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Books » Harry Potter » La Rose et les Narcisses font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Terminaison
Fiction Rated: K - French - Adventure/Drama - Harry P. & Draco M. - Reviews: 8 - Published: 12-14-05 - Updated: 12-21-05 - id:2702242

La Rose et les Narcisses


Chapitre II : Les rets du destin

« No, Draco. It is my mercy, and not yours, that matters now. »

— Albus Dumbledore.


« Le passé. »

Un long silence suivit la déclaration sereine, et colportant cependant de si lourdes conséquences, que venait de faire Harry. Puis, soudainement, un vent furieux se leva : s’engouffrant entre les branches des arbustes, son souffle courroucé et sifflant emplit subitement l’air, comme la manifestation surnaturelle d’une haine surpuissante ; puis, alors que la rafale atteignait le paroxysme de sa violence, couchant les buissons avoisinants et faisant virevolter les cheveux gris argenté de Harry… le vent retomba tout aussi brutalement — comme si aucune colère, aucune force, quelle qu’elle soit, n’était de nature à entraver l’avancée inexorable des fils du destin, qui, s’étant liés en une toile désormais infrangible, rendaient captif celui qu’ils enlaçaient.

« Va t’en. »

La voix était calme, — mais de ce calme angoissé que celui qui éprouve en son for intérieur le plus grand trouble essaye de maintenir en vain.

« Il est temps. » répondit Harry.

Le silence revint. Harry devina la tourmente de celui qu’il venait tirer de sa confortable retraite, afin de lui faire respecter un serment qu’il était tenu de respecter.

« Il est temps. » répéta-t-il d’une voix forte et claire. « Te voici confronté à ton serment : et tu ne peux le profaner. »

Tout était calme dans la nuit paisible ; mais une grande tension régnait dans cette apparente quiétude.

« Ouvre. »

Harry attendit patiemment. Rien ne vint.

« Le temps t’a rattrapé. Il n’est plus temps de te dérober à son étreinte ! »

« Non ! » fit la voix d’un ton véhément.

« Ouvre ! » commanda Harry.

« Jamais ! »

« Alohomora ! » s’écria Harry.

Un claquement métallique sonore retentit dans la nuit. Harry pointa sa baguette vers le portail : celui-ci s’ouvrit progressivement, grinçant de manière intolérable — comme pour traduire par ce son inharmonieux le supplice de celui qui désirait uniquement le tenir clos à jamais. Harry éleva sa baguette et en amplifia l’éclat : la lumière produite révéla une sente qui sinuait à travers le vaste jardin, envahi par les mauvaises herbes, pour parvenir jusqu’à l’entrée de ce qui apparaissait comme un manoir aussi vaste qu’opulent. Il gagna à grands pas l’entrée, toujours sur ses gardes.

« Ouvre. » ordonna Harry.

« Jamais ! » répéta la voix, toujours magiquement amplifiée, et provenant du néant. « Jamais ! Et tu ne pourras pas entrer. Il faudra plus qu’un simple Alohomora, Potter ! »

« Alohomora ! » somma Harry.

La serrure sauta ; la porte s’ouvrit, et Harry pénétra dans le manoir.

« Inutile de te cacher. » prévint Harry.

« Tu n’as pas le droit ! »

« Si — et je le tiens de ta propre parole. Renierais-tu ton passé ? »

Le vestibule, richement décoré de divers portraits présentant des individus aux poses dédaigneuses et dardant des regards de mépris sur les invités, tapissé de tons vert et argent, et orné de multiples articles luxueux, conduisait vers une vaste pièce d’entrée. Directement en face, un escalier décrivant une sinuosité, à la rampe serpentiforme et aux marches recouvertes d’un tapis de velours, serpentait vers les étages ; de part et d’autre de l’escalier étaient deux portes, hautes et massives, frappées du symbole d’un sceptre autour duquel s’enroulait un serpent ; de la bouche de ce dernier dépassait une langue fourchue et hostile. Aux extrémités de la pièce reposaient également deux portes, menant vers les deux ailes opposées du manoir. Le sol de la pièce était recouvert d’un fastueux revêtement. Mais l’ensemble, bien qu’outrageusement luxueux, était terriblement suranné ; et il était clair que l’âme qui résidait dans le manoir, dans la solitude la plus recluse depuis des dizaines d’années, n’avait aucunement veillé à conserver la demeure vierge de tout délabrement. L’œil perçant pouvait distinguer de vastes réseaux de toiles d’araignées reliant le mur au plafond — plafond qui s’ornait d’un splendide lustre poussiéreux dont toutes les chandelles étaient pour l’heure éteintes.

