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Treize ans
Je sens les rayons du soleil sur mes paupières, signe qui veut dire que je dois me lever. La première chose que je vois, ou plutôt que je crois voir, c'est ton visage tout près du mien, comme avant. Mais non, c'est vrai... Tu n'es plus là, maintenant. Je me souviens de quel jour on est... bien sûr... c'est aujourd'hui... Je tourne la tête vers la fenêtre, il fait beau, comme à chaque année. Je ne me souviens pas qu'il n'ait jamais plu à pareille date les années d'avant, depuis treize ans. Je décide de me lever, il le faut bien de toute façon, j'ai quelques courses à faire. Tu dois en avoir l'habitude, maintenant... je fais la même chose à tous les ans... J'irai t'acheter des fleurs, tout à l'heure. Des orchidées, tes préférées... Je soupire et sens mon cœur se serrer : ça fait toujours mal, même après treize ans. Treize longues années... Enfin, bref, je repousse la couverture, mets un pied puis l'autre hors du lit et me lève. Je marche vers la commode, aujourd'hui je vais peut-être faire différent, j'espère que ça te plaira. Je prends donc un chemisier noir et un jean bleu sombre. En fait, non, je ne peux toujours pas me défaire des vêtements sombres pour cette date... Je suis peut-être trop ancré sur les principes. Toi, tu en penses quoi ? Ah... c'est vrai... tu ne peux plus me répondre... Pourtant, je sens comme... une présence... je sais que tu es là. Si seulement je pouvais te voir... Je marche vers la salle de bain puis jusqu'à la douche, tourne les robinets, ajuste l'eau et enlève mon pyjama pour me glisser sous le jet d'eau tiède.
Je reste un moment sans bouger, jusqu'à ce que j'entende la porte claquer. La porte claquer ! Je ne l'avais pas fermée ? Attends... non... quelqu'un est entré ! J'entrouvre le rideau du cabinet de douche et fait passer ma tête par l'ouverture.
- Y a quelqu'un ?
Non, bien sûr ! Qui ç'aurait put être, de toute façon... À part toi, mais ça, c'était il y a treize ans... J'ai encore dû halluciner ! Ça m'arrive souvent ces temps-ci, je ne comprends pas pourquoi. Je n'ai pas osé en parler aux autres, il me prendrait pour un fou ! Et pis tu me verrais aller raconter à Toshiya ou à Kaoru que je te parle toujours ? Non, hein ? Ça serait con ! Tu vois, ça me fait même rigoler un peu... Tu dois me trouver bête, en ce moment, tout seul, sous la douche un sourire aux lèvres... Enfin... J'ai tellement envie que tu sois là... Tu te souviens quand tu venais me rejoindre, certaine fois, sous la douche ? Je voudrais... Je voudrais revivre un moment pareil... c'est impossible, je le sais... personne ne te remplacera jamais, je sais que ça n'arrivera... comment pourrais-je te remplacer ? Quand tu es parti, tu es parti avec un bout de mon cœur et tu as omis de m'en laisser un peu du tien... Du coup, je n'ai plus le morceau qui me servait autrefois à t'aimer et qui aurait pu... peut-être... en aimé un autre si tu ne t'étais pas enfui avec. Mais je ne te blâme pas... comment le pourrais-je ? Ce n'était pas ta faute... Je voudrais encore te sentir contre moi, koishii. Encore, mais pour toujours, cette fois. Je me rends compte que... enfin, je n'ai pas à avoir honte à le dire... tu n'es pas là pour te foutre de ma gueule ! Je me rends que je me caresse en essayant de reproduire l'effet que tu avais sur moi... On en est encore loin, mais... attends, attends ! C'est quoi ça ? Je sens d'autres mains sur moi ! Qu'est-ce qui... je regarde... Rien... Curieux. J'abandonne donc cette idée, mais... je sens... tu es là, tu es derrière moi, ne ? Comme avant... Tu m'as donc entendu ?
Mais qu'est-ce que je raconte là ! Je délire encore ! Fou, c'est ça... je dois commencer à être fou... Je finis rapidement ma douche et m'habille. Il est dix heures et quarante-cinq minutes quand je sors de la salle de bain. Je n'ai pas faim, donc je ne mange pas. Je me sèche les cheveux. Comment est-ce que je les coiffe ? Détachés ? Oui, tu me préférais comme ça... Et je me trace une ligne d'eye liner autour de chacun de mes yeux, ça aussi tu aimais bien. Je suis maintenant prêt à sortir, mais le téléphone sonne... Je réponds.
- Moshi, moshi ?
- Salut, Die !
- C'est Toshiya.
- Salut, Tochi...
- Alors, tu vas pas trop mal aujourd'hui ?
