|
Author of 7 Stories |
Bien le Bonjour !
Cela va faire un sacré bout de temps (presqu'un an, je crois) que je n'ai pas uploader cette fiction. Mais aujourd'hui, je recommence peu à peu à avoir des idées pour faire bouger nos chers chevaliers, et je pense qu'ils ne vont pas chômer. On verra bien...
Alors voici le troisième chapitre de cette fiction. Tous les cas ne sont pas racontés dans chaque chapitres : ici, on retrouvera donc quelques personnages dont la situation a été décrite dans le premier chapitre, ainsi que deux nouvelles situations.
Bonne Lecture !
Eagle Eclypse
Le Temps d'une Autre Vie
Chapitre III : Toi, Ici ?
Quand il s'était réveillé, quelle ne fut pas sa surprise que de voir à ses côtés un jeune homme du même âge que lui, dormant à poings fermés, aux cheveux bruns en bataille. Sa tête était tournée sur le côté, sa main posée sur sa poitrine qui se soulevait au rythme lent et tranquille de sa respiration endormie. Il était tout simplement… beau. Aucune trace de son espièglerie quotidienne sur le visage, pas non plus ce sérieux qui la tant caractérisé par le passé. Rien. Un visage d'ange. Son ange. Celui qu'il veillait depuis plus d'une heure déjà. Perdu dans sa contemplation, Sion n'avait pas vu le temps passé et ne s'était pas aperçut que le Soleil était déjà assez haut dans le ciel quand il se leva pour cause d'urgence naturelle.
Les rayons du Soleil caressèrent sa joue avec la même douceur qu'une plume… Ou était-ce la main d'une quelconque personne attendrie ? Peut-être. Il sentit que quelqu'un s'en allait d'à côté de lui. Il fronça les sourcils tout en gardant les yeux fermés : il n'était pas ravi de le savoir parti. Ca lui avait fait tant de bien cette douce caresse… Résigné, il finit par ouvrir les yeux… Et en un bond fut assis dans son lit. Un Soleil aussi éblouissant dès le matin, et puis… Des murs faits de planches de bois, de grandes baies vitrées juste en face d'un immense lit à baldaquin aux draps de soie rouge très confortable, un lustre simple composé de trois lampes en forme de rose rouge en plein milieu du plafond d'un blanc parfait, une table basse de verre un peu plus loin devant le lit, entouré de fauteuil du même rouge que celui des couvertures, un vase de cristal de fleurs exotique trônant en son centre, sur un magnifique tapis de trois rouge différent allant en dégradé au fur et à mesure que la couleur s'éloignait du centre, et des tableaux sur les murs… Mais surtout, c'était la vue sur laquelle donnait la baie vitrée qui avait tant surpris l'homme : une plage de sable fin bordant un océan d'un bleu turquoise transparent, des palmiers se dressant ici et là en petits groupes, offrant de l'ombre en fonction de la place du Soleil dans le ciel. Seulement, il n'y avait pas âme qui vive sur cette plage. De là où il était, Dokho entendait la caresse du vent sur les arbres et celle de l'eau sur le sable.
La Balance rejeta les couvertures et se leva dès qu'il eut repris ses esprits. Une multitude de questions se bousculaient dans sa tête, pêle-mêle. Mais où était-il ? Et qui était la personne allongée à ses côtés quelques instants auparavant ? Où sont les autres ? Et…
Mon cosmos ?
Il… N'avait plus de cosmos… De plus en plus désorienté et accessoirement paniqué, Dokho ouvrit la baie vitrée et se précipita vers la rambarde de la terrasse. Il regarda fébrilement autour de lui, ses yeux cherchant frénétiquement quelque chose de vivant auquel se raccrocher et se rassurer. Un chevalier. Une servante. N'importe quoi, mais quelqu'un qui lui assurerait non seulement qu'il n'était pas seul sur cet espace ensablé mais aussi qu'il n'était pas le seul du Sanctuaire à y être. Vu qu'il n'y avait personne au niveau visuel, il allait essayer au niveau auditif…
Alors qu'il s'apprêtait à lancer un « Y'a quelqu'un ? » retentissant, une main blanche se posa sur ses lèvres et lui empêcha de dire quoi que ce soit, une autre main se posant sur sa hanche. Il sentit un souffle sur sa nuque, un souffle chaud et régulier.
« Ne hurle pas, tu n'es pas seul. »
Dokho déglutit difficilement… Cette voix… Il se retourna vivement, se dégageant ainsi de la faible emprise de celui qui était derrière lui, et, ses yeux ouverts de stupéfaction, il fit face à l'homme qu'il avait connu bien des années auparavant, et qui avait été élu Grand Pope pour sa sagesse, alors que lui, chevalier de la Balance, avait été envoyé au 5 Pics pour garder les 108 spectres d'Hadès emprisonnés par le sceau d'Athéna. Dans son corps de ses 18 ans, Sion le regardait en lui souriant doucement, ses yeux de Bélier purs emplis de tendresse.
« Sion… Où sommes-nous ? »
« Je n'en sais pas plus que toi, Dokho… »
Le Bélier regarda autour de lui, son sourire disparu.
« Pourtant… Quand on a été ressuscités… Nous étions dans nos temples… Enfin moi dans le Palais… Mais… »
« Un tour des dieux ? »
Sion ne répondit rien. Il croisa les bras sur sa poitrine, et baissa le regard.
« Tu… As la réponse ? », hésita Dokho, se demandant si il n'aurait pas mieux fait de se taire.
