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Lasciate ognie speranza, voi che'ntrate
Vous qui ici entrez, abandonnez tout espoir
L'Arcane sans Nom
Cette musique…
Une série de tintements clairs, mécaniques, cristallins. Un carillon de boîte à musique.
La musique est légère, l'air doux, presque mélancolique. Lente. Si lente…
J'ouvre les yeux. Cet air, je le connais, j'en suis sûr…
Noir. Tout est noir.
Je me sens épuisé physiquement. Je ne sais pas où je suis. Est-ce que ça importe vraiment?
La musique semble venir de partout. Douce, si délicate…
Je frémis. Cette musique, c'est…
"Oooh, tiens donc!"
La musique s'est interrompue dès que la voix s'est élevée. Une voix familière, elle aussi…
Je lève les yeux vers la source de cette voix. Une silhouette se dresse à présent devant moi, se découpant nettement dans la noirceur absolue de cet "endroit".
Il sourit. Un sourire carnassier, abject, le sourire d'un prédateur.
Et quoi, me dites pas qu'il est content de me voir?
Ses yeux sont légèrement plissés. Il est comme un félin, qui toise sa proie avant d'attaquer.
Ce regard m'est aussi familier. Et je déteste ça.
Il ricane, et penche la tête de côté d'un air provocateur sans cesser de me toiser.
"Je sais ce que tu es en train de penser! On se connaît, n'est-ce pas?"
Je ne réponds pas. Parce qu'il a raison, le bouffon.
Je le connais, j'en suis sûr et certain…mais quelque chose bloque. Je ne me souviens pas précisément de lui. Pourtant je devrais.
J'essaye de l'observer plus attentivement. Il est de haute taille, plutôt musclé mais sans excès, il est couvert de vêtements noirs qui collent à sa peau. Son visage est celui d'un rapace, d'un prédateur ou de quelque chose du même goût. Bizarrement, les détails essentiels de sa figure m'échappent dès que je cherche à les saisir. De quelle couleur sont ses yeux, bon sang?
Ses cheveux sont courts, mais je ne vois que ses yeux insaisissables et son sourire mesquin.
Il a les poings chevillés à ses hanches, dans une posture nonchalante et furieusement agaçante. Une chaînette d'or s'écoule d'entre les doigts gantés de sa main droite, mais je ne vois pas ce qu'il tient.
Comme s'il devinait mes pensées, il élève cette main et fait danser la chaînette devant lui.
"Petit mal-élevé, va!Tu te demandes ce que j'ai dans la main avant même qu'on ait fait les présentations?!"
Sa voix est narquoise, faussement indignée. Je tique. Il m'énerve, celui-là.
Il se penche vers moi, exhalant le parfum de l'arrogance et de la fourberie. Nos visages se touchent presque. Il sourit plus largement, comme s'il sentait que cette proximité m'irritait au plus haut point.
"Tu ne te souviens pas de moi, mon petit ange?"
Ses yeux. A présent je les distingue clairement…De minces éclats de verre coupants…leur couleur…leur couleur aurait pu être assimilée à une belle nuit profonde, mais c'est une comparaison trop douce pour coller au personnage. Le lit d'un lac. Fixe, sombre, glacé, dénué de vie; il n'y règne que le danger des abysses, invisible mais là, toujours là.
Il a l'air si satisfait de la colère noire dans laquelle je nage. "Petit ange", hein…? J'abhorre ce surnom.
Je le vois dodeliner de la tête étrangement, comme s'il cherchait le meilleur angle pour m'observer. J'aimerais bien bouger, lui flanquer un coup de poing qui aurait le double mérite de l'éloigner de moi et de me détendre, mais tout mon corps refuse de remuer. Je crois que je suis à genoux, puisque ce familier inconnu se tient nonchalamment accroupi face à moi. J'ai la désagréable impression d'être à sa merci…
"Regarde... C'est bien ça qui t'intéressait, hm?"
Un éclat d'or. Je cligne des yeux en grimaçant. Il vient d'élever la chaînette au bout de laquelle pend un cercle du même métal précieux.
Une montre à gousset.
Mes yeux s'écarquillent. De surprise? Non, du tout. Mais d'horreur, alors là, oui. Un long frisson parcourt mes muscles tétanisés, et l'autre imbécile en jubile. D'un mouvement sec du poignet, il fait bondir la montre, puis la capture au creux de sa main, la dérobant à mon regard.
