
| Mon ange
Author: Le Gramophone Somnambule Mathilda, rongée par le drame de son enfance, cherche à se venger.
Rated: Fiction K - French - Drama/Romance - Chapters: 2 - Words: 3,151 - Reviews: 5 - Favs: 2 - Follows: 1 - Updated: 09-02-07 - Published: 08-21-07 - id: 3737014
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Une matinée d'été dejà caniculaire, dont la lumière jaunâtre et poussiéreuse traverse mes lunettes de soleil et brouille légèrement ma vue. Je me concentre. Je sais mes yeux épuisés de te fixer ainsi depuis bientôt une heure, mes muscles contractés, en attente du moment fatidique; je sais ma respiration bien trop rapide et cette intense et silencieuse brûlure qui grimpe le long de ma colonne vertébrale. Je fronçe les sourcils, ma vue se stabilise. La rue est très calme. La terrasse du café presque déserte. Je ne sais rien des passants alentours, rien de la brise qui joue dans les arbres de l'allée que je connais trop bien ni du chuchotement indistinct des travailleurs accoudés au bar. Je ne vois que toi. Je ne pense qu'à ça. Ton omniprésence dans ma chair et mon âme, ta longue et mince silhouette courbée qui fait bouillir mon sang. Ta main gauche s'agite sur la table métallique dans un mouvement rythmique, mîmant une Ouverture de Beethoven. Je t'observe.
- Bonjour mademoiselle ! Vous désirez ?
- Un verre de lait. Froid. Merci.
Le serveur a les yeux gris et il me fixe comme on fixe une adolescente assise seule à la terrasse d'un café. Je détourne le regard en feignant l'indifférence, je veux qu'il s'en aille. Il s'en va. Je ne désire rien qui puisse me déconcentrer de mon objectif. Tu sors un mouchoir de la poche de ta veste et t'éponges le front avant d'avaler ton café crème. Tu as veilli, un peu. Il y a les marques de la folie et de l'âge mêlées sur ton front, celles de la drogue au coin de tes lèvres et de tes yeux qui naviguent sur le journal, rapides, désordonnés. Tu n'es pas laid, tu ne l'as jamais été. Je ne vois que toi. Je ne pense qu'à ça.
Tu me fascines. Me paralyses. Tu es tout ce qui fait ma vie depuis quatre ans, depuis que tu as assassiné Léon et le reste d'innocence en moi ; tu es l'abominable lien qui me raccroche encore à la réalité. Je me demande quelle est ta vie à présent. Si tu as une maîtresse, une amante. Un fils caché. Si tu racontes ta journée à ton chien en rentrant chez toi le soir. Je devine Beethoven et Mozart dans les discrètes oreillettes qui bouchent tes tympans, je suppose qu'en beaucoup de points tu n'as pas changé et cette pensée irrigue mon sang de dégoût et de rage. Tu ne me vois pas. Tu ne m'imagines même pas. Tu pourrais être et paraître n'importe qui, abandonné ainsi à ta lecture matinale, l'air communément épuisé d'un réveil difficile. Je suis là pour me souvenir que ce n'est pas le cas. Je suis là pour te le rappeller. Je t'observe.
- Voilà l'addition. Si vous voulez autre chose, n'hésitez pas... On fait des petits-déjeuners pour 4 dollars 60 en ce moment.
Le serveur essaie de faire la discution, ses yeux gris se baladent sur mon corps. Mes cheveux qui tombent sur mon visage, mon regard impossible à capter sous le verre obscur ; ma main rapide qui tire un billet de la poche de mon jean. Je lui donne sans le regarder, il n'a aucune importance et il ne s'en rend pas encore compte. Je ne veux pas te lâcher du regard. Je ne veux pas que tu t'échappes une fois de plus.
- Gardez la monnaie.
Le serveur s'en va, pour de bon cette fois. J'ai acheté ma tranquillité. Tout s'achète. Tout s'obtient par un jeu habile de billets et de force, c'est une des rares choses que tu m'as enseignée à ton insu. Tu replies le journal et tu t'allumes une cigarette. Tes yeux naviguent autour de toi, agités, un peu rouges de fatigue et de poudre. Tu m'as repérée. Je t'observe. Oui, moi, la gamine brune avec ses lunettes de soleil, l'adolescente lamba qui boit son verre de lait avant l'école. Ton regard sur ma peau, irritant, insupportable. Mes muscles se tendent mais je ne dois rien laisser paraître. Tes doigts tapent en rythme sur la table métallique, ce son m'excite et m'irrite. C'est une mélodie d'attente. C'est moi que tu attends et tu n'en as même pas conscience.
Je me lève. C'est le bon moment. Le moment où jamais. Je me lève et tranquillement te rejoins, je peux être et paraître n'importe qui, je peux trahir ton souvenir en feignant l'insouciance. Tu lèves les yeux vers moi. Tu as un sourire surpris et séduit avant même que je ne prononce un mot, un duvet blond luit sur ton menton mal rasé où je devine une petite cicatrice blanche. Tu n'es pas laid, tu ne l'as jamais été. La fumée de ta cigarette mêlée à l'odeur de ta salive monte jusqu'à mes narines. Je suis cette incandescence rouge au bout de ta clope, je suis faite de cette violence et de cette accumulation toxique.
