|
Author of 27 Stories |
Mademoiselle Germaine s'incruste… Pardon, j'en ai eu besoin pour l'intrigue. (Ooh, franchement, peut-on appeler ça une intrigue ? T.T)
Chapitre 18 : La Tragédie du Loukoum
oxoxoxo
Une promesse est une promesse.
Et Kirua, doté de l'honneur inébranlable qui caractérise la famille Zoldick, respectait cette promesse.
… Ce qui n'était pas franchement dans ses habitudes (malgré ce plus-ou-moins sens de l'honneur – dont, pour dire la vérité, il ignorait l'existence). On pouvait aussi dire que, une fois n'étant pas coutume, Kirua avait décidé de respecter cette promesse parce que, et bien, elle lui plaisait sacrément, cette promesse.
Après tout, Kurapika avait fait des progrès fulgurants en cuisine et pâtisserie. Ce qui n'était pas peu dire, lorsqu'on savait qu'il se débrouillait déjà drôlement bien avant d'avoir décidé d'en faire sa raison de vivre.
Kirua passait ses journées à se régaler. (Il n'aurait pas été ce qu'il était qu'il aurait déjà pris trois tours de taille.)
Kurapika en était ravi, et Kirua était ravi que Kurapika en soit ravi.
Le jeune assassin n'avait même plus besoin de se déplacer jusqu'à la boulangerie.
oxoxoxo
Le client saisit son paquet d'une main tremblante et se dépêcha de sortir de la boutique, souhaitant échapper le plus vite possible au regard noir de la jolie boulangère.
Mademoiselle Germaine n'était pas contente.
Mademoiselle Germaine était une personne gentille, calme et souriante, qui savait se faire aimer de tous, et que tous ne tardaient pas à aimer.
Mais pas en ce moment.
… Lorsqu'on la questionnait pour savoir quelle était la raison d'une humeur si maussade, et qu'on commençait à demander avec un petit air de gentillesse apitoyée si ce n'était pas, à tout hasard, son petit ami qui l'aurait quitté, mademoiselle Germaine se braquait et décidait d'incendier l'importun en martelant que ce n'était absolument pas son petit ami, bordel, quand est-ce que vous allez vous décider à comprendre ça, hein ? … Ça lui calmait les nerfs. Et peu importe que la personne s'en aille avec la certitude qu'elle venait de se faire larguer.
Il aurait fallu qu'elle explique que son meilleur client ayant cessé de la fréquenter, sa petite boulangerie commençait sérieusement à couler par le fond. Et qui pourrait croire que cette seule personne avait réussi à représenter quatre-vingt pour cent de son chiffre d'affaire pendant les derniers mois ?
Monsieur Kirua l'avait, pour une raison obscure, lâchement abandonnée, et elle ne pouvait plus se payer autant de jolies choses qu'elle le souhaitait.
… Ooh, si seulement il ne s'était agi que de cela…
Mais il en résultait quelque chose de bien pire.
Elle n'avait aucune nouvelle du ravissant couple que formait Monsieur Kirua et le joli garçon blond qui ressemblait à une fille. Elle se trouvait incapable de suivre l'évolution de leur relation… !
Ce qui la mettait d'une humeur exécrable, et lui donnait l'irrésistible envie de massacrer chacun de ses clients pour en faire des petits bouts de cadavres confits.
Heureusement, quelque chose lui revint à l'esprit et l'empêcha de sortir le couteau à pain de dessous le comptoir pour en poignarder la fillette qui venait lui acheter des sucres d'orge.
Elle comprit, dans un éclair de lucidité, pourquoi Monsieur Kirua l'avait quittée.
… Ou plutôt, pour qui…
L'autre confiserie !
oxoxoxo
La soirée avançait vite. Elle s'engouffrait dans la nuit ; et déjà celle-ci voilait de son manteau d'ombres mouvantes les ruelles de la ville. Dans l'une d'elles, une autre ombre, plus légère et fugace, se fondit sous une porte cochère et commença à en déverrouiller silencieusement la serrure.
Un léger cliquetis troubla bientôt le silence. L'ombre étouffa un petit rire satisfait et se glissa discrètement par l'entrebâillement de la porte – sans oublier de traîner derrière elle le lourd sac qu'elle n'avait pas manqué d'apporter, et qui était la raison de son intrusion dans cette modeste petite confiserie.
Lorsqu'elle ressortit quelques instants plus tard, son forfait accompli, personne n'avait remarqué sa présence, et personne ne connaîtrait jamais sa part de responsabilité dans le crime qui soulèverait bientôt le quartier d'une vague d'indignations.
Et qui devait faire disparaître les soucis de l'ombre.
oxoxoxo
« C'est horrible, ma p'tite demoiselle, ce qu'ils ont fait, vos confrère. »
« Ah, oui, je veux bien vous croire, madame. »
« Il y a vraiment des monstres, ici-bas. »
« Vous avez raison, madame. »
« Vous rendez-vous compte, mon petit ! Faire des gâteaux en utilisant non pas du sucre, mais de l'arsenic ! Quelle infamie ! Heureusement que je n'ai jamais mis les pieds chez eux. De vrais fous. »
« Que voulez-vous, madame… On trouve ce genre de personnes détraquées un peu partout, hélas… »
« Heureusement, ma petite, vous vous êtes quelqu'un de fiable et d'équilibré. Je ne sais pas ce que le quartier deviendrait sans vous. »
Mademoiselle Germaine lui fit un sourire radieux qui respirait la gentillesse et l'honnêteté, et lui tendit ses baguettes de pains.
« C'est très gentil à vous de dire ça, madame. »
« Je vous en prie. Vous le méritez bien, » répondit la cliente avant de lui faire un aimable petit signe de tête et de sortir de la boutique.
Les nouveaux confiseurs, accusés de tentatives de meurtre pour avoir eu la cruauté de faire des pâtisseries en usant d'arsenic, avaient été mis sous les verrous depuis déjà une petite semaine. Inculpés, ils avaient tout fait pour s'innocenter, clamant haut et fort qu'ils étaient dans l'incapacité de se procurer une telle quantité de poison, mais la présence de l'énorme sac dans leur arrière boutique n'avait pas été pour les aider beaucoup. On les reconnut bienheureusement coupables et ils furent punis pour leur odieux crime en écopant de la prison à vie.
