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EPILOGUE – Partie II
Royaume d'Asgard, sur la frontière de l'est…
Les talons de Rachel claquaient sur le parquet, résonnant dans le silence glacé. Elle n'avait pas rencontré âme qui vive, ni sur son chemin, ni aux abords du chalet – si tant était qu'on puisse nommer chalet l'imposante bâtisse en bois de plusieurs centaines de mètres carrés fort opportunément implantée au beau milieu d'une forêt millénaire. Elle s'était tenue prête ; personne ne s'était cependant mis en travers de sa route.
Le couloir sombre s'étirait sur des dizaines de mètres, du moins était-ce l'impression qu'elle en retirait tandis que les portes, toutes anonymes et toutes fermées, défilaient de chaque côté. Là-bas, tout au bout, une lueur pâle filtrait d'un battant entrouvert. Tout en se dirigeant vers elle, Rachel se rendait compte que même dans l'obscurité la plus complète, elle aurait su où se diriger. Il y avait des vibrations, comme celle-là, qui généraient des échos désagréables d'être trop vite reconnus.
« Où sont tes hommes ? »
La porte venait de claquer contre le mur et la Dothrakis se tenait dans son encadrement, toujours aux aguets en dépit de la certitude de plus en plus prégnante qu'il n'y avait personne d'autre dans le bâtiment, hormis elle-même… et lui.
Le discret ronronnement d'un moteur électrique anima le silence, tandis qu'à l'autre bout de la pièce – une vaste chambre à première vue – pivotait un fauteuil roulant devant la fenêtre.
« Le gris ne te va absolument pas, très chère ! » Se récria d'une voix gracieuse celui qui, maintenu en position assise dans l'engin par un savant jeu de boucles métalliques et de sangles, faisait dorénavant face à la jeune femme.
« De la part de quelqu'un comme toi qui s'habille – pardon, qui se fait habiller - toujours en blanc, tu ne m'en voudras pas si je prends ça pour un compliment.
- C'est méchant, ça. Très méchant.
- Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. Je répète : où sont tes hommes ? »
Dimitri esquissa un sourire, dévoilant une dentition parfaite dans un visage tout aussi parfait :
« Oh… Dois-je comprendre que tu es déçue de ne pas avoir pu procéder à quelques massacres en règle avant de me rejoindre ? Histoire de… t'échauffer ? »
Rachel fit quelques pas à l'intérieur de la pièce avant de condescendre un regard froid sur son demi-frère :
« Je ne crois pas qu'un échauffement soit nécessaire.
- Tu sais ce qu'on dit… Il ne faut jamais se fier aux apparences. Quoique… Ça dépend lesquelles. »
Les derniers mots de Dimitri avaient accusé quelques octaves de moins avant de reprendre derechef leur tonalité badine :
« Tu excuseras cet accueil honteusement spartiate mais j'éprouve quelques difficultés techniques à t'offrir une boisson chaude. Dommage d'ailleurs, quand on connaît la température extérieure… Ton voyage n'a pas été trop inconfortable ?
- Pourquoi crois-tu que je suis ici, Dimitri ?
- Et bien… » Il eut une moue amusée. « … N'est-ce pas pour me tuer ? A ce sujet, merci, je savais que je pouvais compter sur toi, ton sens de la famille t'…
- Ta gueule. »
Rachel avait serré le poing et dut se retenir pour ne pas le lui balancer en travers de la figure, au moins pour effacer ce sempiternel sourire qui venait de s'accentuer. Elle n'avait jamais eu beaucoup de patience ; le premier point était pour lui. Ce qu'il se chargea d'ailleurs de confirmer suavement :
« Voyons, voyons… Tu pourrais au moins avoir la décence de demeurer polie devant un pauvre infirme sans défense. »
Elle inspira. Profondément. Lentement. Posément. Et lorsqu'elle relâcha son souffle, ce fut pour répondre sur le ton de la conversation la plus anodine qui soit :
« En effet, je vais te tuer…
- A la bonne heure.
- … mais avant ça, j'ai quelques questions à te poser.
- Allons bon. »
Rester calme… Surtout, rester calme… Lorsqu'elle étira les lèvres pour sourire au paralytique placide qui lui faisait face, un rictus déforma son visage :
« J'imagine que tes journées doivent être longues… Et il semble qu'il n'y ait pas grand monde pour jouer avec toi.
- Tu étais mon meilleur adversaire, c'est vrai, soupira-t-il d'un air chagrin. Ça me manque terriblement, tu sais.
- C'est pour cette raison ? »
Elle avait achevé de se rapprocher et, toujours debout, venait de se pencher sur Dimitri, son visage tout près du sien, ses lèvres à quelques centimètres des siennes. Elle répéta dans un souffle :
« C'est pour cette raison… que tu as ordonné à tes hommes de me sauver ? De tous nous sauver ?
- Il s'agit là d'une conclusion bien hâtive… » Murmura-t-il à son tour, les yeux rivés dans ceux de la jeune femme, laquelle avança sa main jusqu'à la joue de son demi-frère… avant de la laisser retomber sur la gorge de ce dernier et de planter ses ongles dans la carotide.
« Je ne crois pas. Vois-tu… J'ai eu tout le temps d'y réfléchir.
- A ce petit jeu-là, je gagne. Quatre ans – non, cinq – c'est long. » Elle resserra légèrement ses doigts, mais le regard de l'autre demeura impavide alors qu'il rajoutait :
« Si dans "questions", tu sous-entends me soumettre à "la Question", je crains fort de ne pas pouvoir assouvir tes fantasmes : je ne ressens plus la moindre douleur, au cas où tu l'aurais oublié. »
Elle étouffa un juron et, relâchant sa prise, elle le repoussa du bras, le fauteuil allant rebondir contre la fenêtre avant de se stabiliser quelques pas plus loin.
« Tu m'avais promis de venir me tuer… Je voulais juste t'offrir tous les moyens d'honorer ta promesse.
- Ne te fiche pas de moi.
- Oserais-je ? »
Oh que oui… Mais la jeune femme ravala son ironie, lorsqu'elle avisa le regard qu'il portait sur elle. Fasciné, presque… avide.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Fit-elle d'un ton rogue.
- C'est tout à fait intéressant… Tes yeux. Troublant, même, je dirais. Alors, ça fait quel effet ?
- De quoi tu parles ?
- Tu sais bien… Le dernier stade. L'ultime cosmos. Le pouvoir suprême. Toutes ces choses très rigolotes dont sont censés être investis les membres de notre famille. Je veux savoir. »
Elle était sur le point de l'envoyer paître, sa patience flirtant avec ses plus extrêmes limites. Mais un pli, qui venait de se creuser entre les sourcils blonds, et l'air boudeur qui déformait la bouche élégante, la retinrent. Il y avait là un filon à exploiter. Ce fut au tour de la jeune femme de se laisser aller à sourire. Un sourire carnassier :
« Voyons voir… Si tu réponds à mes questions, alors, je répondrai aux tiennes. Donnant-donnant.
- Et si je refuse ?
- Alors tu ne sauras rien. Jamais. Tu ne sauras pas… ce que tu aurais pu devenir. » Acheva-t-elle, réprimant sa satisfaction lorsqu'elle le vit hésiter.
Elle avait décroché la timbale ; tout ce qui avait toujours animé Dimitri, était en cet instant concentré dans ce visage qui se transformait à vue d'œil. La convoitise qui tordait ses traits. L'envie qu'elle voyait luire dans ses yeux, à présent pâle souvenir de ce qu'avaient été les siens. Et l'ambition, cette satanée ambition mêlée à la frustration savamment entretenue tout au long de sa vie, tel un brasier inextinguible. Tout en sachant qu'elle venait de combler son retard dans ce dernier affrontement qui les opposait, elle ne put s'empêcher de redouter ce qu'elle ne pouvait lire dans l'esprit cadenassé qui lui faisait face. Cet homme… avait voué son existence à remplir un manque. Un manque suffisamment gigantesque pour qu'elle en vienne à se demander s'il ne valait pas plus que le prix que Dimitri accordait à sa propre vie.
« Vous avez sauvé le monde, et le monde avait pourtant décidé de vous laisser crever, commença-t-il, d'une voix bien plus dure qu'à l'accoutumée, plus… implacable. A croire que des siècles de morale judéo-chrétienne ne sont jamais passés par là…
- "Morale"… Ton vocabulaire s'est enrichi au cours des dernières années ?
- Pourquoi ? Tu vas me faire croire que tu en connais la définition ? »
Elle se raidit, respiration bloquée. Projection de l'esprit ou autre chose, elle eut l'impression soudaine que les ombres qu'elle s'acharnait à chasser depuis trop longtemps venaient de pénétrer dans la pièce et se tenaient juste derrière elle. Mais déjà son interlocuteur reprenait, ignorant le trouble pourtant visible de la jeune femme :
« Les américains… » Le mépris dans sa voix était palpable. « … Trop facile. Ils ont le pouvoir que les autres pays ont bien voulu leur conférer. Pas un seul n'aurait levé le petit doigt pour s'opposer à leur décision. Ils n'en ont plus les moyens. Mais je ne t'apprends rien, n'est-ce pas ? »
Le général Corman avait été parfaitement clair dans ses propos, en effet. En dépit de son état, Rachel avait tenu à écouter le vieux militaire lui exposer les raisons précises pour lesquelles il avait outrepassé les ordres de sa hiérarchie. Il l'avait déjà laissé entendre aux membres du Sanctuaire, juste avant l'affrontement contre les Portes, mais a posteriori… Elle en avait été glacée. Les plus hautes instances du monde avaient émis le souhait de les voir disparaître. De voir le Sanctuaire tomber en désuétude. Et puis, qui sait ? Peut-être auraient-ils poussé l'audace jusqu'à aller détruire le Domaine Sacré ? Pourquoi ?
Elle, Saga, et tous leurs compagnons ne partageaient peut-être pas la vision traditionaliste de leurs parents et autres aïeuls, mais toutes les générations qui s'étaient succédées au Sanctuaire possédaient au moins une conviction en commun, celle qu'elles se transmettaient depuis plus de deux mille ans : la sauvegarde de l'humanité. Et ce concept, on ne peut plus large, englobait tout ce qui faisait de l'humanité ce qu'elle était, à savoir même ses pires travers. Comme celui de s'entretuer avec une régularité de métronome. Certes, les conflits les plus meurtriers trouvaient leurs origines dans les déséquilibres dûment palliés par les Portes, mais tout le reste n'était imputable qu'à la bêtise humaine. Et le Sanctuaire ne s'était jamais targué d'être capable de rendre l'homme intelligent. Il se contentait de contribuer à sa sauvegarde. Lourde tâche s'il en était, quand l'objet de toutes ses attentions s'ingéniait à se tirer une balle dans le pied à la moindre occasion. Non, décidément, le Domaine Sacré, en dépit de toute sa puissance, n'avait jamais été, et ne serait jamais, une menace pour les sociétés plus ou moins organisées qui peuplaient la Terre. Et ce "pourquoi" lancinant dont Rachel ne pouvait se détourner depuis quelques semaines se parait d'échos particulièrement vulgaires.
« Ils crèvent de peur, laissa tomber Dimitri, en guise d'ersatz de réponse, pour le moins insuffisant.
- Ce n'est pas nouveau – la Dothrakis avait haussé les épaules - le Sanctuaire ne leur a pourtant jamais donné matière à justifier leurs craintes.
- D'un autre côté, il est facile d'avoir peur de ce qu'on ne connaît pas.
- Ce serait pire s'ils… »
Son demi-frère souriait. Et les mots de Rachel s'étouffèrent dans sa gorge soudain oppressée.
« Qu'est-ce que tu as fait ? Souffla-t-elle, les yeux dilatés.
- Moi ? Rien. Ou pas grand-chose. C'est toi et tes bien-aimés compagnons qui allez devoir… assumer.
- De quoi tu parles, bon sang ?
- J'en étais sûr. » Le sourire du blond s'était mué en un rictus méprisant :
« Ça va ? Le sable n'est pas trop chaud ? Sans doute pas, sinon vos petites têtes auraient bouilli depuis longtemps. D'ailleurs, à chaque fois qu'il est devenu un peu trop brûlant, les « œuvres extérieures » du Sanctuaire se sont employées à le refroidir, manu militari. Tous ces gens… Tous ces gens qui n'étaient pas "assez bien" pour intégrer votre précieuse confrérie, ces gens qui n'étaient pas assez droits, assez honnêtes, assez conditionnés pour vouer leurs corps et leurs âmes à votre belle et bonne charité, toux ceux qui n'entraient pas dans le moule parce que trop indépendants, trop fiers ou trop libres…
- La projection de ses propres déséquilibres psychologiques, ça se soigne, tu sais.
- Tous ces gens - Dimitri ne tint pas compte de l'interruption - que vous avez rejetés après leur avoir fait miroiter la puissance ultime ! Il m'a fallu du temps pour admettre que ce n'était là rien de plus que la naïveté de la part du Sanctuaire. Cela aurait été tellement plus "grand" si les raisons avaient été toutes autres ! Mais non, un banal aveuglement. Laisse-moi au moins croire qu'il était volontaire… »
Ces hommes, cet Alexeï… Corman et Orwell avaient répété scrupuleusement, mot pour mot, les propos qu'ils avaient laissé échapper. Les descendants de ceux qui avaient été pourchassés. Ceux à qui le Sanctuaire avait volé la place et la vie. Le cœur de Rachel rata un battement :
« Qu'est-ce que tu… Qu'est-ce que tu veux faire de ces gens ?
- Non, la question exacte est : qu'est-ce que vous allez en faire ?
- Arrête ! » Elle tentait de maîtriser la panique qui inondait ses veines, sans grand succès, tandis que sa voix gagnait quelques octaves de trop : « Tu ne me feras pas croire que tu les as réunis par pur altruisme !
- Je t'ai déjà fait une proposition, une fois. Tu l'as refusée.
