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Seconde partie
Nara Maeko avait été une petite fille remuante et débordante de vie, les années avaient passées sans rien changer à cela, si bien que c’était difficile pour elle de rester en place tandis qu’elle se tenait devant le seuil du commissariat de Beika, dissimulant avec peine sa nervosité tandis qu’elle attendait que ses collègues lui souhaitent la bienvenue ou lui transmettent leurs premières instructions.
Pour couronner le tout, son uniforme bleu sombre commençait à la démanger, au point qu’elle se retenait pour ne pas gratter des zones de son corps que la décence lui interdisait de nommer, cet uniforme flambant neuf n’étant jamais passé dans une machine à laver pour le moment.
Elle parvint cependant à rester en place, à attendre dans l’anxiété, jusqu’à ce qu’un officier les remarque, elle et son malaise, et l’invite à venir dans son bureau. Il s’agissait d’une femme dont les cheveux noirs étaient coupés court et le front barré d’une fine cicatrice.
« Premier jour de service, hein ? »demanda l’officier avec un sourire compréhensif. « Je pensais pourtant que l’arrivée de notre nouvelle recrue était prévue pour la semaine prochaine. Mais bon… Bienvenue à Beika. Les membres de ce service forment une famille extrêmement soudée, mais du sang neuf sera toujours le bienvenue parmi nous… Comment vous appelez-vous ? »
Elle se rendit compte brusquement qu’elle avait oublié son badge à son domicile, elle était si pressée d’arriver à l’heure dans l’espoir de faire bonne impression qu’elle l’avait quitté en quatrième vitesse, tout ça pour rester seule dans son coin pendant une bonne dizaine de minutes avant que quelqu’un ne la remarque.
« Oh ! Je m’appelle Nara Maeko, j’ai été transférée d’Osaka, euh…Takagi-san. »
Elle s’était courbée tout en parlant, faisant valser sa queue de cheval qui lui glissa en travers du visage.
L’officier se mit à rire, un rire qui tétanisa Nara et la plongea dans la confusion. Qu’est ce qu’elle avait dit ou fait de ridicule ?
« Non, non, ne vous inquiétez pas, Nara-san, ce n’est rien. Ne vous fiez pas à ce qui est écrit sur mon badge. Mon nom est Sato Miwako. »
Un sourire amusé plissa les lèvres de Sato.
« Si jamais vous demandez à voir Takagi-san, c’est à mon mari que vous serez renvoyé. Nous travaillons ensemble dans le même département, j’ai donc préféré conserver mon nom de jeune fille pour éviter toute confusion…Sans compter que la totalité des membres de ce département s’est toujours adressé à moi en utilisant le nom Sato. »
Nara acquiesça rapidement pour signaler qu’elle avait saisi le message.
Durant les vingt minutes suivantes, Sato la guida au sein du bâtiment et la présenta à ceux qui seraient ses nouveaux collègues de travail. Le tout premier fût un certain Chiba, qui avait apporté une copieuse réserve de beignets pour tous ses collègues, ce qui permit à Nara de rattraper le petit déjeuner que sa précipitation lui avait fait sauter. Elle rencontra ensuite Shiratori, que son caractère sombre rendait intimidant, et Megure, qui fût surpris de voir la nouvelle recrue se présenter si tôt mais qui n’en parût pas moins être un supérieur de travail à l’agréable compagnie.
Nara eût le bonheur de rencontrer l’époux de Sato (Takagi-san était d’ailleurs plutôt mignon, c’était bien dommage qu’il soit déjà marié), et elle se trouva tout de suite des affinités avec Yumi (il leur fallût à peine trois minutes pour se donner rendez-vous au karaoké, afin d’y faire connaissance avec quelques amies, une fois que sa première journée de travail toucherait à sa fin).
Mais après cela, son esprit fût submergé par une telle quantité de noms et de visages à retenir que la multitude d’officiers qu’elle croisa finit par se fondre en une masse indifférenciée.
Nara soupira. Il lui faudrait beaucoup de temps pour trouver ses marques ici, et c’était tout juste son premier jour.
Lorsqu’elles pénétrèrent de nouveau dans la pièce où étaient rassemblés les bureaux des officiers, Nara ne put s’empêcher de jeter des coups d’oeils furtifs en direction des tables de travail de ses collègues. Des coups d’oeils furtifs où brillait une lueur de curiosité. Une curiosité que Sato ne manqua pas de remarquer.
« Quelque chose ne va pas, Nara-san ? »
« Hmm ? Oh, non, rien du tout ! J’étais juste… »
Devant le haussement de sourcils de Sato, elle se sentit obligée d’ajouter quelque chose.
« C’est juste que…Eh bien, j’ai entendu dire que…qu’il y avait une autre personne qui travaillait ici, au département de police de Beika… Peut-être que je suis juste stupide… »
Sato cligna des yeux un bref instant avant qu’un sourire de connivence ne plisse ses lèvres.
« Vous avez été transféré d’Osaka, n’est ce pas ? Donc vous devez connaître Hattori-Heiji-tantei ? »
Nara acquiesça timidement en rougissant légèrement.
« Puisque vous connaissez le fameux détective de l’ouest, je suppose que vous désirez voir de prés son homologue à l’est, à savoir Shinichi Kudo ? »
Nara sentit que le teint de ses joues était en train de passer du rose à l’écarlate.
« Eh bien, c’est juste que j’ai été sous les ordres de Hattori-Heizo-keibu pendant un certain temps, donc j’ai été amené à croiser Hattori-Heiji-tantei sur la scène de certains crimes… C’est vraiment impressionnant de le voir à l’œuvre. »
Bon, ce n’était pas seulement un plaisir de contempler Heiji Hattori au sommet de son art, c’était un plaisir de le contempler tout court, malheureusement, il avait une adorable épouse du nom de Kazuha.
« J’ai entendu dire que Shinichi Kudo était aussi doué que lui, sinon plus. Et Hattori-Heiji-tantei nous parlait souvent de Shinichi Kudo et de ses immenses talents de détective, alors… J’aurais bien aimé le rencontrer. »
Sato se mit à sourire.
« Oh mais vous le rencontrerez certainement. Seulement… »
Elle jeta un coup d’œil sur les bureaux qui les entouraient.
« Hmm… j’imagine qu’il n’est pas encore arrivée… »
Les yeux de Nara s’écarquillèrent. Comment se faisait-il que Sato ne s’étonne pas plus que cela de l’absence de Shinichi Kudo sur son lieu de travail ?
« Il s’est sûrement pris les pieds dans un cadavre en chemin. » marmonna Chiba, un beignet à la main. « En moyenne, il y a bien deux cadavres pour se mettre en travers de sa route chaque semaine lorsqu’il se rend ici. »
S’apercevant de l’expression horrifiée de sa collègue, il éclata de rire, et n’ayant visiblement pas compris pourquoi elle le regardait de cette façon, s’empressa d’ajouter « Ouais, Takagi-san et moi tenons les comptes. Nous sommes tombé d’accord sur une moyenne de deux cadavres virgule sept. Mais comme on ne peut pas vraiment considérer sept dixième d’un cadavre comme...un cadavre, nous nous sommes fixés à une moyenne de deux. »
« Chiba-kun ! »
Le policier s’éclipsa, un sourire aux lèvres, pour échapper aux remontrances de sa supérieure.