« Non… Je ne sais pas où nous sommes, ni pourquoi, et encore moins la disparition des autres et de nos cosmos. »
Sion se retourna et rentra dans la chambre. Dokho ne tarda pas à le suivre, toujours incrédule. Le Bélier s'assit sur le lit, le regard dans le vague, et la Balance resta un instant debout au milieu de la pièce, son regard furetant dans chaque recoin de la chambre. Quand son regard tomba sur le Bélier qui semblait absent, Dokho se mordit la lèvre inférieure, un léger sentiment de culpabilité l'envahissant peu à peu. Il alla s'asseoir à côté de son ami et passa un bras réconfortant autour des épaules de Sion, qui sursauta à ce contact qu'il n'avait pas vu venir. Tournant son regard légèrement étonné vers le propriétaire du bras, il aperçut un sourire doux sur le visage de son meilleur ami.
« Je suis désolé, Sion, j'étais paniqué, je suis désolé de t'avoir blessé si tel est le cas… »
« Non, tu ne m'as pas blessé… »
Sion sourit doucement et détourna le regard pour le poser une fois de plus sur le tapis.
« Seulement… Tu sais très bien que je ne supporte pas ne rien contrôler. Et dans cette situation… Je ne contrôle rien. »
« Eh, Sion, démoralise pas, si nous on est ici, alors peut-être que les autres ont été partagés dans d'autres endroits peut-être pire que le nôtre… Alors en cherchant la réponse à toutes nos questions, on ferait mieux aussi d'en profiter, tu ne crois pas ? Après tout, Athéna nous doit bien des vacances… Ca fait si longtemps qu'on ne s'est pas retrouvés tous les deux… »
« Tu as raison… mais je ne peux pas m'empêcher de penser aux autres. »
« Tu es bien le Grand Pope, même en dehors du Sanctuaire… »
« Que veux-tu… Quand on est vieux, on s'attache vite à ce qui nous prouve que l'on vit… »
Une lueur furtive traversa le regard de la Balance, qui resserra sa prise autour des épaules du Bélier. Ce dernier regarda d'abord la main de Dokho avec étonnement, puis se retourna vers lui… Avant de se faire allonger sur le matelas, un homme juste au dessus de lui, les mains de chaque côtés de sa tête. Les cheveux mi longs de la Balance tombaient autour de son visage au sourire carnassier.
« Dokho, je… »
La Balance posa un doigt sur les lèvres de son ami et se pencha à tel point que leurs lèvres s'effleurèrent.
« Je ne pense pas qu'il s'agissait d'un fantôme qui me caressait la joue avec tant de tendresse ce matin… »
Sion prit un air offensé.
« Alors comme ça, tu ne dormait pas ? »
La Balance leva les yeux au ciel en soupirant, l'air faussement exaspéré.
« Une caresse aussi douce, ça ne s'ignore pas, mon cher… »
Et il lui fit celle que Sion lui avait donnée quelques instants plus tôt. Et tout à son action, il approchait de plus en plus son visage du sien, jusqu'au moment où leurs lèvres se joignirent. Sion soupira de bien être et alors que Dokho s'allongeait un peu plus sur lui, il ferma les yeux et répondit au tendre baiser de son meilleur ami.
Il soupira d'énervement et continua sa route, gardant le dos obstinément tourné vers son compagnon de route. Quel poids de s'être réveillé avec pour toute compagnie cette énergumène aussi doux qu'un agneau, alors qu'il était censé s'énerver avec la force qui lui était communément admise, notamment quand il voyait rouge… Il frappa rageusement dans une large feuille qui lui barrait le passage, arracha d'un coup de pied la liane de la plante qui venait de se prendre dans ses pieds et repoussa les autres plantes dont les branches ployaient sur son chemin. Il était d'une humeur massacrante.
Il y a même pas un jour de cela qu'Ikky s'était réveillé dans le temple du Lion, non loin d'Aiolia assis, le dos contre une colonne, éberlué de se retrouver chez lui. Ikky s'était alors redressé sur ses coudes et avait à son tour regarder autour de lui, puis s'était tâté, avant de toucher la pierre froide sur laquelle il était allongé. Quand il s'était levé, il avait compris qu'il était vivant par la vive douleur qui lui paralysa les jambes, tant ses muscles étaient courbaturés. Mais ce matin, en se réveillant, il avait bien vite déchanté : son pessimisme naturel lui avait fait dire, la veille, qu'ils n'étaient pas sortis d'affaire avec les dieux ; ses compagnons l'avaient convaincus du contraire, ainsi qu'Athéna elle-même ; alors qu'il tranchait une autre feuille gênante, il maudit ses compagnons pour ne pas l'avoir écouté, une fois de plus.
D'autant plus que le sort ne l'avait pas gâté. Il aurait même préféré Masque de Mort… Au lieu de cela, il s'était retrouvé avec Aldébaran, le doux Taureau. Trop doux… Naïf aux yeux d'Ikky, qui était de fort mauvaise humeur depuis qu'il avait découvert qu'il n'avait pour seul compagnon que le gardien du second temple. Et il ne savait pas où il se trouvait. De toute évidence, dans une forêt. Oui, mais où ? Là était toute la question. Leur chemin – si tant est que ce soit un chemin – ne semblait mener nulle part.
Une heure plus tard, ils étaient toujours perdus au milieu de nulle part. Aldébaran avait vite comprit que parler avec le Phénix s'avérait risqué puisque celui-ci n'avait pas l'air d'être d'excellente humeur. Aussi se contentait-il de le suivre au travers de cette jungle, sans poser de questions, ou alors laissant une seule question le turlupiner : quand est-ce qu'ils allaient enfin sortir de cette forêt, et bon sang, que faisaient-il ici alors qu'hier encore, il embrassait la pierre froide de son temple ?
