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Il soupira. Il n'aimait pas trop se souvenir de ce genre de choses. Il replongea la main dans le tiroir où l'attendait la délicate pièce de tissu. Son contact était toujours aussi apaisant. Son cœur se calma, ses battements affolés ralentirent peu à peu. Une pesante et reposante torpeur s'empara de lui. Il ferma les yeux et, dans un rêve éveillé, se leva. Tenant toujours l'étoffe entre ses doigts blafards aux articulations rougies par l'effort que lui demandait cette étreinte, il s'avança vers la porte. Il ne regarda même pas le parchemin qu'il laissait derrière lui et franchit le seuil. Toujours les mêmes couloirs...Mais il ne les remarquait même pas, mû qu'il était par un irrépressible appel à l'origine inconnue. Il ne savait pas où il allait, mais il allait, et tant qu'on va, c'est qu'on est vivant. Alors il se souvint: il n'avait plus besoin d'écrire pour revivre son passé et ne plus avoir peur de l'avenir.
Il était resté longtemps à trembler seul dans ce couloir. Il avait trop peur pour se lever, trop peur pour rester. Et par la faute de ce dilemme de frayeur, il n'osait plus rien faire. Ayant perdu toute notion du temps, il ne put dire combien de temps il avait attendu avant d'entr'apercevoir quelqu'un au bout de l'immense corridor. Dans un ultime effort désabusé, il lui fit un signe de la main. Le nouvel arrivant approcha. Génis poussa un soupir de soulagement en voyant Lloyd lui tendre la main pour l'aider à se relever.
« Mais qu'est-ce que tu fais là, lui demanda-t-il en souriant. »
Puis, voyant les larmes ruisseler sur les joues du demi elfe, il se ravisa, l'air grave
« Génis, qu'est-ce qui s'est passé? »
« Si je te le disais, tu ne me croirais pas, dit-il avec un geste las de la main. »
Lloyd s'accroupit, regarda à droite à gauche, comme pour vérifier qu'ils n'étaient pas épiés, et lui chuchota à l'oreille:
« Tu sais, je serai près à croire beaucoup après ce que j'ai vu. »
Génis écarquilla les yeux et sursauta:
« Comment ça? »
« Mais chut euh! Ils vont nous entendre! »
« Lloyd, je pense que même en chuchotant, ils nous entendraient... »
« Ca ne coûte rien de prendre des précautions... »
Génis se leva et s'étira. Sans qu'il puisse dire pourquoi, le simple fait que Lloyd soit effrayé le rassurait. Alors qu'en y réfléchissant bien, c'aurait du être l'effet totalement inverse. Mais quand on panique, l'esprit a tendance à adopter une logique plus que particulière: on se raccroche à ce qu'on peut, et sentir que des gens sont dans la même situation que vous a toujours quelque chose de rassurant. C'est peut-être pour ça qu'on a toujours tendance à se réjouir du malheur des autres plus que de notre propre bonheur.
« Où est Colette, s'inquiéta Génis soudain. »
« Ne t'en fais pas...Elle est allée faire un tour dehors pour voir si on était déjà bloqués... »
« Donc tu t'es enfin rendu compte que ce n'était pas du tout une bonne idée! »
« J'avoue... »
« Dis-le! »
« Quoi? »
« Dis-le! »
« Mais quoi? Ca? Ah non, pas question! »
Génis hocha affirmativement la tête.
« Lloydichou, tu n'y couperas pas! Je te le rappellerai jusqu'à ta mort si tu ne t'exécutes pas sur le champ! »
« Génis, arrête de m'humilier comme ça! »
« Fais-le! »
Lloyd s'arrêta et soupira.
