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Chapitre 17
À force de se contorsionner, Ran avait fini par s’asseoir sur le sol de la pièce, sans basculer trop violemment en arrière. Etendant doucement ses jambes devant elle, la jeune femme soupira devant la vague de soulagement qui l’envahissait progressivement, au fur et à mesure que ses crampes se dissipaient. Elle était restée accroupie pendant de longues minutes avant de succomber aux sollicitations de son propre corps, ce corps qui s’était révolté face à la position rigide que sa propriétaire lui imposait.
Demeurant agenouillée face à celle qui l’étreignait, Haibara demeura muette, s’accommodant silencieusement de la position de pénitente qu’on lui imposait avec autant de fermeté que de douceur. Une position qu’elle fût autorisée à modifier, lorsque sa geôlière se décida à élargir la prison que ses bras formaient autour d’une fillette, l’élargir suffisamment pour que la criminelle puisse se retourner dans sa cellule, une cellule dont les murs la comprimèrent de nouveau l’instant suivant, avalant le peu d’espace libre qu’on lui avait accordé et barrant la route à toute possibilité de fuite.
Ran ne fit aucune tentative pour ébrécher le silence environnant, si ses lèvres s’entrouvraient de temps à autres, c’était pour déposer un baiser dans une chevelure auburn.
Si le temps avait glissé en arrière de quelques semaines, faisant table rase des révélations qui avaient ébranlés une lycéenne jusqu’au tréfonds de son être, sans pour autant modifier sa position dans l’espace, et s’il avait substitué un certain détective à une scientifique, l’attitude de Ran ne se serait pas modifié d’un iota.
C’est avec la même détermination qu’elle serait mise à restreindre la liberté de mouvement d’un ami d’enfance, sachant pertinemment que si elle desserrait son étau ne serait ce que d’un cran, cette anguille se glisserait instantanément hors de sa portée, loin de ses yeux, mais malheureusement toujours aussi proche de son cœur.
C’est le même désir qui aurait comprimé la totalité de sa conscience en un seul point fixe, la soif d’une réalité bien concrète, une soif qu’elle ne pouvait pas étancher avec des rêves évanescents, des apparitions éphémères, des espoirs à moitié satisfaits quand ils n’étaient pas déçus, ou les lointains écho d’une voix parcourant un cordon téléphonique.
Mais une chose serait demeurée absente dans ce passé hypothétique, une chose qui trouvait naturellement sa place dans l’instant présent : la délicatesse qui s’interposait, comme une barrière protectrice, entre une métisse et une lycéenne, donnant aux murs d’une prison la douceur d’un drap de lit, un drap qui s’adaptait aux mouvements d’un corps frêle, de manière à le laisser respirer le plus librement possible. Si les bras de Ran s’efforçaient de maintenir une fillette à un point précis de l’espace, ils ne lui imposaient aucune position précise, s’ajustant à celle qu’elle jugeait la plus confortable, et se pliant docilement au moindre de ses caprices s’il lui prenait l’envie de la modifier.
« Tu ne paierais pas plus cher si nous allions nous installer sur ce canapé, tu le sais?»
Il fallut quelques instants à Ran pour sortir de son hébétement, et ajuster sa conscience à la suggestion de la métisse. Une seconde auparavant, son esprit s’était doucement glissé dans un espace en deçà, ou au-delà, du monde des mots, un espace ou les généralités creuses n’avaient pas leur place, seulement les émotions et les sensations particulières, ses sensations, des sensations qu’elle aurait voulu garder au fond de sa conscience, plutôt que de les souiller en les partageant avec les millions d’individus interchangeables qu’un langage identique comprimait en une masse indistincte.
« Je…préfère rester ici… »
Ran frotta sa langue contre son palais, comme pour se débarrasser d’une saveur répugnante. Les mots… Si creux, superficiels, communs, s’appliquant à n’importe quel fantôme qui composait cette masse indifférenciée, et glissant de l’un à l’autre sans la moindre pudeur …Elle voulait demeurer dans son monde, un monde des plus discriminatoire où une seule personne avait sa place en dehors d’elle. Pourquoi fallait-il se fondre de nouveau dans cet univers qui s’étendait au dehors ? Pourquoi s’enfermer dans cet espace vide où ne pouvait se glisser aucune individualité, aucune différence, seulement l’universel, le général, le commun ? Un espace sans saveur, ni odeur où les gens n’étaient mis en contact que par leur absence de différence… Les mots… Elle n’avait pas besoin de mots, les seuls qu’elle pouvait tolérer étaient les noms, un nom, un nom qui ne pouvait s’appliquer qu’à une seule personne.