Ikky s'arrêta brutalement ; perdu dans ses pensées, Aldébaran manqua d'un cheveu de lui rentrer dedans. Il s'apprêta à demander ce qu'il se passait quand il se ravisa, se souvenant de l'humeur massacrante de son compagnon ; aussi préféra-t-il lever les yeux et se faire surprendre aussi bien qu'Ikky était surpris. Et quelle ne fut pas sa surprise, en effet, de se retrouver non loin d'un centaure
« Shura, tu viens ? »
Le Capricorne sursauta imperceptiblement et se retourna, pour rencontrer le regard véritablement inquiet de sa mère. Ne voulant pas que sa situation s'aggrave un peu plus, il lui adressa un micro sourire et se dirigea vers elle, ou plutôt vers la place de passager à l'avant de la voiture. Il n'avait jamais eu l'occasion dans sa vie de monter dans un tel engin ; pourtant, il se sentait totalement normal, alors qu'il n'avait pas les commandes, et tous ses gestes furent aisés, comme s'il les avait répétés sans cesse. Il ne se posa pas plus de questions. Il était déjà embêté par celles existentielles comme « qu'est-ce que j'fous là ? », il n'avait pas envie de s'en rajouter une sur le monticule déjà bien haut.
Sa mère s'arrêta à un carrefour, et elle dû lui dire de descendre pour qu'il le fasse. Il ne savait pas du tout ce qu'il devait faire. Déjà, quand sa mère lui avait dit qu'il était temps qu'ils y aillent, il avait retenu de justesse la question « Mais où ? » de peur de voir sa mère appeler un hôpital psychiatrique pour une consultation. Alors il avait suivi le mouvement. Et maintenant… Il se retrouvait sur le trottoir, la main de sa petite sœur fourrée dans la sienne, sa mère lui lançant un regard inquiet qui trahissait le sourire qu'elle voulait tendre et sans soucis. Shura regarda la voiture s'éloigner sur la chaussée, et revint à la réalité grâce à sa petite sœur qui tirait sur sa chemise.
« Grand frère ? On y va ? »
Shura descendit son regard sur celui de sa sœur. Elle semblait véritablement inquiète pour lui. Il lui adressa un tendre sourire puis il prit une direction, automatiquement, comme si ses pieds savaient mieux que lui où aller. Vu que c'était la seule chose qu'il semblait savoir inconsciemment, il prit parti de se fier à son instinct.
Il laissa sa sœur à l'école primaire et la regarda s'éloigner vers ses amis en courant après l'avoir chaleureusement serrée dans ses bras, l'avoir embrassée et lui avoir légèrement ébouriffé les cheveux. La petite fille avait sourit, rigolé et protesté, puis avait plaqué une grosse bise sur la joue de son frère. Autant de gestes qui semblaient totalement naturels alors que Shura ne les avait jamais esquissés de sa vie.
Il traîna les pieds en direction d'il ne savait où, les mains dans les poches. Malgré son absence de cosmos, il restait un parfait chevalier : il évitait avec une facilité déconcertante tous les obstacles sur son passage – poteaux, poubelles, passants… Rien ne l'arrêtait. Jusqu'à… Jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il avait arrêté de marcher et qu'il se retrouvait face à de grands bâtiments au pied desquels grouillaient un nombre incalculable de personnes qui devaient avoir… dans les 20 ans. Des personnes de son âge, en somme… Que faisaient-ils tous ici ? Shura n'avait aucune idée de l'endroit dans lequel il se trouvait, mais manifestement, c'était ici qu'il devait se rendre en ce moment même. Il ne savait cependant pas pourquoi il le savait. Il le savait, c'est tout. Au fond, c'était tant mieux… Non ?
Il pénétra dans la foule dense des jeunes adultes, et se fraya un chemin parmi eux, ses yeux à l'affût de la moindre indication utile pour savoir où il se trouvait. Il avisa une double porte vitrée par laquelle beaucoup des jeunes gens s'engouffraient pour se rendre à l'intérieur du plus imposant des bâtiments, d'architecture moderne, soit dit en passant. Et au dessus de cette double porte, inscrit en lettres majuscules :
Université Gustave Flaubert
Sciences Humaines – Droit – Arts
Une université ? Je ne suis jamais allé à l'école primaire…
« Shura ? »
Le concerné sursauta en entendant son prénom. La dernière chose à laquelle il s'attendait était bien celle-ci, qu'on l'appelle… Mais le fol espoir de ne pas se retrouver seul dans cette histoire, sans être accompagné d'un chevalier, pointa le bout de son nez, et il se retourna vivement… pour faire face à une belle jeune femme, d'environ le même âge que lui… lui ressemblant étrangement, pour autant qu'il se soit vu dans un miroir… De longs cheveux noirs cascadaient sur ses épaules, légers et brillants, et ses yeux d'un noir de jais le scrutaient minutieusement, comme si elle cherchait à découvrir un quelconque problème. Comme lui, sa peau était légèrement hâlée, mais sa silhouette gracieuse contrastait avec les muscles saillants des bras dénudés du Capricorne. Un prénom s'imposa dans la tête de ce dernier.
« Selena ? »
Elle hocha doucement la tête.
« Tu es pâle… Maman m'avait prévenu que tu n'étais pas bien ce matin, mais c'est tellement rare de te voir comme ça… »
« Maman ? »
Qui était-elle pour lui ? Sa sœur ? Encore une ? Alors une sœur jumelle, peut-être. Mais comment éclaircir la question sans qu'elle ne remette en question sa santé mentale ? Sa famille avait l'air déjà assez inquiète comme ça à son sujet, il ne pouvait décemment pas en rajouter une couche.