Pourtant, mademoiselle Germaine n'était pas aussi satisfaite qu'elle aurait dû l'être.
Depuis le temps que la nouvelle confiserie était fermée, monsieur Kirua aurait dû remettre les pieds chez elle, non… ? Elle commençait à se demander si elle ne s'était pas trompée quelque part.
… Ce qui aurait été, auquel cas, très regrettable.
Elle aurait inutilement perdu beaucoup d'argent dans la contrebande de poison.
oxoxoxo
Kurapika parcourut les journaux avec une expression de vague surprise.
« Tu es au courant, Kirua ? Les nouveaux confiseurs ont été arrêtés. Ils sont accusés d'avoir empoisonné leurs clients avec de l'arsenic… Tu étais déjà allé chez eux ? »
Kirua releva la tête de sa glace à la pistache (made in Kurapika) et foudroya son ami d'un long regard pétri d'indignation par-dessus son museau barbouillé de sucre vert.
« Ça y est ! Tu m'accuses encore de t'avoir trompé, là ? C'est ça ? »
Long regard blasé.
« Mais non. Je te demande si tu étais déjà passé chez eux… Te connaissant, tu aurais pu ingurgiter trois kilos d'arsenic sans t'en apercevoir. (Tu as de la glace sur la bouche, essuie, ça coule sur ton t-shirt.) »
Kirua secoua la tête (faisant gicler de la glace un peu partout).
« Nope. Je voulais y passer, mais c'était avant que tu me fasses ta scène chez la boulangère. »
Il s'essuya le menton et pointa un indexe résolu et poisseux sur Kurapika.
« Je t'ai fait la promesse de plus jamais goûter à d'autres sucreries que les tiennes. Mets pas mon honneur en doute, hein ! »
Le sourire de Kurapika se teinta d'une douce chaleur.
« Je sais bien, va. Je n'ai aucune confiance en toi, mais je me tiendrais toujours à niveau pour que tu ne sois pas pris de l'envie d'aller voir s'il y a mieux ailleurs. »
Et pour ça, songea t-il en fronçant les sourcils, il faut absolument que je reste à jour rayon recettes et ingrédients.
Il n'avait jusqu'ici pas l'intention de retourner chez Mademoiselle Germaine. Après tout, elle lui avait indirectement volé l'attention de Kirua. C'était sans doute complètement idiot, mais Kurapika lui en avait gardé une certaine rancœur.
Cependant, il commençait sérieusement à épuiser les ressources du marché et des magasins par correspondance. Et puis, avec cette histoire d'empoisonnement, la pauvre petite avait peut-être déjà perdu la confiance de pas mal de clients, et elle devait croire que c'était aussi pour cette raison que Kurapika ne venait plus chez elle.
Kurapika décida de faire preuve de gentillesse et d'y retourner.
oxoxoxo
Mademoiselle Germaine ne s'était pas attendue à ce que son plan fonctionne avec autant de rapidité et d'efficacité.
Ayant assez vite réalisé que les empoisonneurs n'étaient pour rien dans la disparition soudaine de Monsieur Kirua, Mademoiselle Germaine avait opté pour une solution certes plus tortueuse, mais qui aurait peut-être, elle, le mérite d'être efficace, puisqu'elle agirait directement aux sources.
Elle allait faire en sorte qu'il n'y ait plus que chez elle que Monsieur Kirua ait envie de venir, parce qu'il n'y aurait que chez elle que l'on trouverait une telle originalité et diversité de friandises et sucreries. Elle allait devenir la fournisseuse des meilleurs et des plus rares ingrédients que l'on puisse dénicher aux quatre coins du monde. (Ça ne lui serait pas bien compliqué, sa connaissance des marchés souterrains étant l'une des plus affinée du pays.)
(… Certes, il était vrai qu'elle aurait pu se contenter de dynamiter le petit marché de la ville et chaque fournisseur par correspondance – il fallait bien que Monsieur Kirua s'approvisionne quelque part, et ils étaient les seuls coupables potentiels – mais, cette solution ayant beau être à la fois simple et efficace, elle préféra l'éviter. Elle ne savait pas trop qui elle aurait pu faire inculper sans se mouiller dans l'histoire.)
Et cette solution marcha avec une rapidité redoutable.
Mademoiselle Germaine n'en crut pas ses yeux lorsque, à peine une heure après qu'elle ait disposé les nouveaux présentoirs dans sa vitrine, elle aperçut Kurapika planté derrière, le regard rivé sur les bocaux de pistils parfumés à l'orange.
Elle eut de frénétiques battements de cœur. Certes, elle s'attendait plutôt à voir débarquer Monsieur Kirua, mais après tout c'était très bien comme ça, elle n'avait même pas eu à mettre en branle sa formidable démarche publicitaire. Et puis, du moment que l'un des deux partenaires était présent, c'était parfait.
Elle adressa un grand sourire au joli jeune homme blond et lui fit signe d'entrer dans la boulangerie.
oxoxoxo
Une expression maussade s'empara de la figure de Mademoiselle Germaine lorsque Kurapika sortit de la boutique, dix petites minutes plus tard. Elle n'avait pas prévu cela.
Elle avait pensé que la seule condition nécessaire pour obtenir les informations qui l'intéressaient était de se trouver en présence de l'un des deux jeunes hommes ; toutes ses forces avaient ainsi été tendues dans le seul but de les voir de nouveau paraître devant elle.
… Elle n'avait pas réalisé que servir un client, lorsqu'une file d'autres personnes attend et que lui-même n'a pas forcément l'intention de rester bien longtemps, ne représente pas une situation optimale pour engager la conversation, sonder le terrain et savoir avec précision ce qu'il en est de sa situation amoureuse.
Elle allait devoir trouver autre chose, et le trouva rapidement, lorsqu'une cliente, épatée par la saveur de son pain au chocolat, lui demanda si elle avait jamais envisagé de donner des cours de cuisine. Mademoiselle Germaine se tourna vers elle, des étincelles de bonheur dans les yeux, et lui répondit courtoisement que non, mais pourquoi pas, c'était une idée à approfondir.
