| B s . A A A | full 3/4 1/2 | E E | Light Dark |
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Chapitre 4: A stray child
Note pour ceux qui ont lu les chapitres précédents de cette fic avant que je n'y ajoute celui-ci, j'ai ajouté une légère modification. L'histoire ne se déroule plus trente ans mais vingt ans après la fin du manga. (soupir) J'ose espérer que cela suffira à éviter toute contradictions chronologiques dans la suite.
Assise sur l'une des marches de l'escalier menant à l'appartement qu'elle venait de quitter il y a quelques minutes, le commissaire Sato poussa un soupir de découragement. Pourquoi s'était-elle laisser aller comme cela ?
Au cours de sa carrière, elle avait eu l'occasion d'assister à des spectacles bien plus macabres qu'une galerie de peintures morbides. Ce n'était ni la première affaire de meurtre auquel elle avait été confrontée, ni la première fois qu'elle devait faire face à un tueur en série, alors pourquoi avait-elle eu un moment de faiblesse digne d'un inspecteur faisant ses premiers pas dans le métier ?
Elle avait toujours fait de son mieux pour continuer de s'investir personnellement dans chacune de ses enquêtes, avec autant de passion et de détermination que si un autre de ses proches avait été la victime. Pour prouver à son défunt père que la justice n'était pas un vain mot. Pour éviter de devenir une policière blasée et cynique pour qui la victime n'était qu'une affaire de plus parmi tant d'autres, et ne pas oublier que, pour la famille comme les amis du disparu, la personne disparu était unique et irremplaçable et devait être traité en tant que tel. Peut-être que cela avait fini par se retourner contre elle ?
Même si elle aurait détesté l'admettre, elle enviait le détective métis et sa manière de mettre sa sentimentalité de coté pour ne se concentrer que sur l'affaire. Quoique… A la réflexion, il était loin de faire abstraction de ses émotions pour considérer les faits avec détachement et attention.
Au lieu de se laisser guider par sa compassion et son devoir vis-à-vis de la victime, il était motivé avant tout par la fascination qui l'attirait vers l'assassin. Quand on prenait la peine d'y penser, chacun d'eux regardait cette série de meurtre d'un point de vue diamétralement opposé. Qui des deux avait le comportement le plus efficace ? Le détective se focalisant sur le meurtrier au point parfois de faire presque preuve d'une complaisance malsaine pour ses actes ? Elle-même, qui se focalisait sur la victime au point de prendre son décès trop à cœur ? Aucun des deux ?
Dans tout les cas, elle se pardonnerait difficilement le laisser aller dont elle avait fait preuve, a fortiori si son associé dans cette enquête passait du stade de suspect à celui de coupable.
Lorsqu'elle sentit une main se poser doucement sur son épaule et qu'elle se retourna vers le détective qui venait de sortir à son tour de l'appartement, le commissaire eut l'agréable surprise de constater qu'il n'y avait ni irritation, ni encouragement frôlant le paternalisme ou la compassion mal placé dans le regard qui croisait le sien, seulement de la compréhension.
« Avez-vous pu mettre la main sur un indice déterminant ? »
Sato voulait couper court à ses doutes en s'immergeant de nouveau dans l'affaire.
« Une seconde lettre de notre artiste, encore plus cryptique que la première. »
Refermant ses doigts sur la feuille de plastique transparent dans laquelle Hakuba avait glissé le message du meurtrier, la policière s'empressa de le déchiffrer.
« C'est là que gît, dans sa virginité immonde, une mine vivante de poux.
Elle remplit les bas fonds de la fosse et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes les directions. Voilà comment j'ai construit cette mine artificielle. J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité, on m'a vu se coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans la fosse.
La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres cas pareils, fût acceptée, cette fois, par la fatalité ; et au bout de quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un nœud compacte de matière, naquirent à la lumière.
Ce nœud hideux devint, par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant les propriétés liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches qui se nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est plus grande que la mortalité) toutes les fois que je ne leur jette pas en pâture un bâtard qui vient de naître et dont la mère désirait la mort ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la nuit, grâce au chloroforme. »
Votre dévoué serviteur, I. D.
La frustration du commissaire la poussa à serrer le poing de rage devant ce texte qui s'obstinait à demeurer aussi dénué de sens que de bon goût. Mettant sa fierté de côté au profit de son professionnalisme, elle se tourna vers le détective qui s'était assis à ses côtés sur la marche d'escalier, espérant qu'il serait en mesure de lui donner quelques clés de compréhensions pour cette nouvelle énigme.
« Avez-vous réussi à trouver un semblant de sens à ce charabia ? »
« Je crains malheureusement qu'il n'en aura pour nous que sur la scène du troisième crime de notre artiste… »
« Vous êtes en train de me dire que nous devrions tranquillement attendre que la solution nous apparaisse sous la forme d'un troisième cadavre au lieu de la trouver par nous-mêmes, et de sauver ainsi une vie ? »
Hakuba poussa un soupir tandis qu'il plongeait la main dans le long manteau noir dont il était revêtu.
