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Claude le noctambule
Author of 51 Stories

Rated: T - French - Drama/Romance - Shiho M. & Shinichi K. - Reviews: 12 - Updated: 04-25-09 - Published: 08-25-07 - id:3745580

Chapitre 16

Les kilomètres se déroulaient par dizaines sous les roues du véhicule, sans que ses deux passagers aient l’impression d’avoir progressé d’un iota sur l’interminable ruban de goudron qui les reliait à leur destination finale. Prisonniers d‘un manteau d’obscurité qui les entourait de toute part, s’écartant docilement devant les pinceaux de lumière projetés par les phares du véhicules, mais refermant instantanément les bras derrière sa proie, noyant l’horizon dans un noir d’encre d’une monotonie déprimante, ils se sentaient désespérément isolés… Isolés du monde extérieur, isolés de leurs semblables, qu’ils avaient abandonnés dans leur sommeil, qu’il soit agité ou réparateur, mais surtout, isolés l’un de l’autre.

Shinichi focalisait son esprit sur la minuscule marre lumineuse et le chemin qu’elle traçait dans l’ombre, renvoyant à la lisière de sa conscience tout ce qui pouvait se situer en dehors, y compris sa compagne.

Ran appuyait sa tête sur la vitre de sa portière, contemplant une pénombre infinie, dépourvue de contours comme de signification.

Chacun d’eux s’étaient refermés dans un monde où il n’y avait plus ni morts, ni vivants, simplement eux-mêmes, un monde que des souvenirs, anciens ou récents, parcouraient par intermittence, comme des lucioles, laissant une mince traînée d’émotions sur leurs parcours, de la même manière que la lueur qui brillait tardivement à la fenêtre d’une maison isolée laissait une mince ligne lumineuse sur les yeux fatigués des deux voyageurs. Une ligne qu’ils ne pouvaient pas effacer en clignant leurs paupières ou en secouant la tête, mais à laquelle ils devaient se plier, attendant qu’elle s’estompe à son propre rythme, que ses sillons soient tracés sur la conscience ou la pupille de ses victimes.

De temps à autre, le conducteur jetait un regard en coin à sa passagère, qui lui rendait discrètement la faveur quand il se concentrait de nouveau sur la route. Un rituel qui s’était établi spontanément, autorisant les deux âmes en peine à redonner un semblant de signification à un univers qui était devenu si terne, un point de départ et une ligne d’arrivée à une route qui leur donnait parfois l’impression de tourner sur elle-même, deux termes qui se rejoignaient finalement au même point, la conversation qu’ils avaient eu, quelques heures plus tôt… Cette conversation qui avait eu les accents d’une confrontation…et la tonalité d’un semblant de réconciliation…

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Un frisson familier parcouru l’échine du détective lorsque son regard croisa celui d’une amie d’enfance. De la même manière que le corps du petit Conan Edogawa avait hérité des réflexes de Shinichi Kudo, lorsqu’une certaine Eri Kisaki fronçait les sourcils dans sa direction, Shinichi avait conservé les réactions du petit Conan, chaque fois qu’une certaine Ran Mouri faisait un pas significatif en direction de la vérité. La vérité en question avait changé de nature, la situation n’était pas évoluée d’un iota, et ni sa mère, ni Haibara, ni Agasa et encore moins Hattori ne pouvait plus l’aider… Une fois de plus, il allait devoir dissiper la méfiance d’une amie d’enfance face à son co-locataire, et cette fois, il allait devoir le faire seul…

Passé les premières secondes d’étonnement, une expression aussi désabusée que soupçonneuse commença à prendre forme sur le visage de Ran.

Si son ami d’enfance avait été en pyjama, au moment où elle avait croisé sa route au beau milieu de la nuit, elle n’aurait trop rien dit. Le rencontrer, alors qu’il avait enfilé ses vêtements et s’apprêtait visiblement à sortir de la maison, cela aurait été suffisant pour l’amener à se poser des questions, mais elle aurait pu mettre cela sur le compte de l’insomnie, et le besoin de se promener dans les rues de la ville, au lieu de se tourner et se retourner dans son lit, dans l’attente d’un sommeil qui ne se décidait toujours pas à venir.

Mais la peur qui s’était reflété dans les yeux du détective, une terreur analogue à celle d’un criminel pris en flagrant délit, et qu’elle avait contemplé bien souvent, derrière les lunettes d’un certain Conan, cela rajoutait un certain poids dans la balance.