Sato se retourna vers Nara pour relancer la conversation.
« Il est vrai que les cadavres ont tendance à s’accumuler autour de Kudo, mais je suppose que c’est aussi le cas avec Hattori-tantei, n’est ce pas ? »
Nara acquiesça, ce qui ne manqua pas d’arracher un soupir à Sato.
« C’est un phénomène troublant, mais cela a le mérite de maintenir le département en activité en lui fournissant des affaires de meurtres à élucider. »
Les yeux de Sato se plissèrent d’un seul coup en une expression perplexe.
« …Quelque chose ne va pas ? »
« C’est juste que… Kudo-san nous aurait déjà contacté s’il était tombé sur une affaire… C’est plus une formalité qu’autre chose, il pourrait fort bien se passer de notre aide, mais… »
Sato éleva brusquement la voix pour s’adresser à la totalité des membres du service.
« Eh ! Personne n’aurait reçu un coup de fil de la part de Kudo ? »
La question de la policière demeura sans réponse.
« Vous pensez qu’il a pu lui arriver quelque chose ? »demanda Nara, visiblement inquiète.
« Eh bien…s’il n’est pas sur une nouvelle affaire, cela peut signifier qu’il fait face à certain problèmes…chez lui. »
Sato semblait légèrement mal à l’aise.
« Quel…genre de problèmes ?...Enfin, si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, dites-le moi, et je… »
« Non, non, tout va bien… »soupira Sato.
Nara ne manqua pas de remarquer que les yeux de sa supérieure s’étaient légèrement tournés en direction de Takagi, qui était de l’autre côté de la pièce.
« C’est juste que…il y a eu cette affaire, quelques années plus tôt… »
Tout en parlant, Sato leva instinctivement les doigts vers la cicatrice qu’elle portait sur son front.
« Cela doit bien faire, oh, je ne sais plus…quelque chose comme quatre ans maintenant… Cela s’est passé avant mon mariage avec Takagi…Eh bien… Quatre membres du service furent impliqués dans cette affaire et…cela s’est…très mal terminé. Les criminels que nous traquions ont torturé la responsable de notre département de médecine légale…de la plus atroce des manières…et elle… Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point cela a pu être horrible… »
S’interrompant dans un soupir, Sato reprit la parole.
« Ce fût…une telle tragédie… Kudo n’a plus jamais été le même depuis… Avant cela, il était d’humeur…plus, comment dire, joyeuse… Il n’a pas perdu la détermination dont il faisait preuve lors de chacun de ses enquêtes, mais maintenant… il est devenu si sérieux, si solennel, et il le demeure en permanence, même s’il essaye parfois de nous le cacher… Il se montre plus dur avec les criminels qu’il ne l’était auparavant… Je pense qu’il se sent responsable de ce qui s’est passé quatre ans plus tôt, chacun de ses actes en est une preuve supplémentaire, mais rien de ce que nous avons pu faire ou dire n’a pu le convaincre du contraire… »
Nara sentit une vague de tristesse la traverser.
« Euh…peut-être qu’il a juste besoin de trouver quelque chose pour arrêter de penser à ça… Il n’a pas de petite amie ? »
Un sourire dénué de toute joie plissa les lèvres de Sato, cela ressemblait d’ailleurs plus à une grimace qu’à un sourire.
« Il a une épouse… »
« Oh !...C’est à ça que vous pensiez quand vous disiez…qu’il faisait peut-être face à certains problèmes chez lui… »
Les portes du commissariat s’ouvrirent à toute volée avant que Nara n’ait eu le temps d’ajouter quoi que ce soit d’autre, poussant Sato et sa subordonnée à se tourner brusquement en direction du nouvel arrivant. Un homme de grande taille, revêtu d’un uniforme bleu sombre, pénétra dans la pièce. Il passa devant Nara sans lui prêter attention, lui laissant à peine une seconde pour entrapercevoir ses yeux plissés en une expression irritée
Des dossiers d’une taille volumineuse étaient glissés sous son bras, plusieurs feuilles s’en échappèrent pour tomber sur le sol, telles des plumes qui auraient glissées des ailes d’un oiseau au moment où il battait frénétiquement ses ailes.
« Kudo-san, où était-tu donc passé ? »
Nara écarquilla les yeux d’un air ébahi. C’était si étrange de voir Megure souhaiter la bienvenue à ce nouvel arrivant, en utilisant un ton plus approprié pour s’adresser à un vieil ami qu’à un de ses subordonnés se présentant en retard à son lieu de travail.
« Un homme a été retrouvé assassiné dans une ruelle, près du parc Haido. » répliqua sèchement Kudo en guise de salutation, tout en plaquant brutalement ses dossiers sur le bureau de Megure.
« On lui a tiré dessus…trois fois…Quatre témoins sur les lieux, tous suspects. J’ai réquisitionné quelques gardiens dans une banque voisine, et je les ai chargé de maintenir les suspects sous surveillance jusqu’à mon retour. Près des lieux du crime, j’ai trouvé un sac dissimulé dans les buissons, un sac contenant une substance non identifiée pour le moment. Je suis venu ici pour chercher des renforts. »
Chiba et Takagi s’avancèrent vers le détective, qui leur adressa un bref signe de tête pour leur faire comprendre qu’il acceptait leur aide.
« Je vais revenir immédiatement sur les lieux pour interroger les suspects. Ensuite, j’irais faire analyser cette substance. »
« Très bien. »répondit Megure. La seule manière dont il avait prononcé ses mots aurait suffit à faire comprendre que le commissaire avait abandonné tout contrôle sur la direction de l’affaire pour s’en remettre entièrement au jugement de son subordonné. Baissant les yeux, il les laissa osciller entre les dossiers posés sur son bureau et les papiers éparpillés sur le sol.
« Ce sont les dossiers sur l’affaire Kira ? »
« Oui »
Lorsque Kudo se retourna en direction de la porte, Nara eût l’occasion d’observer ses yeux plus en détail. Ses yeux sombres qui ne semblaient pas se focaliser sur le moindre élément de ce qui les entourait, comme si le détective contemplait un monde différent de celui de ses semblables. Est-ce qu’il avait délibérément oblitéré de sa conscience tout ce qui ne concernait pas l’affaire sur laquelle il enquêtait ? Nara avait observé un phénomène de ce genre chez Hattori-tantei, mais cela semblait différent de l’état d’esprit actuel de Kudo. On avait plutôt l’impression que l’affaire en question était un fardeau qui pesait sur ses épaules et dont il ne pouvait détourner son esprit.
Sato remua légèrement de la position qu’elle occupait dans la pièce. Nara contempla sa supérieure d’un air intrigué, elle avait l’air renfrognée.