Le simple fait de prononcer cette réponse creuse lui avait donné l’impression répugnante de se prostituer avec chacun des habitants de ce pays, interposant une foule entre elle et Ai.
Un doigt glissa sur la joue d’une métisse pour descendre jusqu’à ses lèvres, des lèvres qu’il caressa tout en s’efforçant de les maintenir closes.
A cet instant précis, rien n’aurait été plus insupportable que de voir, ou plutôt d’entendre Ai se prostituer à son tour, rien n’aurait été plus répugnant que de la sentir embrasser chaque spectre de la foule en même temps, en entremêlant sa langue aux leurs…
Ran écarquilla les yeux face à l’écho que lui renvoyait sa propre conscience. Comment avait-elle pu devenir aussi possessive ? Aussi égoïste ? Etait-ce un désir analogue qui l’avait poussé à refouler jadis le plaisir d’une soirée pluvieuse à New York ? Cette soirée où elle avait pu contempler le véritable Shinichi, non pas le Sherlock Holmes des années 90, ces instants où elle avait été autorisée à contempler son véritable visage, non pas la façade arrogante qui s’étalait sur des milliers de photographies, une chose qu’elle ne partagerait jamais avec aucune des admiratrices dont les caresses et les regards s’arrêtaient à des couches de papiers glacé… Shinichi, pourquoi était-il si vaniteux parfois ? Quel plaisir pouvait-il prendre à aller se frotter à cette foule ? Quel était l’intérêt de se contempler dans une infinité de miroirs qui lui renvoyait toutes la même image plate ? Ces admiratrices dont il brandissait fièrement les lettres pour la provoquer, avaient-elles entraperçu ce qui se cachait derrière ce personnage fanfaron dont elles ne connaissaient que les gesticulations devant les caméras, ou la bouillie fade et sans goût que leur servaient des journalistes qui avaient effacé tout ce qu’il avait d’unique pour ne retenir que ce qu’il avait de commun ?
Comme elle avait pu détester ces admiratrices parfois… Et elle avait ressenti bien plus de mépris vis à vis de celui qui se rabaissait volontairement à leur niveau, comme s’il pouvait avoir besoin d’elles pour ressentir la moindre fierté…
Oui, elle avait été jalouse, si jalouse… Et au fond d’elle-même, elle avait fini par aimer jusqu’au sauveur de la police japonaise, et plus seulement Shinichi, se réjouissant secrètement du contraste entre ce que les autres croyaient connaître, et ce qu’elle connaissait, le contraste entre ce qu’ils arrachaient à son ami d’enfance, et ce qu’elle détenait, et dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Ce masque arrogant qu’elle aurait voulu fissurer du poing, elle l’appréciait aussi, parce qu’il dissimulait ce qu’elle voulait maintenir à l’abri de tout regard, excepté le sien.
Au fond, elle n’avait pas réellement changé au contact de la métisse…
« Je… »
Se mordillant les lèvres, Ran se crispa sur ces mots qu’elle ne parvenait pas à prononcer. Je t’aime ? Cela ne voulait plus rien dire à force de glisser d’une langue à l’autre, de s’étaler indifféremment sur les pages de millions de romans, d’être répétés encore et encore par les hauts parleurs des salles de cinémas ou des télévisions, d’uniformiser les conversations de milliards d’hommes et de femmes qui perdaient leur individualité pour se mêler à une foule infini, singeant indéfiniment le même pantomime.
Si elle la prononçait, cette déclaration, est ce qu’elle aurait l’effet escompté ? Non, bien sûr que non. Cette petite cynique l’accueillerait avec un haussement d’épaules, ou une expression désabusée. Elle s’attarderait sur la surface, sans se douter de l’intensité des sentiments qu’elle reflétait. Que faire ? Essayer de prononcer ces deux mots avec le ton approprié ? De purifier ce que ces mots auraient de commun, par la manière particulière et unique dont elle se les réapproprierait pour en faire don à celle qui les écouterait ? Comme si c’était possible sans donner l’impression d’être d’autant plus exagéré que ça se voulait sincère, d’autant plus creux que ça se voulait authentique, d’autant plus mélodramatique que ça se voulait éloigné de toute mise en scène…
Garder le silence ? Mais elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas… Ses sentiments, elle voulait les exposer face à un regard, ce qu’on ne trouverait dans la conscience d’aucune autre personne sur terre, elle voulait le glisser dans la conscience d’au moins une personne… Au moins ? Non, une personne, pas moins, et surtout pas plus.
