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: B s . A A A    : full 3/4 1/2   : E E   : Light Dark Anime/Manga » Gravitation » Lettres à mon Ange

Patpat
Author of 22 Stories

Rated: M - French - Romance/Supernatural - Eiri Y. & Shuichi S. - Reviews: 62 - Updated: 10-04-09 - Published: 11-24-07 - id:3909241

Titre : Lettres à mon Ange.

Auteur : Patpat.

Source : Gravitation.

Genre : Romance, Fantasy, Drama, Lemon

Rating : M

Pairing : Yuki Eiri x Shindou Shuuichi

Disclaimer : Gravitation appartient à Murakami Maki-sensei... Dieu bénisse notre reine du YAOI !

Résumé : Quatre ans de torture, quatre ans de solitude. Et lorsqu'enfin ils se retrouvent, tout le reste est perdu. De nouveaux obstacles, de nouvelles promesses... L'amour de l'un suffira-t-il à sauver l'autre ? Séquelle de "Pour toujours mon Ange", UA, Fantasy, OOC.

Notes : Bonjour, bonjour ! Voici mon chapitre 2 ! Mais qu'est-ce que cette horrible Patpat réserve encore à notre couple favori ? Hahaha ! Quelque chose de positif pour une fois. Et j'ai même trouvé une jolie chanson pour accompagner ce chapitre : "I knew I loved you", de Savage Garden (merci à Ceez qui me l'a trouvée). Evidemment, vous pouvez retrouver les paroles et leur traduction sur mon profile. Mais tout ne serra pas tout rose non plus, faut pas exagérer, lol. Allez, bonne lecture à tous.

PS : J'ai remarqué que je m'étais planté dans la date de la lettre du prologue, c'est 2008 et non pas 2006. Désolée.

Dialogue en gras. Pensées en italique.

Chapitre 2 : I knew I loved you.

Lettre 153 : 15 Juin 2008, quatrième année.

Mon Ange,

Les choses ne se déroulent jamais comme on voudrait qu'elles se passent. C'est une réalité que j'ai pu confirmer à mes dépends encore tout à l'heure.

Pendant quatre longues années j'ai attendu de te retrouver sans aucune véritable garantie que tu sois encore en vie, quelque part. Mais à chaque fois que j'imaginais nos retrouvailles, je me voyais te serrer dans mes bras de toutes mes forces pour être sûr que plus jamais on ne t’enlèverait à moi. Dans ma tête, tu me serrais toi aussi jusqu'à ce que je puisse sentir ton petit cœur battre à toute allure contre le mien. Et ensuite, toi et moi on s'embrassait à en perdre haleine, comme pour rattraper le temps perdu. Mais rien, absolument rien ne s'est passé comme je le souhaitais. Certes, tu m'as souri. Mais c'était le sourire d'un enfant perdu qui salue un étranger, pas celui d'un amant heureux de retrouver celui qu'il aime.

Qu'est-ce que je dois faire ? Shuuichi ?! ...

Shuuichi, ton nom, c'est bien là la seule chose dont tu te souviennes. Tu m'as oublié et tu as oublié ta famille et tes amis, comme eux t'ont oublié. Est-ce la punition que ton Dieu t'a infligé pour avoir brisé un interdit en me sauvant la vie ? Est-ce que tu savais que ça arriverait ? Est-ce que tu savais que tu perdrais tous tes souvenirs de notre vie ensemble si tu utilisais tes pouvoirs pour me protéger ?

Je ne t'ai jamais vraiment compris, tu as toujours été le genre de garçon à parler par périphrases et autres paraboles... Pourtant, sans connaître tes pensées en surface, je devinais toujours ce que tu avais au plus profond du cœur. Alors, en me basant sur le fonctionnement de ton esprit simpliste et de ton habitude à n'agir toujours que dans mon intérêt, je me dis que tu fais ça uniquement parce que tu savais que quoi qu'il arrive, je te retrouverais.

