui on n'a pas eu le temps de dire au revoir.

- Eux l'ont fait, à leur manière. » Le Sagittaire avait saisi le bras libre du vieil homme par le coude, et le soutint tandis qu'ensemble, ils descendaient les quelques marches millénaires menant vers la sortie du cimetière.

« Tu as l'air de t'être bien remis, Aioros.

- Je n'étais pas parmi ceux qui étaient le plus à plaindre. »

Effectivement, le grec marchait et bougeait sans effort apparent, bien que son aura, habituellement si intense que tous la percevaient dans son sillage, apparaissait inexplicablement en berne. Aioros en avait pleinement conscience ; les quelques tentatives de montée en puissance qu'il avait effectuées en privé s'étaient soldées par des échecs. Pour le moment, du moins il l'espérait, d'autant plus qu'il savait ne pas être le seul dans cette situation. Tous avaient brûlé leur cosmos bien au-delà des limites concevables. Celui-ci avait beau être indéfectiblement attaché à chacun d'entre eux, il se nourrissait aussi de ceux qui le maîtrisaient. Et si certains corps avaient été moins meurtris que d'autres, l'épuisement, lui, avait été général. Difficile pour la plupart de s'extirper de cette somnolence quasi permanente, de cet engourdissement des membres et de l'esprit qui les avaient laissés plus faibles que des nouveaux-nés. Ils commençaient à peine à relever la tête, assez du moins pour se retrouver autour de cette cérémonie. Ce qui était une bonne chose, ainsi qu'Aioros tenait à s'en persuader.

« Vous croyez qu'ils m'en voudraient si je ne m'agenouille pas ?

- Je doute fort que tu l'aurais fait, même si tu avais pu, rétorqua Saga, sibyllin, à l'attention du Cancer qui, en équilibre sur sa jambe valide, crochetait l'autre sur la poignée de sa béquille.

- Un point pour toi. Tu as du feu ? » Angelo se démancha le cou pour que l'extrémité de sa cigarette s'embrase à la flamme que lui présentait le Pope avant de se reculer et observer les tombes une dernière fois.

« C'était un sacré numéro, votre père, lâcha l'italien en guise d'épitaphe. Il ne faisait rien à moitié, hein…

- C'est le moins qu'on puisse dire. »

Angelo jeta un œil à Kanon, toujours silencieux et raide dans le corset qui immobilisait sa colonne vertébrale. Le cadet des jumeaux était passé très près de la catastrophe, et sans pouvoir s'expliquer comment, le Cancer comprenait qu'en cet instant, Kanon envisageait que son propre nom aurait pu orner une plaque de marbre supplémentaire. Et que Saga serait seul à se recueillir.

Cette réflexion ne lui appartenait pas, se rendit-il compte avec une certaine gêne… qui n'avait cependant plus rien à voir avec celle, étouffante, qui les avait submergés quelques semaines plus tôt.

Se retrouver du jour au lendemain totalement inondé par les pensées des autres, des plus anodines au plus déroutantes voire intimes, avait quelque chose de… terrorisant. Ne plus s'entendre réfléchir, ne plus savoir où situer ses propres limites et celles des autres, sentir, percevoir, comprendre, analyser… mais pas selon ses propres critères, en gros de quoi devenir dingue et souhaiter être mort. Enfin, peut-être pas jusque là… mais pas loin. Ce déferlement s'était régulé de lui-même cependant ; chacun en ayant été affecté, très vite la discipline de soi avait repris le dessus pour tâcher de contenir ce qui pouvait encore l'être. Ce qui avait été un raz-de-marée furieux s'était mué en un ressac paisible, mais en apparence seulement. Il suffisait que l'un ou l'autre soit en proie à un sentiment difficilement contrôlable pour que ceux qui l'entouraient en soient éclaboussés. Comment en cet instant précis.

Le Cancer prit une inspiration. Il ne pouvait nier que le nombre de tombes aurait pu être singulièrement revu à la hausse. Et le discours cérémonieux de Shaka beaucoup plus long. La Vierge qui justement se rapprochait de leur groupe réduit, tout en portant deux paquets circulaires posés l'un sur l'autre.

« On se rejoint chez Mü ? » Fit-il, après une hésitation devant le recueillement apparent de Kanon. Saga hocha sèchement la tête pour signifier son accord tandis qu'Angelo pestait :

« Ben voyons. Le temps que j'arrive…

- On t'attendra. »

Non seulement l'indien avait répondu gentiment, mais avec un sourire en prime. Et le pire, c'est qu'il était tout ce qu'il y avait de plus sincère, si bien que le Cancer le lui rendit bon gré mal gré, cigarette coincée au coin des lèvres.

« Vous permettez que je me joigne à vous ?

- Vu que madame a failli y laisser sa peau, elle a plutôt intérêt, oui.

- Tu comptes passer le réveillon là-dessus aussi, ou je peux espérer une trêve ? »

Seul un grognement indistinct répondit au chevalier de l'Aigle, laquelle se tourna vers le Pope :

« Avec plaisir, Marine, répondit ce dernier, tout en se départant quelque peu de sa crispation. Tu as été la dernière à parler à notre père et… nous te devons beaucoup, autant qu'à lui et à Nathan. » Elle haussa les épaules, sans parvenir à dissimuler tout à fait sa gêne :

« Andreas est allé jusqu'au bout de ses forces et en ce sens, ses actes ont bien plus de poids que les miens, tout comme ceux d'Ethan d'ailleurs… Il n'a pas hésité à mettre sa vie en jeu, ce gamin. Moi… »

La main d'Angelo qui se referma sur son poignet l'interrompit. Elle sentit le bout de ses doigts effleurer, caresser la cicatrice encore sensible qui courait le long de son avant-bras.

« Tu aurais pu y passer, toi aussi, bougonna l'italien. Ça a été moins une.

- On va dire que… Heureusement que tout le monde était à l'heure ? » Le Cancer ne résista pas au sourire moqueur de sa compagne et, se penchant vers elle, l'embrassa furtivement sous l'oreille, entre deux boucles rousses, avant de la lâcher :

« Bon, allez, je suis peut-être cassé de partout, mais c'est pas une raison pour me servir de déambulateur. File rejoindre les autres, j'arrive. »

Inutile d'insister, elle le savait. Il râlait déjà suffisamment de se sentir diminué… Elle emboîta le pas au Pope et à la Vierge qui, déjà, avaient commencé à s'éloigner. Kanon demeura un instant en arrière, aux côtés d'Angelo qui, pensivement, jetait aux stèles un dernier regard.

« Ça aurait pu être pire. » Laissa-t-il tomber dans le silence. Le cadet des jumeaux hocha la tête, lentement.


Le chemin de Marine bifurqua lorsqu'elle aperçut Shura et Aiolia en train de discuter à la limite du large parvis qui bordait la montée des douze temples, ou plutôt de ce qui en restait. L'esplanade elle-même n'avait plus grand-chose d'horizontal, crevassée et soulevée comme elle l'avait été quelques semaines plus tôt. Elle louvoya avec précaution entre des fûts de dorienne récemment éboulés avant de les rejoindre. Le bras en écharpe, le Capricorne écoutait le Lion momifié qui lui faisait face. Le tableau n'avait rien de très réjouissant, se fit-elle comme réflexion tandis qu'elle parvenait à leur hauteur. Si le visage d'Aiolia avait été relativement épargné en dépit de son crâne rasé qui laissait apparaître çà et là quelques plaques rougeâtres à peine cicatrisées, il n'en était rien du reste. Ses bras, laissés nus par le tee-shirt qu'il portait étaient enveloppés de bandelettes, il n'y avait guère besoin de faire appel à une imagination débordante pour se douter qu'il en était de même partout ailleurs sur son corps. Le grec égrenait ses séjours à l'hôpital au rythme de ses greffes de peau, et si les choses s'amélioraient petit à petit, il était encore loin d'en avoir terminé. Les marques demeureraient, à vie. En un sens, Aiolia s'était émancipé de son aîné, pour mieux encore lui ressembler, tous deux à présent mutilés à cause de cette volonté inébranlable qui n'avait jamais eu de cesse de les animer. Le Lion en avait-il conscience ? Dans tous les cas, il semblait, malgré sa fatigue compréhensible, accepter son sort avec philosophie. Le sourire qu'il affichait n'avait rien d'une façade, et était aussi lumineux et franc qu'à l'accoutumée.

« Tu ne devrais pas plutôt être planqué à l'ombre, toi, au lieu de rester en plein soleil ? Le gourmanda Marine. Si Jane apprend ça, tu vas avoir des problèmes…

- Mais tu ne lui diras rien, n'est-ce pas ? » Aiolia avait répondu du tac au tac, sans se départir de son sourire, avant de rajouter, avec une grimace et un coup d'œil en direction du ciel : « Mais j'admets que ça commence à chauffer… J'y vais. » Et de galoper sur le parvis, a priori nullement gêné par les bandages qui enserraient ses jambes.

« Je crois qu'il n'attendra pas le bon vouloir des médecins pour reprendre sa place ici, commenta l'espagnol en le regardant s'éloigner, un pâle sourire sur son visage fatigué.

- Il n'y a pas grand-chose qui puisse stopper Aiolia, c'est vrai. Shura… » Elle s'était retournée pour faire face au Capricorne, accrochant son regard étroit et sombre au passage. « … Je n'ai pas encore eu l'occasion de te remercier.

- Pour ?

- Tu lui as sauvé la vie. » Il porta à ses lèvres la cigarette qui se consumait entre ses doigts et son "Pas de quoi" jaillit en même temps qu'une bouffée bleutée qui alla se dissiper dans l'air brûlant.

« Tu aurais pu mourir, objecta la jeune femme qui scrutait toujours les traits acérés et impavides de l'espagnol. Tu as pris un énorme risque.

- Je pourrais t'en dire autant.

- Pour les mêmes raisons ? »

Touché. Lorsqu'elle le vit se raidir, ses mâchoires se crisper et sa cigarette se tordre entre ses dents soudain serrées, elle en vint à regretter presque immédiatement la question qu'elle venait de poser. La réponse, qui jusqu'ici demeurait encore imprécise et vague, teintée d'incertitudes et d'hypothèses, venait de trouver là une consistance dont elle se rendait compte qu'au final… Elle s'en serait bien passée. Mais à présent qu'elle y était…

« Moi, je pouvais prendre ce risque. Pas toi, martela-t-elle. Si en le sauvant, tu avais perdu la vie, tout ce qui a été fait ici, Andreas, Ethan, moi… Tout cela n'aurait servi à rien. Tu n'avais pas le droit.

- La question ne se pose plus, Marine. » Il avait repris la maîtrise de lui-même et s'était détendu aussi vite qu'il s'était crispé ; seul son visage s'était imperceptiblement fermé.

« Je n'en suis pas si sûre. »

Oh, non, pas si sûre du tout. Parce que ce qu'elle constatait depuis plusieurs semaines n'avait rien de très rassurant. Si l'inverse avait dû se produire… Les cauchemars réveillaient Angelo toutes les nuits, ou presque. Et s'il ne les lui racontait qu'avec le minimum syndical de détails, elle n'avait eu aucun mal à percevoir sa nervosité lorsqu'ils étaient repartis sur Paris, son inquiétude, vis-à-vis de l'ensemble de ses compagnons qu'il laissait derrière lui, et de l'un d'entre eux, en particulier. Ce qu'elle comprenait cependant ; il ne le lui avait pas clairement avoué, mais il était évident que son italien de compagnon se sentait coupable. Normal. Logique. Ce qui l'était moins, c'était l'attitude de Shura qui donnait peu de nouvelles. Qui agissait comme s'il voulait… se faire oublier d'Angelo.

« Pourtant… J'insiste. » Le Capricorne la contemplait, toujours avec cet air impassible, mais elle eut la certitude soudaine qu'il connaissait la teneur exacte de chacune de ses pensées et qu'il avait suivi – compris – son raisonnement.

« Ce qui est fait est fait. Rien de tout cela n'a plus la moindre importance. Je n'ai fait que tenir une promesse, et permettre à Angelo de tenir la sienne. Rien de plus.

- Et maintenant ?

- Maintenant ? » Les coins des lèvres de l'espagnol s'étirèrent, et il baissa les yeux un instant, avant de les relever sur Marine :

« Occupe-toi de lui. Il en a assez bavé comme ça, et il mérite de mener une vie normale. Il t'aime, alors… Fais en sorte qu'il ne le regrette jamais. »

Ce n'était rien de plus qu'un conseil, mais la rousse ne put s'empêcher d'y déceler une sorte… d'avertissement. Nulle agressivité dans le ton pourtant, toutefois elle comprenait confusément que Shura, consciemment ou inconsciemment, s'instaurait gardien de cet ami qu'il s'apprêtait à perdre de son propre chef. Il lui confiait Angelo et pour sa part, décidait de le libérer d'une culpabilité qu'il serait dorénavant seul à endosser.