"Ca doit te rappeler le bon vieux temps... Oh, inutile de me faire cette tête-là…je te connais tellement bien! Sais-tu à qui appartenait cette montre?"
Et je sais que tu sais que je le sais, conard. Il rit soudainement, comme une hyène, et je sens son souffle sur mon visage crispé. Il lit vraiment dans mes pensées ou quoi?
Son sourire se fait plus mielleux, et avec des gestes lents, presque cérémonieux, il ouvre l'opercule de la montre dans un cliquettement léger. Le cadre blanc, les chiffres romains et les aiguilles noires finement ciselées apparaissent.
La mélodie reprend.
Lente, si lente. Mélancolique, comme un soupir.
Quelque chose étreint soudainement mon cœur et m'empêche aussi de respirer. Je fixe l'objet délicat qui égrène son carillon cristallin.
Ca m'étouffe. Ca…
La Peur. La Terreur.
Quelque chose sourd du fond de moi. J'ai peur, je manque d'air. Sans connaître la nature de cette chose, je sais qu'il faut qu'elle reste tapie dans les plus noires profondeurs de mon être.
Je ne veux pas qu'elle réapparaisse. NON!
Je l'entends rire, cette hyène en face de moi. Mes lèvres semblent enfin se dessouder, lentement. Ma bouche s'ouvre largement, pour crier. Pour hurler.
Mais rien de vient.
Il n'y a que cette musique. Et cette chose horrible qui s'éveille…
Je cligne des yeux, hagard. Le ciel est bleu, simplement bleu. Il n'y a pas un nuage. Pas un souffle de vent.
Cette fois, j'ai le contrôle de mon corps. Je me relève péniblement. Pas un bruit. Pourtant je suis une plage. Mes pieds ne s'enfoncent pas dans le sable uniformément blanc. La mer est immobile, je ne vois pas une seule vaguelette écumeuse lécher la rive. Pas d'oiseaux dans le ciel, pas un bruit. Rien…
J'ai l'impression d'être dans un décor artificiel, et cela m'est d'autant plus désagréable que je connais cette plage.
Oh oui. Je la connais trop bien, même.
Mon regard se porte presque naturellement vers le sommet de la plage, là où des herbes sauvages poussent de-ci de-là, soutenant les petites dunes qui la délimitent. Pile en face de moi, un petit escalier aménagé avec des pierres blanches permet d'accéder facilement à la prairie que je sais se trouver au-delà de la plage. Je m'en approche sans me presser, sans penser à grand-chose.
En grimpant l'escalier de pierre et de sable, j'aperçois, coincé entre deux roches blanches, un petit bâtonnet de bois surmonté d'un bonhomme de papier. Ses yeux et sa bouche souriante sont dessinées au feutre bleu. Je m'arrête, intrigué. Au sol gît une deuxième poupée de papier, dont la tige de bois s'est sans doute brisée.
Je me baisse pour la ramasser avec précaution. Elle est différente de la première par quelques petits détails. Son corps triangulaire colorié en rose laisse deviner son genre féminin, et l'on a poussé l'esthétisme enfantin du dessin jusqu'à l'orner d'une chevelure frangée au ciseau, mouchetée d'encre bleue.
Sans me poser plus de question, obéissant à une logique si nette qu'elle se passait de définition, je replace la petite poupée à côté de la première. Maintenant elles fixent toutes les deux l'océan, et cette idée me réjouit.
Je reprends mon chemin. Au sommet des dunes, j'aperçois effectivement une longue étendue plane de terre piquetée de quelques arbustes côtiers et de hautes herbes, poudrée de sable par endroits. La linéarité du paysage n'est brisée que par la présence quasi incongrue d'une maison, à une vingtaine de mètres de là.
Je la fixe, l'esprit vide. C'est une simple maison, qui ne doit pas comporter beaucoup de pièces. Il y a une petite véranda encadrée d'une balustrade de bois peinte en blanc, une table des chaises, et la porte d'entrée est vitrée, mais également voilée de l'intérieur par un fin rideau blanc.
Il y a des jardinières débordantes de fleurs accrochées à la rambarde, mais je ne me souviens plus de leurs noms. Elles n'ont pas d'odeur, mais leurs couleurs sont superbes.
Je m'approche, curieux. Je connais cette maison, aussi bien que cette plage. Mais elle est si calme, si nette. Quelque chose cloche, mais je ne sais pas quoi.