- Tu connaissais ma réponse ! » Elle avait crié. Non. Hurlé.
« Et c'est bien dommage – pour toi – que tu n'aies pas su voir plus loin et plus large que ta misérable existence. Parce que ce que je te proposais - de nouveau sérieux, il la scrutait, toute délectation envolée devant l'angoisse qui faisait transpirer sa demi-sœur - n'était que pure logique. Aller plus loin, aller jusqu'au bout de la démarche, celle initiée par notre aïeul commun, Bias Dothrakis. Lui n'a pas eu peur de cette puissance, mais ceux qu'il a engendrés n'ont pas eu le même courage. Il est temps, deux millénaires plus tard, que le Sanctuaire occupe la place qui lui revient dans ce monde.
- Tu es cinglé. »
Le simple fait de prononcer cette évidence suffit à la calmer. Oui, il était fou à lier. Pas une nouveauté en soi, mais elle venait d'en obtenir une nouvelle preuve. Et on ne raisonne pas avec un dingue.
« Bien, reprit-elle posément. Peu importe ce que tu as pu faire croire à ces hommes que tu as réunis. Nous sommes vivants, grâce à eux qui plus est. Le Sanctuaire n'a, de fait, jamais été plus puissant qu'il ne l'est aujourd'hui, aussi je dois reconnaître que tu as entièrement raison… » Elle se rapprocha de lui, à nouveau, et posa une main qui se voulait conciliante sur l'épaule sans vie de son demi-frère :
« … Il va conserver la place qui est la sienne, et qu'il ne quittera jamais.
- Ne me parle pas sur ce ton. » Il avait levé vers elle des yeux noircis de fureur. « Et surtout… Ne me sous-estime pas. Ni tous ceux qui sont venus à moi, parce que je constituais à leurs yeux, l'autre chemin possible.
- Tu as dit toi-même que la force du Sanctuaire était gigantesque, tu t'en souviens ? Tu as donc réussi à convaincre ces gens de devenir suicidaires, c'est magnifique.
- Suicidaires ? Peut-être. Mais pour une cause dans laquelle ils ont mis toutes leurs espérances.
- Tu ne peux nous obliger à rien.
- Parce que tu penses que vous aurez le choix ? Enfin, si ça t'arrange de le croire… »
Soudain, il lui apparut incroyablement las. Le voile sombre de la colère s'était dissipé dans les yeux de l'homme, pour se voir remplacé par une fatigue infinie. La malice avait déserté son visage, tout comme l'arrogance. Seule demeurait la raideur d'une fierté agonisante, dans les traits droits et fins, si semblables à ceux de la jeune femme.
« Tu as menti, n'est-ce pas ? Demanda-t-il au bout d'un moment, dans une dernière tentative d'ironie.
- En effet. »
Elle avait répondu avec une douceur dont elle ne se serait jamais crue capable à l'égard de cet autre, qui avait détruit un pan entier de sa vie.
« A quoi cela pourrait-il te servir dorénavant ? Tu n'as besoin de savoir qu'une seule chose : il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte dans les légendes et les contes de fées, car… tout n'est pas aussi beau qu'on veut bien nous le faire croire. »
Lorsqu'elle posa ses mains de chaque côté du visage levé vers elle, et lorsque ses paumes s'arrondirent autour des joues amaigries, elle ne vit que le regard de Dimitri, rivé au sien, et sa bouche soudain grave. Il ne prononça pas le moindre mot.
Un craquement bref rompit le silence.
La tête, à laquelle elle avait appliqué une torsion violente et définitive, retomba alors sur le côté. Mais les paupières demeurèrent ouvertes sur le regard de l'homme. Et le voile vitreux qui déjà le recouvrait fut impuissant à en masquer les dernières lueurs. Celles qui disaient : "Tu vas voir… On va bien s'amuser."
« Bel effort… J'ai bien failli ne pas te repérer. Je vois que tu as récupéré toutes tes facultés, Aioros.
- Force est de constater qu'il y a pourtant encore du travail à faire… »
Rachel ne s'était pas retournée vers la porte, sur le seuil de laquelle un Sagittaire penaud et quelque peu vexé se tenait. Il contemplait le dos raidi de la jeune femme, debout devant le cadavre de Dimitri.
« C'est Saga qui t'a demandé de me suivre ? » La tête de la Dothrakis avait fini par pivoter, et elle le lorgnait du coin de l'œil, par-dessus son épaule.
« Non. Mais il ne m'a pas empêché de le faire. » Elle laissa échapper un rire discordant :
« Il s'est toujours méfié de lui.
- Et il avait raison. »
Aioros fit quelques pas à l'intérieur de la pièce, pour venir se poster aux côtés de Rachel, baissant les yeux vers le fauteuil roulant :
« Le cosmos de cet homme était assez puissant pour t'empêcher de le tuer… S'il en avait fait usage.
- Je le sais.
- Et pourtant, tu es venue, seule. » Elle haussa les épaules :
« La preuve que non : tu es là. »
Ils observèrent le corps sans vie encore quelques instants avant que le Sagittaire ne reprenne la parole, avec une hésitation :
« Tout ce qu'il a dit… Tu crois vraiment qu'il avait perdu la raison ?
- Le problème avec Dimitri, c'est qu'aussi cinglé qu'il soit, il s'est toujours démené pour offrir une réalité bien solide à ses pires fantasmes. Et la plupart du temps… Il y est parvenu.
- Qu'est-ce que tu envisages de faire ?
- Faire en sorte que pour une fois, les volontés du défunt ne soient pas respectées. »
Lorsqu'il chercha à croiser le regard de la jeune femme, il en fut pour ses frais. Déjà, elle se détournait, son attention balayant la pièce autour d'eux.
« Et maintenant ? Finit-il par demander.
- Maintenant ? » Elle se tenait devant un vaste bureau accolé contre le mur et, d'un geste sûr, débrancha câbles et prises, avant de refermer un ordinateur portable dernier cri, le dépouillant de sa caméra et de ses micros externes, pour le carrer sous son bras.
« On brûle tout. »
Sanctuaire, Grèce…
« Tu n'es pas encore rentré ? »
Depuis l'entrée du salon, Saga ne voyait que le dos du canapé et devinait le feu qui crépitait dans la cheminée. Mais il savait que son jumeau était là, sans doute assis par terre et en eut la confirmation lorsque, contournant le sofa, il vit Kanon le dos appuyé contre ce dernier, la tête renversée sur le rebord confortable.
« Bah… Je n'allais pas te laisser tout seul. Des nouvelles de Rachel ?
- Non. Mais je suppose que tout se passe bien. » Le Pope s'était affalé sur le canapé, à moitié allongé, la tête reposant sur son coude replié. Kanon se dévissa le cou pour l'observer, derrière lui :
« Je suis étonné. Je pensais que tu l'aurais accompagnée.
- Parce que tu crois qu'elle m'a laissé le choix ? »
Sous le regard insistant de son frère, Saga finit par maugréer :
« Aioros s'est proposé de la suivre. C'est toujours ça de gagné.
- Tu es inquiet ?
- Pas vraiment… » Dans un soupir, l'aîné des Antinaïkos se laissa aller sur le dos, croisant les bras sous sa nuque. « … C'est juste que… C'est la première fois depuis bientôt cinq ans qu'elle revoit cette ordure. Elle a beau être solide, je ne suis pas certain que ce soit une très bonne idée. Mais comme elle a la tête dure…
- C'est quelque chose qu'elle doit faire, seule.
- Je n'ai pas mon mot à dire, je sais. »
Tournant la tête vers les flammes qui gambadaient joyeusement dans l'âtre, et dispersaient dans la pièce une chaleur douce et agréable, il avisa un tas de documents épars sur le kilim élimé. Des lettres jaunies par le temps, un vieil album photo dont la tranche déchirée ne contenait plus les pages que par miracle. Quelques clichés, d'ailleurs, s'en échappaient, leurs coins abîmés hérissant çà et là l'ouvrage. Il vit la main de Kanon effleurer distraitement l'album :
« J'ai tout regardé. Tu as trouvé autre chose entre temps ?
- Je t'avoue… que je n'ai pas trop eu le temps de chercher. Il doit bien y avoir quelques autres découvertes à faire au grenier, et si tu as envie d'y faire un tour, surtout ne te gêne pas. Pour ce qui me concerne, le niveau hautement élevé de foutoir qui y règne me paralyse totalement.
- Vu comme il avait caché tout cela… tu as sûrement raison. J'irai y jeter un œil. »
Le cadet des jumeaux avait levé devant lui une photographie, ancienne. Représentant Andréas et celle qui avait dû être, sans le moindre doute possible, sa sœur jumelle ; elle avait visiblement été prise l'année du décès de cette dernière. Plus vraiment des enfants, pas tout à fait des adultes, les deux êtres se souriaient d'un air complice et heureux, sans paraître prêter attention à l'objectif qui les capturait. Saga et Kanon partagèrent la même pensée : ils n'avaient jamais vu leur père sourire de cette façon. Ni à eux, ni à leur mère, ni à qui que ce fût d'autre.
« Elle est toujours restée… à ses côtés. » Murmura pensivement le cadet qui, du bout de l'index, retraçait le visage de cette tante qu'ils n'avaient pas connue. « Quand il m'en a parlé… C'était une épreuve pour lui. Admettre son manque, son amour, sa douleur… Tu sais, il ne voulait pas que ça nous arrive.
- On ne peut pas dire qu'il s'y soit pris de la meilleure manière qui soit. Tu te rappelles ? Le soir où il a décidé de nous obliger à avoir chacun notre chambre ? Tu crois vraiment que c'était une bonne chose ?
- Ça n'a rien empêché, Saga.
- Parce que nous n'avions que treize ans lorsqu'il est parti.
- Même s'il était resté, ça n'aurait rien changé. Tu le sais aussi bien que moi. C'était… C'était trop évident. »
Le silence retomba, heurté de loin en loin par l'éclat aléatoire d'une braise ou d'une écorce, lequel venait s'étioler sur les dalles de pierre.
« Et si, reprit sourdement Kanon, et si tu avais été à sa place ? Comment aurais-tu réagi ?
- Je n'ai pas envie d'y penser.
- Moi je l'ai fait. »
Depuis sa position allongée, Saga n'entrevoyait que le profil de son jumeau, soudain sombre.
« Je crois que je n'aurais pas eu son courage.
- Tu dis des bêtises, fit le Pope d'une voix douce. De nous deux, tu as toujours été le plus coriace. Tu aurais tenu, comme d'habitude.
- Comme d'habitude… » Le rire de Kanon sonnait faux. « Oui, comme d'habitude, grâce à toi. Toi disparu, quel intérêt ? Même lorsque j'étais en Argentine, loin, je tenais parce que je savais qu'ici, tu était encore là. Si j'avais eu des tendances suicidaires, lorsqu'ils sont venus me chercher ce jour-là je n'aurais pas levé le petit doigt.
- J'adore quand tu me traites de sale égoïste.
- Si tu l'es, c'est parce que je l'ai voulu ainsi. Toi, tu devais vivre ta vie, moi je n'étais là que pour te protéger. Rien d'autre ne comptait.
- Et aujourd'hui ? » Le cadet tourna la tête vers l'aîné, leurs regards identiques s'entrecroisant pour se raccrocher l'un à l'autre.
« Aujourd'hui, j'ai juste envie de croire que tu as encore besoin de moi. »
Décroisant les bras, Saga laissa sa main se diriger vers les mèches céruléennes de son frère, qui couraient en désordre sur le sofa, pour les enrouler autour de ses doigts, étrangement fébriles.
« Faut-il vraiment que je te le dise ? » Fit-il dans un murmure, tandis qu'il exerçait une douce mais ferme traction sur la chevelure de son cadet qui laissa aller sa tête en arrière, contre la cuisse du Pope, avant de répondre sur le même ton :
« A l'époque, déjà, tu ne disais pas grand-chose.
- Il m'a toujours semblé que le reste était assez éloquent.
- Il faut croire que j'ai oublié.
- Tu n'es qu'un vil tentateur, je te l'ai déjà dit ?
- Plus d'une fois. »
La main de Saga, libérée de ses liens soyeux, retomba sur l'épaule de Kanon qu'elle enserra.
« On reste ensemble, quoi qu'il arrive, souffla le Pope, dont la tête lasse roula sur le canapé. On a eu plus de chance que notre père. Pas plus que toi, je n'ai envie de la gâcher. Et… nous sommes libres. »
Kanon ferma les yeux, l'espace de quelques instants. Il savourait cette seconde qui s'étirait interminablement, celle qui marquait le retour vers un passé brutalement interrompu. Un passé qui allait redevenir présent, le hiatus de leurs vies se diluant dans les limbes d'événements qui ne laissaient déjà plus derrière eux qu'une empreinte pâlissante. Tout cela était pourtant bien arrivé ; mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais accepté de se détourner indéfiniment du chemin qu'ils avaient, un jour lointain, accepter de partager, âmes et corps indissolublement mêlés. Un chemin sur lequel, dorénavant, ils ne se perdraient plus.
Royaume d'Asgard, sur la frontière de l'est…
La chaleur intense du brasier faisait fondre les dernières neiges, mettant au jour le permafrost gelé, tandis que son souffle cuisant parvenait jusqu'à eux et soulevait les cheveux grisonnants de Rachel pour les tordre sans aménité. Aioros se protégeait les yeux du dos de la main, mais elle, à ses côtés, demeurait figée, toute entière concentrée sur le passé qui se consumait, là-bas.