Harry observa toute la pièce. Après une brève réflexion, il se dirigea vers la porte se situant à droite de l’escalier. Parvenue devant celle-ci, il pointa sa baguette et pensa :

« Transpectus ! »

L’essence de la porte se disloqua à sa vue ; et il put contempler ce qui était une bibliothèque (d’après les nombreux rayons couverts de livres). Au fond de la pièce cossue brûlait un feu confortable dans l’âtre ; trois fauteuils haut de gamme étaient disposés en triangle devant celui-ci, avec de petites tables basses sur lesquelles étaient posés quelques livres ; et au milieu de ces trois sièges se tenait une forme courbée et très agitée, en robe noir et argent, brandissant une baguette, murmurant des formules (de protection probablement). Les cheveux de l’homme, puisque c’en était un, étaient argentés, révélant un âge fort avancé ; et il était visiblement très nerveux — de cette nervosité du prisonnier qui sait son bourreau venir. Son regard ne cessait d’aller d’un coin à l’autre de la pièce, cherchant vainement quelque secours. Un instant, ses yeux terrifiés se dirigèrent sur la porte, croisant ceux de Harry sans que l’individu en eût conscience.

Harry soupira ; il tapota silencieusement la serrure, puis ouvrit la porte à la volée—

On eût dit que l’incarnation vivante de la terreur était apparue sur le seuil pour le vieil homme reclus : il recula de plusieurs pas, plaça son bras gauche en l’air en guise de protection, pointant de l’autre bras sa baguette sur Harry.

« C’est irrémédiable. » dit ce dernier.

« Non ! »

« Il f… »

« Non ! Va t’en ! »

L’homme semblait totalement en proie à la démence.

« Je ne peux pas ! »

« Il le faut. »

« Non ! »

« D… »

« Non ! »

« Draco ! »

« Expelliarmus ! »

Harry ne fit rien pour empêcher le Sortilège de Désarmement. Un long silence suivit le bruit étouffé par le tapis de la chute de la baguette. Draco Malfoy baissa lentement son bras gauche.

« Maintenant que je suis désarmé, peut-être vais-je pouvoir disposer de toute ton attention ? »

« Non. Va t’en ! »

« Non. » contra fermement Harry. « Tu me le dois. »

« Laisse-moi en paix ! » répéta Draco, les yeux hantés. « Tu n’as aucune idée de… »

Il s’interrompit, pantelant.

« Aucune idée de quoi ? » demanda sèchement Harry.

« Aucune idée… » murmura Draco.

Il semblait complètement fou.

« Pars d’ici et ne reviens plus jamais m’importuner ! » hurla-t-il soudainement.

Sa voix était partie dans les aigus de l’hystérie.

« SILENCE. » tonna Harry.

Une aura de puissance semblait émaner de ce dernier ; il s’avança, nonobstant le fait qu’il était désarmé contre quelqu’un qui était pourvu d’une baguette, négligeant le fait que l’individu devant lui était totalement instable ; et il pointa impérieusement l’index sur Draco.

« Je suis venu ici pour que tu accomplisses le serment que tu as prêté il y a de cela plus de cent ans. Le temps n’a aucunement payé ta dette. Tu ne peux échapper à ton passé. Tu me suivras de gré ou de force. »

« Stupéfix ! » s’écria Draco.

Mais sa main tremblait par trop : le sort manqua totalement sa cible, et alla percuter une étagère qui se renversa avec tout son contenu sur le sol. Harry lança un regard indifférent à ce spectacle, puis tourna résolument un visage placide vers Draco, dardant ce dernier d’un regard où se mêlaient ire et miséricorde. Draco ressemblait de plus en plus à une bête blessée et acculée par quelque chasseur cruel sur le point de lui porter le coup de grâce.

« Tu as vécu trop seul, et trop longtemps. » déclara Harry.

Un long silence s’ensuivit. Les yeux de Draco exprimaient à la fois peur, haine et impuissance.

