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Anime/Manga » Saint Seiya » Space Dementia
Alake
Author of 7 Stories
Rated: M - French - Romance/Angst - Kanon & Saga - Reviews: 176 - Updated: 04-14-10 - Published: 12-02-06 - id:3270175

Fiqueuse : Alake

Titre : Space Dementia

Chapitre : Trentième (diantre... j'osais même pas rêver arriver à ce nombre-là, quand j'ai commencé...) : Rage

Base : Saint Seiya

Disclaimer : Pas à moi.

Genre : Romance, prise-de-têtage, yaoi, un peu de nawak et de guimauve. Du blabla à la tonne. Et normalement il ne devrait plus y avoir de baston (qui a dit « ouf ? »).

Rating : NC-17

Avertissement : Du yaoi. Du pseudo-inceste. Du... narcissisme ? XD Du pétage de câble.

Spoiler : Le combat est terminé, maintenant il faut essayer de réparer les pots cassés... En commençant par la question à un million de drachmes : qui a survécu ?


CHAPITRE 30

RAGE

Une main jaillit des décombres encore saturés de poussière de Star Hill. En émergea à sa suite une silhouette couverte de sang sous les débris dorés de ce qui avait autrefois été une armure.

Haletant, le Chevalier prit quelques secondes, recroquevillé sur lui-même, pour faire l'inventaire mental de ses blessures. Mais bien vite il s'anima à nouveau, et se mit à fouiller frénétiquement les gravats, appelant d'une voix rauque, teintée de désespoir :

– Kanon... Kanon !

Un mouvement sur sa droite fit dégringoler quelques graviers ; il s'y précipita, mais ce fut pour découvrir un autre corps, chaud, vivant. Un grondement roula dans sa poitrine alors que ses mains se refermaient sur la gorge de l'Autre.

– Toi...

Loki était inconscient, grièvement blessé, mourant peut-être, mais Saga sentait le pouls battre sous ses doigts, encore bien trop vigoureux à son goût. Cette simple pulsation était une insulte à ses principes, ses croyances, tout son être. Il resserra les mains, prêt à étouffer cette dernière étincelle de vie, lorsque quelque chose se referma sur son bras.

– Saga. Arrête.

– Non, répondit-il dans un souffle rauque, concentré sur sa tâche.

Il ne voulait pas détourner le regard des traits honnis de son autre Lui. Ne voulait pas voir le visage de son frère. La pitié, l'espoir, l'attente qui y étaient peut-être gravés. Il ne voulait pas l'écouter.

– Saga ! Tu ne vois pas qu'il est inconscient ?

– Et alors ? gronda l'aîné. Tu crois que ça va m'empêcher de l'achever ?

La main de Kanon se resserra sur son bras, l'autre se posa sur l'épaule de Loki pour tenter de desserrer la prise du Chevalier, de l'éloigner du corps inerte sur lequel il s'acharnait.

– « T'empêcher de l'achever » ? Saga, enfin ! Depuis quand mon frère tue-t-il de sang froid !

Cette fois-ci, le regard azur se fixa sur les prunelles turquoise de son jumeau.

– « Depuis quand » ? répéta-t-il, incrédule. Depuis quand est-ce que je subis la présence de ce monstre ? Depuis quand me torture-t-il ? Sais-tu depuis combien de temps je rêve de faire ça ?

– Saga, je t'en prie, arrête !

La prise de l'ex-Marina se fit plus rude sur son poignet. Il ne prit même pas la peine de répondre, cette fois-ci. Se contenta de se concentrer sur ce pouls qu'il sentait décroître sous ses mains, avec un plaisir malsain qui l'aurait alarmé s'il n'avait pas éprouvé autant de soulagement en même temps. Bientôt... il en serait bientôt débarrassé...

Il ne se rendit compte qu'il prononçait réellement ces mots que quand une autre main se posa sur son épaule, et que la voix qui y était associée s'éleva derrière lui, douce et rassurante.

– Mais Saga... tu en es déjà débarrassé. Il ne viendra plus hanter ton esprit. Il ne possèdera plus ton corps. Ne te fera plus agir contre ton gré. Il... ne peut plus rien te faire.

Ces mots se répandirent dans son esprit, infiltrèrent toutes les fibres de son être... et il autorisa son frère à le séparer de sa proie. Les bras de Shaka l'entourèrent, la main fine de l'Hindou lui cacha la vue de son jumeau saisissant à bras le corps sa némésis, et ce n'est qu'alors, en sentant la brûlure du sel sur une écorchure qui lui barrait la pommette, qu'il s'aperçut que des larmes roulaient sur ses joues. Que son visage était figé dans un rictus impitoyable. Que ses doigts étaient encore crispés comme des serres. Fermant les yeux, il se laissa aller dans l'étreinte du Chevalier de la Vierge et se mit à trembler. Ses mains se portèrent à sa bouche pour étouffer des sanglots violents, alors qu'il tombait à genoux dans les gravats. Les bras de Shaka le tenaient toujours, l'enveloppaient de chaleur, mais à l'intérieur, il était glacé. Trahi. Blessé. Par la personne la plus proche de lui, son propre jumeau...

Il avait réussi à occulter cette souffrance durant le combat, en se concentrant sur la tâche à accomplir. Mais à présent, plus rien n'endiguait la vague acide qui le rongeait de l'intérieur. Pourquoi... pourquoi ?

Poussant un rugissement sauvage, il s'arracha à l'étreinte de l'Hindou pour se jeter derechef vers l'Autre ; ses mains se refermèrent sur la chevelure anthracite, sur le visage inerte, sur le cou fragile, encore.

Il ne pouvait pas le laisser vivre. Il lui avait tout pris... tout. Sa liberté. Sa conscience. Et le peu qu'il lui avait laissé, il l'avait perverti. Dénaturé. L'amour de son frère... irrémédiablement entaché.

Pourquoi ? Alors que le Chevalier de la Vierge l'immobilisait à nouveau, il répéta ce mot, encore et encore. La vision de son jumeau, tenant étroitement ce corps si semblable au sien, si semblable à ce qu'il était lorsque l'Autre prenait le contrôle de son corps... Si semblable à celui qu'il voyait sans répit dans son esprit étreindre Kanon, ces souvenirs qui lui avaient brûlé la rétine, qui lui avaient meurtri l'âme. Pourquoi ?

L'ex-Dragon des Mers recula, prudent. Le combat avait épuisé la moindre parcelle de leurs cosmos respectifs, mais il ne voulait prendre aucun risque : Loki était dans un état si fragile qu'une étincelle de cosmo-énergie mal placée pouvait le mettre en danger. Le bras de l'Autre passé par-dessus ses épaules, sa propre main posée sur le flanc du démon pour le maintenir contre lui, il sentait la faiblesse de son pouls, sa respiration hachée et superficielle. Mais la souffrance de son frère était un tel crève-cœur... il ne pouvait y rester indifférent. Il déposa son fardeau au sol, et s'avança lentement vers Saga. Celui-ci semblait aux abois, le corps tendu, les yeux écarquillés. Shaka le tenait encore, prêt à l'empêcher d'attaquer à nouveau.

– Saga...

– Ne me touche pas ! cracha le Gémeau en s'écartant de la main tendue de son frère. Comment peux-tu protéger ce monstre ? Tu me dégoûtes !

Kanon recula comme si son jumeau l'avait frappé. Il jeta un regard par-dessus son épaule, sur la silhouette de Loki. Son frère avait raison... pourquoi le protégeait-il ? D'où venait cet instinct étrangement puissant de se placer entre l'ire pour le moins légitime de son jumeau, et son objet ?

Ce n'était pas à cause des... sentiments compliqués et contradictoires qu'il éprouvait à l'endroit de l'Autre. En tous cas il ne pensait pas. Il se savait suffisamment maître de lui-même pour faire la part des choses. Même si les deux dernières semaines avaient ébranlé beaucoup des éléments qu'il pensait inamovibles. Il lança un regard en arrière, vers la silhouette immobile de celui qui était autrefois sa némésis.