Kudo avait déjà posé sa main sur la poignée de la porte avant même que Sato ne laisse une phrase s’échapper de ses lèvres.
« Cet homme, quel zone de son corps a été transpercée par les balles ? »
Le détective se figea, tournant le dos à la pièce. Chiba et Takagi qui avaient commencé à le suivre s’arrêtèrent en plein milieu de leur parcours, eux aussi.
Jetant un coup d’œil sur la main que le détective avait posé sur la porte, dans l’espoir d’apercevoir son alliance, Nara constata qu’un anneau d’or était effectivement passé à l’un de ses doigts.
Kudo ne se retourna pas, mais sa réponse brève résonna dans toute la pièce.
« …dans…la région inférieure du dos… »
Sur ces derniers mots, Kudo tira les battants de la porte d’un coup sec avant de s’éclipser. Takagi et Chiba sortirent à leur tour de la pièce sans perdre une seconde, mais l’un d’entre eux trouva quand même le temps de murmurer une dernière phrase à Nara lorsqu’il passa devant elle.
« Je vous avez bien dit qu’il attirait les cadavres, c’est son troisième de la semaine. »
Lorsque les portes se furent refermés derrière les deux hommes, le commissariat demeura totalement silencieux un bref instant, avant que chacun des policiers ne retourne à sa tâche comme si rien en s’était passé.
Sato baissa les yeux sur les papiers éparpillés sur le sol avant de soupirer.
« Je pensais bien…que cela pouvait être ça… »
S’apercevant du regard intrigué de Nara, elle s’empressa d’ajouter quelque chose dans un murmure.
« Elle a été transpercée par plusieurs balles… Des balles qui lui ont transpercé la région inférieure du dos… »
Il fallût un certain temps à Nara pour réaliser de qui Sato avait parlé, cette responsable du département de médecine légale qui s’était retrouvé impliquée dans cette affaire, quatre ans auparavant.
« Enfin…Peu importe.. »
Sato se pencha pour ramasser les papiers, et Nara, se rappelant qu’elle était là pour s’intégrer au service, s’empressa de l’imiter.
Megure remercia les deux femmes d’un bref hochement de tête lorsqu’elles lui tendirent les feuilles. Ouvrant les dossiers, il les feuilleta pour retrouver l’emplacement de ces documents qui s’en étaient échappés. Sato et Nara commencèrent à s’éloigner, avant de se retourner brusquement en direction du commissaire lorsqu’il poussa une exclamation de surprise.
« Celui-ci ne porte pas sur l’affaire Kira. »marmonna-t-il en brandissant l’un des dossiers. Un dossier qui paraissait ben plus ancien que les autres si on jugeait à sa couverture rapiécée.
« Oh ! »s’exclama Sato, l’expression de son regard montrant clairement qu’elle connaissait le dossier en question. « C’est… Je reconnais ce dossier… C’est un…de ses dossiers personnels. Il s’en sert pour conserver…des documents portant sur certaines des affaires dont il s’est occupé… »
« Il s’est probablement glissé parmi les autres dossiers par accident. »répliqua Shiratori depuis son bureau.
« Il en a probablement besoin dans ce cas. Vous n’avez qu’à vous rendre au parc Haido pour le lui apporter, Sato-san. »conclut Megure en tendant le dossier à sa subordonnée.
Sato allait s’en emparer avant que Nara ne laisse une phrase s’échapper de ses lèvres.
« Je vais m’en charger, Megure-keibu. »
Elle s’empressa de compléter sa phrase par une courbette.
Une expression amusée plissa les traits du commissaire.
« Est-ce que vous connaissez au moins l’emplacement du parc Haido, Nara-kun ? Cela fait bien longtemps que vous n’avez plus résidé à Tokyo. »
« J’y suis revenu de temps en temps pour rendre visite à des membres de ma famille. Je me rappelle de l’emplacement du parc. »répondit-elle.
« Très bien. »répondit à son tour le commissaire, sans se défaire de son expression amusée.
Elle s’empara avec délicatesse du dossier que lui tendait à présent son supérieur.
« Lorsque vous lui aurez remis ce dossier, revenez ici immédiatement, sauf si votre présence est nécessaire sur les lieux du crime pour une raison ou une autre. »
« Bien, monsieur. »
Nara salua le commissaire d’une dernière courbette et Sato d’un bref signe de tête. Même si elle lui adressa un sourire, Sato semblait légèrement irritée. Apparemment, Kudo n’était pas la seule personne dont l’esprit restait focalisé sur cette mystérieuse affaire s’étant déroulé quatre ans plus tôt. La nouvelle recrue s’éclipsa rapidement par la porte.
Dix minutes plus tard, elle commença à regretter son empressement à apporter ce dossier à Kudo.
Elle s’était complètement égarée au sein de cette immense métropole du nom de Tokyo.
Bloquée au beau milieu d’un embouteillage, Nara envisagea un court instant de passer un coup de fil à Yumi pour qu’elle la tire d’affaire en lui indiquant la bonne direction (elle n’avait eu aucun problème à obtenir son numéro de téléphone), mais un reste de fierté personnelle la poussa à mettre cette option de côté encore un moment. Elle était certaine qu’elle pourrait reconnaître le parc Haido si elle le voyait, le tout était de passer devant…
Cela lui prît finalement un quart d’heure supplémentaire pour retrouver l’emplacement du parc. Fort heureusement pour elle, une fois sur place, les gyrophares des voitures de police et les banderoles jaunes installées par ses collègues lui pointaient pratiquement du doigt les lieux du crime.
Mettant sa stupide fierté de côté, elle repéra l’époux de Sato et se précipita vers lui, son dossier à la main.
« Takagi-san » s’exclama-t-elle, ponctuant sa salutation par une rapide courbette. « Pouvez-vous me dire où se trouve Kudo-san ? »
Détournant les yeux de Chiba, qui était occupé à interroger un témoin, Takagi se tourna vers son interlocutrice avec une expression étonnée.
« Je suis désolé, Nara-san, mais il est déjà parti. »
« Hein ?! »
« Oui. Il estimait avoir rassemblé suffisamment d’informations en examinant les lieux du crime et en interrogeant les suspects, suffisamment pour clore l’affaire une bonne fois pour toute. Mais il a préféré faire analyser cette étrange substance avant de proférer la moindre accusation. »
Un soupir s’échappa des lèvres de Takagi, suscitant un regard interrogateur de la part de Nara.
« Quelque chose ne va pas ? »
« …Eh bien…Le Kudo-san que j’ai connu à une époque, il… il n’aurait jamais éprouvé le besoin de faire analyser cette substance… »marmonna Takagi d’un air soucieux. « Je veux dire, même s’il n’a que vingt-cinq ans, je me rappelle du temps où il était encore un gam…un adolescent… C’était un détective si brillant en ce temps là, un véritable Sherlock Holmes… Bon, ce n’est pas comme s’il avait soudainement perdu son talent, au contraire, il résout toujours les affaires qui lui sont confiés avec autant de brio, c’est juste… »
« ..c’est juste ? »
« …on dirait qu’il a perdu toute confiance en lui … »
Nara écarquilla les yeux face à ces mots.