« Je vous dit simplement que si nous voulons prévoir où et quand frapperas notre homme, ou notre femme, ce n'est pas ce texte sibyllin qui nous y aidera. Il n'y avait rien dans le message précédent pour nous indiquer les lieux du prochain crime, seulement une description métaphorique de ce que nous y avons découvert. Si je peux me permettre de faire une comparaison avec un criminel que je connais mieux que personne, notre meurtrier n'est pas le Kid. Il ne nous considère pas comme des adversaires à qui il donnerait les moyens de l'affronter d'égal à égal, il cherche plutôt à nous rabaisser au rang de spectateurs passifs contemplant son œuvre.»
Extirpant un paquet de cigarette de sa poche, le détective se tourna vers son interlocutrice, lui demandant silencieusement la permission d'avoir recours à son contenu, permission qui lui fût accordé sous la forme d'un hochement de tête.
« Je me demande si nous devons nous attrister ou nous réjouir de cet état de fait. »
Un sourire désabusé plissa les lèvres entre lesquelles le métis avait glissé une cigarette.
« Si jamais il s'avérait que notre adversaire nous avait donné tout les moyens de sauver sa prochaine victime, vous vous sentiriez personnellement responsable de sa mort, c'est cela ? »
La correspondance quasi parfaite entre les mots du détective et ses propres pensées poussa le commissaire à rendre son sourire à Hakuba.
« Si jamais nous devions ajouter une troisième victime à notre dossier, j'aurais une part de responsabilité dans sa mort au même titre que son meurtrier de toute façon. Un policier digne de ce nom doit pouvoir empêcher un criminel de nuire, quand bien même ce dernier serait assez intelligent pour ne pas apporter consciemment son aide à ceux qui cherchent à l'envoyer à l'échafaud. »
« Certes mais le meilleur des policiers ne peut pas être un médium pour autant. Si notre criminel n'a laissé aucun indice nous permettant de remonter jusqu'à lui, nous n'avons pas à nous sentir coupable de ne pas avoir sauvé ses victimes. N'essayer pas de porter toutes la misère du monde sur vos épaules, commissaire. Cela ne vous aidera pas dans votre métier, bien au contraire. »
Sato serra le poing de rage, elle avait beau savoir que son interlocuteur avait parfaitement raison, elle détestait reconnaître son impuissance.
« Le crime parfait n'existe pas. Notre meurtrier est un être humain, il a forcément laissé des traces matériels derrière lui, c'est à nous de les trouver. Affirmer qu'il n'y a rien pour nous mener jusqu'à lui, c'est se trouver des excuses pour notre incompétence ou fuir l'ampleur de la tâche qui nous attend. »
Après avoir enflammé son bâtonnet de cyanure, le métis recracha un nuage de fumée dans un son qui ressemblait à celui d'un soupir de lassitude.
« Je suis parfaitement d'accord, mais permettez moi de compléter votre point de vue. Se sentir responsable d'événements qu'il n'était pas en notre pouvoir d'empêcher, c'est nous donner des compétences plus étendues que celles que nous possédons réellement. Nous nous devons d'éviter la vanité comme la fausse humilité. En d'autres termes, étudier les indices qui sont à notre portée au lieu de chercher en vain ceux que nous n'avons pas, en nous imaginant que ce sont ceux là et pas les autres qui nous guideront jusqu'à notre but. Qui plus est, l'absence d'indices constitue précisément un indice. »
« Cela démontre que notre adversaire connaît très bien les méthodes de la police et, en conséquence, qu'il sait parfaitement quels indices nous allons essayer de récolter sur les lieux de ses crimes et qu'il prendra donc un malin plaisir à effacer consciencieusement derrière lui. De ce point de vue, il pourrait s'agir d'un policier, d'un médecin légiste…ou d'un détective. … »
Un sourire aussi complice que narquois plissa les lèvres du détective tandis qu'il y portait de nouveau sa cigarette.
« …ou tout simplement quelqu'un qui connaît très bien le monde des détectives et des policiers, comme c'est le cas de maître Tsubaraya. »
Le romancier qui s'appuyait contre la porte de l'appartement sentit une goutte de sueur couler le long de son dos devant l'insinuation d'Hakuba comme le regard en coin par lequel il l'avait illustré.
Préférant mettre fin à la tension qui s'était établi entre le détective et son infortuné assistant, le commissaire préféra changer de sujet.
« Ainsi vous partagez avec une bonne partie de mes collègues la déplorable habitude de fumer ? »
« Sherlock Holmes a résolu l'affaire de l'homme à la lèvre tordue après une nuit entière à fumer du tabac, je n'ai rien à perdre à avoir recours au même stimulant pour mes facultés intellectuelles. Et dans la mesure où j'ai rarement besoin de les stimuler pour venir à bout d'une affaire et que le Kid a tiré sa révérence, les probabilités qu'un cancer mettre fin à ma carrière sont plutôt minces, n'ayez donc aucune inquiétude vis-à-vis de mon état de santé, commissaire. »
Contemplant silencieusement le métis, Sato laissa son regard s'attarder sur la main qu'il portait à ses lèvres à intervalle régulier, et plus particulièrement sur l'anneau d'or qui était glissé à l'un des deux doigts refermés autour de la tige cancérigène.