« De quoi vous causez, tous les deux ? » La voix éraillée du Cancer fit sursauter Marine alors que Shura répondait déjà en toute simplicité, l'ayant vu arriver en clopinant, dans le dos de la jeune femme :

« De toi, évidemment.

- J'aime quand tu me rappelles que je suis le centre du monde… » L'italien avait éclaté de rire et s'était appuyé sur l'épaule valide de son alter ego : « Je crève la dalle. On y va ?

- Ne me dis pas que tu aimes le gâteau au son, je ne te croirais pas.

- Je suis prêt à bouffer n'importe quoi pourvu que ça me remplisse l'estomac.

- Alors, tu ne devrais pas être déçu ! » Et les deux hommes de s'acheminer bon an mal an vers le temple du Bélier qui n'était plus qu'à quelques mètres, sous les yeux de Marine, partagée entre l'indulgence, la tendresse et une angoisse qu'elle aurait été bien en peine de définir.


« J'accepte ton présent. Partageons-le sans colère et sans haine, en mémoire de ceux qui sont partis. »

Kanon avait répété à la suite de son aîné les paroles rituelles, tandis que Shaka lui donnait l'accolade. Les premiers mots qu'il prononçait de la journée, et Saga sentit un poids s'envoler de ses épaules. Il n'eut pas besoin de regarder son frère pour savoir qu'il n'avait manqué à ce dernier que ce simple instant pour qu'il prenne enfin conscience que le présent était parfaitement réel. Le Pope n'avait eu aucun mal à suivre les méandres de l'imagination de son cadet, décidément bien plus fertile que la sienne, tout au long de la journée, et le voir s'abîmer dans des réflexions aussi sombres et pessimistes l'avait inquiété. Comme si son jumeau n'avait déjà pas assez de soucis… Pourquoi fallait-il qu'il se complaise en sus à imaginer des scénarios qui ne s'étaient pas concrétisés et qui n'avaient désormais plus aucune chance de se produire ? Quant à leur père… Saga chassa son image de ses pensées. Les jumeaux avaient eu plus d'un mois pour y réfléchir. Pour en discuter. Pour… comprendre. Quant à faire leur deuil… Alors qu'ils pensaient l'avoir fait vingt ans plus tôt, ils se rendaient compte, ensemble, que quelque chose leur avait manqué, alors. Et cette chose, ils osaient à peine s'avouer qu'ils regrettaient de ne pas avoir pu la mener jusqu'au bout, cette fois. Aujourd'hui était un premier pas.

Ce jour-là, ils participèrent au repas traditionnel du deuil, en partageant les gâteaux au son que l'indien avait apportés. Tous. Aldébaran eut droit à la plus grosse part parce que, du point de vue du Lion et du Cancer, il devait absolument remplumer son imposante carcasse qui avait singulièrement fondu. Thétis fut servie comme une princesse par Kanon dont les mouvements d'une raideur maladroite réussirent à la faire rire, elle qui, de sa propre initiative, se tenait loin de ses alter ego par peur de leur faire du mal. Non, elle ne souriait plus très souvent, la belle suédoise, et cela manquait à chacun, et bien plus encore à celui qui ne la quittait pas des yeux, puisque c'était la seule chose qu'il pouvait encore poser sur elle.

Saga grignota sa propre part sans la terminer, mais en chipa une supplémentaire, destinée à Rachel. Camus ne le montra pas, mais fut soulagé de voir Aiolia engloutir la sienne, jugeant qu'un bon appétit était synonyme de bonne santé, quand bien même le Verseau tâchait d'éviter d'observer le Lion un peu trop longtemps. Lorsqu'il le faisait, il avait l'impression tenace que tout le monde en faisait de même à son égard, comme pour l'accuser. Une vue de l'esprit on ne peut plus erronée d'un point de vue objectif, son pragmatisme assorti de la perception des cosmos de ses compagnons le lui confirmaient en permanence, mais enfin… Elle était tenace.

Aussi il préférait reporter son attention sur Milo qui rivalisait d'humour et d'ironie avec Angelo, maintenant ainsi loin de leur groupe, les nuages sombres qui n'auraient eu aucune difficulté à s'amonceler au-dessus de leurs têtes en cette journée du souvenir. Le Pope avait décrété ne pas vouloir baigner dans une ambiance morose ; après tout, c'était la première fois, depuis de longues semaines, qu'ils parvenaient à se retrouver tous ensemble. Bien sûr les circonstances ne respiraient pas la joie de vivre, mais vivre, c'était justement ce qu'ils étaient censés faire à partir de maintenant. Si Nathan et Andreas s'étaient sacrifiés, ce n'était certainement pas – entre autres considérations comme Saga avait décidé de les en soupçonner, et il n'était pas le seul – pour les voir se lamenter sur le sort des disparus. Et puis, se dit le Verseau tout en se resservant une bière, faire râler une dernière fois le vieil Andreas - qui avait si bien tenté de les retourner contre leur Pope - devant cette débauche de bonne humeur, fut-elle forcée, avait un petit arrière-goût revanchard pas tout à fait désagréable.

Le Scorpion n'hésitait pas à sourire largement en dépit des quelques dents qui lui manquaient et qui n'avaient pas encore été remplacées. Pas une seule fois, depuis plusieurs semaines, le grec ne s'était laissé aller au moindre vague à l'âme. Il avait minimisé les séquelles des uns et des autres avec une gentillesse et un charme qui avaient souvent contribué à rasséréner les plus atteints d'entre eux. Il s'était montré joyeux, avenant, et si Aiolia avait aussi bien repris pied, c'était en grande partie grâce à son vieil ami d'enfance qui ne l'avait pas lâché une seconde. Oui, Milo avait réalisé ce que Camus avait été incapable ne serait-ce que d'amorcer. De la part de quelqu'un d'autre, le Verseau aurait peut-être mal accepté de se voir substitué auprès de celui dont il n'avait pas pu sauvegarder l'intégrité physique ; mais de la part de celui qu'il ne perdrait plus, c'était un véritable cadeau. Ils n'en avaient pourtant pas réellement discuté ; mais au travers de Milo, Camus avait l'impression de donner un peu de lui-même. Aiolia le ressentait-il ? Possible, tant le Lion faisait tout pour tranquilliser le Verseau.

Ce dernier n'avait d'ailleurs pas eu besoin qu'Aiolia le lui dise clairement ; inutile lorsque les esprits demeuraient ouverts les uns aux autres, de façon quasi permanente. Nulle ombre n'entachait l'amitié que lui portait le Lion, nul reproche, et nulle incompréhension. Oui, de ce point de vue, Camus pouvait être rassuré, définitivement.

Mais… Tant bien que mal, et avec toute la discrétion dont il était capable, il redressa ses barrières mentales. Il le faisait de plus en plus souvent ces derniers temps. Milo ne semblait pas s'en formaliser – si tant était que le Scorpion s'en rende compte ce dont le Verseau doutait parfois – bien que tôt ou tard, avec l'habitude qu'ils avaient prise tous les deux, à savoir celle de communiquer en silence, le grec finirait par prendre conscience que son ami et amant se coupait volontairement de lui.

L'avenir… A présent, plus le moindre doute ne subsistait. Tous survivraient, sans plus de risque de succomber à un quelconque coup du sort. Dans cette logique, Dôkho les quitterait certainement le premier, mais cette idée, bien qu'empreinte d'une douleur aussi prémonitoire que diffuse, était tempérée par la sérénité du premier concerné. La Balance n'avait pas peur ; et cette confiance qu'il éprouvait, il la communiquait si bien à ses jeunes alter ego que ceux-ci étaient bien incapables de la pervertir par une tristesse anticipative.

De fait… Ils resteraient, eux. Et au vu du nombre d'années plutôt conséquent qu'il leur restait à vivre, Camus ne pouvait se défendre de bouffées d'angoisse qu'il était bien en peine de contrôler. Et maintenant ? Cette question, elle ne cessait de tournoyer dans son bocal à pensées, pervertissant jusqu'à l'instant présent, fût-il agréable. Et il n'avait d'autre choix que de s'isoler pour ne pas mentir, une fois de trop.

Le Verseau considérait son avenir avec une circonspection à l'aune de la dépravation qui avait rythmé son passé. Lui était-il réellement possible d'effacer ce qu'il avait fait ? Ses actes n'avaient-ils pas irrémédiablement contribué à forger l'homme qu'il était ? Celui-ci pourrait-il continuer à exister s'il niait ce qui l'avait "construit" ? Pourrait-il seulement se reconnaître dans l'existence qu'il s'apprêtait à mener, aux côtés de celui qu'il n'avait eu de cesse d'espérer ?... Camus plongea le nez dans sa bière, pour tenter d'y noyer le mal de tête naissant qu'il sentait battre à la base de son crâne. Si Milo entend ça, il me tue. Mais… Et si c'était moi qui le tuais parce que je ne serai jamais à la hauteur ?

Il avala de travers lorsque la main du Scorpion se posa sur son épaule, chaude et nerveuse à travers sa fine chemisette de lin. Paix semblaient dire ces doigts fermement agrippés à son épaule. Une pensée élémentaire, détachée du flot incessant dans lequel ils baignaient tous et dont le Verseau aurait eu quelques difficultés à identifier l'auteur, parut s'égarer dans l'esprit du français. Une locution latine… Carpe diem. Camus eut un sourire, destiné à personne en particulier, peut-être juste à lui-même. Allons donc… Pourquoi pas ? Demain… On verrait bien.

1er août 2004, hôpital d'Athènes, Grèce…

Ses rêves étaient devenus dorés. Luminescents étaient les paysages, éblouissantes les silhouettes, aveuglants les visages. A tel point qu'elle peinait à reconnaître tous ceux qui apparaissaient tour à tour dans ses songes. Cela la paniquait. Et l'éveillait invariablement, comme en cet instant, où ses paupières frémirent avant de s'écarquiller sur la pénombre de sa chambre d'hôpital. Ses bras tremblaient le long de son corps. Encore cette sensation de brûlure qui naissait de l'extrémité de ses doigts pour remonter jusqu'à ses coudes puis ses épaules… Une sensation fantôme comme elle avait appris à la reconnaître et à la comprendre. Mais savoir n'était pas suffisant pour que l'héritière Dothrakis se débarrasse de cette douleur diffuse qui, chaque nuit, revenait la hanter.

Péniblement, sa tête pivota sur l'oreiller. Saga était resté, comme elle s'y était attendue. Endormi sur un fauteuil, dans une position improbable qui lui vaudrait quelques ennuis cervicaux au petit matin, il ronflait doucement, le visage rejeté vers le plafond. Un sourire attendri détendit ses lèvres sèches, avant que son regard ne tombe sur la tablette qui jouxtait son lit. Là, un verre plein d'eau fraîche, tentateur, et une part de gâteau, à peine entamée. Elle n'avait pas pu.

Rien à voir pourtant avec la tombe de son père sur laquelle elle s'était recueillie la veille ; en quittant le Sanctuaire, avant le solstice d'été, elle savait qu'elle ne le reverrait pas vivant. Cette certitude s'était à ce point chevillée à son esprit, que le sacrifice de Nathan lui était apparu sur l'instant comme une conséquence logique de cette absolue conviction. Ce n'était qu'après, bien plus tard, qu'elle avait enfin pris la mesure de cet acte définitif. A ce moment-là, elle lui avait réellement dit au revoir, dans le secret de son propre cœur. La cérémonie de la veille n'avait fait que proclamer officiellement la fin de son deuil.

Ce n'était pas non plus l'appétit qui lui manquait, bien au contraire. La faim était devenue une compagne permanente et exigeante qu'elle ne pouvait satisfaire, et pour cause : son estomac refusait toute nourriture. Et le gâteau au son n'avait pas fait exception. Elle soupira discrètement en le regardant, mais son bras se contenta de l'effort minimal, pour n'attraper que le verre d'eau.

Dans la pâleur de la lune qui filtrait au travers des stores, elle entraperçut son poignet gauche. L'or était là, luisant, vivant, et cerclait une pauvre chose squelettique qui avait eu auparavant assez de force pour briser une nuque d'un seul geste. Elle pesta en silence tandis qu'elle tendait son cou décharné pour tremper ses lèvres dans le liquide rafraîchissant. Il ne serait pas dit que son esprit, qui s'était débarrassé de son enveloppe charnelle pour remplir son office, serait plus fort que sa propre volonté.

