|
Author of 28 Stories |
Disclaimer: rho, c'est à Pratchett tout ça! et une citation vient de Nietzsche.
Avertissement: pas de spoiler particulier, mais pour savoir qui est E.A. Pessimal et ce qu'il a fait à L'U.I., je vous recommande la lecture d'une nouvelle de Pratchett en libre accès: Réformorphoses, inédite jusqu'à peu en français. La traduction, par Théophile Peuplier, se trouve là, dans le dernier texte des "nouvelles":
vademecum-dm. com/ livres. php? cat=hs
(enlevez les espaces)
(et puis profitez pour fureter sur le site, c'est une mine d'or...)
Sinon, vous aurez juste besoin de savoir que:
- E.A. Pessimal est un des secrétaires du Palais,
- visiblement Veterini l'envoie fréquemment effectuer des contrôles dans les diverses administrations de la ville pour voir si l'argent est bien utilisé. Et si tout cela est bien rentable.
Avertissement bis: je laisse libre cours à ma veterinite. Et pis j'ai battu mon record de notes de bas de page...
-
-
Objection 8
-
Les gratte-papiers
-.-.-.-.-
-
La soirée touchait à sa fin et le Palais bruissait encore d’une activité fébrile : les 24 heures octroyées à chaque journée (1) suffisaient à peine pour gérer une cité comme Ankh Morpork (3). Dossiers, informations, secrétaires circulaient d’un bureau à l’autre malgré l’heure tardive : la ruche se calmait en périphérie, toutefois l’activité centrale se faiblissait pas. Les gardes somnolents, en attendant la relève, voyaient les différents messagers butiner leurs papiers dans les couloirs, pour en tirer un miel distillé diligemment dans le Bureau Oblong.
Ces abeilles affairées finissaient cependant par disparaître peu à peu vers 23h. Et à minuit il ne restait que quelques irréductibles, par volonté ou par nécessité (4). Au centre de la Ruche, le cœur de la ville palpitait toujours.
-
-
Le Patricien n’aimait pas les métaphores.
Elles transformaient inutilement le réel, souvent pour l’embellir de façon trompeuse et dangereuse, sans parler du risque de les voir devenir réelles lorsque la concentration magique ambiante atteignait des taux trop élevés. Les archives du Palais rapportent quelques transformations dramatiques survenues lors du dernier passage à Ankh Morpork d’un sourcelier (5). Forcément, lorsqu’un amoureux sans talent se met à parler de « l’or de ta chevelure », « la rose de tes lèvres » et « la soie de ta peau », sa malheureuse muse a intérêt à avoir le cou musclé (surtout si elle a les cheveux longs), la main verte (histoire d’entretenir convenablement sa bouche) et un pack de lessive ultra-douce pour la douche du matin (6).
Bref, le seigneur Veterini avait en horreur les gaspilleurs de mots, presque autant que les gaspilleurs de silence (7). Du Bureau Oblong où une phrase pouvait bouleverser le destin de la cité, il estimait être mieux placé que quiconque pour connaître l’importance du terme juste utilisé à l’endroit adéquat. « Donnez-moi le bon mot et je soulèverai le monde », comme disait l’autre (8). Quand il pensait à l’arme redoutable que constituait un judicieux arrangement de lettres dans la bouche d’un mage ou d’un politicien, la mauvaise rhétorique ne constituait pour lui rien de moins qu’un crime.
Par exemple : un écrivaillon de 7eme ou 8eme catégorie ne manquerait pas d’évoquer le Palais comme une ruche et les secrétaires comme des abeilles. Outre l’inexactitude flagrante de l’analogie (9), cela revenait à mettre le seigneur Veterini dans la peau d’une abeille plus qu’obèse passant ses journées à pondre des larves et portant le titre de reine. Autant dire que l’auteur d’une telle ineptie avait intérêt à rester très loin du Patricien s’il tenait à son intégrité physique.
Son aversion pour la métaphore lui revenait à la lecture du rapport d’E.A. Pessimal. Il avait envoyé le secrétaire faire une visite de contrôle à l’U.I. pour suggérer une rentabilisation de la magie. C’était un peu fort, mais il entendait bien faire comprendre à Ridculle que la disparition des rues de sa cité, même temporaire, ne constituait pas un passe-temps acceptable. Il avait mis en garde le secrétaire contre les occupants des lieux et les lieux eux-mêmes, mais la visite s’était a priori tout de même révélée éprouvante. Il mesurait habituellement les difficultés rencontrées au style du secrétaire dans son compte-rendu. Là... du « phénix rouge perché dans le lustre et réclamant ses pilules » aux « papiers voletant, blancs papillons affolés, Dans le bureau de l’Archichancelier »(10), il ne savait que penser : à l’U.I., le réel prend souvent des tournures délirantes.