Mais maintenant, que dois-je faire ? Peut-être avais-tu toutes les réponses au moment où tu t'es sacrifié pour me sauver il y a quatre ans mais aujourd'hui, alors que tu as perdu la mémoire, comment suis-je censé savoir comment m'y prendre pour faire en sorte que tout redevienne comme avant ?! Qui sera mon guide ? Et puis, Gabriel m'avait dit un truc étrange... "Tu devras préparer Luriel à affronter les évènements à venir... C'est désormais ton fardeau." Qu'est-ce que cette allumée voulait dire par là ? Peut-être que je pourrais demander conseil à Maiko ; même si elle ne sait pas grand chose de la situation elle pourra sûrement comprendre de quoi il retourne, ou comment agir avec toi, comment faire pour te rappeler tes sentiments pour moi... parce que j'aime à croire que toute ta mémoire n'a pas purement et simplement disparu mais qu'elle est enfouie quelque part en toi...

D'ailleurs, en parlant de Maiko, je crois que Gabriel ne lui a jamais dit où tu étais et ce que tu devenais. Je vais devoir lui dire que je t'ai retrouvé. Même si elle ne le montrait pas, je sais qu'elle était très affectée par ta disparition. C'est normal après tout : que tu t'en souviennes ou non, elle est ta sœur. J'espère que malgré ce nouvel obstacle, les choses rentreront dans l'ordre entre nous. En tous cas, moi, mes sentiments n'ont pas changé, je crois même qu'ils sont encore plus forts. Mon amour pour toi... n'a vraiment aucune limite, Shuu-chan.

Après un dernier coup d'œil à la lettre qu'il venait d'écrire, Eiri referma son stylo plume. Il plia proprement la feuille et la glissa dans une enveloppe sur laquelle il inscrit la date d'aujourd'hui afin de pouvoir la retrouver parmi les autres. Il la rangea dans une jolie boîte de cyprès vernis, large et profonde, parfaitement cubique et ornée de plaques de fer forgé joliment travaillées, comme un petit coffre à l'ancienne dans lequel il rangeait ses plus précieux trésors : quatre ans de sentiments tortueux mais qu'il n'échangerait pour rien au monde, et ses souvenirs de ces quelques merveilleux mois passés avec Shuuichi, qu'il avait soigneusement retranscrit par écrit.

Avec un sourire amer, il referma la boîte et la rangea dans le dernier tiroir de son bureau. Que faire ? Il n'en avait aucune idée. Il avait beau être romancier, il manquait cruellement d'imagination sur ce coup-là et le romantisme n'était pas son fort non plus. Pourtant, il éprouvait plus que tout le besoin d'être auprès de Shuuichi. S'adossant de tout son poids contre le dossier de son fauteuil en cuir, Eiri ferma les yeux en poussant un profond soupir. Il laissa son esprit voguer indubitablement vers ses souvenirs de la nuit passée. A l'hôpital, face à ce Shuuichi souriant aux yeux duquel il n'était rien de plus qu'un simple étranger susceptible de détenir les clés de son passé oublié, Eiri s'était retrouvé complètement désarmé.

L'écrivain contracta sa mâchoire pour réprimer un hurlement de frustration et passa une main dans sa chevelure blonde. Il rouvrit ses yeux d'or et fixa le plafond d'un regard vague. Et un nouveau sourire, plus tranquille cette fois, s'étira sur ses lèvres.

XXX XXX XXX

Quelques heures plus tôt, à l'hôpital universitaire d'Osaka...

Vous me connaissez, monsieur ? demanda Shuuichi, la tête légèrement penchée sur le côté, un magnifique sourire sur ses lèvres.

Le cœur d'Eiri sembla se glacer sous le coup de ces paroles. Le sourire chaleureux du petit ange et les mots blessants qu'il venait de prononcer étaient en total opposition, si bien que le blond ne savait plus quoi penser ni comment agir.

Shuuichi n'attendit pas sa réponse et le poussa doucement hors de la chambre avant de refermer la porte derrière lui.

Il ne faudrait pas la réveiller, la pauvre a toujours beaucoup de mal à s'endormir, dit-il à voix basse. Ses parents sont morts dans un incendie il y a quatre mois, pendant la nuit. Maintenant elle a peur de fermer les yeux la nuit, comme si elle redoutait qu'un autre feu ne se déclenche. Et elle n'a plus aucune famille alors aussitôt qu'elle sera guérie, elle devra aller dans un orphelinat... J'ai de la peine pour elle.

Puis, comme s'il remarquait tout juste l'expression de tristesse sur le visage de l'auteur, il fronça les sourcils, inquiet.

Quelque chose ne va pas, monsieur ? s'enquit-il.

Il fallut quelques secondes à Eiri pour trouver le calme nécessaire afin de répondre sans trop balbutier.