« Qu’est ce que tu t’apprêtes à faire, Shinichi ? »

« Quoi ? Je ne suis plus libre de sortir de ma propre maison, si l’envie m’en prend ? »

Le détective serra le poing lorsque ces mots décollèrent de ses lèvres. Ce n’était pas en se tenant sur la défensive, et de manière agressive qui plus est, qu’il allait s’en sortir… Mais à son grand étonnement, Ran ne se hérissa pas face à son comportement, se contentant de déposer une tasse de thé sur le rebord d’une commode, avant de lui faire face en croisant les bras dans une attitude déterminée.

« C’est vrai, tu es chez toi, et tu n’a pas de comptes à me rendre sur ce que tu peux faire… Mais il me semblait que les choses avaient changées entre nous. Que tu t’étais enfin décidé à me faire confiance, au point de ne plus avoir besoin de te cacher ou de me cacher quelque chose, au point de n’avoir plus besoin de me mentir, d’une façon ou d’une autre… »

Glissant les mains dans ses poches, Shinichi inclina la tête en soupirant, et lorsqu’il la releva, c’est de la fatigue que son interlocutrice déchiffra dans son regard, une fatigue que l’on ne pouvait pas réduire au manque de sommeil.

« C’est censé marcher dans les deux sens, non ? Si tu me faisais confiance de ton coté, tu ne devrais pas me demander de me justifier… »

« Je l’ai fait pendant plusieurs mois, j’ai vu ce que ça a donné. »

L’expression de la jeune femme se radoucit l’instant suivant, elle avait perçu l’impact de ses paroles, et ce fut au tour de sa voix d’exprimer de la fatigue lorsqu’elle se décida à briser le silence avant qu’il ne survienne.

« Shinichi, je n’ai pas envie que cette discussion se transforme en règlement de compte. J’ai regardé mes parents s’amuser à ce sale petit jeu pendant trop longtemps, je n’ai pas envie de tomber dans le même piège. Si je t’ai suivi jusqu’ici, c’était pour construire quelque chose entre nous… Construire ou plutôt reconstruire… »

Après quelques secondes d’hésitation, Ran se décida à lever la main vers le visage de son ami d’enfance, avant d’effleurer sa joue.

« Je veux bien laisser le passé derrière nous, au lieu d’y revenir encore et encore, mais… mais à quoi est ce que ça servirait, dis-le moi ? À quoi est ce que ça servirait si tu continues à vivre dedans ? Si tu continues de n’en tirer aucune leçon et de vivre comme si de rien n’était, en espérant que je fasse comme si tout ces mois n’avaient jamais eu lieu ? Regardes-moi, Shinichi, est ce que je suis restée de l’autre côté de l’océan, à te donner des coups de téléphone de temps en temps, pour prendre de tes nouvelles et te rappeler que j’existais ? Est ce que je t’ai laissé partir sans vraiment essayer de te retenir, comme je l’avais fait, cette nuit là, dans ce parc d’attraction ? Pourquoi est ce que tu ne te décides pas à grandir pour de bon au lieu de te piéger dans tes vieilles erreurs, hein ? Ne me dis pas que ce n’est pas si facile, moi, j’y suis bien arrivé… »

Shinichi pouvait déceler l’ombre d’un reproche sous la surface policée des mots de son amie, mais pourtant…pourtant il était forcé de reconnaître qu’il y avait aussi autre chose, qu’elle essayait réellement de lui offrir quelque chose, ne serait-ce que son aide. Une proposition qui le déstabilisa autant que les doigts qui glissaient le long de son visage pour remonter jusqu’à ses cheveux. Est ce qu’elle se serait permise ce genre de familiarité, quelques mois plus tôt ? Non…

Jusqu’à présent, il lui avait surtout donné des raisons de maintenir une certaine distance entre eux, alors pourquoi ? Qu’elle se soit décidée à le suivre jusqu’ici, quitte à laisser le reste de sa vie derrière elle, il pouvait encore l’admettre, mais… Mais qu’elle fasse de son mieux pour que la blessure que sa trahison lui avait infligé se cicatrise au plus vite, tout en refusant de lui faire la moindre concession par ailleurs, et en exigeant qu’il se montre digne du semblant de confiance qu’elle pouvait se décider à lui offrir…

Si Ran lui avait fait don de cette caresse, quelques mois ou même quelques semaines plus tard, lorsque les choses auraient commencées à s’arranger pour de bon, il l’aurait accepté comme une chose qui n’avait pas à se justifier, si elle s’était montré aussi glaciale que sa mère à son égard, il lui aurait aussi accordé ce droit sans problème, mais au lieu de cela, il fallait qu’elle…

Pourquoi? Pourquoi les deux femmes les plus importantes de sa vie s’évertuaient-elles à demeurer aussi indéchiffrables, oscillant constamment entre deux extrêmes au gré de leur humeur, et se refusant à se tenir pour de bon à une seule position, quelle qu’elle soit ? Il commençait à comprendre pourquoi c’était une femme qui avait infligé l’échec le plus cuisant de sa carrière à son prédécesseur fictif…

C’est en retenant un soupir de frustration que le détective se décida à lever la main à son tour, pour écarter doucement celle que son amie avait tendue dans sa direction.