« Vous savez, je n'avais envisagé qu'une autre femme que moi puisse vous passer la corde au cou, même si ce serait pour des raisons très différentes des miennes si j'étais amené à le faire. »
« A ce propos, où est votre époux ? »
La manière dont son interlocuteur tentait de s'éloigner du sujet qu'elle essayait d'aborder ne manqua pas d'intriguer le commissaire.
« En train d'interroger les voisins et ceux qui était présent à l'université cette nuit, au cas où l'un d'eux aurait aperçu notre criminel à l'œuvre. Et votre épouse ? Comment se fait-il qu'elle ne soit pas à nos côtés ? »
« Qu'est ce qui vous fait dire que mon épouse partage la même profession ou tout du moins les mêmes intérêts que moi ? »
« C'est déjà tellement difficile de vous imaginer marié. Vous ne semblez ressentir de passion que pour les criminels que vous poursuivez, et ce genre de relations se termine rarement par un mariage.»
« Les rumeurs qui n'ont cessé de courir sur une relation homosexuelle entre moi et le Kid sont largement exagérées. »
Sato renvoya son sourire moqueur au détective.
« Ce n'est pas spécialement ça que j'avais en tête. Je pensais juste que vous feriez tout votre possible pour ne pas voir votre liberté de mouvement entravée par des obligations extérieures à vos enquêtes. On ne peut pas se consacrer pleinement à une affaire comme nous le faisons vous et moi sans négliger son conjoint. La seule solution que j'ai trouvé à ce dilemme est d'effacer toute distinction entre le domicile conjugal et les lieux de mes enquêtes, je pensais que vous en auriez fait de même, en épousant une de vos collègues.»
Le sourire du métis sembla soudain exprimer plus de mélancolie que d'amusement.
« Je n'ai rencontré qu'une seule collègue dont j'aurais pu faire ma partenaire, dans tout les sens du terme, et j'ai contribué à son arrestation pour meurtre. »
« À moins qu'elle n'ait été condamnée à mort ou à la prison à perpétuité, vous auriez très bien pu l'épouser, mais peut-être que se marier avec une criminelle est une entorse à votre éthique ? »
« Qui vous dit que je n'ai pas précisément épousé une criminelle ? Quant à la collègue dont je vous parlait, même si nous avons gardé contact lorsqu'elle était encore en prison, nos rapports n'ont jamais dépassé la simple amitié, et j'étais déjà marié lors de sa libération. »
Croisant les mains sur ses genoux, la policière contempla le détective sans chercher à dissimuler la curiosité éveillée par ses réponses énigmatiques.
« Epouser une criminelle… J'aurais du y penser toute seule. Finalement je ne m'étais pas totalement trompé, vous ne pouviez vous marier qu'avec une personne qui vous intéresserait d'un point de vue professionnelle et pas seulement personnel. »
« Il me semble justement que cette petite conversation est dénué de tout intérêt professionnel. En tout cas, je ne vois pas quel rapport pourrait exister entre notre enquête et ma vie privée. »
« C'est très simple, en étudiant la vie privé de mon principal suspect, je pourrais peut-être y trouver un lien entre lui et les victimes de notre tueur, un lien suffisant pour constituer un mobile crédible. Après tout, si votre épouse est réellement une criminelle, qui me dit qu'elle n'a pas usé de ses charmes pour faire du détective qui aurait du la démasquer son complice dans une série de crimes ? »
Même si les paroles de Sato n'étaient pas totalement ironiques, elles ne reflétaient pas non plus toute la vérité sur ses motivations. Elle avait beau continuer de suspecter son principal partenaire dans cette enquête, elle désirait également le voir comme un être humain avec qui elle pourrait sympathiser, se le représenter autrement que comme une arrogante machine à raisonner ou un tueur implacable dissimulant la noirceur de son âme derrière un sourire prétentieux. Ce qui ne l'empêcha pas de remarquer la manière dont son interlocuteur avait tressailli légèrement devant la possibilité qu'elle avait évoquée. Avait-elle rouvert une blessure sans le savoir ou avait-elle réellement énoncé une partie de la sombre vérité derrière cette série de meurtres ?
« Remarque pertinente de votre part, commissaire, mais qui se heurte à un léger écueil. Je suis veuf. Evidemment, si j'étais le meurtrier, il est parfaitement possible que le décès de mon épouse constitue le mobile de mes crimes, ce triste fait ne disculpe donc que ma tendre moitié. »
Ecarquillant légèrement les yeux, la policière résista à la tentation de détourner son regard de celui du détective d'un air gêné, tout en s'efforçant d'exprimer une compassion sincère.