Et puis ce son parvient à mes oreilles.
Le carillon, ténu, mais bien là. Je devine qu'il provient de l'intérieur de la maison. Je freine, tétanisé par une soudaine vague de crainte.
Quelque chose de si horrible…oui, mais quoi? Je ne sais plus.
Non en fait, je n'ai pas envie de savoir.
Pourtant…pourtant cette maison m'attire. Je crois que je l'aime cette maison. J'ai envie de voir si quelque chose a changé, à l'intérieur. Mes pas me conduisent presque trop vite jusqu'à la véranda. Le parquet de vieux bois ne craque pas sous mes pas. Je m'arrête, encore. Je sais que la musique vient de l'autre côté de la porte d'entrée.
Je passe une main presque hésitante sur la table de bois nue de tout ornement particulier. C'est si calme. Je sais que d'ici, on a une vue magnifique sur la mer, mais je ne me retourne pas pour la contempler. Mes yeux restent fixés sur cette porte, et le carillon m'hypnotise.
Lent, triste, comme un soupir…ou une plainte.
Ma main se referme sur la poignée de la porte. J'appuis doucement et dans un cliquetis familier le panneau coulisse dans un grincement sourd.
Le carillon est si net. Je le vois, le reflet doré de cette montre musicale, au centre du séjour pourtant plongé dans la pénombre. Elle est posée au coin de l'unique table encore debout, et je sais plus que je ne vois les aiguilles pointer toutes deux vers un seul chiffre du cadran: IV.
Et voilà…Je sens confusément la terreur s'infiltrer dans mes veines comme un poison fulgurant, qui bloque à nouveau mes muscles. Cette chose affreuse en moi enfle, se nourrit de ces souvenirs qui me reviennent. Ma gorge est nouée. Je ne peux que regarder, qu'observer cette scène bien trop familière.
Le séjour était une pièce agréable, avant. C'est à peine si je le reconnais encore. Les rideaux sont déchiquetés, la quasi-totalité des meubles fracassés. Le petit piano sans prétention ordinairement collé au mur est en miettes. Des livres jonchent le sol, piétinés avec attention, souvent déchirés, des cadres de photos ont volé en éclats, et je distingue à peine les visages représentés sur le papier luisant.
Et puis, il y a ce sang. Sur les murs, sur le sol, partout. Des flaques encore liquides s'étendent jusqu'à mes pieds. Toute la pièce en est baignée, comme si une tornade d'une violente inouïe avait été confinée dans cette pièce pour tout y dévaster.
Enfin, il y a eux.
Non…Trois corps qui gisent au sol, inertes et blancs comme de la craie, là où leur peau n'est pas colorée de sang. Mes yeux agrandis par l'horreur se posent sur l'homme adossé au mur maculé de sang. Il a la tête inclinée, et une entaille béante au ventre l'a presque coupé en deux. De nombreuses traces de coups sur ses bras indiquent qu'il a tenté de se défendre, mais en vain, manifestement.
Non…Et cet inlassable carillon, si doux…
Mes yeux se posent sur la femme, couchée sur le côté. Elle porte une longue et simple robe blanche, mais elle est tant tâchée de sang…le tissu colle à sa peau violemment lacérée et constellée d'ecchymoses. Ses longs cheveux bleu nuit ondoient au sol, poissés du liquide carmin qui s'écoule encore d'une plaie hideuse à sa tête.
Elle est si belle, pourtant. Si belle…
Non…Contre son ventre déchiré gît une fillette. Quel âge a-t-elle? Cinq, six ans? Elle aussi est belle. La plus belle de toutes les filles. Je le disais souvent, à qui voulait l'entendre et même parfois à la cantonade, en chantant; et à chaque fois elle riait, comme un soleil.
Qu'en reste-t-il?
Son corps si fragile a du se briser comme une brindille. Il n'en reste qu'un corps de poupée aux articulations soigneusement cassées.
Non…Un rire. Un rire de hyène.
Je relève la tête, transi par l'horreur. Là, nonchalamment appuyé contre l'encadrement de la porte juste en face de moi... Cet homme en noir, si arrogant, si désespérément familier mais innommable. Il a les bras croisés sur sa poitrine, et son sourire goguenard attise un brasier de haine pure en moi.
Je le hais. Dieu que je le hais…
"Autant que moi je t'aime, amore."