« Ran… Ce… Écoute, ça n’a rien avoir avec toi, c’est…juste un problème que je dois résoudre seul. Tout seul. Ce n’est pas que je refuse ton aide, mais… »

« Si je ne peux rien faire pour t’aider, je peux au moins t’écouter, non ? Nous pourrions en parler … »

Le détective secoua la tête en serrant la main de la jeune femme dans la sienne.

« Quand je te dis que c’est une chose à laquelle je dois faire face seul, ce n’est pas pour t’écarter… »

« Bien sûr… Ce n’est jamais pour m’écarter… Cette organisation, il fallait que tu la combattes tout seul, ou en tout cas sans moi… Ce procès, tu pouvais bien demander à ma mère de t’aider, mais moi, je ne te servais à rien… Toujours la même chose, toujours… Quand est ce que tu te décideras à changer ? Combien de fois faudra-t-il te dire que je suis fatiguée ? Fatiguée de t’attendre… »

Si les paroles de la jeune femme avaient commencées par avoir une tonalité désabusée, elles s’étaient affûtées au fur et à mesure que les mots s’écoulaient, les uns derrière les autres, au point de transpercer le cœur de Shinichi avec la pointe glaciale d’une accusation. Une accusation qui attisa la colère de sa cible, une colère qui s’extirpa de la tristesse et la culpabilité qui l’avaient étouffée jusque là…

« Je n’ai pas envie d’en parler, ni avec toi, ni avec personne d’autre sur cette terre, c’est si dur à comprendre ? »

« Bien sûr que oui…puisque tu me demandes de comprendre que je suis venue ici pour rien, que jusqu’au bout, je resterais une idiote, incapable de comprendre ce que tu peux ressentir, incapable de t’apporter quoi que ce soit quand tu as vraiment besoin d’aide, que tout ce que je peux dire ou faire, tu t’en moqueras toujours…sans doute parce que c’est trop stupide pour que tu t’y intéresse… »

De part et d’autre, l’ambiance commençait à devenir aussi tendue qu’une arbalète, et que ce soit un détective ou une étudiante en droit, chacun pouvait instinctivement sentir qu’un cran de sûreté était sur le point de se relever, libérant une flèche dont la pointe acérée était pointée droit vers son cœur…

Se mordillant les lèvres pour ne pas saisir la perche qui lui était tendu, et prononcer des mots qu’il regretterait dans les mois et les années à venir, quand il serait forcé de faire face à leurs conséquences, Shinichi serra le poing en s’efforçant de maîtriser la colère qui bouillonnait dans ses veines.

« C’est…vraiment…l’impression que je te donne ? »

Ran soupira, tout en relâchant la pression que ses doigts exerçaient sur les coudes qu’elle avait agrippé fermement en recroisant ses bras.

« Je ne suis pas venue ici pour mes études, et tu le sais très bien… Si je me suis installé ici, avec toi, ce n’était pas pour avoir un logement… C’était…c’était… À quoi bon vivre côte à côte, si c’est pour ne rien partager, hein ? Qu’est ce que ça peut m’apporter de t’avoir en face de moi quand je te parle…si c’est pour en revenir au même point, au point où il y avait encore ce téléphone entre nous ? Je te l’ai dit, non ? Je suis fatiguée d’attendre, en espérant que les choses changeront toute seules… Ca ne sert à rien… Tout ça ne sert à rien, tu le sais… »

Prenant son inspiration, Ran la relâcha doucement, résistant à la tentation de baisser les yeux tandis qu’elle se décidait à affronter l’inévitable une fois pour toute.

« Je veux bien faire des efforts, Shinichi, mais si tu n’en fais aucun de ton côté, je perds mon temps à rester ici… Alors je vais te le demander, une toute dernière fois. Est ce que tu veux que je reste ici, avec toi ? Si tu as le courage de me dire non, alors je ferais mes bagages dès demain, mais si tu me dis oui alors…alors…parles-moi…et fais-le maintenant… »

La détermination se mêlait à la tristesse dans cet ultimatum, ce qui ne manqua pas de renforcer son impact sur celui qui venait d’être acculé, dos au mur.