Il l'avait déjà trahie ce jour-là, en l'obligeant à accepter l'intervention de ces silhouettes sombres et menaçantes, pour la sauver, elle, et ceux sur lesquels elle avait posé ses mains – cette brûlure ! – les jumeaux dont les corps gisaient auprès d'elle. Pour ce qu'elle s'en rappelait, tout du moins. S'il lui était demeuré quelques forces, quelque conscience de son être, de son existence individuelle, peut-être qu'alors elle aurait tenté… Elle ne savait quoi. Elle était vivante, ils étaient vivants. Il était vivant. Elle reposa le verre et le regarda, de nouveau. Son cœur se gonfla de ce soulagement qui parfois se saisissait d'elle, lorsqu'elle s'imprégnait de la réalité. Rien de tout cela n'avait plus rien à voir avec ses rêves dorés, qu'elle qualifiait, à part elle, d'affreux cauchemars. Le corps endormi qu'elle contemplait, était tangible. Réel. Lorsqu'il tenait sa main, lorsqu'il lui parlait, lorsque les autres passaient du temps après d'elle, tout cela qui aurait dû tenir du miracle lui explosait à la figure, la plongeant dans un mélange confus de bonheur et d'anxiété.

Elle se sentait coupable, au fond, de ne cesser de se demander pourquoi. Un beau cadeau qui leur avait été fait… Mais à quelles fins ? Elle avait appris à ne plus croire en la gratuité du destin. Le puzzle des événements qu'elle était parvenue à reconstituer une fois sortie du coma, et grâce aux informations du général Corman, avait beau être incomplet, elle avait commencé à y déceler une esquisse qui ne la rassurait pas. Il en était sans aucun doute de même pour le Pope mais celui-ci mettait un point d'honneur à ne rien précipiter. Que chacun se remette, avait-il dit, et après on verra. Et Rachel n'était pas certaine d'avoir très envie de voir. Pas si elle devait se cantonner au rôle de spectatrice impuissante.

Lentement son poing se serra. Ce fut à peine si elle sentit ses ongles – désespérément mous – pénétrer dans sa paume. Pourtant, il le faudrait bien. Et vite. Peu importait la teneur de la vérité, pourvu qu'elle la découvrît.

Mi-octobre 2004, Sanctuaire, Grèce…

Saga jeta, plutôt qu'il ne posa, lunettes de soleil, paquet de cigarettes et briquet en direction de son bureau, et ravala un juron lorsque le tout jugea bon de ne pas stopper sa course au bord du plateau. Marre…

Il venait de passer plusieurs heures en plein soleil, allant de temple en temple, critiquant tel retard, molestant tel ouvrier, désespérant devant la lenteur des travaux. Et le sous-sol de la troisième maison lui apparaissait pour le coup beaucoup trop sombre, en dépit des lampes présentes, allumées en permanence, et des rayons du soleil qui dévalaient depuis les fenêtres étroites nichées sous le plafond bas et lézardé.

Il n'avait guère le choix, de toute manière. De ses anciens appartements ne restait qu'un tas de ruines, un parmi tant d'autres constituant ce qu'avait été le Palais. Et ce dernier avait beau être le prochain sur la liste des reconstructions, ce n'était pas demain la veille qu'il pourrait réintégrer ses pénates. Pas à ce rythme en tout cas.

Il lança un regard mauvais à la pile du courrier quotidien, avant de céder avec un soupir de résignation. Devis et factures seraient au menu, comme chaque jour, et s'il ne se dépêchait pas de prendre les décisions qui s'imposaient, l'hiver à venir risquait d'être rude.

Une fois ses yeux de nouveau accoutumés à la pénombre, et plus ou moins confortablement installé sur un vieux siège coincé entre le bureau et des étagères branlantes, il parvint – presque – à oublier le ronronnement continu des bétonnières et le rythme lancinant des marteaux au-dessus de sa tête. De toute manière, où qu'il s'installe, il était logé à la même enseigne que tout le monde ; le silence n'était plus qu'un pieux souvenir au cœur du Sanctuaire en chantier. Et encore, il pouvait s'estimer heureux. La maison familiale des Antinaïkos avait certes souffert du tremblement de terre, mais était demeurée habitable. Et comme il n'était pas envisageable qu'il établisse, et son bureau, et ses appartements personnels dans le sous-sol du temple des Gémeaux, Rachel et lui avaient tôt fait d'y migrer. Et puis… Le Pope leva un œil circonspect vers le plafond, duquel un filet de poussière venait de s'échapper pour tomber pile sur le document qu'il tenait entre ses mains. Non, décidément, il n'aurait pas confié ses nuits – ou du moins la maigre part d'entre elles qui lui était dévolue – à cette structure un peu trop durement éprouvée pour être honnête.

D'un geste agacé, il chassa la couche pulvérulente ; un courrier du Pentagone, ça faisait longtemps qu'il l'attendait, celui-là. Il le parcourut rapidement, avant de laisser échapper un nouveau soupir. D'exaspération cette fois. Après tout, aurait-il dû s'attendre à autre chose ? Le nom du signataire lui était inconnu, quant au contenu lui-même… "… Nous ne sommes pas en mesure de vous apporter la moindre information à ce sujet… nos rapports n'en font pas état… Veuillez agréer, etc." Un coup dans l'eau, une fois de plus. Il avait pris un risque non négligeable en adressant une telle demande à l'armée américaine ; il ne lui restait plus qu'à espérer ne pas avoir levé de lièvre qui aurait mieux fait de rester bien sagement au fin fond de son terrier.

Il se retourna vers la porte, alors même qu'un discret cognement la heurtait.

« Je te dérange ?

- Non, entre. » Mü, qui avait passé la tête par le battant entrebâillé, acheva de se glisser sur le seuil avant de descendre les quelques marches menant au centre de la pièce. Sous son bras dépassait une épaisse liasse de feuilles fraîchement imprimées qu'il déposa avec précaution sur le bord du bureau.

« Tu as fini ? » Demanda l'atlante avec douceur. L'Antinaïkos lui opposa un sourire vaguement gêné… avant de lui mettre le courrier du Pentagone sous le nez :

« J'imagine que ça ne t'aidera pas, mais en procédant par exclusion…

- Je m'en doutais un peu, à vrai dire. » Le Bélier tira une chaise pour s'installer en face du Pope, tout en lui rendant le document. « J'ai fini par avoir au téléphone le jeune homme qui accompagnait le général Corman… Orwell, oui, c'est ça. Il a été envoyé en Irak, tu le savais ? »

Saga haussa les épaules. Autant, compte tenu de son âge, la mise à la retraite anticipée de Corman avait pu être justifiée sans trop d'atermoiements par ses supérieurs, autant l'envoi d'un militaire "de bureau" comme Orwell sur le front irakien était autrement plus discutable. Nul doute que les autres soldats ayant accepté de suivre le général avaient dû écoper d'un sort peu ou prou identique.

« Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse… Il est clair que Corman ne nous avait pas menti. C'est lui, d'ailleurs, qui m'a conseillé de faire profil bas, au moins pendant un temps. Je suis désolé pour tous ces hommes, mais… »

Mü courba la tête, comme pour observer ses mains. Dans son mouvement, quelques mèches pâles s'échappèrent du lien qui les retenait pour retomber de chaque côté de son visage. Depuis qu'il les avait drastiquement raccourcis – le brasier n'avait pas épargné grand monde – il avait du mal à les maintenir attachés. Etonnamment, cette coupe au ras des épaules conférait une jeunesse inédite au plus que trentenaire qu'il était, et seyait mal à l'air grave qu'il arborait de plus en plus souvent.

« Je sais. » Sa mâchoire se contracta et d'une main impatiente, il ramena les cheveux rebelles derrière son oreille. « Mais j'ai beau comprendre, je ne l'accepte pas.

- L'injustice du monde… »

Cela faisait belle lurette que Saga ne s'insurgeait plus devant cette réalité, mais l'atlante crut déceler dans la voix profonde du Pope une note d'agacement somme toute assez nouvelle. S'il n'en disait rien, l'Antinaïkos s'exaspérait tout autant que le Bélier de l'absence flagrante de considération et de reconnaissance de la part des américains. Le dernier conseil de sécurité de l'O.N.U. auquel avait participé le Pope s'était pourtant admirablement déroulé ; chacun avait congratulé et remercié le Sanctuaire pour son intervention, certains avaient même eu le tact de s'enquérir de la santé de ses membres. Mais cette belle façade avait eu tôt fait de se fendiller, dès lors que les principaux contacts de Saga au Pentagone avaient été… remplacés. Non pas qu'il fût totalement privé de ses appuis ; mais la tâche lui était dorénavant rendue plus difficile.

« Quoi qu'il en soit, on en est toujours au même stade, soupira l'atlante. Orwell ne se rappelle de rien, ou du moins, maintient n'avoir rien vu d'étrange… » Un léger rire leur échappa à tous les deux, et Mü corrigea dans un sourire : « … ou du moins rien qui aurait pu être plus inquiétant de son point de vue.

- Tu ne le crois pas ?

- Je pense qu'il dit ce qu'il croit être la vérité. Ceci dit, je t'avoue que j'aimerais m'en assurer par moi-même… Avec une séance d'hypnose par exemple. Peut-être son esprit a-t-il intégré des informations dont il n'a pas conscience ?

- Ce n'est pas une mauvaise idée, mais pour le moment - Saga balaya l'espace devant lui, d'un geste vague - non seulement tu auras du mal à passer inaperçu en plein désert irakien, et surtout, on a besoin de toi, ici. Ça attendra. » Mü eut un signe d'assentiment avant d'enchaîner :

« On en est où pour la nouvelle salle ?

- J'attends le rapport des géologues. Mais a priori, il devrait être possible de réutiliser une partie de l'ancienne et de creuser un espace latéral sans endommager la surface.

- J'espère qu'on pourra faire vite… Ça devient de plus en plus difficile de cohabiter avec elles. »

Neuf armures d'or avaient réintégré le Sanctuaire, de leur propre chef. Neuf… et non douze.

Mü, avec le concours des chevaliers de bronze et d'argent disséminés aux quatre coins de la planète, avait mis en place un vaste plan de recherche des trois manquantes… Sans le moindre résultat. Il était déjà assez remarquable en soi qu'elles soient revenues à bon port sans l'intervention d'aucun des chevaliers d'or, aussi le fait qu'il en manquât était en totale contradiction avec ce prodige inexplicable. Le Bélier, une fois remis de ses blessures et surtout de son épuisement consécutif à l'affrontement contre les Portes, avait passé les dernières semaines enfermé dans les archives, en compagnie des armures. Trop de choses s'étaient bousculées. Pour le Domaine Sacré, mais aussi et surtout… pour lui-même.

Anycia avait disparu de ses rêves et du surmonde, emportant avec elle les derniers secrets qui auraient pu lui permettre de remettre de l'ordre dans ses idées, trop nombreuses pour lui offrir des nuits sereines. Les mots qu'il avait psalmodiés pendant des heures, pendant que l'apocalypse se déchaînait autour de lui et de ses compagnons, la manifestation de leurs existences au beau milieu de la fantastique énergie qu'ils étaient parvenus à créer tous ensemble et enfin… La protection qu'elles leur avaient accordée, au risque de mourir à leur tour, et enfin, ce qui restait d'elles avait étéinévitablement mis à mal par le souffle de la destruction. Ce qu'il n'avait jamais osé imaginer ailleurs que dans ses illusions les plus folles avait fini par se produire. Et mieux encore : lui, le dernier de sa race, celui qui aurait dû savoir mais dont les connaissances s'étaient perdues au cours des générations précédentes, avait participé à la matérialisation de ce miracle. Au "pourquoi", il s'estimait en capacité de répondre, et tous ses camarades en auraient fait autant. Quant au "comment"…

Des heures s'étaient écoulées tandis qu'il plongeait au cœur de la structure atomique des reliques. Jamais, auparavant, il ne s'était attaché à aller aussi loin dans son analyse et sa compréhension, peut-être parce que ses premières tentatives s'étaient assorties à l'époque d'un but parfaitement égoïste qu'il avait désormais repoussé dans les limbes de ses souvenirs. Il les avait redécouvertes. Leur finesse, leur complexité, et surtout, surtout, cette vie – puisque c'était bien ce terme qui convenait, à défaut d'un autre qu'il était incapable d'inventer – qui les animait, qui pulsait en elles, inépuisable. L'atlante aurait pu invoquer le cosmos pour justifier cette singularité, mais il savait que cela était loin d'être suffisant. Que des êtres tels que les chevaliers y trouvent leur force en s'harmonisant avec les petites parcelles d'univers que chacun détenait, le Bélier pouvait le concevoir. Mais que des "objets", tels que les armures, présentent les mêmes dispositions… Cela supposait une condition préalable qui apparaissait bien trop vertigineuse, et que les faits eux-mêmes la confirment n'était pas une raison suffisante. Cette fois, l'atlante ne pouvait plus tergiverser : il avait besoin de comprendre.

Et vite.

« Tu ne les as pas remises en stase ?