Se décidant finalement à relâcher son étreinte, Ran posa les mains sur l’épaule de la métisse, rétablissant un semblant de distance entre elles, une distance que la jeune femme se mit à abolir progressivement en se penchant sur celle qu’elle ne comprimait plus contre sa poitrine. Il n’y avait qu’une seule manière appropriée pour s’exprimer ce qu’elle ressentait… Une seule manière.
Appliquant les paumes de ses mains sur le sol pour trouver un point d’appui, Ran appliqua ses lèvres contre celle de la fillette, avant de les écarter délicatement en y glissant sa langue. Un baiser qui n’avait rien d’agressif ni même de passionné, malgré l’intensité que Ran voulait faire passer à travers, un baiser que l’on n’aurait même pas pu qualifier de volé.
Entrouvrant timidement à la porte de l’univers dans lequel elle voulait s’immiscer, Ran attendit patiemment la permission tacite de sa propriétaire avant d’en franchir complètement la seuil, une permission qui lui fût accordé l’instant suivant.
Un baiser, cela ne pourrait jamais se partager qu’avec une seule personne, les paroles silencieuses qui glissait le long d’un petit appendice humide, elles n’avaient pas été souillées en effleurant les langues de millions de gens, ces signes qui glissaient entre leur lèvres, ils n’avaient pas été polis par une multitude qui élaborait un langage s’adressant à tout le monde, et donc à personne, ses émotions, leur expression n’avait été adapté qu’à elle, pas à la foule.
Ran embrassait Ai. La jeune femme ne s’était jamais senti aussi égoïste alors même qu’elle se dépouillait temporairement du pronom je, ce mot mensonger qui prétendait n’appartenir qu’à celui ou celle qui le prononçait, alors qu’il était murmuré par la terre entière, et représentait précisément le plus petit dénominateur commun entre chacun de ses membres.
La communion silencieuse entre les deux jeunes femmes s’acheva comme elle s’était initiée, progressivement, par étape, avec délicatesse. A plusieurs reprises, Ran avait fait mine de se retirer de l’intimité de la métisse, en reculant la tête de quelques centimètres, et à chaque fois, sa question implicite avait reçu la réponse qu’elle désirait. Si les mains de la lycéenne étaient restées sur le sol de la pièce, celles de la fillette s’étaient glissées derrière la nuque de sa compagne. Non pas pour limiter sa liberté de mouvement, cela demeurait une caresse, non une étreinte ; une manière de lui faire comprendre ses désirs, non une tentative de lui imposer ; une supplique, non une remise à l’ordre. Lorsque ce petit jeu s’acheva, Ran eut l’agréable surprise de constater que la distance qui la séparait de la métisse s’était réduite de manière significative, et puisque, passé le mouvement initial, la lycéenne n’avait fait que reculer en arrière, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose, l’attraction qui l’unissait à Haibara avait un semblant de réciprocité.
Un constat qui arracha un faible sourire de gratitude à la jeune femme, tandis qu’elle levait une main pour faire glisser ses doigts sur la joue d’une fillette, accentuant ainsi l’égarement qui se reflétait dans les yeux de cette dernière.
« Il y a…tellement de choses dont j’aimerais te parler, tu sais… »
Ran avait glissé une note de tristesse dans sa remarque, une remarque qui sonnait comme une reddition ou la reconnaissance d’une défaite, une défaite face à la multitude d’anonymes à laquelle elle allait devoir se mêler à nouveau pour se rapprocher de celle qui s’en distinguait, de celle qu’elle avait distingué…
Ecartant de nouveau les lèvres, la jeune femme ravala ses hésitations en même temps que sa fierté, tandis qu’elle s’efforçait de donner forme à ce qu’elle ressentait.