– Je le protège parce que personne d'autre ne le fera, murmura-t-il à voix basse, conscient de la lourde vérité contenue dans ses paroles. C'est un être humain à présent... comme nous tous.

– C'est toujours un monstre pour moi, contra son aîné avec un rictus haineux. Ça ne changera jamais.

L'ex-Marina secoua la tête, mais fut dispensé de répondre par l'arrivée de Shion, accompagné du reste des Chevaliers d'Or. Il alla vérifier l'état de Loki, puis se releva. Bien campé sur ses jambes, il attendit que ses pairs se répandent autour de lui, prêt à... à quoi ? Les affronter ? En viendrait-il jusque là ?

Le Pope s'avança, le visage grave. D'un coup d'œil, il engloba la scène, puis poussa un petit soupir. Son rôle de médiateur et d'autorité suprême du Sanctuaire l'obligeait à traiter ce conflit sans tarder.

– Calmez-vous, Saga, Kanon. [1]

– Je ne serai apaisé que lorsque ce démon sera mort, asséna l'aîné des Gémeaux d'un ton glacial.

L'Atlante vit les poings de l'ex-Dragon des Mers se crisper le long de ses cuisses, son visage se rembrunir. Il ne disait rien, mais son attitude parlait pour lui.

Oh par Athéna, ils étaient loin d'en être sortis.

Il se passa une main lasse sur le visage, main qui dériva jusqu'à sa nuque qu'il fit craquer. Son regard se porta sur Saga, à moitié soutenu par Shaka, puis sur Kanon, à peine plus stable.

– Le combat a été rude. Nous sommes tous épuisés. Je convoque une réunion plénière des Chevaliers d'Or pour demain matin. (Il désigna Loki d'un signe du menton.) Nous y déciderons du sort de celui-ci. En attendant, reposez-vous, soignez-vous.

– Et où le met-on, lui ? s'enquit Aldébaran, comme d'habitude attaché aux détails pratiques.

– Pas dans mon Temple, cracha Saga, le regard toujours fixé sur son frère.

L'ex-Marina ouvrait la bouche, pour protester ou dire il ne savait trop quoi encore, lorsqu'un ricanement sifflant s'éleva du corps étendu au sol.

– Moi, je sais où.

Loki releva péniblement la tête, et son regard carmin croisa celui de Kanon qui s'était tourné vers lui, alors qu'il ajoutait :

– Et tu le sais aussi.

Les yeux de l'ex-Dragon des Mers s'écarquillèrent.

– Non ! Tu n'y survivrais pas.

– Bah. Comme ça, vous n'aurez pas à vous écharper pour décider si je dois crever ou pas.

– Tu trouves ça drôle, crétin ?

– Tu vois une autre solution ?

Le silence buté que lui opposa le Chevalier, croisant les bras et lui tournant résolument le dos, valait toutes les réponses.

– Hé. Avec le décodeur, c'est possible ? demanda Milo d'un ton las. C'est qu'on est plus tous de première fraîcheur, ici.

– Loki veut qu'on l'enferme au Cap Sunion pour cette nuit, grommela Kanon.

Plissant le front, Shion prit quelques secondes de réflexion, puis après avoir échangé un regard indéchiffrable avec Dokho, il finit par hocher la tête.

– C'est entendu. « Loki » sera tenu sous scellés au Cap Sunion en attendant que son sort soit décidé.

Les deux Gémeaux le fixèrent, bouche bée d'indignation mais pour des raisons différentes, et leurs protestations se chevauchèrent :

– Vous allez le laisser vivre encore une journée de plus ?

– Vous allez le laisser là-bas dans cet état-là ?

Leurs regards se croisèrent, azur contre turquoise, et ce fut comme si la foudre s'était abattue entre eux, creusant un fossé béant. L'affrontement silencieux dura quelques secondes, puis Saga fit volte-face d'un mouvement qui aurait été brusque s'il n'avait pas vacillé en plein milieu, ne devant la sauvegarde de son équilibre qu'aux réflexes de Shaka, qui lui emboîta le pas après avoir adressé un coup d'œil désolé à l'ex-Marina.

Kanon les regarda partir, le cœur lourd. Il s'était bien douté que son frère n'accepterait pas... tout ce qu'il s'était passé. Comment l'aurait-il pu ? Lui-même avait du mal à y voir clair. Et les paroles de son jumeau, si cruelles et pourtant si sincères, l'avaient plus blessé encore que l'affrontement avec Sujan.

Pourtant, il ne pouvait lui en tenir rigueur. Depuis toujours, son frère était accablé de cette malédiction, de cette conscience opposée à la sienne. Comment l'aîné des Gémeaux aurait-il pu voir son autre Lui en tant qu'entité indépendante, même après leur séparation ? Comment lui prêter des intentions autres que maléfiques ?

Il comprenait... Et s'en voulait d'infliger cette torture à Saga, qui en avait déjà eu plus que sa part. Mais il ne pouvait pas... ne pouvait pas lâcher prise. Il était de son devoir de Chevalier d'Athéna que de protéger l'innocent.

Cette pensée lui arracha un sourire ironique et amer. « Innocent », c'était un oxymore, appliqué à Loki. Cependant il était convaincu que le démon, une fois séparé de Saga, était devenu un être humain comme les autres, capable du pire comme du meilleur, mais surtout de faire ses propres choix. Mais pour en arriver à cette conclusion, il avait dû être en contact rapproché pendant de longues heures, et encore. Il n'y était parvenu que parce que l'Autre avait bien voulu s'ouvrir à lui, d'une part, et que d'autre part Kanon était particulièrement sensibilisé aux questions de Bien, de Mal, et de toutes les subtilités qu'il pouvait y avoir entre les deux.

Un « innocent »...

Maintenant, il fallait convaincre le reste du monde.


La porte de la partie privée du Temple des Gémeaux claqua violemment, témoin de l'humeur explosive du propriétaire des lieux. Lequel envoya d'un geste coléreux sa protection stellaire se ranger dans son urne.

Saga avait été saisi d'une rage noire à la vue de son autre Lui, une rage qui bouillonnait encore au fond de lui et qu'il n'arrivait pas à calmer. Ce n'était pas la juste colère qui l'animait d'ordinaire lors de ses combats contre le Mal ; celle qui alimentait son puissant cosmos et faisait tomber sur ses ennemis le couperet de la justice d'Athéna, puis s'apaisait lorsque les affrontements prenaient fin – ou que la mort l'emportait entre ses bras.

Non, cette rage-là ne s'estompait pas. Elle tournoyait sous son crâne comme une crécelle entêtante, brûlait ses entrailles de son acide, exigeait de lui qu'il retrouve son objet et l'élimine pour être enfin satisfaite.

Mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait tuer l'objet de sa colère alors que Shion lui avait promis... quoi ? Un jugement équitable ? Une nuit de sursis, à tout le moins.

Il abattit un poing contre la porte de sa chambre alors que défilaient sous son crâne, en même temps que le bourdonnement de sa rage, les images qu'il avait découvertes dans l'esprit de son autre Lui. Et qui, bien entendu, ne s'étaient pas évaporées lorsque le démon avait déserté sa psyché. Une nausée lui souleva l'estomac alors qu'il se demandait où, quand, combien de fois. Et pourquoi, surtout. Comment cela avait-il pu arriver ? Son frère... son propre jumeau !

Mais au plus profond de sa détresse, un fanal l'empêchait de sombrer complètement. Il sentait, à la frontière de sa cosmo-énergie, la présence de Shaka, discrète mais vigilante. Prête à le soutenir au premier signe de naufrage. Shaka...