- Encore faudrait-il que je sache comment procéder, fit le Bélier avec une grimace. Déjà qu'avant, je les entendais parfois, je devinais qu'elles essayaient d'entrer en communication avec moi, aujourd'hui, c'est devenu permanent. Et elles sont juste en dessous de mes appartements. Je pourrai souffler lorsqu'elles auront repris leur place dans les souterrains… Et je serai plus rassuré, également. »

Non pas qu'elles risquent un danger en demeurant dans le temple du Bélier. Mais l'un comme l'autre des deux hommes avaient parfaitement intégré que les douze reliques formaient un ensemble indissociable. Et avec trois d'entre elles en goguette…

« Mü, je sais que ce n'est pas évident, mais tu dois retrouver au plus vite le moyen de les sceller.

- J'y travaille, répondit l'autre en hochant la tête avec lassitude. Mais si seulement on pouvait savoir où se trouvent les autres… »

Il vit le visage du Pope se fermer et une ombre le survoler. Oui, il était réellement inquiet, peut-être même plus que l'atlante. Paranoïa ? Possible, lorsqu'on connaissait bien Saga. Et Mü le connaissait plus que bien. L'Antinaïkos, au fond de lui, ne croyait pas vraiment à une erreur d'aiguillage.

« Tu crois que… » Il hésita. « Tu crois que l'armée américaine… ?

- Pas seulement elle. » La voix du Pope s'était notablement refroidie. « Mais pour la seconde hypothèse, nous en saurons plus d'ici une ou deux semaines.

- Toujours rien, donc. »

Le crayon avec lequel l'Antinaïkos jouait distraitement se brisa net entre ses phalanges, et il contempla la cassure un moment sans répondre, comme déconnecté.

« Saga ? »

L'interpellé finit par relever les yeux, pour croiser ceux, vaguement inquiets, de l'atlante. Ce dernier, à l'instar de ses compagnons, commençait tout juste à s'habituer à ces absences brèves de la part du Pope, qui avaient commencé à se manifester dès leur retour des Etats-Unis. Nul n'était en mesure de les expliquer, et le principal intéressé encore moins, alors qu'il en avait pourtant parfaitement conscience. Ses pupilles reprirent un diamètre normal et secouant la tête comme pour se remettre les idées en place, il répondit avec un sourire d'excuse, tempéré par ses propos :

« Non, rien. Et c'est bien ce qui m'inquiète. Que des gens parviennent à ce point à se faire oublier du reste du monde n'a rien de très sécurisant… Et les méthodes employées sont un peu trop similaires aux nôtres pour être rassurantes. Et comme aucun d'entre nous n'a rien vu, ni rien entendu… »

Un choc sourd au-dessus de leurs têtes les fit sursauter de concert, avant que des invectives en grec ne fusent depuis l'extérieur.

« Oh bon sang, j'en ai marre, fit le Pope en se prenant le visage entre les mains.

- Tu aurais dû venir t'installer chez moi. Les réparations sont finies depuis un moment.

- C'est ça. Pour laisser cette bande de bras cassés n'en faire qu'à sa guise, si je ne suis pas là pour les surveiller. Alors à moins que tu ne veuilles continuer à héberger Aldébaran, Aioros et Shaka pendant les deux prochaines années… » Mü, hilare, leva les bras en signe de reddition :

« C'est bon, je capitule !

- Tu comprendras si je ne te remercie pas ? »

Le Bélier s'était levé et, tout en récupérant son dossier, il reprit, avec plus de sérieux :

« Heureusement qu'il n'y en a plus pour très longtemps. Ceux qui ont trouvé à se loger ailleurs doivent avoir hâte de retrouver leurs temples. » Ce n'était qu'une petite note, une modulation presque infime dans la voix, mais l'atlante ne put la masquer suffisamment pour que les épaules du Pope ne se creusent pas.

« La plupart ne sont pas très loin. » Laissa-t-il échapper. Mü n'eut aucune peine à déceler une tentative de persuasion, tout autant dirigée vers le Bélier que vers le Pope lui-même. « Quant aux autres, ils appellent. Tous les jours. »

L'atlante hocha la tête sans répondre et, lorsqu'il s'ébranla pour rejoindre la sortie, il eut l'impression que ses pieds pesaient des tonnes. Alors que, perdu dans ses pensées nébuleuses, il avait déjà posé la main sur la poignée de la porte, il suspendit son geste pour se retourner vers l'Antinaïkos, un sourire au coin des lèvres :

« Tu es toujours aussi doué… J'ai bien failli ne pas m'en rendre compte. Saga… Il ne me manque plus que la partie qui te concerne, alors je te repose la question : est-ce que tu as fini ? »

Etait-ce son imagination ? Mü crut pourtant voir la stature du Pope se ratatiner encore un peu plus.

« Hum… Pas tout à fait. Je dois encore reboucler avec Kanon et comme il n'est pas sur place, je…

- Ton frère loge à Rodorio, c'est vrai, mais il passe la majeure partie des ses journées au Sanctuaire. Il était d'ailleurs encore ici ce matin, argumenta patiemment l'atlante. Et lui m'a déjà donné son compte-rendu depuis une bonne semaine.

- C'est-à-dire que…

- Saga, je ne fais qu'appliquer tes ordres. » Le Pope aboya un bref éclat de rire :

« Tu essaies de me faire croire qu'il y a encore quelqu'un ici qui m'obéit ?

- Ne dis pas de sottises. »

Le Bélier avait redescendu les marches et, planté devant l'aîné des jumeaux, il se pencha vers lui, les poings sur les hanches, une lueur pseudo sévère au fond des yeux, mise à mal par le sourire qu'il contenait à grand-peine :

« C'est toi qui as décidé d'alimenter les archives avec les comptes-rendus de chacun d'entre nous. Toi qui souhaites que les générations futures ne soient pas démunies lorsque les Portes reviendront. Et nous sommes tous d'accord avec ce choix. Donc, il serait…

- Bon sang, mais est-ce que tu te rends compte, Mü, de ce qu'implique ce que j'ai vu ? »

Saga contemplait l'atlante par en-dessous et, derrière les mèches céruléennes, ses pupilles étaient étrangement fébriles.

« Tu es en train de me dire que tu n'y crois toujours pas ?

- Je suis en train de te dire que je ne suis pas certain d'avoir très envie d'y croire. » La main du Pope grimpa sur le bureau à l'assaut du paquet dont elle tira une cigarette. « Je suis le seul à pouvoir en témoigner.

- Et ?

- Et… Et ça changerait quoi, au fond, si on n'en parlait pas ?

- Tu veux rire…

- Pas vraiment. » Mü se redressa avec un soupir de contrariété :

« Saga, je sais que tu as toujours mis un point d'honneur à ne croire qu'en ce qui est scientifiquement démontrable, et que tu refuses tout raisonnement basé sur la spiritualité, quelle qu'elle soit. Mais…

- Tu es dur avec moi. Regarde, j'accepte bien l'idée que tu appartiennes à un peuple a priori légendaire, quand même…

- … Mais tu ne peux pas renier ce que tu as vu et entendu derrière les Portes, rajouta le Bélier sans tenir compte de l'interruption.

- Qui te dit que je n'ai pas été victime d'une hallucination ? D'une illusion ? Que mon esprit n'a pas été manipulé ? Que les Portes ne se sont pas servis de mes convictions pour les retourner contre moi ? Que…

- Et te permettre ainsi de procéder à Leur fermeture ? Un comble. Et ce serait bien la première fois que tu essaierais de faire croire que tu n'as pas été capable, toi, d'anticiper sur ce qui est ton terrain de jeu favori. Et puis, franchement - Mü posa le poing sur le bureau, pour s'y appuyer - tu ne trouves pas que la coïncidence est troublante ? Athéna…

- Elle a essayé de me tuer.

- Tu sais très bien que c'est faux. Ce sont tes doutes qu'elle a détruits.

- Tu en parles comme si elle était réelle.

- Toi aussi, en l'occurrence. » Un grondement d'exaspération lui répondit avant que :

« Bon. Admettons. Mais ça ne répond pas à ma question : est-ce que cela aura une quelconque utilité pour ceux qui viendront après nous ? Je veux dire… Nous aurions tout de même réussi. C'est parce que vous étiez tous avec moi que j'ai pu aller jusqu'au bout de la manœuvre. Athéna ou pas, si nous n'avions pas été unis à cet instant précis, on ne serait pas là… On ne serait pas là à se demander si les dieux existent ! »

Attention, danger. L'atlante recula d'un pas… inutile. Scrutant le regard du Pope, il n'y entrevit pas la lueur rougeâtre habituelle, qui témoignait d'une colère sur le point d'exploser. Et maintenant qu'il y pensait… Cette écarlate, il ne l'avait pas revue une seule fois depuis trois mois. Fallait-il en déduire que… ? Le Bélier jugea cependant plus prudent de ne pas en rajouter une couche.

Le Pope, les deux mains posées sur les accoudoirs de son siège, se releva :

« Je ne veux pas savoir si c'est vrai ou pas. Si le Sanctuaire doit réellement son existence à une mythologie dépassée, ou s'il s'agit juste d'un joli conte pour endormir les enfants. D'ailleurs, qu'on continue à le répéter, pourquoi pas ? Mais je ne veux pas – tu m'entends, Mü – je ne veux pas que les chevaliers du Domaine Sacré se mettent à croire qu'une divinité quelconque, une puissance supérieure, un concept, appelle ça comme tu veux, viendra les sauver en dernier recours. Tu comprends ? Ce serait trop facile. Cela les rendrait faibles, voire même peut-être… lâches. N'importe qui - eux, toi, moi - connaît un jour la peur. Et celui qui la ressent doit seul être capable de la surmonter.

- Et s'il n'y parvient pas ?

- Alors celui-là n'a pas sa place au Sanctuaire. »

Le Bélier baissa les yeux sur la pile de documents qu'il tenait toujours sous son bras. Saga avait-il réellement tort ? Après tout, ils avaient réussi en ne comptant que sur eux-mêmes. Chacun avait amené avec lui tout ce qui le constituait, ses qualités et ses défauts, ses joies et ses souffrances, ses certitudes et ses doutes. Ils avaient tout dépassé, en ne croyant qu'en leurs propres forces et en celles de leurs compagnons. Les êtres humains qu'ils étaient avaient vaincu pour gagner leur droit à vivre. Toutes les peurs n'étaient pas abolies ; mais ils les avaient domptées.

Mü hocha finalement la tête et son regard accrocha celui du Pope :

« Il en sera fait selon ton désir. »

Athènes, Grèce, quelques jours plus tard…

« Bonjour mademoiselle Hedström !

- Bonjour…

- Mademoiselle Hedström ! Comment allez-vous depuis la dernière fois ?

- Bien, je vous remercie.

- Alors, de retour parmi nous ?

- En effet. »

Thétis s'arrêta une bonne dizaine de fois pour répondre aux salutations du personnel qu'elle croisait à chaque détour des longs couloirs de l'hôpital. Elle en connaissait bien certains, d'autres, elle ne leur avait parlé peut-être qu'une seule et unique fois. Mais tous semblaient se rappeler d'elle et c'était avec chaleur qu'ils lui adressaient tous quelques mots. Cela la toucha ; cela faisait plus d'un mois qu'elle n'était pas revenue, un délai de réflexion qu'elle avait décidé de s'accorder à la suite de sa longue discussion privée avec le Bélier. Elle avait pourtant fini par prendre une décision. Sa décision. Et lorsqu'elle l'avait exposée devant son Pope, plus rien n'aurait pu l'en détourner, d'ailleurs ce dernier s'en garda bien. Non pas qu'il ne l'aurait pas souhaité, elle l'avait lu dans le regard résigné dont il l'avait gratifiée. Mais il n'y avait pas vraiment d'autre solution. C'était un choix, loin d'être parfait, mais qui au moins lui permettrait de vivre une vie normale. Normale…

« Allez dans la salle, mademoiselle, j'arrive ! » Lança une infirmière depuis le bout du couloir, tout en adressant un signe amical à Thétis, qui bifurqua en direction d'une porte ouverte, un peu plus loin sur sa gauche. Elle se figea sur le seuil. Retour à case départ. L'endroit était coloré, et pour tout dire, plutôt convivial en regard de l'établissement où elle se trouvait. Les murs étaient revêtus de vives nuances, quant aux machines, elles étaient masquées par des voilages dans les mêmes tons. Si ce n'était leur ronronnement discret, et les quelques tuyaux émergeant çà et là raccordés à la petite dizaine de lits présents, elle aurait presque pu oublier qu'elle se trouvait à l'hôpital. Presque.

« Nous y allons ? » L'infirmière l'avait rejointe et déjà, tendait le bras vers l'intérieur de la salle.

- Je… » Tout de suite ? Les doigts de Thétis, posés sur le chambranle, se crispèrent. « Avant, j'aimerais… J'aimerais aller rendre visite à mon ami, celui qui est chirurgie. Si ça ne pose pas de problème, bien sûr. » L'autre femme eut un sourire indulgent :

« Allez-y, il n'y a pas urgence. Votre place est réservée de toute façon.