« Si je ne t’ai pas présenté mes excuses plus tôt après ce qui s’est passé la dernière fois… Ce n’était pas par fierté, ou parce que je ne me rendais pas compte que…que j’avais eue tort… C’est juste que…que…j’avais besoin de temps…besoin de réfléchir…de…de me rendre compte que…»
La frustration de Ran montait d’un cran à chaque étape de ce tâtonnement. Comment faire ? Comment abréger une infinité de détails pour n’en retenir que l’essentiel ? Etait-ce seulement possible ?
D’anciennes croyances, autour desquelles sa vie avait jusque là gravité, elles avaient été fracassés par ses désirs. Des idées reçues avaient été dissoutes par un flux d’émotions aussi douces qu’amères. Des jugements aussi inébranlables que fragmentaires, qui portaient sur des points de détails mais qui ne pouvaient se rattacher à aucun principe précis, ils avaient fini par se donner leur propre sens, en reformant profondément la conscience qui les hébergeaient, se solidifiant en de nouvelles valeurs, qui avaient trouvé leur place aux côté de celles qui portaient la marque de Shinichi.
Comment pouvait-elle abréger ce cheminement en une vérité toute faite qu’elle aurait découverte, à un moment ou un autre, quelque part au cours de ces quelques jours de séparation, qui avaient eus un impact aussi profond que certaines des années qui les avaient précédés ?
« Tu n’as pas à te justifier devant moi, tu sais… »
Relevant les yeux vers son interlocutrice, Ran les écarquilla. Une attitude qui arracha un soupir à la métisse.
« Je croyais pourtant que nous avions posé clairement les règles du jeu. Nous ne nous sommes jamais engagées à quoi que ce soit. Quoi qu’il ait pu se passer entre nous, ça ne m’engage à rien, et ça ne t’engage à rien. »
« Ca…n’a rien d’un jeu. Depuis le départ… »
Haibara secoua la tête.
« Combien de fois devais-je te le répéter, Ran ? Tu n’as pas besoin de te justifier. Chacune de nous restait libre de continuer un peu plus ou de reculer, voir de se retirer au moment de son choix…pour revenir aussitôt après, si l’envie lui en prenait, et à condition que l’autre accepte de reprendre au point où tout s’était arrêté…»
Une boule de souffrance se solidifia dans l’estomac de la jeune femme, tel un poing se resserrant progressivement jusqu’à s’en faire blanchir les articulation, un poing qui menaçait à tout moment de se relâcher…ouvrant les vannes au flot de larmes qui commençait déjà à lui brûler les yeux.
« …c’est…C’est tout ce que ça…ce que je représentait pour toi…Rien ? Ou si peu…si peu que tu… que je revienne ou que je parte pour de bon, est ce que ça ne fait vraiment aucune différence pour toi?»
Les doigts d’une fillette effleurèrent la chevelure d’une adulte, poussant cette dernière à lever les yeux…pour croiser un regard légèrement attristé.
« Je n’ai jamais dis ça. Pourquoi faut-il que ce soit toujours tout ou rien avec vous ? Oui, je n’exige rien de toi… Rien sans l’avoir mérité…Rien sans que tu estimes que je l’ai mérité… »
Ran soupira en entremêlant ses doigts à ceux de la scientifique.
« Ce n’est pas une question de mérite…Ce que je t’ai offert, tout ce que je t’ai offert, c’était… »
« Si tu étais heureuse de me l’offrir, alors je l’ai mérité, ne va pas chercher plus loin, Ran. Je n’ai jamais voulu t’arracher ou te voler quoi que ce soit… »
Haibara rétracta ses lèvres pour se les mordiller, un court instant, un signe de trouble que son interlocutrice ne manqua pas de remarquer.
« Enfin, il y a bien eu ce baiser…Le tout premier… Et dans mes rêveries, je ne te demandais pas toujours ton avis, ni ta permission, pour m’emparer de ce qui n’appartenait qu’à toi… Mais en dehors de ça… »
Malgré le voile de pudeur que la métisse avait levé sur le monde de ses phantasmes, cette évocation ne manqua pas d’atténuer légèrement la pâleur d’une lycéenne, dont l’imagination n’avait pu s’empêcher de faire une incursion par delà les limites de son ignorance…et dont la pudeur était désespérément muette, à sa plus grande honte. Il y avait bien autre chose, une autre signification que Ran ne manquait pas d’entrapercevoir dans les paroles ambiguës de la fillette… Néanmoins, elle s’efforça d’en détourner les yeux. Une habitude qu’elle avait conservée, après plusieurs mois passé à refouler continuellement ses éternels soupçons vis-à-vis de son petit co-locataire.