Sans crier gare, sa rage à l'objet inaccessible se reporta sur le Chevalier de la Vierge. Shaka savait, il avait su dès le début, le Gémeau en était sûr. Pourquoi alors n'avait-il rien dit ? Rien fait ? Pourquoi avoir participé à cette mascarade montée par son frère ?

– Saga...

Le Grec se retourna et adressa un regard mauvais au blond. Il n'avait pas pris la peine de dissimuler ses réflexions, et l'Hindou avait tout suivi par l'intermédiaire de leurs cosmos respectifs. Secouant la tête avec désolation, Shaka dit d'une voix douce :

– Ce n'était pas exprès, Saga. Kanon... voulait juste te protéger.

La rage de Saga trouva un exutoire dans son poing, qui alla s'enfoncer dans le mur de pierre juste à côté de la tête du Chevalier de la Vierge, auréolé d'à peine assez de cosmos pour empêcher les os d'éclater à l'impact. Il n'eut cependant pas le plaisir de voir le blond tressaillir.

– Les Enfers sont pavés de bonnes intentions, gronda-t-il. Tu savais, Shaka. Pourquoi ?

L'Hindou posa ses longues mains autour du visage de l'homme qu'il aimait et répondit d'un ton urgent, ses yeux terriblement sincères :

– Parce qu'il n'y a rien qui te concerne que je veuille ignorer.

– Vraiment ? répliqua le Gémeau après un aboiement sec qui pouvait passer pour un rire désespéré. Alors tu seras ravi d'apprendre que Kanon, mon propre frère, a couché avec mon autre Moi. Il s'est servi de mon corps pour prendre du plaisir avec ce... ce monstre qu'il protège à présent.

Voir le visage de Shaka se décomposer fut pour le Grec à la fois une satisfaction et une souffrance. Voilà. Le Chevalier de la Vierge éprouvait le même dégoût que lui, à présent. Il était tellement pris dans ses réflexions qu'il faillit rater le murmure qui franchit les lèvres exsangues de l'Hindou.

– Alors il a fini par le faire...

Une seconde plus tard, son dos et l'arrière de son crâne heurtaient durement le mur, alors que les doigts de Saga s'enfonçaient comme des serres dans ses épaules.

– Ça aussi ? Tu savais ? rugit le Gémeau, clairement à bout – de nerfs, de patience et surtout du rouleau. Comment ? Pourquoi ?

– Laisse-moi t'expliquer... Saga ! fit le Chevalier de la Vierge en tentant de se débarrasser de la poigne de son compagnon, qui le secouait furieusement.

Une fois libéré, il passa une seconde à reprendre son souffle, puis continua :

– Il y a environ une semaine, Kanon est venu me voir. Il voulait se débarrasser de ses rêves grâce à la méditation. Il refusait de me dire de quoi il s'agissait, son cosmos était verrouillé comme un coffre-fort. Je l'ai aidé du mieux que j'ai pu, tout en lui conseillant d'accepter ses rêves en tant que manifestations de son inconscient, plutôt que de les combattre. Il m'a alors montré une fraction de ce dont il rêvait. Une fraction déformée, plus violente, il ne voulait pas que je sache la vérité... la vérité que j'ai découverte par la suite, poussé par l'inquiétude et, je l'avoue, une certaine curiosité. Il voulait faire cesser ces rêves, Saga. Il ne les supportait pas. Il a lutté contre son attirance. Mais certaines choses... sont plus fortes que la volonté des hommes.

Le regard de Shaka exprimait beaucoup plus que ses paroles. Il parlait de destin, de rencontres inévitables, de sentiments qui dépassaient les épreuves ou la mort. Il parlait d'eux deux, le prenait à témoin, lui demandait de voir plus loin que sa souffrance, plus loin que son dégoût. Mais le Grec secoua la tête, incapable de lâcher prise.

– J'ai vu ces souvenirs, Shaka. Il était loin de la réticence, je peux te l'assurer. Bien loin.

Le venin contenu dans les deux derniers mots fit grimacer intérieurement le blond. Son compagnon était vraiment furieux. On le serait à moins, bien entendu... mais quelque chose le dérangeait, dans cette colère. Une chose sur laquelle il n'arrivait pas à mettre le doigt.

– Les choses ont peut-être changé en cours de route, murmura-t-il vaguement, l'esprit plus tourné vers cette énigme que vers la discussion en cours – grave erreur.

– Serais-tu en train de les défendre ? siffla le Gémeau, le fixant de ses yeux étrécis, qui étincelaient de rage dans la pénombre du couloir.

– « Les » ? Saga, ton frère est une victime dans cette histoire, quoi que tu puisses en penser.

– Hah ! Une victime, tu dis ? Ce que je vois, moi, c'est que Kanon a pactisé avec un démon !

L'Hindou entrouvrit la bouche, puis secoua la tête.

– Non, Saga. Tu ne sais pas... à quel point il en a souffert.

– En effet, je ne le sais pas, répliqua le Grec d'un ton glacial. Puisque vous m'avez dissimulé tout ce qu'il s'est passé.

– Bon sang, mais que voulais-tu que nous fassions ? Comment aurais-tu réagi si ton frère t'avait dit au petit déjeuner « Tiens, ton autre Toi est revenu, café ou thé avec tes tartines ? »

– L'ironie te va très mal, Shaka.

– Comme toi l'acidité. Mais tu n'as pas répondu à ma question.

– J'aurais trouvé une solution, gronda Saga. Une solution efficace.

– La mort n'arrange pas tout, fit le Chevalier de la Vierge avec un petit soupir las.

– C'est parfois la seule issue honorable, contra le Gémeau.

– Non, insista Shaka. C'est fuir ses problèmes. C'est les laisser aux autres. As-tu pensé aux gens qui t'aiment, Saga ? As-tu une idée de ce qu'ils ressentiraient si tu... si tu disparaissais ?

Les mains du Grec se refermèrent à nouveau, rudes, sur les bras de son vis-à-vis.

– Et toi, as-tu une idée de ce que j'ai ressenti durant toutes ces années ? A lutter pied à pied contre lui, à le voir tout détruire, à essayer de réparer ses méfaits autant que possible... as-tu la moindre idée de l'état de ma conscience, Shaka ? Et j'étais seul ! Seul contre lui !

– Tu étais seul parce que tu as éloigné les personnes qui auraient pu t'aider, te soutenir, répondit le blond avec un calme qu'il était loin de ressentir. A commencer par Kanon.

– Ce n'est pas moi qui l'ai rejeté ! Il m'a proposé de... bon sang...

Il ferma les yeux, revit en pensée cette funeste journée où son jumeau lui avait suggéré de prendre le pouvoir par la force. Où il l'avait, en punition, enfermé au Cap Sunion. Oh, dieux... Il se passa les mains sur le visage, tentant de chasser ces souvenirs douloureux.

Il interrompit son mouvement, les yeux écarquillés, alors qu'une vérité longtemps ignorée le frappait de plein fouet. Kanon... avait toujours été attiré par le côté obscur. C'était lui qui avait tué leur maître... lui qui avait suggéré d'éliminer le Grand Pope... lui encore qui, selon les dires des Chevaliers de Bronze, avait provoqué la guerre contre un Poséidon pas encore libéré de son sceau, et par conséquent la bataille d'Asgard également... Oh, bien sûr, il s'était battu pour Athéna contre les sbires d'Hadès. Mais le naturel revient toujours au galop... et il avait suffi que son double maléfique repointe le bout de son nez pour que l'ex-Marina, en manque, tombe sous son charme.

C'était logique, tellement logique... Par Athéna, comment avait-il fait pour ne pas le remarquer ? Ah, il savait pourquoi : l'amour qu'il portait à son jumeau. Il n'avait pas voulu croire, avait sciemment occulté les signes... mais c'était trop. Trop évident, maintenant qu'il y réfléchissait.

Kanon s'était perdu, encore.

– Saga ?