« Toutes mes condoléances, et navré d'avoir rouvert cette blessure… »
« Je pourrais vous excuser en vous répondant que vous ne pouviez pas savoir, mais cela me paraît déplacé. Pour la simple et bonne raison que si vous aviez réellement pris la peine d'enquêter sur le passé de votre principal suspect, comme vous auriez déjà du le faire d'ailleurs, vous n'auriez pas pu passer à côté de ce fait. »
Il n'y avait pas de rancœur dans les paroles du métis, seulement de l'amusement. Soit le décès de son épouse s'était écoulé depuis suffisamment longtemps pour que la douleur qui y était associé se soit en partie dissipée, soit il dissimulait parfaitement ses émotions à ses interlocuteurs. Bien sur, il était aussi possible que la mort de sa femme ne l'ait affecté en aucune façon. Une possibilité qui poussa la policière à revenir à la charge.
« Eh bien autant corriger mon erreur en procédant à un interrogatoire immédiatement. Si vous commenciez par me parler plus en détail de votre mariage. Etait-ce un mariage d'amour ou un mariage arrangé ? »
Même si elle essayait de dissimuler sa curiosité derrière une apparence de professionnalisme, les paroles de Sato ressemblaient plus à une discussion entre amis de longue date qu'à un interrogatoire de police.
« Un mariage de raison. Enfin, pour éviter d'être mal interprété, je devrais plutôt parler de mariage raisonnable. Nos rapports étaient plus proches de l'amitié que de l'amour, et personnellement je considère que c'est la base la plus apte à rendre une union durable. »
« C'est parfois difficile de faire une distinction entre les deux, vous savez. Takagi n'est pas seulement mon mari, c'est également un partenaire digne de confiance et un ami à qui je peux me confier. Mais je comprends parfaitement où vous voulez en venir. »
Pourquoi évoquait-elle son propre mariage ? Une manière de gagner la sympathie de son suspect pour atténuer sa méfiance et mieux le prendre au piège ? Ou bien est ce que malgré ses efforts, elle ne pouvait pas considérer comme un suspect mais comme un ami ? Les deux possibilités était aussi déplaisantes l'une que l'autre aux yeux de l'inspectrice.
« Et si ce n'est pas trop indiscret, avez-vous eu des enfants, monsieur Hakuba ? Pardonnez ma curiosité mais j'aime donner un peu de profondeur aux détectives que je mets en scène dans les romans et montrer qu'ils ont une vie en dehors de leurs enquêtes. »
Se tournant vers le romancier qui s'était timidement introduit dans la conversation, le métis le fixa d'un air impénétrable avant de lui adresser un sourire énigmatique.
« Disons que je partage exactement la même chance que vous. »
« Vous avez donc une fille ? »
Le détective acquiesça en portant une dernière fois à ses lèvres la cigarette qui achevait de se consumer.
« A en juger par la manière dont vous avez gagné la sympathie de Ran, j'imagine que vous devez très bien vous entendre avec votre propre enfant. »
Mitsuhiko se sentait rassuré de pouvoir parler d'égal à égal avec Hakuba, autour de quelque chose qu'ils avaient en commun, sans se retrouver dans la position du suspect répondant aux questions du détectives ou celle, guère plus confortable, du faire-valoir ébahi par le génie de celui qu'il accompagnait. Mais le sourire du métis ne ressemblait guère à celui d'un père épanoui heureux de parler avec quelqu'un capable de comprendre son bonheur.
« C'est loin d'être le cas, maître. Pour tout vous dire, elle a quitté notre domicile il y a tout juste deux semaines, sans me prévenir et sans me laisser un mot d'explication. Sans mes compétences en tant que détective, je n'aurais sans doute jamais su que c'était pour se rendre au Japon. Mais elle a hérité du caractère capricieux comme de la fierté de sa mère, alors je ne devrais pas m'en étonner. »
« Je vois, c'est donc la raison de votre présence dans notre pays en ce moment même ? »
Hakuba se retourna vers la policière pour répondre à sa question.
« En partie seulement, il n'y avait aucune affaire particulièrement intéressante à résoudre en Europe, je me suis donc dit que je n'avait rien à perdre à me rendre au Japon pour y traquer un meilleur gibier. Et puis j'ai laissé tant de souvenirs dans ce pays, ce n'est pas désagréable de les sortir de la poussière de temps en temps. »
L'expression légèrement nostalgique du métis, qui ne ressemblait guère à celle du père d'une fille qui venait de fuguer, attisa la curiosité de ses deux interlocuteurs.
« Si elle a pu se rendre au Japon par ses propres moyens, et si je prends en compte votre âge, j'en déduit que votre fille doit avoir entre seize et dix-huit ans. »
« Dix sept ans pour être précis. »
« C'est déjà assez difficile de vous imaginer marié, mais d'imaginer que vous vous êtes marié avant d'avoir eu vingt ans… »
Voyant que le détective gardait le silence face à la multitude de questions contenu dans ses derniers mots, le commissaire décida de relancer la conversation.
« Et avez-vous une idée des raisons qui ont amenés votre fille à se rendre dans ce pays du jour au lendemain ? »
« Sans doute les mêmes que les miennes, pour y retrouver des souvenirs. Des souvenirs de la vie de sa mère… »
Glissant une seconde cigarette entre ses lèvres, le métis s'apprêta à l'allumer avant de s'interrompre en plein milieu de son geste en écarquillant légèrement les yeux et la bouche, faisant ainsi chuter sur ses genoux le bâtonnet de papier qu'il s'apprêtait à enflammer.