« Tu… Au fond, tu lui ressembles… C’est amusant, j’ai l’impression que c’est seulement maintenant que je… »

Il fallût quelques secondes à la jeune femme pour sortir du silence et de l’incertitude, elle avait parfaitement compris la comparaison implicite contenue dans les phrases sibyllines de son ami…mais elle ne savait pas comment y réagir.

« En quoi est ce que je lui ressemble ? »

« Tout ou rien… C’est toujours comme ça avec vous. Elle ne comprenait pas… Pourquoi est ce que je l’avais suivi en Amérique, au lieu d’aller te revoir quand j’en avais enfin l’occasion…Pourquoi j’étais là, en train de participer à ce procès, alors que je pouvais enfin avoir un dîner à tête à tête avec toi, en étant certain que ce ne serait pas Conan qui viendrais te consoler à la fin… Pourquoi j’ai choisi de m’installer ici, plutôt que de retourner au Japon, quand le verdict est tombé et que je ne pouvais rien faire de plus… Même avant ça, elle m’avait demandé… »

Ran agrippa la fin de la phrase avant qu’elle ne se noie dans le silence.

« Qu’est ce qu’elle t’avais demandé ? »

« Qui est ce que je choisirais entre vous deux ? Si je ne pouvais en sauver qu’une seule, quitte à perdre l’autre pour de bon, est ce que ce serait…celle que j’ai promis de protéger…ou celle…à qui j’ai promis autre chose ? Elle a refusé d’admettre qu’il pouvait y avoir une troisième alternative…et elle m’a toujours reproché de ne pas avoir le courage de choisir. Oh, elle ne me l’a jamais dit ouvertement, mais il n’y avait pas besoin d’être Sherlock Holmes pour savoir ce qu’elle pensait… Tu connais la réponse, mais tu n’as pas le courage de me la dire en face… »

Un défi silencieux qui s’évada des souvenirs d’un détective pour flotter dans le couloir de sa maison, suspendu entre les deux amis d’enfance.

« Mais tu as fini par lui répondre, non ? Sinon tu ne serais pas ici… »

« Quand je dis que vous vous ressemblez… »

Une affirmation qui avait la tonalité d’un constat désabusé plus que celle d’un reproche, ce que le sourire mélancolique de Shinichi ne manqua pas de souligner.

« Pourquoi est ce que tu veux le nier, Shinichi ? Ces mots que tu as prononcé dans ce parc, devant moi, avant ton départ, est ce que je les aie rêvé ? Avant que ce procès ne se termine, tu étais avec ma mère, pas avec sa fille… Si je suis devant toi, en ce moment, ce n’est pas parce que tu es resté avec moi, c’est parce que je t’ai suivi… »

Si Shinichi baissa les yeux face au miroir que lui tendait son amie, il les écarquilla brusquement lorsque cette dernière l’enlaça.

« Et ce n’est pas ce que je te reproche, espèce d’idiot… »

Décontenancé par cette réaction inattendue, le détective entrouvrit la bouche dans un o de surprise, avant de se replier dans le silence, à la recherche d’une réponse appropriée.

« Ce dîner que tu m’avais offert…juste après…cette pièce de théâtre, tu t’en souviens encore ? »

« Je me souviens surtout de la manière dont il s’est terminé… »

Ramenant ses mains au niveau des épaules de son ami d’enfance, Ran s’écarta légèrement de lui sans pour autant le relâcher, de manière à le fixer les yeux dans les yeux.

« Lorsque tu t’es interrompu au beau milieu de ta phrase, parce que tu avais vu ces policiers…quand tu t’es mis à bégayer comme un idiot, parce que tu n’arrivais pas à faire comme si de rien n’était…sans oser me demander la permission de te lever de cette table, qu’est ce que j’ai fait, Shinichi ? Qu’est ce que je t’ai demandé ? De rester assis à ta place ? »

Le sourire de la jeune femme se refléta sur le visage de son compagnon.

« Non… »

« Cette affaire de meurtre…celle où Satoru Maeda était soupçonné d’avoir assassiné ce programmateur… Peut-être que tu l’as oublié, peut-être que pour toi, ce n’était qu’un mystère résolu parmi tant d’autres…mais pour moi…pour moi… C’était l’une des personnes que j’admirais le plus au monde, sans lui, je ne me serais jamais intéressée au karaté… s’il n’avait pas été là, je…je ne serais pas celle que tu connais aujourd’hui…je ne sais même pas si j’aurais eu le courage de t’accompagner jusqu’ici s’il ne m’avait pas poussé à devenir plus forte…. »

Secouant la tête, le détective trouva le courage de lever la main, même si ce ne fut que pour la poser sur celle que son amie maintenait sur son épaule droite.