- Vous auriez une cigarette ?
Tes gestes sont lents et désordonnés, comme ton regard qui passe de mes lèvres à mes mains, de mes yeux à ma bouche. Je t'observe. Tu ne t'en aperçois même pas. Tu ne te souviens même pas. Je n'ai pourtant pas beaucoup changée, j'ai toujours la même violence latente dans les gestes et le même sourire empreint d'une enfance que je n'ai pas connue, qui m'échappe, me trahit. Mes doigts frôlent tes doigts quand tu me tends la cigarette. Contact éléctrique. Je m'assois à ta table, tu t'imagines sans doute que je te dragues et je me fais violence pour ne pas t'égorger dans l'instant. Tes yeux suivent ma main avec délectation. Je reconnais ton sourire, furtif, vicieux, emprunté sous ton charme un brin usé mais toujours vivace. Un sourire d'ange qui colore un instant le visage du Diable. Tu m'allumes. Mon sang bouillonne, ça fait mal.
- Vous ne devriez pas être à l'école à une heure pareille... ?
- J'ai mieux à faire.
- Oh... Je vois. L'école, c'est pour tous ceux qui ne vivent pas encore, et le moins qu'on puisse dire c'est que ça n'a pas l'air d'être votre cas... J'étais pareil à votre âge. Je vous offre quelque chose ? Un autre verre de lait ?
- Un autre verre de lait.
Tu fumes compulsivement, jettes un coup d'oeil à l'heure. Tu es nerveux. Comme toujours. Je me demande à quand remonte ta dernière pilule. Tu poses des yeux affamés sur moi, les mêmes que le jour où... Ca devient difficile de t'observer sans faillir. Le sang brûle à mes tempes. Le sang bat dans mes mains. Tu parles beaucoup, tu manges tes mots, tu t'égares un peu. Tu essaies de me séduire et je me contente de sourire. J'ai appris les mensonges de l'attitude, le langage des corps et celui des hommes, mais ton regard est de l'acide qui ronge les apparences et me bouleverse profondément. Comment oses-tu ne pas me reconnaître. Comment oses-tu me regarder ainsi. J'ai trop chaud, je frissonne, je me sens faible tout à coup. Je suis déroutée par ton attitude, dévorée intérieurement par la haine et le dégoût auxquels se mêle la violence insoutenable de ce jeu de séduction. Tu approches ton visage du mien. Je peux te sentir, la chaleur de ton corps, ton odeur.
Sueur, alcool, parfum, cigarette. Je te connais par coeur. Je te sais sans te connaître. J'ai le souvenir de ta personne ancrée dans ma chair comme un tatouage sinistre, comme une brûlure de cigarette que chaque battement de coeur ravive. Tu me dévisages et quelque chose s'agite dans ma poitrine, quelque chose d'ignoble et de brûlant, qui se confronte à ma haine autant qu'elle la réveille. Je suis troublée. C'est douloureux. Tant d'années à te haïr, à te rêver, à t'imaginer continuer de vivre alors que tu as balayé d'un revers de la main tout ce qui me maintenait en vie. Ta main sur mon cou. L'odeur âcre du métal d'un revolver que tu caressais au même endroit il y a quelques années, lorsque dans ma douleur ivre j'avais voulu venger de mes mains la mort de mon petit frère. Je me souviens de ton regard, de ta peau, de chaque détails de cet instant où tu aurais pu me tuer. Je n'ai jamais compris ce qui t'as retenu de le faire ; malgré toutes ces années quelque chose m'échappe... Ce frisson que je devine sur tes mains anguleuses. Cette ombre diffuse dans le regard que tu poses sur moi.
Je n'ai vécu que par ton souvenir, pour me souvenir. Je n'ai pensé qu'à ça... Venger un jour ceux que j'ai tant aimé. En finir enfin avec ton souvenir, briser ce lien qui me retient dans le passé et m'empêche de vivre. Je suis le petit fantôme d'une fillette que tu n'as pas réussi à tuer. Tu effleures mes lèvres de tes doigts moîtes. Tu me renifles, tu écoutes mon souffle s'accélerer, mes mains qui tremblent imperceptiblement, tu sais reconnaître le mensonge même chez les plus doués. Je te vois. Je te sens. Ce sourire qui me fait hurler de douleur intérieurement lorsque tu plonges tes yeux dans les miens en caressant ma joue, jusqu'à atteindre l'enfant dévastée que le trouble a empêché de te tuer le jour où elle aurait dû. Maintenant tu sais, forcément. Un rayon de soleil blanchit l'iris de tes yeux plissés. Maintenant tu sais, tu me sens. On ne peut plus être ni paraître n'importe qui, plus quand nos yeux se reconnaissent ainsi. Certains regards ne s'oublient pas.
- Comment tu t'appelles, mon ange...?
- Mathilda.
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