« Oui, elle m'a appelé ce matin pour me mettre au courant… Tu es sûr que ça va ? »
« Oui, je vais bien… C'est juste que… J'ai quelques ennuis en ce moment. Je ne sais plus très bien où j'en suis et… je dors mal. »
« C'est peut être en effet par manque de sommeil que tu te retrouve dans cet état. Tu es sûr que tu veux aller en cours ? »
« Je, euh… Eh bien, oui… »
« Shura, je préfèrerais te savoir au lit plutôt qu'en train de t'endormir dans l'amphi. Allez, viens, je te ramène. »
« Non, Selena. Tu sais, il faut vraiment que j'aille en cours, et puis si tu me ramènes, tu seras en retard, et je ne veux pas en être la cause. Je vais rester, mais je te promets que si ça ne va pas mieux, je viens t'avertir. D'accord ? »
Selena semblait sceptique mais soupira de résignation. Elle souffla un « d'accord » peu convaincu, puis adressa un petit sourire à Shura. Ce dernier lui répondit de la même manière, quand une tierce personne s'incrusta dans leur duo. C'était un jeune homme, dont l'âge tournait toujours autour de celui de Shura, qui attrapa la fine taille de Selena, l'attirant contre un torse dont on pouvait deviner les abdos taillés juste comme il faut, sans être trop travaillés ni même tout mou, et qui vola un baiser au vis-à-vis de Shura. Cette dernière fut au début surprise, mais un sourire éclatant étira ses lèvres lorsqu'il l'embrassa à la dérobée. Ils échangèrent quelques mots, donnant à Shura la légère impression de tenir la chandelle, avant que Selena ne repose son attention sur lui.
« Shura, je te présente Jonathan, mon homme. Quant à toi, je te présente mon frère jumeau, Shura. »
Ben voilà, une question de réglée. Récapitulons. Shura avait une mère et deux sœur : l'une jumelle du nom de Selena, et une autre de quinze ans d'écart, donc âgée de 8 ans, répondant au doux prénom de Victoria. Il semblerait qu'elle ne soit pas du même père que lui et Selena, d'un à cause de l'important écart entre leurs âges, et de deux parce que ce matin là, sa mère lui avait parlé d'un certain Gaël, et quand elle avait parlé du même homme à Victoria, elle avait usé du terme « Papa »… Bref, le plus important était… qu'il avait une famille…
Selena le ramena à la réalité, redevenue inquiète, mais Shura lui adressa un sourire réconfortant. Elle le quitta là, partant au bras de son homme, et lui criant un « à ce soir » que jamais Shura n'avait entendu à son adresse. C'était ça, avoir une famille ? Des gens qui s'inquiétaient pour un rien ? Qui s'inquiétaient de son état de santé ? Qui voulaient son bien, qui cherchaient à le mettre à l'aise ? Des gens qui nous faisaient du bien rien que par leur présence, leur sourire ? Des gens qui avaient hâte de se retrouver et qui se souhaitait, d'une manière ou d'une autre, une bonne journée ? En bref, des gens qui voulaient son bonheur ? Shura sentit poindre en lui une chaleur qu'il n'avait jamais connue. Ses parents, ils ne savaient pas du tout à quoi il ressemblait, et à six ans, il était déjà en camp d'entraînement à travailler sans relâche. Son maître lui avait offert une certaine affection, mais ce n'était pas celle d'un membre de sa famille. C'était autre chose. Quelque chose d'unique et de précieux. Une affection que seule la famille est capable de prodiguer.
Il se sentit stupide, quand il revint sur Terre, à être seul, planté là au milieu des élèves dispersés en petits groupes qui se dirigeaient maintenant tous vers l'entrée du bâtiment. Ne sachant que faire d'autre, Shura les suivit à l'intérieur de l'édifice, qui s'avéra spacieux et très bien entretenu. Puis il ne su plus où aller. Certains jeunes allaient dans le couloir de droite, d'autres empruntaient les escaliers alors que les derniers partaient vers la gauche. Le brouhaha qui régnait était assourdissant, et Shura était complètement largué. Si il semblait avoir une famille, il ne semblait pas qu'on lui ait accordé, dans sa situation, des amis… Jusqu'au moment où il sentit qu'on lui touchait l'épaule. Il espérait vraiment que ce soit sa sœur – tant pis si elle le prenait pour un dingue – soit un ami. Mais c'était bien mieux que ça, tellement mieux que le Capricorne n'en cru pas ses yeux.
« Aioros ? »
Hyoga se pencha et passa la main sur la jambe de l'animal, qui la leva docilement. Prenant le sabot dans sa main, le Cygne se mit à le curer, soigneusement, et se surprit à savoir le faire comme si il l'avait fait toute sa vie. Ne se posant pas trop de questions – il avait déjà assez affaire avec son léger décalage temporel – il continua avec les trois autres sabots restant, puis entreprit de peigner soigneusement la queue et la crinière du cheval, qui se laissa faire ; enfin, il le sella avec un harnachement décoré d'or et d'argent, de bordeaux et de bleu roi… Pas de doutes, il s'agissait de l'harnachement royal. Au moins Hyoga était sûr de ne pas s'être trompé.