Le manteau de brouillard qui avait recouvert la capitale demeurait si dense que chacun de ses habitants demeurait enveloppé par un océan de blancheur, le forçant à avancer prudemment de peur que son pied ne percute un obstacle dissimulé par la brume. Au sein d'un climat de la sorte, les objets les plus banals prenait des allures inquiétantes, et l'ennui suscité par la routine quotidienne se muait en une angoisse diffuse, l'angoisse de faire face à un fantôme de son passé qui aurait surgi sans crier gare au milieu du néant qui avait effacé les contours de la ville. C'était un spectre de ce genre qui venait d'apparaître devant le détective, quelques marches en dessous de celle sur laquelle il était assis.
Hakuba demeura pétrifié devant les yeux écarlates de la créature qui était revenu le hanter, des yeux dans lesquels se reflétait un mélange de mélancolie et de mépris. Pendant quelques instants, le métis fût dévoré par la tentation de se lever pour aller poser ses mains sur ce visage encadré par de longs cheveux aussi noirs que des ailes de corbeaux, ce visage aussi pâle que celui d'une poupée de porcelaine et dont la délicatesse des traits avait été à l'origine du titre de reine qui y avait été associé il y a vingt ans de cela.
Mais l'hallucination commença à se dissiper au fur et à mesure qu'elle se rapprochait silencieusement de lui, si bien qu'un nom s'échappa des lèvres tremblotantes du détective. Un nom qui avait été prononcé comme une formule magique destiné à redonner vie à l'illusion agonisante, même si le ton suppliant de cette incantation dérisoire aurait pu donner l'impression que le métis réclamait au spectre l'absolution pour un crime dont il aurait été coupable dans un lointain passé.
« Koiz…Non, Irène… »
Interloqué par le comportement du détective, Sato et Mitsuhiko se tournèrent vers ce qui avait suscité son désarroi avant de tressaillir à leur tour. L'apparition s'adaptait visiblement à ceux qui la contemplait puisqu'elle était apparu au romancier comme au commissaire sous un visage qui leur était tout deux familier, celui d'une fillette sarcastique qu'il n'avait plus revu depuis bientôt vingt longues années et qui n'avait pourtant pas pris une ride.
« Ai…bara ? »
Fermant les yeux, la petite métisse adressa un dernier sourire aussi énigmatique que moqueur à ceux qui l'avaient appelé par son nom.
Le vertige qui avait submergé le détective comme ses deux interlocuteurs ne s'était toujours pas dissipé lorsque l'apparition qui en avait été à l'origine se décida à disparaître pour de bon, laissant la place à une personne de chair et de sang et qui avait une existence en dehors du monde doux amer des souvenirs.
Ce n'était pas une jeune fille de dix sept ans qui fixait le détective d'un air aussi effrayé qu'intrigué même si elle était revêtu d'un uniforme scolaire, et ce n'était pas non plus une fillette de huit ans qui faisait face au commissaire et au romancier, c'était une adolescente qui devait avoir entre dix et douze ans. Mais même s'ils étaient de nouveau aptes à faire la distinction entre la réalité et leurs hallucinations, Hakuba, Sato et Mitsuhiko ressentirent malgré tout une similitude troublante entre l'inconnu et la personne avec qui ils l'avaient confondu.
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Posant une main sur le chêne qui recouvrait de son ombre une partie des tombes du cimetière, la jeune femme s'en servit comme point d'appui pour conserver son équilibre. Mais malgré le trouble qui la rongeait au point de la faire chanceler comme si elle avait été ivre, l'adolescente continuait d'arborer le visage froid et impassible de quelqu'un qui a fait face à la mort depuis suffisamment longtemps pour ne pas contempler d'un air craintif et attristé les mornes sanctuaires qui lui étaient dédié.
S'éloignant de l'arbre, elle se rapprocha d'un pas décidé de la tombe qui était à l'origine de sa venue dans ce lieu. Tout en marchant, la jeune femme promena un regard vaguement ennuyé sur la suite de stèles alignées le long du chemin menant au monument funèbre sous lequel était enfoui une partie de son passé comme de ses émotions. Elle n'était pas la seule à être venu rendre ses hommages à un disparu puisqu'elle croisa deux femmes d'âge mûr en cours de route. Malgré la mélancolie qui se reflétait dans les yeux de la première, son visage encadré par de long cheveux noirs semblait plus proche de celui candide d'une gamine que de celui, mature, d'une adulte. Quant à la seconde, celle dont les cheveux blonds étaient coupés court, malgré son tailleur hors de prix et la dignité qu'elle s'efforçait de donner à son expression, elle ressemblait plutôt à une gamine au beau milieu de l'enterrement d'un parent éloigné et faisant de son mieux pour retenir un bâillement d'ennui.
Leurs regards mutuellement condescendants ne se croisèrent que l'espace d'un instant. Une riche héritière n'allait certainement pas s'intéresser bien longtemps à une lycéenne alors que sa meilleure amie était à ses côtés, agenouillée devant la tombe de son premier amour. Quant à la lycéenne anonyme, la seule personne qui aurait pu attirer son attention ici était celle dont le nom était inscrit sur la plaque de marbre qui était à présent juste devant elle.