Tu... ne te souviens de rien ?

Shuuichi baissa la tête, un petit air de nostalgie sur son visage en cœur. Il secoua doucement la tête en signe de négation et marmonna :

Non, de rien mis à part mon prénom. Ça va faire quatre ans maintenant que les docteurs essaient de me rendre la mémoire. Ils utilisent toutes sortes de techniques mais... même l'hypnose ne marche pas...

Puis il leva vers le blond un regard heureux. Dans les deux améthystes brillait une lueur de pureté qu'Eiri connaissait bien. Instinctivement, il fit de nouveau un pas vers le garçon mais s'arrêta aussitôt, se souvenant que désormais, Shuuichi ne le voyait plus que comme un inconnu. Serrant les poings de toutes ses forces pour retenir de nouvelles larmes qu'il se refusait à verser, il tenta de se convaincre que malgré tout, le plus important était que son petit ange était bel et bien en vie et qu'il allait bien.

Soudain, le tirant de ses pensées noires, les petites mains de Shuu-chan vinrent se poser sur les siennes. Son geste était hésitant mais sincère et d'une petite voix enrouée d'un je-ne-sais-quoi de bonheur, il chuchota :

Je ne sais pas par quel hasard vous êtes venu ici mais je suis content. Ça fait quatre ans que je suis dans cet hôpital parce que je suis trop vieux pour aller à l'orphelinat mais comme personne ne sais quel âge j'ai, les docteurs refusent de me laisser vivre par moi-même. Surtout que parfois, il m'arrive de faire des crises et... D'ailleurs, c'est pour ça que le docteur Johanson s'est arrangée pour que je puisse rester habiter à l'hôpital. C'est elle qui paye pour mes frais, elle est vraiment très gentille et elle s'occupe bien de moi. Mais... maintenant, il y a quelqu'un qui pourra m'aider à me souvenir ! Vous êtes là ! Grâce à vous je vais pouvoir vivre comme tout le monde et peut-être même retrouver ma famille et mes amis !

Plongeant son regard perçant dans les yeux plein d'espoir du jeune homme, Eiri ne sut quoi répondre.

Vous voulez bien, n'est-ce pas ? Vous acceptez de m'aider ?

Mais voyant que le bel homme blond face à lui ne disait toujours rien, Shuuichi lâcha les mains blanches de ce dernier et recula.

P-Pardon. Je suis désolé, balbutia-t-il, gêné. Ça ne se fait pas de demander de telles choses à un inconnu. Après tout, il se peut que vous et moi, on se connaisse pas si bien que ça. Peut-être qu'avant, on était juste voisins ou que j'étais le garçon qui distribuait les journaux dans votre quartier... Je commence à me dire que vous ne savez sans doute pas grand chose de moi et --

Je te connais mieux que personne Shuuichi, le coupa alors Eiri, d'une voix grave et profonde. On s'est rencontré au lycée et, même si on ne s'est connus que quelques mois avant que tu ne disparaisses, toi et moi étions très proches.

L'écrivain ne savait pas pourquoi il racontait tout ça tout d'un coup mais il était hors de question qu'il laisse une barrière de plus se mettre entre eux. Il ne fallait pas que Shuuichi pense qu'il n'était que de vagues connaissances.

Je vais faire de mon mieux pour t'aider à te souvenir, ajouta-t-il sur le ton de la promesse.

Et sans crier gare, Shuuichi se jeta dans ses bras, le serrant de toutes ses forces comme si Eiri était l'ancre qui le rattachait à ce monde. De son côté, le blond pouvait de nouveau sentir la délicieuse chaleur de son petit ange se diffuser en lui comme une cascade de chocolat chaud sur un dessert glacé. C'était si agréable, si bon... Il lui avait tellement manqué. Même si j'aurais préféré qu'il m'étreigne comme son amant retrouvé et non comme un ami perdu de vue, je suis tout de même soulagé de l'avoir de nouveau près de moi. Et peu importe le temps et les efforts qu'il me faudra, je rendrai à Shuuichi ce qu'il a perdu, songea-t-il en resserrant ses bras autour du garçon.

Bientôt, il le sentit hoqueter contre lui et quelques sanglots s'échappèrent de la frêle silhouette de Shuuichi.

Tu n'es plus seul, souffla-t-il à son oreille, en espérant que ces quelques mots suffiraient à arranger les choses.