Elle se souvenait avec clarté du temps où le joli jeune homme aux cheveux blonds ne cessait de lui demander des recettes.
oxoxoxo
Kurapika était plutôt content d'être retourné chez son ancienne boulangère. Il n'avait croisé nulle part ailleurs une telle diversité d'aliments, plus délicieux les uns que les autres. (Il se demanda vaguement si elle connaissait Buhara et Menchi, mais décida que non, la jeune femme n'ayant montré aucune des caractéristiques d'un supposé hunter gourmet.) (Ce qui ne l'empêcha pas de se demander où est-ce qu'elle pouvait bien dénicher des ingrédients aussi rares.)
Et puis, non contente de lui offrir une aussi riche palette de nouvelles friandises, elle avait eu la gentillesse de lui proposer des cours de cuisine.
Ce n'était pas que Kurapika n'ait pas confiance dans ses propres talents gastronomiques (il avait la ferme conviction de cuisiner aussi bien que la jeune femme), mais il ne voulait passer à côté d'aucune des occasions qui se présentaient et qui pourrait lui permettre d'élargir ses connaissances.
Il en était à son quatrième cours, et il ignorait que Mademoiselle Germaine peinait à garder un niveau suffisant pour conserver son statut de professeur. Elle ne pensait pas que le joli jeune homme blond qui ressemblait à une fille était aussi doué.
Il n'empêchait que cette idée de cours était une excellente idée ; elle lui permettait d'avoir le joli blondinet sous la main pendant une bonne heure et demie trois fois par semaine, et de tenter une approche progressive, sans trop le brusquer ; bref, de l'apprivoiser.
Mais il commençait à être grand temps d'avancer de manière plus directe. Elle avait décidé que ce jour serait le jour où elle poserait la question.
Elle tendit à Kurapika le paquet de farine de maïs et lui fit un large sourire, que le jeune homme ignora parce qu'il était trop occupé à verser la farine sur les œufs sans briser les jaunes.
Elle lui coula un regard mitigé, avant de demander d'une voix dégagée si Monsieur Kirua se portait bien.
« Mmh mh. Il apprécie beaucoup vos recettes. Evidemment, après que je les ai arrangées à ma façon. »
Une légère touche d'irritation pointait dans sa voix, mais elle n'y prêta aucune attention.
« Parce que, » ajouta t-elle, « ça fait bien longtemps que je ne l'ai pas vu… mais vous, vous le voyez souvent, n'est-ce pas ? Vous… habitez ensemble ? »
« Oui. »
Le ton n'était plus seulement irrité, il était sec et cassant.
Peu importait, Mademoiselle Germaine n'en retint que la connotation positive. Un léger flot de sang envahit ses joues à la pensée de ces deux jolis garçons qui passaient leurs longues journées ensemble, sous le même toit… (Elle ne tint pas compte du fait que l'une des conditions primordiales pour vivre en couple sous un même toit est d'y être à deux, et non pas à quatre. Cela en faisait une inintéressante cohabitation et ne lui plaisait pas.)
Elle saisit un plat et commença à battre la pâte qui s'y trouvait (déjà bien suffisamment battue).
« Je… »
Elle agita son fouet d'une manière de plus en plus rapide et saccadée (la pâte prit une consistance étrange), et tourna discrètement la tête pour cacher le sourire ravi qui était en train d'envahir son visage.
« Je… suis contente pour vous. Vraiment ! Vous formez un si joli couple… »
« Pardon ? »
Le ton n'était plus ni sec ni tranchant ; c'était l'intonation polie de quelqu'un qui n'a pas très bien suivi le fil de la conversation.
Mademoiselle Germaine, toute troublée, les joues rouges et le sourire grandissant, donna des petits coups secs de son fouet sur la surface de la pâte.
« Et bien… oui… » murmura t-elle en essayant de ne pas trembler, « vous êtes… amoureux l'un de l'autre, n'est-ce pas ? »
« Pardon ? »
Toute politesse disparue, Kurapika apparut avec soudaineté dans le champ de vision de Mademoiselle Germaine – qui avait pourtant fait bien attention de se tourner du côté où le jeune homme n'était pas, pour qu'il ne voie ni ses joues rouges ni son gigantesque sourire. Elle se souvint d'un coup de la faculté très désagréable qu'avait Monsieur Kirua de se téléporter ; elle n'avait pas pensé que le joli blondinet efféminé pouvait aussi en être doté.
Elle cessa de sourire et déglutit, tremblant (mais plus de plaisir) sous le feu concentré du regard de Kurapika.
Elle s'aperçut qu'il l'avait saisie par le bras.
« Lâchez-moi, s'il vous plaît, monsieur… heu… »
« Qu'est-ce que vous avez dit ? »
Elle essaya de se souvenir de son nom, puis jugea plus à sa portée de répondre à la question.
« Je… Vous êtes… amoureux ? »
Le visage de Kurapika se teinta d'une profonde indignation, qui fit brûler des éclats écarlates dans son regard, comme s'il lui avait fallu ces quelques secondes pour réaliser la portée de ces paroles.
« Absolument pas ! C'est une idée complètement absurde, voyons ! »
« Mais… mais pourtant, vous… »
Mademoiselle Germaine était quelqu'un qui ne lâchait pas facilement prise, mais la main qui s'incrustait peu à peu dans la chair de son bras l'incita tout de même à ne pas pousser plus outre ses arguments. Elle tenait à la vie. (Il lui restait tant d'argent à gagner dans ce monde.)
Quelques secondes de silence passèrent, durant lesquelles Kurapika prit conscience de ce qu'il était en train de faire – menacer une pauvre petite boulangère sans défense, qui n'avait pas pensé à mal en suggérant cette idée grotesque, la pauvre.
Il la lâcha et reprit le contrôle de ses nerfs.
« Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, pour ce comportement… heu… fâcheux, » fit-il d'une voix un peu crispée. « Je crois que… »
Il considéra leur table de travail où patientaient farine, œufs, fruits confits, levures, poudres non-identifiées, et où bloblotait d'une manière inquiétante la pâte de Mademoiselle Germaine.
« Je crois que nous ferions mieux de nous arrêter là pour aujourd'hui, » conclut-il avant de la saluer et de tourner rapidement les talons.
Mademoiselle Germaine le regarda partir d'un air mitigé.
… Elle avait compris à quel stade en était leur relation, et finalement, après réflexion, elle trouvait cela fort délectable.