Prenant les rênes de l'animal, il tira légèrement et le cheval leva la tête avant de le suivre docilement, toujours mâchouillant un peu de paille. Par soucis d'esthétique, Hyoga retira un brin de paille qui dépassait de la bouche de l'animal, puis le conduisit vers la sortie de l'écurie. Les claquement des sabots du cheval dans l'allée étaient accompagnés par les bruits étouffés des brosses qui passaient sur les corps des chevaux dans les différents boxes, des bruits de pas de quelques palefreniers qui passaient par ci par là, et dehors, les chevaux qu'on attelaient au carrosse de la reine et ceux qui attendaient leurs cavaliers masculins. Malgré le silence qui planait, il régnait dans les écuries une agitation palpable.
Hyoga termina tout juste les derniers ajustements quand on annonça l'arrivée de la cour. Tous se retournèrent, de sorte de ne pas tourner le dos à la famille royale, et s'inclinèrent profondément ; Hyoga suivit le mouvement, ne sachant trop que faire d'autre. Du coin de l'œil, il détailla discrètement chacune des personnes arrivant : à sa tête, il n'eut aucun mal à reconnaître le roi, emmailloté dans des vêtements cousus d'or et d'argent à foison, de velours bleu roi et bordeaux, comme l'harnachement de son cheval, et coiffé d'un couvre-chef orné de longues plumes multicolores. A son bras, une femme d'allure noble, fière et hautaine, fardée au possible, coiffée d'une haute perruque blanche orné de bijoux d'or et de diamants, et portant une imposante robe blanche également cousue d'or et d'argent, scintillante aux rayons du soleil. Derrière se traînait un nombre restreint de personnes discutant doucement entre elles, presque chuchotant, comme s'ils avaient peur que seul le son de leur voix eut dérangé sa Majesté.
« Eh bien, mon cheval, je vous prie ! »
Une brusque claque derrière la tête fit revenir Hyoga sur Terre, qui, par réflexe, se retourna pour identifier son « agresseur ». C'était son employeur… Qui ne semblait pas réjouit pour deux sous. Le Cygne saisit le message et mena la monture du roi auprès de ce dernier avec empressement ; s'inclinant, il présenta les rênes au cavalier royal mais ce dernier les dédaigna hautainement, se contentant de lâcher le bras de la reine, la priant de prendre place dans le carrosse, et grimpa prestement et avec légèreté sur le dos de Neptune, qui ne broncha pas. Hyoga passa rapidement les rênes par-dessus l'encolure de l'animal et le roi les attrapa ; une fois qu'il fut correctement installé – il fallut lui régler les étriers puis vérifier que la sangle soit bien serrée – Hyoga se recula et aida les autres palefreniers à terminer de faire monter les nobles sur le dos de leurs montures. Puis, une fois tout le monde à cheval, le cortège s'ébranla et se mit en route pour une promenade longue durée dans les gigantesques jardins du château dont Hyoga ignorait encore le nom. Bien que la plupart des chevaux soient partis en ballade, il restait encore du travail, à l'intérieur de l'écurie, comme le fit remarquer le palefrenier en chef, avec son ton si aimable…
Ca faisait le troisième box que changeait Hyoga en deux heures de travail. Alors qu'il laissait la fourche pleine de paille sale retomber dans la brouette, il passa son bras sur son front dégoulinant de sueur en maudissant la perte de ses compétences chevaleresques. S'il était resté un véritable chevalier, il aurait avalé tout ce travail sans aucune difficulté. Mais là… Il était aussi faible qu'un simple humain. Le retour à une telle condition était plutôt dure, pour lui, habitué à combattre jusqu'à la mort…
« Hyoga ! »
Il sursauta lorsque la voix bourrue de son supérieur résonna dans toute l'écurie. Les autres palefreniers ne bougèrent pas d'un poil, continuant leur tâche comme si de rien n'était. Le jeune Cygne ne savait pas ce qu'il devait faire. Regardant autour de lui, il constata que son supérieur n'était pas dans l'allée centrale, et il doutait fort qu'il soit en train de changer la paille d'un box… Hyoga finit par abandonner définitivement sa fourche dans sa brouette, et se dirigea un peu au hasard vers le fond des écuries en se disant que son patron ne devait pas être du genre patient.
Il était précisément dans la sellerie, faisant apparemment l'inventaire du matériel… A l'arrivée du jeune Cygne, il tourna la tête, le jaugea du regard alors que son subordonné se figeait sur place, puis retourna sa tâche en grommelant quelque chose que Hyoga ne comprit pas. Puis, sans relever le nez de sa tâche, il indiqua sèchement :
« Prépare Bacchus des Offrais et Rhadamanthe du Domaine de la Wyvern, le Duc et son fils viennent monter à cheval. »
Hyoga déglutit de travers lorsqu'il entendit le nom du second cheval. Il se mit à tousser par automatisme ; devant cette crise, son supérieur tourna un regard suspicieux sur lui, se demandant ce qui lui arrivait. Le jeune Cygne tenta par tous les moyens de se ressaisir, mais sa gorge continuait de le piquer. Au bout d'un moment, il finit par articuler tant bien que mal :
« Oui… Tout de suite, monsieur… »
Et il tourna les talons, toussant toujours, et se mit à la recherche des deux chevaux. Il était curieux de voir à quoi ressemblait Rhadamanthe, en essayant de ne pas se faire d'idée précise, sinon le pauvre animal finirait affubler d'une paire d'aile monstrueuse et de yeux rouges, et possédant la capacité de cracher du feu. Il trouva d'abord Bacchus, un cheval alezan d'une race qu'il n'aurait su identifier, et dont la tête était ornée d'une liste blanche, mâchant tranquillement la paille de son box en fouettant l'air de sa queue. Et deux boxes plus loin se tenait Rhadamanthe… qui semblait avoir à peu près le même caractère que le spectre du même nom. Lorsque Hyoga s'approcha de la grille, l'animal le regarda méchamment et plaqua ses oreilles sur son crâne, signe d'hostilité prononcée. En voyant bien que le jeune palefrenier ne se découragea pas pour autant – bien qu'il ait tressailli – le cheval d'une robe aussi noire que la nuit commença à frapper le sol de son sabot droit, menaçant. Hyoga s'arrêta.