« Les fantômes du passé te tourment toujours. Renonce à leur influence. Dirige-toi vers la lumière qui les détruira. J’apporte cette lumière. Souhaites-tu réellement demeurer dans l’ombre jusqu’à ce que la vie t’abandonne ? »

Harry effectua un pas en avant, sans que Draco eût de réaction notable. Ces yeux étaient encore arrondis, par la terreur ou l’hystérie Harry n’aurait su dire ; et curieusement ce dernier ressentit alors une forte commisération envers cet être brisé par les conséquences de ses dramatiques erreurs de jeunesse. Il avait désiré jouer avec le feu : il avait tendu la main vers une flamme aussi terrible que dangereuse, pensant inconsidérément être en mesure de la maîtriser : sa main avait été brûlée et son esprit consumé.

« Je sais plus que quiconque ce que tu as subi. »

« C’est faux. » fit Draco d’une voix très basse, emplie de haine. « Tu n’as aucune idée… »

« Si. » répliqua catégoriquement Harry. « J’ai vécu des choses semblables. »

Draco éclata soudainement de rire : c’était un ricanement sordide, un concert de cordes grinçantes, un rire de démence, une dangereuse folie qui avait traversé la gangue de glace autour de son être pour s’exprimer dans ce son discordant, inharmonieux — malsain.

« Vraiment, Potter ? » (La raison avait déserté son regard.) « Des choses semblables, dis-tu ? » (De nouveau cet horrible rire.) « Je doute que quiconque ait conscience de tout ce que j’ai subi. »

Harry s’avança légèrement.

« Tu aurais pu éviter tout cela, Draco. »

« J’ai également tenté de réécrire le passé, Potter… »

« Il ne s’agit pas de réécrire le passé. »

Un nouveau pas en avant.

« Il s’agit de l’accepter et de vivre avec. »

« Il est impossible de vivre avec pareille chose ! » gronda hargneusement Draco.

« Ce n’est pas impossible. Tu n’as simplement pas trouvé les moyens d’y parvenir. »

« Et quels sont-ils, alors ? » (Une lueur de raillerie brillait dans ses yeux pâles.)

« Accepter ce pour quoi je suis venu. C’est le premier pas sur le sentier de la repentance. »

« Mais bien entendu. » répliqua sarcastiquement Draco à voix basse. « Suivons Saint Potter sur les chemins de la délivrance ! Le mythique Potter, humble défenseur des opprimés et figure immaculée dans la lutte contre les partisans des Ténèbres… Cela t’arrange bien, au final, n’est-ce pas ? Tu peux dissimuler le fait de vouloir m’utiliser derrière de nobles motifs… »

« Il suffit. »

Quelque chose avait subtilement changé dans la voix de Harry : une once de pouvoir, une note de courroux — une nuance dénotant le changement dans son attitude, d’une mansuétude certaine vers une puissance palpable, d’une patiente miséricorde vers un jugement impérieux et courroucé.

« Il est temps de m’écouter. Penses-tu être en mesure de rejeter la main que je te tends ? Oublierais-tu le serment que tu prêtas il y a fort longtemps ? Ni toi ni moi ne l’avons oublié. Et tu le respecteras : à contrecœur, avec autant de mauvaise volonté que tu le souhaiteras — mais tu le respecteras. Dissimuler mes véritables raisons derrière de nobles motifs, dis-tu ? Je n’ai aucune estime pour ce que tu as fait dans ton passé. Ne sois pas trop prompt à oublier que ce furent tes mauvais choix qui guidèrent ton existence sur des routes aussi sombres qu’incertaines. Tu fis toi-même le choix qui te mena à ta propre perte. Tu te situes de nouveau à la croisée de deux chemins antagonistes. Peu m’importe lequel tu choisiras : car tu me suivras quel que soit celui que tu emprunteras. Je t’expose cependant les deux choses suivantes : à gauche se situent la rancœur, la tourmente, toute la vaste part d’ombre que contient ton passé ; à droite, la délivrance à laquelle tu aspires depuis des dizaines d’années malgré ton désespoir — cette délivrance que je t’apporte aujourd’hui. Vers quel sentier te dirigeras-tu ? Les ténèbres… (Harry étendit le bras gauche) ou le jour (Harry étendit le bras droite) ? Choisis vite mais choisis bien ! »

« Tu es stupide. » jeta dédaigneusement Draco en regardant Harry, les bras étendus. « Je pourrais te tuer. »

« Me tuer ? Je crois me souvenir d’une situation semblable où ton bras n’avait pu se résoudre à supporter le poids d’un meurtre. »

« Peut-être ai-je changé… »

« Nous savons tous les deux ce qu’il en est. »

« Tu ne doutes de rien, Potter… »

Le silence retomba. La scène était quasiment figée, ses acteurs immobiles : Harry, offrant deux options opposées à un Draco confronté à son lourd passé et au dilemme présent ; le feu mouvant qui consumait silencieusement les bûches dans l’âtre jetait périodiquement des ombres dansantes sur les murs, mais également sur le visage de Draco.