Avec un peu de chance et de diplomatie, elle allait pouvoir en suivre l'évolution depuis le début.
oxoxoxo
"Se bâfrer" est un terme qui manque d'élégance. Au sens propre, "se bâfrer" ne fait pas penser à la manière de se nourrir d'un être humain. Il rappelle davantage celle d'un animal. Pourtant, son emploi concerne bien l'être humain ; et il existe certaines personnes pour lesquelles aucun des mots tels que "déguster", "manger", "mâcher", "avaler", "engloutir", "dévorer" et autres ne conviennent lorsqu'il s'agit de les décrire. "Se nourrir" est même limite.
"Se bâfrer", par contre, convient tout à fait.
Kirua était donc en train de se bâfrer.
De se bâfrer de choux à la crème.
Oh, en réalité, c'était plus que des choux à la crème. Il s'agissait de (relativement) petites pâtisseries de forme ronde, à l'enrobage de pâte épaisse et moelleuse, parsemée de cristaux de sucre caramélisé, au goût de menthe fraîche, et qui recelait en son centre un noyau de crème onctueuse parfumée à la liqueur de lychee (idée de Kirua). On ne pouvait donc décidément plus appeler cela des choux à la crème.
Kirua en était à sa cinquième fournée, et se retrouvait couvert de morceaux de pâte et de crème du sommet du crâne jusqu'aux genoux – quoi qu'en regardant bien on pouvait distinguer des traces non identifiées sur ses chaussures, mais elles résultaient d'un repas précédent.
Il se bâfra des trois derniers choux du plateau en un tour de mâchoire et attendit patiemment la suite.
Qui ne fut toujours pas sous son nez trois secondes plus tard. Frappé par ce retard étrange, la jeune assassin releva la tête, inquiet, et croisa le regard suspicieux de Kurapika. Kirua crut vaguement qu'il avait fait quelque chose qu'il ne fallait pas.
« Heu… Kurapika ? »
Le Kuruta sursauta et reprit ses esprits, gratifia son jeune ami d'un gentil sourire je-suis-content-que-tu-aimes-ce-que-je-t'ai-préparé et s'empressa d'aller chercher la dernière platée de choux à la cuisine. Ils allaient bientôt passer aux éclairs à la confiture de rose.
Profondément inquiété par les propos étranges de Mademoiselle Germaine, il avait pris la décision de ne plus remettre les pieds à la boulangerie. La jeune femme ne lui semblait pas très saine d'esprit.
Parce que quelqu'un de sain d'esprit n'aurait pas sorti quelque chose d'aussi insensé, n'est-ce pas ?
Parce que c'était quelque chose d'insensé.
C'était quelque chose d'insensé ! Bon sang !
Il ne pouvait pas être… ce qu'elle avait dit qu'il était. Il n'y avait rien de tel entre lui et Kirua, puisqu'il n'était pas… C'était complètement aberrant, enfin !
Il ne pouvait pas…
… Une relation… ce genre de relation n'était pas ce qu'ils entretenaient. Passer ses journées à cuisiner pour faire plaisir à un adorable petit chenap… à un ami est complètement différent.
… Et, heu, le fait que cet ami ait parfois… vis à vis de vous… une attitude… particulière, et qu'on y prenne du plais… heu… qu'on ne déteste pas cela, est aussi complètement différent. Parfaitement.
Ça n'avait rien à voir.
« Merd-heu ! »
Kirua dut se lever de son siège et se précipiter dans la cuisine pour aider Kurapika à ramasser tous les choux à la crème qui avaient roulé sur le sol. Il fit semblant de ne pas voir l'expression de rage profonde que se lisait sur les traits du blondinet – il chercherait plus tard ce qu'il avait bien pu faire pour le mettre dans un état tel qu'il en laissait échapper les plateaux.
En attendant, l'attention du jeune assassin se portait sur la sélection des choux plus ou moins propres qu'il pouvait avaler sans que Kurapika ne le remarque. Le Kuruta le grondait toujours quand il mangeait de la nourriture tombée à terre. Ce n'était pourtant pas que Kirua y prenne un plaisir immense mais, hé, quand il s'agissait de choux préparés par Kurapika…
oxoxoxo
La lampe de bureau perçait l'obscurité de sa chambre d'une lumière jaune.
Penché sur une masse d'innombrables papiers couverts d'une écriture hâtive et de nombreuses ratures, Léolio faisait de son mieux pour ne pas laisser ses yeux se fermer, le besoin de sommeil l'incitant de plus en plus à s'écrouler sur sa table de travail.
Cela faisait des nuits qu'il réfléchissait avec acharnement. Il travaillait sans relâche, analysant avec précision chacune de ses stratégies, comprenant ses points faibles, les modifiant, les affinant, les mettant définitivement à la corbeille, recommençant…
Depuis quelques minutes, un mal de tête acharné entreprenait de détruire les parois de son crâne.
Il soupira et se leva, vacillant. Dès qu'il le pourrait, il faudrait qu'il s'offre de longue heures de sieste pour rattraper le sommeil perdu.
Mais il ne le pouvait pas encore.
Car il venait – enfin – de mettre un nouveau plan au point.
Cela faisait longtemps qu'il avait compris ce qu'il se devait de faire, pour séparer Kirua et Kurapika, et il s'étonnait de ne pas y avoir pensé avant. C'était pourtant simple : il fallait s'arranger pour que Kirua cesse de prendre du plaisir aux plats que lui préparait le blondinet.
Trouver comment s'y prendre lui avait malheureusement demandé beaucoup plus de temps.
Mais, après d'interminables moments de réflexion, il avait enfin, cette nuit, découvert LE plan. Ou du moins un autre que les précédents. Beaucoup plus efficace. Un plan incroyablement habile et rusé, dont personne ne pourrait le soupçonner d'être l'auteur, et qui lui était arrivé dans un éblouissant éclair de lucidité.
C'était un Plan impressionnant de machiavélisme.
Dans un silence feutré, Léolio se dirigea vers la cuisine pour inverser le sucre et le sel sur leurs étagères.
oxoxoxo
Un léger rayon de soleil, frais et guilleret, traversait la vitre de la cuisine et faisait luire de doux reflets satinés sur la pâte que préparait Kurapika.