« D'accord tu as gagné. Génis, tu avais raison! »
« C'est si dur que ça de l'admettre? »
« OUI! »
« Tu sais qu'on dirait moi avec une mauvaise foi pareille? »
« Rassure-moi, j'en suis pas au même point que toi? »
« Je ne sais pas trop comment je dois le prendre, ça... »
Lloyd lui adressa son plus beau sourire et lui passa un bras autour des épaules. Tout à coup, Génis se sentit protégé, hors d'atteinte de n'importe qui ou de n'importe quoi. Il eut envie de dire merci à Lloyd, mais son ami n'aurait pas pu comprendre les sentiments qui lui étreignaient la gorge. Alors il se contenta de réagir comme il l'avait toujours fait: avec un sourire, un simple sourire, qui ne disait rien, mais exprimait tellement.
« Qu'est-ce qu'il y a, Génis? C'est quoi ce sourire? Tu as un truc grave à m'annoncer ou quoi? »
Lloyd, comment fais-tu pour toujours tout prendre à la légère, pensa-t-il. Mais il dit simplement:
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Je comprends que tu sois tendu avec tout ce qui a pu se passer, et non, je ne t'ai pas demandé de me raconter, je ne veux rien savoir à propos de tout ça, mais tu sais que justement c'est dans ces situations-là qu'il faut se tourner vers ses amis. »
« Lloyd, je crois que je n'ai plus besoin d'un cours magistral sur: tes amis sont là pour toi, tu sais. Moi, je sais ce que c'est que de perdre un être cher, un véritable ami. Alors que toi, tu n'en as aucune idée, tu es tellement sympathique, tellement aimé que tu ne te rends pas compte de ce qu'on ressent quand une seule personne représente tout ton univers, et tu ne comprends pas non plus ce que ça peut faire que de savoir que cette personne ne te regardera jamais, ou que tu ne la reverras jamais plus! Mais toi, tout ça, ça t'est égal! Bien sur, tu as vu des gens qui t'étaient chers partir, mais toit, tu pouvais toujours te consoler avec tant d'autres de tes excellents amis! Tu ne comprends pas! Tu ne comprends rien! »
Lloyd resta sans rien dire. Il avait laissé passer la tempête de hurlements, sachant très bien qu'il ne pourrait rien faire pour l'arrêter et que s'il parlait, ça ne ferait qu'envenimer la situation. Alors il avait préféré attendre. Bien sur tout le monde le prenait pour Lloyd l'abruti, qui ne comprenait rien à rien, ou bien ne faisait aucun effort pour comprendre. Oui, ça avait été vrai avant. Mais il avait grandi, il avait changé: il était devenu plus réfléchi, et comprenait ce que Génis pouvait ressentir. Mais ça ne servait à rien de lui dire, puisqu'il ne le croirait pas. Ca ne servait à rien non plus de compatir, puisque le demi elfe prendrait ça pour de la pitié. Alors qu'y avait-il à faire? Lloyd n'en savait rien/ Il savait juste qu'il n'aimait pas voir son meilleur ami dans cet état-là, et qu'il n'aimait pas non plus se sentir impuissant face à ses souffrances. Il soupira et commença à parler:
« Génis, je t'en supplie, ne m'interromps pas et écoute-moi jusqu'au bout. Ce que j'ai à te dire ne te paraîtra peut-être qu'un détail, mais pour moi, ça compte beaucoup. Tu es mon meilleur ami. »
« C'est tout ce que tu as à dire? »
« Je pensais que ça te suffirait. Qu'est-ce que tu veux de plus? Je ne peux pas t'offrir davantage. C'est impossible. »
Ce fut au tour de Génis de rester muet. Est-ce que Lloyd pensait vraiment ce qu'il disait? Ou bien se moquait-il de lui et prenait-il plaisir à le voir souffrir de la sorte? Une part de lui voulait croire que l'humain était sincère, mais cette part si obscure et inavouable ne voulait pas le laisser en paix et faisait régner le doute dans son esprit. Comment pourrait-il sortir de cette souricière?