La voix du Chevalier de la Vierge le tira de ses réflexions, et il s'aperçut que cela faisait quelques secondes que le blond l'appelait. Il lui avait même posé une main sur l'épaule et le secouait doucement, un air légèrement inquiet sur son beau visage. Il secoua la tête, tentant de reprendre pied dans la réalité.

– Quoi ? aboya-t-il, avec plus d'agressivité qu'il ne l'aurait voulu.

– Tu as eu l'air de... partir. A quoi pensais-tu ?

– Cela ne te regarde pas.

Devant l'air mi-choqué, mi-peiné de son compagnon, Saga se força à ravaler la rage qui lui brûlait l'œsophage et ajouta avec un peu plus de douceur, au milieu d'un lourd soupir :

– Je pensais... à Kanon.

Devait-il parler à Shaka de sa découverte ? L'Hindou n'allait-il pas prendre la défense de son jumeau comme il le faisait depuis le début ? Mais avec toutes ces preuves... Il était persuadé d'avoir raison. Comment expliquer les événements, sinon ? Il était impensable qu'un défenseur du Bien tombe aussi facilement sous la coupe d'un démon tel que son autre Lui, se laisse ainsi séduire...

Le contact d'un pouce entre ses sourcils, lissant la ride de réflexion qui s'y était creusée, le fit à nouveau revenir sur terre. Les doigts fins du Chevalier de la Vierge erraient sur son visage en un contact léger et doux, comme s'il voulait se prouver que le Grec était bien là, qu'il n'allait pas se volatiliser. Et la voix de l'Hindou, tout aussi apaisante, murmura :

– Tu devrais cesser de réfléchir à tout cela et essayer de te reposer.

– Mh...

Le Gémeau avait fermé les yeux sous la caresse et son corps crispé commençait à se détendre, petit à petit, en dépit de sa volonté. Il fallait qu'il parle de sa découverte, qu'il prévienne... quelqu'un... Shion, ses compagnons d'armes... Kanon... le vrai danger... avant qu'il soit trop tard...

– Lâche tout, Saga. Oublie. Au moins jusqu'à demain...

La voix de l'Hindou était presque hypnotique. Si douce... et ses mains, qui avaient glissé sur ses épaules et malaxaient les muscles contractés... bon sang, c'était divin...

– Non, il est dangereux... fit-il en s'appuyant contre le mur, la fatigue du combat se faisant lourdement ressentir à présent. Il faut...

– Il faut te soigner, l'interrompit Shaka. Manger un morceau ensuite, et puis te mettre au lit et dormir. Ce n'est plus ta responsabilité, Saga. Si Loki représente encore une menace, tu n'es plus seul pour l'affronter. Tu ne le seras jamais plus... nous sommes là. Je suis là.

Incertaines, les prunelles azur se levèrent vers le visage du Chevalier de la Vierge. Cherchant... un soutien. Une confirmation. Il avait lutté seul durant tellement longtemps... il n'était pas habitué à se reposer sur autrui. Laisser cette responsabilité à ses pairs... leur faire courir le risque d'affronter ce qu'il considérait encore, toujours, comme son problème... son frère, son double maléfique... tout tournait autour de lui, en fait.

– Tu aurais dû me laisser mourir, Shaka. Vraiment.

– Nous n'allons pas rediscuter de ça. Tu connais déjà mon opinion, répliqua l'Hindou en passant le bras de son compagnon par-dessus son épaule pour l'aider à se diriger vers la salle de bain.


Quelques centaines de mètres plus bas, un autre Gémeau était assis sur l'étroite corniche qui menait au Cap Sunion, dos à la paroi. Cela faisait des années qu'il n'était pas revenu ici – pas depuis son enfermement, en fait. Il avait toujours soigneusement évité ce lieu qui évoquait en lui des souvenirs pour le moins pénibles. Il jeta un regard à l'écaille du Dragon des Mers, sagement posée non loin de lui sous sa forme de totem. Elle était tellement endommagée... Mu pourrait-il la réparer ? Ou devait-il la laisser retourner dans son élément naturel et se régénérer toute seule ? Il ne savait pas. Il ne savait... plus.

– Tu ne devrais pas rester ici comme ça, fit une voix mélodieuse.

Kanon releva la tête. De ses pairs qui l'avaient accompagné ici pour veiller à l'enfermement de Loki, aucun ne s'était attardé, le laissant seul pour... surveiller le démon. Mais Aphrodite était revenu, quelques minutes plus tard, et le considérait maintenant d'un air consterné, les poings sur les hanches.

– M'étonnerait que Saga ait envie de me voir en ce moment, répondit l'ex-Dragon des Mers en haussant les épaules avec une désinvolture feinte.

Les paroles haineuses de son frère résonnaient encore douloureusement dans sa tête, mais le diable s'il le laissait voir à qui que ce soit – fût-ce à un de ses amis.

Un petit soupir souleva la poitrine du Suédois, le faisant grimacer – satanées côtes fêlées.

– Je m'en doutais. Angeloooo, tu peux venir s'il te plait ? fit-il en adressant un petit signe de main à une ombre parmi les rochers.

Le Cancer s'avança, la mine revêche, et tendit à Kanon le paquet qu'il tenait entre ses bras. Bandages, désinfectant, nourriture. Son regard suspicieux était fixé sur la silhouette de l'Autre, qui lui rendit son attention avec un rictus méprisant. L'ex-Marina prit l'offrande puis remercia d'un hochement de tête le couple, qui s'éclipsa sur un clin d'œil d'Aphrodite et un grognement d'Angelo.

– Han, c'est trop mignon. Tes potes qui viennent apporter sa gamelle au brave chien de garde. Y'a pas un susucre dans le tas, dis ?

Retenant un soupir de lassitude excédée, Kanon saisit quelques bandages et les lança à l'intérieur de la prison.

– Tais-toi et soigne-toi, espèce d'ingrat.

Lui-même prit le parti d'ignorer son irritant compagnon et se mit à panser ses propres plaies. Et découvrit au passage que son nordique collègue avait vu vraiment large. Limite... pour deux personnes. Étrange. Un rouleau de gaze lui frappa l'arrière du crâne, interrompant ses réflexions.

– J'ai pas besoin de ta charité.

– Si tu préfères te faire désinfecter tes blessures à l'eau de mer, c'est toi qui vois, siffla l'ex-Marina, sarcastique. De toute manière, ça arrivera que tu le veuilles ou non.

Un silence hargneux lui indiqua que l'Autre n'était pas encore prêt à profiter d'une aubaine sans rechigner. Tant pis pour lui, se dit le Gémeau. Il n'était pas sa nounou, non plus. Loki était bien assez grand pour s'occuper de lui-même, et ce n'était pas parce qu'il l'avait sauvé du courroux de Saga que Kanon allait se mettre à le border le soir et à lui couper sa viande. Non mais.

– Je suppose que tu ne veux pas non plus de nourriture, grommela-t-il, pour la forme.

– Tu comprends vite, c'est fou.

– Tu ne devrais pas faire la fine bouche. Tu risques d'en avoir besoin.

– Et si je te dis d'aller te faire voir, tu en penses quoi ?

– J'en viens à me demander pourquoi je t'ai sauvé, voilà ce que j'en pense.

– Ben comme ça on est deux.

– On ne peut pas dire que ce soit la gratitude qui t'étouffe.

– Quoi, tu voulais que je te baise les pieds ? Tu peux toujours courir, cracha Loki. Par contre, pour le reste... ajouta-t-il d'un ton doucereux en se rapprochant des barreaux de sa prison.

Il le faisait exprès, l'ex-Dragon des Mers en avait parfaitement conscience. Et il ne se laisserait pas avoir, ne se mettrait pas en colère – c'était ce que cherchait l'Autre. Retrouver un terrain connu. Pour se rassurer. Parce qu'il avait peur. Peur de cette nouvelle vie, des choix qui s'offraient à lui – pas bien nombreux pour l'instant, d'accord, mais présents tout de même. Peur de mourir, peut-être, aussi.

