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Thème 2 : Giving up
La jeune femme était demeurée figée devant l’innocente planche de bois depuis maintenant plusieurs minutes. Cela faisait des mois qu’elle n’avait pas franchie cette porte. La dernière fois remontait au lendemain de la fête du lycée où avait eu lieu ce meurtre et surtout le retour de Shinichi, un retour qui avait été théâtral dans tout les sens du terme.
Ce jour là aussi elle avait hésité avant de frapper à cette porte, de peur de voir ses espoirs demeurer enfermés derrière au lieu de voir Shinichi l’ouvrir pour les libérer. A présent, elle ne craignait plus de voir cette porte demeurer close mais bien au contraire de la voir s’ouvrir si elle y frappait. Maintenant, elle en souhaitait presque que le retour de son ami d’enfance ne soit qu’un rêve, alors qu’auparavant sa plus grande terreur avait été qu’il ne s’agisse justement de rien d’autre qu’un rêve qui n’avait pas encore été tout à fait dissipé par la triste réalité.
Un soupir de frustration s ‘échappa des lèvres de la jeune femme tandis que sa main demeurait à quelques centimètres de la parois de bois. Cette porte… S’agissait-il d’un obstacle entre elle et celui qu’elle continuait d’aimer ou bien devait-elle plutôt la voir comme une protection derrière laquelle se réfugier ?
Une protection devant une réalité qu’elle n’était pas tout à fait prête à affronter, une protection contre l’autre personne qui aurait pu se trouver derrière.
Rassemblant son courage, Ran laissa ses doigts percuter la barrière qu’elle se décidait enfin à réduire en miette, même si c’était par un geste beaucoup plus insignifiant qu’un coup de pied capable de tordre une plaque de métal en deux.
Lorsque le grincement qu’elle attendait se mit enfin à retentir, après un temps beaucoup trop long à son goût, la lycéenne fit de son mieux pour afficher une expression radieuse à la personne qui allait lui être confronté, qu’il s’agisse de Shinichi ou de…sa co-locataire.
Elle fût envahie par un soulagement familier au moment où le regard de son ami d’enfance croisa le sien, un soulagement identique à celui qu’elle avait ressenti le lendemain de la fête du lycée lorsqu’un détective furieux lui avait ouvert sa porte, un soulagement qui fût malheureusement de courte durée. Oh certes, ce n’était plus de l’irritation qu’elle lisait dans les yeux de son camarade mais pourtant son regard ne lui avait jamais autant donné l’impression qu’elle était la dernière chose sur terre qu’il voulait contempler. Ce n’était pas que son visage lui paraissait méprisant, non, au contraire, si l’un d’eux était dans une position inférieure à celle de l’autre dans les yeux du détective, ce n’était certainement plus elle.
De la culpabilité… Comme elle pouvait détester voir ce sentiment ronger son ami, et comme elle pouvait détester bien plus encore cette partie d’elle-même qui se réjouissait de voir celui qui l’avait trahie souffrir de ses crimes vis-à-vis d’elle.
Pourquoi était-elle si cruelle ? N’arriverait-elle jamais à lui pardonner totalement d’avoir donné une partie de l’amour qu’il lui devait à une autre ? Ou bien craignait-elle que la culpabilité soit la dernière chose qui pouvait encore la relier à Shinichi et le pousser à accepter sa présence auprès de lui ?
De toutes façons, à quoi bon se poser des questions auxquelles elle ne pouvait pas donner de réponse pour le moment ?
« Bonjour, Shinichi. »
Bonjour… Est-ce qu’elle paraissait sincère quand elle lui souhaitait un bon jour ?
« Oh...Bonjour Ran… »
« Je me promenais près de chez toi...et puisque nous n’avons pas cours aujourd’hui, je me demandais… »
Les derniers mots de la jeune femme se perdirent dans un soupir tandis qu’elle renonçait à essayer d’afficher une joie qu’elle n’avait pas.