« Il ne s’agit pas de ce courage stupide qu’arborent fièrement tous ces idiots en provenance de Gryffondor. » cracha Draco. « C’est une folie issue de votre faiblesse. »

« Folie ? La folie n’est-elle pas d’errer en solitaire dans un manoir lourd de noirs souvenirs, et ce durant des dizaines d’années ? Faiblesse ? La faiblesse n’est-elle pas de se réfugier dans l’ombre du désespoir afin d’éviter la confrontation avec ce qui fut ? »

« Ne juge pas ce qui te dépasse. »

« Les regrets sont universels, Draco. Tu n’es pas plus le premier à en avoir que tu ne seras le seul à les colporter durant toute ton existence. »

Draco demeura silencieux un instant, ses yeux fixés sur le sol ; puis il releva brusquement la tête.

« Accio baguette ! » ordonna-t-il en dirigeant la sienne sur celle de Harry.

Il avança vers Harry et lui tendit sa baguette. Celui-ci la saisit avec une expression neutre, mais ses yeux recelaient tout de même une certaine nuance interrogative. Les deux anciens se regardèrent un instant, puis Draco déclara :

« Puisque tu affirmes tellement me comprendre — suis-moi. »

Il sortit de la pièce ; Harry l’imita, sa baguette rangée. Harry suivit Draco à travers une série de sombres couloirs et de pièces luxueuses ; et ils parvinrent finalement à une porte que Draco ouvrit : celle-ci donnait sur le jardin.

« Lumos. » murmura Draco.

Ils suivirent à la lumière de la baguette le sentier de terre qui serpentait entre les conifères, aux feuilles persistantes recouvertes d’une fine couche de givre vespéral ; une étrange ambiance émanait de ce jardin, comme s’il avait autrefois échoué sur les rives du temps, à jamais figé dans un hiver éternel conservant les souvenirs lointains d’histoires fugitives et de visages disparus. Nul vent ne venait troubler les hautes statures sereines des sapins ; l’endroit respirait — et inspirait — la quiétude de ce qui n’est pas affecté par les marées du temps. Hormis les faibles bruits de pas dans la neige que faisaient les deux marcheurs, un silence absolu régnait ; hormis les deux silhouettes mouvantes qui voyageaient vers quelque passé sauvegardé dans le calme intemporel de ce paisible sanctuaire, rien ne s’agitait. La beauté glaciale ad vitam aeternam de ce temple de verdure surprit considérablement Harry — car contrastant tellement avec le délabrement du manoir et le dépérissement de celui qui y habitait.

Draco disparaîtrait ; et le manoir tomberait en ruines — mais ce havre de paix subsisterait au-delà de leur chute dans l’oubli.

« C’est ici. » fit Draco.

Plongé dans ses réflexions, Harry n’avait pas eu conscience du chemin parcouru. Il releva la tête : ils se trouvaient devant un bosquet circulaire de hauts sapins — les plus hauts du jardin.

« Albulus narcissus in oblivionem non ire. » susurra Draco, pointant sa baguette vers le bosquet.

Son murmure se perdit dans la nuit, emporté par un très faible souffle venteux. Harry observa l’effet de la formule, à la lueur de la baguette de Draco : les deux sapins en face d’eux devinrent soudainement nébuleux, s’obscurcirent, puis s’évaporèrent en une fine brume qui fut balayée par une nouvelle légère rafale de vent.

Harry contempla alors l’étrange et inattendu spectacle que dérobaient à la vue les sapins plantés ici à dessein : un talus fleuri, orné de narcisses couleur neige ; et autour de celui-ci, dans l’air, ondoyaient de fins effluves magiques de couleur glace, uniquement visible parce qu’ils se détachaient dans l’obscurité de la lumière produite par la baguette de Draco. C’était une tombe : la tombe de feu Narcissa Malefoy ; et les narcisses en constituaient l’épitaphe. Harry reconnut dans les émanations magiques un Charme de Conservation ; mais il sentit également une atmosphère pesante autour du blanc sépulcre — empreinte du poids de la culpabilité.

« Je l’ai tuée, Potter. »

Harry tourna son regard vers Draco : les yeux de ce dernier étaient hantés par le tourment, rendant son regard quasiment insoutenable.