Le jeune homme avait pris des décisions, ces derniers temps. Des décisions importantes, intelligentes et réfléchies.
Il avait pris la décision de ne surtout pas faire part des âneries qui l'avaient agité la veille à Kirua.
Il avait pris la décision d'oublier l'existence même de ces âneries.
Il avait pris la décision de cuisinier. Enfin, de continuer à cuisiner.
Quoi de mieux, en effet, pour ne plus penser à quelque chose, que d'essayer de nouvelles recettes ? … Et celle-ci requérait toute son attention.
Il touilla le liquide spongieux d'une cuillère professionnelle, avant d'y ajouter la farine mouillée d'eau qui reposait dans un bol. Il ne prit pas la peine de goûter. Il savait ce qu'il faisait.
Il s'arrêta un instant et contempla le contenu du saladier, pensif. La pâte n'avait pas encore la consistance lisse qu'il désirait lui donner. Peut-être qu'avec le fouet…
Il posa sa cuillère en bois sur la table, non loin. Un peu de pâte y était encore attachée ; sous la délicate chaleur du soleil matinal, elle s'amollit doucement et vint se blottir dans le creux de la spatule, telle un petit animal ensommeillé.
Kurapika ajouta le sucre.
La poudre blanche lui parut vaguement plus fine que celle qu'il était habitué à utiliser. Mais, trop occupé à essayer de ne pas penser aux âneries de la boulangère, il n'y prit pas garde.
Il eut néanmoins un instant de doute quelques minutes plus tard, et jugea plus prudent de goûter à sa préparation.
Il étouffa une exclamation rageuse.
… Il se souvenait avoir vu Léolio se glisser discrètement hors de la cuisine, ce matin.
oxoxoxo
Léolio scruta le visage impassible du Kuruta lorsque le blondinet posa le plat sur la table du salon. Il n'y vit rien de plus que d'habitude.
Ce qui n'arrangea pas le jeune homme.
Léolio n'était pas vraiment surpris que Kurapika ait décidé de cuisiner quelque chose en plein milieu de la matinée. Après tout, en ce moment, ça lui arrivait même au beau milieu de la nuit.
Non, ce qui le surprenait davantage, c'était que le blondinet ait déposé son œuvre non pas sous le museau de Kirua, mais sous son propre nez. A lui, Léolio.
Difficile de ne pas comprendre la raison d'un tel comportement.
… Malgré toutes ses précautions, son plan avait dû être éventé.
Kurapika s'assit en face de lui, et l'observa d'un air gentiment naïf.
Avant de lui faire un grand sourire.
Léolio sentit une goutte de sueur couler le long de sa tempe. Il doutait énormément de la sincérité de ce sourire.
Impression qui fut confirmée lorsque, à l'autre bout de la pièce, Kirua décida (puisque personne ne lui prêtait attention) de cesser de les observer d'un regard ravagé par l'incrédulité et l'indignation, et de marquer son désaccord avec plus de force en s'écriant :
« Eeeh ! Pourquoi il y aurait droit avant moi, Léolio ? C'est pas juste, d'abord ! »
Kurapika le fit taire d'un mouvement sec de la main, sans quitter Léolio des yeux. Il avait totalement cessé de sourire.
Ce que Kirua voyant, il comprit que la situation allait être décisive – et s'installa confortablement pour observer la bataille.
« Ce matin, Léolio, es-tu allé dans la cuisine ? »
Bien que tout lui hurlât le contraire, Léolio voulut se persuader que cette question n'était qu'un pur hasard.
« Non, » répondit-il avec toute la franchise qu'il put rassembler.
Une petite seconde de silence passa.
Kurapika se tourna vers Kirua.
« Et toi, Kirua ? »
« Heu… ben ouais, pour prendre des chewing-gums, vers onze heure… et… heu… avant aussi, j'avais envie de goûter aux nouveaux fruits confits, tu sais, ceux qui ont un goût de violette, c'est marrant… Ah, et, j'oubliais, quand je me suis levé, aussi, je… »
« Non, attends, je reformule ma question : est-ce que tu as touché au placard ? »
« Ben, ouais, je viens de dire… »
« Celui où je range les condiments. »
« … Condiments : le poivre, la vinaigrette… Le sucre et le sel… »
« Ah ! Ça ! Heu, ben, nan. »
Le blondinet reporta son attention sur Léolio, un léger sourire flottant de nouveau sur ses lèvres.
« Toi non plus, Léolio, je suppose ? »
« H… Hein ? »
« Tu n'as pas touché au sucre et au sel ? »
« … Non. »
Large sourire.
« Je vois. »
Le Kuruta s'arrangea pour agrandir encore son sourire (si possible) et poussa le plateau vers Léolio.
Qui regretta un peu de l'avoir oublié entre-temps.
« Léolio, » expliqua Kurapika d'une voix suave, « ce matin, j'ai essayé de cuisiner des loukoums. Pour changer, j'aimerai que ce soit toi qui y goûte, et pas Kirua. »
Personne n'aurait pu douter de la lourde irritation qui planait derrière la gentillesse du ton.
Kirua décida qu'il serait inutile de mettre son grain de sel, la situation paraissant être au désavantage de Léolio. (Situation qu'il ne comprenait d'ailleurs pas plus que le jeune homme, mais il était curieux de voir sur quoi elle allait déboucher.)
Léolio qui eut le malheur de déglutir d'une manière bruyante en observant les friandises d'un rose joliment translucide qui patientaient sur leur plateau.
Kurapika en prit une et la mit d'autorité dans la main du jeune homme.
« Mange, » ordonna t-il. « Tu vas me dire ce que tu en penses. »
Le pauvre être, n'ayant plus d'alternative (s'il en avait jamais eu un jour), fut contraint d'obéir.
Il mâcha le loukoum dans un silence solennel, tentant de faire abstraction du goût infâme qui se répandait sur son palais, et de contenir la sueur qui lui brûlait le front et commençait à couler le long de ses joues.
Il avala.
Kurapika haussa les sourcils, une interrogation muette sur le visage.