« A quoi bon jouer la comédie, Shinichi ? Je voulais simplement te voir et j’espérais que tu aurais un moment à me consacrer. Après tout, nous n’avons plus rien à nous cacher maintenant, non ? Donc tu n’as aucune raison d’avoir peur de ma présence. »
Comme elle aurait voulu éviter de donner une tonalité si accusatrice à ses paroles. Mais après tout, elle aurait été bien hypocrite de prétendre ne pas en vouloir à son ami, et elle pouvait bien se payer le luxe d’être humaine quand tout le monde autour d’elle se le permettait, que ce soit Sonoko, ses parents, Shinichi ou…celle qu’elle avait du mal à appeler par son nom ou même par le nom sous lequel elle l’avait connue à une époque de sa vie.
« Mais peut-être que je te…que je vous dérange ? »
Il n’y avait plus la moindre trace de rancœur dans la voix de la jeune femme, seulement de la fatigue. Elle aurait été incapable de dire si elle avait posé cette question parce qu’elle ne voulait sincèrement pas troubler le bonheur de son ami par sa présence ou bien si cela n’avait été qu’une manière de plus de remuer le couteau dans la plaie, le sentiment qui l’imprégnait n’arrivait définitivement pas à prendre une forme précise. De toutes manières, dans la mesure où ils partageaient tous les deux cette même plaie, rien de ce qu’il pourrait lui dire pour lui reprocher sa mesquinerie ne pourrait être aussi douloureux que ce qu’elle ressentait au fond d’elle à cause de ses propres mots.
Elle avait détesté Shinichi parce qu’il n’avait pas réussi à assumer totalement le rôle de l’homme de ses rêves sans pour autant rentrer dans celui du traître qui avait piétiné ses sentiments, elle avait détesté Shiho pour les même raisons, et toujours pour ces mêmes raisons, elle en venait maintenant à se détester elle-même.
Combien de temps ce petit jeu cruel durerait-il avant que l’un d’eux n’ait le courage d’y mettre fin, même si c’était en quittant le terrain de jeu par la porte destinée à la perdante ? Un jeu ? Ce n’était pas un jeu. Elle ne voulait pas voir Shinichi comme le premier prix d’une compétition entre elle et une autre mais comme la personne dont elle était amoureuse, alors pourquoi envisageait-elle les choses comme cela ? Etait-elle bien placée pour soupçonner Shinichi de mentir aux autres comme à lui-même en affirmant qu’il l’aimait encore? Valait-elle mieux que lui sur ce point ? L’aimait-elle encore ou bien n’avait-elle pas le courage d’admettre que son amour avait des limites et que le détective les avait outrepassé ?
L’amertume laissa instantanément la place à l’étonnement sur le visage de la lycéenne lorsque son camarade referma ses bras autour de son dos pour la serrer brusquement contre lui. Pourquoi faisait-il cela ? Pour lui exprimer de la plus simple des façons l’affection qu’il continuait d’éprouver pour elle ou bien pour ne plus avoir à affronter son regard lourd de reproches ? Après tout, la main qui lui caressait doucement les cheveux maintenait aussi son visage contre la joue de son camarade, l’empêchant de voir ce qui se reflétait dans ses yeux à l’instant présent. Quelle était la véritable signification de cette étreinte ? Cherchait-il à lui dissimuler un visage qu’elle aurait eu trop de facilité à déchiffrer ou bien voulait-il simplement frotter doucement ce même visage contre sa chevelure ?
De toutes manières la réponse n’avait plus aucune importance puisqu’il était en train de s’écarter légèrement d’elle sans pour autant écarter les bras qu’il avait passé autour de sa taille. Malheureusement son regard lui demeurait toujours invisible puisque le détective maintenait ses yeux clos tandis qu’il appuyait doucement son front contre le sien.