– Oui ben c'est pour ça que tu peux courir, toi, répliqua le Gémeau.

Ce n'était pas pour autant qu'il allait lui tomber dans les bras, surtout s'il continuait à lui courir sur le haricot.

– Oh, et moi qui pensais qu'on avait passé le stade du « je te cours après » depuis un bon moment...

– Eh bien tu t'es trompé, on dirait.

– Ah ça y est, j'ai compris, fit l'Autre, s'offrant ensuite une petite pause pour ménager son effet. Tu ne veux plus de moi parce que je ne suis plus dans le corps de ton grand frère adoré, c'est ça ?

La main de Kanon jaillit entre les barreaux et saisit la gorge de Loki, le rapprocha de lui d'un mouvement brusque, et il gronda :

– Je t'interdis de dire ce genre de choses.

Un rictus sardonique étira les lèvres du démon.

– Alors dis-moi pourquoi tu m'as sauvé, si ce n'est parce que ton cul ne peut plus se passer de moi.

Consterné par la grossièreté de son vis-à-vis, l'ex-Marina le repoussa, se rassit et, malgré ou peut-être à cause de l'agressivité délibérée de l'Autre, prit le temps de bien peser ses mots.

– Pour... beaucoup de raisons.

– Tu m'en diras tant.

– Mais la ferme ! Tu la veux ta réponse, ou quoi ?

– Oui, oui, dit Loki avec un petit geste de la main. Vide ton sac, allez.

Le Gémeau se pinça l'arrête du nez quelques secondes, puis se répéta de rester calme. Avant de débiter à toute vitesse :

– Eh bien, entre autres, parce que tu t'es battu avec nous contre Sujan, que tu as refusé de me tuer quand il te l'a ordonné, que tu as aidé Saga à sauver Kyrien, et que la mission du Chevalier d'Athéna que je suis est de protéger les humains. Tous les humains.

Un jappement de rire salua la dernière partie de sa tirade, avant que l'Autre ne retrouve son sérieux et reprenne avec une intensité particulière :

– « Entre autres » ?

Évidemment, il fallait qu'il se concentre sur ça... marmonna mentalement Kanon.

– Ouais. Entre autres, répéta-t-il d'un ton péremptoire, espérant que la discussion s'arrêterait là.

En vain, bien entendu.

– Et alors ? Accouche, c'est quoi les autres raisons ?

– J'ai pas envie d'en parler.

Loki se rapprocha à nouveau des barreaux, l'air très intéressé... et un brin roublard.

– Parce que ce sont des raisons que la morale réprouve ?

Le silence de l'ex-Marina fut une réponse plus éloquente que les mots.


Quelques heures après la bataille, Saga et Shaka étaient tous deux pansés, lavés, changés et attablés dans la cuisine de la troisième Maison. Le Gémeau avait insisté pour aller voir Kyrien qui, d'après le Chevalier du Microscope, responsable de l'infirmerie, était toujours inconsciente – simplement endormie, avait-il dit – mais dont l'état ne donnait pas lieu à la moindre inquiétude. Elle avait juste dépensé énormément d'énergie et devait se reposer. Puis, constatant avec un grincement de dents que son fantôme de jumeau ne faisait pas mine de revenir, le Grec avait invité le blond à partager son repas.

Après plusieurs rattrapages in extremis pour éviter de piquer du nez trop visiblement, Saga finit par repousser son assiette à moitié finie et se passer une main sur le visage dans l'espoir de chasser un peu de la chape plombée qui s'était abattue sur ses épaules. Et un regard de l'autre côté de la table l'informa que Shaka était peu ou prou dans le même état. Allait-il l'obliger à escalader les trois étages supplémentaires pour rentrer chez lui ? Non, bien sûr que non.

– Veux-tu rester dormir ici ? s'enquit-il en se levant pour débarrasser. Ce serait plus pratique... Tu peux prendre la chambre de Kanon et...

– Je préfère dormir avec toi, si ça ne te dérange pas.

A ces mots, le Gémeau se retourna, les yeux écarquillés.

– Shaka, je ne crois pas...

Ses mots se tarirent lorsqu'il vit les prunelles empreintes d'assurance tranquille de son invité. Par Athéna, ce que son Hindou était beau... digne, régalien, le regard droit et pur...

– Je ne pensais pas à... ça, répondit le Chevalier de la Vierge, et Saga eut tout de même le plaisir de voir ses yeux céruléens se troubler un tant soit peu. J'ai attendu des années, je peux patienter encore un peu, au moins le temps que nos blessures soient guéries... Mais, quand Kanon reviendra, je doute qu'il soit ravi de trouver son lit occupé. Et d'autre part, j'aimerais dormir avec toi, Saga. Juste... dormir.

Il n'était pas prêt à le laisser sortir de son champ de vision, surtout. Vu que les deux dernières fois où cela s'était produit, le Gémeau avait failli mourir. Mais cela, il le garderait pour lui, et se contenterait de rester l'ombre discrète mais attentive de son compagnon... toute sa vie, s'il le fallait. [2]

Se levant à son tour, il aida le Grec à nettoyer sommairement la cuisine. Puis Saga, sans le regarder, saisit la main fine et douce et entraîna son propriétaire dans le couloir, en direction de sa chambre.

Il resta un instant immobile sur le seuil de la pièce, tentant de se convaincre qu'il ne s'était passé qu'une journée depuis qu'il s'était éveillé, ce matin-là, dans ce lit-là. Que moins de douze heures auparavant, il ignorait tout de Sujan, du retour de l'Autre et de la... relation entre son frère et ce monstre. Les braises de sa colère frémirent à cette pensée, mais elles étaient étouffées par sa fatigue, pour l'instant. Légèrement en retrait, ses doigts toujours pris entre ceux du Gémeau, Shaka lui laissa le temps de se réconcilier avec la réalité, autant que possible. Et sans même qu'il s'en rende compte, son pouce caressait doucement celui de l'homme qu'il aimait, l'assurant de sa présence et de son soutien sans faille.

Saga se redressa, prit une inspiration, et s'avança enfin dans la chambre. Son corps épuisé lui hurlait de s'étendre sur le lit, ce qu'il fit sans attendre, laissant le Chevalier de la Vierge agir à sa guise. Sans surprise, celui-ci se glissa contre lui et posa une main sur sa poitrine, alors même que le bras du Gémeau venait entourer ses épaules. Quelques secondes plus tard, ce dernier était dans les bras de Morphée et, malgré sa volonté de surveiller le sommeil du Grec, Shaka l'y rejoignit bientôt.


Au même moment, au Cap, Kanon faisait tout son possible pour ne pas prêter attention à la marée montante, et aux désagréables sueurs froides que cette constatation faisait naître dans son dos. Il tâta ses côtes entourées de bandages et grimaça, tentant de trouver une meilleure position contre la paroi rocheuse et inégale. Il allait mettre des jours à guérir de ça, sans compter les nombreuses plaies et brûlures que son cosmos aurait fait disparaître d'ici le lendemain.

– Tu comptes rester là encore longtemps ?

Un petit soupir souleva sa poitrine. Sans se tourner vers l'intérieur de la prison – il la connaissait déjà comme sa poche, de toute manière, jusqu'au plus petit caillou et à la moindre touffe d'algues – il répondit avec un flegme qu'il était loin de ressentir :

– Oui. Tu y vois un inconvénient ?

– Un peu mon neveu. Tu ne pourrais pas me lâcher la grappe ?

L'ex-Dragon des Mers désigna les vagues qui lapaient à présent la base du chemin menant à la cellule.

– L'eau monte.

– Et alors ?

Un coup d'œil furieux par-dessus son épaule, et le Gémeau cracha :

– Alors tu veux te noyer, c'est ça ? Pourquoi as-tu demandé à être enfermé ici, bon sang ?

– Je ne sais pas... l'ironie du sort ? La symbolique ?