« On devrait y aller, la nuit va bientôt tomber. »
En dépit des crépitements incessants qui grésillaient dans le silence glacé, la voix du Sagittaire avait suffisamment porté pour qu'elle l'entende. Elle ne broncha pourtant pas ; aussi, lui saisissant le bras, il la fit pivoter vers lui. Elle pleurait. Non pas des larmes nerveuses ou épuisées, mais des grosses larmes, qui débordaient de ses yeux et roulaient les unes derrière les autres sur un visage en proie à la terreur. Stupéfait, il faillit la lâcher quand il se rendit compte qu'elle tremblait. Il n'eut pas à poser de question ; elle répondait déjà d'une voix chevrotante :
« Lui aussi… Lui aussi, il m'a… il m'a menti. Il avait dit que… que… »
Elle détourna le regard lentement, avec précaution, appréhension même, pour le diriger juste à côté d'elle. Un soubresaut de frayeur agita ses épaules, et elle reprit, dans un chuchotis si infime qu'il dut se pencher vers elle pour l'entendre :
« … qu'ils partiraient. Qu'ils cesseraient d'être là ... Qu'ils ne me reprocheraient plus… plus ma conduite… que…
- De qui tu parles, Rachel ?
- D'eux. » Aioros balaya l'espace autour de lui, mais ne vit rien d'autre que de la neige sale et fondue, et la silhouette sombre des arbres qui se découpaient sur l'orangé de l'incendie. Elle poursuivit, d'une voix qui mourut dans l'esprit du grec : « … De mes enfants. »
Aioros avisa son regard, rendu plus dérangeant encore par les reflets infernaux du brasier. Il était vide. La part inconsciente de Rachel errait dans le surmonde et lorsqu'il s'y projeta pour la retrouver… il comprit. Deux ombres, de petite taille, se tenaient là, trop frêles et trop insignifiantes pour que les brumes grisâtres s'écartent sur leur chemin. Un chemin ? Non. Elles n'erraient même pas. Et à y regarder de plus près, elles n'avaient pas la moindre consistance. La Dothrakis demeurait immobile, tétanisée. Drapée dans ses habituels voiles écarlates, une chevelure sombre dévalant ses épaules, elle paraissait soudain bien plus jeune qu'elle ne l'était dorénavant. A moins que ce ne fût la réalité qui ait fait d'elle une femme bien plus âgée qu'elle n'aurait dû l'être.
Tout ce qu'Aioros voyait n'était que des fantômes. Ceux de la jeune femme. Les êtres – les enfants – qu'ils représentaient se trouvaient bien trop loin, et depuis bien trop longtemps, pour avoir laissé derrière eux une telle empreinte dans ce niveau du surmonde. Rachel avait créé ce lien factice, c'était elle qui l'entretenait, seule, sans même en avoir réellement conscience.
Le cœur du Sagittaire se serra tandis qu'il assistait, impuissant, à ce ballet morbide de réminiscences nourries par la culpabilité. Elle avait toujours mis un point d'honneur à ne jamais laisser transparaître quoi que ce soit en rapport avec cette période noire de sa vie. A tel point que – et le grec s'en rendait compte avec une certaine honte– les autres, son entourage, ses compagnons, les XII, avaient fini par "oublier". Elle-même s'était acharnée à refouler ce passé si loin, et si profondément, que la petite part de son esprit libre de toute entrave, avait masqué ce dont elle n'avait jamais réussi à se détacher malgré tous ses efforts. Et prendre conscience qu'au final, la seule personne capable de déceler cette faille, de l'entrevoir et de la comprendre avait été celle qui l'avait générée…
Elle s'était laissée torturer par Dimitri en toute connaissance de cause. Parce qu'il était le seul à savoir. Parce qu'il était le seul à pouvoir témoigner. Parce qu'il était le seul… à détenir la clé de sa libération. Du moins le croyait-elle. Mais le passé prend autant de visages qu'il existe de vies. Rachel et son demi-frère partageaient sans doute les mêmes souvenirs, mais l'appréhension de ceux-ci leur appartenait en propre. Ils n'étaient que ce que chacun avait accepté d'en faire. Pour lui, un moyen de pression. Pour elle, son propre châtiment. Et la disparition de l'un n'entraînait pas obligatoirement l'oubli de l'autre. Compter sur soi-même demeurait encore la meilleure solution pour apprendre… à accepter.
Le bras qu'Aioros passa autour des épaules de Rachel dans la réalité, alors que l'incendie avait amorcé sa décrue, était identique à celui qui serra la jeune femme contre lui dans le surmonde. Un surmonde où le visage du Sagittaire était tout aussi marqué que celui qu'il contemplait chaque matin dans son miroir. Il le savait, mais n'en éprouvait plus aucune peine, amertume, ou frustration. Sa mutilation faisait dorénavant partie de son être ; il avait cessé de courir après une chimère.
« Laisse-les partir. » Murmura-t-il, ses mots se dotant d'une matière ténue, mais suffisamment tangible pour envelopper la jeune femme. « Cela ne signifiera pas que tu les as oubliés. »
Elle sanglotait dans son giron, ses pleurs, inaudibles dans la réalité, brisant les propos d'Aioros qui s'évertuait pourtant à construire une muraille de cosmos autour d'eux, assez solide pour les isoler des souvenirs de la Dothrakis.
La part raisonnable de l'esprit du grec jugeait qu'elle n'aurait jamais dû se charger elle-même de sceller le sort de Dimitri ; l'autre part, celle empreinte de sa faiblesse à l'égard de cette femme, mais aussi de son respect, comprenait malgré tout la démarche. Il y avait des choses qui ne pouvaient être laissées en suspend. Des choses qui, aussi douloureuses et immorales qu'elles fussent, devaient être faites. En dépit d'une souffrance qu'elle avait deviné inévitable, Rachel s'était résolue à l'idée de mettre un terme à une vie, qui s'était achevée un jour de solstice d'été. Elle l'avait su, tout de suite ; mais ce n'était qu'en cet instant qu'elle en prenait réellement conscience.
« Je ne le méritais pas. C'est trop… C'est trop facile. » Elle paraissait désorientée. Désolée. Tandis que leurs corps se refroidissaient à toute allure dans le monde réel, elle ne semblait pas décidée à rattraper le fil de son existence. On l'avait obligée à survivre quelques mois plus tôt ; on lui avait offert une deuxième chance. Mais au plus profond de son cœur, elle estimait qu'elle n'y avait pas droit. Et à présent qu'elle était parvenue au bout de sa quête personnelle…
«Tu ne peux pas changer le passé. » Aioros avait saisi son visage, et l'obligeait à le regarder. « Il a fait de toi ce que tu es aujourd'hui. Ne pas l'accepter revient à refuser également tout ce qui t'entoure.
- Il n'est pas trop tard pour bien faire.
- Cesse donc de t'aveugler. Cette fois, ce n'est pas toi qui y perdras… mais nous. Si je te laissais dans ton passé, personne ne me le pardonnerait.
- Mais ce n'est pas…
- Juste ? Je me suis rendu compte qu'il n'y a pas grand-chose qui l'est. Tu as malgré tout rendu justice, à ce qui n'est plus. Tu ne peux pas faire mieux. Refuser d'avancer ne lestera pas plus la balance. Et quand bien même ce serait le cas… A quoi cela servirait-il ? »
Les yeux de Rachel, à ce niveau de conscience, arboraient le bleu sombre qui leur avait toujours été si caractéristique. Ils cillaient, en proie à l'hésitation, sans quitter cependant ceux du Sagittaire.
Etrange… De nombreuses années auparavant, c'était elle qui l'avait tiré de son marasme et de sa colère. Aioros avait dû, de son côté, beaucoup travailler pour atteindre sa sérénité toute neuve, mais elle l'avait mis sur la bonne route, ce jour-là. L'air grave du grec s'adoucit quelque peu, alors même que ce souvenir commun les recouvrait de soleil lumineux, du sel de la Méditerranée et de la chaleur du sable. Elle leva une main tremblante jusqu'au visage du chevalier d'or, laissa ses doigts courir sur la peau meurtrie.
« Accepte. » La pressa-t-il une dernière fois, conscient que leurs corps leur échappaient un peu plus chaque seconde.
Avec douceur, elle le repoussa, les bras de l'homme retombèrent, tandis qu'elle pivotait sur elle-même, toujours en proie à l'appréhension. Les ombres étaient là, plus indécises cependant. De plus en plus floues, alors qu'elle les observait, une dernière fois. La brume se fit plus dense, le froid plus mordant.
« Je dois continuer… Je… J'ai envie de continuer. Je vous en prie… Ne m'en veuillez pas. »
Il n'y eut pas le moindre bruit. A peine un souffle – à propos duquel, un peu plus tard, Aioros se demanderait s'il l'avait réellement perçu – avant qu'une large écharpe de brouillard ne vienne occulter les alentours. Et lorsqu'elle se dissipa, il n'y avait plus rien.
Sanctuaire, Grèce, 3 Novembre 2004…
« C'est superbe ! » Le menton levé, Jane contemplait avec admiration le chemin des douze maisons qui s'étageaient sous les ruines du Palais.
« Rassure-moi, ce n'est pas de mon temple dont tu parles ? Plaisanta le Lion qui avait suivi le regard de sa compagne. Ah, oui. En effet… Joli boulot. »
Juste au-dessus de la demeure d'Aiolia, toujours à demi effondrée, se dressait celle de la Vierge, dont les lignes épurées et parfaites éclataient de blancheur. Les travaux concernant le sixième temple avaient été achevés à peine deux jours plus tôt mais déjà, cela offrait une toute autre perspective au Domaine Sacré.
« C'est moi ou… l'architecture est différente ? » Le Lion pencha la tête de côté, l'air concentré, puis :
« Ma foi, oui, il y a eu… du changement. »
Et en effet. Si Shaka avait consenti au retour des deux vestales qui flanquaient de part et d'autre l'entrée de son temple – au nom de l'harmonie générale des lieux – il avait si bien insisté auprès du Pope que ce dernier s'était résigné à demander la modification des plans d'origine. Le résultat était une maison de la Vierge moins massive que le profil classique d'un temple grec, le tout s'ornant d'un dôme, à l'instar de la demeure du Bélier. Pour quelqu'un de soi-disant détaché des choses matérielles, avait ironisé Saga, Shaka s'était montré très pointilleux et particulièrement… persuasif.
« Y en a qui ont de la chance, commenta une grosse voix derrière le couple.
- Tu es jaloux, Aldébaran ?
- Qu'est-ce que tu vas chercher ! » Dans un massif éclat de rire, Le Taureau asséna une claque sur l'épaule du Lion qui, moyennant une maîtrise exceptionnelle de lui-même, parvint à conserver l'équilibre. « Non, c'est juste que… Enfin, je me sens un peu à l'étroit chez Mü.
- A ce propos, qui est le prochain sur la liste ?
- C'est à lui qu'il faut le demander. » Le brésilien désignait du pouce le centre des arènes, quelques mètres en contrebas.
Un "aïe" sonore ponctua le choc mat d'un corps retombé lourdement sur le sol, bientôt suivi par une voix jeune et dépitée :
« Vous êtes trop rapide ! Je n'y arriverai jamais…
- Et toi, tu es trop impatient. Relève-toi, Ethan. »
Sous l'injonction grave et sévère du Pope, l'apprenti chevalier d'or se redressa tant bien que mal, péniblement équilibré sur ses jambes flageolantes. La poussière et le sable maculaient ses vêtements, tout comme son visage. Le froid de l'automne déjà bien avancé avait beau régner en maître malgré un beau soleil, l'adolescent était en nage.
Le trio s'était porté jusqu'au gradin le plus bas. Devant eux, quelques petits groupes, très restreints, s'entraînaient sous la férule des chevaliers d'argent. Ethan, lui, était seul face à Saga qui, les bras croisés, l'observait sans pouvoir tout à fait masquer un sourire narquois. A vrai dire, les autres aspirants avaient eux-mêmes du mal à se concentrer sur les consignes qu'on leur dispensait. Les leçons exclusives que recevait leur camarade avaient beau avoir débuté depuis quelques jours déjà, ils avaient encore du mal à s'habituer à l'idée que la plus haute éminence du Sanctuaire se mêle à eux sans aucune façon. Ils étaient pourtant accoutumés à la présence d'Aldébaran et d'Aiolia… Mais ce n'était pas tout à fait pareil.
Avisant les trois nouveaux arrivants, le Pope déclara :
« Je fais une pause. » Le garçon laissa échapper un soupir, mais ses velléités de soulagement furent douchées aussi sec :
« J'ai dit "je". Toi, tu files me faire… Allez, une trentaine de tours de l'île. Sans t'arrêter.
- Mais…
- Exécution. » Et ce fut sous les visages hilares de ses condisciples que Ethan partit au petit trot, la tête droite, et fort peu décidé à montrer son épuisement. Il avait voulu que le Pope l'entraîne… Il était servi.
« Ce n'est qu'un gosse, objecta Jane, quelque peu effarée devant ce traitement qu'elle n'était pas loin de considérer comme inhumain.
- Sur le papier, oui. Mais techniquement… » Saga hocha la tête, laissant transparaître sa satisfaction : « Il a des dispositions tout à fait remarquables. Malheureusement, il a pris beaucoup de retard ; normalement, à son âge, on est censé approcher la vitesse de la lumière, quand on dispose d'un cosmos comme le sien. »
A la recherche de soutien, l'américaine jeta un coup d'œil du côté de son compagnon mais ne trouva qu'un sourire similaire à celui du Pope. Elle abdiqua. Elle savait pourtant, Aiolia lui avait raconté son enfance, son adolescence, et le tout, en détails. Mais y être confrontée directement, juger sur pièce ce qui constituait le quotidien d'un futur chevalier, de quelque rang qu'il fût… Cela ne ressemblait pas à sa propre conception de ce que devrait être l'enfance.
Un brouhaha la tira de ses réflexions moroses. Là-bas, depuis le centre de l'arène, des aspirants agitaient les bras dans leur direction, un large sourire sur leurs visages, tandis que des rires leur parvenaient. Devant l'air interloqué de Jane, Aiolia explosa de rire avant de se reprendre tant bien que mal :
« C'est toi qu'ils saluent, ma chérie !