« Ran, même si ta présence ne m’apporte plus uniquement du bonheur, je sait que je souffrirais toujours plus de ton absence … »
Il s’était enfin décidé à relever ses paupières. De la tristesse, de la culpabilité mais aussi de l’affection… Voilà ce qui se reflétait à la surface de ses yeux qui n’était qu’à quelques centimètres des siens. Et son propre regard, que renvoyait-il au détective à l’instant présent ? Des sentiments totalement identiques ou bien s’y mêlait-il aussi un peu de rancœur et de peur ?
« Et la seule chose de négative que je verrai jamais chez toi, ce sont les traces qu’ont laissés sur ton visage les souffrances et les mensonges que je t’ai faite subir. S’il n’y a aucun moyen pour moi de les effacer ou au moins de faire aussi naître dans ton regard quelque chose que je serais heureux d’y déchiffrer, alors oui, je ne pourrais plus supporter ta présence…parce que cela voudrait dire que tu ne peux plus supporter la mienne qu’en te forçant. »
La jeune femme eût beau entrouvrir légèrement ses lèvres tremblotantes, le seul son qui s’en échappa fût un hoquet. Pendant un court instant, elle fût dévorée par le désir de coller ces lèvres qu’elle n’arrivait pas à desserrer totalement sur celles que le détective avait plissées en un sourire aussi mélancolique qu’affectueux. Oui, malgré sa rancœur, elle voulait susciter un autre désir chez son ami que celui de se faire pardonner, et ce désir elle voulait le sentir de la manière la plus intime possible. Mais même si elle ne résista plus à l’impulsion de coller son visage à celui de Shinichi, ses hésitations reprirent le dessus au dernier instant, la poussant à se détourner de sa cible pour laisser sa chevelure glisser le long de la joue de son camarade tandis qu’elle refermait ses bras autour de ses épaules en enfouissant son nez dans son cou.
C’était encore trop tôt, même si elle voulait ressentir plus que l’affection d’un ami, elle n’était pas encore prête à franchir totalement le pas. Pour le moment, cette situation intermédiaire lui convenait encore. Une situation intermédiaire… Ce n’était pas seulement sa situation actuelle avec Shinichi qu’elle pouvait ranger dans cette catégorie, mais également la relation entre le détective et l’ancienne criminelle qu’il avait accueilli sous son toit, et bien évidemment c’était aussi le cas de sa propre relation avec l’ancienne criminelle en question… De quelle façon tout cela allait-il évoluer ? Etait-ce une simple phase de transition au cours de laquelle le détective finirait par faire le point sur ses sentiments et finirait par se rendre compte qu’il avait confondu l’amitié avec l’amour avec au moins l’une d’entre elles? Est-ce que cet arrangement qu’ils avaient passé tous les trois n’était qu’une manière de laisser doucement mourir la passion que la future perdante éprouvait encore pour celui qui n’avait pas réussit à faire son choix ? Une manière pour Shinichi de ne pas faire trop souffrir celle qu’il rejetterait en étalant sur plusieurs semaines, voir plusieurs mois, une séparation qui aurait été trop brutale autrement ? Ou bien est ce que ce provisoire serait finalement amené à durer ?
A quoi bon se torturer en vain ? Les réponses à ces questions angoissantes viendraient bien assez tôt, sans doute beaucoup trop tôt à son goût. Pour le moment, elle voulait juste s’abandonner à la douce étreinte et à la chaleur des sentiments de celui pour qui elle ressentait encore bien plus d’affection que de rancoeur.
Trouvant enfin le courage d’ouvrir de nouveau les yeux, Ran fût confronté à la tentation de les refermer de nouveau. Une tentation qui lui apparaissait sous la forme d’une scientifique taciturne qui observait la scène en demeurant dans l’encadrement de la porte qu’avait franchi Shinichi pour aller l’accueillir. Pourquoi ? Pourquoi venait-elle maintenant, à l’instant précis où elle avait réussi à la faire disparaître à la lisière de sa conscience pour se laisser submerger par la douce chaleur du corps comme des sentiments de son camarade ? Pourquoi n’y avait-il pas la moindre trace de rancœur ou de jalousie mais uniquement de la mélancolie et de la résignation dans les yeux qui la contemplaient ? Ce que son visage exprimait ce n’était pas la rage de demeurer impuissante face à celle qui prenait possession de celui qu’elle aimait. Non, c’était uniquement le regard désabusé de celle qui s’était résigné à voir celui qu’elle aimait chercher le bonheur avec une autre.