- Merci. » Tandis qu'elle s'éloignait vers les ascenseurs, le regard de l'infirmière vissé dans son dos, Thétis ne put se défendre d'un sentiment tenace. Celui de sa lâcheté.

Elle toqua à la porte et, ne recevant pas de réponse, la poussa en silence. Elle savait qu'il avait été de nouveau opéré la veille au soir, sans doute était-il toujours dans les vapes consécutives à l'anesthésie… Ce fut pourtant la tête d'un Shura parfaitement réveillé qui pivota dans sa direction. Derrière les paupières soudain piquantes de la jeune femme, le visage de l'espagnol, blafard et amaigri, se superposa à la blancheur de l'oreiller, alors qu'elle repoussait doucement le battant derrière elle.

« Comment te sens-tu ? » Demanda-t-elle, une fois qu'elle lui eut servi un verre d'eau fraîche, et qu'elle se fut assise sur le rebord du lit. Il esquissa ce qui était censé ressembler à un sourire, mais qui se figea en un rictus douloureux :

« Disons que pour l'instant, la morphine fait encore son petit effet ? » Il jeta un œil vers les réserves des perfusions. « Mais ça ne va pas durer, on dirait. »

La résignation avait remplacé la déception dans la voix du Capricorne. Après tout, il s'agissait là de sa quatrième opération et tous les discours rassurants des médecins ne suffisaient plus à masquer ce qui serait dorénavant la vérité. Aussi, la jeune femme ne posa pas la question d'une banalité qui aurait sans nul doute été parfaitement affligeante, mais Shura y répondit tout de même, ses yeux sombres et étroits fixés sur Thétis :

« C'est terminé, j'arrête.

- Tu en es sûr ? » Cela lui avait échappé, et elle se mordit les lèvres de tant de stupidité. Il ne lui en tint pas rigueur, cependant :

« Personne n'est en mesure de me garantir que je cesserai de souffrir un jour. Alors, je préfère en rester là, essayer de… Enfin, vivre avec cette douleur permanente et ne plus être… ici. » Sa main droite se leva pour balayer la pièce d'un geste, et les plis de dégoût qui naquirent au coin des lèvres minces de l'espagnol n'échappèrent pas aux Poissons. Oh comme elle le comprenait…

« Et toi ?

- Moi ? » Elle avait sursauté. « J'ai rendez-vous. La première d'une nouvelle trentaine de séances.

- Alors, ça veut dire que… » Elle hocha la tête :

« Oui.

- Tu sais que je pourrais te retourner ta question de tout à l'heure… » Fit-il, avec un sourire dans la voix.

Elle releva les yeux vers lui. Elle le vit alors tel qu'il se voyait. Diminué, fatigué, usé, s'épuisant à surnager au-dessus du grand vide inconnu qu'il voyait se profiler devant et sous ses pas. Il avait pourtant conservé son intégrité ; son bras gauche était toujours là malgré son épaule broyée enveloppée dans d'épais bandages. Il pourrait s'en servir… pour des petites choses. Toutes petites. Et encore, uniquement pendant les moments où la douleur le laisserait en paix, c'est-à-dire, rarement. Peut-être même, presque jamais.

La poitrine de l'espagnol, creusée par l'inactivité et le manque d'appétit, se souleva pour laisser échapper un soupir, vite réprimé. Il ne se plaignait pas. Ce qu'il disait, à chacun de ses compagnons qui venaient le voir à tour de rôle, tous les jours, n'était que des faits. Il avait mal, point barre. Mais jamais il ne revenait sur les raisons de sa présence ici, et sa répugnance manifeste à les évoquer, même de loin, avait convaincu chacun de ne pas en reparler en sa présence. Pourtant, ce vide qui trouait son cœur et l'environnait de ténèbres inconnues, Thétis le percevait. Et elle l'appréhendait d'autant plus qu'il ressemblait férocement à celui dans lequel elle s'apprêtait pourtant à plonger, en toute connaissance de cause.

« Je n'ai pas le choix, murmura-t-elle doucement. Pas si je veux poursuivre ma vie.

- "Une" vie, tu veux dire. »

Elle acquiesça, en silence. Cela, elle y avait déjà pensé. Ou du moins… Tenter de le faire. Elle devait bien avouer que ce qu'elle avait entrevu au détour de certaines évidences l'avait effrayée suffisamment pour qu'elle ne poursuive pas le raisonnement. Mais entre cette peur de perdre une partie d'elle-même, certainement jusqu'à la fin de ses jours, et ce besoin qu'elle avait d'être, le plus simplement du monde, pour elle d'abord mais aussi – surtout ? – pour Kanon, elle avait dû choisir. Et le reflet d'espoir et d'amour qu'elle avait vu dans le regard du cadet des jumeaux, lorsqu'elle lui avait fait part de sa décision valait le sacrifice qu'elle avait déjà commencé à réaliser.

« Des millions de gens vivent sans septième sens. Parmi eux, beaucoup parviennent à être heureux. Je sais ce que c'est que de vivre dans un monde "normal", je sais que je peux exister en tant que Thétis Hedström, uniquement. Je l'ai déjà fait. Ce n'est pas comme si… Comme si je n'avais pas déjà accompli mon devoir. Alors… » Elle avait baissé la tête de nouveau mais Shura, lui, ne la quittait pas des yeux, attentif. De ce qu'elle lui dirait, peut-être pourrait-il tirer quelque enseignement, une aide, un indice qui lui permettrait de mieux encaisser l'avenir, ou plutôt l'absence d'avenir qui se profilait sur son horizon trop morne.

Elle, elle avait décidé ce que lui ne pouvait dorénavant que subir. Et encore… Ce que s'apprêtait à faire Thétis était, sur le papier du moins, bien pire en terme de conséquences que ce qui attendait Shura. Ce dernier en était conscient, avec toute l'objectivité dont il était encore capable. Lui… Il l'aurait toujours, son septième sens. Cette perception si particulière, ce ressenti de chaque chose sans lequel il ne pouvait imaginer de subsister, et qui lui était aussi indispensable que l'air qu'il respirait. A ceci près que dorénavant, à quoi lui servirait-il, ce sens si particulier qui lui avait toujours permis de s'élever, et de jouer pleinement le rôle que le destin lui avait octroyé ? Sans son bras gauche, il n'était plus qu'une moitié de chevalier, une moitié… d'homme.

« … de tout ceci n'a été prévu. Rien. J'en suis persuadée. »

Les mains de Thétis étaient jointes entre ses cuisses, qui dépassaient de sa robe blanche, toute simple mais encore très estivale en cet automne exceptionnellement chaud.

« Dôkho a raison : c'est à nous, à présent, d'écrire notre avenir avec… ce qui nous reste. Alors, peut-être, oui, que Kanon et moi étions destinés à nous retrouver, mais à partir de maintenant, lui et moi devons construire notre vie, librement. S'il n'avait pas été là, je n'aurais sans doute pas pris une telle décision. »

Elle eut un sourire à l'attention du Capricorne, qui ne le lui rendit pas tout à fait, ses yeux étroits invariablement sombres en dépit de ses lèvres qui s'étiraient.

« J'ai envie d'essayer. Ce ne sera pas facile, je le sais, surtout maintenant mais… Si je pense savoir ce que je perds, je crois aussi que ce que je vais gagner mérite cet effort. Et puis… » Elle baissa le regard vers ses doigts qui avaient agrippé le tissu immaculé de sa robe, sans qu'elle ne s'en rende compte : « Il me reste aussi mon empathie. Oh, c'est sûr que… que ce ne sera pas tout à fait pareil sans le septième sens, mais elle en est partiellement indépendante, alors même si… Même si je ne suis plus tout à fait comme vous tous, je resterai encore… encore un peu… »

Elle souriait toujours, même à travers les larmes qui débordaient sur ses joues. Alors, dans le pénible effort que lui permettait l'anesthésie de sa douleur, Shura se redressa sur son oreiller, passa son bras droit de l'autre côté du lit et saisit les mains de Thétis dans la sienne. Et les serra. Stupéfaite, elle voulut les retirer – je vais lui faire du mal ! – mais il tint bon. Il ne ressentait qu'un léger picotement dans le creux de sa paume, comme s'il venait d'effleurer une ortie, pas grand-chose à voir avec la brûlure cuisante à laquelle il se serait attendu, quelques semaines auparavant.

« Tu as raison, murmura-t-il, la voix rendue rauque par la fatigue. Tu resteras toujours l'une d'entre nous, quel que soit ton choix. Et pas uniquement parce que tu le souhaites ; aussi parce qu'on aura toujours besoin de toi. Et, tu vois… » Il étreignit une dernière fois les doigts fins de la jeune femme, avant de laisser retomber son bras. « … ça, c'est ce qui fera que tu seras heureuse. Malgré tout. »

Elle ravala un sanglot et, levant son poignet jusqu'à son visage, elle essuya ses larmes, avant de sourire de nouveau :

« Merci, Shura. » Et, naturellement, elle posa le bout de ses doigts sur le bras gauche qui reposait, inerte, à côté d'elle. Cette fois, ce fut à peine s'il les sentit ; mais il décida tout de même d'en savourer la chaleur.

« Au fait, fit-il au moment d'un moment, des nouvelles d'Angelo ?

- Il ne t'a pas appelé ?

- …

- Je vois. Tu aurais dû répondre ; je suis sûre que ça lui aurait fait plaisir, rétorqua-t-elle en dressant un index faussement menaçant.

- Pas si sûr.

- Tu ne devrais pas préjuger de ce qu'il pense. »

Elle se trompait. L'espagnol craignait bien plus ses propres paroles, et ce qu'elles pourraient provoquer. Et s'il y avait bien une chose que Shura redoutait, c'était d'induire une réaction dont il ne voulait à aucun prix. Pas alors qu'il avait tout fait pour rendre sa vie à l'italien.

« Il va bien, reprit Thétis avec douceur. Il a quasiment terminé ses séances de rééducation, et a priori, ne devrait pas boiter. Il devrait bientôt venir nous rendre visite avec Marine.

- Et elle ?

- Ma foi – la jeune femme laissa échapper un rire – vu comme elle le houspille pour qu'il se remette au plus vite, et dans les meilleures conditions possibles, je dirais qu'elle se porte comme un charme ! Les autres chevaliers d'argent ne sont d'ailleurs pas très pressés de la voir revenir…

- Tu crois qu'elle va définitivement accepter de reprendre sa place au Sanctuaire ?

- J'en serais assez éto…

- Oh, mais je vois que tu as déjà de la visite ! »

Poissons et Capricorne tournèrent la tête vers la porte qui s'était entrouverte pour laisser le passage à Milo et Camus. Le Scorpion fut le premier à entrer, les bras chargés de paquets divers et variés, tandis que le Verseau demeurait sur le seuil et demandait :

« On peut repasser plus tard si tu veux, tu dois être crevé.

- Non, c'est bon, restez, ça me fera oublier que la journée va être longue. »

Milo avait déjà planté un baiser sonore sur le front de Thétis, adressé un salut de la main à l'espagnol, et posé à côté de lui un tupperware transpirant de condensation.

« Bon, ça vaut peut-être pas la tienne, mais on t'a gardé une part de paella de ce midi. Il est bien cet hôpital, mais du point de vue gastronomique…

- Y en a pour un régiment, Milo, objecta Shura tout en dissimulant un sourire de sa main valide.

- Tu t'es regardé dans une glace, récemment ?

- Milo… soupira le compagnon de ce dernier, en levant les yeux au ciel.

- C'est bon, Camus, laisse tomber. Je mangerai.

- Tu sors quand, sinon ? » Le grec avait fait le tour du lit et s'était installé sur l'autre bord, l'air soudain inquiet.

« En fin de semaine. Et - il avait levé une main pour couper court aux protestations – c'est définitif. » Camus hocha la tête :

- C'est toi qui vois. Et après ?

- J'y réfléchis. » Les trois autres comprirent qu'ils ne tireraient rien de plus de leur alter ego, et Milo décida de changer de cible :

« Thétis, tu ne devrais pas être… ?

- Je vais y aller.

- Combien de temps ?

- Séances de quatre heures, tous les trois jours. »

Un sifflement constitua en tout et pour tout la réaction du grec à ce programme des plus alléchants, alors que Camus, qui s'était adossé au mur, bras croisés, demandait, la tête légèrement penchée de côté, témoignant de son intérêt :

« Et avec Shaka, comment ça se passe ?