- Moi ? Mais…
- C'est leur façon de te remercier, ils n'ont pas eu l'occasion de le faire plus tôt, expliqua Saga avec un sourire indulgent. Tu as fait preuve de beaucoup de courage et d'initiative, dans une situation qui ne t'était pas… familière. Grâce à toi, personne n'a été blessé lorsque les armures d'or ont quitté l'île.
- Je n'ai fait qu'appliquer les ordres de Marine.
- Peut-être, mais d'autres auraient paniqué, même parmi les gens appartenant au Sanctuaire. »
Elle reporta son attention vers les groupes, et leur adressa à son tour un sourire, d'abord hésitant, bientôt lumineux. Ils n'avaient pas l'air si malheureux, après tout. Aiolia lui avait dit qu'ils étaient là de leur plein gré, et en toute connaissance de cause. Ils savaient ce qui les attendait en acceptant de vouer leurs existences au Sanctuaire… Elle se surprit à espérer que chacun d'entre eux atteigne son objectif. Puissent-ils en retirer la fierté qu'elle avait appris à lire dans les yeux de son compagnon…
« Et pour l'appréhension des dimensions ? Demandait justement le Lion, toujours concerné par l'entraînement des uns et des autres, en dépit de sa présence épisodique des derniers mois.
- Il les voit, et les sent, à défaut de les comprendre. Mais c'est un garçon intelligent ; quelques semaines en cours intensif auprès de Camus, et il devrait acquérir suffisamment de notions en physique pour commencer à saisir l'essentiel.
- Tu es en train de former ton remplaçant… » Aiolia s'était assis auprès d'Aldébaran qui, silencieux, observait les groupes. « … Ça fait quel effet ? »
Le cadet des Xérakis savait pertinemment que tous allaient devoir en passer par là, tôt ou tard ; lui-même avait commencé à en prendre conscience dès lors que deux aspirants du signe du Lion avaient intégré le cercle très fermé des futurs chevaliers d'or. Mais Ethan était le premier – et le seul – prétendant vraiment sérieux à un tel titre. Il allait falloir se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre…
« Ça me tranquillise, avoua le Pope. Et mon frère aussi. Après nous… Il y aura quelqu'un d'autre. Et un très bon élément qui plus est. C'est mon rôle de m'assurer que le Sanctuaire continuera à vivre. Après tout… C'est aussi pour cela qu'on s'est battu. Un de ces jours, nous devrons passer la main mais nous n'aurons rien à regretter, n'est-ce pas ? »
Aiolia acquiesça, avec un sourire apaisé. Qui sait ? Peut-être même pourra-t-il partir en retraite plus tôt que prévu ? C'est qu'il avait une vie à construire, lui. Une famille également ? Il se rendit compte qu'il aimait ce mot. Famille. Il sonnait bien. Il sentit la main de Jane effleurer les boucles encore courtes au sommet de son crâne. Et, sans réfléchir, il lui entoura les jambes pour poser sa tête contre ses cuisses.
« A ce sujet, Saga… » Le Taureau avait posé son menton dans sa paume gigantesque et sans quitter les arènes des yeux, il poursuivit, pensivement : « … Il risque d'y avoir des dégâts lors des prochaines évaluations.
- C'est-à-dire ? » En toute discrétion, Aldébaran pointa successivement du doigt quatre ou cinq apprentis.
« Ceux-là n'ont pas le niveau, et je crains fort qu'ils ne l'atteignent jamais. Qu'est-ce qu'on va en faire ?
- Les renvoyer chez eux.
- Si tant est qu'ils en aient un, de "chez eux"… Ne peut-on pas trouver une autre solution, moins… radicale ? »
Le Pope jeta un regard pénétrant au Taureau, qui lui apparut soudain tassé sur lui-même. Le Sanctuaire avait toujours procédé ainsi, pourtant. En échange du serment de ne jamais utiliser à des fins personnelles les quelques pouvoirs qu'ils avaient acquis au cours de leur entraînement, les candidats malheureux partaient retrouver leur famille et vivre une vie plus… enfin, moins… trépidante. C'était… la coutume. Alors que Saga grinçait intérieurement des dents lorsque ce terme se profila dans ses pensées, il vit pivoter le cou du brésilien dans sa direction, son regard franc dardé sur lui :
« C'est vrai que le demi-frère de Rachel était fou. Mais il n'avait pas complètement tort. Ce n'est pas très juste de procéder ainsi. Ils ont essayé, de toutes leurs forces, ces gamins… Ils y croient, ils sont tout prêts à se dévouer au Sanctuaire et alors qu'ils se sont pliés à toutes les contraintes qu'on leur impose… On les renvoie ? Finalement, nous ne devrions pas nous étonner d'être à ce point déconsidérés par certains d'entre eux. »
A l'issue de son retour, Rachel s'était d'abord entretenue avec Saga et Kanon. Si le second s'était montré plus que dubitatif, le premier avait été plus mesuré. Il en savait assez sur Dimitri, même s'il ne l'avait jamais vraiment – et heureusement – côtoyé, pour déceler une once de vérité sous le galimatias qu'il avait servi à la Dothrakis. Et le Pope connaissait suffisamment sa compagne pour deviner les doutes qu'elle entretenait de son côté. Ses menaces étaient potentiellement exagérées, rapport au Domaine Sacré contre lequel il s'était toujours opposé depuis son adolescence. Mais il n'était pas totalement déraisonnable de supposer qu'effectivement, Dimitri s'était acoquiné avec tout ce qui, de près ou de loin, avait quelques griefs à l'encontre du Sanctuaire. Point sur lequel tous les autres chevaliers d'or étaient tombés d'accord lorsque les faits leur avaient été exposés. Certains s'en étaient cependant plus émus que d'autres, et pas forcément pour les mêmes raisons, comme en attestait la réaction d'Aldébaran.
« Il est inutile d'alimenter un feu déjà bien nourri, n'est-ce pas… »
Le Pope était venu se poster, debout aux côtés du brésilien, pour observer les futurs recalés :
« … Et ce n'est pas parce qu'une chose est faite depuis toujours, qu'elle est pertinente. Je veux bien faire un effort, Aldébaran - Saga avait baissé les yeux vers son alter ego - mais je te laisse le soin de trouver les postes les plus adaptés à ces jeunes gens, que ce soit ici, ou dans un des centres d'entraînement déconcentrés. Tu as raison, ceux-là - il avait reporté son attention devant lui - ne sont pas des machines de guerre. »
« En temps de paix, le Sanctuaire pourrait œuvrer dans bien d'autres domaines. Il y a tant de compétences différentes, ici… Et on ne les utilise pas.
- Tu n'as pas complètement tort, Aldé, c'est vrai.
- Milo m'a raconté, intervint Aiolia qui avait suivi les échanges mentaux. Aldé… Le gardien voulait te faire douter.
- C'est vrai. Mais il ne m'a rien appris. Tout ce qu'il m'a dit, je le savais déjà. On a empêché les Portes de s'ouvrir, alors… C'est peut-être un signe. Pour changer les choses.
- Mais est-ce bien le moment idéal ? » Le poing de Saga se serra lentement le long de sa cuisse, tandis que la frustration de l'inconnu qui le taraudait depuis des semaines revenait insidieusement l'asticoter. « Nous n'avons toujours aucune certitude quant à notre position par rapport à…
- Je me fiche de savoir pour quelles raisons ce Dimitri a jugé bon de nous sauver la vie. Sans doute ne sont-elles pas bonnes. Mais en attendant… J'aimerais en profiter pour rééquilibrer tout ça. C'est notre rôle.
- Je suis pour, en ce qui me concerne.
- Bien. Je comprends. Je vous propose qu'on en parle au prochain Conseil mais d'ici là, considérez que je vous ai donné un accord de principe. »
Lorsque le Pope laissa ses compagnons derrière lui et quitta les arènes, son habituel manteau sombre jeté sur ses épaules, sa tête et sa chevelure opulente laissées à l'air libre, il eut l'impression que l'atmosphère ambiante n'avait pas le même goût. Pas la même odeur. Jusqu'aux marches qu'il gravissait - escalier connu, aspérités familières - qui lui paraissaient différentes.
Ce sentiment n'était pas uniquement dû aux zones de chantier qui balisaient çà et là son ascension, ni aux temples dont les perspectives absentes ou modifiées perturbaient ses repères habituels. Non, définitivement, ce Sanctuaire dont il était le maître absolu, subtilement se transformait. Il ne faisait pas que survivre ; il s'arrogeait une existence en propre qui dorénavant se construisait toute seule. Lui, le Pope, n'était plus que l'outil dont ce lieu nouveau se servirait pour s'épanouir. En d'autres temps, il s'en serait offusqué, en digne fils de son père qu'il était. Modifier les règles ? D'accord, pourvu que ce soit lui, Saga, qui les édicte. Un seul pouvait, devait décider, et il s'agissait de lui. Mais aujourd'hui…
Un sourire étira ses lèvres, ses mains ramenant sa capuche sur sa tête. Il ne disposait plus que du pouvoir que ses pairs lui conféraient. Que l'île elle-même avait décidé de lui octroyer. Ses pensées dérivèrent alors vers celle dont il n'avait jamais envisagé l'existence jusqu'au moment où elle s'était présentée à lui. Il avait pourtant tout fait pour la chasser de ses réflexions. Mais elle… C'était elle qui était à l'origine de tout cela. Que dirait Athéna de ce Sanctuaire vacillant sur ses fondations, prêt à se dresser sur des bases nouvelles ? Il n'eut pas besoin de lever les yeux vers le sommet du Domaine Sacré ; là-haut, le cadran de l'horloge zodiacale venait de s'illuminer brièvement d'une flamme malicieuse.
Sanctuaire, Grèce, 10 Novembre 2004…
« Ça y est ? Tu t'en vas ? »
Stoppé au beau milieu du temple de la Balance, Shura tourna la tête vers les profondeurs obscures du grand hall. La voix de Dôkho avait précédé le frottement fatigué des semelles ainsi que le claquement régulier de la pointe d'une canne, sur les grandes dalles de marbre. Le vieil homme finit par arriver à la hauteur du Capricorne, mais au sens figuré seulement : sa tête atteignait à peine l'épaule de son visiteur.
« Oui, mon avion décolle en fin d'après-midi. » Fit l'espagnol, en laissant glisser son sac jusqu'au sol.
Dans la lumière froide de cet automne déjà bien avancé, le visage du chinois levé vers lui était saisissant de vieillesse. Pas une nouveauté pour ses alter ego, mais le Capricorne n'avait guère eu l'occasion de croiser la Balance au cours des derniers mois qu'il avait passés dans un lit aseptisé. Et il n'en voulait pas à Dôkho de ne pas être venu le voir. Comment l'aurait-il pu ? L'espagnol adressa un sourire au vieil homme dont les yeux s'illuminèrent. Au milieu de ce visage parcheminé, seul le regard, billes sombres et pétillantes, reflétait encore ce qu'avait été le chevalier de la Balance.
Et si la voix, elle aussi, donnait des signes de faiblesse, son intonation, à l'inverse, n'avait pas changé. Toujours ce phrasé impeccable, ces légères notes interrogatives qui ponctuaient les banalités les plus creuses, comme pour leur conférer une importance que seul Dôkho était en mesure de leur accorder. En l'occurrence - Shura s'en rendit compte sans pouvoir masquer son indulgence fataliste - cela n'avait pas raté, une fois de plus. Il comprit qu'il ne traverserait pas ce temple aussi facilement qu'il l'avait fait pour les étage supérieurs.
Sans le consulter, le vieux chinois le contourna, pour rejoindre la stoa lumineuse. Là, un fauteuil confortable l'attendait, et il s'y installa avec un soupir résigné. Shura s'asseyait sur la première marche du parvis, lorsqu'une porte claqua du côté des appartements du septième temple. A son tour, Mü fit son apparition, ses cheveux raccourcis dansant sur ses joues, les mains encombrées de mortiers en granit. Il adressa un sourire chaleureux à Shura qui tenta de le lui rendre, avec un succès mitigé. Les coins des lèvres de l'atlante s'abaissèrent presque immédiatement ; mais son regard conserva un reflet de compassion et d'encouragement que le Capricorne ne put éviter de recevoir en pleine figure.
Déposant son fardeau dans l'ombre d'une dorienne, le Bélier demeura debout, s'adossant à cette dernière. Il ne posa pas la même question que Dôkho, se contentant d'un simple coup d'oeil au sac posé aux pieds de l'espagnol avant de hocher la tête.
« Comment te sens-tu, Shura ? » Demanda le vieil homme, sur un ton toujours aussi badin. L'autre aurait volontiers haussé les épaules en guise de réponse, mais il ne le pouvait pas, sous peine de s'arracher un cri de douleur. Aussi n'eut-il pas d'autre choix que celui de d'ouvrir la bouche :
« Pas mieux, pas pire.
- Qu'est-ce qu'ils t'ont donné ? S'enquit l'atlante qui avait pivoté juste assez pour capturer le regard du Capricorne, qui se retrouva dans l'impossibilité de mentir :
- Des trucs, pour ne pas avoir mal. »
Mü aurait payé cher pour connaître la nature exacte des trucs en question, mais Shura décida en son for intérieur que cela ne le serait jamais assez, sous peine de se voir retenu contre son gré quelques jours de plus.
Il avait déjà passé suffisamment d'heures à parlementer avec l'équipe médicale pour les convaincre que, non, cette fois, ça suffisait, plus d'opération. Stop. Basta. Foutez-moi la paix. A quoi bon de toute manière ? Il ne récupérerait ni sa mobilité, ni sa force, et se coltinerait à vie cette satanée douleur, quoi qu'il puisse être fait. Et rien qu'à l'idée de devoir développer à nouveau son argumentaire face au Bélier… Ce dernier, qui s'apprêtait justement à titiller le sujet, referma la bouche et croisa les bras, signe de vive contrariété chez lui. Ce n'était pas le regard de l'espagnol qui l'avait dissuadé ; juste ses pensées. Pensées que visiblement il était devenu tout à fait impossible de conserver par devers soi, sauf à exercer un contrôle mental exemplaire sur son propre esprit, contrôle que Shura était loin d'être capable d'assurer, par les temps qui couraient.