« Si Rhadamanthe devait se réincarner en cheval, il ressemblerait certainement à celui-ci… »
« Qu'est-ce que tu racontes ? »
Hyoga sursauta et se retourna vivement, pour faire face à une jeune garçon, certainement plus jeune que lui, qui lui jetait un regard de travers. Hyoga afficha un sourire gêné et s'apprêtait à balancer une excuse au hasard quand le jeune garçon prit les devants en s'approchant de la porte du box.
« Si tu veux, je m'occupe de Rhadamanthe, je te laisse Bacchus. Tu ne m'as pas l'air très rassuré, près de ce cheval… C'est la première fois que le palefrenier en chef te demande de t'en occuper ? »
« Oui, je crois… »
Le garçon lui lança un regard sceptique.
« Tu ne vas pas très bien ce matin, Hyoga… »
« Tu me connais ? », s'étonna le Cygne.
Le garçon était en train de poser la selle et le filet du cheval lorsque Hyoga s'étonna de cela. Il suspendit son geste, interdit, avant de se tourner vers son compagnon :
« Tu as prit un coup sur la tête ou quoi ? »
Mécaniquement, Hyoga fit un pas en arrière.
« Non, enfin je ne crois pas… »
Le garçon n'ajouta rien, mais il sembla à Hyoga qu'il restât sur ses gardes, comme s'il avait peur qu'il lui saute au cou. Il ouvrit la porte du box, s'approcha du cheval : Hyoga s'étonna que le cheval ne réagisse pas. Il se laissait faire, même. Finalement, haussant les épaules, il se dirigea vers la sellerie pour prendre les affaires de Bacchus, et s'attela à la préparation de l'animal.
Rhadamanthe se révéla être un somptueux et fier cheval. Lorsqu'il mena Bacchus à l'entrée des écuries, le garçon de tout à l'heure était déjà là, tenant par les rênes le grand cheval noir qui attendait, le port de tête fier, sans bouger. Cependant, il tourna la tête à l'arrivée de Hyoga qui vit nettement les oreilles de l'animal se rabattre, comme lors de leur première rencontre. C'était presque si l'animal ne lui montrait pas les dents. Hyoga arrêta son cheval pas trop loin, mais assez éloigné pour éviter une éventuelle attaque du cheval noir qui lui rappelait de plus en plus le spectre au surplis de la Wyvern…
« Mon fils, j'espère que ce présent te comblera… Il est temps que tu ais le tien. »
Hyoga sortit de sa rêverie lorsqu'il aperçut la silhouette d'un homme à l'allure noble et aux vêtements riches s'approcher dangereusement du cheval noir… Qui ne réagit même pas. Il en fut cloué sur place. Alors comme ça, l'animal acceptait la compagnie des autres et pas la sienne ? C'était le bouquet ! Il n'avait jamais vu Rhadamanthe auparavant, pourquoi est-ce que ce cheval le détestait ? Il en était à se poser cette question quand une frêle silhouette s'approcha timidement de l'animal. Elle n'était pas assez grande pour dépasser l'encolure de l'animal, qui tourna alors la tête vers ce qui semblait être le fils du premier… Et quelle ne fut pas la surprise de Hyoga de constater que Rhadamanthe posait son nez dans la paume de main de…
« Shun ? »
Katie n'avait pas ouvert la bouche depuis leur arrivée, se contentant d'afficher de temps à autre un sourire aimable et mangeant ce qu'on lui servait, remerciant poliment les serveurs. Masque de Mort tentait tant bien que mal de suivre l'exemple. On semblait lui avoir accordé la manière de parler mais certainement pas la manière d'agir. Ainsi bafouillait-il des phrases incompréhensibles, se démenait-il comme il le pouvait pour tenter de faire bonne figure, jetant de fréquents coups d'œil vers les autres hommes autour de la table. Mais même s'il arrivait à copier plus ou moins bien leurs gestes, leurs actions, il sentait nettement qu'il allait devoir observer encore longtemps.
« Angelo, vous n'avez rien dit de tout le repas, vous ne vous sentez pas bien ? »
Il sortit un peu brutalement de ses pensées et constata à ce moment précis, et avec effroi, que toute la tablée était concentrée sur lui. Il sentit une sueur froide dégouliner le long de son dos, alors qu'il cherchait frénétiquement une réponse à leur fournir, mais que leur dire ? Que ce qu'ils disaient ne l'intéressait pas le moins du monde ? Qu'il s'emm… s'embêtait royalement durant ce dîner aux mets si raffinés qu'il avait l'impression de ne rien avaler, tellement ils avaient affiné la nourriture qu'il avait dans son assiette ? Finalement, il déglutit difficilement et, un sourire vraiment pitoyable aux lèvres, il finit par dire :
« Excusez-moi, je pense que je vais aller prendre l'air… »
Qu'il les ait offusqués ou inquiétés, il n'en avait pas grand-chose à faire, voyant par là un moyen de se soustraire à cet interminable repas dans une ambiance si calfeutrée qu'il en ressentait encore la pression de ne pas se montrer assez noble pour manger dans un tel restaurant, entouré de telles personnes. Lorsqu'il fut sur le pont, il s'accrocha au bastingage comme si sa vie en dépendait et respira un grand coup l'air frais de la nuit, perdu en plein océan. Le souffle léger du vent lui caressa le visage, refroidissant agréablement son visage brûlant.