… Malheureusement pour Léolio, le pauvre était un très mauvais stratège, même s'il ne l'avait lui-même toujours pas compris. Oh, bien sûr, il était ici perdu depuis le départ, mais, s'il avait été en possession d'une logique un peu plus proche de la normale, il aurait pu limiter les dégâts en adoptant la réaction d'un innocent – c'est à dire en demandant d'un air courtois si Kurapika n'avait pas, par hasard, inversé les pots de sucre et de sel pendant la cuisson.
« Ch'est délichieux, Kurapika ! » s'écria t-il, les gencives encore collantes de pâte.
Long regard noir.
« Mais… heu… ch'est vrai, hein ! » s'enfonça Léolio.
Kurapika se passa une main sur le visage et soupira avec fatigue.
« Explique-moi pourquoi tu as fait ça, Léolio… »
« Pour rien, je… Ah ! Non, j'ai rien fait, j'ai rien fait ! »
La situation devenait agaçante.
« Léolio. »
« Ah, heu… d'accord, je… »
Le jeune homme jeta un piteux coup d'œil à Kirua, qui, appuyé contre le dossier du canapé, lui rendit un sourire plein de dents.
Léolio ne savait plus trop quoi faire. Prélevé du contexte, son geste devait paraître hautement incompréhensible et dérisoire aux yeux de Kurapika. Il aurait aimé que le blondinet comprenne ses raisons, mais il ne voulait pas – ne pouvait pas ! – lui dire la vérité.
Il n'osait pas imaginer ce que serait sa réaction.
… Pourtant…
Il était dans une impasse…
Et puis, en y allant avec des pincettes…
« Je… Heu… Tu vois… parfois… Kirua et toi… vous… vous êtes… tout le temps ensemble… et… enfin, ce n'est pas que je sois… Mais… ça me fait bizarre… et…. heu… enfin, je suis pas, hein… ! Je suis pas… Je suis pas… »
Affligeant. Il n'arrivait même pas à dire qu'il n'était pas amoureux de Kurapika.
Complètement perdu, il se hasarda à lever un œil sur le blondinet, qu'il s'attendait à trouver aux prises avec une exaspération grandissante.
Ce n'était pas le cas.
Une expression stupéfaite s'échappait des traits délicats de Kurapika.
Léolio comprit qu'il venait de comprendre quelque chose, mais il ne comprenait pas quoi.
« Je comprends… » murmura le Kuruta d'une voix lointaine. « Je crois que… j'ai enfin compris… Je… »
Son expression se teinta d'une légère inquiétude, et il tourna la tête vers Kirua – qui mâchait un chewing-gum en couvant les deux protagonistes d'un regard de plus en plus suspicieux, n'appréciant que fort moyennement le tour que prenait la situation.
La présence du jeune assassin fit taire ce que désirait dire Kurapika.
Il jeta un sourire crispé à Léolio, se leva et récupéra le plateau de loukoums.
« Ne recommence pas, en tout cas, » ordonna t-il d'une vois moins sèche qu'elle n'aurait dû l'être.
Oui, il avait tout compris, songeait-il en se dirigeant vers la cuisine. Tout devenait clair ; et le comportement stupide de Léolio trouvait enfin une explication rationnelle.
Le jeune homme croyait lui aussi qu'il y avait quelque chose entre lui et Kirua. Quelque chose d'autre qu'une relation de, heu… cuisinier et goûteur.
C'était la raison pour laquelle il cherchait lui aussi à les séparer. D'une manière complètement bête et maladroite, certes, mais il voulait tout de même les séparer.
Parce qu'il ne considérait pas cela comme une relation saine, (ce en quoi il n'aurait pas eu tout à fait tort s'il s'était agi de la vérité,) et qu'il pensait être de son devoir d'ami de tout faire rentrer dans l'ordre.
Voilà.
… Après réflexion, Kurapika n'appréciait pas trop ce comportement.
Bien sûr, ce n'était pas que Kurapika n'ait pas envie qu'on le sépare de Kirua, non, ça, il… il s'en fichait, mais…
Il n'aimait pas que l'on se mêle de ses affaires.
Léolio ne le séparerait pas de Kirua.
Il trouverait un moyen de s'en assurer.
oxoxoxo
Cher Kirua, cher Kurapika, et cher Léolio,
Je vous écrit pour vous dire de ne pas vous inquiéter. Je vais bien. Au Mexique, (c'est l'endroit où je suis en ce moment,) il fait très beau et très chaud, alors ça va quand même un peu. Mais j'ai un peu faim quand même. Mais ça va. Hier, un monsieur gentil m'a fait partager son morceau de pain et son vin. Et aujourd'hui je vais essayer de pêcher un canard dans le plan d'eau. J'ai pas le droit, je sais que c'est pas bien, mais j'ai vraiment faim. Mais ça va. Faut pas que vous soyez inquiets. J'ai pu vous envoyer cette lettre avec l'argent que j'ai gagné en chantant pour les gens, hier. C'était une comptine de Mito. Je chante pas très bien mais je pense que ça leur a plu. Ils devaient pas la connaître. C'est parce qu'elle est pas en mexicain. Je parle pas du tout le mexicain, alors j'ai du mal à me faire comprendre. Mais ça va. Je sais dire "bouenosdiasse" et "ambré" et "grassiasse"(1). Alors ça va. Je suis sûr que demain je vais pouvoir manger un peu. Peut-être que j'aurais pas à pêcher le canard. Ça va, parce que je sais que si vous venez pas me chercher, c'est que vous avez vraiment pas le temps. Mais j'espère que vous pourrez bientôt, parce que j'ai un peu faim. Mais ça va, hein, vous inquiétez pas. Vous dépêchez pas pour moi. Ça va. Je vais encore dormir sur la plage, ce soir. C'est bien, la plage. Le sable est chaud alors ça va. Mais bon, il est mouillé le matin, parce que la mer elle monte, mais ça va quand même. Ça va. Faut pas s'inquiéter.
Je vous fait de gros bisous du Mexique et je suis pressé de vous revoir,
Ça va,
Gon, à qui vous manquez beaucoup.
Une gêne palpable s'abattit sur les destinataires de la lettre.
Quelques minutes de silence passèrent.
« ... Au Mexique, les gens parlent espagnol, pas mexicain, Gon, » finit par faire remarquer Kurapika d'une voix blanche de culpabilité.
Aucun d'eux n'osait prononcer la vérité à voix haute.
Ils avaient un petit peu oublié Gon.