Encore ce rire immonde…
Et du coup, j'ai encore perdu la parole. Quoique je n'avais pas même prononcé un mot depuis…depuis que je me suis…"réveillé" sur la plage…Bref. Mon mutisme tombe mal puisque j'ai l'envie furieuse de lui vomir des litres d'injures et lui faire définitivement passer l'envie de m'aimer. Alors tout mon ressentiment se lit sur mon visage, convulsé par la haine, irradiant de colère noire. Qu'il arrête de sourire, qu'il arrête de rire, qu'il arrête de me regarder ainsi, et de lire dans mes pensées!
J'aimerais tant qu'à faire me jeter sur lui pour le déchirer à main nue, pour parfaire la sordide décoration de ce séjour. Le broyer, le défigurer, le réduire à néant. Mais je ne peux plus bouger, même en y mettant toute ma volonté. Merde.
Je le hais. Je le hais…
"Tu crois que c'est ma faute, s'ils sont morts?"
Il désigne négligemment de la main les trois cadavres de la sanglante pièce. Moi je le fixe. Meurs. Crève. Disparais.
Et il continue de sourire avec cette infâme douceur. Il décale son épaule du chambranle et s'avance tranquillement vers la table encore debout du séjour, où gît toujours la montre dorée. Ses doigts noirs, semblables aux plumes aiguisées d'une aile de corbeau, caressent le bord vitré du précieux objet. Le carillon s'égrène toujours. Triste. Infiniment triste. Son regard est baissé, attentif, calme, étrange, inhumain. Il sourit délicatement et pourtant son regard n'est que Mal. Je le déteste. Il ne peut inspirer que la haine, le dégoût.
Disparais.
"Pourquoi sont-ils morts, au juste?"
Les doigts suivent la ligne de l'aiguille pointant sur l'élégant IV. Ses prunelles froides tombent sur moi, et je le fusille en retour du regard.
Il le sait. Il sait pourquoi.
J'ai envie de hurler, de m'époumoner. De mourir, aussi.
Son regard tombe aussitôt sur moi. Il sourit encore plus largement, et une étincelle tremblote dans ses yeux comme dans ceux d'un gamin devant un sapin de Noël. Ca doit vraiment lui faire plaisir de m'entendre penser ça, hein? Tocard.
Il détourne avec une grâce consommée son visage fin de moi, et reporte son attention sur la montre à gousset qui laisse échapper les éternelles notes cristallines. Ses doigts courent toujours avec douceur sur l'opercule de verre, et son sourire découvre ses dents blanches, aux canines légèrement aiguës. En le fixant aussi intensément, je parviens à deviner l'instant où il reprendra la parole: les commissures de ses lèvres étirées frémissent un bref instant, son sourire clignote, puis sa voix honnie s'élève à nouveau.
"Quatre heures vingt. Double IV…Curieuse coïncidence, n'est-ce pas?"
Pour changer, je le dévisage haineusement. Je veux qu'il se taise. Qu'il s'en aille. Il souille ce lieu de sa présence!
"Il a laissé cette montre ici pour que tu n'oublies jamais…"
Tais-toi. Tais-toi!
"Tu te souviens bien de lui, n'est-ce pas? Il adorait ses cartes, ses précieuses cartes qui faisaient de lui l'un des plus craints chevaliers d'Argent. Tu te souviens de ce qu'il te disait…?"
Assez!
Il me regarde en souriant doucement. Il mesure ses paroles, marque effrontément des pauses comme pour se délecter de ma rage impuissante.
"XIII…l'Arcane sans nom. Il disait que ce que l'on ne nomme pas n'existe pas; il disait que tu n'existais pas. Tu t'en souviens, je le sais…'Tu es le XIII, la Mort'…Le Sans-nom…Tu as vraiment fini par oublier ton prénom, n'est-ce pas?"
Arrête! Ferme-la bon sang!
"…Il te disait que ta vie n'importait pas. Que toute personne que tu venais à chérir perdait son droit d'exister… Seul le "IV" devait importer pour toi. Tu n'étais là que pour le servir, lui, inconditionnellement."
Ca suffit…!
"Oh…mais c'est qu'il en pleurerait, mon petit ange!"