« Je n’ai pas oublié…et si tu crois que je ne peux pas comprendre… est ce que tu te souviens de Ray Curtis ? Et est ce que tu te souviens que…que Conan était là, ce soir là ? Le soir où il est allé se livrer à la police… »

Fermant les yeux, Ran inclina la tête, appuyant légèrement le front sur celui de son compagnon.

« Je…j’avais oublié, oui…mais je me souviens encore de… du regard de Conan, le lendemain… »

Combien de temps allaient-il mentionner le petit détective que l’antidote d’une scientifique avait fait définitivement basculer dans le néant d’où il avait jailli du jour au lendemain ? Pourquoi continuaient-ils de lever ce voile protecteur entre eux et leur passé, au lieu de mentionner les choses telles qu’elles s’étaient réellement déroulés ?

Que ce soit le détective ou l’étudiante, ils connaissaient tout deux la réponses à ces questions, ces questions qui revenaient les hanter chaque fois qu’un certain nom résonnait dans la pièce… Parce que cet irritant petit garçon n’avait pas disparu, parce qu’il avait réellement existé et continuait d’exister, au lieu de se réduire à un masque que son propriétaire aurait pu jeter aux ordures maintenant qu’il n’en avait plus besoin…

« Enfin… Conan… Tu étais là, au moment où j’ai rencontré…le baron de la nuit, en sortant de cet ascenseur… À ce moment là, je ne pouvais pas savoir…mais lorsqu’il a esquivé mon coup de pied, sans le moindre effort, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, j’ai tout de suite compris…compris qu’il ne pouvait s’agir que d’une seule personne au monde, et que ce n’était pas n’importe qui, en tout cas pour moi… je ne t’ai rien dit, je n’ai rien dit à mon père, ni à la police mais…mais… est ce que je suis resté sans rien faire, à espérer que papa ne comprendrait pas…que tu ne comprendrais pas, si j’avais su que tu étais là… »

« Non, et contrairement à ce que tu affirme, tu n’as pas gardé le silence…tu nous as dit que Maeda avait un alibi pour ce meurtre… »

« Et est ce que j’ai menti pour lui donner cet alibi ? »

« Non, tu as trouvé deux témoins… et vous aviez toutes les trois raison… Il n’était pas coupable, seulement complice, et encore… »

Les mains de Ran agrippèrent les épaules de Shinichi avec plus de fermeté. Comprenant instantanément la signification de ce geste, une blessure s’était peut-être cicatrisée mais elle demeurait sensible lorsqu’on l’effleurait, le détective trouva le courage d’enlacer son amie d’enfance à son tour.

« Je sais que c’est difficile de voir la vérité en face, mais c’est ce qui s’est passé…C’était son choix, Ran, et même s’il pouvait avoir ses raisons… Aussi douloureux que ça puisse être, il faut …sans chercher à… »

Quelques mois plus tôt, les paroles du détective auraient contenues autant de fermeté que de douceur, mais à l’instant présent, Ran pouvait déceler que quelque chose s’était brisé, sentir que les mots de son ami d’enfance manquaient de la conviction qu’il y aurait mise à une autre époque, comme celle où il l’avait soulevé dans ses bras, sous une pluie battante, et en tournant le dos à un tueur en série sans pour autant baisser sa garde.

Relevant ses paupières, Ran contempla la tristesse qui se reflétait dans le regard de son ancien camarade de classe, en lieu et place de la lueur à laquelle il l’avait habitué.

« Shinichi, lorsque tu t’es décidé à me faire confiance, même si c’était encore par l’intermédiaire d’un téléphone…lorsque tu m’as demandé de démasquer ce meurtrier, parce que Conan ne pouvait pas le pointer du doigt à ta place…lorsque tu m’as glissé son nom dans l’oreille et que j’ai compris…compris qui était cette personne que j’avais voulu remettre à sa place, sa véritable place, derrière les barreaux, parce qu’elle avait agressé Sonoko en plus de tuer ces deux professeurs… Tu m’as vu hésiter… Ne va pas le nier pour me faire plaisir, tu étais au bout de ce fil, et Conan était dans ce chalet… C’est même lui que j’ai serré dans mes bras, en pleurant, en étant presque heureuse que…qu’à ce moment là, tu ne sois pas là pour me voir… »

Ces souvenirs que Ran forçait à remonter jusqu’à sa conscience, ils menaçaient de déborder à l’extérieur, en prenant une autre forme que celle de mots, la même forme qu’ils avaient prises, ce soir là, quand une jeune fille n’avait pas seulement senti son propre passé s’ébranler sous ses pieds, mais voler complètement en éclat, des éclats qui s’étaient planté dans son cœur et qu’elle n’avait pas pu retirer, même après tout ces mois. Un barrage s’interposa néanmoins, barrant la route aux larmes comme aux paroles, le doigt qu’un détective avait posé sur les lèvres tremblotantes de son amie.