« …c’est comme s’il n’avait plus la même foi en lui-même et en ses déductions… Il est devenu beaucoup plus précautionneux…Parfois, Chiba-kun, Sato et moi n’avons même plus besoin d’attendre qu’il nous explique ses raisonnements pour les comprendre, nous parvenons aux mêmes conclusions que lui, en même temps que lui, et sans son aide… C’est si étrange… »
Takagi baissa soudainement les yeux vers le dossier que sa collègue avait en main.
« Si vous voulez lui remettre ces documents au plus vite, le plus simple serait de vous rendre directement à son domicile ; c’est là bas que vous le trouverez. De toutes manières, vous avez peu de chance de le revoir si vous restez ici. Il ne prendra pas la peine de revenir sur les lieux du crime pour nous exposer ses conclusions, il se contentera de nous les transmettre par téléphone. Ce ne serait pas la première fois. »
« Ne vous inquiétez pas, sa maison se trouve dans les environs. » ajouta le policier avec un petit sourire.
C’est ainsi, qu’une fois encore, Nara se retrouva au beau milieu des rues de Tokyo, répétant mentalement l’adresse que Takagi lui avait donnée, comme s’il s’agissait d’un mantra.
Fort heureusement, au fur et à mesure de son parcours, elle commença à comprendre la configuration des rues de Beika. Si bien qu’elle se retrouva en un temps record dans la rue où était censé habiter Kudo, la parcourant avec une lenteur calculée pour avoir le temps de lire les noms figurant sur les plaques des maisons. Des maisons qui étaient, pour la plupart, d’une taille démesurée.
Elle avait beau savoir que Kudo était supposé avoir un romancier à la renommée internationale comme père, et une actrice dont la réputation n’était plus à faire comme mère, cela restait difficile de s’imaginer que le détective avait les moyens de vivre dans une habitation pareille.
Mais après tout, Sato lui avait bien précisé qu’il était marié. C’était donc logique pour lui de vivre dans une demeure plus spacieuse que celle qui aurait suffit à un célibataire.
« ...Hmm… Non, ce n’est pas ici… »murmura-t-elle pour elle-même, ses yeux examinant chacune des plaques avec une attention redoublée. « …pas là…là non plus…non…non, ici c’est chez Agasa…et là c’est chez Ku…Attends un peu…Kudo ?! »
Elle freina brutalement (un peu trop d’ailleurs, ce qui ne manqua pas de l’embarrasser) et contempla la demeure, les yeux écarquillés. Impressionnant. Que n’aurait-elle pas donné pour être à la place de celle qui habitait ici.
Après avoir trouvé une place pour se garer, elle se glissa à travers la grille entrouverte du jardin de la demeure, avant de parcourir prudemment l’allée menant au domicile du détective. Elle serra le dossier contre sa poitrine. Plus la distance la séparant de cette maison se réduisait, plus elle sentait…quelque chose d’anormal qui se dégageait de ce manoir. Lorsqu’elle parvint devant le seuil de la demeure, elle écarquilla les yeux en constatant que toutes les pièces de la maison demeuraient dans l’obscurité la plus complète. La seule lumière qui semblait briller dans ces ténèbres provenait d’une chambre au rez de chaussé.
Se figeant instantanément, elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Il n’y avait pas la moindre voiture garée dans ce jardin. Peut-être était-il retourné sur les lieux du crime malgré tout ? À moins qu’il ne soit déjà reparti au commissariat pour y réclamer ce dossier dont il avait constaté la disparition en rentrant chez lui ? Nara soupira. Elle n’aurait jamais imaginé que la toute première tâche qui lui serait confiée, lors de sa première journée de travail à Tokyo, se réduirait à apporter à un détective le dossier qu’il avait oublié par mégarde, elle espérait d’ailleurs que son rôle au département de police de Beika ne se réduirait pas à celui de garçon de course dans les mois à venir.
S’apprêtant à tourner le dos au manoir pour retourner à sa voiture, elle s’interrompît en constatant que la porte du domicile du détective était entrouverte. La policière demeura figée. Avait-il oublié de refermer cette porte derrière lui, que ce soit pour regagner son domicile ou en repartir ? La seconde possibilité lui paraissant être la plus probable, Nara se résolut à faire ce qu’aurait fait tout bon citoyen placé dans la même situation, poser sa main sur la poignée de la porte pour la refermer doucement. Cela aurait été embrassant si un cambrioleur quelconque s’était glissé dans le manoir d’un détective aussi célèbre uniquement parce qu’il en avait laissé la porte ouverte.
Son intention de départ s’égara, quelque part entre son cerveau et sa main, et elle se retrouva à pousser légèrement cette porte pour franchir le seuil de la demeure. Cela ne ferait de mal à personne si elle jetait un coup d’œil à l’intérieur après tout. Et c’était quand même ironique que le domicile d’un détective ait une façade aussi mystérieuse. En tout cas, la nouvelle recrue trouvait cela ironique.
...et puisque cette porte était déjà entrouverte à son arrivée, ce n’était pas un crime de faire quelque pas à l’intérieur pour voir les choses d’un peu plus près, non ?
Nara écarquilla les yeux à chacun de ses pas tandis qu’elle s’enfonçait dans les profondeurs de ce manoir aussi gigantesque qu’obscur, cherchant à capter la moindre trace de lumière dans les ténèbres environnantes. Lorsque ses yeux se furent enfin habitués à l’obscurité, la première chose qu’elle remarqua fût le sentiment de solitude qui se dégageait de cet endroit. Elle se demanda même, l’espace de quelques instants, si elle n’avait pas pénétré dans une maison abandonnée par ses propriétaires depuis des lustres.
Une impression qui ne s’accordait pas avec le fait que le gigantesque escalier qui s’élevait devant elle demeurait propre au lieu d’être recouvert par la poussière, cette maison semblait entretenue. De plus, les quelques meubles qui l’entouraient semblaient de facture récente. Quelqu’un habitait bien ici.
La seconde chose qui la frappa fût le silence. Aucun son ne résonnait dans la demeure, à l’exception du tic-tac d’une horloge qui semblait assez ancienne pour avoir appartenue au grand père du détective. Un silence si profond que le moindre de ses pas se répercutait en écho dans toute la pièce, quel que soit ses efforts pour poser le pied sur le sol de la manière la plus délicate possible.
Ce silence lui mettait les nerfs à fleur de peau, au point qu’elle se retenait pour ne pas sursauter en hurlant chaque fois qu’elle faisait un pas.
Nara se mordilla les lèvres pour ne pas crier, tout en ne cessant de jeter des coups d’œil autour d’elle. De quel côté ce détective allait-il apparaître ? Sortirait-il de cette porte à sa gauche ? Ou bien de celle qui se trouvait à sa droite ? À moins qu’il ne se mette tout bêtement à descendre ces escaliers qui étaient situés droit devant elle.