– Tu te fous de moi...

– Tu crains que l'immense mansuétude de ta déesse ne s'applique pas à moi, c'est ça ? ricana l'Autre. Ouais, je suis au courant, ajouta-t-il en voyant l'air étonné de son interlocuteur. Après t'avoir enfermé ici, figure-toi que Saga a été pris de remords. C'est vrai que condamner son frère à une mort atroce pour quelques paroles déplacées, ça fait un peu tâche sur la conscience... alors il s'est renseigné. Et il a découvert qu'être emprisonné au Cap était équivalent à être soumis au jugement d'Athéna. Pratique, hein. Et je peux savoir pourquoi tu gobes des mouches, maintenant ?

– Tu... tu te rends compte de ce que tu viens de... Loki, tu es en train de me dire que tu as voulu t'offrir au jugement d'Athéna ?

Le silence estomaqué puis pensif qui suivit s'étira un long moment. Et lorsque l'Autre parla à nouveau, ce fut d'un ton mesuré, bien loin de sa morgue habituelle :

– Je n'y avais pas réfléchi jusque là.

– Sérieux ? Où est passé le maître en manipulation qui joue toujours avec trois coups d'avance ?

Un regard aigu, écarlate, se posa sur Kanon. Presque accusateur.

– Je n'espérais pas vraiment survivre à Sujan, vois-tu. Alors non, je n'ai pas pensé à la suite. A comment... gérer le « bonus ».

– Dis donc, tu ne vas pas me reprocher de t'avoir sauvé la vie, quand même ?

– J'aime pas devoir des trucs aux gens. C'est toujours un nid à emmerdes.

– On dirait que tu parles d'expérience, fit l'ex-Marina d'un air perplexe.

– Ça t'en boucherait un coin, hein.

– Que tu répondes franchement à une question personnelle ? Ouais, un peu. Je risque de faire une syncope, pas l'habitude...

– Ouais, et l'humour contre le stress, c'est pas efficace ad vitam, remarqua Loki en jetant un coup d'œil aux vagues qui étaient en train de dévorer le chemin - les pieds de Kanon étaient déjà trempés d'eau salée, bien qu'il les ait ramenés le plus possible contre lui.

– Pas vraiment, non, avoua le Gémeau, frissonnant, le regard fixé sur l'écume mouvante.

– Ramène-toi par ici, alors.

Kanon lui adressa un regard méfiant.

– Tu me fais quoi, là ?

– Je sais pas ce que tu comptes faire quand la marée sera haute, ce que je sais c'est que tu ne risques pas d'être très efficace si t'es tétanisé de trouille.

– Et donc, tu comptes faire quoi ?

– Hmm... Te distraire ?

– Lokiiii...

Pour la énième fois et certainement pas la dernière, le Chevalier se demanda pourquoi il avait sauvé cet énergumène.


Saga avait conscience d'être dans un rêve. L'ambiance, le côté surréaliste – même si certaines dimensions n'ont rien à envier aux mondes oniriques les plus délirants –, les lieux connus mais déformés, différents... il était dans la salle du trône du Grand Pope, qui était beaucoup plus grande que dans son souvenir. Et là-bas loin, sur le trône... une silhouette ? Non, deux. L'une sur l'autre. La chevelure caractéristique de son jumeau, reconnaissable entre toutes... et les manches noires du maître des lieux, enroulées autour de lui en une étreinte qui avait l'air extrêmement possessive. L'aîné des Gémeaux s'approcha, curieux – que faisait Kanon avec Shion, et dans cette position qui plus est ?

Et puis, il vit. La chevelure couleur cendre, non pas vert pâle. Le reflet de son propre visage quand son frère s'écarta pour enfouir son visage dans le cou du Pope. Les prunelles sanglantes fixées sur lui, méprisantes et cruelles, le sourire ravi de le voir là...

Soudain, Kanon disparut de son champ de vision. Il n'était plus sur Loki, plus nulle part. Sur le point de se retourner pour le chercher du regard, Saga se sentit immobilisé par quelque chose qui lui... traversait la poitrine ? Baissant les yeux, il vit une pointe dorée émerger de son propre torse. Perplexe, il y porta les doigts, toucha la substance rouge qui la recouvrait... et la douleur explosa dans son corps au moment où il comprit. Sa tête pivota lentement, il regarda par-dessus son épaule, et accrocha les iris turquoise de son jumeau. Froids. Satisfaits. Comme le sourire mauvais qui étirait ses lèvres. Tellement semblable à celui de l'Autre...

Dans une grande gerbe de sang, le cadet arracha l'arme qu'il avait enfoncée dans le cœur de son frère. Celui-ci tomba à genoux, la main crispée sur sa poitrine, le liquide vital remontant dans sa trachée pour jaillir de sa bouche, s'échappant de son dos là où le poignard était entré dans ses chairs. D'un coup de pied, Kanon le fit basculer sur le flanc avant de l'enjamber avec un rictus dédaigneux, pour aller rejoindre son amant. Celui-ci s'était levé de son trône et, sans plus accorder un seul regard au Gémeau qui continuait à se vider de son sang, saisit la main qui tenait toujours ce poignard maudit par les dieux et la porta à sa bouche pour lécher le liquide carmin qui coulait sur les doigts, la paume, l'avant-bras.

La dernière chose que vit Saga fut le long baiser échangé par son jumeau et sa némésis, leur lèvres écarlates se partageant les ultimes bribes de sa vie.


– Saga ! Saga, réveille-toi !

La lumière dorée de la lampe de chevet lui assaillit les yeux quand ses paupières parvinrent enfin à se soulever. Il focalisa ensuite, et le visage inquiet et les longues mèches blondes de Shaka apparurent devant lui. Se redressant, il se passa une main sur le visage, et la retira trempée. Sueur ? Larmes ? Un peu des deux, sûrement. Un frisson d'horreur rétrospective le parcourut lorsqu'il repensa à son rêve. La pression de la main de l'Hindou s'accentua sur son épaule et il secoua la tête pour le rassurer. Un cauchemar... ce n'était qu'un simple cauchemar.

Un cauchemar au goût amer et criant de vérité.

Voulant oublier les images qui tournoyaient encore derrière ses paupières, il enroula ses bras autour du torse de Shaka et enfouit son visage dans la longue chevelure dorée, inspirant à pleins poumons son odeur, mélange de santal et d'encens et d'une touche plus douce, plus florale, plus... Oh, par Athéna.

Ce qu'il sentait faiblement, accroché à la peau laiteuse de l'Hindou, c'était le parfum entêtant des fleurs du jardin de Twin Sal, qui avaient refleuri avec la résurrection du Chevalier de la Vierge. Ces fleurs qui s'étaient volatilisées sous l'Athena Exclamation lancée par Camus, Shura et lui-même, lorsqu'ils avaient tué Shaka.

Lorsqu'il avait poussé les deux autres à lancer l'attaque mortelle à ses côtés, corrigea-t-il mentalement. Jamais Camus ni Shura ne l'auraient fait s'il ne les y avait pas fermement incités. Ils étaient trop honorables, pour s'abaisser à utiliser une attaque interdite... mais lui ? Oui, l'honneur était important pour lui. Mais moins que sa mission de Chevalier. Et la vie de Shaka, moins importante que le message qu'il avait voulu, coûte que coûte, transmettre à Athéna. Mais le parfum des fleurs était resté avec lui, comme un fantôme tenace, jusqu'à la minute où son corps s'était délité sous les rayons du soleil.

Ses doigts crispés s'emmêlaient dans les cheveux du Chevalier de la Vierge, alors que la douleur lui coupait le souffle. Il se sentait enveloppé de toutes parts par l'odeur accusatrice des fleurs arrachées, mais ne pouvait s'éloigner de la chaleur, de la solidité de Shaka. Il ne voulait pas se rendormir, retourner dans les ténèbres de ses cauchemars où tous ceux qui comptaient pour lui le trahissaient.