« Mais tu l’as fait, non? Ne va pas le nier, Conan était là quand tu as démasqué ton professeur de maternelle…j’étais là, avec toi, près de toi, tout près de toi, quand tu n’as plus cherché à retenir tes larmes…et je savais que si tu pleurais…c’était parce que tu avais été jusqu’au bout, pas parce que tu avais reculé au dernier moment… et maintenant…maintenant, je peux comprendre…vraiment comprendre pourquoi…pourquoi tu as pleuré, ce soir là…pourquoi tu ne pouvais pas faire autrement… »

Ran tressaillit lorsque l’index de son ami d’enfance s’écarta de ses lèvres pour suivre le chemin emprunté par ces larmes, ces larmes qu’il n’avait pas pu essuyer, quelques mois plus tôt, et un instant plus tard, l’instant où la main du détective épousa complètement la courbe de sa joue, la jeune femme trouva la force de lâcher prise…de lâcher sa planche de salut, de relâcher son meilleur ennemi, sans pour autant baisser les bras, puisqu’elle glissa ses doigts sur une main, une main qu’elle voulait maintenir en place.

« Si tu comprends…alors pourquoi…pourquoi… »

Une larme s’écoula, glissa le long d’une joue et s’engouffra sous les doigts d’un détective, s’interposant entre la paume de sa main et la joue d’une amie d’enfance, une larme qui en entraîna bien d’autres sur son sillage.

« Ran…tu… »

« Quand j’ai voulu défendre celui que j’admirais, je l’ai fait en suivant tes propres règles, au lieu de rester dans mon coin… Quand j’ai compris… réellement compris que c’était mademoiselle Yonehara que tu me demandais de pointer du doigt à ta place…est ce que j’ai raccroché ce téléphone? Est ce que j’ai bégayé que je n’étais plus si certaine de moi d’un seul coup, avant d’aller te supplier de trouver quelqu’un d’autre pour… Est ce que je t’ai fait comprendre qu’il y avait certaines choses que tu ne pouvais pas me réclamer, même au nom de la justice, ta justice ? Dans ce restaurant, est ce que je t’ai ordonné de rester à ta place, en t’expliquant que la police pouvait se débrouiller sans toi pour une fois, une seule fois ? Non, tu sais bien que non… Je ne t’ai jamais demandé de renoncer à ce qui te tenais à cœur…ce qui te tenais réellement à cœur…Tout ce que je t’ai jamais demandé, c’est…c’est… »

La pression exercée par les doigts de la jeune femme se relâcha petit à petit, avant de s’estomper complètement, au moment où elle se décida à baisser les bras et à se retourner, s’écartant de la main que lui tendait son ami, lui présentant son profil à défaut de lui tourner complètement le dos. Fatiguée, elle était définitivement fatiguée… fatiguée d’attendre, fatiguée d’être la seule à réellement faire des efforts, fatiguée de ces mots qui s’obstinaient à demeurer détachés des actes de celui qui les prononçait… Elle avait fait le premier pas, et une bonne partie de ceux qui l’avaient suivi, mais elle n’allait pas parcourir ce chemin toute seule, en traînant un poids mort.

Après tout, elle le lui avait bien fait comprendre, ce soir là, à la table de ce restaurant, le soir où elle avait renouvelé la même erreur… Elle ne fuirait jamais…à condition qu’on lui rende la monnaie de sa pièce, au lieu de la couvrir de reconnaissances de dettes…

« Ran… »

Une main s’ébranla, en direction du visage d’une étudiante, elle fût repoussée sans ménagement, avant d’avoir effleuré la moindre larme, lorsque la bénéficiaire de ce geste le refusa d’un reniflement, en frottant la manche de sa chemise sur ses joues humides.

Shinichi s’apprêta à succomber à une tentation, celle de baisser les bras à son tour, mais sa main demeura figée, à mi-chemin des deux amis d’enfance, avant qu’il ne se décide à en modifier légèrement la position en soupirant.