Il reposa en soupirant le dossier après l’avoir rapidement feuilleté. Rien de neuf là-bas : Indiscipline, Entêtement et Orgueil égoïste régnaient en maîtres, fort heureusement tempérés par Gourmandise et Paresse depuis que Mustrum Ridculle y mettait bon ordre (11). L’activité des mages restait incertaine : elle existait bel et bien, mais nul ne saurait en certifier la nature exacte (12). Le seigneur Veterini, qui pourtant aimait être au courant de tout, approfondissait rarement le sujet : il ne tenait pas à ce que ses rares heures de sommeil se transforment en nuits blanches angoissées.
Il saisit pensivement la plume devant son sous-main : le secrétaire était revenu les bras chargés d’encriers, plumes et ramettes de papier, « présents de l’archichancelier certifiés inoffensifs par lui-même ». Soit Ridculle préparait une quelconque revanche par objets interposés, soit il avait compris la leçon et envoyait un gage de bonne volonté. Troisième solution dont le Patricien remettait l’examen à plus tard (après une nuit de sommeil courte mais nécessaire) : Ridculle cherchait à se faire pardonner par anticipation d’une catastrophe en préparation.
Le seigneur Veterini avait en tout cas soigneusement examiné chacun des « présents » après avoir ordonné leur passage au déthaumiseur : rien de suspect. Peut-être quelques résidus de magie, mais rien de décelable. Il les avait même gardés toute la journée dans son bureau pour les avoir à l’œil, aucun n’avait bougé. Ils n’avaient visiblement rien de magique, ou alors ils étaient suffisamment intelligents pour avoir compris qu’ils avaient intérêt à faire profil bas(13).
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées : un glissement parfait, sans accroc, malgré le grain épais de la feuille. Excellente qualité. Et l’encre séchait rapidement, sans se décolorer. Après tout, il pourrait les garder ? Il y réfléchirait dans quelques heures, quand un nouveau jour se serait levé : à 3h du matin, il n’était pas certain de prendre la bonne décision.
Après avoir délicatement reposé l’objet sur le porte-plume et soigneusement refermé l’encrier, le Patricien se leva pour quitter la pièce : dans moins de 4 heures, il devait être à pied d’œuvre pour la cité.
-
-
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
L’obscurité régnant dans le Bureau Oblong signalait enfin l’endormissement de la Ruche (14). Enfin, du Palais- qui- ne- contient- aucune- abeille, soyons clairs. Et surtout pas de Reine (15).
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Une porte latérale s’ouvrit et Tambourinoeud entra, une liasse de papiers sous le bras. Il ôta du bureau les derniers dossiers examinés et annotés par le seigneur Veterini pour y déposer ceux du lendemain. Depuis qu’il travaillait avec le Patricien, il avait eu l’occasion de noter certaines de ses manies. Notamment, le dirigeant d’Ankh Morpork mettait un point d’honneur à être le dernier membre de l’administration à quitter les bureaux. Mais au matin, il manifestait une mauvaise humeur sans ambiguïté lorsqu’il ne trouvait pas les dossiers du jour à portée de main (car il était le premier au travail, aussi...). Le Premier Secrétaire avait résolu le problème par la Diplomatie : il souhaitait une bonne soirée à son patron, guettait l’extinction des lumières dans le Bureau Oblong pour revenir ensuite en catimini préparer le terrain. Le seigneur Veterini avait bien sûr pleine connaissance du stratagème, mais feignait de l’ignorer. Et tout le monde y trouvait son compte.
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Tambourinoeud interrompit son rangement. Il y avait un phénomène étrange. Comme un écho, mais sans le bruit. Un geste qui serait resté, quelques mots en suspens et dont la pensée se répercutait contre les boiseries. Vu l’habitude du Patricien d’économiser mots et gestes pour donner un ordre, le Premier secrétaire était devenu, par la force des choses, très réactif aux infimes détails (16). Il s’immobilisa, attentif.
Rien.
En même temps, passées 3h30 du matin, il pouvait aisément incriminer la fatigue. Il acheva son petit classement, fit un dernier tour de vérification, et sortit avec soulagement. Il ignorait comment le seigneur Veterini parvenait à garder un tel rythme de vie, mais lui tombait littéralement de sommeil. Il allait ranger les dossiers de la veille, et puis au lit.