Il n'aimait pas du tout ce genre de situation. Il était un homme des bas fonds, dépourvu de toutes manières distinguées qui pourriraient son existence si jamais il avait dû les apprendre. Il détestait les gens bourrés de bonnes manières. A quoi bon, quand la vie est plus simple lorsqu'on ne s'embête pas de lever le petit doigt lorsque l'on boit son thé ? A quoi ça rimait, de rire tout doucement, comme si on avait peur de se faire entendre ? La vie était tellement mieux quand on la vivait pleinement, quand on ne faisait pas attention au moindre geste ! Si, à chaque fois qu'il faisait quelque chose, il fallait qu'il vérifie telle ou telle action, comment allait-il s'en sortir ? Ca ne faisait que rendre l'existence plus dure, à se stresser pour un rien ! A quoi ça servait de bien paraître si, au final, on n'en est pas heureux ? Masque de Mort en était là de ses réflexions lorsque Katie vint le rejoindre sur le pont. Il leva un regard légèrement étonné mais également fatigué sur elle, alors qu'elle fixait le ciel en silence. Il la trouva alors belle. Calme, parée de ses magnifiques bijoux, une peau impeccable dont la blancheur ressortait avec les rayons de la Lune… Et elle avait de si beaux yeux… Des yeux qui s'ancrèrent dans les siens alors qu'il s'en allait dans la contemplation de son visage.
« Angelo, qu'est-ce qui vous tracasse ? »
Le concerné eut un petit sursaut en revenant à la réalité, et baissa alors subitement le regard, comme intimidé par celui de la jeune femme.
Pourquoi est-ce que je pense des gestes que mon corps ne veut pas exécuter ? Mince, je n'aurais jamais baissé le regard devant une femme ! Mais même en hurlant, je ne ferais pas bouger ma tête pour la regarder dans les yeux… Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?
« Je… Je ne sais pas… Peut-être est-ce le mal du voyage ? Je ne me sens pas bien, je pense que je vais rentrer me reposer un peu. »
« Père comptait pourtant sur vous pour l'accompagner au bar, afin que vous puissiez parler ! Il voudrait tellement en apprendre davantage sur vous. »
« Tant que ça… »
« Angelo, cela ne vous coûtera rien. Allez-y, je suis sûre qu'un bon cognac vous remettra d'aplomb. Je vous attends à la cabine. »
Et elle déposa alors un baiser aussi léger qu'un papillon sur la tempe du Cancer, qui ouvrit de grands yeux à ce contact. Il n'avait jamais eu l'occasion d'expérimenter cela… C'était étrange… Alors qu'il entendait le pas léger de Katie s'éloigner, il porta une main à sa tempe et effleura l'endroit où elle avait posé ses lèvres, comme s'il croyait qu'il allait sentir quelque chose de malsain sous ses doigts. Mais il n'y avait rien d'autre que sa peau.
Le bar où il retrouva le père de Katie était aussi distingué que le restaurant, à la différence qu'il n'y avait là que des hommes. Quelques tables rondes étaient disposées dans la pièce à distance égale, toutes entourés de cinq ou six fauteuils de velours bleu outremer. Le sol était tapissé d'une épaisse moquette moutonneuse de la même couleur que les fauteuils ; au fond de la pièce, dont les grandes fenêtres disposées sur le mur droit donnaient sur l'océan, s'étalait un magnifique bar au comptoir de bois laqué, derrière lequel s'agitaient trois barmans vêtus à la traditionnelle, faisant cafés, cocktail ou toutes sortes de boissons différentes. Les verres propres alignés sur les étagères contre le mur ainsi que les bouteilles d'alcool scintillaient sous les rayons des lampes qui éclairaient le comptoir, la lumière étant beaucoup moins diffuse dans la salle même du bar.
Masque de Mort retrouva le père de Katie en compagnie de tous les hommes qu'il avait vu à leur table lorsque son futur beau-père l'appela du fauteuil où il était confortablement installé, jambes croisés. Il indiqua un fauteuil, juste à sa droite, en lui disant :
« Je vois que vous êtes venu, nous craignions que ce ne soit pas le cas ! Votre présence nous réjouit. N'est-ce pas ? »
Les hommes sourirent et le regardèrent tous, comme attendant quelque chose de lui. Masque de Mort déglutit une nouvelle fois de plus, en se maudissant. Il était si faible quand il ne s'agissait pas de se battre !
Il faudrait qu'ils pensent à inclure la vie au jour le jour dans leurs entraînements…
Fébrilement, le Cancer fini par appeler un serveur qui passait par là, lui demandant un cognac ; le père de Katie lui proposa un cigare qu'il refusa avec politesse. Certains des hommes présents en fumaient. Alors, Masque de Mort devint le centre d'attention de tous ces hommes qui parlaient avec beaucoup plus d'animations et moins d'interdits qu'à table ; il arrivait que certains fassent preuve d'un rire particulièrement bruyant mais, après tout, les autres hommes des autres tables riaient eux aussi à gorges déployées. Il ne s'agissait plus vraiment des mêmes hommes qu'auparavant. Mais Masque de Mort n'en fut pas plus à l'aise, puisqu'en effet, le sujet de conversation tournait autour de… lui.