« Comprends-tu ? »

Draco s’agenouilla dans l’herbe couverte de neige, la tête inclinée sous le faix de la responsabilité.

« Je l’ai tuée et elle ne reviendra jamais. »

Alors s’éleva la soudaine furie d’un vent violent : balayant les cimes des sapins constituant le bosquet, il hurla et souffla son courroux mélancolique à travers la nuit glacée ; mais si les faîtes des sapins s’abaissèrent, si les cheveux argentés et les robes de Harry virevoltèrent, ni les placides narcisses sépulcraux ni Draco n’esquissèrent le moindre mouvement — et toujours la tempête faisait rage, tel l’improbable requiem en furie ornant de ses notes rageuses le recueillement de la figure prostrée devant la sépulture maternelle, tel le cri de douleur impuissant du fils sombré dans l’affliction… tel la sérénade à la désespérance parmi laquelle vivait celui-ci depuis plus d’un siècle.

« Va t’en. »

Ce n’était ni le hurlement furieux d’un animal poursuivi, ni le murmure implorant d’une âme souffrante : c’était une simple demande faite sur un ton neutre et découlant logiquement de ce qui venait de se produire — c’est-à-dire ce que venait de voir Harry. Le vent, gémissant toujours aussi violemment, emporta ces mots au loin.

« C’est impossible. »

« C’est nécessaire. »

« Non. »

Les deux hommes demeurèrent silencieux : Harry, debout et observant Draco ; ce dernier, toujours à genoux et fixant d’un regard vide la tombe de sa mère.

« Si je pensais qu’il serait plus bénéfique de m’en aller, je l’aurais fait. » déclara Harry. « Mais ce n’est pas le cas, alors je resterai. Viens. »

Il tendit une main plus ancienne que les arbres entourant la tombe vers un Draco qui resta sans réaction.

« Tu ne peux rester dans le froid et la douleur indéfiniment. Relève-toi. » intima Harry.

N’avait-il pas commis une grave erreur en se tournant vers ce vieillard brisé, non sénile mais ne présentant que par trop les larges stigmates d’un passé de souffrance ? Il ne s’était jamais remis des évènements qui avaient eu lieu durant l’année 1997. Un siècle était passé : pas l’horreur qu’il avait vécue. Lord Voldemort ne s’était pas montré clément. Ni envers lui — ni envers sa famille ; l’endroit où il se trouvait ne le prouvait qu’avec trop d’évidence.

Le contact gelé d’une main désespérée le ramena au présent : Draco le fixait avec des yeux vides de tout sentiment.

« Rentrons. » fit Harry.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. »

« Quoi ? »

« Montrer cette tombe. Surtout à toi. »

« Il faut parfois exhumer ses fantômes pour qu’ils cessent de nous hanter. »

« Pourquoi fais-tu cela ? »

« Faire quoi, Draco ? »

« Pourquoi es-tu venu ici ? »

« Tu le— »

« Je veux dire : qu’est-ce qui nécessite le fait que je respecte ma dette ? » rectifia Draco, agacé.

« Ignorerais-tu ce qui se passe à l’extérieur ? »

À la lueur que projetaient les flammes de la cheminée, Harry lut une grimace de dégoût sur le visage de Draco.

« Ce qui se passe à l’extérieur ne m’est d’aucun intérêt ou importance. »

« Tu as vécu reclus et coupé de tout durant toutes ces années ? »

« Il semblerait. » répliqua d’un ton à la fois irrité, froid et amer Draco.

Harry et Draco contemplèrent silencieusement la lente combustion des bûches dans l’âtre. Ce fut ce dernier qui rompit le silence :

« Eh bien, qu’y a-t-il de si important pour que tu viennes m’importuner ? »

Draco observait intensément Harry.

« L’Ombre, Draco. » répondit lentement celui-ci. « Elle se développe et s’étend de nouveau… »

Une lueur hantée passa subrepticement dans les yeux de Draco.

« Et… » commença-t-il d’une voix hésitante.

« Oui, Draco. »

« Je ne peux pas. »

« J’ai besoin de ton aide. Et il ne s’agit pas que de moi, mais du Monde de la Magie. »

« Je… »

« Je sais que son sort t’est indifférent ! » coupa Harry d’un ton véhément. « Mais il ne l’est pas en ce qui me concerne ! »

« Tu m’en demandes trop. »

« Ta dette me le permet ! Et tu as prêté serment. »

« Tu me demandes d’affronter ce qui a détruit ma famille ! » se récria Draco.