-
-
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Les derniers bruits s’atténuaient : le Palais s’endormait enfin, hors quelques domestiques et les gardes de veille patrouillant dans les couloirs. Le Bureau Oblong connaissait enfin quelques heures de répit avant que son occupant n’y reprenne ses activités. Mais...
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Le Patricien gratta quelques secondes le papier avec une des plumes incriminées.
Le Patricien gratta le papier avec une plume
Le... gratta papier... plume
Le... gratte... papier
Gratte papier
Gratte-papier
Gratte-papier !!!
-
-
Le seigneur Veterini se réveilla en sursaut, avec un sentiment d’inquiétude diffus. Ce n’était pas la première fois : en général, il pressentait infailliblement les principales catastrophes affectant la cité. Non qu’il soit pourvu d’un sixième sens ou autre sottise, mais fréquemment les événements de la journée se réorganisaient dans la nuit pour se présenter sous un autre aspect. Et en l’occurrence, quelque chose venait de tirer le signal d’alarme de façon urgente. Il regarda la pendule : 4h (17). Oh non. Il se leva en hâte et prit le chemin de son bureau au pas de course.
-
-
Tambourinoeud classait avec soulagement les derniers papiers dans son bureau lorsqu’un bruit lui parvint, en provenance du Bureau Oblong. Puis un autre. Manifestement des objets qui tombaient. Il sortit dans le couloir ; le garde de faction dans le secteur était déjà là et regardait avec perplexité les flashes lumineux filtrant sous la porte tandis que les bruits s’intensifiaient. Il vit arriver le Premier Secrétaire.
« Mr Tambourinoeud, il vaudrait mieux demander au Patricien le déclenchement d’une procédure anti-thaumique. »
L’interpellé passa en revue la journée de la veille et celle à venir, regarda l’heure (4h, déjà ?), évalua le temps de sommeil du seigneur Veterini et secoua la tête.
« Non, on va d’abord voir si on peut régler ça nous-mêmes. Souvenez-vous, la dernière fois ce n’était qu’une luciole qui avait avalé de l’octarine. »
Flash flash flash bam flash
« Comme vous voudrez, Mr Tambourinoeud, mais cette fois on dirait plutôt un éléphant ayant avalé une luciole octarinisée. »
Tambourinoeud s’efforça de faire abstraction de cette dernière remarque et des bruits effectivement pachydermiques provenant du Bureau Oblong. Il ouvrit la porte.
-
-
Le seigneur Veterini n’avait jamais réalisé à quel point le chemin entre ses appartements et son bureau était long. D’autant que Tambourinoeud devait encore être dans les parages à faire ses rangements diplomatiques, et son dévoué secrétaire avait un instinct de survie aussi développé que celui du calmar curieux (18). Il accéléra.
-
-
Tambourinoeud, émerveillé, se figea devant le spectacle. Bien sûr ce terrible désordre horrifiait son âme de secrétaire pointilleux et organisé, mais à 4h du matin il avait du mal à faire taire l’enfant qui sommeillait en lui. De la magie. Et de la belle. Non qu’il n’en ait jamais vu (19), mais celle-ci touchait plus particulièrement l’homme vivant au milieu des papiers et des mots.
Plumes, encriers et papiers voletaient gracieusement dans l’austère bureau ; les premiers plongeaient dans les seconds pour gratter le papier. Puis, les mots se détachaient doucement, flottaient un instant et...
Tambourinoeud sourit : on voyait bien d’où venaient les plumes. « Dormir comme un loir » venait de disparaître dans un éclair tonitruant et à sa place apparut un mammifère au pelage lisse jetant autour de lui des coups d’œil apeurés. Manifestement, une marmotte de la même espèce organisait déjà son terrier dans un tiroir, fouissant les papiers et trombones pour faire son trou. Un paon se pavanait fièrement à côté, et une souche dormait, dont une scie tirait un ronflement infernal.