« Ne m'en veux pas, Mü... Ce n'est pas contre toi.
- Je le sais bien. Mais tu ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter.
- En effet, je ne peux pas. » Shura était déjà un poids pour lui-même. Et il n'avait pas envie de l'être pour les autres. Surtout pour ces autres-là.
« Tu es vraiment sûr de vouloir partir ? »
Pourquoi le Capricorne avait-il l'horripilante impression que Dôkho se targuait de mieux connaître que lui la réponse à cette question ? Evidemment qu'il était sûr, bordel ! A quoi ça servirait qu'il reste au Sanctuaire ? A quoi pourrait-il bien servir, lui ? Il eut soudain envie d'éclater de rire, un rire faux, un rire triste, un rire désespéré : il n'était plus qu'un handicapé, ne s'en rendaient-ils donc pas tous compte ? Quand on n'a plus sa place dans un endroit, il vaut mieux s'en aller. Ce qu'il s'apprêtait à faire. En prenant soin d'emporter avec lui, et son amertume, et sa douleur, et son… manque. Il ne laisserait rien derrière qui puisse faire du mal à qui que ce soit.
Il n'avait toujours pas répondu à Dôkho lorsqu'il lui tourna le dos, pour observer le Domaine Sacré qui s'étendait en contrebas. Le matin même, il avait demandé à Saga de lui chercher un remplaçant. Cela prendrait du temps avant que quelqu'un puisse le relever officiellement de sa charge de Capricorne, alors autant s'en préoccuper au plus tôt. De son point de vue, il n'était pas de bon ton de laisser le dixième temple vide trop longtemps. Le Pope avait marmonné une réponse évasive, non sans scruter l'espagnol d'un regard pénétrant, et un peu triste aussi. Shura avait préféré écourter l'entrevue. Quelque chose l'avait gêné, et il n'avait pas envie de chercher à savoir de quoi il retournait. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il n'était plus en mesure d'assumer la tâche à laquelle il avait dédié son existence jusqu'ici. Plus en mesure techniquement. Incapable de combattre à pleine puissance, incapable de porter une attaque efficace, incapable de... protéger les siens. Ceux du Sanctuaire à présent, puisqu'il n'avait plus personne d'autre. Il serait un poids. Un danger.
« Oui, j'en suis absolument certain, laissa-t-il tomber dans le silence. Je rentre à Madrid.
- Pas en Andalousie ? S'étonna l'atlante.
- Pour quoi faire ? »
La réplique avait fusé, agressive. Aussitôt Shura se mordit les lèvres, mais c'était trop tard. Mü n'y était pour rien, tout le monde n'y était pour rien, il ne pouvait pas, n'avait pas le droit d'éclabousser ses compagnons avec ce trop-plein de souffrances si diverses qu'il peinait à les distinguer les unes des autres. De plus… Ce n'était pas dans ses habitudes. Il avait une image de lui-même à laisser dans l'esprit de ses alter ego, et ce ne serait pas celle d'un homme vaincu par la fatalité. Il se redressa, se mordant l'intérieur des joues lorsque un aiguillon incandescent de douleur transperça la gauche de son torse :
« Pardonne-moi, laissa-t-il tomber d'une voix plus calme. Je voulais dire que ce qui reste de ma famille n'a pas besoin de mes services. Mais peut-être irai-je me recueillir sur la tombe de ma sœur, ce n'est pas à exclure.
- Tu n'as pas besoin de t'excuser. » Le Bélier avait de nouveau cet air de compassion peint sur son visage, un air qui offrait gratuitement un nouvel argument à Shura pour vider les lieux au plus vite. Non pas qu'il estimait que ses peines lui étaient exclusives ; mais les partager revenait à disséminer sa tristesse dans le cœur de ceux qui ne l'avaient pas mérité. Par ailleurs… Il n'avait besoin de la pitié de personne. Pas comme ça.
« Et… Tu comptes te faire suivre, là-bas ? » Quand Mü avait une idée en tête, il ne l'avait pas ailleurs, c'est dingue comme certains faisaient honneur au signe astrologique dont ils étaient les dépositaires… L'espagnol répondit dans un soupir :
« Oui... évidemment.
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Trouver – ou plutôt retrouver - un appartement. Reprendre mes activités au journal. Ce que je faisais de temps en temps, je vais essayer de le faire un peu plus... régulièrement, dorénavant.
- Un vrai travail donc…
- En quelque sorte, oui. Je pourrais vivre sans – Saga n'envisage pas de me couper les vivres, comme tu dois t'en douter - mais… ça m'occupera. » Ça me changera les idées… Du moins, j'espère. Cette réflexion-là aussi, Mü l'entendit, de même que Dôkho, lequel dodelinait doucement, comme sur le point de s'endormir.
« Mais… Tu reviendras, n'est-ce pas ? » Le front de l'atlante s'était plissé, et une lueur inquiète naissait dans son regard parme, soudain un peu trop mobile. Que répondre à ça ? Shura hésita, sans doute la seconde de trop qui suffit au cosmos du Bélier – pourtant au repos - pour se troubler.
« Oui, certainement… Bien sûr, finit par souffler très vite l'espagnol, ce qui ne suffit pas à sortir l'atlante de sa soudaine défensive.
- Mais… Shura… »
Non, en définitive, la Balance ne dormait pas. Il avait reporté son attention sur Mü, comme pour entendre ce que son aura avait à dire. Shura, lui, pris sous le regard de l'atlante, lourd de reproches et de questionnements, hésitait détourner la tête. Il savait de quoi le Bélier voulait lui parler, sans pourtant oser mettre des mots dessus. Il le savait, parce qu'il le ressentait aussi clairement – et cruellement en l'occurrence – que lui. En partant, il allait désaccorder l'harmonie de leur cercle, celle dans laquelle tous baignaient depuis des semaines, qu'ils soient les uns auprès des autres ou éloignés de plusieurs milliers de kilomètres, celle qui leur avait permis de surmonter l'atroce sensation de vide qui avait suivi leur affrontement contre les Portes. Ils étaient allés tellement loin, à ce moment-là, dans la perfection de leurs accords mutuels… Chacun s'était raccroché à ce qui lui était le plus proche, ce qui pouvait au mieux le comprendre, son alter ego, son semblable.
Le Capricorne en était parfaitement conscient. Le déchirement inéluctable qui s'ensuivrait, il l'avait envisagé, pesé… mais pas calculé. De ce point de vue, l'inconnu lui tendait les bras, et il avait décidé qu'il n'avait pas d'autre choix que de s'y jeter. Peut-être bien que ce serait pire. Pire que l'instant présent. Pire que cette douleur, déjà familière. Pire que tout. Lui serait seul à le subir. Les autres… Ils seraient ensemble. Ils le surmonteraient. Il avait confiance en eux, il savait qu'ils en avaient la capacité. Si une telle osmose s'était créée entre eux, ce n'était pas pour la déséquilibrer par sa seule présence. Ce qui se produirait, immanquablement, parce que l'espagnol savait pertinemment qu'il ne supporterait pas d'appartenir à un cercle qu'il ne méritait plus.
Il se pencha pour saisir les anses de son sac, qu'il balança sur son épaule valide.
« Vous ne m'oublierez pas ? » Demanda-t-il, un vague sourire aux lèvres, qui n'avait rien d'avide. Devant l'effarement du Bélier, il rajouta : « Moi non plus. C'est ce qui compte… Non ? »
Quelques pas l'avaient mené au bas des escaliers. Il se retourna vers les deux chevaliers d'or, leur adressa un dernier signe de la main, avant de disparaître derrière un éperon rocheux.
« Dôkho…
- Je sais, Mü, je sais… » L'atlante avait posé sa main sur l'épaule noueuse du vieil homme et tous deux fixaient encore le chemin des temples, pour n'y voir plus qu'une silhouette sombre et élancée, tout en bas.
« Et s'il ne revenait pas ? Je veux dire… » Le Bélier déglutit avec difficulté : « … C'est comme s'il n'était déjà plus là.
- Shura est un homme droit, courageux, et d'une rare honnêteté. Tu ne devrais pas lui en vouloir, Mü.
- Mais je…
- Si, tu lui en veux. Pourtant, si son attitude peut te paraître égoïste, elle vise aussi à tous nous protéger. Il serait facile pour lui de rester, il sait au fond de lui que jamais aucun d'entre nous ne le rejettera. Mais pour ne pas nous faire souffrir, il va cacher sa douleur, au loin.
- Ça ne l'aidera pas. Tu l'as vu, Dôkho. Il est épuisé. Il ne cherchera même pas à se battre. »
Le chinois posa son menton sur le pommeau de sa canne, qu'il avait dressée devant ses genoux affaiblis.
« C'est fort possible, en effet, admit-il tristement. Mais tu sais ce qu'on dit… Une épée brisée peut être reforgée ; il suffit de trouver le bon forgeron. »
Journal d'Angelo Salieri, chevalier d'or du Cancer…
Le 13 novembre 2004
Foutu salopard. Quatrième message que je laisse depuis deux jours. Il n'a pas rappelé. Il avait besoin de se tirer en douce, comme ça ? Il savait pourtant, qu'on arrivait, Marine et moi. Il n'a rien laissé, même pas un mot, que dalle, niente. Espèce d'enfoiré… Si un jour tu tombes sur ce putain de journal, laisse-moi te dire que, ça, je le colle sur ton ardoise et tu vas prendre cher. Tu n'avais pas le droit de me faire un coup pareil.
Faut voir la tête qu'ils ont faite, les autres. Quand je suis allé demander des explications. Qu'ils n'ont pas pu me donner d'ailleurs. Si au moins j'avais pu croire qu'ils le faisaient exprès… Mais non. Je l'ai vu dans les yeux du vieux ; il ne voulait pas me mentir, alors il m'a dit le peu qu'il pensait avoir deviné. J'espère qu'il a tort. Bon sang, Shura, à quoi tu joues ! Comme si tu étais en état de partir... Si j'avais su, je serais revenu plus tôt. Sauf que j'aurais sans doute été assez con pour t'en informer, et tu te serais barré, de toute manière.
Pourquoi il ne décroche pas ce foutu téléphone ? Salut, ça va, la forme, je sais pas moi, juste des nouvelles, quoi. J'ai besoin de savoir comment tu vas… Tu peux comprendre ça, tête de noeud ?
Mü n'a pas eu l'air très optimiste, lui non plus. Bon, OK, il est debout, il n'a pas besoin d'être assisté, après tout… Peut-être que finalement…
...
Ouais, un miracle alors. Ça faisait combien d'opérations, déjà ? Un peu trop. Putain, j'aurais dû m'en douter. Sa tête, ce jour-là... Déjà qu'il avait bien maigri, on aurait dit un biafrais. J'ai vu qu'il avait encore et toujours mal. J'ai vu qu'il en avait marre. D'ailleurs, il ne m'a même pas répondu quand je lui ai demandé, pour le pronostic. De quoi on a parlé déjà ? M'en rappelle plus. Sûrement de la pluie et du beau temps. De son bras aussi. Pas beaucoup. Ouais... J'aurais dû m'en douter. Et peut-être insister. Si on en avait parlé, peut-être que... Je suis vraiment un énorme crétin. Et un lâche, par-dessus le marché. J'en viens même à me demander si ce jour là, je l'ai regardé en face. Pas sûr. Pas sûr du tout. J'ai l'impression de ne plus me rappeler de ses yeux. Ceux de maintenant.
Le 14 novembre 2004
C'est Marine qui m'a sorti du lit ce matin. Ou plutôt qui m'a éjecté d'un coup de pied. Il paraît que je criais – non, je hurlais, elle a dit – dans mon sommeil. Vu sa tête, je crois que je lui ai fait peur. Fait chier. Ça recommence, comme avant. Enfin, ça recommence... Pas vraiment, on va dire que j'ai droit à la saison deux. Les mêmes, mais en pire, et avec de nouvelles têtes. Quoi qu'il en soit, niveau couleur, ça change pas des masses : du rouge, du rouge et encore du rouge. J'en avais plein les mains, comme d'habitude. Sauf que cette fois, j'avais beau les laver, ça ne partait pas. Je me demande si c'est une bonne idée d'être revenu… Et je n'aurais peut-être pas dû m'occuper de Shura, hier. Pas m'énerver. Pas ressasser. Pas... Enfin tout ça.
J'aimerais bien ne pas avoir à y penser. Mais, tout le monde est là - sauf lui – et forcément, on en cause.
J'ai revu Thétis. Truc de dingue, j'ai pu la prendre dans mes bras sans me faire ébouillanter. Elle a l'air heureuse. Et Kanon aussi. Je n'ai rien dit, mais ça m'a fait plaisir. S'il y a bien quelqu'un qui ne méritait pas ce qui lui est arrivé, c'est bien elle. C'est juste que… Je n'aurais jamais cru me dire une chose pareille un jour, mais vivre sans cosmos, ça doit être rude. Elle a un sacré courage cette fille.
Elle m'en a reparlé. De Shura. Comme si de rien n'était. Sur le coup, je m'en serais bien passé. Si ça avait été quelqu'un d'autre, je crois que… Depuis, je n'arrête pas d'y penser. C'est une chose de savoir, c'en est une autre de se le prendre en pleine gueule. Y a que moi, elle m'a dit, que moi qui ai le droit d'agir. Une façon de me dire que ça relève de ma responsabilité ? Que tout est de ma faute ? Comme si... Merde. Merde ! Comme si je ne le savais pas !