Il sait qu'à chaque année, c'est la même chose pour moi, en fait, ils le savent tous, mais Toshiya est le seul à savoir vraiment pourquoi et il m'a jurer de jamais le dire à personne. Je sais que je peux lui faire confiance. La seule chose qu'il ne sait pas, que personne ne sait, c'est que je te parle, à tous les jours... Comme si tu étais à côté de moi, toujours...
- Ça va...
- Tu veux que je passe chez toi avant d'aller chez Manami ?
- Non, ça va... J'allais partir...
- Ok... Tu m'appelles si tu en sens le besoin, ne ?
- Hai...
- Tu sais, je sais pas pourquoi tu n'essaies pas de trouver quelqu'un d'autre...
- Tu me sors la même chose à tous les ans...
- Oui, mais il serait peut-être temps de passer à l'étape suivante, tu ne trouves pas ?
- Personne ne le remplacera, tu le sais...
- Ça fait quand même treize ans que t'es tout seul, Die... Franchement je sais pas comment tu fais !
- C'est comme ça, c'est tout...
- Soit... Fais pas de bêtise !
- Promis...
- Baibai !
- Bai, Tochi...
Je t'avais dit qu'il avait une copine ? En tout cas te le sais maintenant... Ils ont l'air bien ensemble, autant que Kaoru et sa femme, Yumi. Elle est enceinte, des jumeaux que Kao a dit... Je suis heureux pour lui.
Bon... Faut que je sorte, maintenant. Je mets mes chaussures, sort et verrouille la porte. Je passe chez le fleuriste et achète des orchidées... Elles sont chères, à ce moment de l'année, plus que le reste du temps, mais ce n'est pas grave, elles sont pour toi, parce que tu les aimes et pour ton bonheur, rien n'est trop chèrement payer. Je prends ensuite le chemin du cimetière...
J'ai le cœur qui se serre un peu plus à chaque pas que je fais, comme s'il allait finir tellement petit qu'il ne pourrait plus fournir assez de sang au reste de mon corps et que j'en mourrais... Ça ne serait peut-être pas si mal, mais je sais que tu ne veux pas me voir mourir, tu me l'as dit, juste avant que ça t'arrive. En ce moment, je suis en train de marcher entre les pierres tombales, comme à toutes les années, à cette date, pour ton anniversaire, celle de ta naissance, mais aussi celle de ta mort... C'est pas compliqué à retenir comme ça, ne ?
J'ai fait graver une colombe sur ta pierre tombale, pour te représenter, toi... Toi qui s'envole vers un monde, je l'espère, meilleur... Je n'avais peut-être que dix-huit ans, mais je savais qu'il fallait que je te rende hommage publiquement et c'est comme ça que je l'ai fait...
Je pose le bouquet sur l'herbe et tends ma main vers la pierre... je l'effleure... du bout de mes doigts, je la touche... pareillement à... à la première fois... à notre première fois... quand j'avais dix-sept ans et toi seize... Tu te rends compte, tu es parti sans même avoir atteint ta majorité ! Au début, je me sentais un peu coupable de les avoir mes dix-huit ans, alors que toi, non... J'ai même pensé à me suicider, mais je me suis souvenue des paroles que tu m'as murmurées, à l'hôpital, juste avant... juste... juste avant que tu ne meures... Tu avais passé tes mains autour de mon cou et tu m'avais tiré vers toi pour me le dire à l'oreille...
Dai-chan... Je sais que tu es triste, je sais que tu le seras encore plus dans quelques minutes... Et que pour cela, tu ne voudras plus de ta vie, mais sache, Daisuke, que moi, je ne veux pas que tu viennes avec moi... Tu as encore beaucoup de choses à vivre, tant d'espoir, de rêves à avoir... Ce n'est pas comme moi... Moi, je n'ai jamais eu cette chance... Sauf... avec... toi... et je... je t'en suis... re... reconnaissant... Dai-chan... Je t'... je... t'aime...
Et tu t'es éteint... Dans mes bras... La mort t'a cruellement arraché à moi... Je lui en ai longuement voulu, mais j'ai fini par m'apercevoir que c'était inutile. J'ai aussi longtemps cru que des rêves, il n'y en aurait plus, des espoirs non plus, que tu avais tords. Mais il y a eu La:Sadie's... Et Dir en grey... Et j'ai compris que je devais vivre pour toi, pour nous deux, pour notre amour. Il fallait que je vive pour deux, parce qu'avec ta maladie, tu n'avais pu que vivre pendant dix-sept trop courtes années.