Lorsqu’elle arriva finalement au centre de la pièce, Nara se trouva incapable de supporter ce silence oppressant une seule seconde de plus.
« K…Kudo-san… ?... Kudo-san, est ce que vous êtes là ? »
Ces mots avaient franchis ses lèvres sous la forme d’un murmure, mais les dimensions démesurées de la pièce amplifièrent ce murmure, au point de le faire résonner d’une manière anormalement élevé.
Demeurant figée durant un temps qui lui parût interminable, elle laissa au détective le temps d’entendre sa question et de lui apporter une réponse. Après tout, elle l’avait peut-être interrompu alors qu’il était plongé dans quelque chose d’important.
Ouvrant la bouche, elle l’appela une seconde fois.
Soudainement, un léger cliquetis se mit à résonner dans la pièce, un cliquetis qui provenait apparemment de la chambre située à sa droite. Quelques secondes plus tard, une petite créature recouverte de fourrure se précipita vers elle en traversant la porte de la chambre.
L’épouvante de Nara laissa progressivement la place à une excitation qui aurait été tout à fait à sa place dans le cœur d’une petite fille. À quelques mètres d’elle, un chien minuscule s’avançait prudemment, faisant cliqueter ses griffes sur le sol, et observant l’intruse d’un regard en coin. L’état de propreté de sa fourrure témoignait amplement du fait que ses propriétaires en prenaient grand soin.
Quelques instants plus tard, elle s’était accroupie pour se mettre à la hauteur du chiot, un sourire aux lèvres, et la main tendue vers lui dans un geste rassurant pour qu’il puisse la renifler.
De tous les animaux, les chiens resteraient ceux qu’elle préférait.
« Eh bien, bonjour, petit chiot. »murmura-t-elle, employant un ton identique à celui qu’elle aurait utilisé pour s’adresser à un bébé. « Je ne savais pas que Kudo-san avait un chien. Est ce qu’il peut exister une chose plus adorable que toi sur cette planète, dis moi ? »
Le sourire s’effaça cependant bien vite de ses lèvres lorsqu’elle constata que le chiot préférait demeurer à distance, pour mieux la regarder d’un air méfiant. Redonnant à sa voix un timbre normal, elle s’adressa de nouveau à l’animal pour ajouter quelque chose.
« Ne t’inquiète pas, petit chiot, je suis juste là pour donner ça à ton maître. »
Joignant le geste à la parole, elle tendit le dossier en direction du chiot.
« Dès que je lui aurai donné, je m’en irai. »
Etrangement, la méfiance de l’animal sembla décroître légèrement, comme s’il avait compris le sens des mots qui avaient troublé le silence de la pièce.
« Je suis de la police, comme Kudo-san. Tu vois ? Je suis une amie ! »
Elle tendit doucement le bras, de manière à réduire un peu plus la distance entre l’animal et sa main.
Pour la seconde fois, le chiot sembla comprendre la signification de ses paroles puisqu’il se rapprocha doucement d’elle, avant de se mettre à lui renifler la main. Après quelques instants d’hésitation, il l’effleura doucement de sa langue. Les lèvres de Nara se plissèrent de nouveau en un sourire. Retournant sa main avec délicatesse, elle la glissa gentiment entre les deux oreilles du chiot pour le caresser. L’animal ferma les yeux avec une expression de plaisir.
« Tu es vraiment la chose la plus mignonne que j’ai vue dans ma vie. »murmura Nara. « Tu es…un papillon, c’est bien ça ? »
La queue de la petite créature frétilla légèrement.
« J’ai toujours voulu avoir un petit chien comme toi, mais je pensais plutôt m’acheter un Spitz puisque ce sont de vrais petite peluches. Mais je vais peut-être changer d’avis pour un papillon, ta fourrure est toute soyeuse et tu as l’air si doux. »
Elle remarqua brusquement le collier rouge et brillant qui était attaché autour du cou de l’animal, ce collier qui avait été dissimulé jusque là par sa fourrure.
« Oh ? …Voyons un peu comment tu t’appelles, d’accord ? »
Refermant doucement les doigts sur le médaillon en argent qui pendait au bout du collier, Nara l’inclina légèrement, de manière à pouvoir déchiffrer ce qui était gravé dessus.
« …Amour ?...Eh bien, bonjour, petite Ai-chan. C’est un plaisir de rencontrer une gentille fille comme toi. »
La queue de Ai se mit à frétiller un peu plus.
D’un seul coup, Nara se rappela du dossier qu’elle devait remettre à Kudo. Elle ne devrait pas rester ici, dans cette maison où elle n’avait pas été invitée, juste pour caresser ce chiot.
Se penchant vers l’animal, elle lui murmura quelque chose avec une mine de conspirateur.
« Ai-chan, est ce que ton maître est quelque part dans cette maison ? Il faut que je lui donne ce dossier. »
Le papillon s’écarta brusquement d’elle avant de se précipiter en direction de la chambre dont il était sorti. Surprise par la réaction du chiot, Nara demeura quelques instants dans l’incertitude. Est-ce que l’animal s’était enfui en la laissant derrière lui sans l’ombre d’un remords ? Ou bien ce chiot espérait-il qu’elle se mettrait à le suivre ? Se décidant à s’avancer dans la direction de la chambre, Nara s’interrompit malgré tout assez vite, au bout de quelques pas seulement. L’écho de chacun de ses pas se répercutant contre les murs de cette pièce immense la mettait mal à l’aise et renforçait ses hésitations.
Elle attendit un long moment, espérant que le papillon reviendrait ici, en vain.
Se sentant stupide, à rester là sans bouger au beau milieu de la maison, Nara s’avança prudemment en direction de la porte où le chien s’était engouffré, serrant son dossier un peu plus fort contre sa poitrine.
Le silence l’avait enveloppé de nouveau, un silence glacial qui n’était troublé que par le tic-tac de cet appareil mesurant le temps, un temps qui continuait de s’écouler inexorablement. Un temps qui prenait tout son temps pour s’écouler, chacun de ses pas lui parut avoir la durée d’une éternité. Mais malgré cette lenteur, elle se retrouva devant la porte avant même de s’en rendre compte, en train de jeter un bref coup d’œil dans cette pièce qui était maintenant à portée de main.
Ai était là, enroulée sur elle-même et installée dans un coussin rouge qui semblait lui être réservé. Nara cligna des yeux, se demandant pourquoi le chiot s’était enfui comme ça si c’était juste pour retrouver son coussin, mais l’animal anticipa la question silencieuse de l’intruse, en levant la tête pour pointer quelque chose de son museau. La jeune femme tourna doucement la tête vers la droite, dans la direction que lui avait pointé l’animal.
« Oh… ! »
Nara recula brusquement de quelque pas, la bouche ouverte dans une expression de surprise, une surprise telle que le dossier avait failli lui glisser des mains, un instant auparavant.
« Oh, oh ! » murmura-t-elle lorsqu’elle trouva finalement le courage de laisser des mots s’échapper de ses lèvres.