Promenant ses doigts sur les courbes élégantes qui étaient gravé sur la pierre, la jeune fille ressentit une émotion identique à celle d'un archéologue caressant avec respect un mur couvert d'hiéroglyphes. Une sensation aussi irréelle que celle qui aurait envahi un certain détective métis s'il avait tourné les pages d'un recueil d'enquêtes de Sherlock Holmes qui lui aurait été dédicacé par Conan Doyle en personne. Une excitation identique à celle qui avait fait battre le cœur du Kid lorsqu'il avait contemplé un certain joyau éclairé par la pâle lumière de la lune et qu'il avait su que sa quête touchait à sa fin.
Akako Koizumi. Pour combien de personnes ce nom aurait-il eu une signification si elles l'avaient lu sur cette tombe ? Elle la savait très bien. Quatre personnes en tout et pour tout, elle-même comprise. Et un jour ou l'autre, ce nombre se réduirait à une seule personne. Elle le savait mieux que quiconque et pourtant elle refuserait de l'admettre, même lorsque ce jour maudit surviendrait. Comme c'était pathétique, la reine du lycée Ekoda réduite à un nom anonyme parmi une infinité d'autre. Celle qui rêvait de voir tous les hommes du monde à ses pieds, elle finirait son existence sous la forme des souvenirs d'une femme, une femme qui se souviendrait d'elle uniquement parce qu'elle était la chair de sa chair. Vraiment, que pouvait-il y avoir de plus pitoyable?
Bien sûr, les choses auraient pu se dérouler autrement, si on lui en avait laissé le temps, elle aurait pu laisser sur le monde une marque plus profonde, infiniment plus profonde qu'une tombe, mais elle avait été arraché à la vie beaucoup trop tôt pour cela, par la faute d'un magicien de pacotille…
« Est-ce que tu regrette ou non d'avoir sacrifié ta vie pour ce voleur qui t'as dérobé ton cœur et ne te l'as jamais rendu? Je ne cesserais sans doute jamais de me le demander… »
Même s'il n'y avait plus la moindre trace d'illusions dans le regard de la jeune femme, un regard bien trop mature et désabusé pour être celui d'une adolescente, le sourire qui plissa ses lèvres avait quelque chose d'étrangement enfantin. Il y avait des fleurs sur cette tombe, des fleurs qu'elle n'y avait pas déposées, il y avait encore des gens qui offraient ce genre de présents à l'ancienne reine du lycée, même si les raisons qui les poussaient à le faire avaient changés.
Un bouquet de myosotis ? Le sourire de l'adolescente prit un pli moqueur tandis qu'elle saisit l'une des fleurs bleues entre son pouce et son index. Elle n'avait pas besoin de réfléchir bien longtemps pour savoir qui avait déposé ce bouquet là et quel signification il y avait attaché. Une signification limpide pour quiconque connaissait le nom anglais de ces fleurs.
« Forget me not… »
Les lèvres franchies par ces mots étaient plissées en un sourire amusé. Est-ce que ce détective d'opérette essayait de jouer les romantiques ? Ou bien est ce que c'était sa façon de signaler à sa meilleure ennemie qu'il serait toujours sur ses traces ? Les deux explications n'étaient d'ailleurs pas incompatibles. De toutes façons, il y avait peu de chance pour qu'elle prenne le message de cet imbécile d'Hakuba au sérieux, il l'avait suivi jusque dans ce pays, et au lieu d'avoir le courage de lui parler face à face, il s'était contenté de fleurir cette tombe.
Mais connaissant cet idiot prétentieux, il réfuterait ce genre d'accusations avec un sourire sarcastique et en profiterait pour remuer le couteau dans la plaie. Par exemple en lui murmurant qu'il avait simplement voulu lui faire plaisir en reprenant les méthodes d'un certain voleur qu'elle n'avait jamais réussi à soumettre : envoyer des messages énigmatiques à ses adversaires avant de s'y confronter, des messages associés à des fleurs, même si ce n'était pas des roses rouges… D'ailleurs était-ce un hasard s'il s'était servi de fleur bleue pour ce message ? Après tout le Kid avait choisi d'épouser une enfant bleue, Aoko.
Oui, ce serait tout à fait son genre, plagier le Kid mais en apportant sa propre touche personnel à ce pastiche, pour ne pas qu'on le prenne pour une véritable œuvre de l'artiste qu'il avait copié. Verser un peu de sel sur ses plaies en lui rappelant ses échecs sans lui laisser la moindre chance de s'imaginer que c'était Arsène Lupin et non pas Sherlock Holmes qui se sentait attiré par Irène Adler.
Irène…Vraiment, quel prénom ridicule il lui avait donné…
Aux côtés du bouquet de fleurs bleues se trouvait un bouquet de rose rouge, qui l'avait déposé là et pour quel raison ? Un cadeau d'Hakuba cette fois encore ? Ou bien est ce que le Kid fleurissait la tombe de celle qui avait donné sa vie pour lui ?