Ce rire…Je ferme les yeux. Dégoûté, terrassé par ces odieux rappels…Cette montre, ces chiffres…ce squelette hideux qui dansait dans le noir. Il m'avait prévenu…Il m'avait dit que si je désobéissais, si j'osais retourner les voir…ils mourraient. Cette montre devait me rappeler à l'ordre, figer ce souvenir à jamais dans mon esprit.
Je suis encore prisonnier de ses rouages, drogué par sa fataliste mélodie. Un néant sans nom destiné à ne jamais servir que le Pope. Je devais donner ma vie pour lui, sans me poser de questions. Donner la vie des autres, aussi.
J'aimais mes parents. J'aimais ma sœur plus que tout au monde. Je n'aurais pas du…si je les avais oubliés en même temps que moi-même, si je les avais ôtés de mon esprit dès que cet homme était venu me chercher…peut-être qu'ils seraient encore en vie.
Mais j'ai été monstrueusement égoïste. A peine deux ans après mon départ, je suis revenu. Malgré les mises en gardes acides du Maître des Cartes. Malgré cette chose monstrueuse en moi –non, qui était devenu Moi-, je suis revenu vers cette maison, cette famille qui était la mienne…
"Tu penses que c'est ma faute s'ils sont morts…Mais c'est uniquement la tienne. C'est toi qui les as tués."
Il rit toujours. Mais je l'écoute à peine.
Oui, c'était ma faute. Lui est aussi responsable. Mon maître également. Le Pope, aussi. Et Athéna. Et tous ces dieux ignobles qui avaient décidé de faire de nous des pantins à désarticuler minutieusement, à briser dans tous les sens du terme.
Je les hais. Je les ai si profondément haïs ce jour-là…Mais pas autant que moi. Moi qui étais devenu si…si monstrueux. J'étais devenu la XIIIème carte. L'homme lige du Pope. Que me restait-il, après tout cela? Ma haine, mon dégoût, et cette chose infiniment plus profonde, plus douloureuse et plus noire que le désespoir.
Il me regarde, je le sens. J'ai toujours envie de hurler, mais ce sont mes yeux qui brûlent.
"Tu les as tués, mon ange…"
Ce jour-là…ce jour-là, le soleil brillait généreusement. Je me souviens que j'étais essoufflé par ma fuite éperdue. Mais si heureux, le cœur enflé d'espérance…je m'étais précipité vers la maison, hélant d'une voix éraillée par le mutisme imposé aux apprentis le prénom de ma sœur.
'Eva! Eva!'
Je chantais presque. Ca m'avait manqué, je crois. Heureux, j'étais si heureux d'être de retour dans le seul endroit au monde où j'existais encore en tant qu'être humain!
J'ai passé la porte avec un grand sourire. Ils étaient là, figés par la stupeur. Mon père était assis à un fauteuil, livre à la main. Ma mère semblait être en train de caresser les touches d'ivoire du piano du bout des doigts. Eva, ma si belle Eva…elle était assise à même le sol, à enfiler les coquillages nacrés pour s'en faire un collier. Ils me regardaient tous, interloqués. Moi je souriais, et je m'écriais qu'ils m'avaient manqué.
Puis, au bout de quelques secondes d'un silence lourd, j'ai compris que quelque chose n'allait pas. Mon père avait froncé les sourcils, et seuls ses quelques mots suffirent à me briser en mille morceaux:
'Qui es-tu?'
NON!
Ce décor ensanglanté revient, le souvenir paraît s'être volatilisé. Je tremble de tous mes membres, dévoré par la terreur, par ça, cette chose immonde qui s'est nichée dans mon cœur.
Il est encore là, debout devant moi. Il a un sourire large, fixe, dément. Il exulte, ça se voit.
"Tu les as tués, tu le sais bien."
Sa voix est douce, épouvantablement douce. Ses doigts courent toujours en cercles sur la montre musicale. Je tremble d'horreur, je n'ai pas envie d'en entendre plus, et pourtant...
"Tu n'as pas beaucoup apprécié qu'ils t'oublient aussi facilement" fait-il avec une moue songeuse. "Bien sûr, tu ne pouvais pas savoir que le Maître des Cartes t'avait effacé de leur mémoire."
Mes yeux ne sont plus que charbons ardents. Cette souffrance est innommable. Insupportable. Comment avais-je pu vivre jusqu'à vingt-trois ans avec un tel fardeau?
Ah…
Je sais comment.
"Tu étais tellement beau à voir!"
Il rit aux éclats, et effectue avec une grâce aérienne ou tour sur lui-même, les bras levés.