« Ran…tu viens avec moi…ou pas ? »

Des mots maladroits et imprégnés de lassitude, ils n’en eurent pas moins un résultat, la jeune femme se tourna vers le du détective, et la paume qu’il avait ouvert dans sa direction.

« Est ce que tu peux venir avec moi…s’il te plaît ?»

« Venir…avec toi ? Mais où… Où est ce que tu veux m’emmener ?»

« Quelque part… Un endroit où je pensais venir, seul…tout seul… »

Ran s’enfonça dans le silence, contemplant son compagnon avec une expression égarée, un silence qui fût brisé par un écho, un écho qui n’était pas celui de sa propre voix, un écho qu’elle avait attendu durant des mois et qui lui était finalement parvenu…sans ricocher contre un mur.

« C’est bien ce que tu me demandais…non ? »

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La jeune femme tressaillit, l’écho qui avait résonné à la frontière du rêve et de la somnolence, il avait brusquement acquis la tonalité acéré et irritante d’un coup de klaxon rageur, cri de protestation de la camionnette que Shinichi avait remarqué au tout dernier moment, manquant de peu de la percuter de plein fouet.

Clignant des yeux, Ran promena un regard ensommeillé sur son nouvel environnement : une autoroute qui s’était muée en parking, une obscurité qui était à présent égayée par les lueurs blafardes d’une station-service, une solitude troublée par les protestations étouffées et les gestes obscènes d’un chauffeur qui faisait comprendre sa façon de penser au couple qui avait failli ajouter une ligne supplémentaire à la liste interminable des accidents de la route.

Lorsque le nouveau venu s’éclipsa, satisfait d’avoir évacué son trop plein de rage, trop pressé pour se donner la satisfaction mesquine de prolonger son indignation plus que nécessaire, l’étudiante se tourna vers son compagnon.

« Nous…sommes déjà arrivés ? »

Shinichi soupira en glissant son véhicule sur la première place disponible qui lui tomba sous la main.

« Oh non, il nous reste encore du chemin… Si j’avais été seul, j’aurais bien continué, histoire d’en finir une bonne fois pour toute, mais puisque tu es avec moi… »

« Puisque je suis…avec toi ? »

L’ombre d’un sourire moqueur se glissa sur les lèvres du détective lorsqu’il coupa son moteur, pour se retourner vers sa passagère hébétée.

« Eh, si j’avais fini la nuit aux urgences, j’aurais peut-être pu y survivre, tout comme j’aurais peut-être pu survivre au sermon que tu n’aurais pas manqué de m’adresser pour ma bêtise, mais si je t’avais entraîné avec moi… Et vu que dans mon état, je m’éloignais de la prison pour me rapprocher dangereusement de l’hôpital… »

« Je peux toujours te sermonner pour ta bêtise, tu sais… Après tout, je t’avais bien dit que ça aurait été plus intelligent d’attendre demain matin pour partir… Franchement, Shinichi, c’est déjà un miracle que tu ne te sois pas endormie au volant en chemin… »

« C’est vrai…D’un autre côté, ce n’est pas toi qui aurais pu me réveiller à temps, ne va pas le nier, alors tu es plutôt mal placée pour me faire des reproches, non?»

Ran sentit son visage s’empourprer tandis que la colère l’avait soudainement extirpée des limbes de la fatigue.

« Non mais… »

Son esprit regagnant un semblant de lucidité grâce à la brusque poussé d’adrénaline qui en avait huilé les rouages, la jeune femme s’arrêta au beau milieu de sa diatribe lorsqu’elle réalisa ce qui aurait pu se passer, ce qu’elle n’aurait pu réaliser qu’après coup, ce qu’elle aurait pu… Non, ce qu’elle aurait du empêcher, si elle s’était montré digne de la confiance qu’elle réclamait.

« Et si tu t’étais décidée à apprendre à conduire, nous aurions pu nous relayer, et limiter les risques… »

Tendresse et malice s’entremêlait dans le sourire par lequel le détective avait illustré sa pique, il n’eût donc aucun problème à atténuer le désarroi qui avait commencé à planter ses dents dans le cœur d’une amie d’enfance. Une amie d’enfance qui trouva la force de sourire à son tour, en ripostant à la provocation de son compagnon.