… Oh, bien sûr, ils l'aimaient énormément, Kurapika le premier. D'ailleurs, il s'en voulut beaucoup lorsque, après la lecture de la lettre, son esprit ne fut plus occupé que par une seule pensée.
Il gratifia Léolio d'un sourire radieux.
« Tu vas aller le chercher, Léolio. Ça va te faire des vacances, qu'est-ce que tu en dis ? »
« … Ah ? Heu… »
… Il avait un prétexte pour éloigner Léolio.
Et de toute façon, vu le regard satisfait de Kirua, il n'était pas le seul à avoir eu cette idée.
C'était déculpabilisant.
oxoxoxo
« Bonjour ! Je peux m'asseoir à côté de vous ? »
Léolio leva vaguement le nez de son journal.
« Heu… Oui, oui, bien sûr… »
Il replongea aussi sec dans ses mots croisés.
Il ne savait pas trop que penser de sa situation actuelle. Se trouver seul dans un avion sur le point de partir pour le Mexique n'était pas en soi un problème majeur – il fallait bien aller chercher Gon, tout de même – ; mais… Bon, il aurait préféré qu'ils y aillent tous les trois, c'était vrai. Laisser Kurapika et Kirua seuls était loin de lui faire plaisir. Mais ce n'était pas ça qui le préoccupait le plus.
Il n'avait pas compris, quand le Kuruta lui avait donné ses billets d'avion. Ou plutôt, il n'avait pas fait attention.
Il n'avait pas fait attention à la date du billet de retour.
… Ça coûte très cher, un billet d'avion.
Kurapika lui avait bien fait comprendre qu'il ne fallait pas gâcher un billet d'avion.
Léolio allait être obligé de rester quatre mois au Mexique avant de pouvoir rentrer.
Il soupira de nouveau. Il avait la sensation que le blondinet avait envie de se faire embêter par Kirua – c'était très douloureux pour Léolio. Il n'avait moralement rien le droit de faire, si la situation convenait au Kuruta… D'autant plus qu'en quatre mois, elle risquait de prendre des tournants définitifs.
Il posa un regard neutre sur la piste d'atterrissage qui s'éloignait, par de-là le hublot. Peut-être avait-il encore le temps de sauter par-dessus bord… Mais il prenait alors le risque de se faire tuer…
Par le Kuruta, s'entend. Il l'avait bien compris à son regard.
« Vous avez l'air tout triste, que se passe t-il ? »
« Rien, je… »
Léolio cligna des yeux. Il connaissait cette voix.
Une jeune femme rousse se tenait à ses côtés, et lui souriait d'une rangée de dents blanches et brillantes.
« Heu… »
Il fallut un certain temps à Léolio pour fouiller ses souvenirs, à la recherche de qui pouvait bien être cette fille qu'il était certain de connaître. Mademoiselle Germaine l'y aida en sortant un paquet de chocolats à la fraise et en lui en proposant.
Mademoiselle Germaine n'avait pas été ravie que Kurapika ne remette plus les pieds chez elle. Elle ne pensait quand même pas l'avoir à ce point perturbé – elle en était à la fois heureuse et furieuse. Elle avait certainement fait avancer la situation, elle l'avait sans doute aidé à prendre conscience de ses tendres sentiments, peut-être même l'avait-elle poussé à faire le premier pas – mais elle n'avait strictement aucun moyen de le savoir.
C'était rageant.
Elle avait passé des heures et des heures à se morfondre derrière son comptoir, se rongeant les ongles et usant à petites doses d'arsenic sur ses clients.
Et puis, elle avait décidé de prendre les choses en mains.
Elle était allée les voir chez eux, un panier de croissants chauds sous le bras, avec l'habile prétexte d'avoir débuté un service de livraison à domicile et de s'être trompé de rue.
Elle n'eut même pas l'occasion de leur parler. Un taxi stationnait devant leur porte, et Monsieur Kirua et le joli garçon qui ressemblait à une fille étaient occupés à faire leurs adieux au monsieur qui sentait beaucoup le parfum.
Elle comprit assez rapidement la situation.
Et une solution naquit dans ses pensées.
Ce n'était pas si tordu que ça.
Quatre mois, ce n'était pas grand chose…
Et puis, elle n'avait jamais visité le Mexique.
… Si elle voulait pouvoir étudier à son aise la relation de Monsieur Kirua et du joli blondinet, il suffisait qu'elle habite chez eux. (Après tout, ce n'était pas très loin de sa boulangerie.)
Et il y avait une manière radicale de pouvoir habiter chez eux.
Elle allait profiter de ce voyage au Mexique pour séduire le monsieur qui sentait le parfum et l'épouser.
oxoxoxo
Lorsqu'il avait enfin fini par comprendre la tragique destinée qui était advenue à la pâte des loukoums, Kirua, terrassé par la douleur, s'était recroquevillée sur le canapé en tentant de retenir ses larmes. Il sentait naître en son âme une sourde rancœur contre Léolio – c'était une autre raison pour laquelle Kurapika avait décidé d'exiler le jeune homme. Il serait plus à l'abri de la vengeance de Kirua à trois mille et quelque kilomètres de là.
Kurapika se demanda s'il devait ou non promettre au jeune assassin de refaire des loukoums le plus tôt possible. Ça risquait d'être inutile – Kirua avait besoin de sucre, pas demain, mais tout de suite. Savoir que, sans l'idiotie de Léolio, il aurait pu goûter de délicieux loukoums devait être pour lui un supplice.
Heureusement, Kurapika était quelqu'un d'intelligent.
Lorsqu'il avait réalisé le désastre qu'étaient devenus ses loukoums, il s'était douté du désespoir tragique dont allait pâtir le pauvre petit assassin, et il avait paré à cette éventualité.
Il lui restait un peu de pâte au creux de la cuillère en bois. Un peu de pâte encore vierge de la présence du méchant sel. Il ne lui restait plus qu'à la sucrer, la parfumer, la modeler et lui donner une jolie présentation pour en faire un loukoum convenable. Le Kuruta l'avait conservé dans le frigo dans l'attente de la petite crise existentielle que ne manquerait pas de piquer Kirua ; et le moment était venu de réconforter le petit chenapan.