Tambourinoeud commença toutefois à déchanter : une « montagne de sucreries » (enfin tout juste un petit talus, heureusement : visiblement l’éloignement de l’U.I. atténuait les effets) atterrit sur les dossiers triés de neuf, déversant leur crème pâtissière avec de visqueux blop-blop. Le secrétaire s’avança, courroucé : tout ce travail gâché, là, ça n’allait plus. Il écarta brusquement au passage une plume folâtrant trop près de lui et roula rageusement un papier en boule. Les gratte-papiers suspendirent leurs activités. Puis, une plume plus luxueuse que les autres griffonna rapidement une courte phrase. Alors, tandis que la plupart des plumes tournaient leur embout métallique dans sa direction, Tambourinoeud vit les mots se dégager de la feuille et prendre vie : « La plume est plus forte que l’épée. » Oho.
Le garde, prudemment resté dans le couloir, balbutia qu’il allait chercher le seigneur Veterini.
Tétanisé, Tambourinoeud regarda, impuissant, la mort pointue lui foncer dessus.
-
-
Le garde n’avait pas eu le temps de s’écarter de la porte qu’il fut projeté sur le côté sans ménagement.
-
-
Tambourinoeud serra les poings, les dents et... une masse lui atterrit sur le dos, le plaquant au sol tandis qu’une quinzaine de plumes acérées traversaient l’espace précédemment occupé par son cœur pour se ficher dans le mur. La même force l’envoya bouler hors de la pièce et, affalé dans le couloir, il vit le Patricien sortir à son tour dans une roulade acrobatique et claquer la porte derrière lui.
« Monseigneur ? Vous n’avez rien ? »
Le seigneur Veterini se tenait une épaule en grimaçant.
« Tambourinoeud, je ne vous ai pas engagé pour faire de l’héroïsme. »
Le regard du Patricien indiquait toutefois sans erreur possible qu’il savait très bien quelle raison (20) avait au début poussé son secrétaire à entrer : pas que l’héroïsme, non... Son interlocuteur rougit et balbutia des excuses.
« La prochaine fois, tenez-vous en à vos activités... diplomatiques. »
Tambourinoeud vira carrément au pourpre. Le Patricien balaya d’un geste les nouvelles excuses qui venaient.
« Bien, résumons. Nous avons pour le moment : se pavaner comme un paon, dormir comme une souche, ronfler comme une scie, un monticule de pâtisseries, dormir comme un loir et un bataillon de plumes se prenant pour des épées, c’est bien cela ?
- Et une marmotte, monseigneur.
- Une ?...
- Dans le tiroir de gauche, monseigneur.
- Celui des contrats avec la Guilde des Avocats ?
- Je le crains, monseigneur. »
Le seigneur Veterini prit une profonde inspiration.
« Bien, nous... »
BAM . SCHLING . CRAC
Le parquet ondula avec force grincements, tandis que dans le Bureau quelque chose de manifestement à l’étroit cherchait, affolé, une sortie. Dans un fracas de vaisselle brisée incongru. Le garde toujours présent (désormais rejoint par le reste des hommes en faction à l’étage) grimaça.
« Cette fois, Mr Tambourineoud, je crois bien qu’on a notre éléphant... »
Le Patricien jeta un coup d’œil par le trou de la serrure.
« Exact.
- Uh ?
- Mais en version miniature.
- Ah ?
- Il n’a toutefois pas l’air très à l’aise au milieu de toute cette porcelaine... »
Tambourinoeud se mordit les lèvres. Un éléphant dans un magasin de porcelaine : typique des mages, ça.
« Fait-il enclencher le déthaumisateur, monseigneur ? »
Le Patricien secoua la tête.
« Trop long à mettre en route, nous devons agir rapidement.
- Les plumes font bien quelques dégâts, mais de là à...
- Tst tst, Tambourinoeud, pensez qu’elles viennent d’un lieu où l’on mange comme un ogre, voire comme quatre. »
Moui. Un ogre : la créature pouvait se maîtriser. Comme quatre... Le secrétaire eut la brusque vision du personnel enseignant de l’U.I. multiplié par quatre. Quatre fois plus de mages à Ankh Morpok ? Il lança un regard paniqué au Patricien.
« Oh mes dieux.
- Comme vous dites. Bien, vous allez allumer un feu dans le bureau contigu. Je me charge de ramener les papiers métaphoreurs pour que vous les brûliez. »
Tandis que le seigneur Veterini, ayant fini de masser son épaule, se relevait en étirant les bras, les gardes présents s’entre-regardèrent.
« C’est trop dangereux, monseigneur. Il vaudrait mieux qu’on s’en occupe. »
Le Patricien les regarda. La garde du Palais avait une excellente réputation, tant pour la formation dispensée que pour la loyauté de ses membres. Mais face à un événement magique de cette nature, ils ne faisaient pas le poids. Pour contrer des mots et des plumes acérées comme des poignards, il valait mieux... oui, un Assassin. Il sourit et ouvrit la porte.