Il fallait croire que les actes les plus simples étaient plus qu'assez pour consoler le cœur du jeune homme désormais châtain puisque très vite, il s'endormit debout, toujours blottit contre l'écrivain. Lorsqu'Eiri s'en rendit compte, il le prit dans ses bras et se mit à la recherche de sa chambre.

C'est au détour d'un couloir qu'il se trouva face à face avec Gabriel. Elle portait un chemisier noir et un élégant pantalon de la même couleur, avec par-dessus une blouse blanche dont la pochette était épinglée d'une petite plaque de plastique indiquant "Dr. Miri Johanson, neurologue pédiatre". Le stéthoscope autour de son cou et ses cheveux relevés en chignon lui donnait un tout autre style que celui auquel Eiri était jusqu'à lors habitué. Elle lui décocha un sourire en coin, lui faisant comprendre qu'il devait la suivre. Il lui emboîta alors le pas et elle le mena jusqu'à une chambre près de la grande salle de jeu dans laquelle devaient s'amuser chaque jour les malheureux enfants séjournant à l'hôpital.

La chambre était blanche et propre, mais tout de même moins triste que la plupart des chambres d'hôpitaux. Des posters de musiciens étaient affichés ça et là et une étagère en pin peinte en violet - le genre de mobilier qu'on n'avait pas l'habitude de trouver dans un endroit pareil - se trouvait près du placard. Sur cette étagère étaient soigneusement rangés des collections de manga, de CD et de DVD, et sur les portes du placard étaient accrochés des dessins d'enfants, sans doute faits par les pensionnaires de l'hôpital. Au pied du lit, Eiri remarqua également une bonne dizaine de lapins en peluches de couleurs et de tailles variées. Et sur le chevet, il y avait un vase orange en verre travaillé avec savoir-faire - sans doute un souvenir d'Okinawa ramené par je-ne-sais-quel employé de la clinique à son retour de vacances - dans lequel un petit bouquet de marguerites et de tulipes s'épanouissait, ainsi qu'un radioréveil et un cadre dont la photo représentait Shuuichi entouré d'enfants et de membres du personnel hospitalier faisant la fête pour ce qui semblait être un anniversaire.

On voyait bien que le pauvre garçon vivait là depuis quatre ans...

Miri avait repoussé les couvertures pour qu'Eiri puisse allonger Shuuichi. Une fois le garçon étendu sur le matelas, le romancier le couvrit avec douceur avant de caresser du bout des doigts son visage à la peau douce.

Il est mignon quand il dort, n'est-ce pas ? Mais il ne se repose jamais assez, cet idiot. Toujours à faire des rondes dans les couloirs la nuit pour rassurer les enfants qui font des cauchemars. Surtout la petite Izumi... Elle aussi c'est un ange, tu sais. Dans quelques années elle sera amenée à protéger et à guider quelqu'un.

Pourquoi tu me racontes tout ça ? lui demanda un peu sèchement Eiri, sans pour autant hausser la voix de peur de réveiller Shuuichi.

Et pourquoi pas ?

Il ne répondit pas.

Ne parle pas de tes amis à Shuuichi. Ça ne ferait que lui faire du mal puisqu'ils ne se rappelleront jamais de lui. Ne lui dis pas non plus que Maiko est sa sœur, il risquerait de vouloir rencontrer leurs parents et ce serait le même problème...

Eiri demeura silencieux.

Si tu t'y prends bien, je le laisserais habiter avec toi mais d'abord tu devras gagner sa confiance. Mais je ne pense pas que ce sera trop difficile. Repasse demain pour venir passer du temps avec lui, emmène-le en promenade... A son réveil, je lui dirai que tu viendras le chercher dans l'après-midi. Ne le fait pas attendre.

Il m'a dit qu'il faisait des crises, intervint-t-il finalement. De quoi il parlait exactement ?

La jeune femme parut hésitante un instant, comme si elle ignorait si c'était quelque chose qu'elle pouvait lui confier ou pas. Mais elle finit par répondre :

Je ne suis pas sûre - même LUI refuse de me dire ce qu'il en est exactement - mais je pense que Shuuichi est plus vulnérable maintenant et que ses perceptions du monde sont plus sensibles. D'ailleurs, avec cette empathie que tu as désormais, toi aussi tu perçois les choses différemment. Mais tu es mieux protégé que Shuuichi alors tu ne t'en rends peut-être pas vraiment compte. Puisque Shuuichi a perdu la mémoire, il ne sait pas comment contrôler son empathie et lorsque quelqu'un possédant une mauvaise aura passe dans les environs, Shuu-chan en subit les conséquences.