« Je te demande d’affronter ce qui a détruit bien plus que cela ! » répliqua d’un ton enflammé Harry.

Il se leva brusquement et se mit à arpenter la pièce, suivi du d’un regard hostile par Draco.

« Il ne s’agit pas uniquement de toi ! Tu n’es pas le seul à avoir vécu pareille tragédie — et il existe des personnes plus innocentes qui toi, qui ont pourtant enduré les mêmes choses, voire pire ! Comment peux-tu tolérer le fait de permettre à la peur de revenir ? Comment peux-tu être indifférent à la possibilité que les familles soient déchirées, les parents séparés des enfants par la mort ? Comment peux-tu tolérer que des gens vivent la même chose que toi ? »

« Personne n’a… » s’écria Draco en se levant.

« Bien sûr que si ! » cria Harry.

Pointant un index accusateur sur Draco, ce dernier fit :

« Tu accordes trop d’importance, comme tu l’as toujours fait, à ta petite personne et à ta part de confort existentiel ! »

« Je ne te permettrai pas de me juger ! »

Draco sortit vivement sa baguette. Harry l’imita.

« Tu es par bien trop égoïste. » déclara ce dernier.

Il tenait sereinement sa baguette pointée sur Draco.

« Je t’offre la possibilité de soulager ta conscience et de régler les dettes du passé ; et ce pour l’intérêt de tous, bien que tu ignores ce que cela signifie. Tu es gagnant sur tous les côtés, Draco ! En remplissant ta part du marché, tu rachètes tes fautes et commets une bonne action — et tu auras ensuite la paix. À jamais. À tout jamais ! »

«Il l’a longuement torturée avant de la tuer — sous mes yeux… Rien ne peut réparer cela ! Tu entends ? Rien ! »

Harry abaissa sa baguette.

« Non, c’est vrai. Rien ne peut renverser le cours de ce qui fut. »

« Rien ne peut renverser la culpabilité ! »

« Je le sais, Draco. Tu n’es pas le seul à avoir provoqué la mort d’un être cher. » répondit avec amertume Harry.

Ce dernier fixa le sol quelques instants, puis releva la tête : Draco le regardait intensément — et il avait lui aussi abaissé se baguette.

« Il s’agit cependant de renverser le cours des choses actuelles. Écarte quelques instants ton égoïsme, Draco — à quelle âme souhaiterais-tu de subir les souffrances qu’engendre inévitablement pareille remontée des ténèbres ? Tu sais parfaitement ce qui attend le Monde de la Magie ! Une nouvelle ère de terreur, semblable à celle que tu vécus, semblable à l’époque où sévissait Lord Voldemort ! »

Draco eut un violent soubresaut.

« Ne prononce pas son nom ! » siffla-t-il haineusement.

« Peu m’importe la superstition de ceux qui n’ont pas le courage de nommer les choses. » répliqua Harry. « Je te demande de m’aider — pour ne pas que ce que nous avons vécu se reproduise ; pour ne pas que d’autres aient à souffrir injustement. »

Draco se rassit lentement, contemplant sans les voir les flammes de la cheminée : Harry savait que de cette méditation surgirait sa réponse définitive — l’enjeu capital était suspendu à l’essaim de pensées tourbillonnantes qui siégeait actuellement en l’esprit torturé de ce vieil homme accablé par ses propres fautes. Le silence, ponctué des crépitements en provenance de l’âtre, perdura pendant ce qui sembla une éternité aux yeux de Harry. Puis la voix grincheuse et traînante de Draco s’éleva :

« Dis-moi ce qu’il s’est passé. »

« Il y a eu des attaques, à un rythme accru, depuis ces derniers mois. Au départ petites et disparates. Aujourd’hui organisées et étendues. »

« Le Ministère n’a pas réagi, je suppose ? »

« En effet. » répondit Harry en inclinant légèrement la tête. « Ils essayent de dissimuler les faits — mais cela devient, et deviendra, de plus en plus difficile, voire impossible. L’envergure des attaques devient trop grande. »

« De quoi sont-elles faites ? »

« Au tout début, ce n’étaient que de petits groupes de sorciers cagoulés. »

Draco frémit et plaça inconsciemment sa main droite sur son avant-bras gauche. Ce que venait de dire Harry, sans aucun doute, ne lui avait que par trop rappelé les rangs sévères des Mangemorts qu’il avait autrefois rejoints — pour sa perte.