« Contentez-vous de neutraliser les objets qui voudraient sortir. »
-
-
Tambourinoeud ne savait que faire. Même à 4h du matin, cheveux en bataille, cernes a’tuinesques sous les yeux et pyjamas avec écusson rappelant son titre de Prévost des Assassins (où va se nicher la vanité, parfois...), son patron avait une sacrée classe. Mais ses réflexes d’Assassin risquaient de ne pas suffire : et tout de même, le Patricien d’Ankh Morpork se faisant tailler en pièces par une armée de plumes, ce serait assez moche.
Ne pouvant l’aider, il se contenta d’attendre avec les gardes, prêt à massacrer le premier gratte-papier qui montrerait sa pointe dans le couloir.
-
-
Havelock Veterini esquiva tout d’abord l’éléphanteau affolé qui lui fonçait dans les jambes. Une des épreuves de fin de cycle à la Guilde consistait à rester 10 minutes dans une pièce close contenant force poignards enchantés pour adopter une trajectoire aléatoire. Les survivants obtenaient leur certificat ; la mention dépendait ensuite du nombre de blessures. De vieux souvenirs...
Les plumes remarquèrent alors son arrivée, elles évaluèrent rapidement la menace. Tandis que la plupart se disposaient à l’attaque, un des gratte-papiers entama fébrilement l’écriture. Alors, la Danse commença.
-
-
Tambourinoeud s’en rongeait presque les ongles. Il voyait les plumes foncer sur le Patricien, visant en général les yeux et la poitrine, mais au dernier moment leur cible s’écartait d’un mouvement nonchalant rappelant étrangement un pas de valse, se baissait pour ramasser quelques papiers et se relevait (en évitant une nouvelle attaque plumitive) en lançant vers la sortie une brassée de feuilles magiques.
Mais s’il n’y avait que cela...
-
-
Havelock Veterini accéléra la cadence. L’éléphant n’était fort heureusement plus de la partie : le cuir égratigné par des plumes furieuses d’avoir raté leur coup, il avait foncé vers la sortie et barrissait désormais éperdument dans les couloirs du premier étage. La scie, ayant débité toute la souche en cure-dents, restait inactive dans un coin et le paon faisait l’autruche dans la pâtisserie. Mais il lui fallait maintenant compter avec les mots qui tentaient de s’échapper de leur gangue de papier.
Il attrapa sans difficulté « fort comme un bœuf » avant que la métamorphose ne débute, mais « furieux comme un taureau » faillit lui échapper. La plume métaphoreuse grattait le papier avec la constance d’un secrétaire psychotique et l’inspiration d’un Léonardo da Quirm. Il froissa à temps « l’avidité d’un vampire », « la fougue du dragon », « la bêtise d’un troll », mais le rythme commençait à le fatiguer. Plus vraiment de son âge.
Il restait encore trop de feuilles dispersées, il lui fallait trouver rapidement une autre solution.
Il trébucha sur le loir, entendit l’exclamation horrifiée de Tambourinoeud, se rattrapa à temps pour éviter une pointe qui en avait après ses... hum, une pointe perverse.
Il vit alors, trop tard, les mots s’élever : un « appétit d’enfer ». Et sur une autre feuille ondulait déjà « casse-c*** ». Dans les deux cas, l’avenir présentait un visage très sombre, pour lui comme pour la ville. Il réussit à saisir un gratte-papier qui se croyait à l’abri et griffonna une phrase d’un trait.
Tambourineoud était sur le point de s’élancer pour le rejoindre.
« Vous restez dehors. Et fermez les yeux. »
Que l’autre s’empressa d’ouvrir tout grands, bien entendu. Et de refermer aussitôt lorsque la phrase décolla.
-
-
Lorsque Tambourinoeud rouvrit les yeux, le seigneur Veterini se tenait debout, seul dans le Bureau Oblong. Gratteurs et papiers s’étaient volatilisés. Le secrétaire fit un pas en avant et scruta la pièce. Les pâtisseries, en piteux état, barbouillaient le tapis et une partie des murs, le loir se découvrait un intérêt friand pour les choux à la crème, et le Patricien, après ouverture d’un tiroir, tenait par la peau du cou une marmotte gigotante, sifflante et crachante, manifestement mécontente qu’on la dérange dans son massacre des précieux contrats.