– Saga... ?

Il voulait demander de l'aide, cependant les mots restaient coincés dans sa gorge. Que pouvait-il bien exiger de celui qu'il avait, au final, lâchement exécuté ? Le fait que Shaka soit à ses côtés en cet instant tenait déjà du miracle...

– Comment peux-tu... supporter... mon contact ?

Le blond fronça les sourcils, perplexe, et saisit le visage de Saga pour le regarder.

– Que veux-tu dire par là, Saga ?

– Je t'ai tué, bon sang !

La surprise le disputait à l'incompréhension sur le visage de l'Hindou.

– Tu m'as... ? Mais enfin, qu'est-ce que tu racontes ?

Les mains le lâchèrent enfin et les ongles du Gémeau s'enfoncèrent dans ses propres bras tandis qu'il baissait la tête à nouveau, incapable de soutenir le regard céruléen et inquisiteur.

– Ce jour-là... dans le champ de fleurs... c'était pour Athéna... mais je t'ai...

– Oh, Saga, non... souffla le blond d'un ton oscillant entre tendresse et désespoir.

Il comprenait ce qui torturait le Grec à cet instant précis. Cette culpabilité atroce, qui ne se contentait plus d'être apaisée par des notions de « devoir », de « mission ». Alors il tendit les bras, les referma autour des épaules tremblantes de son compagnon, l'attira contre lui.

– Tu ne m'as pas tué, Saga. C'est moi... je voulais mourir. Pour guider Athéna au Royaume des Enfers, pour qu'elle ne soit pas seule pour affronter Hadès et ses Spectres. Et c'était le meilleur moyen. Vous trois... vous m'avez rendu service, ce jour-là.

La tension terrible qu'il sentait dans les muscles de Saga se dissipa un peu, mais pas complètement. Désirant l'aider à se détendre, il enfouit une main fine dans la chevelure azuréenne et baissa la tête jusqu'à pouvoir appuyer sa joue sur les mèches bleues. Les bras du Gémeau se déplièrent en réponse et il les enroula lentement autour de la taille de Shaka, avec précaution, comme s'il craignait encore une rebuffade.

– C'est la vérité, Shaka ? fit-il d'une voix légèrement étouffée contre le torse du blond.

– Oui, je te promets... Tu as fait ton devoir. Nous avons tous souffert pendant cette guerre... mais c'est fini. C'est fini, Saga, répéta le Chevalier de la Vierge en serrant un peu plus le Grec contre lui.

Un long soupir tremblant souleva le dos de Saga, et il se détendit encore un peu – mais restait accroché à son compagnon, incapable de lâcher prise. Il se redressa cependant et posa son menton sur l'épaule de l'Hindou, le regard fixé sur le mur blanc en face de lui, tentant d'empêcher les larmes qui lui brouillaient la vue de déborder de ses yeux. En vain : le contact doux de Shaka sapait toutes ses défenses, toute la dureté qu'il s'était toujours forcé à avoir au combat. Où étaient passées sa force, sa conviction, sa confiance en son rôle de gardien de la Justice ? Tout s'était évaporé en quelques heures, et il n'en trouvait plus trace. Ne restait qu'une rage corrosive au fond de ses entrailles, qui n'avait de cesse que de le pousser à agresser autrui, à se venger de la souffrance qu'il éprouvait.

Il ferma enfin les yeux, laissa l'eau salée lui brûler les joues avant de s'échouer sur la chemise qu'il avait prêtée à Shaka.

Shaka... sa bouée de sauvetage. Il n'arrivait toujours pas à croire que le Chevalier de la Vierge l'avait choisi, qu'il était avec lui. L'espace d'une seconde, il avait eu une drôle de sensation en le voyant porter un de ses vêtements. Comme s'il ne croyait pas à son bonheur, au plaisir qu'il avait ressenti à cette vision. Comme s'il craignait que l'Hindou le repousse soudain, que lui aussi le trahisse. Mais celui-ci était encore là, au milieu de la nuit, réveillé par la détresse de son compagnon, et il était solide et chaud et tellement réel... bien plus que les cauchemars du Gémeau, plus que sa rage, plus que son frère qu'il sentait, lointain mais présent, à la frontière de ses perceptions cosmiques.

Ses mains s'étaient mises en mouvement et parcouraient le dos du blond, de la nuque aux reins, aller et retour, un toucher léger mais insistant. Sans discontinuer, il redessinait les muscles fins qui roulaient doucement sous ses doigts alors que Shaka se mettait lui aussi en mouvement, lui rendait ses caresses en murmurant doucement :

– Je suis là, Saga... je suis là.

Le Gémeau hochait la tête, convaincu, et pourtant ses mains ne s'arrêtaient pas. Il avait à cet instant un besoin viscéral de sentir son compagnon, d'ancrer sa présence dans ses sensations, de se prouver qu'il existait. Qu'il était bien là, qu'il n'allait pas disparaître. Il avait le sentiment confus que si le blond sortait de son champ de perception, il allait... tomber dans un gouffre obscur, insondable. Et ne plus jamais en ressortir.

A l'écoute du cosmos du Grec comme il l'était, le Chevalier de la Vierge perçut ce besoin comme un aiguillon brûlant, une nécessité absolue. Il fallait garder Saga avec lui, aussi commença-t-il à activer sa propre cosmo-énergie en réponse à ce manque, à cet abîme qui semblait vouloir avaler le Gémeau.

Il ne le laisserait pas tomber.

Et il était tellement habitué à manipuler les sens de ses adversaires au travers de son pouvoir, qu'il se mit tout naturellement à imposer sa présence à ceux du Grec, répondant de ce fait au besoin de Saga. Il emplissait toutes ses perceptions, repoussant à l'extérieur ce qui n'était pas lui, ce qui faisait souffrir le Gémeau.

Oh bien entendu, ce n'était pas la solution idéale. Il faudrait bien affronter le reste du monde, les trahisons et les déceptions, un jour. Rapidement, de préférence. Mais Saga était exténué, il avait besoin de dormir... et ne le pourrait pas s'il continuait à être torturé par tout un tas de choses, des choses que Shaka pouvait – non pas faire disparaître, mais du moins éloigner, masquer, le temps d'une nuit, le temps d'un repos.

Sans même qu'il l'ait voulu consciemment, son aura se déploya autour d'eux sous la forme d'un lotus d'or rosé. Il sentit Kanon toucher discrètement son cosmos, interrogatif, et le rassura avant de refermer son pouvoir sur Saga et lui-même, les isolant pour un temps de l'extérieur. Il incita le Grec à se rallonger et se lova étroitement contre lui, espérant que cela suffirait à assurer la paix de son compagnon pour le reste de la nuit.

Le Gémeau ne sentait plus que Shaka. Tous ses sens étaient saturés de sa présence tranquille, il n'avait plus conscience de rien d'autre – même son esprit avait cessé de penser à quoi que ce soit qui ne fût pas le Chevalier de la Vierge.

En cet instant, l'Hindou était sa réalité, son monde.

Il ferma les yeux, enfin apaisé, et retomba lentement dans les bras de Morphée.


Avec un soupir de bien-être et de lassitude mêlés, Shion se laissa aller dans l'immense baignoire que Dokho avait fait installer dans son temple peu après leur... leur... le changement de leurs relations, paraphrasa-t-il mentalement, incapable de trouver un terme adéquat. Le Pope avait toujours eu un faible pour les bains, et le Tigre le savait.

Et en l'occurrence, celui-ci se trouvait exactement là où l'ex-Bélier le désirait, c'est à dire derrière lui, appuyé contre la paroi du bassin, l'entourant de ses bras solides et lui faisant un dossier fort confortable.