« Puis de sombres créatures s’y ajoutèrent progressivement. Et dernièrement — des Inferi. »

« Des Inferi ? » s’alarma Draco, tournant brusquement un visage inquiet vers Harry.

Celui-ci acquiesça et alla calmement s’asseoir, sous le regard inquisiteur d’un Draco devenu préoccupé.

« Oui, des Inferi… L’affaire est grave, Draco. »

Ce dernier détourna son regard vers l’âtre.

« C’est un véritable nouveau Seigneur des Ténèbres qui s’élève dans l’ombre. »

« Et naturellement… »

« Oui, nous ignorons son identité. »

« Quel est ton but ? »

« Le contrer, évidemment ! Il faut l’empêcher de gagner du pouvoir. Il n’en a déjà que trop ! »

« Si c’est encore possible… »

« C’est précisément là que tu interviens. »

« Quel rôle suis-je censé jouer dans ton scénario ? »

« Il ne s’agit pas d’un scénario ! Il s’agit de la réalité ! »

« Quel rôle suis-je censé jouer dans ta réalité ? » rectifia d’un ton sarcastique Draco, en appuyant sur le mot « réalité ».

« M’aider dans ce but. »

« Saint Potter n’est pas capable de se débrouiller seul ? » demanda d’un ton narquois Draco.

« “Saint Potter” n’a pas étudié la magie noire. » répliqua d’une voix dure celui-ci.

Les yeux de Draco se rétrécirent subrepticement, et un étrange sourire naquit sur son visage ridé.

« Et qui te dit que j’ai étudié la magie noire ? »

Harry leva un sourcil faussement interrogateur. Sortant sa baguette (Draco sursauta légèrement) et la pointant au hasard vers une des étagères, il fit :

« Accio livre ! »

Un lourd volume poussiéreux atterrit dans la main tendue de Harry : Des anciennes pratiques.

« Si, par un pur hasard, j’ouvrais ce livre, qu’y trouverais-je ? »

Une lueur mauvaise ornait les yeux de Draco ; une légère expression de dégoût était apparue sur son visage. Les deux s’affrontèrent du regard pendant un instant, puis Harry refit voler le livre à son emplacement initial.

« Si, par un pur hasard, je regardais de quel sujet traitent tous les livres entreposés ici, qu’y trouverais-je ? »

« Tu te crois malin, Potter… »

« Non : c’est toi qui te montres stupide en cherchant à nier les évidences. Nous n’avons plus seize ans. Je n’ai que faire de ton penchant vers la magie noire ; tu connais mon jugement à ce sujet. Mais si pour une fois il pouvait se révéler utile… »

« Qu’attends-tu de moi ? »

« Nous allons partir, Draco. Voyager vers la source du mal qui s’éveille en ce moment ; et gageons que tu trouveras de quoi exercer tes talents. »

« Partir ? Où ? »

« Vers une forêt sombre et lointaine. »

« Et que diable veux-tu y faire ? »

« Mais éradiquer le mal à sa source, Draco. »

« À nous deux seuls ? »

Harry hocha calmement la tête en guise d’approbation.

« Tu es complètement fou ! » s’écria Draco. « Des mages noirs ! Des créatures dangereuses ! Et des Inferi Que veux-tu que nous opposions à cela, à nous deux seuls ? »

« Je suis en possession — et toi aussi — de quelques capacités et autres talents qui pourraient pallier le surnombre adverse. »

Draco hocha la tête comme si la folie s’était incarnée en son interlocuteur.

« Ce n’est pas du courage — c’est de la pure démence ! »

« Je sais que tu répugnes à t’engager dans l’action directe, Draco. Mais rassure-toi : ce ne sera pas ton utilité principale. Je serai là pour faire face aux dangers immédiats. »

« Tu ne doutes pas une seconde de toi, Potter, n’est-ce pas ? »

« Pourquoi suis-je ici, en ce cas ? »

« Ça ne marchera jamais ! Des Inferi, Potter ! Des Inferi ! Sais-tu ce que sont ces créatures, Potter ? »

« Je le sais parfaitement. » répondit sereinement ce dernier.

« Ils sont invincibles ! »

« Tu te trompes complètement. » affirma calmement Harry.

« Je ne sais pas les combattre. »

« Ce sont des créatures des ténèbres, Draco. Je saurai m’en occuper. »

Draco continuait à secouer la tête.