L’éléphant fit un nouveau passage devant la porte, poursuivi par 4 gardes qui tâtonnaient visiblement quant à la méthode appropriée en de telles situations (21) et la marmotte profita de l’inattention du Patricien pour lui envoyer un coup de patte dans la figure. Agacé, il lâcha l’animal, qui courut se planquer sous le tapis et la crème pâtissière.
Le seigneur Veterini soupira en frottant sa joue égratignée avec un drôle de sourire : « Cette fois, ce ne sera que la mention bien… » Puis il enchaîna :
« Bien bien bien. Tambourinoeud, je suggère que nous remettions le rangement à plus tard. »
Le secrétaire, que ses heures de sommeil manquantes commençaient à rattraper, évalua les dégâts et hocha vaguement la tête. Ce serait même bien que d’autres s’en chargent. Et ils sortirent tous deux après avoir soigneusement fermé à clef tous les tiroirs, laissant un paon endormi, un loir au bord de la nausée et une marmotte confondant terre meuble avec plancher maîtres des lieux.
-
-
Lorsque 2 jours plus tard, après capture de l’éléphanteau (22), le Bureau Oblong fut à nouveau utilisable (malgré l’odeur persistante de crème morporkienne sur le tapis), la vie du Palais reprit ses habitudes. Tambourinoeud entra donc dans la pièce pour trouver, comme de coutume, le Patricien déjà à pied d’œuvre.
« Ah, Tambourinoeud. Vous tombez bien. Vu les circonstances, il va falloir renouveler les formulaires que nous utilisons pour engager les nouveaux employés.
- Monseigneur ?
- Les gardes, tout d’abord. Rajoutez une ligne sur la nécessité de savoir chasser le gros gibier.
- Le... bien monseigneur. Ce sera tout ? »
Le regard du Patricien se fit plus acéré. Le Premier Secrétaire se tendit légèrement : ça, c’était en général synonyme de ‘mon petit, tu as intérêt à bien retenir ce que je vais dire.’
« Non, Tambourinoeud. Dans les contrats signés par les secrétaires, il faut absolument une clause anti-héroïsme. Ils sont trop précieux pour que je les perde bêtement. »
L’air devint subitement très chaud autour des joues et des oreilles de Tambourinoeud. Il tenta de faire abstraction du lampion qui lui tenait désormais lieu de figure et de maîtriser sa voix.
« Entendu monseigneur.
- Oh, et vous lirez cet ouvrage. Très utile dans votre cas. Ce sera tout.»
Le Premier Secrétaire saisit, perplexe, les Us et coutumes du calmar curieux. L’esprit du Patricien était parfois un peut trop tortueux pour lui. Puis au moment de sortir, il se ravisa.
« Monseigneur... »
Le Patricien leva les yeux de ses papiers en fronçant le nez (23).
« ...Comment avez-vous su que ça les ferait disparaître ?
- Oh... »
Le seigneur Veterini se renversa dans son fauteuil en croisant les doigts. Tambourinoeud revoyait, dans la pièce saccagée où l’enfer commençait déjà à se faire jour, le terrifiant « Lorsque tu regardes l’abîme, l’abîme regarde en toi » s’élever du papier, graphié avec fermeté par le Patricien.
« La métaphore est certes complexe, mais elle avait toutes les chances de fonctionner. Le philosophe qui l’a créée considérait que quiconque s’intéresse à un quelconque aspect du... euh... disons du Mal risquait de se laisser aller à l’imiter. Et perdrait du coup son identité, voire son existence.
- Effectivement...
- Malheureusement la marmotte regardait ailleurs. »
Tambourinoeud retint un sourire puis lança presque malgré lui la question qui lui brûlait les lèvres.
« Et vous monseigneur ? Comment avez-vous fait pour ne pas disparaître ? »
Le seigneur Veterini plissa les yeux, pinça les lèvres et toisa son secrétaire en silence. Puis il sortit un papier des profondeurs de son bureau (tiroir de droite, épargné par la marmotte). Tambourinoeud reconnut son propre contrat d’engagement, signé des années plus tôt. Le Patricien rajouta quelques lignes et tendit le tout à son secrétaire.
« Un addenda urgent. Signez ici. »
Tambourinoeud lut rapidement une clause "anti-héroïsme" et "anti-curiosité déplacée". Il signa sans barguigner.
Alors qu’il se précipitait vers la sortie, la voix du seigneur Veterini l’arrêta sur le seuil.