Pourtant, elle n'a pas eu l'air de me reprocher quoi que ce soit. Sauf de ne pas vouloir ouvrir les yeux, ce en quoi, elle n'a sûrement pas tort. J'ai vu qu'elle avait peur aussi, et pas que pour Shura. Pour tout le monde. Pour moi. Je n'ai pas envie que Thétis souffre. Elle se prive peut-être de son cosmos, mais son empathie, elle, elle est toujours là. Sinon, comment elle aurait pu me sortir des trucs pareils ? S'il devait arriver… Je ne sais pas, moi, n'importe quoi, je ne voudrais pas qu'elle le subisse. Ça suffit maintenant.
J'ai quand même essayé de le rappeler. Toujours rien. Juste le répondeur, sa voix, en grec, puis en espagnol. Avec le minimum syndical de mots. J'espère qu'il... Bah, y a pas de raison. Il a dit au vieux qu'il allait reprendre ses activités de journaleux. Ça va l'occuper. Et puis, c'est son pays là-bas. Il a toujours aimé y retourner. Finalement, ce n'est pas peut-être pas si mal. Pour lui. Je vais le dire à Thétis, ça va peut-être la rassurer ?
Sanctuaire, Grèce, 16 Novembre 2004…
Le soleil froid de ce début de matinée jaillissait à flots au travers de la haute fenêtre nouvellement percée dans les murs de l'appartement de la Vierge.
Shaka avait commencé à s'habituer à la présence de ce point de vue inédit sur le Domaine Sacré – après tout, c'était bien lui qui avait demandé sa création, non ? – depuis que les travaux de reconstruction de son temple avaient été achevés.
Il s'y arrêta, à demi vêtu, sa longue chevelure encore humide de la douche dont il sortait. La vue était décidément bien agréable ; il apercevait dorénavant le sommet des arènes en contrebas, et même un bout de l'embarcadère tout là-bas, où tanguait paisiblement la navette du Sanctuaire. Une autre perspective en somme.
Cette idée lui arracha un sourire, mince et teinté d'une mélancolie diffuse. Il ne lui restait plus que quelques jours avant son départ pour Jamir en compagnie de Mü, mais il avait beau avoir été heureux de la sollicitation du Bélier, il ne parvenait pas à se réjouir totalement de ce voyage. Et pourtant, à part tourner en rond, que faisait-il depuis des mois ? Pas grand-chose, il devait bien l'admettre.
Doucement, à l'instar de ses compagnons, il avait repris un rythme de plus en plus soutenu concernant les séances d'entraînement. Rien de neuf par rapport à avant mais ces repères familiers avaient contribué à le rassurer. Tout comme ses séances de méditation dont il avait appréhendé de façon disproportionnée -du moins le considérait-il ainsi aujourd'hui – les premières dans lesquelles il avait osé se plonger. Il y avait cependant trouvé un apaisement. Pas l'Apaisement, certes, mais enfin, c'était un bon début.
Un mouvement sur les marches un peu plus bas attira son attention. Aiolia remontait chez lui, ou plutôt ce qui était censé le redevenir une fois que les travaux seraient terminés. Le Lion avait repris du poil de la bête, et un sourire naquit derechef sur les lèvres de l'indien, amusé ; une plaisanterie à l'italienne, pour sûr. Le cadet des Xérakis, en dépit de la lourde contrainte médicale à laquelle il avait dû se plier, ne s'était pas plaint une seule fois. Les traits de Shaka se crispèrent brièvement. Lui avait eu beaucoup de chance et quelque part, en éprouvait une culpabilité diffuse. Tant de ses amis avaient souffert plus que de raison ! Mais la Vierge faisait partie des privilégiés. Il avait été l'un des premiers à être rapatrié sur la Grèce et à poser le pied dans un Sanctuaire dévasté. L'un des premiers également à avoir pu retrouver son temple – pourquoi Saga avait-il tenu à le faire passer parmi les priorités, mystère – et à reprendre "une activité normale".
Ce dernier terme le fit grimacer, tandis que d'un geste absent il portait une main jusqu'à son torse dénudé, pour se gratter machinalement. Ça le démangeait, encore et toujours, même si la cicatrisation était achevée depuis belle lurette. La brûlure n'avait été que superficielle et pourtant, elle se rappelait à son bon souvenir suffisamment souvent pour qu'il se demande dans quelle mesure elle l'avait réellement marqué. Et ce, même si la réponse, au fond… il la connaissait.
Un soupir lui échappa et il se rencogna contre la pierre fraîche, sans quitter le paysage des yeux. Aiolia disparut derrière un tas de gravats et de nouveau, l'immobilité regagna ses droits à l'extérieur. Il ne se lassait pas d'observer. Le Domaine Sacré, les temples plus ou moins opérationnels, le ciel si clair depuis leur retour, et les gens. L'imminence de son départ revint le tarauder. Il savait – il l'avait même envisagé dès lors que la plupart de ses alter ego avaient réintégré le Sanctuaire – qu'il était temps pour lui d'aller explorer ce monde dont il s'était tenu si éloigné pendant des années. L'explorer réellement,cela va sans dire. Voir ce qu'était la vie, les hommes, les éprouver, les ressentir, tout apprendre, enfin, de cette condition qu'il avait si durement gagnée et si chèrement défendue. Ce besoin le dévorait, sa curiosité ne lui laissait plus le moindre répit. Qu'avait-il raté, omis, oublié, rejeté ? Shaka étouffait dans son corps de chevalier d'or. Il lui fallait absolument achever d'être humain.
Mais... De nouveau la démangeaison se manifesta. Délibérément, il convint dans son for intérieur de l'ignorer, mais le for en question protesta. Tout comme il tentait de le convaincre de ne pas partir depuis des semaines. S'il l'écoutait... Mais l'indien n'avait pas besoin d'essayer de se persuader qu'il disposait de son libre arbitre. Il était lucide. Quelque chose luttait contre son désir d'évasion et de découverte. Quelque chose de si puissamment ancré qu'il doutait de pouvoir le combattre réellement un jour. Tout simplement parce qu'il n'était pas certain d'en avoir vraiment envie.
Son regard alla se fixer sur la porte d'entrée plusieurs secondes avant que Kanon n'en franchisse le seuil. Il savait que le cadet des jumeaux venait le voir. Si cette certitude ne s'était appuyée que sur le ressenti de son cosmos, il ne s'en serait pas préoccupé. Pas plus en tout cas qu'il ne l'avait fait au cours des dernières années, qu'il s'agisse du frère de Saga d'ailleurs, ou de n'importe quel autre chevalier d'or.
Mais à présent, c'était plus que cela. Bien plus, et il l'appréhendait encore aujourd'hui avec autant de surprise inquiète et fascinée que quelques mois plus tôt. Il vivait la présence de ses pairs avec une acuité aussi aigue que celle avec laquelle il percevait son propre corps et son propre esprit. Pas une seule minute, pas une seule seconde sans qu'il ait l'absolue certitude de leurs existences, de leurs pensées, de leurs souffles et de leurs actes. Ils n'étaient pas seulement là, à quelques mètres de lui, ou à l'autre bout de l'île, du pays, voire même du monde. Ils étaient en lui. En son cosmos. Et tout en ayant beau disposer de cette certitude, il ne pouvait se défendre d'une satisfaction simple, d'une joie presque enfantine, lorsqu'il saluait l'un le matin, discutait de futilités avec un autre, était en leur présence, tout bêtement. A son besoin de partir s'opposait celui de ne pas quitter ce qui était devenu son monde. Et son monde était constitué de ces êtres sans lesquels il avait l'impression d'être incapable de vivre. Non pas un, ou deux, mais tous. Dans leur ensemble, celui qu'ils constituaient chacun à leur façon, un ensemble qui ne pouvait que devenir incohérent si l'un d'entre eux venait à manquer à l'appel.
« Mü m'a dit de passer pour... » Kanon avait fait un pas vers la Vierge, qu'il suspendit sans toutefois le quitter des yeux.
« Laisse-moi passer une chemise, je reviens. » Fit Shaka d'une voix que d'aucuns auraient qualifié de précipitée avant de tourner le dos à l'Antinaïkos. Mais il avait eu le temps de voir le visage de ce dernier se figer puis de se contracter sous l'effet d'une colère sombre et amère. Il la savait non dirigée contre lui, cependant l'indien ne put s'empêcher d'arborer un air coupable lorsqu'il revint dans le salon, air qui lui valut pour le coup une remontrance, bien méritée celle-là :
« Shaka, par pitié, arrête avec ça. Tu deviens ridicule. Non... » Une tentative de sourire échoua toutefois à éclairer les traits toujours remués de Kanon. « Tu es ridicule.
- Il n'empêche que ce n'est pas correct... de ma part.
- Comme si je n'étais pas au courant.
- Ce n'est pas une raison. » Kanon haussa les épaules, et tout à coup, Shaka lui trouva un air usé.
« Je disais donc... Mü m'a dit de venir récupérer chez toi la copie des mémoires de Bartolomeo.
- Tu n'as pas pu en avoir une autre? Demanda l'indien, sincèrement étonné. Il me semblait qu'il en avait tout un stock !
- Il te semble bien. Mais visiblement tu n'es pas le seul à avoir eu envie de te plonger dedans. Même Shura en a embarqué une. Et comme tu t'en vas et que te connaissant, je pense que tu as achevé le pavé en question...
- C'est ton tour.
- J'ai lutté tout ce que j'ai pu pourtant. » Ils s'entre-regardèrent, d'abord en silence, avant que la Vierge ne dise lentement :
« J'imagine que ça ne doit pas être facile.
- Détrompe-toi. » La voix de Kanon se fêla imperceptiblement, mais assez du moins pour l'obliger à ravaler sa salive avant de continuer :
« Je n'ai pas envie de partir, moi. Il y a mon frère, il y a... Thétis, j'ai juste envie de comprendre pourquoi j'ai l'impression tenace de ne plus m'appartenir. Ce n'est pas plus compliqué que ça.
- Hum... » L'indien s'était dirigé vers une haute et large bibliothèque couvrant la totalité du mur du fond pour en extraire un volume relié de frais, à la tranche immaculée. « Dans ce cas, je ne suis pas certain que tu y trouves les réponses que tu cherches. Ou du moins, elles risquent de ne pas te plaire.
- Mon frère m'a dit exactement la même chose, laissa tomber le Gémeau, désabusé, tout en se saisissant du document. Mais il ne veut pas m'expliquer pourquoi, et je suppose que tu ne seras pas assez charitable pour m'éclairer ?... C'est bien ce que je pensais. Bah... Remarque, c'est peut-être moi qui n'ai pas envie de comprendre.
- C'est un bon début, ma foi. »
Ce fut d'abord le silence qui répondit au rire discret que Shaka laissa échapper, avant que son écho ne se manifeste, d'abord ricanement, avant de se muer en un franc éclat de rire. Ils s'esclaffèrent de concert avant que le sérieux ne revienne anoblir le visage de l'indien :
« Tu sais, malgré tout... Savoir ne suffit pas. Je crois que tant qu'on ne l'accepte pas en totalité, on a beau rechercher toutes les explications possibles et imaginables, on n'est pas plus aidé pour autant. Il semblerait... que nous n'ayons pas vraiment le choix de toute façon.
- Rassurant, commenta Kanon en quittant le fauteuil dans lequel il s'était installé. Tu t'y es fait, toi ?
- Je ne suis pas encore tout à fait sûr. D'un côté je sais que c'est devenu incontournable et que je suis capable de l'accepter et de vivre avec. De l'autre... Ça va sûrement te sembler ridicule, encore une fois, mais j'ai envie que cette sensation si nouvelle, si... » Il jeta un oeil hésitant vers Kanon, mais celui-ci l'écoutait avec un sérieux inusité. Aussi poursuivit-il avec un sourire d'excuse :
« ... si enivrante ne perde rien de sa nouveauté. C'est à la fois tellement inattendu et tellement inespéré que j'aimerais que ce soit toujours comme ça. J'ai peur que lorsque je m'y serais réellement habitué, je ne mesure plus la chance qui nous est offerte.
- Tu vois ça comme une chance, toi, fit le Gémeau, pensif. Je ne sais pas. Je pense effectivement que je n'en suis pas encore là.
- Je ne veux pas que tu crois que je...
- ... Que tu profites de ça ? »
Le menton de Kanon pointa le torse de la Vierge, à présent dûment caché derrière une chemise blanche.
« Je ne vais pas te mentir : je t'en ai voulu sur le moment. Et tu le sais, j'en suis certain. De toute façon, maintenant, tout le monde sait tout sur tout, c'est d'un pénible... Bref, c'était totalement idiot et irrationnel, j'en conviens. Surtout qu'à présent... » L'Antinaïkos baissa les yeux un instant, mais ce fut pour les relever presque immédiatement, leur vert intense illuminé d'espoir :
« … Je n'ai plus aucune raison de te jalouser. Tu as été le dernier à la toucher - de si près que son corps a laissé cette empreinte sur le tien - mais dorénavant, grâce à toi et à tout ce que tu as fait pour elle, nous allons pouvoir poursuivre notre route.
- Tu m'avais fait jurer de la protéger.
- Promesse que tu as respectée, ce jour-là. Très sincèrement… Je regrette de t'en avoir voulu. »
L'indien eut un sourire, mais ne répondit pas. Il connaissait suffisamment Kanon pour savoir que si le destin ne s'était pas montré aussi favorable qu'il l'était aujourd'hui, le discours aurait été tout autre. Jamais l'Antinaïkos ne lui aurait pardonné d'avoir conservé la marque de Thétis sur lui. En lui. Régulièrement, la chaleur de la brûlure qu'avait laissée le poison sur sa peau s'éveillait, rendant la présence de Thétis tangible auprès de lui, même lorsqu'elle était absente du Sanctuaire. Kanon avait raison ; il n'était plus possible d'occulter quoi que ce soit au sein du Domaine Sacré. Et ce que Shaka ressentait, tous les autres, sans exception le devinaient. C'était pour cette raison, bien moins noble que celle qu'il avait invoquée au départ, qu'il avait hésité à travailler avec Thétis sur le contrôle de son septième sens. La proximité de la jeune femme générait en lui bien trop de trouble évanescent et de douleur agréable, lesquels naissaient au creux de sa poitrine pour se diffuser bien malgré lui dans tout son corps. Il avait fini par apprendre à contrôler ces sensations, cependant ; et il pouvait être fier d'avoir rendu son existence à la jeune femme. Fût-ce aux côtés de Kanon.