Ran était incapable de savoir si elle devait haïr sa rivale pour sa facilité à s’effacer complètement devant elle ou au contraire la remercier d’agir ainsi. Sa rivale… Non, elle devait tout faire pour arrêter de la considérer ainsi. Pour quelle raison avait-elle accepté cette situation ? Parce qu’elle était assez cynique pour croire qu’elle ne pourrait pas perdurer et que ce serait elle que Shinichi finirait par choisir, ou bien parce qu’elle aimait son amie d’enfance au point de l’accepter tel qu’il était au lieu de ne l’accepter que s’il devenait tel qu’elle aurait voulu qu’il soit ?
Elle aimait Shinichi. En tout cas, elle voulait croire qu’elle était encore capable de l’aimer, l’aimer au point d’admettre qu’elle ne serait qu’une partie de sa vie au même titre que sa passion des enquêtes ou la passion qu’il nourrissait pour la scientifique, une partie essentielle de sa vie certes mais pas la totalité de son univers.
Oui, elle ne voulait pas que son amour soit égoïste, et elle ne voulait pas non plus d’un amour qu’elle aurait gagné en le volant à une autre.
Avait-elle réussi à regarder l’amie de Shinichi comme autre chose qu’une rivale ? Que ce soit le cas ou non, cette dernière avait baissé les yeux pour ne plus être confronté à son regard. Avait-elle déchiffré sur son visage des sentiments qu’elle n’arrivait pas à admettre, la jalousie et l’incapacité de partager l’amour qu’elle recevait avec une autre ? Ou bien la scientifique avait-elle les mêmes difficultés qu’elle face à une rivale qu’elle ne pouvait pas totalement haïr ?
Face à la réaction de celle qui n’était ni tout à fait son ennemie, ni tout à fait son amie, Ran avait inconsciemment renforcé son étreinte autour du détective au point d’enfoncer ses ongles dans les replis de sa chemise, lui arrachant une légère grimace de douleur. S’écartant légèrement de son amie sans pour autant la relâcher, Shinichi se retourna et compris ainsi instantanément les raisons du trouble qu’il avait perçu chez Ran et qu’il attribuait encore l’instant d’avant à la rancœur qu’elle devait éprouver pour lui.
« Si tu veux encore passer un moment avec moi alors autant rentrer, non ? »
Shinichi avait pris doucement la main de sa camarade dans les siennes tandis qu’il lui faisait cette demande, et lorsqu’il se tourna de nouveau vers la seconde femme qui partageait sa vie, Ran sentit la pression que le détective exerçait sur ses doigts s’accroître légèrement, comme s’il cherchait dans ce contact la force de faire face à la scientifique.
« Mais si tu préfères nous laisser être seuls, Shiho, alors Ran et moi pouvons très bien passer la journée ailleurs… »
La scientifique soupira devant le regard presque suppliant du lycéen. La suppliait-il de ne pas s’immiscer entre eux ou bien voulait-il éviter de lui imposer un spectacle qu’il jugeait trop douloureux à contempler pour elle ? Dans les deux cas, c’était tout aussi futile, il ne pourrait pas éviter éternellement la confrontation entre elles.
« C’est ta maison, Kudo. Je n’y suis qu’une invitée et rien de plus. Si vous voulez passer un moment en tête à tête ailleurs, allez-y, si vous voulez passer l’après midi ici, alors tu n’as pas besoin de me demander la permission. »
Un soupir s’intercala entre les derniers mots de la compagne du détective et ceux qu’elle se sentit obligé d’ajouter en détournant les yeux de ceux de son interlocuteur.