« Pour répondre à votre question, j’ai un bon entraînement. »
Dans le cerveau en ébullition du secrétaire défilèrent Vimaire, les présidents des Guildes et, tiens, même la taupe : il ne vit rien qui prépare à un duel de regards avec l’Abîme.
« J’affronte chaque jour mon miroir. »
-
-
« Vous signez ici... là... Merci-et-au-revoir. »
Les 5 gardes du Palais dégarpirent littéralement, laissant dans les jardins de l’U.I. la charrette qu’ils avaient traînée depuis la place Stator. Ridculle, entouré des principaux membres de l’Université, ouvrit l’enveloppe frappée aux armes du Patricien ; elle ne contenait qu’un bref message informel.
« Avec mes remerciements pour les plumes, je vous renvoie les effets secondaires. HV. »
L’Archichancelier regarda, perplexe, l’éléphanteau, le loir, le paon, la marmotte, le tas de cure-dents et le quintal de choux à la crème (en piteux état) occupant la charrette.
« D’où ça sort ? Et qu’est-ce qu’il veut qu’on en fasse ?
- Oh, répondit le Major de Promo, pour l’éléphant des cuissots à la broche me semblent tout à fait appropriés.
- Et, renchérit le titulaire des Runes Modernes, la marmotte en papillote c’est pas mal du tout.
- Hum, ma mémé la faisait plutôt en daube.
- Forcément, il n’y a que des quirmiens pour avoir de telles idées.
- Les quirmiens, les quirmiens, vous savez ce qu’ils vous disent les ... »
Mais l’éléphanteau, ayant manifestement compris de quoi il retournait, défonça le rebord de la charrette. Et tout ce joli monde (animaux, mages) s’égailla dans le parc avec force cris de terreur (pour les premiers) et de joie (pour les seconds).
L’archichancelier haussa les épaules et enfourna machinalement un chou n’ayant pas encore expiré dans un dégoulinement de crème. Le Patricien avait dû apprécier le cadeau et leur retournait la politesse en leur envoyant un peu de distraction. Oui, c’était sans doute cela, d’ailleurs il avait même pensé aux cure-dents. Et Mustrum Ridculle releva ses robes pour courir plus vite :
« Attendez-moi, j’vais chercher mon arbalète ! »
-
FIN
-.-.-.-.-
Aucun animal n'a été maltraité pour l'écriture de cette fic (et puis s'il y en a qui s'inquiètent: tout le petit zoo (non, pas les mages) trouvera refuge chez le Bibliothécaire...)
-.-.-.-.-
-
Notes :
(1) Les mages avaient bien fait quelques suggestions pour contourner le problème, mais le Patricien n’avait pas trouvé engageante l’expression « expérience franchement rigolote » (les mages ont parfois un sens de l’humour décalé, voire homicide). Et la mention d’un « tripatouillage de l’espace et du temps à effets secondaires réduits (2) » l’avait définitivement dissuadé d’écouter la suite.
(2) Suite aux derniers « effets secondaires » d’une expérience tout juste « divertissante », la rue Meillape avait complètement disparu pendant 2 semaines. Le continuum spatio-temporel, quelle grosse marrade !
(3) Indisciplinée, crasseuse, chaotique. Et, pire que tout, magique. Un amour de cité, quoi !
(4) Difficile à dire : dès qu’il est question de sa ville, le seigneur Veterini fait vite de la volonté une nécessité, et réciproquement. Avec tous les arguments nécessaires, des mots au reste (ce qui demeure assez flou, avec un arrière-plan de cachots et d’instruments aiguisés remontant à l’époque du patricien Claquebec le Névrotique).
(5) Dont, curieusement, le seigneur Veterini garde très peu de souvenirs. Si ce n’est un appétit déplacé pour les insectes et l’envie de passer des heures au soleil. (cf Sourcellerie et un certain lézard, résultat du mécontentement sourcelier)
(6) Mais en général, les dégâts restent limités : l’apprenti poète en vient très vite à expliquer qu’il « brûle d’amour » pour elle, débarrassant fort opportunément le Disque de son encombrante personne.
(7) Il n’avait toutefois pas pris contre les écrivains les mêmes mesures que contre les mimes. Nombre de Morporkiens appréciaient beaucoup les bonnes histoires écrites ou racontées, et la presse (dans le premier cas) et la foule (dans le second) réglaient vite leur compte aux mauvais écrivains/ orateurs sans que le Palais ait à légiférer.