« Amour…Amitié… Ce ne sont que des mots, Ran, rien de plus. Pourquoi te forcer à faire rentrer ce que tu as vécue…ce que nous avons vécues… Pourquoi le faire rentrer de force dans ces catégories que les autres ont façonnées à ta place ? Est ce que c’est la seule manière de lui donner une valeur pour toi? Qu’on t’en donne la permission ? Ou avoir l’impression qu’on te l’aurait donné, si tu l’avais humblement demandé ? Tu tiens à ce que l’on te traite comme une adulte, et c’est ce que je t’ai offert. La possibilité de vivre ta vie comme tu l’entends, de disposer de ce qui t’appartiens comme tu en as envie, de juger le monde à ta façon, d’accepter ce qui te convient et de refuser ce que tu ne peux supporter… Je ne t’ai imposé qu’une seule limite, me traiter comme tu as envie d’être traitée, alors… »
Sentant que la pression exercée par les doigts de Ran s’était relâchée, petit à petit, Haibara en profita pour extirper doucement la main que compagne avait maintenue dans la sienne… L’instant suivant, la fillette avait refermé ses bras autour du cou de la jeune femme, tout en appliquant son front contre le sien.
« …alors qu’est ce qui te pose problème ? »
Une question qui demeura en suspens entre les lèvres des deux jeunes femmes, une question qui ne cessait de tourbillonner dans la conscience de la seconde, sans lui renvoyer le moindre écho… Mais à quoi bon ? A quoi bon attendre une réponse toute faite, qui surgirait d’un seul coup, dissipant instantanément toutes traces de doutes ou de confusion ? C’est en parlant avec Sonoko qu’elle avait réussi à trouver un semblant de réponse à ses propres questions, une réponse qu’elle n’avait pas découverte en dissipant progressivement les brumes qui l’entouraient, mais une réponse qui s’était élaboré au fur et à mesure, une réponse qu’elle avait construite par elle-même, une réponse qu’on ne trouvait qu’à la fin, pas au début…
« Je…Tu… Quand je t’entends parler, c’est comme si…comme si nous restions deux étrangères l’une vis-à-vis de l’autre… Ce n’est pas ce que je…ce que j’ai voulu essayer de… Je veux construire quelque chose, je n’ai pas envie de recommencer à chaque fois, comme si rien ne s’était passé… Et je n’aie pas envie que tout se termine comme si…comme si… »
Ran prit son inspiration, bandant ses muscles contre cet obstacle invisible qui l’empêchait de s’exprimer, de la même manière qu’elle se serait préparé à s’élancer face à un adversaire chevronné qui aurait paré toutes ses attaques jusque là.
« Cet après-midi là…Dans ma chambre…quand nous…quand je t’ai donné mon…ma…Quand je me suis donné… »
Haibara secoua la tête.
« Donné quoi ? Ton corps ? Ta première fois ? Ta virginité ? C’est comme ça que tu vois les choses ? Tu ne m’as rien donné, Ran. Tu m’as simplement prêté quelque chose, et tu étais libre de la reprendre à n’importe quel moment si l’usage que j’en faisais ne te convenait pas… »
La jeune femme manqua de défaillir devant le cynisme de ces mots…qui contrastait avec le regard compréhensif de celle qui les avait murmuré.
« L’u…l’usage ?! »
« L’acte demeure le même, quel que soit la manière dont tu choisis de le décrire. Qu’est ce qui te choque ? J’ai respecté ta liberté, Ran. Je te l’avais dis ce jour là, juste avant que nous commencions, c’est ton corps. Personne d’autres que toi ne peut décider de l’usage qui en sera fait, même dans ces moments où il te donne l’impression de ne plus t’appartenir totalement… »
Même si elle conserva son calme, lorsque sa compagne l’écarta brusquement d’elle, sans cesser de lui agripper fermement les épaules, une légère trace d’appréhension pouvait se lire dans les yeux de la métisse, face à la colère qui irradiait de la jeune femme.
« Tu…Comment est-ce que tu peux… C’est tellement difficile d’assumer tes responsabilités ? A t’entendre, c’est comme si…comme si je m’étais…comme si je m’étais masturbé devant toi…Comme si tu t’étais contenté de regarder sans rien faire, et sans que ça te concerne ! »
En temps normal, Ran aurait suffoquée, simplement à l’idée de murmurer cette expression à voix haute, mais la fureur avait définitivement balayé la pudeur dans son esprit.