« Et si vous voulez rester ici et que ma présence vous dérange, alors dis-le moi et c’est moi qui m’en irais ailleurs. »
Ce fût au tour de Shinichi de soupirer tandis qu’il relâcha la main de Ran pour se rapprocher doucement de Shiho. Posant doucement la main sur la chevelure auburn de la métisse ; le lycéen la força délicatement à lever de nouveau les yeux vers lui.
« Je croyais pourtant te l’avoir fait comprendre. Cette maison, ce n’est plus seulement la mienne, c’est devenu la nôtre. Tu n’as pas à t’y sentir comme une étrangère ou une invitée que je peux congédier quand ça m’arrange. »
« Mais j’imagine que Ran doit également se sentir chez elle ici et peut venir dans cette maison comme si elle y habitait et non pas comme une invitée qui doit demander la permission pour en franchir le seuil, non ? »
Le détective ferma les yeux et se prépara mentalement à un moment qui venait beaucoup plus tôt qu’il ne l’avait espéré. Il avait envisagé que l’équilibre précaire qui s’était établi entre lui et les deux jeunes femmes finirait par voler en éclats mais il avait tant désiré qu’on lui laisse le temps de le consolider avant. La douce sensation des doigts de la métisse glissant le long de sa joue mit son angoisse en suspension, et lorsqu’il releva les paupières, ce fût pour se retrouver face à un regard compréhensif et non pas glacial.
« Ce n’est pas une accusation, Shinichi, seulement une constatation. Et comme tu l’as dit toi-même, il s’agit de notre maison, cela signifie qu’elle t’appartient encore et qu’elle appartient aussi à Ran, non ? S’il y a des moments où tu veux y rester seul avec elle, fais le moi comprendre et ne donne pas l’impression de me demander la permission. »
Si Shinichi poussa un second soupir en enlaçant la chimiste, ce fût un soupir de soulagement, et lorsqu’il se retourna vers Ran, il trouva la force de lui adresser un sourire qui ne ressemblait pas totalement à un sourire d’excuse destiné à quémander son pardon.
« Alors Ran, que préfères-tu ? Si tu veux toujours passer l’après-midi avec moi…ou avec nous, nous le ferons à l’endroit que tu auras choisi. »
Ran laissa son regard errer entre son camarade de classe et la scientifique qui avait fermé les yeux en appuyant doucement son front contre la joue de celui qui l’enlaçait. Voulait-elle sentir le contact de celui qu’elle aimait ou bien cherchait-elle à éviter le regard de celle qui l’aimait autant qu’elle ? Combien de temps tout cela allait-il durer ? Combien de temps continueraient-elles de se réfugier derrière celui qui prétendait les aimer autant l’une que l’autre chaque fois qu’elles devaient se faire face? Shinichi demeurerait-il celui qui les séparerait ou finirait-il par devenir celui qui les unirait l’une à l’autre ? Il n’y avait qu’une seule manière de le savoir pour Ran, et cela impliquait qu’elle fasse le premier pas, le premier pas vers cette maison où elle était supposée avoir sa place.
« Je crois que...j’aimerais que nous passions l’après midi ensemble dans ta…notre maison. Et quand je dis ensemble, cela veut dire avec toi, Shiho. »
Ecarquillant les yeux lorsqu’elle entendit son propre prénom, l’ex-criminelle se tourna vers la lycéenne avec une expression hébétée qui n’avait rien à envier à celle qu’avait eu la petite Haibara lorsqu’elle s’était précipitée sur elle une certaine nuit de pleine lune.
« Dans ce cas, bienvenue chez nous, Ran. Je veux dire…bienvenue chez toi… »
Pour la première fois depuis le début de cette journée, Ran eut un sourire amusé. Un sourire que le détective fit naître en tendant la main pour l’inviter à franchir le seuil de sa demeure.