« Eh bien, Angelo, que pensez-vous de cette affaire ? Vous n'êtes décidément pas très bavard ce soir ! Votre père nous a pourtant assuré que vous aviez une excellente conversation. »
Le Cancer murmura un faible « ah vraiment ? » avant de passer un doigt sous son col de chemise. Où était passée sa dignité de chevalier ? Il aurait tenu tête, en temps normal, mais là… Il s'abaissait, clairement ! Rapidement, il bafouilla une excuse et se leva, se dirigeant vers le bar, tentant d'échapper un instant à cet enfer. Il s'accouda ainsi sur le comptoir, tête basse, et commanda un autre cognac d'une voix basse. Il fut servi en deux minutes. Deux minutes après lesquelles il avala de travers, lorsque le barman qui l'avait servi s'était figé devant lui quand Masque de Mort avait levé la tête pour boire, en murmurant :
« Ma… Masque de Mort ? »
Le Cancer toussa en se tenant la gorge – de l'alcool qui passe par le mauvais tuyau, c'est pas génial… - avant de lever la tête, encore un peu patraque de cette attaque surprise mais néanmoins figé lui aussi par la stupéfaction :
« A… Aiolia ? »
Pourquoi les dieux s'acharnaient-il contre eux, ainsi ? Ils n'avaient rien fait ! Enfin si, quand même, mais c'était pour Athéna ! … Alors pourquoi ?
Parce que, lui disait sa conscience, votre résurrection n'a sûrement pas été bien vue par le Seigneur des Enfers, si en colère contre Athéna et révolté contre l'attitude de son propre frère d'oser défier les règles de son territoire, dont il avait hérité par pur jeu de hasard, et dont il n'avait jamais voulu. Déjà qu'auparavant, ce n'était pas le grand amour entre Zeus et lui, mais alors là, c'est carrément de la haine qui consume Hadès…
Bien que Camus reconnu que cette petite voix excessivement énervante qui osait lui donnait des leçons à tout bout de champ avait immanquablement raison, il n'arrivait toujours pas à se faire à l'idée qu'il était dans une situation dans laquelle il n'avait absolument aucun contrôle. C'en était frustrant et très, très énervant. Même si pour le moment, il n'avait rien d'un homme énervé de s'être encore fait emmener dans une histoire sans queue ni tête parce qu'il avait eu un jour la folie de rendre allégeance à la déesse Athéna.
Un instant. La folie ?
Le Verseau s'arrêta net dans le couloir richement décoré dans lequel il venait de déboucher sans même s'en rendre compte. Les yeux grands comme des soucoupes, il s'appuya contre le mur, les jambes flageolantes, et porta une main à son front. Mais qu'est-ce qui se passait ? Il venait d'oser penser que rendre allégeance à sa déesse avait été une folie ? Non, c'était plutôt cette situation qui le rendait fou. Il baissa le regard une fois de plus sur lui.
Jamais il n'aurait cru porter un jour un tel accoutrement. Il était clairement habillé à la mode du XVIII ème siècle – il bénit à cet instant son amour pour l'histoire, autant de son pays natal que celle du monde, qui lui avait permit de se situer sans trop de difficultés dans le temps – et s'était réveillé le matin même dans une chambre relativement grande – en tout cas plus grande que celle qu'il avait dans le temple du Verseau – et richement, mais vraiment, richement décorée. Des meubles en bois laqué finement dorés à la feuille, un grand lit à baldaquin pourvu de lourds rideaux de velours rouge, un tapis venu tout droit d'orient recouvrant le sol, des tableaux de grands maîtres sur les murs… et deux grandes portes-fenêtres donnant sur un grand balcon de pierre blanche polie, garni d'un garde corps de fer noir forgé d'arabesques et d'entrelacs sans queue ni tête, qui lui, donnait sur une mer d'un bleu turquoise dont les quelques vagues venaient s'échouer avec délicatesse sur une plage de sable fin surplombée par l'immense demeure dans laquelle, semblait-il, Camus était un habitant à temps complet.
Le Verseau ferma les yeux, inspira profondément et poussa un profond soupir, essayant de remettre un peu d'ordre dans son esprit affolé. Jamais auparavant il n'avait été aussi désarçonné, jamais il n'avait perdu son sang-froid. Mais cette fois, ça allait un tout petit peu trop loin. Juste un tout petit peu.
Ben voyons.
Ses jambes se dérobèrent sous lui en se rappelant l'épisode du matin même, qui l'avait tellement effrayé qu'il s'était furtivement demandé, dans un éclat de lucidité, si c'était bien lui qui avait poussé ce cri de vierge effarouchée lorsqu'un homme s'était jeté sur lui avec, dans les yeux, la détermination et la jouissance d'un homme qui n'attend qu'une chose, le voir mort devant lui pour en éprouver une joie morbide. Et ceci lors de l'attaque du port qui était juste à côté, dans lequel il s'était rendu pour reconnaître le terrain. Et s'il avait bien comprit le pourquoi du comment, il s'agissait ici d'une attaque de pirates, le navire de pirates le plus craint de tous les Caraïbes. Le Black Tiger. Camus avait vu nombre de gens tomber sous les assauts de ces sanguinaires, mais surtout, il se rappelait de ce visage qui avait croisé son regard, juste avant que le Verseau ne soit emmené de force par un garde venu le chercher. Un visage qui s'était figé de stupeur, alors qu'auparavant il regardait ce massacre avec l'impuissance marquant ses traits, sans pouvoir faire quoi que ce soit, enchaîné par sa condition de pirate se reflétant dans son accoutrement typique. Un visage qui lui était tellement familier que Camus se peut s'empêcher d'hurler, tentant de percer dans la cohue qui régnait sur le port, entre les hurlements de douleurs humains, les braiements des ânes et les caquètements effrayés des volailles :
« MILO ! »