« Tu...Tu le penses vraiment, demanda-t-il timidement. »
« Bien sur. »
« Vraiment, vraiment? »
« Oui. »
Leurs regards se croisèrent. Génis ne parvenait pas à douter de l'honnêteté que cachait ses grands yeux bruns. Enfin, il n'y parvenait plus. Il n'y avait que Lloyd pour parvenir à faire taire son mauvais ego de la sorte. Une fois encore, Génis aurait du remercier l'humain, tout lui dire, dissiper les nuages du doute et du mensonge qui peu à peu obscurcissaient la lueur de leur amitié, mais une fois encore, la peur d'être ridicule le fit taire. Etait-ce une erreur? Peut-être pas... Génis avait toujours suivi la voie de sa raison, quitte à parfois laisser hurler en vain la voix de son cœur et de sa conscience. Et son âme meurtrie saignait désormais en silence, trop exsangue et affaiblie pour pouvoir faire naître en lui des nouveaux remords. Un traître et un assassin ne devrait pas avoir de remords, se dit-il en pensant à Mithos dont il avait causé la mort. Non seulement il ne l'avait pas défendu, mais en plus, il avait pris part au combat. Lloyd avait beau eu lui dire que Mithos était mauvais et que c'était la seule solution pour sauver le monde, il ne pouvait pas s'empêcher de se réveiller toutes les nuits, ni de laisser couler ses larmes en silence sous la pâle clarté de la lune. Alors il ne pouvait pas s'empêcher de se dire que toutes ces souffrances n'étaient qu'un juste châtiment pour toutes ses actions passées. Bien que les remords qui le tenaillaient étaient plus terribles que n'importe quelle sentence que pourrait jamais prononcer un tribunal, qu'il soit humain ou divin.
« Lloyd, est-ce que tu me méprises, demanda la demi elfe en s'arrêtant et en regardant l'étendue immaculée du parc par la fenêtre. »
« Qu'ets-ce que tu racontes? Bien sûr que non, je ne te méprise pas... »
« Tu devrais... »
« Quoi? Qu'est-ce qui te prend? »
Génis se retourna vers son ami, un rictus sur les lèvres.
« Tu sais, j'ai déjà tué un de mes amis, je pourrais tout aussi bien recommencer. C'est la première fois la plus difficile, non? »
Pour la première fois depuis longtemps, Génis se sentait en adéquation avec lui-même. Naturellement, cela le dégoûtait de devoir menacer son meilleur ami, mais il n'en ressentait aucune honte. Il se sentait intouchable. Il sortit de sa poche l'étoffe sombre et la montra à l'humain comme si ça avait été le plus beau des trophées.
« Tu vois ça? C'est moi qui l'ai trouvé! Moi, pas Lloyd Irving, ou Lloyd Auron comme tu préfères! Moi, un simple petit magicien, et pas un grand guerrier! »
« Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, lui répliqua-t-il méchamment. Tu perds complètement les pédales! »
« Non, j'ai rarement eu l'esprit aussi clair au contraire...Tu vois ça, c'est la preuve que je suis meilleur que toi! »
« Génis, reprends-toi! »
Lloyd le saisit par les épaules et commença à le secouer.
« Si tu crois que je vais laisser un humain me toucher, dit Génis en repoussant les mains de son ami. Tu vas payer cet affront. »
Lloyd recula de quelques pas. A son regard, on pouvait voir qu'il avait peur, et cela réjouit Génis. Il aimait voir ce visage si fier se décomposer sous l'effet de la frayeur et de l'impuissance. Le demi elfe commença à incanter.
Le grincement d'une latte le fit sortir de ses rêveries. LE sourire qui avait commencé à naître sur ses lèvres se figea aussitôt. Son cœur se mit à battre la chamade, préparant son corps à une rude bataille. Quoi que ce soit qui passe le coin du mur, il ne se laisserait pas faire aussi facilement. Tout à coup, Génis se mit à regretter son ancienne cachette. Mais il était trop tard pour faire demi-tour: le temps des regrets était passé.