« Shinichi, ce n’est quand même pas la première fois que je viens chez toi, tu n’as pas à être aussi formel… »
« Tu as déjà franchi le seuil de ma maison, c’est vrai, mais aujourd’hui est le premier jour où tu franchis le seuil de ta maison alors autant le franchir ensemble, non ? Tous ensemble. »
Le regard de Ran se fit mélancolique tandis qu’elle fixait la main que lui tendait son ami.
« Ce n’est pas encore ma maison, Shinichi, même si elle peut le devenir. Pour le moment, je ne peux pas m’installer ici avec toi. Mes parents ne me laisseraient le faire que si nous étions mariés, et si j’essaye de leur mentir ou de leur expliquer…à quel point les choses sont compliquées, je ne crois pas que…cela marcherait. »
Une ombre passa sur le visage du détective tandis que son amie d’enfance mettait ses rêves à l’épreuve de la dure réalité, une réalité dans laquelle il aurait du mal à immiscer sa relation avec les deux jeunes femmes. Mais cette ombre ne demeura que quelques instants avant d’être chassée par un sourire.
« Ran, que tu y habites ou non, cette maison sera la tienne tant que tu désireras qu’elle le soit. Tu pourras y venir à l’instant qui te plaira, y rester autant de temps que tu le voudras et en partir dès que tu le désireras, et pour cela tu n’auras besoin de la permission de personne, que ce soit la mienne, celle de Shiho ou celle de tes parents. La seule chose que j’espère, c’est que chaque fois que tu en refermera la porte derrière toi, ce sera pour y revenir plus tard et qu’un jour, ce ne sera plus pour aller dormir dans une autre maison. »
« Si seulement c’était possible, Shinichi, mais il y a trop de choses qui s’y opposent, en tout cas si la situation demeure telle qu’elle est… »
Baissant les yeux pour ne pas faire face à la réaction que ses paroles avait du susciter, Ran s’abandonna à un fatalisme qui n’avait rien à envier à celui qui l’avait dévoré lors de ces rares moments où elle n’avait plus la force d’espérer plus longtemps le retour de Shinichi et essayait de s’habituer à son absence au lieu de désirer encore sa présence. Oui, la situation qu’ils étaient en train de vivre ne pourrait pas perdurer, ce provisoire ne serait jamais appelé à devenir définitif. En essayant de les aimer toutes les deux, Shinichi s’ôtait les moyens d’en aimer seulement une seule. Vivre avec le détective ? Elle ne pourrait le faire qu’à la condition de se marier avec lui, et cela reviendrait à creuser un écart insurmontable entre elle et Shiho, et l’équilibre précaire qui existait entre elles ne pouvait exister que si elles demeuraient sur un pied d’égalité auprès du détective. Passer outre l’obligation du mariage et s’installer ici ? Même si ses parents finissaient par accepter un choix qu’ils n’auraient certainement pas approuvé au départ, même si elle acceptait les regards lourds de reproches et de mépris que sa situation ne manquerait pas de faire naître autour d’elle, il y aurait toujours la question des enfants. Si jamais elle était amenée à en avoir, elle ferait tout pour éviter qu’ils aient à payer pour les erreurs qu’elle aurait faites de la même manière qu’elle avait du subir les conséquences de l’échec du mariage de ses propres parents. Elle pouvait souffrir pour avoir le droit d’aimer Shinichi mais elle n’imposerait pas cette souffrance à d’autres, non, ses enfants ne seraient pas vu comme des parias qui serait mis à l’écart pour les fautes de leur parents.
Les fautes ? Etait-ce un crime d’aimer deux personnes ? Aux yeux de ses parents, cela avait été un crime d’en aimer un autant que l’autre et de remuer ainsi le couteau dans leur plaie en leur rappelant qu’il y aurait toujours un lien entre eux qu’ils ne pourraient jamais briser. Un lien qui existait sous la forme d’une personne qu’ils aimaient et qu’ils ne supportaient pas de voir souffrir, sans avoir pour autant la force de mettre leur fierté de côté en mettant fin à ses souffrances.