« Tu sais… Elle t'est extrêmement reconnaissante de tes efforts, et du temps que tu as bien voulu accepter de lui consacrer. J'imagine sans peine - le Gémeau eut un sourire contrit - à quel point cela n'a pas été facile.
- J'aime Thétis, fit l'indien en toute simplicité. Et parce que je l'aime, je veux la voir heureuse. Avec toi, elle l'est. Ça me suffit.
- Shaka… Ne le prends pas mal, mais … » Kanon éclata de rire devant le sérieux touchant de la Vierge : « Je crains fort qu'il reste encore un peu trop de divinité en toi ! »
- Tu crois ? »L'autre souriait à son tour : « Il faut donc que je développe ce qu'on appelle le sens de la rivalité ?
- En effet, cela dit, fais-moi plaisir : entraîne-toi sur quelqu'un d'autre.
- J'y penserai. »
Ils se mirent à rire et, étrangement, l'indien s'en trouva apaisé. Il repensait déjà à ce futur départ, mais la certitude de se donner les moyens d'évoluer venait de se renforcer. Kanon, par ses plaisanteries, lui faisait miroiter une perspective à laquelle il ne pensait d'ailleurs sûrement pas. Mais Shaka, lui, y voyait quelque promesse à laquelle il ne tenait qu'à lui de donner corps. Un an plus tôt, il se trouvait vieux, à trente-cinq ans… A présent, il se sentait plus jeune que jamais.
Cependant, le Gémeau se dirigeait vers la porte quand son alter ego l'interpella une dernière fois :
« Kanon, le septième sens de Thétis est dorénavant en stase, mais cet état demeure fragile. Je vais m'absenter quelques temps, aussi je compte sur toi pour la surveiller. Ne la laisse surtout pas, jamais, faire usage de son cosmos, même à un niveau inférieur. Les risques seraient trop grands. Promets-moi, dans son intérêt, et dans le tien, de… »
Kanon se retourna, l'air grave. Avant de hocher la tête.
« Je te le promets, Shaka. »
Journal d'Aleister Corman
Le 17 novembre 2004
Je sais que ce n'est pas très prudent par les temps qui courent, mais cela m'a fait plaisir de répondre au dernier message de Saga Antinaïkos. Il n'a plus rien à gagner à entretenir des relations avec moi, mais je sens que cet homme vaut bien plus que mes anciens collègues. Voire mon gouvernement.
J'ai une nouvelle fois, ce matin, tenté d'intercéder en faveur du jeune Orwell, en écrivant à la Présidence. Mais je ne me fais guère d'illusions. Je ne suis pas seulement à la retraite ; j'ai été démis de mes fonctions. De quelle crédibilité puis-je me réclamer, je me le demande, surtout quand, "officiellement", je ne me suis jamais trouvé dans l'Utah, cinq mois plus tôt ?
Je ne regrette rien. Je sais qu'il en est de même pour mes hommes. Personne ne se rappellera jamais de ce à quoi ils ont contribué, alors… Moi, je suis au courant. Et le Sanctuaire également. C'est tout ce qui compte.
Aujourd'hui, j'en enfin achevé de compiler l'ensemble des documents. J'ai fait très attention, mais je m'inquiète pour mon informateur. Le Pentagone a beau être trop gigantesque pour que chacun soit surveillé en permanence, si par malheur quelqu'un venait à découvrir ce qu'il a désarchivé, je ne donne pas cher de sa peau.
Quel imbécile j'ai été… Et moi qui croyais qu'ils ne savaient presque rien ! J'ai honte de l'avouer, mais je commence à mieux appréhender la peur du Conseil de Sécurité vis-à-vis du Sanctuaire. Evidemment, lorsqu'on a accès à ce genre d'informations…
Au final, je serais remonté sur près de quatre siècles. Ce qui n'est pas si mal, compte tenu de la difficulté inhérente aux échanges entre pays. Mais le fait même que ce soit les Etats-Unis d'Amérique qui aient eu le dernier mot sur la conservation de ces archives en dit long.
Mais ils n'auront pas mon rapport. Pas le vrai, en tout cas. Je l'annexe au présent journal. Parce que ce que moi, j'ai vu, est sans commune mesure avec ce que les autres documents racontent. Bien sûr qu'ils sont inquiétants, ce qu'ils contiennent à de quoi faire frémir, mais le potentiel de destruction de ces gens est juste… gigantesque. Et tout à fait terrifiant.
Je comprends quel danger ils sont susceptibles de représenter pour notre monde. Il ne leur suffirait que d'une pichenette pour tous nous anéantir, s'ils le souhaitaient. Mais je sais qu'ils ne sont pas comme ça. Que ce n'est pas leur objectif. Tous ces documents le prouvent : le Sanctuaire n'a eu de cesse de protéger l'humanité, et ne s'est jamais mêlé de la détruire, ni même d'intervenir dans les conflits meurtriers qui ont émaillé notre histoire. Cela me rassure, j'avais besoin de le savoir ; je m'en rends compte aujourd'hui que j'ai achevé ma tâche.
Ce que ces gens sont capables de faire est immense. J'en viens à regretter qu'ils ne soient pas à nos côtés, qu'ils ne nous éclairent pas plus souvent sur nos choix, dont certains ont eu des conséquences parfois si désastreuses. Nul doute que le monde se porterait bien mieux si leur sagesse et leur puissance pouvaient être mises à profit, plutôt que craintes.
Mais à présent, je sais. Et d'autres doivent savoir. Des gens de confiance. Il y en a peu, et ceux-là ne sont pas dans les hautes sphères. Il y a deux jours, j'ai expédié un message à Orwell. Je l'ai dit, il n'est pas près d'être démobilisé, cela dit, lorsqu'il reviendra, il saura ce qu'il convient de faire. Je prie pour qu'il déchiffre le code que j'ai utilisé dans le message. Il s'agit d'une méthode de chiffrage qui n'est plus utilisée depuis près de deux siècles. Avec un peu de chance…
Mon épouse et nos deux filles sont parties depuis une semaine maintenant, et m'attendent dans notre résidence secondaire. Il me reste encore diverses choses à mettre en ordre, mais le plus important est fait. Je doute fort de revenir ici, finalement. Cette vie-là est terminée, il ne me reste plus qu'à savourer ma retraite. J'aime la pêche. Ça me repose. Je vais donc avoir tout le temps de me reposer.
Corman referma son journal, après avoir rebouché soigneusement son stylo, et l'avoir aligné contre le pied de la lampe, sur le bureau. Avec un soupir, il reproduisit chacun des gestes qu'il effectuait chaque soir depuis des semaines. Refermant ses tiroirs, ramassant les documents épars sur l'épais sous-main pour les empiler, il posa dessus son journal, avant de quitter son siège et de se diriger, le paquet sous son bras, vers un tableau de facture médiocre, à côté de la fenêtre.
De sa main libre, il le fit pivoter, découvrant la porte d'un coffre de petite taille, enchâssé dans le mur. L'ouvrage n'avait rien d'ancien ; les composantes du code étaient numériques et dûment protégées par toute une série de leurres informatiques capables d'abuser le plus aguerri des cambrioleurs.
L'ancien général déposa son fardeau sur l'unique étagère que le coffre abritait. A côté, se dressait une pile imposante de dossiers multicolores, les pages fraîchement photocopiées constituant un millefeuille immaculé, parfaitement ordonné. Le résultat de mois d'enquêtes qui avaient permis à Corman de prendre conscience, et de l'histoire, et de la complexité du Sanctuaire, et de l'ampleur et de la minutie avec lesquelles son gouvernement avait mené ses propres investigations. Des dossiers qui n'avaient pas grand-chose à voir avec les maigres comptes-rendus dont on lui avait charitablement fait part au printemps dernier. Une paille, comparée à la mine d'informations réellement détenues par le Pentagone. La vie et l'ascendance de chacun des membres les plus éminents du Sanctuaire avaient été décortiquées ; ce n'était pas une photographie par ci, ou une note par là qui constituaient toute l'information… Non, il y avait là des films numérisés, des enregistrements de conversations, des analyses de filatures sur plusieurs dizaines de pages, pour ce qui concernait la génération actuelle ; quant aux générations précédentes, ce n'était que copies manuscrites, voire extraits de documents si anciens que les langues qui y étaient employées ne ressemblaient à rien de connu par le général.
Il eut une dernière pensée inquiète à l'égard de son informateur si efficace, avant de rabattre la porte du coffre, d'un geste sec. Le cliquetis signalant sa fermeture fut discret. Et l'espace d'un instant, Corman, considérant l'objet d'un air pensif, ne put s'empêcher de conclure que ledit coffre lui semblait… bien peu de chose au regard de ce qu'il contenait.
Journal d'Angelo Salieri, chevalier d'or du Cancer…
Le 18 novembre 2004
Marine a pris sa décision, ce matin. Finalement, elle refuse. Je ne suis pas bien certain qu'elle soit persuadée d'avoir raison, vu la tête qu'elle est en train de tirer. Elle me dit que faire les bagages l'agace. Ouais. Tu parles. Je l'ai bien vue, moi, ce matin, en train d'observer l'entraînement. Elle y serait restée des heures, si Saga ne l'avait pas enfin convoquée.
C'est sa décision, pas la mienne. Je n'ai pas le droit de m'en mêler et d'ailleurs, elle ne m'a rien demandé. Peut-être que si elle l'avait fait, je lui aurais dit de prendre un peu plus de temps pour réfléchir… Bon sang, je pense bizarrement, moi, ces derniers jours. En fait, je crois que sa fierté est encore plus mal placée que la mienne. Avouer qu'elle aurait bien aimé rester, c'est trop difficile. Je peux comprendre. Après tout, avec ce qu'elle a fait, ça signifierait admettre qu'elle s'est trompée. Finalement… Je crois que j'aurais fait pareil si j'avais été à sa place. Mais peut-être aussi que si j'avais été à sa place, j'aurais apprécié que quelqu'un me mette le nez dans mon caca. Ou pas. Pas n'importe qui, en tout cas.
(Ca y est, ça recommence !)
Elle repart, et je repars avec elle. C'est comme ça, j'ai décidé que ce serait comme ça. Tu peux t'estimer heureux, espanche de mes deux, je fais comme tu as dit. Content, hein ? Ce qui me fait plaisir, c'est que tu le sauras très tard. Parce que je ne vais pas perdre mon temps à te laisser un énième message de plus sur ton foutu répondeur qui me sort par les oreilles.
Elle est sacrément jolie, quand même. Je la regarde, tandis que j'écris – je sais qu'elle ne s'amusera pas à venir lire par-dessus mon épaule, j'ai horreur de ça – et, vraiment, elle est belle comme elle est. Un vrai petit ange démoniaque comme je les aime.
C'est sûr qu'elle va regretter. Mais je suis là, moi. Ce n'est pas comme si elle tirait de nouveau un trait. Bon, c'est vrai, je suis un chevalier de ce Sanctuaire, mais j'espère que quand elle me regarde, elle voit autre chose maintenant. Parce que j'aimerais bien, aussi, être autre chose pour elle. Qu'est-ce que je peux être crétin parfois… Je sais qu'elle m'aime. Sinon, elle ne serait pas là en train de m'engueuler parce que je n'ai pas fini de préparer mon sac. Mais oui, ma chérie, moi aussi je t'adore. Je vais le faire, ce foutu sac.
« C'est à quelle heure, ce soir ? »
Angelo qui, sous les yeux d'une Marine résignée, tentait de glisser dans son dernier bagage une saleté de pull en grosses mailles qui débordait par tous les côtés de quelque façon qu'il s'y prenne, répondit dans un grognement :
« Vingt heures, je crois. Pourquoi ?
- Comme ça, pour savoir.
- Tu veux venir ? » Il avait relevé le nez, et l'observait, interrogateur.
« Non. » Elle agita une main, avec un sourire. « On s'en va demain, et même si on reviendra souvent, ce sont tes amis avant tout. Profite d'eux.
- Oui, enfin, mes amis, mes amis… Marmonna-t-il tout en repartant à l'assaut du pull récalcitrant.
- Angelo… »
Il y avait un reproche dans la voix de sa compagne, mais lorsqu'il lui jeta un coup d'œil, il n'eut aucun mal à déceler l'indulgence dans son regard, ainsi qu'une pointe, infime, d'envie et de nostalgie. Elle le connaissait bien, la bougresse…
Abandonnant momentanément la lutte, il dégagea le sac d'un coup de pied avant de prendre la jeune femme dans ses bras.
« Je l'admets. C'est sans doute la dernière fois, avant longtemps, qu'on se retrouvera tous – ou presque… – avant que chacun ne trace sa route. Mü et Shaka partent également demain, je suppose qu'Aiolia ne fera pas non plus de vieux os au Sanctuaire, quant aux autres… » Le nez enfoui dans l'opulente chevelure de sa compagne, le Cancer passait mentalement ses alter ego en revue et, peut-être parce qu'elle ne pouvait pas voir son visage, son regard se voila un court instant.
Lui qui avait pesté tant et plus à l'égard de la contraignante nécessité de devoir cohabiter en permanence avec ses semblables, appréhendait à présent la difficulté de devoir s'en séparer. Non seulement il ne l'aurait jamais cru, mais aujourd'hui encore, il acceptait mal cette évidence, même si elle lui éclatait à la figure. Marine l'enviait ; elle ne devrait pas se fit-il comme réflexion, tout en fourrageant distraitement dans les boucles rousses qui lui chatouillaient les lèvres. Plus ce qu'on perd est important, plus on mesure l'ampleur du vide qui le remplace. Et en l'occurrence… Il se surprenait à ne pas souhaiter à son pire ennemi de ressentir ce qu'il avait décidé de qualifier comme un gros trou désagréable, quelque part, là, entre son cœur et ses tripes.