« Je suis désolé ! Je ne voulais pas m’introduire ici comme une voleuse ! J’étais juste venue pour apporter un dossier à Kudo-tantei, et puis j’ai vu la chienne, et après elle s’est précipité ici, alors j’ai pensé que peut-être…Je...Je suis désolé…Je…je…je… ? »
Sa bouche se referma doucement tandis qu’elle clignait des yeux.
Cette femme qui était installée sur cette chaise ne semblait pas s’être rendue compte de son existence, ou si c’était le cas, elle ne l’avait pas jugé suffisamment importante pour se tourner dans sa direction. Elle était penchée sur un livre, un livre qu’elle avait installé sur ses genoux recouverts d’une couverture en tissu afghan, un livre dont les pages étaient éclairées par une minuscule lampe de chevet, cette lampe dont Nara avait remarqué la faible lumière lorsqu’elle avait contemplé la façade de la demeure.
Les cheveux de la femme empêchaient la policière de distinguer clairement les traits de son visage, si bien qu’elle s’imagina un court instant être en train de contempler une morte. Une impression qui ne dura qu’un court instant, mais le sentiment d’horreur qu’elle avait soulevé mit un certain temps à se dissiper.
L’instant suivant, une main aussi pâle que délicate se mit en mouvement pour tourner une page, poussant Nara à avaler péniblement sa salive.
« Euh… Excusez-moi…mais, euh…est ce que Kudo-tantei est ici ? »
Aucune réponse ne troubla le silence de la pièce.
« …Euh, madame… ? »
Si les paroles de la policière poussèrent Ai à se redresser sur son coussin, l’inconnue demeura silencieuse.
Nara brisa le silence de nouveau, en parlant un peu plus fort cette fois.
« Est-ce que Kudo-tantei est là, madame ? »
Toujours pas la moindre réaction.
Durant quelques instants, Nara demeura figée, à écouter le tic-tac monotone de l’horloge. Si Kudo n’était pas ici, elle n’avait aucune raison de rester et ferait mieux de retourner au commissariat. Se décidant malgré tout à une dernière tentative de communication, Nara s’avança en direction de la femme, pour être frappée brusquement par la terrible vérité qui était là, sous ses yeux, depuis le début.
Cette femme était installée dans un fauteuil roulant.
Si elle ne l’avait pas remarqué immédiatement, c’était parce que quelqu’un avait preuve d’une certaine ingéniosité en s’efforçant de dissimuler les roues fixées à ce fauteuil. Estomaquée par la révélation, Nara contempla le visage de cette inconnue dont elle s’était rapprochée. Mais ses yeux demeurèrent fixés sur les pages du livre, ces yeux dissimulées derrière une paire de lunettes gigantesque à la monture d’un noir de jais.
Sentant son malaise s’accroître jusqu’à dépasser les limites du supportable, Nara s’éclipsa discrètement vers la porte de la pièce. Elle entrouvrit bien la bouche une dernière fois, mais elle préféra finalement la refermer sans laisser un seul mot franchir ses lèvres.
Ne sachant pas ce qu’elle aurait pu faire ou ajouter d’autre, Nara se retourna pour quitter la pièce. Un léger cliquetis sur le carrelage la poussa à se retourner de nouveau, pour contempler le papillon qui avait quitté son coussin et se trouvait à présent assis derrière elle, levant les yeux dans sa direction dans un air solennel. Elle s’apprêta à dire au revoir à Ai mais s’interrompit brusquement en percutant un obstacle qui s’était soudainement interposé entre elle et la porte de la demeure.
Etouffant un cri de surprise, Nara recula d’un pas, serrant le dossier contre elle et fixant d’un air ahuri l’homme en costume bleu sombre qui était apparu devant elle. Levant timidement les yeux, elle croisa ceux du détective, ce détective qui la fixait avec une expression intriguée, même si son regard demeurait dans le vague, comme s’il demeurait myope face au monde qui s’étendait en dehors de son esprit.
« Kudo-tantei !... Je suis désolé ! Je regardais ailleurs, et…Je… »
Les yeux du détective s’éloignèrent du visage de son interlocutrice pour se poser sur le dossier.
« Merci, Nara-kun. »murmura-t-il en lui retirant le dossier des mains, la réduisant au silence. « J’étais en train de le chercher. Au début, j’ai pensé que je l’avais égaré quelque part dans cette maison. Ne l’ayant pas trouvé chez moi, j’ai ensuite cru que je l’avais laissé dans ma voiture et je suis parti vérifier. Si vous l’avez entre vos mains, je suppose que c’est finalement au commissariat que je l’avais oublié. Merci encore d’avoir pris la peine de me l’apporter ici. »
Ouvrant le dossier d’un geste calme, il en tourna les pages d’un air serein pour examiner les documents qui y étaient conservés. Nara le contempla silencieusement un long moment, sentant que quelque chose clochait dans le comportement du détective sans parvenir à mettre le doigt dessus. Elle finit par comprendre de quoi il s’agissait.
« Euh, Kudo-tantei… Comment…connaissez-vous mon nom… ? Et comment avez-vous deviné ce que j’étais venue faire ici ? »
Kudo leva la tête vers elle avec une expression légèrement surprise.
« Je vous ai vu auprès de Sato-san au commissariat, tout simplement. Contrairement à la majorité des membres du service, je n’avais pas oublié qu’une nouvelle recrue en provenance d’Osaka devait se présenter aujourd’hui. Et mon ami Hattori Heiji m’avait de toute manière annoncée votre arrivée, quelques jours plus tôt… Elémentaire, vraiment… »
Estimant qu’il avait répondu à sa question, il reporta son attention sur le dossier. Nara cligna des yeux. Oui, c’était vraiment élémentaire avec le recul. Mais elle n’aurait jamais pensé que le détective ait pu la remarquer, vu la manière dont il avait débarqué soudainement dans le commissariat, la manière dont il en était reparti brusquement, et le peu de temps qu’il y avait passé entre les deux.
Un léger cliquetis poussa Nara à baisser les yeux vers le sol de nouveau. Le papillon s’était rapproché pour se placer juste à côté d’elle, remuant joyeusement la queue tout en levant les yeux vers son maître. L’instant d’après, Kudo remarqua la chienne à son tour et, pour la première fois depuis que Nara l’avait rencontré, il se mit à sourire.
Il s’agenouilla pour être à la même hauteur que Ai, qui s’empressa d’en profiter pour se redresser et poser ses pattes avants sur les genoux de son maître. Au fur et à mesure que la main du détective se promenait sur la fourrure de la chienne pour la caresser, le brouillard qui flottaient habituellement dans ses yeux se dissipa, révélant une lueur de tendresse que Nara n’avait vu briller que dans le regard des jeunes pères de famille, quand ils soulevaient dans leur bras leur tout premier enfant.
« Bonjour, mon petit trésor. »murmura-t-il affectueusement à l’animal.