S'il restait dans cette position une minute de plus, Shion allait s'endormir pour de bon. Il renversa sa tête en arrière et leva les yeux pour apercevoir le visage du Chevalier de la Balance. Celui-ci avait les paupières closes et l'Atlante n'aurait pas été étonné de percevoir le léger ronronnement qui accompagnait toujours le sommeil de son amant.

– Dokho.

– Mmh.

– On devrait sortir du bain.

– Mmoui. Toi d'abord.

Un petit rire attendri secoua Shion.

– Tricheur. C'est pour me regarder pendant que je sors, avoue.

– Argh. Je suis repéré.

Mais le Chinois avait rouvert les yeux, et le fixait de ses émeraudes rieuses, qui s'éclairèrent d'une lueur de désir quand le Pope se leva effectivement, l'eau saturant sa chevelure collée à son dos, coulant sensuellement le long de ses muscles. Les nombreuses blessures qui marbraient encore sa peau ne retiraient rien à sa beauté, lui donnant l'air sauvage d'un guerrier tout en gardant intacte l'impression de sagesse et de calme qu'il dégageait.

– Allez, viens. Ce serait dommage de s'endormir pour se réveiller dans de l'eau froide dans quelques heures, insista l'Atlante.

Un nombre conséquent de décennies passées à se faire éclabousser par une cascade glaciale avait enseigné au Tigre les désagréments de l'eau froide, aussi se redressa-t-il à son tour, et tendit la main pour saisir les serviettes qui les attendaient non loin de là.

Quelques minutes plus tard, ils étaient attablés dans la cuisine, récupérant les nombreuses calories brûlées par le combat contre les slaads et la restauration des armures. Touillant pensivement son reste de nouilles dans son assiette, Dokho avait le menton appuyé dans sa main et les yeux fixés sur le visage de son amant.

– Alors, tu comptes faire quoi ?

Le Pope, qui était en train d'amener une fourchetée de pâtes à sa bouche, interrompit son geste.

– A propos de quoi ?

Le regard aigu que lui adressa le Chinois le fit grogner et repousser son assiette, l'appétit coupé.

– Ce n'est pas ce que je compte faire, mais ce que nous, c'est à dire l'assemblée des Chevaliers d'Or présidée par le Grand Pope que je suis, allons décider de faire. Assemblée dont tu fais partie, je te rappelle, donc ton avis compte autant que le mien.

Le Chevalier de la Balance se rencogna dans son siège et croisa les bras, refusant de laisser son compagnon l'énerver. Aussi ce fut d'un ton infiniment calme, qu'il reprit :

– Je reformule donc ma question : en tant que président de cette assemblée, que comptes-tu faire ?

Toi qui as été la victime de celui que nous allons juger demain. Il n'eut même pas besoin de prononcer les mots : ils flottaient entre eux, pesants, opaques. L'ancien Bélier se passa une main sur les yeux en soupirant. Et finit par répondre :

– Je ne sais pas.

Les deux sourcils de Dokho se levèrent dans un bel ensemble.

– Oh ? Je pensais pourtant que ton avis serait déjà bien tranché...

Ce fut à l'Atlante d'adresser à son compagnon un regard tout sauf amusé.

– Veux-tu bien cesser de te faire l'avocat du diable ?

– Ce serait plutôt le contraire, si tu veux mon avis, répliqua le Tigre avec un reniflement ironique.

– Et de jouer sur les mots.

– Oui, ô vénérable grincheux.

– Et de te moquer de moi, aussi, tant que tu y es.

– Et toi, d'éviter la question.

Le sérieux était revenu s'abattre sur eux d'un coup, et Shion soupira à nouveau.

– Que veux-tu donc que je fasse ? Que je libère celui qui m'a tué pour prendre le pouvoir, et qui a attenté à la vie d'Athéna ? Ou que je condamne à mort un être sans lequel nous ne serions peut-être plus en vie, et libres, à l'heure actuelle ?

Dokho se leva et rejoignit son Pope, se plaça derrière sa chaise et referma ses bras autour de ses épaules. Il resta un moment silencieux, puis murmura d'une voix un peu rauque :

– C'est peut-être égoïste, mais j'ai du mal à lui pardonner. Il t'a arraché à moi...

Un sourire triste étira les lèvres de l'Atlante. Il n'avait pas besoin de tourner la tête pour voir l'air douloureux peint sur les traits de son amant.

– Non. Ce sont nos vies, nos missions, qui nous ont arraché l'un à l'autre. Et s'il ne m'avait pas tué, je ne serais pas revenu durant la bataille d'Hadès.

– Nous n'aurions pas eu à nous affronter, contra le Chinois en resserrant son étreinte à ce souvenir.

– Je n'aurais pas eu le bonheur de te revoir jeune, plein de vie, et de te combattre au sommet de nos forces respectives, rétorqua doucement Shion, sachant parfaitement que le Tigre avait apprécié ce face à face autant que lui – autant qu'il les avait fait souffrir.

– Tu ne serais pas mort à nouveau.

– Et nous n'aurions peut-être pas eu droit à cette seconde chance. A cette nouvelle vie. Mon Tigre serait resté un souvenir enfoui sous la poussière des ans, jusqu'à ce que mon successeur arrive et que je m'éteigne, brisé par l'âge et la tristesse d'être à jamais séparé de toi.

Le Chevalier de la Balance soupira à son tour.

– On ne le saura jamais...

– Non. Mais je préfère profiter de ce que j'ai à présent, que regretter les erreurs du passé et m'attarder sur des « et si ». Et je... je ne sais pas si j'ai réellement l'envie d'ôter ce droit à quelqu'un d'autre. Par Athéna, je ne sais même pas si ce « quelqu'un » est réel, ou si c'est resté une chimère créée par un dieu vindicatif. Partant de là, comment décider ce qui doit être fait ?

Le silence de Dokho marqua son approbation, du moins en ce qui concernait la dernière partie du discours de son amant. Leurs regards se croisèrent enfin, et ils comprirent que rien ne serait simple. Quelle que soit la décision finale.

Shaka regarda longtemps Saga dormir, incapable de retrouver le sommeil malgré sa fatigue. Tout en maintenant fermement sa barrière de cosmos autour d'eux, il passait doucement ses doigts dans les mèches azur, observait le visage apaisé, admirait ses traits harmonieux et la longueur de ses cils et la courbe de sa lèvre. Jamais il n'aurait cru que tout cela serait sien un jour. Pourtant, le Gémeau l'aimait, et s'il avait pu un jour en douter, ce n'était plus le cas maintenant.

Il avait réussi, pour quelque temps du moins, à éloigner les démons du Grec. Mais Saga lui paraissait si instable, si torturé... il se promit de l'aider, de le soutenir jusqu'à ce qu'il retrouve son équilibre, sa force. Même si cela prenait du temps... il serait là.

Ils avaient la vie devant eux.


NOTES DE L'AUTEUSE :

[1] : Et là, on s'extasie avec moi au souvenir du fabuleux « Du calme, les petits » dont nous gratifie ce cher Shion lorsque les Bronzouillets tentent de l'attaquer à la fin de Hadès Sanctuary. Merci.

[2] : Attention, Shaka, tu risques de te découvrir une âme de stalker en série d'ici pas très longtemps...

Oui, je sais que depuis l'euro, le drachme n'existe plus. C'était juste histoire de mettre un peu d'exotisme dans mes notes de haut de page... Et de toute manière cette question n'en était pas une, vous croyez que je me serais cassée le bourrichon à donner un corps à Loki si c'était pour le laisser crever deux chapitres après ? Non mais franchement...

Saga... ah. Pauvre Saga. Il débloque complètement, mais comment lui en vouloir ? On pèterait un câble pour moins que ça... du coup, moi aussi ça me perturbe. Je pensais finir en deux chapitres maximum une fois les combats terminés... eh bien non. Avec ce que j'ai découvert sur son compte, c'est en train de se rallonger à vue d'oeil. Grumf.

Et comme toujours, un énorme merci à celles (et ceux ?) qui me suivent et reviewent !

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