Je me relève en te disant au revoir. Je reviendrai l'an prochain. Peut-être que je devrais revenir plus souvent, mais je ne veux pas que tu me saches triste à tous les jours. Je crois qu'un seul jour de deuil par année est suffisant... je ne tiens pas à être malheureux pour toujours, pour toi... Juste pour toi... Parce que toi, plus que n'importe qui au monde, méritais de vivre infiniment. Mais la vie, et la mort encore plus, est injuste... Mais bon, je me suis assez apitoyé, tu ne trouves pas ? Je sors du cimetière, mais je n'ai pas envie de rentrer tout de suite... Je vais passer à la librairie... Je vais voir s'ils n'ont pas encore cette série de manga que tu aimais tant... Je n'ai plus la tienne à la maison, tu te souviens ? Je les ai fait enterrer avec toi... Je croyais que ça t'aurait fait plaisir de les lire une dernière fois avant de partir...
J'entre donc dans le bâtiment climatisé. Il n'y a pas beaucoup de gens... c'est tant mieux, je n'avais pas envie d'un endroit bruyant. Je me dirige tout de suite en mettant les pieds à l'intérieur vers les rayons mangas... Il y en a tellement de nouveaux... Avec des histoires toutes semblables, plus rien d'original... Et là, je les vois... Ils sont là... Et tous les tomes y sont en plus. Un sourire se dessine sur mes lèvres. Je les prends tous les 8 et vais à la caisse les mettre de côté pour ne pas me les faire chiper pendant que je regarde s'il n'y avait pas quelque chose d'autre qui pourrait être intéressant à lire. Mais ne trouvant rien, je retourne vite payer et je sors. Qu'est-ce qu'on avait l'habitude de faire toi et moi ? Ha oui... Le parc de Harajuku... Tu sais, il n'a plus du tout l'air de ce qu'il était en 1993... Maintenant, il est bondé de fans... C'est même un attrait touristique pour les fans gaijins... Je ne suis même pas sûr que je ressortirais vivant du parc, si j'y allais... Mais bon, pourquoi pas ? Je n'ai qu'à me trouver des lunettes de soleil bien noires et elles ne remarqueront rien... ? Là, il y en a à vendre, pas très cher... j'en achète une paire. Me voilà pratiquement paré contre les fans hystériques. Qu'est-ce que je ferais pas pour toi ! pense-je, avec un sourire triste. Je passe plus inaperçu que je ne le croyais, quoique c'est vrai qu'à cette heure, le parc est loin d'être plein, vu que la plupart sont encore au lycée... Je passe donc quelques heures tranquilles à lire tes mangas. Midi est passé et je ne l'ai même pas remarqué. Il est treize heures quand je me dirige vers Shibyua, à pied... j'ai besoin de marcher... Je m'arrête dans un casse-croûte pour manger un peu, même si j'ai le cœur affreusement lourd, ça n'empêche pas mon estomac de crier famine. J'ai marché je ne sais trop combien de temps avant d'entrer dans le 109. C'est ici qu'on était venu la dernière fois qu'on est aller faire du shopping ensemble... quelque boutique n'ont pas changer d'emplacement, à part pour leur stock et ça fait bien, je trouve...
Je ne sais pas combien de temps j'ai errer sans but précis dans le centre commercial, mais bon, ce n'est pas très important... Je retourne à la maison... Je pense que finalement, ce n'était pas une si bonne idée de venir ici... à chaque pas, j'avais l'impression de te voir... je crois que... je... commençais à te voir partout... comme une mesquine paranoïa qui s'emparait de moi... Je ne supporte plus les gens attroupés autour de moi, qui me bouscule... Je veux... Je veux... Toi... Je secoue la tête et sort du complexe et me remets à marcher. Je dois retourner chez nous... Chez moi... Chez moi... Parce que tu n'es plus là... Suis-je trop attaché à toi ?
Sur le chemin du retour, je m'arrête boire un verre dans ce bar d'où je revenais quand on m'a appelé chez moi pour me dire que tu avais été hospitalisé d'urgence... Juste un verre... Je sais que c'est pas bien de noyer sa peine dans l'alcool, mais j'en peux plus, comprends-moi, koishii... c'est tellement dur, même après treize ans... Il y a toujours ce vide à côté de moi. Je me rappelle soudain en sirotant une deuxième bière... J'avais dit qu'un verre, ne ? Pardonne-moi, je t'ai menti... Je me rappelle que je n'ai jamais eu le temps de te faire sortir dans un bar quelconque. Tu étais encore trop jeune... Je réalise que j'aurais voulu que tu connaisses cette ambiance, comment c'est quand on vient accompagné, pas seulement pour tenter, d'oublier, comme je le fais en ce moment. J'ai bu cinq bouteilles de bière... Avant de perdre le contrôle, je décide qu'il fait que je rentre chez n... moi...