Ai répondit par un petit aboiement et Kudo ne chercha même pas à retenir son rire lorsque la petite boule de fourrure bondit sur ses genoux pour se frotter contre sa poitrine. Prenant le petit animal dans ses bras après avoir callé le dossier sous son épaule, il se redressa. Ai promena doucement la langue sur la joue de son maître, élargissement légèrement son sourire.
« C’est mon adorable petite fille, Ai-chan. »signala-t-il à Nara, achevant ainsi de la convaincre que c’était bien la joie et la fierté d’un père qui brillaient dans les yeux du détective à l’instant présent. La policière plissa les lèvres en un sourire aussi complice que compréhensif.
Soudainement, Ai se mit à aboyer tout en se tortillant pour se dégager de l’étreinte du détective.
« D’accord, d’accord, j’y vais tout de suite. »
Kudo dépassa la jeune femme pour se diriger vers la chambre située à sa droite, s’interrompant juste un moment pour enfouir son nez dans la fourrure du chiot. Nara le contempla silencieusement jusqu’à ce qu’il s’engouffre dans la pièce.
Ce n’est qu’après quelques secondes à flotter dans le vide le plus total que son esprit se remit soudain en mouvement, lui rappelant qu’elle restait au beau milieu du domicile du détective, alors qu’elle avait achevé la mission qu’on lui avait confié et que sa présence n’y était donc plus nécessaire. D’un autre côté, Kudo ne lui avait pas précisé non plus qu’il n’avait plus besoin d’elle et qu’elle pouvait repartir. Elle demeura dans l’incertitude, réfléchissant à ce qu’elle devait faire. Kudo n’avait pas paru vexé de la trouver chez lui, mais désirait-il pour autant qu’elle y reste un peu plus longtemps ?
Elle avait déjà accumulé suffisamment de bévue pour aujourd’hui (ne serait ce que l’entêtement qui l’avait retenu de demander de l’aide à Yumi lorsqu’elle s’était perdue), il valait donc mieux suivre le détective. Après tout, il avait peut-être encore besoin de son aide, à moins qu’il n’ait prévu de lui confier une tâche liée à cette affaire de meurtre au parc Haido.
Se rapprochant aussi rapidement que silencieusement de la pièce, elle glissa doucement la tête dans l’entrebâillement de la porte.
Kudo était là, il continuait d’étreindre la chienne et il avait toujours son dossier callé sous le bras, tandis qu’il contemplait cette inconnue installée dans son fauteuil roulant. Nara constata qu’un voile de brouillard recouvrait de nouveau les émotions qui auraient pu se refléter dans les yeux du détective. Mais cette fois, il y avait une émotion particulière qui semblait parvenir à briller faiblement au point de percer légèrement ce brouillard.
Elle observa le détective avec le regard d’une policière déchiffrant les réactions d’un suspect. Au début, elle pensa que c’était de l’amusement ou de la tendresse qui se reflétait dans les yeux de Kudo, mais l’instant d’après, cela ressemblait plutôt à de la tristesse ou de la pitié, peut-être même à de la honte ou…de la culpabilité ? Qui était cette femme et pourquoi suscitait-elle ce curieux mélange d’émotions chez Kudo ?
« Je suis rentré, mon amour »
La manière dont Kudo s’était exprimé ne manqua pas de surprendre Nara, il avait brusquement élevé la voix mais pourtant, rien n’indiquait qu’il avait perdu son calme. Un léger doute se glissa au sein de l’étonnement de la policière. Kudo ne s’était-il pas adressé à cette femme en employant le même nom que celui qu’il avait donné à sa chienne ? La similarité entre le mot amour et le nom de l’animal l’induisait peut-être en erreur mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que ce n’était pas une coïncidence.
De toute manière, qu’il se soit adressé à elle comme à une épouse ou qu’il se soit adressé à elle comme il l’aurait fait avec sa chienne, l’inconnue demeura silencieuse et ne consentit même pas à se tourner vers son interlocuteur.
Nara se demanda comment elle pouvait l’ignorer comme ça. Il se tenait juste devant elle et elle donnait pourtant l’impression de ne l’avoir même pas remarqué. Cet étrange comportement ne sembla pas déstabiliser le détective pour autant, sa seule réaction fût d’élever sa voix de quelques décibels supplémentaires.
« Shiho. »
Cette fois, elle leva les yeux vers lui, ses yeux qui semblaient avoir une taille démesurée quand on les contemplait à travers l’épaisseur de ses verres de lunettes. Son regard aussi glacial que sérieux sembla s’adoucir légèrement lorsqu’il se posa sur le détective, mais un sourire narquois plissa ses lèvres l’instant suivant.
« Bonjour, Kudo-kun. » répondit Shiho d’un ton étrangement dédaigneux vu les mots qui avaient franchis ses lèvres. Nara ne manqua pas de tressaillir lorsque celle dont elle connaissait enfin le nom brisa le silence.
Shiho avait une voix atrocement rauque, identique en cela à celle d’une vieillarde qui aurait passé des décennies à enchaîner les paquets de cigarettes, et le ton sarcastique qui perçait dans ses paroles n’arrangeait pas les choses.
« Tu rentres bien tôt, aujourd’hui. »
Au lieu de lui répondre, Kudo se pencha doucement vers elle, donnant ainsi au chiot l’opportunité de sauter hors des bras de son maître pour atterrir sur les genoux de sa maîtresse. Shiho avait anticipé le comportement de Ai puisqu’elle avait déjà refermé son livre, pour le placer entre l’accoudoir du fauteuil et l’une des jambes dissimulées par la couverture en tissus afghan, laissant ainsi un espace suffisant sur ses genoux pour que le chiot puisse s’y installer.
Lorsque Ai avait atterri brusquement sur les genoux de Shiho, Nara avait pensé que le visage de la femme allait se crisper, au moins légèrement, mais ce poids supplémentaire qui s’était ajouté à ses jambes ne suscita aucune réaction chez elle, excepté lever la main vers le dos de la chienne pour caresser doucement sa fourrure. Une lueur d’affection maternelle brilla dans les yeux de la chimiste, mais elle n’y demeura pas aussi longtemps que la tendresse paternelle qui s’était installée quelque instants dans le regard de Kudo, lorsqu’il avait tenu le papillon dans ses bras.
Kudo se plaça à sa droite avant de se pencher vers elle pour déposer un chaste baiser sur son visage. Ce baiser n’avait même pas effleuré ses lèvres, juste sa joue. Les yeux de Shiho se fermèrent lorsque le détective l’embrassa, avant de se rouvrir lorsqu’il se redressa.
« Qu’est ce que tu m’as apporté, cette fois ? »
Sa voix rauque exprimait un certain amusement, même s’il était légèrement dissimulé par une fausse irritation.
« Une étrange substance. »lui répondit-il, élevant de nouveau le son de sa voix, et plaçant le dossier entre l’accoudoir du fauteuil et l’autre jambe recouverte par la couverture, un emplacement situé à opposé de celui du livre qu’elle était en train de lire avant son arrivé.