« Mais c’est exactement ce qui s’est passé, Ran, je ne vois pas comment tu pourrais le nier. Tu m’accuses de fuir mes responsabilités, c’est ça ? Une condamnation qui ne porte pas sur la bonne cible si tu veux mon avis. Je ne me rappelle pas t’avoir droguée, encore moins t’avoir attachée ou bâillonnée, je ne t’ai pas menacé, et je n’ai aucun souvenir d’avoir eu recours au chantage, et je me suis même payé le luxe de te mettre en garde vis-à-vis des conséquences de tes actes. Dans ce cas de figure, explique-moi comment j’ai pu te faire subir quoi que ce soit sans ton consentement… Si tu veux qu’on te traite comme une adulte… »
Si la pâleur de Ran s’était accentuée, la lueur qui illuminait son regard s’était également intensifiée, de même que la pression que ses doigts exerçaient sur les épaules de son interlocutrice… Une interlocutrice qu’elle finit par plaquer violemment à terre en se penchant brusquement vers elle… Mais la vague de fureur qui avait débordé de la conscience de la jeune femme mourut sur ses lèvres face au rictus de souffrance de la gamine qu’elle dominait de toute sa stature d’adulte.
Réalisant la brutalité de ses actes, Ran demeura figée, au dessus de sa prisonnière, la contemplant avec une expression qui aurait mieux convenu à une victime qu’à un agresseur.
« Je… Je…Si tu n’avais pas été là, je ne…je n’aurais pas pu aller jusque là…je n’aurais pas voulu aller jusque là…C’est pour ça que…que… »
Si on avait dédaigné le sens des mots pour se concentrer sur leur tonalité, cela ressemblait à une plaidoirie plus qu’à une accusation, une plaidoirie qui se noya dans le silence, lorsque l’index d’une métisse effleura les lèvres d’une lycéenne, des lèvres sur lesquelles le soupir d’une fillette avait déjà glissé.
« Franchement, pourquoi est-ce si difficile à accepter, ou même à comprendre ? Tu aurais réellement voulu me donner ton corps comme si c’était un objet que j’aurais pu salir ou manipuler sous tes yeux impuissants ? C’est comme ça que tu aurais voulu que les choses se passent ? Mais ce n’est pas un outil ni un jouet que tu m’as donné…que tu m’as prêté… Est ce qu’on parle à un objet quand on s’en sert ? Est ce qu’on lui demande quoi que ce soit ? Non, on fait ce qu’on veux avec, sans rien demander à personne…Ton corps n’est pas un objet dont tu peux te dépouiller comme d’un vêtement, tu n’es pas un objet…Tu n’es pas un ange, Ran, et je ne t’ai ni demandé d’en être un, ni méprisé parce que tu n’en étais pas un… Tu n’étais pas seule ce jour là, je ne t’ai pas congédiée de ta chambre. Jusqu’au bout, nous étions deux. Deux et non pas une, et chacune de nous doit porter la responsabilité de ses propres actions, au lieu de blâmer sa complice…»
Derrière la lassitude qui imprégnait les paroles de la chimiste, Ran ne pouvait s’empêcher de percevoir des échos de tristesse. Une tristesse qui se reflétait également dans son regard tandis qu’elle faisait glisser son doigt le long d’une joue, restituant sa liberté de parole à sa propriétaire, une liberté dont cette dernière ne fit néanmoins aucun usage…
« Tu as toujours autant de mal à te faire à cette idée, hein ? Comment est ce que tu te représentes ce qui s’est passé, alors ? Tu vas m’accuser de t’avoir traitée comme une orange ? Une orange dont j’aurais jeté la pelure à la poubelle après en avoir savouré consciencieusement le jus ? D’une certaine manière, tu n’aurais pas totalement tort…Enfin, si on se place de ton point de vue. »
« Alors en quoi est ce que je n’aurais pas totalement raison ? L’instant d’avant, tu me disais que l’on ne pouvait pas comparer ce que je t’offrais à…une orange…et maintenant… »
Les yeux de la chimiste se plissèrent en une expression énigmatique tandis que son doigt continuait d’effectuer des va et vient sur la joue de son interlocutrice.