Je n'ai jamais pu changer d'appartement... J'avais l'impression que, si je le laissais, je te perdrais à tout jamais, parce que je ne sais où en moi, je savais que tu y gardais un œil bienveillant. Ça ne faisait pourtant que quelques semaines que tu habitais avec moi quand on a dû t'hospitaliser... Mais tu l'as tellement imprégné de ta présence... Parfois, j'ai l'impression, comme ce matin, que je vais me réveiller et que tu seras à mes côtés, paisiblement endormis, jusqu'à ce que tu ouvres un œil parce que tu te sens observé. Où alors quand je reviens d'une répèt' et que j'ai oublié d'éteindre le téléviseur... Je me surprends encore à penser que tu es là, à m'attendre... Même que parfois, je suis vraiment convaincu que je l'ai éteint avant de partir et que je le retrouve en marche sur MTV-Japan... le canal que tu écoutais toujours... Il m'arrive encore de penser que c'est ton fantôme qui reste constamment dans l'appartement pour continuer à vivre ton quotidien... Mais c'est bête, hein... ?
Je sors mes clés, je suis devant la porte de l'appartement. J'ai l'étrange sensation qu'on se colle à moi... que... des bras se glissent autour de ma taille et qu'une tête se pose sur mon épaule... Comme tu faisais, lorsqu'on rentrait tard...
- Koishii... Attends d'être à...
Mais je me souviens... Je me retourne... Et personne... Personne n'est là... Pourquoi viens-tu me hanter ? C'est peut-être à cause de l'alcool, mais je suis persuadé que tu es là... Je t'ai senti contre moi... J'entre dans l'appartement et... il y flotte ton odeur... mes yeux s'emplissent de larmes. Je referme la porte.
- Kenta... kokoro no... c'est toi ?
Non, c'est impossible, impossible... Tu es mort, boku no koishii ! Mort ! Ça ne peut pas être toi ! C'est l'alcool qui me fait halluciner ! Pourquoi tu fais ça, Kenta-kun ? Pourquoi j'ai l'impression que tu es toujours là ? Kenta... Arrête... Arrête ça... tu me fiches la trouille... Tu es mort, ça fait treize ans ! Pourquoi est-ce que je n'ai jamais pu passer à autre chose, comme Toshiya l'a dit ? Pourquoi est-ce que je m'accroche autant à... à... à un... fantôme... J'ai peur, tu me fais peur... Je paranoïde... Je ferais mieux d'aller dormir... Ça tourne à l'entour de moi... Je vais tomber ! He... non... pas cette fois... J'ai peine à me rendre dans ma chambre... Je tombe mollement sur mon matelas... avec la sensation d'écraser quelqu'un... Ça y est ! J'suis dingue !
Je sanglote comme un gamin, roulé en boule sur mon lit et j'essaie de m'endormir, malgré le chaos qui règne dans ma tête, parce que c'est dans ma tête que c'est tout ça, hein ? Dis-moi que c'est dans ma tête... que je suis fou... ça ne peut tout simplement pas être vrai... Dormir... c'est tout ce qu'il me faut... Je suis trop chamboulé par ma journée... je dois dormir... tout ça c'est... dans ma tête... ce n'est... pas... réel... non... dormir... vite... chasser cela de mon esprit... dormir...
J'ouvre un œil. Je souris en te voyant blottit contre moi, dormant à point fermé. Je te caresse une joue, tu te réveilles à ton tour. Avant même que tu n'aies dit un mot, je t'embrasse. Après un moment, ces mots que j'ai longtemps attendus sortent de ta bouche :
- Tu m'as manqué, Dai-chan...
Le téléphone sonnait sans toutefois qu'on y réponde chez Die. Il devait être sortit. Toshiya appela donc sur le portable du guitariste, mais n'obtint pas plus de réponse. Ça commençait à inquiété le bassiste : le roux répondait toujours aux appels et traînait son portable partout où il allait. Il décida donc d'aller voir chez lui, craignant qu'il ait commis l'irréparable. La porte de l'appartement n'avait pas été verrouillée, encore un manquement aux habitudes du guitariste. Quelque chose de pas normal se passait ici... Plusieurs meubles étaient déplacés, comme s'y on s'y était cogné en voulant se rendre... probablement dans la chambre à coucher. Comme il se l'était imaginé en voyant le désordre, Toshiya trouva Die, des traces de larmes sur ses joues, roulé en boule sur les couvertures, encore tout vêtu. Il avait même gardé ses chaussures !
- Hey ben ! pensa le cadet qui le déshabilla et le glissa sous les couvertures, telle une mère le ferait pour son enfant. Il rangea aussi un peu l'appartement pour retourna chez lui pour dormir.
Le lundi suivant, Die n'était pas présent à la répétition à laquelle il aurait du se présenté, mais à ce moment-là, il préférait être dans les bras de celui qu'il venait de retrouver après treize ans d'absence...
OWARI
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