- Il a failli refuser. » Shura avait dressé un sourcil interrogateur, mais Milo, lui, se contenta de hausser les épaules, fataliste :

« Ce n'est pas très étonnant. S'agissant de quelqu'un d'autre, il n'aurait sûrement pas hésité… » L'espace d'un instant, un souvenir commun qui n'aurait pas dû l'être flotta entre eux jusqu'à ce qu'un raclement de gorge opportun du Verseau ramène ses compagnons sur terre :

« J'imagine que Kanon est intervenu. » Thétis acquiesça :

« On a pu commencer il y a deux jours. Et… Je vais bien, ne vous inquiétez pas ! » Elle ne put s'empêcher de sourire devant leurs regards dubitatifs. « Rien à voir avec la dernière fois, Shaka sait très bien ce qu'il fait, et il le fait bien, avec beaucoup de délicatesse.

- Heureusement… » Marmonna le Scorpion qui jeta un regard par en-dessous à la jeune femme, comme pour bien s'assurer qu'elle était entière et qu'elle n'enjolivait pas une situation peu reluisante.

Six semaines plus tôt, Sanctuaire, Grèce…

« Thétis ! » L'unique rose écarlate n'avait pas achevé de s'évaporer sur le sable brûlant de l'arène que Kanon avait déjà dévalé les gradins en direction de sa compagne. Milo se tenait debout devant cette dernière, contemplant son poing encore fermé d'un air stupide :

« Je… Oh bons dieux, Thétis, je suis désolé, j'étais persuadé que tu m'avais vu venir !

- Non, c'est moi qui… » Elle secoua la tête, désorientée par le contrecoup, les jambes coupées et les fesses dans la poussière. « … Navrée, c'était un réflexe. » une étroite coupure ornait la joue droite du Scorpion, quelques gouttes de sang perlant sur sa peau mate.

« C'est rien, juste…

- Tu ne pouvais faire attention, non ? »

Kanon, encore raide en dépit de l'absence de corset, fraîchement abandonné quelques jours plus tôt, s'agenouilla tant bien que mal auprès des Poissons pour la prendre par les épaules et l'aider à se relever… Mais ce fut un cri qui lui échappa lorsqu'une brûlure fulgura depuis ses mains pour se propager le long de ses nerfs jusqu'à sa colonne vertébrale laquelle, fragilisée comme elle était, ne put se tordre, ce qui arracha un autre gémissement au cadet des jumeaux. Shaka se porta à ses côtés, pâle tout à coup :

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Toujours assise, Thétis regarda alternativement son compagnon puis ses propres mains. Avant de blêmir à son tour :

« Non… Oh non ! » Gémit-elle, paniquée, et de lever ses bras devant la Vierge qui ne put que constater les dégâts. Les ongles de la jeune femme étaient devenus violacés et déjà son regard acquérait cette couleur céruléenne et glacée, caractéristique du poison qui venait d'envahir de nouveau ses veines.

Sans réfléchir, l'indien se pencha vers elle, avant de s'immobiliser, puis de se redresser, la mort dans l'âme. Et ce fut seule qu'elle se remit sur pieds, au coeur d'un silence tendu. Milo, qui arborait un air coupable, sursauta lorsque Mü posa une main sur son épaule pour l'écarter et lui laisser le passage. Ses prunelles mauves plantées dans celles, fébriles, de la jeune femme, il secoua la tête, préoccupé :

« J'aurais dû m'en douter.

- Te douter de quoi ? Asséna Kanon, d'un ton rogue.

- Shaka, s'il te plaît, fit calmement le Bélier sans répondre au Gémeau. Bloque son septième sens.

- Je te demande pardon ? » Les yeux de la Vierge s'étaient agrandis de stupéfaction inquiète. « Mais, je…

- Tout de suite. »

Saga n'eut pas d'autre choix que de ceinturer son frère lorsque le corps de Thétis retomba sur le sable, soudain tordu et malmené, ses yeux révulsés ne laissant entrevoir que leur blanc marbré de veinules bleutées. D'entre ses dents serrées les unes contre les autres à se briser fusait un gémissement strident, à la limite du soutenable et Aldébaran se détourna, tandis qu'Aioros contemplait l'aîné des jumeaux, choqué. Quant à ce dernier… Il fixait le Bélier, les traits crispés, apparemment silencieux, mais tout en le sommant mentalement de s'expliquer, au plus vite.

Cela ne dura que quelques secondes, mais pour tout le monde, et notamment pour Kanon, même l'éternité aurait pu paraître infiniment courte en cet instant. La jeune femme finit par s'immobiliser dans la poussière, la tête rejetée en arrière, le visage couvert de sueur et les mains abandonnées en travers de son ventre. Sa poitrine se soulevait à peine.

« Thétis ! Où est Thétis ? » La voix de Rachel, alarmée, retentit dans l'esprit du Pope, lequel achevait de libérer son frère, tout en demeurant vigilant.

- Elle est là, avec nous, ne t'inquiète pas.

- Que je ne m'inquiète pas ? Elle a disparu, je ne la… Je ne la ressens plus ! Mais à quoi vous jouez, bon sang ? »

Il y avait une véritable inquiétude dans la voix de la Dothrakis, ainsi qu'une frustration galopante, qu'elle avait de plus en plus de mal à contenir. Cantonnée à l'hôpital, tout comme Aiolia et Shura, elle ne pouvait pas encore en sortir plus de quelques heures, toujours affaiblie. Si son corps avait commencé à reprendre quelque consistance, elle avait dû s'engager, entre deux pertes de conscience dès ses premières velléités de sortie, à laisser les médecins la remettre définitivement sur pied. Pas une mince affaire quand la lutte entre son esprit et son corps perdurait, le second gagnant pourtant chaque jour des points sur le premier. Néanmoins, sa maîtrise du surmonde lui était revenue, en même temps que son septième sens ; ce dernier persistait toutefois à demeurer capricieux.

« Tu me réponds, oui !

- Je crois… Je crois que le poison est revenu. »

Le cosmos de Shaka avait reflué, la disparition de sa lueur douce mettant en évidence des visages mornes, penchés au-dessus de Thétis. La fièvre s'était emparée d'elle, et elle avait beau grelotter, la sueur empoissait à présent jusqu'à ses vêtements. Un léger courant d'air frais, bienvenu sous le soleil de ce début de septembre, parcourut les rangs tandis que Camus s'agenouillait aux côtés de la jeune femme. Il ne la touchait pas, se contentant de baigner son corps dans son aura cristalline. Peu à peu, elle cessa de s'agiter.

« Je l'envoie dans mon temple. » Mü avait déjà esquissé le premier des gestes nécessaires quand, Kanon, les yeux levés vers lui, décréta : « Je vais avec elle.

- … c'est inutile. » Elle n'avait pas perdu conscience, pas assez du moins, pour ne pas tourner la tête vers son compagnon et continuer dans un souffle : « Ça va aller, c'est juste… Je dois savoir. »

Le cadet des Antinaïkos glissa un regard soupçonneux vers l'atlante qui se contenta de le soutenir, sans broncher. Mü devinait ce qui agitait le cœur et l'esprit de Kanon, il le savait d'autant plus que sous ses dehors impavides, il recevait de plein fouet son impuissance, sa frustration et son incompréhension, et que cela lui tordait les tripes. Mais il ne pouvait rien y faire, tout juste l'apaiser à distance, en conservant lui-même son calme et en le laissant diffuser tout autour de lui.

« Laisse-le faire, conseilla le Pope qui s'était tourné vers son frère.

- Mais… »

Le Bélier et les Poissons avaient disparu et Saga baissa la tête. Il était difficile pour lui de soutenir la vision de son jumeau en cet instant, comme en d'autres, pas si lointains, lorsque Kanon désespérait au chevet de Thétis, alors qu'il n'était même pas encore remis de ses blessures. Le Pope, trop épuisé, n'avait pas été d'un grand secours pour lui à ce moment-là. Et à présent que tous avaient recouvré, peu ou prou, assez de forces pour se permettre de dérouiller leurs corps encore convalescents, la détresse qui avait à peine commencé à se dissiper chez le cadet revenait les frapper tous les deux de plein fouet.

« Allez, viens. » Le poignet prisonnier entre les doigts de son frère, Kanon se laissa entraîner, sans un regard en arrière. Milo suspendit le pas qu'il avait esquissé dans sa direction ; qu'aurait-il pu dire ? Il jeta un coup d'œil vers Camus qui secoua la tête, l'air sombre.

Une fois remise, et bien qu'encore cotonneuse du fait de la mise en stase de son septième sens – tout paraissait tout à coup si sourd, si terne ! – Thétis avait écouté les explications du Bélier. Ce dernier avait extrait une pile de documents des archives, tous plus anciens les uns que les autres et, fort des informations qu'il y avait recueillies, lui avait exposé ce que serait dorénavant sa réalité.

Purger son sang du poison qui le viciait était possible, ainsi que tous, et elle la première, avaient pu le constater quelques jours après le solstice d'été. Une sorte de petit miracle avaient-ils tous cru, jusqu'à ce que l'atlante – l'un de ceux qui avaient récupéré le plus rapidement – l'examine pour se rendre compte que quelque chose avait initié le processus. Ou quelqu'un. Bien sûr. Savoir que des inconnus avaient utilisé leur cosmos sur leurs corps inconscients et meurtris, que cette action dont le sens leur échappait totalement compte tenu des discours tenus par ces gens, leur avait permis de survivre, tous sans exception, leur faisait se poser de nombreuses questions plus ou moins inquiétantes. Mais en l'absence de réponses immédiates, chacun s'était recentré sur soi, pour tâcher d'utiliser au mieux ce sursis inattendu. Et Thétis n'avait pas fait exception.

Il avait été facile – ou à peu près – à Mü de reproduire rapidement le processus qui avait abaissé à un niveau raisonnable le taux de toxines dans le sang des Poissons. La modification de la structure moléculaire du poison avait engendré un antidote efficace, à condition d'être administré de façon progressive et à des doses homéopathiques. Et le tout, moyennant un protocole drastique destiné à nettoyer le sang de façon massive, sans altérer les reins. Thétis s'était pliée aux séances de dialyse couplées aux injections de l'antidote sans rechigner et ce, dès leur retour en Grèce. Et force était de constater que cela avait fonctionné, au-delà de toutes les espérances, les siennes comme celle de Kanon.

Jusqu'à ce matin-là.

Ce qui leur était parvenu par-delà les générations de chevaliers d'or concernant l'irréversibilité de l'empoisonnement n'était de fait pas tout à fait exact… Mais il convenait de l'appréhender au-delà des apparences. Mü avait alors servi un thé à la jeune femme, s'était assis en face d'elle et, sur le ton le plus posé et calme possible, lui avait exposé ses conclusions. Il n'y avait – et n'y aurait – jamais de retour en arrière possible à partir du moment où Thétis continuerait à utiliser son septième sens. Tout ce qui pourrait être fait pour purifier son corps deviendrait alors parfaitement inutile et il faudrait recommencer, encore et encore. En faisant intervenir Shaka en catastrophe, l'atlante avait limité les dégâts, mais dans tous les cas… La jeune femme avait posé ses mains en travers de la table, et ne les avait pas quittées des yeux, tandis que la voix de Bélier résonnait dans la pièce. Et lorsqu'il avait cessé de parler, le silence était venu se poser entre eux, patient et attentif.

Se priver de son septième sens… En prononçant ces mots, Mü lui-même en avait pesé tout le poids. Et envisagé les conséquences. Il ne l'avait pas montré, mais le froid glacé qui avait étreint son cœur à ce moment-là lui avait été insupportable. Lui ne pourrait pas, s'était-il rendu compte avec effroi et une certaine honte. Jamais. Cela serait revenu à l'amputer d'un membre dont il n'aurait pas été en mesure de se débarrasser du fantôme. Avoir connu l'absolu et, du jour au lendemain, devoir vivre sans, accepter de n'être plus qu'un aveugle, un sourd, voire un paralytique… Exagération ? Pas si sûr. Ce septième sens ne lui avait pas rendu que des services, il en aurait convenu volontiers. Il l'avait même utilisé à mauvais escient, perdant ainsi de vue les termes du serment qu'il avait prêté des années plus tôt. Mais d'autres, comme elle, comme cette femme qui se tenait en face de lui, muette, les yeux agrandis, qui avaient toujours vécu en harmonie avec cette chance merveilleuse de maîtriser l'univers… Comment imaginer que… Il aurait tout donné à ce moment-là pour la prendre dans ses bras et lui dire que non, on trouverait une solution, que forcément il devait exister une autre voie qui… Mais il n'y en avait pas d'autres.

Thétis l'avait alors regardé. Ses yeux étaient secs. Elle n'avait rien dit, puis s'était levée, avait tourné les talons et l'avait laissé seul avec l'amertume de ce verdict implacable qu'il avait été obligé d'énoncer.