« Que ce soit à notre point de départ ou à notre destination finale, nous ne sommes pas encore en âge de conduire, tu le sais ? Tu ne vas pas reprocher à une future avocate de respecter la loi, d’autant plus que tu es censé la défendre, toi aussi. Je me demande même si je ne vais pas te dénoncer au retour… »

« Oh, j’y réfléchirais à deux fois, si j’étais toi… Après tout, je pourrais dénoncer ma complice. Celle qui a préféré m’accompagner au lieu de me renvoyer dans ma chambre, en m’ordonnant d’attendre le réveil de mes parents… »

Si le poing d’une championne de karaté percuta les côtes d’un détective, le sourire de son agresseur comme la faiblesse de son attaque témoignaient amplement du fait qu’il s’agissait d’une démonstration d’affection plus que d’une réprimande.

« J’ai passée l’âge de jouer les grandes sœurs, et si tu n’as pas encore celui de boire de l’alcool ou de mettre la main sur un volant, tu es censé être assez grand pour assumer tes décisions tout seul… »

Pendant quelques instants, ils oublièrent la raison de leur présence sur cette autoroute, au beau milieu de la nuit. Quelques instants bénis où ils savourèrent la douce impression que les aiguilles du temps avaient fait quelques tours significatifs en arrière, tout en les autorisant à conserver le semblant de maturité qu’ils avaient gagné au cours de ses épreuves qui avaient renforcé leur relation autant qu’elles l’avaient ébranlées. Une illusion qui se dissipa dans un bâillement, lorsque la fatigue retomba sur les épaules du détective.

« Ran, je crois…que je vais dormir un peu… J’avais prévu d’avaler un café et de repartir aussitôt, en te laissant te reposer à ma place, mais… »

La jeune femme secoua la tête, adressant un regard lourd de reproche à son compagnon de route, des reproches qui étaient imprégnés de tant de tendresse et saupoudrés d’une telle couche d’amusement qu’ils en perdaient tout leur mordant.

« C’était bien la peine de venir jusqu’ici si c’est pour en revenir au même point… Quand je te disais qu’il aurait mieux valu dormir, cette nuit, et nous réserver la route pour la matinée… Franchement, quelle différence ça aurait pu faire ? Si ce n’est que nous aurions dormi dans nos lits, au lieu de le faire sur les siège de la voiture de ton père…»

Une ombre de tristesse souligna les cernes de Shinichi.

« Quelle différence… »

Une question sans réponse tourbillonna dans la conscience des deux amis d’enfance, tissant un voile de silence autour d’eux, un silence qui demeura lorsque la réponse fusa enfin…sous la forme d’un geste. Baissant les yeux vers la main qui était en train d’effleurer la sienne, Ran haussa les sourcils dans une expression égarée.

« Je ne pouvais pas dormir…seul…Pas cette nuit…et, vu les circonstances, je ne crois pas que tu aurais laissé le petit Conan se glisser dans ton lit, une fois de plus, hein ? En tout cas, pour l’instant, alors…il valait mieux que nous partions…sans attendre la matinée … »

Ran sentit ses joues colorées par un nuage de confusion face à cette confession inattendue, et le geste qui l’avait illustré. Confusion renforcée par la sincérité qui brillait par delà la brume de fatigue qui recouvrait les yeux de son ami, et qui contrastait avec le rictus gentiment moqueur qui illustrait une provocation qu’on ne pouvait pas vraiment qualifier d’innocente.

« Tu ne peux pas comprendre… Ce n’est pas grave, je t’expliquerais…plus tard…Juste un peu plus…tard… »

À défaut de répondre par des mots, Ran acquiesça tout en entremêlant ses doigts à ceux de son compagnon. Une réponse silencieuse qui modifia le pli sarcastique des lèvres d’un détective, sans pour autant dissiper son sourire, un sourire qui perdura quelques instants avant de se dissiper petit à petit, au moment où Shinichi se décida à fermer les yeux pour sombrer dans le sommeil… Un bienheureux sommeil sans rêve…

Détachant sa ceinture, Ran s’inclina légèrement sur le côté, de manière à laisser sa tête reposer sur l’épaule d’un ami d’enfance.

« Je t’aime, Shinichi Kudo… Aussi stupide, aveugle et borné que tu puisses être…tu ne pourras jamais m’empêcher…de t’aimer… »

Une confession qui tomba dans l’oreille d’un sourd, mais pour une fois, cela correspondait aux désirs de la jeune femme, tandis que ses lèvres se refermaient également sur un sourire, laissant tout juste assez d’espace pour la respiration régulière une dormeuse, une dormeuse qui espérait rêver un peu, cette nuit là, profitant du fait qu’un imbécile lui offrait enfin une matière à partir de laquelle tisser quelques songes dignes de ceux qu’elle pouvait encore faire, quelques mois plus tôt…



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