"Tu dansais presque… Leur sang était des rubans dans l'air, des perles d'une inestimable splendeur sur ta peau. Ils n'étaient que des pantins de sable, et toi…tu les as brisés."
Il referme l'un de ses poings avec lenteur, repliant ses doigts arachnéens l'un après l'autre. Cette vision m'écœure autant que ses paroles frisant les louanges. Son regard se pose sur moi, et je frémis involontairement.
"Il était là, il a tout vu. Tu te souviens? Quant il est entré, quand tu l'as vu, quand il a posé cette montre là, juste ici… Tu te souviens, n'est-ce pas…comment oublier un tel instant?"
Une flamme livide brûle dans son regard; il n'en a pas l'air plus vivant pour autant.
"Lui aussi, tu l'as tué. Dès que tu as pu…mais ce n'était pas par vengeance non…juste par plaisir! Car tu aimes ça, n'est-ce pas? Voir ces mortels effleurer du doigt la souffrance que tu as endurée…"
Sa tête dodeline étrangement. Il se moque de moi.
J'aimerais me coucher là et mourir, retourner là où j'étais avant. N'en ais-je pas suffisamment entendu?
Ca suffit, j'en ai assez…
"Mais ne t'inquiète pas, mon ange…Moi, je suis là."
Il ouvre largement les bras, et sourit délicatement. On dirait la Faucheuse en personne, avec ses yeux ténébreux et froids comme une nuit hiémale; je le fixe le plus agressivement possible. Je le déteste. Je le déteste tellement.
Je le vois s'approcher.
Je le déteste.
Je voudrais le voir se tordre de douleur au sol –non, disparaître, et maintenant!
Il s'avance jusqu'à moi. Dans ce sang semblable au mien, qui ne sècherait sans doute jamais.
Je vois, impuissant, ses longs bras noirs m'entourer, et son corps glacé se coller au mien.
Je tremble. Oui. De rage, de dégoût –et les termes sont faibles, ils ne peuvent définir correctement mon ressentiment.
Je le déteste.
Sa joue se colle contre la mienne. Je me sens nauséeux. Si mal. Je préférerai de loin mourir plutôt que d'endurer cela une minute de plus.
"Je t'aime, Angelo. Je te protègerai…"
Non.
Une larme coule sur ma joue. Tant pis…tant mieux. Enfin. J'avais tellement envie de pleurer.
Death Mask a toujours été le plus fort.
Toujours.
Il ne m'a jamais laissé en paix. Il ne m'a jamais permit d'exister. Au Sanctuaire, c'est lui qui a fait serment d'allégeance à Saga. C'est lui qui faisait collection de tous ces visages, pour me rappeler…toujours, toujours…puisque la montre n'était plus là…que je ne pouvais plus l'entendre que dans mes cauchemars…
J'aime Shura. J'aime Aphrodite. Sincèrement. J'aime mes parents, j'aime Eva. Je ne les oublierai jamais.
Même si le Masque de Mort, même si cette Arcane maudite reste la plus forte, elle ne pourra jamais m'ôter cette certitude:
Je suis encore capable d'aimer.
…Et d'en souffrir. Alors je suis encore humain. Encore un tout petit peu. Je suis un lambeau d'Angelo.
"Personne ne pourra nous séparer…"
Bien sûr qu'il finira par me tuer. C'est ce qu'il veut dire. Il ne renverra dans le Néant d'où je n'aurais jamais du sortir.
Je ferme les yeux.
La musique continue, tout doucement.
Ses tintements sont comme des larmes cristallines. Même si ses aiguilles se sont à jamais arrêtées sur le IV, même si mon cœur a cessé de battre… Elle continue de pleurer, et moi aussi.
-En numérologie, la carte XIII du Tarot de Marseille est liée à l'arcane IV, l'Empereur… soit le Pope dans mon interprétation. Le IV renvoie également à la place du Cancer dans l'ordre zodiacal, alors que la XIIIème maison est celle du Pope…une inversion qui mérite réflexion.
-A noter aussi la mauvaise réputation du 4 japonais, qui se prononce comme le mot "mort".
-De plus, les Grecs appelaient la constellation du Cancer la "Porte des Hommes", là d'où les âmes provenaient pour investir les corps des nouveau-nés (un lien probable avec la capacité de Death Mask à priver les âmes de repos/réincarnation?).