Elle avait beaucoup fait pour le Verseau. Tandis qu'il la contemplait, souriante, malgré le voile de regrets qui furtivement, éteignait son regard de loin en loin, Camus repensait à cette nuit où elle l'avait tiré de ses cauchemars. Cette nuit où pour la première de sa vie, il avait déversé devant elle, silencieuse et attentive, la lie qu'était devenue son existence. Si elle n'avait pas été là, si elle ne l'avait pas écouté, si elle ne l'avait pas serré contre elle, rassuré, apaisé, qui sait ce qui aurait pu se passer ? Ce n'était que plusieurs mois plus tard qu'il avait réellement pris conscience d'avoir été à la limite d'atteindre le point de non retour. Grâce à elle, il avait su entrouvrir la porte. Ce qui l'avait sauvé, ce qui lui avait permis, lorsque le moment était venu, de ne pas faire le pas de trop. A vrai dire, il aurait bien aimé lui rendre la pareille, la rassurer à son tour, la convaincre qu'elle ne serait jamais seule, elle non plus et qu'elle pouvait compter sur lui. Mais cela, le Verseau ne savait pas le dire. Il ne connaissait pas les mots. Aussi, il quitta le mur contre lequel il était appuyé et, s'approchant d'elle, effleura de la main sa blonde chevelure en ce qui s'apparentait à une caresse un peu maladroite. Il ne vit pas l'air surpris de Shura, ni celui indulgent de Milo ; mais le sourire que Thétis lui adressa tandis qu'elle relevait la tête vers lui était incroyablement lumineux.

« Tiens, Aiolia vient d'arriver, fit Milo, désignant du menton un endroit imprécis, quelque part, loin de la chambre.

- Il doit sûrement venir pour un contrôle. Je le rejoins. » Rajouta précipitamment le Verseau qui profita de l'occasion pour s'éclipser. Thétis oublia vite qu'elle n'avait pas décelé la présence du Lion, Shura reprenant, après que la porte se fut refermée :

« Il y a du progrès, on dirait.

- Et dire qu'il a fallu attendre tout ce temps… » Renchérit la jeune femme avec un sourire en coin. Mais contre toute attente, le grec demeura sérieux, ses épaules tombant légèrement tandis qu'il exhalait un soupir.

« Quelque chose ne va pas ?

- Si, si, ça va… C'est juste que… Non, laissez tomber.

- Tu as commencé, termine. » Commenta Shura qui lui aussi, avait perdu l'habitude de ne pas voir un Milo avec une bonne humeur perpétuelle. Le regard du Scorpion alla de l'un à l'autre, hésitant avant que :

« Disons que… Je crois que le retour à la réalité est assez… difficile. Là, voilà ! Je m'en doutais, vu vos têtes, que vous ne…

- Milo… » Thétis s'était appuyée du coude contre la barre en acier, au pied du lit et l'observait, mi-figue, mi-raisin. « … Qu'est-ce que tu appelles "retour à la réalité" ? Je ne me rappelle pas l'avoir quittée, en ce qui me concerne.

« Tu sais bien - il fourragea dans ses longues boucles, les ramenant sur sa nuque - tout est allé très vite au cours des dernières semaines, avant qu'on se retrouve tous là-bas. Vraiment très vite. Je veux dire… Je ne sais pas.

- On avance bien là, Milo, aucun doute.

- Si tu crois que… » Le grec savait que Shura ne se moquait pas de lui avec l'intention de le blesser, et il savait aussi que ses compagnons avaient compris qu'il fallait secouer le Scorpion pour que ça sorte. Et lui qui pensait avoir progressé de ce point de vue… Il lâcha un nouveau soupir :

« Je veux dire qu'on n'a pas pensé à l'après. Ni lui, ni moi. Il fallait régler les choses, il fallait faire vite, il fallait… On aurait pu ne jamais revenir, vous comprenez ?

- Ne le prends pas mal, mais venant de ta part, ça n'a rien d'étonnant. » Trancha l'espagnol qui écopa d'un regard un poil désapprobateur de Thétis, bien que Milo se contente de hausser les épaules, résigné.

« Je sais. Je me rends compte que je n'ai pas réfléchi, ou du moins pas à certaines implications.

- J'avoue que je ne te suis pas, fit la jeune femme, avec douceur.

- On avait une vie avant. J'avais une vie et lui aussi. Ce n'est pas tant que la mienne était exceptionnelle – on va dire qu'elle n'était pas compliquée, au mieux - quant à la sienne… » Les paupières du grec s'abaissèrent un instant. « Mais dans les deux cas, tout ça, ce n'était pas… prévu. Et du jour au lendemain, on se retrouve l'un en face de l'autre, et malgré tout ce qu'on… tout ce qui… enfin, je ne vous fais pas de dessin, c'est comme si on partait de zéro.

- Et vous logez sous le même toit.

- En plus. En même temps, on n'a pas trop le choix, son temple est le seul avec celui de Mü à être resté à peu près debout.

- Et lui ?

- Quoi, lui ? » Shura secoua la tête, avec un air de commisération :

« Camus ! Qu'est-ce qu'il dit de tout ça ?

- Ça va vous paraître idiot mais… Je crois qu'il est encore plus déboussolé que moi. Il sait lui aussi qu'il faut qu'on trouve un équilibre quelque part, qu'il va falloir faire certains compromis mais je ne suis pas certain qu'il soit prêt pour ça. Sans compter qu'il est confronté au même problème que nous tous : il est au Sanctuaire, je sens qu'il aimerait bien s'en éloigner, mais il n'y arrive tout simplement pas. Alors entre ça, ses accès de culpabilité quand il voit Aiolia, et tout le reste… Son envie de fuir n'a pas disparu. Je la vois quand elle revient. Et ça me panique, parce que je ne suis pas sûr d'être capable de gérer.

- Et je suppose que si je te demande si vous en avez parlé, tu vas me répondre à côté ? » Suggéra Thétis laquelle, devant le sourire amer de son alter ego, rajouta : « Milo, ce serait bien que ni toi, ni lui, n'oubliez que vous avez été amis avant d'être amants.

- Elle a raison. » La tête de Shura était retombée sur l'oreiller, et il contemplait Milo, sans vraiment le voir, tandis qu'il poursuivait d'une voix étrangement lointaine :

« Même s'il t'a menti, c'était pour des raisons qu'il estimait, lui, justes. Tu ne lui en veux plus, n'est-ce pas ? Dans ce cas, ça n'entame en rien votre estime mutuelle, celle que vous avez toujours eue l'un envers l'autre. Et vous risquez de la perdre si vous laissez votre relation actuelle pourrir votre amitié, parce que vous n'osez plus vous parler. »

De surprise, Milo avait dressé un sourcil. Il n'était pas dans les habitudes du Capricorne de prononcer une telle tirade, surtout sur un ton pareil. Il en venait même à se demander si le contrecoup de la morphine n'y jouait pas son petit effet, lorsque Thétis commenta, en s'adressant non plus au grec mais à l'espagnol :

« Cela n'a rien de simple, n'est-ce pas…

- Non. En effet. »

Le wagon venait de passer, mais Milo l'avait indubitablement loupé. Et tandis qu'il en prenait lentement conscience, il notait dans le même temps l'inquiétude larvée qui chiffonnait les traits de Thétis et le regard de Shura, qui se vidait peu à peu. Pris d'une gêne subite, il se leva :

« On devrait peut-être te laisser te reposer un peu. Thétis, tu… ?

- Oui, je dois y aller, moi aussi. » Elle s'était déjà redressée, et avait rempli de nouveau le verre de l'espagnol, qu'elle lui posa à portée de main. « Essaie de manger, je dirai aux autres d'attendre demain pour venir te voir. » Il acquiesça en silence, et lorsque Milo et la jeune femme repoussèrent la porte derrière eux, il avait déjà fermé les yeux.

Rodorio, Grèce, le soir même…

Elle dormait. Kanon ôta sa veste en silence et la déposa sur une chaise, à gauche de l'entrée de la chambre. Il demeura indécis, l'espace de quelques instants. Lui en voulait-elle d'être rentré aussi tard ? Il voyait la forme sous le drap se soulever doucement au rythme d'une respiration paisible et ne percevait aucune animosité en provenance de la jeune femme. Alors c'était lui qui se sentait coupable, sûrement. Après tout, ce n'était pas la première fois.

Il s'approcha du lit d'un pas souple, et s'assit sur un tabouret, près du visage serein de Thétis. Définitivement, elle n'avait pas perçu sa présence. Et ne la percevrait certainement plus jamais. Un instant, l'amertume remonta derrière sa gorge, avant qu'il ne la chasse résolument, en choisissant parmi le flot de réflexions qui inondait son esprit, la seule pensée à laquelle il se raccrochait depuis des semaines. Bientôt il pourrait de nouveau la prendre dans ses bras. Et bientôt… Il ne la lâcherait plus. Elle ne serait plus que femme, son titre de chevalier d'or serait remis en jeu, mais c'était justement la femme qu'il aimait. Le reste n'avait plus aucune importance.

Lorsqu'il avait assuré son jumeau de cet état de fait, ce dernier lui avait jeté un coup d'œil dubitatif en dépit de son acquiescement bienveillant. Saga n'avait pas eu besoin d'en dire plus, mais Kanon préférait se réfugier dans un mensonge qu'il aurait tout le temps, par la suite, d'apprivoiser pour qu'il devienne réel.

Le septième sens que chacun d'entre eux possédait, ils avaient appris à le partager, bon gré mal gré, et par la force des choses, il était devenu le ciment de leurs relations. Ce que les jumeaux partageaient depuis la naissance, tous les autres étaient aujourd'hui en mesure de le ressentir, de le comprendre, de l'accepter et de s'en servir. A tel point d'ailleurs qu'aucun n'était plus en mesure de concevoir les amitiés qui les liaient, sans ce support au travers duquel chacun s'affichait sans plus aucune façade. Bien sûr, cette transparence absolue ne débordait pas leur cercle et les individualités perduraient malgré tout. Mais… Tous aimaient à se réfugier dans cet oasis si particulier, au sein duquel ils se permettaient d'oublier de paraître. Accepter l'autre, et s'accepter soi-même sans plus de jugement, juste avec cette certitude apaisante d'être en totale sécurité auprès de l'autre.

Thétis allait dorénavant devoir vivre, dépourvue de cette plénitude. Pour toujours. Il effleura la joue de la jeune femme, repoussant avec délicatesse une boucle blonde échappée du chignon qu'elle construisait chaque soir, avant de se coucher. C'était pour cette raison qu'il n'avait pas souhaité influer sur sa décision. Au nom de quoi aurait-il pu s'arroger ce droit ? Nul n'aurait dû avoir à faire ce choix. Et elle, encore moins que les autres. L'injustice, Kanon la ressentait, cuisante. Plus encore que le contact de la peau de Thétis contre la sienne, les rares fois où il avait passé outre ses protestations pour la serrer contre lui, même quelques secondes, pour sentir son odeur et sa chaleur, pour se rappeler la sensation de son corps contre le sien. A présent…

Il ne ressentit qu'un léger picotement au bout de ses doigts, tandis qu'il les laissait descendre le long de la ligne pure de son menton, avant d'aller redessiner le lobe de son oreille et se perdre juste en dessous, contre la gorge que la vie faisait battre, encore et encore. Oui, une démangeaison certes faible, mais autrement plus dangereuse à l'intérieur du corps – du ventre – de la jeune femme. Une seule fois, juste avant que le poison n'envahisse de nouveau les veines de Thétis, mais l'expérience lui avait servi de leçon. Elle en avait été désolée ; il se serait battu pour lui avoir infligé, dans son égoïsme, cette souffrance supplémentaire.

Mais elle allait pouvoir partager sa vie avec lui. Il la connaissait ; il savait qu'elle ne reviendrait pas en arrière, maintenant que sa décision était prise, et même en sachant ce qu'elle mettait en jeu. Une bouffée de reconnaissance et d'admiration gonfla la poitrine du cadet Antinaïkos et il dut se mordre les lèvres jusqu'au sang pour ne pas la rejoindre, là, tout de suite, l'enlacer et lui dire à quel point il l'aimait.

Il vit sa main s'agiter une paire de secondes, contre l'oreiller. Elle rêvait. Et il eut un sourire.

« Kanon ? » L'air surpris de la jeune femme fit bientôt place à un rire comme son compagnon fendait les écharpes de brume pour se rapprocher d'elle. Il n'avait jamais été loin, comme ils purent s'en rendre compte tous les deux, tant il fut vite près d'elle, contre elle.

« Ton rêve est-il agréable ? » Demanda-t-il, en inclinant son visage dans le cou de Thétis, laquelle réprima un geste d'évitement. N'étaient-ils pas dans le surmonde ?

« Comme tu peux le constater. » Autour d'eux se profilait un paysage vert et ensoleillé, tout en vallées et en collines, avec au loin, la mer, toujours présente, qui scintillait. Il ne sut pas dire ce qu'était ce lieu, sauf qu'il le connaissait. Parce qu'il l'avait déjà croisé au cours de leurs songes communs ? S'il n'appartenait qu'à elle, en tout cas, elle le partageait avec lui sans la moindre réserve. Ils y étaient comme chez eux. Ils y étaient seuls. Il sentit qu'elle avait saisi son poignet et le tirait, comme pour l'emmener plus loin.