« J’ai également l’impression que… » (Il embrassa du regard la pièce.) « … tu n’es malgré tout pas resté inactif durant toutes ces années. »

« Et quand bien même ? » répliqua d’un ton agressif l’intéressé.

« Alors tes talents trouveront de quoi s’exercer, comme je te l’ai déjà dit. Là où tes connaissances s’arrêtent — débutent les miennes ; et inversement. Fais-moi confiance. »

« Confiance ? »

Le ton était ulcéré : comme si venait d’être proférée l’ultime ineptie dorée couronnant un amas de folies subjacentes.

« Ce n’est pas une question de conf— »

« Bien sûr que si. Cela fonctionnera. »

« … démence. » murmura Draco.

« Nous partons demain matin, à l’aurore. Un long voyage nous attend. »

« Je refuse ! »

« Sois raisonnable ! »

« Au diable ta raison ! Je ne partirai pas d’ici pour trouver une mort atroce dans je ne sais quel endroit sordide ! »

« Il n’y aura pas de mort atroce. »

« Bien entendu ! Pas plus que de danger, c’est ça ? Une petite promenade dans des bois fleuris, c’est ce que tu me proposes, hein ? »

« Ce ne sera évidemment pas exempt de dangers, mais… »

« Pas exempt de dangers ! Oui, bien sûr ! Ce ne sera pas une excursion exempte de dangers, de la même manière que les serpents ne sont pas exempts de crocs et que leurs crocs ne sont pas exempts de venin ! Tu n’as plus seize ans, Potter — tu as passé l’âge de jouer au chevalier noble et généreux ! »

« La vieillesse t’a peut-être rendu sénile, mais en ce qui me concerne… »

« Sénile ! Moi ! Vieux fou ! Qui parle d’aller saluer le nouveau Seigneur des Ténèbres en personne ? Et il faut aussi lui amener des mandragores, je suppose ? »

« Silence. » commanda Harry. « Il s’agit de toi — il s’agit de moi — il s’agit du Monde de la Magie ; rien de plus. Les deux choses que je viens de mentionner te sont égales. Mais si tu ne le fais pas pour les autres, fais-le pour toi. Ne réitère pas les erreurs passées. »

L’élan sarcastique de Draco fut aussi vivement coupé qu’il était né : son visage perdit son expression ironique et redevint grave, austère, méditatif. Le silence retomba.

Harry se leva et se dirigea vers le fauteuil où était avachi Draco.

« Une main te fut tendue il y a très longtemps. Ne commets pas à nouveau l’erreur de la refuser. »

Harry tendit lentement une longue main aux doigts fins, cependant que l’ombre du passé obscurcissait le pâle visage de Draco. Puis un frisson l’agita — mais il n’était nullement dû à la température de la pièce.

Et alors, lentement — très lentement — il avança la main et saisit celle de Harry.

L’aube teignait lentement de pourpre l’horizon cependant que Harry patientait devant le portail d’entrée du manoir Malefoy que Draco eût fini de se recueillir sur la tombe de sa mère. Ce dernier s’était engagé à respecter le serment qu’il avait prêté lorsque Harry lui avait sauvé la vie, il y a de cela des décennies : il accomplirait donc sa dette et aiderait Harry jusqu’à ce celui-ci considère le pacte ancestral honoré, affranchissant alors Draco de ses obligations.

Après quelques minutes d’attente songeuse parmi la nature immobile, des bruits de pas indiquèrent à Harry que Draco approchait. Celui-ci se déplaçait d’une démarche lente ; et l’on voyait bien qu’il ne quittait le domaine familial qu’à contrecœur.

« Allons-y. » déclara simplement Draco.

Il referma le portail d’un mouvement de baguette magique, puis Harry l’entendit murmurer quelque formule : et voilà que le portail s’ornait d’une large couronne de narcisses, tenant dans un équilibre improbable car magique.

Draco fixa un instant sa création, puis se tourna et entama sa marche sans se retourner, suivi du regard par Harry. Ce dernier tourna sa baguette vers le portail : au centre de la couronne de blanches fleurs se matérialisa soudainement une rose flamboyante ; auréolée par les narcisses, elle resplendissait, flottant dans les airs sans que rien ne la tînt. Puis il tourna lui aussi le dos ; et ainsi s’en furent Harry et Draco — délaissant derrière eux la rose et les narcisses.


Note : — « Albulus narcissus in oblivionem non ire. » signifie « Le blanc narcisse ne sombrera pas dans l'oubli. »


Fin du chapitre.




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