La réponse apparût sous la forme de deux autres fleurs. Une jacinthe pourpre et un œillet dont quelqu'un avaient entremêlés les tiges, formant ainsi un message coloré dont le sens n'était accessible que pour une personne connaissant le langage des fleurs. Un art antique crée par les anciens persans qui avaient associé des significations aux formes colorées et aux douces senteurs de certaines plantes, une manière poétique de donner de la profondeur à une simple beauté superficielle et d'en faire l'écrin de sentiments.
La jacinthe pourpre était censé représenter le chagrin, l'œillet la honte, il n'y avait qu'une seule personne chez qui Akako Koizumi pouvait susciter ces deux sentiments, un voleur qui ne s'exprimait que par énigme et un petit magicien d'opérette qui adorait plus que tout réenchanter ce monde qui avait oublié l'existence de la magie.
« Mais celle qui repose ici, ce n'est pas ce genre de fleur qu'elle voudrait te voir déposer sur sa tombe, Kaito… »
Quand à ce bouquet de roses rouges… Il n'y avait que trois personnes en dehors d'elle qui auraient fleuri cette tombe, et puisque Hakuba avait déposé ces myosotis et Kaito ces deux fleur entremêlés…
Cette petite idiote d'Aoko, pourquoi avait-elle choisi des roses rouges ? Parce que le jour de la mort de sa mère, un certain petit magicien lui avait rendu le sourire en faisant apparaître une rose rouge dans sa main pour la lui offrir ?
S'emparant d'une des fleurs du second bouquet, la lycéenne la porta à ses narines pour en respirer le parfum avec une expression nostalgique.
La jeune femme agenouillée devant l'autre tombe finit par se relever en soupirant avant d'adresser un dernière sourire mélancolique au disparu à qui elle était venu rendre hommage. Perdue dans ses propres souvenirs, elle n'avait pas remarqué jusque là l'adolescente qui se trouvait à quelques mètres d'elle. Une adolescente qui était venu seule dans ce cimetière, de sa propre volonté, sans personne pour l'y obliger, c'était donc de la perte d'un être proche qu'elle souffrait. Etait-elle séparée d'un de ses deux parents ou de l'homme qu'elle aimait ? Deux situations que celle qui était venu ici accompagné de sa meilleure amie connaissait très bien. Au point qu'elle ressentit le besoin d'aider cette inconnue, ne serait-ce qu'en lui murmurant quelques mots de réconfort.
Mais elle s'interrompît avant même d'avoir fait un pas lorsqu'elle aperçût le liquide rouge qui suintait entre les doigts de la jeune fille pour aller s'écouler le long de son bras, formant une ligne écarlate sur la chair aussi pâle que de la neige. C'était une ligne identique qu'une larme était en train de tracer le long de la joue de la lycéenne, totalement identique puisque le liquide qui s'écoulait de ses yeux était aussi rouge que les pétales de la fleur qu'elle serrait de toutes ses forces entre son poing. Une bague était passée à l'un des doigts refermés autour de la rose, une bague orné d'une pierre précieuse qui s'était mise à scintiller d'une manière inquiétante, comme si le liquide qui la recouvrait venait de sortir de son sommeil une entité assoiffée de sang qui avait été emprisonnée à l'intérieur du joyau. D'autres lignes écarlates commencèrent à apparaître le long du marbre des statues ornant certains des monuments funèbres, des lignes qui partaient toutes des yeux de pierres que des larmes de sang avaient rougis.
La jeune femme commença à chanceler devant le spectacle morbide dont l'adolescente était le centre. Pour la distraire de son chagrin et pour s'amuser un peu de sa peur des fantômes, sa meilleure amie lui avait souvent raconté toutes les histoires morbides qui tournaient autour de l'une des tombes situées près de celle qu'elles venaient fleurir régulièrement.
Certains avaient murmuré que cette tombe était celle d'une sorcière, d'autres que celle qui avait été enterrée ici était sortie de son propre tombeau il y a presque vingt ans pour aller se venger de ses meurtriers en les assassinant à son tour, d'autres enfin prétendait que la personne qui reposait ici avait été tellement égoïste et vaniteuse de son vivant que c'était son propre fantôme qui revenait fleurir sa tombe vu que personne d'autre sur terre ne l'aurait fait. A présent, celle qui avait écouté ses histoires en frissonnant ne cherchait plus à les mettre en doute, et celle qui les avait raconté n'avait plus aucune envie d'en rire.
Mais ce qui terrifiait plus que tout les deux femmes qui assistaient à ce spectacle, c'était avant tout l'expression du visage de son actrice, ce n'était pas du chagrin ou des regrets qu'il exprimait, non, uniquement de la haine.
Lorsqu'elle sortit enfin de son état catatonique, la lycéenne arracha d'un geste brutale la totalité des fleurs qui ornaient la tombe, éparpillant aux quatre vents les pétales rouges bleus et pourpres qui avaient apporté un peu de couleur à la grisaille du monument funèbre.