« On l’a découvert près d’un cadavre, dans le parc Haido. À mon avis, c’est de la drogue, mais je préférerais quand même que tu l’analyse au cas où, si tu as le temps. »
Plongeant la main dans sa poche, il en extirpa un petit sac de plastique contenant une poudre blanche.
« Oh ?... Tu préférerais que je procède à l’analyse immédiatement, ou bien dès que l’envie m’en prendra ? »
« Eh bien, j’ai Takagi-san et Chiba-san sur les lieux du crime, en ce moment même, je ne pense pas qu’ils aient envie d’y rester toute la nuit. »répondit-il avec désinvolture en glissant le sachet de poudre dans le dossier.
Un sifflement rauque s’échappa des lèvres de Shiho en guise de soupir tandis qu’elle continuait de caresser la chienne.
« Dans ce cas, puisque ça semble si urgent… Non, Ai-chan, ne renifle pas cette drogue. Ce genre de substance peut être néfaste pour celui qui l’absorbe et entraîner des conséquences…dont il se passerait fort bien, tu sais… »Shiho leva brusquement les yeux vers Kudo pour le transpercer du regard. « Si tu pense qu’il s’agit de drogue, en quoi des tests seraient-ils nécessaires ? Ton instinct se serait-il émoussé ? »
Kudo ne répondit pas mais posa doucement la main sur son épaule droite, effleurant ses cheveux auburn au passage. Shiho sembla s’efforcer d’ignorer cette démonstration d’affection en baissant les yeux sur le dossier, et le sachet qui était glissé à l’intérieur. Ai se mit à se blottir contre la poitrine de sa maîtresse, enfonçant son museau dans son chandail tandis que Shiho promenait ses doigts le long de sa fourrure d’un air absent.
Le tableau qui émergea sous ses yeux figea Nara dans la stupéfaction. On aurait cru voir une famille traditionnelle : le père, la mère, et l’enfant. Et pourtant, même s’ils étaient physiquement connectés les uns aux autres à l’instant présent, chacun d’eux évitait de regarder les deux autres, préférant fixer ses yeux sur un point invisible qui se situait au loin.
« Très bien. »murmura Shiho avant de toussoter. Nara espérait que ce toussotement ferait disparaître le ton rauque de sa voix, mais il n’en fût rien. « Donnes-moi juste…quelques minutes pour rassembler le matériel nécessaire pour effectuer ces tests. »
« Aucun problème. » répondit Kudo, réduisant d’un seul coup le volume de sa voix. Le papillon remua légèrement sur les genoux de Shiho, glissant son museau dans ce dossier pour effleurer le mystérieux sachet de poudre qu’il contenait.
C’est à ce moment là que Nara réalisa que le détective était on ne peut plus sérieux quand il avait demandé à cette femme d’analyser la substance. Etant donné leur ton sarcastique quand ils s’adressaient l’un à l’autre, elle s’était imaginée qu’il s’agissait d’une plaisanterie dont ils étaient les seuls à connaître le sens. Comment cette femme aurait-elle bien pu analyser cette poudre de toute façon ? Elle n’allait pas se mettre à l’inhaler, quand même. Nara avait manqué de pouffer de rire à cette idée.
Mais si la policière se fiait aux paroles de Hattori-Heiji-tantei, Kudo s’impliquait corps et âme dans son travail de détective, au point que cela n’aurait pas été étonnant qu’il ait installé un laboratoire de médecine légale à l’intérieur de sa propre maison. Et s’il cohabitait réellement avec une personne disposant des connaissances nécessaires pour procéder à des analyses de ce genre, alors la possibilité sortait du domaine de l’incroyable pour rentrer dans celui du probable.
D’un seul coup, Nara se remémora les paroles de Sato à propos de cette affaire qui s’était déroulée quatre ans plus tôt.
« …torturé la responsable de notre département de médecine légale…de la plus atroce des manières… »
La responsable d’un laboratoire de médecine légale… Gravement blessée… Nara écarquilla les yeux en contemplant cette femme qui était aux côtés de Kudo. Cette femme à la voix atrocement rauque, qui avait des problèmes d’audition, portait des lunettes correctrices d’une taille démesurée et se déplaçait en fauteuil roulant. Non, ce n’était quand même pas…
Soudainement, Kudo se tourna vers Nara, et c’est uniquement à cet instant qu’elle prit conscience du fait qu’elle demeurait une étrangère dans ce tableau, elle n’avait pas sa place ici. Elle ouvrit la bouche pour s’excuser mais Kudo la réduisit au silence en secouant doucement la tête avant de lui adresser un sourire compréhensif, un sourire compréhensif mais néanmoins distant.
Lorsqu’il se pencha de nouveau vers Shiho, Nara se figea, s’attendant à ce qu’il l’embrasse une seconde fois. Mais au lieu de cela, il laissa sa main glisser sur le visage de la chimiste, écartant les cheveux auburn qui lui effleuraient la joue.
« Tu devrais arrêter d’en baisser continuellement le volume, comment prévoir à quel moment tu aura besoin d’entendre ce qui t’entoure ? »
Sa voix avait de nouveau dépassé le stade du murmure pour se rapprocher de celui du cri, tandis que ses doigts manipulaient le petit appareil en plastique qui était glissé à l’oreille de la chimiste.
Shiho agita la main d’un geste las en plissant ses traits dans une expression renfrognée.
« Je le sais bien. Mais si je reste dans le silence trop longtemps, cet appareil se met à bourdonner. »
D’un seul coup, elle leva les doigts vers son nez pour réajuster ses lunettes, laissant Nara entrapercevoir le reflet de l’anneau d’or qui était glissé à l’annulaire de sa main gauche.
C’était donc pour cela que Kudo n’avait pas pu oublier cette affaire qui s’était déroulée quatre ans plus tôt. Pour cela que personne n’avait pu l’oublier dans le département.
Se sentant de moins en moins à sa place ici, Nara éprouva soudainement le besoin de quitter la demeure. Kudo se tourna légèrement vers la policière et croisa son regard, ce regard où se reflétait clairement son malaise. Il lui adressa un léger signe de tête qu’il compléta par un sourire.
Nara lui rendit son sourire avant de s’éclipser discrètement par la porte. Lorsqu’elle traversa de nouveau le vestibule du manoir, elle fit de son mieux pour que l’écho de ses pas soit le plus ténu possible. Elle ne voulait pas briser le silence qui environnait les trois être vivants qu’elle laissait derrière elle dans cette chambre, cet homme, cette femme, et ce chien. La policière se demanda ce qu’elle allait bien pouvoir dire à ses collègues lorsqu’elle rentrerait au commissariat, mais la réponse finit par lui venir tout naturellement. Elle leur dirait qu’elle avait bien remis ce dossier à Kudo-san, et ce serait tout. Qu’est ce qu’il y avait à ajouter de plus ?
Lorsqu’elle referma la porte de la demeure derrière elle, le dernier son qu’elle entendit résonner dans le foyer du détective fût le tic-tac perpétuel de cette horloge.