(8) Un rhétoricien éphébien un peu trop ambitieux et grandiloquent. Devant une assemblée de mages sceptiques (dans laquelle se trouvait malheureusement un sourcelier qui, ayant été abandonné par ses parents, ignorait l’étendue de ses pouvoirs), il prétendit que « nitroglycérine » ferait l’affaire. Résultat : 2 montagnes rayées de la carte et plein de chapeaux pointus orphelins. A part ça, le monde s’en est à peu près sorti indemne (voire mieux portant, si on prend en compte la disparition d’une brochette de mages au potentiel de nuisance fort élevé).
(9) Prouvant que ces pseudo-écrivains n’avaient aucune notion d’apiculture. Ou d’une organisation administrative bien réglée.
(10) Le recours aux alexandrins trahissant vraisemblablement une détresse extrême de malheureux secrétaire. En même temps, s’il a croisé l’Econome et subi les discours de Ridculle...
(11) Métaphoriquement, aha, parlant.
(12) A part : dormir, manger, éviter les étudiants, faire la sieste, manger, embêter l’Econome. Et manger. Pas forcément dans cet ordre-là.
(13) Le regard du seigneur Veterini peut être très très expressif. Lors d’une discussion avec lui dans les jardins du Palais, Tambourinoeud avait vu une taupe qui, fixée 30 secondes par le Patricien, avait galopé redresser les plants qu’elle avait dérangés pour disparaître en rebouchant son trou derrière elle. Le Premier Secrétaire, ébahi, avait osé demander à son patron le « truc ». Regard cette fois étonné du seigneur Veterini : « Je lui ai simplement fait comprendre que son activité insensée faisait... désordre. » Effectivement, croiser un homme sensé aimant l’ordre dans une ville comme Ankh Morpork, voilà qui avait de quoi effrayer jusqu’à la gent taupine.
(14) - Hum hum, je crois que vous n’avez pas bien saisi ma position sur les métaphores, Mirliton...
- (oups, mais qu’est-ce qu’il fiche ici ? Il devrait être dans une autre dimension, un autre univers !) Euh, monseigneur, loin de moi l’idée de vouloir vous comparer à une...
- Mirlitooooon ?
- (aïe, ce regard !) Oui monseigneur, tout ce que vous voudrez monseigneur ! Pas de ruche monseigneur !
(15) - A la rigueur, un bourdon : au moins la couleur noire correspond, et...
- ...
- Non, pas les cachots ! Pas les cachots !
(16) Par exemple, en fonction du contexte, un même haussement de sourcil peut avoir une multiplicité de significations :
- ce dossier est incomplet, non ?
- et mon thé alors ?
- fichue poussière dans l’œil !
- comment vais-je embêter Vimaire aujourd’hui ?
(17) Les mages avaient remarqué 2 heures magiques : 4h et 8h, où davantage de phénomènes farfelus se produisaient. Deux fois moins à 4h (8 divisé par 2), mais tout de même : faites confiance à la magie pour semer la pagaille et embêter le monde, même au prix d’une arithmétique bancale.
(18) Rappel : les mœurs de l’animal sont décrites dans Va-t-en-guerre : « Peu après avoir manifesté leur curiosité envers la lanterne que [le pêcheur] avait accrochée à la poupe de son bateau, les calmars devenaient curieux de la façon dont divers congénères disparaissaient brusquement vers la surface dans un éclaboussement. Certains étaient même curieux (très brièvement) de voir de plus près le bidule pointu à barbillon qui leur fonçait dessus à toute vitesse. Le calmar curieux était terriblement curieux. Mais hélas peu doué pour additionner deux et deux. »
(19) Eh, oh, on est à Ankh Morpork quand même ! Mais la magie que Tambourinoeud avait coutume de voir devenait très vite synonyme de «dérapage», «catastrophe», «jours de travail pour tout remettre en place» et «Patricien énervé». Il avait tout de même assisté à quelques événements miraculeux, comme un touriste survivant à l’ingestion de 3 sandwiches estampillés ‘Planteur’, mais c’était tellement rare...
(20) A Ankh Morpork, la curiosité n’est pas un vilain défaut, plutôt une tendance suicidaire, vu les conséquences fréquentes.
(21) En tout cas, ni « Petit petit ! » ni filet à papillons ne s’étaient avérés concluants.
(22) Finalement, le sucre agrémenté de somnifère avait eu raison de lui. Après quelques murs défoncés et 3 côtes cassées parmi les poursuivants.
(23) Tout cela sentait encore fortement la marmotte.