Après s'être essuyé les doigts avec un mouchoir, elle contempla longuement sa main dont la blancheur immaculée n'était pas souillé par les cicatrices qu'auraient du y laisser les épines qui l'avaient transpercé. Tournant légèrement son poignet, l'adolescente plongea son regard mélancolique dans la pierre précieuse qui n'avait pas cessé de scintiller, bien au contraire. Cette ombre minuscule qu'elle avait l'impression de voir à l'intérieur de ce joyau, de quoi pouvait-il bien s'agir ? La pupille d'un œil qui la contemplait d'un regard moqueur ? Peut-être, si c'était le cas, il s'agissait de l'œil unique d'une créature bien plus terrifiante que Lucifer, elle était bien placée pour le savoir. Ou bien s'agissait-il d'un cœur en train de palpiter ? Sans doute, un coeur qui aurait battu à l'unisson du sien. Mais en y regardant de plus près, cela ressemblait plutôt à une minuscule silhouette en train de frapper de toutes ses forces sur les parois de sa prison écarlate. L'âme de la personne dont le nom était gravée sur cette tombe dont elle avait retiré les fleurs ?
Détournant les yeux de sa bague, la jeune fille regarda autour d'elle, ce qui lui permit de constater que les deux autres personnes présentes dans le cimetière tout à l'heure s'étaient éclipsées. Pour autant, elle ne s'y retrouvait pas seule non plus puisque quelqu'un d'autre les avait remplacé en se plaçant devant la même tombe qu'elles. L'inconnue s'imagina qu'il s'agissait d'un détective d'origine britannique qu'elle ne connaissait que trop bien, mais l'instant suivant, elle pu constater qu'elle s'était trompé, il s'agissait d'une autre personne, même si sa chevelure était d'une couleur identique à celle du métis. Une fille de son âge, ou qui ne devait guère être plus âgée qu'elle, revêtue non pas d'un uniforme scolaire mais d'un luxueux tailleur écarlate à peine dissimulé par le long manteau noir dont elle était revêtu.
Les deux adolescentes se contemplèrent mutuellement d'un air intrigué, chacune d'elles se demandant ce qu'elle trouvait de si fascinant chez l'autre. Si on leur avait demandé d'expliquer ce qu'elles ressentaient avec des mots, chacune d'elles aurait sans doute répondu qu'elle avait l'impression de faire face à son propre reflet dans un miroir, un double qu'elle trouvait étrangement familier malgré toutes les différences qui existait entre lui et la personne qu'il était censé refléter.
« On vient présenter ses respects à un être cher ? »
Ecarquillant légèrement les yeux face à la question de la lycéenne aux longs cheveux noirs, la jeune fille s'empara d'une des boucles écarlates qui encadraient son visage et la fit tournoyer entre ses doigts avec un sourire énigmatique.
« C'était une personne très proche, je la connaissait aussi bien que je me connaît moi-même, mais je ne sait pas si je peux dire que je tenait à elle pour autant… »
Les paroles sibyllines de son interlocutrice arrachèrent un sourire amusé à la lycéenne tandis qu'elle se rapprocha de la tombe devant laquelle était posté celle qui lui tenait compagnie pour déchiffrer le nom qui y était inscrit. Il n'y avait qu'un seul nom de famille sur cette tombe, Kudo, mais deux prénoms y étaient inscrits, Shinichi et Shiho.
Shinichi Kudo, pourquoi ce nom lui disait-il quelque chose ? Ah oui, elle avait entendu Hakuba et Kaito en parler il y a plusieurs années de cela, mais n'ayant guère prêté attention à cette discussion, elle était bien incapable de se souvenir avec précision de son contenu.
« Si cette personne ne valait pas la peine que vous vous déplaciez pour lui rendre visite, alors pourquoi être venu ici ? »
« Oh, je ne sais pas. Peut-être parce que j'ai toujours trouvé que les cimetières étaient un cadre propice à la réflexion. »
Ce fût au tour de la lycéenne d'hausser les sourcils face aux mots murmurés par son interlocutrice.
« Un cadre propice à la réflexion ? »
« Ca m'a toujours beaucoup amusé d'imaginer ce que je ressentirais si je pouvais contempler ma propre tombe, pas vous ? »
Si n'importe quel autre personne avait prononcé ces paroles, la lycéenne lui aurait agrippé le collet d'un geste rageur pour les lui faire ravaler, mais face à cette inconnue, sa seule réaction fût de lui adresser un sourire aussi complice qu'amusé avant de s'éloigner du cimetière.
Après s'être recueilli quelques instants devant la sépulture du détective et de son épouse, la jeune femme aux cheveux écarlate ressentit une curiosité inexplicable qui la poussa à jeter un coup d'œil à la tombe dont cette lycéenne taciturne avait arraché toutes les fleurs il y a un instant. En y regardant de plus près, elle n'avait pas retiré toutes les fleurs, elle en avait laissé au moins une. Pour être plus précis, une rose dont elle avait arraché toutes les feuilles, laissant les épines intactes. L'inconnue eut un sourire légèrement intrigué. Connaissant elle aussi l'art poétique persan, elle avait compris la signification du message que la lycéenne avait laissé à ceux qui avaient fleuri cette tombe.
« Vous avez tout à craindre. »