« Non… murmura-t-il. Ce ne serait pas raisonnable. C'est le niveau du rêve… Restons-y. Au moins, je suis sûr de pouvoir te retrouver… après. »

Elle eut un sourire triste, bientôt effacé, tandis qu'il la serrait plus étroitement contre lui. Ce n'était pourtant là que les projections psychiques de leurs corps demeurés dans la réalité, mais sans qu'ils ne puissent s'expliquer comment, ils éprouvaient une sensation de solidité rassurante, et reconnaissaient la texture de leurs peaux, le parfum de l'une, le musc de l'autre, les fragrances se mêlant pour constituer la toile de ce morceau de réalité qu'ils reconstruisaient, quasiment chaque nuit depuis des mois.

Leur univers si restreint fut effleuré par quelques inconscients, ceux de leurs compagnons à coup sûr, qui avaient ressenti la présence du couple. Ce fut éphémère, mais suffisant pour que tous deux perçoivent un peu de cette sécurité dont les autres les entouraient. Ils disparurent aussi vite qu'ils s'étaient manifestés, discrets et désireux de les laisser l'un à l'autre.

Ce qu'il avait entrevu de Thétis, devant les Portes, n'avait pas disparu. L'empreinte spirituelle de la jeune femme s'était enrichie de ces quelques années qu'elle avait gagnées lors de sa confrontation avec Saga, et les doutes qui parfois chiffonnaient encore son visage dans la réalité, n'étaient qu'un pâle souvenir à ce niveau où elle demeurait pourtant encore rattachée à son corps. Quant à lui-même… Cela l'amusait toujours d'observer les quelques reflets turquoise qui animaient sa propre chevelure dès qu'il "posait" le pied dans le surmonde. Une infime variation de couleur qui le distinguait de son frère, toutes choses égales par ailleurs. Etait-ce parce qu'il venait de penser à lui ? La présence de Saga s'insinua dans son être, légère et ténue, celle d'une Rachel endormie en filigrane. Son aîné était parfaitement éveillé ; de fait, il replia sa conscience presque immédiatement. Il voulait savoir où était son frère, il le savait, cela lui suffisait.

« Quel retournement de situation… » Commenta Thétis d'une voix douce, alors même que le cosmos de Kanon se déployait autour d'eux, pour les isoler encore un peu plus. « A présent, c'est lui qui s'inquiète pour toi, et te protège.

- Disons que les choses se sont rééquilibrées. » Elle avait levé les mains vers le visage de son compagnon pour le saisir entre ses paumes, aussi douces et chaudes que dans la réalité.

« Toutes les choses ? » L'aura de Kanon se gondola, un quart de seconde, avant de retrouver sa consistance. Il répondit par une autre question, entre deux baisers qu'elle partagea avec ferveur :

« Et si c'était le cas ?

- Je ne le concevrai pas autrement. » Elle avait noué un bras autour du cou de son compagnon, et posé sa main libre sur sa large poitrine, au droit du cœur puissant qu'elle sentait battre, aussi fort que s'il avait été réel. « Je le sens, autour de toi. Sans lui, tu n'es pas, et il n'est pas, sans toi. Le Kanon que j'ai aimé il y a si longtemps, était déjà ainsi. Entier. Et c'est encore cet homme-là, que j'aime aujourd'hui. »

Il murmura sans doute un "merci", qui ne se perdit pas, mais se dilua dans leur étreinte. Cette dernière n'était que celle de leurs âmes ; mais parce qu'elle n'était que ça, elle fut plus profonde, plus intense, et plus absolue qu'ils n'auraient pu la rêver. Le corps physique de Kanon gisait, endormi, au bord du lit, celui de Thétis à quelques centimètres, et qui ne le touchait pas. Pourtant ce fut comme si leur sommeil s'était ancré de cette pesanteur langoureuse, de celles qui font sombrer dans un oubli apaisé, dans cette petite mort éblouissante à laquelle ils n'avaient que la hâte d'ouvrir enfin à nouveau les bras.

Royaume d'Asgard, extrémité nord de l'Europe, 20 octobre 2004…

Lorsque les lourdes portes de la salle d'audience pivotèrent en un grincement sinistre sur leurs gonds millénaires, ceux qui s'y trouvaient se retournèrent dans un bel ensemble vers les nouveaux arrivants.

La haute stature de Phecda se découpa un instant dans les ombres avant d'émerger à la lumière tombant à flots depuis la volée de vitraux qui cernaient le faîte de la salle. Devant lui s'avançait, à une altitude bien plus modeste, du même pas résonnant sur les dalles glacées, une silhouette drapée dans un long manteau sombre, à la capuche remontée.

« Je te remercie, Thor, pour tonescorte attentive. Nul doute que sans ton aide, je n'aurais pas retrouvé le chemin du palais. » La capuche s'était retournée vers le géant qui ne s'ébranla pourtant pas d'un millimètre, son regard clair fixé sur sa souveraine laquelle, là-bas, descendait les quelques marches séparant la salle de son trône. Hilda hocha la tête en silence et après une brève inclinaison, Thor recula, pour aller se poster contre un mur, aux côtés de Syd de Mizar.

« Je vois que le royaume d'Asgard est toujours aussi bien protégé. Cela dit, un tel luxe de précautions est-il bien nécessaire vis-à-vis… du Sanctuaire ?

- Voyons Rachel, tu sais bien que nos terres sont inhospitalières. Je m'en serais atrocement voulue s'il t'était arrivé malheur en cours de route, surtout après la terrible épreuve que toi et les tiens avez traversée. »

La Polaris se dressait face à la Dothrakis dont elle n'entrevoyait que les lèvres pincées et le menton étroit. Elle rajouta, toujours sur ce même ton de sollicitude badine et vaguement ironique :

« Vous en êtes-vous bien remis ? J'espère, car les chevaliers que nous avons renvoyés chez vous étaient en bien piteux état.

- On ne peut mieux, Hilda, on ne peut mieux… » Les mains de Rachel se levèrent pour repousser sèchement les flots de tissu qui recouvraient sa tête et son visage. « … Même si, comme tu l'as souligné, l'épreuve a effectivement été terrible. »

La répartie de la souveraine mourut dans sa gorge et un même mouvement de recul gêné parcourut les rangs des guerriers divins derrière elle. Du noir de la chevelure de la Dothrakis, si profond qu'il s'était toujours animé de reflets bleutés, ne restait plus rien. Une fumée uniformément grise l'avait remplacé. Grises étaient les mèches qui déferlaient sur ses épaules. Et gris étaient les sourcils arqués qui surmontaient les yeux dont les iris nocturnes avaient disparu au profit de deux disques d'or liquide. Hypnotisée par ce regard dérangeant, Hilda finit par se reprendre suffisamment pour y déceler néanmoins des reflets sombres, réminiscences d'un passé pas si lointain. Et elle s'y raccrocha pour lancer un ordre qu'elle espérait d'une voix suffisamment ferme :

« Vous tous… Laissez-nous. »

Un silence long de plusieurs secondes ponctua la demande de la Polaris avant qu'il ne fût brisé par un flot de pas hésitants, tous dirigés vers les grandes portes demeurées ouvertes. Siegfried fut le seul à croiser le regard de Rachel, et le premier des deux à baisser le sien.

« Suis-moi, fit Hilda, une fois qu'elles furent seules. Allons dans mes appartements. »

Rachel sur ses talons, la souveraine arpentait rapidement le dédale de couloirs, désireuse tout à coup d'en finir au plus vite avec cette entrevue. Cela faisait de nombreuses années que les chemins des deux femmes ne s'étaient plus croisés ; mais au-delà des modifications physiques les plus évidentes que tous avaient pu constater, celles qui altéraient subtilement le visage de la Dothrakis – l'ovale plus mince, les joues plus creuses, les traits plus durs – ne pouvaient pas se mesurer à l'aune des années. Cela allait bien au-delà.

Sous l'effet de la chaleur cuisante dispensée par les deux larges cheminées qui ornaient de part et d'autre le bureau de la Polaris, Rachel laissa son épais manteau glisser le long de ses épaules, et tandis qu'elle le repliait sur le dossier d'une chaise, Hilda vit avec surprise que la jeune femme était entièrement vêtue de sombre, son corps moulé dans des vêtements trop souples et élastiques pour être considérés comme strictement civils. De plus… Elle n'avait pas apporté avec elle l'ombre du moindre bagage.

« Que me vaut l'honneur de ta visite ? Demanda la souveraine d'Asgard d'un ton neutre, une fois que son hôte fut installée en face d'elle.

- Je suis venue te demander l'autorisation de traverser tes terres.

- Quelle mansuétude de ta part… Saga ne s'embarrasse pas d'habitude de ce genre de "politesses". Quel en est le motif ? A moins que ce ne soit trop te…

- Je dois aller tuer un homme. » Rachel avait rivé son regard dans celui d'Hilda qui ne put cacher son malaise.

« Qui ?

- Tu le sais très bien. »

Le reproche était là, mais lointain, comme en référence à un événement passé qui ne pouvait plus être modifié. Toutefois, Hilda le perçut comme une agression, si bien qu'elle se rencogna dans son fauteuil comme pour s'y réfugier, avant de rétorquer sur la défensive :

« Tu n'as jamais manifesté ton désaccord, que je sache.

- A ce que tu lui donnes asile ? A cette époque-là, j'avais d'autre chose à penser.

- D'autres auraient pu s'en occuper pour toi.

- Il se trouve… qu'il s'agissait d'une affaire strictement privée.

- Dans ce cas, ne viens pas me le reprocher.

- Quoi, d'avoir pris une décision qui ne t'appartenait pas ?

- Asgard n'a jamais eu le moindre contentieux avec ton frère, Rachel. » Les yeux de cette dernière s'étrécirent lorsqu'elle laissa fuser entre ses dents :

« Asgard a prêté allégeance au Sanctuaire. Ne te crois pas à l'abri de certaines conséquences, surtout lorsque celles-ci impactent le Domaine Sacré.

- C'est une menace ?

- Plutôt un conseil. »

Les ongles de la Polaris s'étaient plantés dans les accoudoirs de son siège et ce ne fut qu'au bout de plusieurs minutes et d'une respiration difficilement maîtrisée qu'elle parvint à détendre ses mains, pour les ramener et les croiser sur ses genoux.

« Asgard peut se défendre seul, finit-elle par répondre, plus mesurée.

- Je n'en doute pas une seconde… Et c'est bien pour cette raison que je me dois d'insister : vous et nous devons nous réclamer d'une volonté sans faille… et commune.

- Hum… » La Polaris releva le menton, par défi : « Es-tu bien sûre de n'être venue ici que pour exercer ta vengeance personnelle ?

- Oui. Mais disons que j'ai été… surprise par l'accueil réservé au niveau de tes frontières. Tu n'en as pas informé Saga.

- J'ai cru comprendre… Qu'il avait d'autres choses à penser, lui aussi. »

Hilda sentit Rachel se détendre imperceptiblement, et elle fit de même. Les deux femmes, si elles ne s'étaient jamais particulièrement appréciées, se respectaient suffisamment pour savoir où commençaient les prérogatives de l'une et s'arrêtaient celles de l'autre.

« Vous vous en sortez ? Demanda la Polaris, plus amène. Et comment vont les chevaliers d'or ?

- Ils ont survécu. » Rachel haussa les épaules avec lassitude. « Quant au Sanctuaire… Il reprend forme, petit à petit. Ce n'est pas… facile mais enfin, je suppose qu'en plus de deux mille ans, il a dû en voir d'autres.

- C'est certain. »

Le silence retomba, la Dothrakis laissant errer son regard dans les flammes de la cheminée à moins de deux mètres d'elle, et vers lesquelles elle tendit ses mains d'un air absent, avant de les frotter l'une contre l'autre.

« Bien… » Elle se redressa, quittant son siège. « Je vais devoir y aller.

- Je suppose qu'il est inutile de te proposer une escorte ? » Hilda avait imité son vis-à-vis et l'observa tandis qu'elle se drapait de nouveau dans son lourd vêtement noir.

« Tu supposes bien. Hilda - et Rachel de se tourner vers elle avant de sortir - je n'en ai pas pour longtemps et je ferai en sorte… de ne laisser aucune trace de mon passage. Je compte sur toi pour tenir tes hommes à l'écart.

- Ils ne te suivront pas. » Promit l'autre.

La grecque demeura encore un instant sur le seuil, scrutant le visage de la Polaris. Celle-ci soutint l'examen sans broncher. Rachel finit par hocher la tête, lentement et par se détourner, sans toutefois réprimer un dernier avertissement :

« Fais attention, Hilda. Certains rêves peuvent très facilement se muer en cauchemars. »

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