Même si elle n’avait pas renoncé à ses rêves d’enfants, Ran ne pouvait plus se permettre de croire naïvement qu’ils se réaliseraient. Shinichi aurait beau être celui qui défendrait la société contre le crime, il serait un criminel à ses yeux malgré cela. Oh certes, son crime ne l’amènerait jamais en prison, mais il devrait quand même faire face à une sanction, une sanction qui apparaîtrait sous la forme du regard des autres, tous les autres, les passants dans la rue, les parents de l’une des femmes qu’il aimait, ses enfants lorsqu’ils lui demanderaient naïvement la raison de l’animosité des autres à leur égard, et même son propre regard dans ces moments là, un regard qui même s’il ne contenait pas de rancœur serait très loin d’être dénué de tristesse.
N’était-elle pas égoïste de vouloir imposer cela à son ami parce qu’elle n’avait pas la force de renoncer à lui ? Aussi égoïste que ses propres parents lorsqu’il n’avait pas eu la force de mettre leur différends de côté pour offrir une famille unie à leur fille ?
Elle voulait être heureuse, mais elle voulait aussi que Shinichi soit heureux. Il ne pourrait être heureux qu’avec une seule femme, et elle n’avait pas le cœur de voler son bonheur à quelqu’un qui avait enduré bien plus de privations qu’elle. Après tout, elle avait encore une famille, même désunie, et Shiho pour ce qu’elle en savait, n’avait plus rien en dehors du détective, c’était sans doute la moindre des choses que de permettre à Shinichi de lui offrir une nouvelle famille en compensation de celle qu’elle avait perdu.
Oui, c’était sans doute mieux de renoncer. Mieux pour Shinichi, mieux pour Shiho, et même mieux pour elle.
C’est avec cette résolution en tête que Ran trouva la force de lever les yeux vers ceux à qui elle allait offrir son bonheur, mais sa résolution ne perdura guère plus de quelques instants face au regard attristé de Shiho et surtout face au sourire de Shinichi. Un sourire qui était suppliant certes, mais elle sentait bien que le détective ne la suppliait pas d’abandonner mais au contraire de continuer à espérer.
« Tu as raison, Ran. Beaucoup de choses s’opposent à notre union… »
Parlait-il de l’union entre lui et elle, ou de l’union impossible qu’il avait voulu créer entre trois personnes ?
« Alors toi aussi tu pense que le mieux serait d’y mettre fin ? »
« Non, je pense que nous devrions en parler et essayer de trouver une solution, ensemble. Je te l’ai dit, Ran, cette maison ne deviendra la tienne que si tu le désires. »
La jeune femme sentit ses doigts se mettre à trembler tandis que la tentation d’abandonner dès maintenant grandissait en elle pour devenir plus lancinante que jamais. Une tentation qui finit par la submerger totalement au point qu’elle cessa d’y résister.
S’avançant d’un pas mal assuré vers son camarade, Ran plaça doucement la main dans la sienne.
Une fois de plus, elle avait abandonné face à Shinichi et l’espoir qu’il parvenait toujours à faire naître dans son cœur, l’espoir qu’elle avait raison de croire en lui, le même espoir qui l’avait poussé à continuer de l’attendre pendant tous ces mois.
Refermant doucement ses doigts autour de ceux de la lycéenne, Shinichi passa son bras sous celui de la chimiste tandis qu’il les entraînait toutes les deux à l’intérieure de leur nouvelle maison. Croisant le regard de la scientifique durant une fraction de seconde, Ran crût y voir briller une lueur d’espoir. Elle n’avait rien imaginé, la petite Haibara avait capitulé une fois de plus face à une drogue bien plus redoutable que celle qu’elle avait conçu, une drogue que seul un petit détective borné avait pu lui inoculer, l’espoir et la volonté de croire en une promesse qu’elle n’estimait pas en son pouvoir de tenir.