« Kirua… »
Le jeune Zoldick leva un visage barbouillé de larmes vers Kurapika.
Il s'apprêtait à se consoler de la façon qui lui paraissait la plus efficace – si le blondinet se rapprochait de lui de cette manière, ça n'avait pas trente-six significations.
Il aurait embrassé la petite coupe où reposait le Loukoum si Kurapika ne l'avait pas précipitamment éloignée.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? »
« Je… »
Kirua fixa la friandise d'un long regard incrédule.
Le Loukoum était Beau. D'une couleur ravissante, rosée, qui tirait sur un violet aux doux reflets satinés, sa matière translucide filtrait la lumière de la fenêtre comme le carreau d'un vitrail que l'on viendrait de peindre. Il était saupoudré d'une très fine couche de poudre d'amande.
Un filet de salive s'échappa de la lèvre inférieure de Kirua.
« Ah, ne bave pas, s'il te plait… »
Kirua ne donna pas l'impression de l'avoir entendu. Son regard était rivé sur la friandise comme s'il avait décidé qu'il ne l'en détacherait plus jamais.
Kurapika bougea la soucoupe.
Kirua suivit le loukoum des yeux.
Le blondinet soupira, le posa sur la petite table basse, et saisit le bras de Kirua lorsque le jeune assassin se dressa comme un ressort pour se rapprocher de la soucoupe.
Kurapika n'accordait aucune crédibilité aux propos de Mademoiselle Germaine. Ce ne pouvait être qu'un tissu d'imbécillités sans le moindre fondement, il l'avait décidé, il n'allait pas revenir là-dessus.
Mais…
Oh, il ignorait si c'était le fait de savoir qu'il allait se trouver seul avec Kirua pendant de longs mois, ou bien si c'était juste un peu de fatigue (il allait falloir qu'il arrête de se relever la nuit pour modifier ses recettes), mais…
… Kirua était Kirua, n'est-ce pas ?
La relation qu'ils entretenaient était… enfin… n'était rien de tout cela.
… Alors ils pouvaient bien l'approfondir sans qu'elle le soit davantage.
N'est-ce pas ?
Mais oui, parfaitement, se persuada le blondinet en se penchant sur Kirua (courbé contre son bras, une main désespérément tendue vers le loukoum).
Kirua ne fit pas trop la différence entre le loukoum et le baiser qui suivit. Il eut vaguement l'impression d'avoir dégusté la friandise – ce fut même meilleur que ce à quoi il s'attendait.
Le Loukoum resta pourtant intact dans sa soucoupe.
Il y resta jusqu'au lendemain, tragiquement ignoré (ce bien qu'il soit le seul rescapé du génocide et qu'il eût dû ainsi mériter un traitement de faveur).
… Kirua avait plus ou moins pris conscience qu'il était temps de goûter à quelque chose d'autre que des sucreries – et qu'il ne fallait pas se limiter à des lèvres au doux goût de lychee.
Kurapika était d'accord.
oxoxoxo
… Bien loin de là, dans le bleu pur d'un ciel qui n'allait pas tarder à être mexicain, Léolio sursauta violemment, sortant du sommeil nébuleux où il était plongé (les chocolats de la jolie boulangère avaient eu un drôle de goût, mais il n'y avait pas prêté attention). De déplaisants frissons lui parcouraient le dos.
Il avait la sensation très nette qu'il lui fallait sauter hors de l'avion.
Près de lui, Mademoiselle Germaine lui fit un doux sourire et lui demanda s'il avait bien dormi.
« Hein… ? Heu… Oh, je m'étais endormi ? Heu, oui oui… »
Mademoiselle Germaine se décida à poser la question, puisque c'était le seul renseignement qu'elle n'avait pu obtenir en fouillant dans les affaires du monsieur qui sentait le parf… – de Léolio.
« Excusez-moi, je ne vous ai pas demandé ce que vous faisiez, dans la vie ? »
« Ah ? Heu, je suis étudiant en méd… »
Il s'arrêta, la bouche ouverte.
Il savait bien qu'il y avait quelque chose qu'il avait oublié, ces derniers temps.
Il n'avait pas reçu ses résultats de concours !
oxoxoxo
C'était le matin, au Mexique.
Un gargouillis lamentable s'éleva de l'estomac de Gon, le tirant d'un sommeil agité. Il se dressa sur un coude et contempla l'océan, qui faisait paisiblement ronfler ses vagues d'un bleu profond contre les côtes mexicaines.
Il se redressa, pataugea et se hâta de se mettre hors de portée de l'eau, sur un coin de plage où le sable serait encore sec.
Un deuxième gargouillis lui rappela la présence indignée de son estomac.
Gon soupira et retourna dans l'eau pour aller pêcher.
… Il en avait un peu marre de manger du poisson.
D'autant plus que la pêche était ici interdite. Ce qui n'était pas brillant d'utilité, puisqu'en fait de poisson, dont la dernière présence devait remonter à quelques centaines d'années, on y trouvait davantage – non, uniquement – des poulpes. Enfin, des méduses.
Gon n'aimait pas trop leur substance gélatineuse.
Mais ça allait, au fond, il ne s'en faisait plus tant que ça. Il avait repris espoir, depuis peu. Kurapika lui avait envoyé une lettre à poste restante, dans laquelle il lui indiquait que Léolio venait le chercher et allait passer quelques temps avec lui au Mexique. (Gon se demandait un peu ce que Léolio pouvait bien avoir à fabriquer au Mexique, mais bon, ça lui était égal, du moment qu'il avait de l'argent pour la nourriture et la chambre d'hôtel.)
Gon était tellement pressé de le revoir. Il était aussi pressé de revoir Kurapika, et puis surtout Kirua. Il était pressé de rentrer chez eux, dans leur petite maison bien tranquille et bien douillette.
Oui, il était tellement pressé.
Lorsqu'il serait à nouveau là-bas, entouré de ses trois amis, alors tout serait tellement paisible.
Tout serait comme avant.
— FIN —
(1) "buenos días", "hambre", et "gracias" : "bonjour", "faim" et "merci" en espagnol. (Ce ne sont peut-être pas exactement les termes d'Amériques Latine…)
Et il serait complètement faux d'affirmer que je fais une fixation sur la nourriture.
°va se faire un lait chaud parfumé à la fraise°