« Je vais sans doute me répéter, mais où se situe le problème, Ran ? Est ce qu’il y avait une clause implicite dans le contrat que nous avons passé, cet après-midi là ? Tu as pu te promettre de réserver l’usage de ton corps… Bon, puisque cette formulation te choque toujours, de te donner à une seule personne en tout et pour tout dans ta vie. C’est un choix que je peux comprendre, et même respecter…mais si tu la gardes pour toi, cette promesse n’engagera personne d’autre que toi. Du reste, je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup d’ambiguïté entre nous sur ce point, et ce, depuis le début… C’est une répétition pour ta nuit de noce que je t’avais promis, pas une nuit de noce… Est ce que c’est seulement maintenant que tu t’en rends compte ? Que tu t’en rends réellement compte ? »
« Peut-être que…oui…peut-être que j’ai effectivement du mal…à me rendre compte… et à accepter ce qui s’est passé…ce que nous avons fait…ce que j’ai fait… »
« Tu en parles comme si tu avais perdu quelque chose… »
Haussant les sourcils, Ran se replia sur elle-même, explorant les implications de cette remarque désabusée. Perdu quelque chose ? Oui, c’était une manière convaincante de décrire les regrets qui l’empoignaient. Mais qu’est ce qu’elle avait perdu au juste ? Son innocence ? Sa virginité ? C’était Shinichi qui avait brisé la première, quant à la seconde, c’était elle qui avait choisi de la perdre, en toute connaissance de cause. Alors pourquoi blâmait-elle Haibara ? Et de quoi la blâmait-elle au juste? De ne pas lui avoir donné plus que ce qu’elle avait promis ? Que leur toute première fois n’ait pas été conforme à l’idée qu’elle se faisait de leur relation, à présent ? Une idée qui ne se serait sans doute jamais développé si cette première fois n’avait pas eu lieu… Ou bien… Peut-être que cette idée était là, dès le début, sous une forme vague et ambigu que Ran avait confiné à la lisière de sa conscience, sans oser la reconnaître à voix haute.
Est ce que ça n’avait pas été le fruit de ses réflexions au cours de leur séparation temporaire ? Elle pouvait prétendre qu’elle s’était laissée porter par les événements, c’était bel et bien faux si elle prenait la peine de considérer les choses avec un minimum d’honnêteté, ce qui s’était produit dans cette chambre, elle l’avait désiré, avant, pendant comme après…
« Je… C’était…ma…notre toute première fois, et…j’aurais voulu que…que ça se passe autrement…que tu…que nous lui donnions une autre signification…Tu va me dire que c’est stupide…que nous ne pouvons plus revenir en arrière et changé ce qui s’est passé, mais… »
Si elle avait été debout, la chimiste aurait volontiers haussé les épaules.
« Oui, nous ne pouvons plus changer ce qui s’est passé. Et ? Quelle importance ? Avec le recul, tu peux considérer que c’était une erreur, mais tu pourras toujours t’arranger pour que ta prochaine fois se passe autrement, d’une manière plus conforme à tes goûts. Quelle que soit la personne que tu choisiras… Je te l’ai dit, et je te le redis, ton corps n’appartient qu’à toi, tu n’appartiens qu’à toi, tu n’es pas ma propriété…ni celle de Kudo s’il avait été à ma place, ce jour là… »
Haibara détourna la tête pour fixer un point imaginaire, non pas pour fuir le regard de sa compagne, tout ce qu’on pouvait déchiffrer dans ses traits, c’était de la fatigue et de la lassitude.
« Enfin…C’est la manière dont je perçois les choses, tu peux ne pas la partager. Après tout, les rares personnes que je pouvais aimer, je n’avais pas d’autre choix que de les laisser libres… Un choix auquel j’ai failli par m’habituer…au point d’être incapable d’en imaginer un autre… »
Ce fût au tour de Ran de plisser les yeux dans une attitude à mi-chemin de la tristesse et de la compréhension, tandis qu’elle levait la main en direction du front de la métisse, pour écarter délicatement quelques mèches de cheveux auburn, des cheveux qu’elle se mit à caresser, sans prononcer un mot…Un geste qui ne manqua pas de susciter l’étonnement de la fillette, tandis qu’elle levait de nouveau les yeux vers l’adulte…vers celle qui n’avait jamais autant ressemblé à une adulte qu’à cet instant précis.