« Y a pas que le Sanctuaire dans la vie… » Rajouta-t-il encore, avec une conviction qui fondit comme neige au soleil lorsque, se dégageant de son étreinte, la jeune femme prit son visage entre ses mains pour le scruter avec attention.
« Il semble que l'auto persuasion ne soit pas très efficace, pour toi… comme pour moi, fit-elle sur un ton qui se voulait ironique. J'ai bien l'impression qu'on va devoir mettre nos compétences en commun, tu ne crois pas ?
- Il va nous falloir de l'entraînement, dans ce cas.
- Il paraît qu'on aura tout le temps nécessaire. »
C'était le moins que l'on puisse dire… De longues journées, qui allaient se succéder, tranquillement, toutes entières dédiées à la "vie normale". Encore une expression dont il allait devoir trouver la signification comme un grand, même s'il commençait à en entrevoir quelques notions pas forcément inintéressantes. A cette idée, Angelo ne put masquer un sourire gourmand :
« Chouette. Et que dirais-tu d'un petit échauffement, là, tout de suite ? »
La demeure ancestrale des Antinaïkos était sans nul doute la plus imposante de l'île, et les proportions de sa salle à manger étaient à l'image de celles de la bâtisse. Il n'avait guère été difficile d'y faire dresser treize couverts – les récriminations inattendues de Camus devant ce chiffre avaient fait le bonheur d'un italien trop heureux de se découvrir une victime pour la soirée – et d'y faire tenir tout le monde avec le confort requis. Même Thétis et Dôkho, pourtant respectivement à la gauche et à la droite d'Aldébaran, avaient pu dîner en paix sans se sentir obligés de rétrécir.
La maison avait repris vie, grâce aux bons soins du personnel du Palais dont une partie avait été affectée au service de Saga. Mais seuls les jumeaux en avaient conscience, eux qui avaient vu leur propre maison s'endormir doucement mais sûrement sur les cendres du passé. De nouveau, les voix et les rires retentissaient entre les épais murs de pierre, de nouveau la vivacité des lumières et la chaleur des cheminées conféraient une âme à l'antique demeure. L'un et l'autre des deux rejetons Antinaïkos en venaient parfois à croire que jamais, le temps n'avait fait la moindre pause en ce lieu.
Les autres grecs quant à eux, Rachel en tête, s'étaient surpris à plusieurs reprises à replonger dans leurs souvenirs, parmi les plus heureux de leur enfance. Le sourire et la douceur de Sofia Antinaïkos, qu'ils pensaient avoir oubliés, semblaient flotter autour d'eux, tels des fantômes bienveillants. La mère des jumeaux avait aimé tous les autres enfants du Sanctuaire aussi sûrement que ses propres fils ; leur présence à tous, tant d'années plus tard, lui rendait en ce jour un discret mais sincère hommage.
Tant de choses furent évoquées… Le passé bien sûr, mais aussi et surtout l'avenir. Nul ne s'appesantit sur les événements récents. A quoi bon ? Tous avaient en tête les mêmes repères et les mêmes perceptions. Les mêmes sensations. Il n'était pas utile de mettre des mots sur ce que chacun partageait en silence avec son prochain, sur ce sentiment indéfinissable mais tangible, témoignant des liens indéfectibles qui les unissaient dorénavant. Non, ceux qui en avaient une vision claire avaient parlé de ce futur qu'ils envisageaient de construire, ou du moins de découvrir, à l'instar de Shaka, qui, très humblement, avait sollicité le Bélier en vue d'un détour par un modeste temple bouddhiste au nord de l'Inde. La Vierge y avait vu son destin basculer, et avait laissé derrière lui un condisciple dont l'existence n'avait de substance que celle que la décision d'un seul avait bien voulu lui accorder. D'aucuns avaient été surpris ; Shaka s'avérait être le seul à désirer explorer ce qu'aurait pu être sa vie si nul n'était intervenu. Le silence qui s'était ensuivi avait été méditatif… et de courte durée. Au final, et comme l'avait si sagement rappelé Dôkho à plusieurs reprises, peu importait les tenants. Seuls les aboutissants revêtaient quelque espèce d'intérêt. Et à présent, chacun disposait dans sa main des fils de sa propre destinée. Shaka avait besoin de se retourner pour avancer ; ce n'était plus le cas de ses alter ego.
Mais quels que soient les choix des uns et des autres, ils les partagèrent sans plus aucune réserve, sans crainte d'être jugés par leurs pairs. Les conseils fusèrent cependant, les plaisanteries également. Les bons mots s'échangèrent, se partagèrent, au même rythme que les bouteilles de vin qui bientôt formèrent une guirlande autour des dizaines de bougies décorant la table et dont la plupart arrivaient en bout de course.
Angelo ne fut pas en reste ; ce n'était que lorsque, les vieilles habitudes reprenant le dessus, il se retournait vers sa gauche en vue de partager quelques railleries avec son ami de toujours, qu'il prenait conscience que celui qui se tenait à côté de lui était Milo. Pas Shura. Non ce n'était pas le profil sévère et acéré du Capricorne qui pivotait vers lui ; ni sa voix, légèrement éraillée, qui répondait à ses commentaires. Le Scorpion avait fini par se rendre compte des absences passagères de l'italien, et de la déception qui traversait son regard, jamais longtemps cependant. Et le grec n'était pas le seul ; Camus ne disait rien mais à l'instar de son amant, et de ceux qui se tenaient à la droite du Cancer - Mü et Aiolia - il voyait bien que leur alter ego peinait à retrouver ses repères. Et à vrai dire, même si personne n'avait souhaité mettre le sujet sur la table, tous percevaient cruellement l'absence du Capricorne. La soirée fut bonne ; elle aurait pu être excellente.
« Bon !... » Aux côtés de son frère, Kanon venait de s'étirer avec précaution, avant de se masser la nuque, non sans une grimace de douleur : « Si je reste une minute de plus sur cette chaise, mon dos va achever de rendre l'âme.
- Et de toute manière, il n'y a plus rien à manger… N'est-ce pas ? » Rajouta Aldébaran qui, même manifestement repu, jeta un regard en quête d'approbation en direction du Pope, lequel confirma avec un sourire que les cuisines étaient définitivement vides. Et lorsqu'il se leva, personne ne tarda à l'imiter, avec toutefois des notions diverses de verticalité, fonction du nombre de verres de vin ingurgités.
« Je vous propose d'achever la digestion au salon… Pour ceux qui ont encore la capacité de s'y rendre, bien entendu. »
Un chevalier d'or dispose vraiment de ressources insoupçonnées, comme put le constater un Saga hilare devant les airs plus ou moins offensés de ses ouailles qui, tant bien que mal, quittèrent la salle à manger, les uns derrière les autres. Il leur emboîta le pas, Angelo sur ses talons, et tous deux enfilaient à leur tour le couloir obscur, quand une discrète mélodie étouffée retentit dans le silence.
« Téléphone… » Marmonna l'italien, qui palpait chacune de ses poches à la recherche de l'engin. « Vas-y, je vous rejoins. »
Lorsqu'il l'eut enfin localisé, et extirpé de la poche arrière de son jean, il le laissa sonner à deux reprises supplémentaires. Là, sous ses yeux plissés par la lueur verdâtre qui pulsait dans l'obscurité, un prénom en cinq lettres clignotait. Le prénom. Et lorsqu'il décrocha, ce ne fut pas pour éructer un "Espèce d'enfoiré, c'est maintenant que tu appelles ?", ni pour gueuler un "Va te faire foutre !" bien senti, mais plutôt pour bredouiller d'une voix étranglée un "Shura… C'est… C'est toi ?" parfaitement stupide.
« Qui veux-tu que ce soit ? »
L'italien s'était immobilisé au beau milieu du couloir, à quelques pas à peine de la porte du salon entrebâillée sur une douce lumière orangée, et d'où s'échappait une rumeur confuse et discrète, nourrie de rires cristallins et de chuchotis apaisés. Mais s'il les entendait, il ne les écoutait pas. Non, toute son attention était centrée sur le noir autour de lui, et sur cet éloignement soudain oppressant dont il prenait brutalement conscience, avec le téléphone vissé à l'oreille qui ne lui délivrait que le silence.
« Je… Qu'est-ce que tu es en train de faire ? Finit-il par demander, tout aussi absurdement.
- Tout de suite ? Je fume une cigarette. Et toi ? »
Cette voix… Elle était claire, bien qu'un peu lasse, et lointaine. Il ne parlait pas très fort, le Capricorne, jamais, et Angelo se surprit à adopter le même ton, feutré, usé, comme il répondait :
« Je suis avec les autres. On… On sort de table.
- Ah. » Un silence, puis : « Il y a tout le monde ?
- Oui, tout le monde… sauf toi. »
Il sembla au Cancer que le "toi" résonnait tout à coup un peu trop brutalement dans le silence, celui dans lequel il se laissait volontairement enfermer. Pourtant… Il ne put s'empêcher de le répéter à voix basse, les tripes tordues par une poigne cruelle :
« Sauf toi. Shura… Pourquoi ? »
Un raclement de tabouret laboura le silence depuis le salon, bientôt suivi par un apaisement des murmures qui vivaient, là-bas, loin, si loin de l'italien. Et ce furent quelques notes de piano, esseulées et aériennes, qui s'élevèrent dans la nuit.
« Depuis quand tu poses des questions, Angelo ? » Répondit indirectement un espagnol dont la tentative d'ironie tomba misérablement à plat tandis que l'italien, à quelques milliers de kilomètres de lui, serrait les dents à se les briser.
« Depuis que quelqu'un a décidé tout seul dans son coin de se faire oublier. Depuis que ce quelqu'un se refuse à donner une réponse que j'estime être en droit de mériter. Depuis que, toi, tu tires un trait sur tout ce que tu es. »
Dire qu'Angelo avait réellement réfléchi à tout cela était faux ; mais la manifestation de celui qu'il ne comprenait plus, tout à coup, inattendue, avait ouvert des vannes qu'il n'avait jamais soupçonnées.
« Angelo ?... Qu'est-ce que j'entends… en ce moment ?
- De quoi tu parles ?
- Et bien… Cette musique… »
Une mélodie, une octave en dessous, s'était superposée à la première tandis que s'élevait une voix féminine, d'une clarté et d'une finesse incomparables laquelle, pourtant sans puissance aucune, se dispersait pour envahir les lieux, filtrant au-delà de la porte entrouverte.
Armies have conquered
and fallen in the end
kingdoms have risen
then buried by sand
the earth is our mother
she gives and she takes
she puts us to sleep and
in her light we'll awake
we'll all be forgotten
there's no endless fame
but everything we do
It's never in vain
Machinalement, le Cancer s'était rapproché du salon et, posté derrière l'entrebâillement, il finit par poser sa main libre bien à plat contre le battant, et le repoussa vers l'intérieur.
Sous ses yeux, ses amis, confortablement installés en cercle autour de la table basse, les uns enfoncés dans les fauteuils, d'autres perchés sur les accoudoirs, tandis que les jumeaux, assis devant le piano familial, égrenaient les notes en duo. Thétis, la tête contre l'épaule de Rachel, chantait, les yeux clos.
We're part of a story
part of a tale
we're all on this journey
no one is to stay
where ever it's going
what is the way?
« C'est Thétis… Shura, il faut… J'ai besoin d'une réponse. Tu ne peux pas rejeter tout ça, sans raison valable. Non… » L'italien prit une profonde inspiration : « … Sans la moindre raison, tout court. Tu fais partie de nous, tu le sais parfaitement. Il n'est pas question de…
- Angelo, s'il te plaît… Tu me laisses écouter ? »
Il y avait comme un tremblement, là-bas, dans cette voix dont l'accent espagnol ne cessait plus de transparaître. Le Cancer hésita ; il laissa retomber son bras, avant de le tendre, téléphone crocheté entre ses doigts moites, vers la pièce illuminée.
Forests and deserts
rivers, blue seas
mountains and valleys
nothing here stays
while we think we witness
we are part of the scene
this never-ending story
where will it lead to?
The earth is our mother
she gives and she takes
but she is also a part
a part of the tale
Quelque part, à Madrid, dans un appartement meublé et sans âme, il y a un homme seul. Un homme qui, adossé contre une fenêtre, contemple la nuit et la rue déserte en contrebas, une cigarette incandescente fichée entre ses lèvres minces. Il écoute une mélopée qui coule en lui telle une brûlure. La douleur dans son épaule se ravive, tandis que la solitude l'étreint, cruelle. Il aimerait briser ce lien, maintenant, tout de suite, il ne lui suffit que d'appuyer sur un bouton, et ce sera fini. Mais il ne peut pas.
We're part of a story
part of a tale
we're all on this journey
no one is to stay
where ever it's going
what is the way?
We're part of a story
part of a tale
sometimes beautiful
and sometimes insane
no one remembers how it began
Une voix retentit de nouveau, couvrant la mélodie, une voix qu'il a écoutée inlassablement, au rythme des messages qu'elle lui a laissés dans un vide qu'il ne se sent plus capable de combler. Elle est pourtant bien là, et elle le force à reprendre pied dans la réalité. Il ferme les yeux, son esprit se courbe, se plie, et se noie dans cette intonation rude, incroyablement présente tout à coup.
« Shura, tu ne peux pas choisir, seul. Tu ne peux plus. Peu importe ce qui a pu se passer, ou ce qui se passera. Je ne sais pas… Je ne sais pas où tout cela mènera chacun d'entre nous, toi, ou moi. Je sais juste… » La voix marque une pause et le silence se fait. Il panique, il sent, il sait qu'il a besoin de l'entendre, encore, une dernière fois.
« … Je sais juste que ça ne peut pas se terminer ainsi. »
FIN