Moi non plus je n'ai jamais su comment contrôler cette empathie, pourtant je n'ai jamais fait ce genre de "crises", fit remarquer l'écrivain.

Au contraire, ce contrôle est devenu instinctif chez toi et puis, tu jouies d'une protection spirituelle que Shuuichi ne possède plus.

Eiri n'était pas vraiment sûr de comprendre ce que Miri voulait dire par là mais il ne dit rien. Il était trop tard et, bien qu'il n'ait rien fait d'extraordinaire aujourd'hui, il se sentait complètement vidé. A moins que...

J'ai eu une perte de mémoire aujourd'hui. Toi qui es neurologue, tu ne saurais pas d'où ça vient ? l'interrogea-t-il aussitôt.

Avec un sourire étrange, un de ceux qu'il n'aimait pas voir se dessiner sur les lèvres de la demoiselle, elle haussa les épaules et dit d'un air évasif :

C'est bon signe. Pas de soucis à se faire.

Et tandis qu'elle quittait la chambre, il marmonna :

Médecin à deux balles. Encore une qui a eu son doctorat dans une pochette surprise.

J'ai entendu, lança-t-elle doucement par-dessus son épaule avant de disparaître dans le couloir.

Eiri allait partir lui aussi, mais il jeta un dernier regard à son bien aimé avant. Son visage d'ange était bercé dans la pénombre de la pièce tandis que le reste du lit était baigné dans les rayons de lumière provenant du couloir. Le cœur battant la chamade et les mains moites comme celles d'un collégien qui s'apprête à embrasser une fille pour la première fois, il se pencha et, du bout des lèvres, déposa un baiser tendre et amoureux sur la petite bouche pulpeuse de Shuuichi.

Celui-ci poussa un petit soupire d'aise avant de se retourner dans son sommeil, paisiblement emmitouflé dans ses couvertures.

Et sans un regard de peur de perdre sa volonté, Eiri partit à son tour, refermant la porte de la chambre derrière lui.

XXX XXX XXX

L'écrivain jeta un coup d'œil à la petite horloge de bureau qui reposait sur le rebord d'une étagère. Elle annonçait 13H12. Prenant son courage à deux mains pour affronter la terrible réalité du monde extérieur, il se leva de son fauteuil et partit dans la salle de bain pour s'habiller vite fait et se préparer à partir.

Après avoir enfilé un pantalon et une chemise, il se brossa les dents et se donna un coup de peigne histoire d'empêcher ses cheveux de n'en faire qu'à leur tête. Tandis qu'il se regardait une dernière fois dans le miroir, il songea : Dire que pendant tout ce temps il était à quelques quartiers d'ici, dans la même ville. Evidemment, pendant tout ce temps, cette gamine arrogante savait où il était... C'est bien du Gabriel ça... Des siècles et des siècles de sagesse... tu parles ! Elle est comme au premier jour !

A cette dernière pensée, Eiri fronça les sourcils. "Comme au premier jour" ? Il ne connaissait Gabriel que depuis trois ans à peine !

Par "comme au premier jour", je voulais dire comme au premier jour où je l'ai rencontrée, se dit Eiri, comme pour se rassurer.

Non ! Je voulais dire comme au premier jour de la Création ! affirma une part de lui-même qui commençait à lui faire peur. Comme si des pensées qui n’étaient pas les siennes apparaissaient dans son esprit. Ça arrivait parfois quand il captait les pensées des gens par le biais de son empathie mais là, c'était différent.

On dirait que... ça vient --

De l'intérieur !

Quelque chose n'allait pas. La tête commençait à lui tourner sérieusement alors il se pencha sur le lavabo, ouvrit le robinet et se rinça le visage à l'eau fraîche.

Rien de grave Eiri, tu ne fais qu'entendre des voix... Ça arrive à tout le monde ! se dit-il sur un ton sarcastique en attrapant une serviette pour s'essuyer.

Et alors qu'il se redressait pour voir son visage dans le miroir, ce ne fut pas son reflet qui lui fit face, mais celui d'un autre lui. Un Eiri différent. Les cheveux coiffés différemment, un peu plus longs. Et surtout, ils n'étaient pas blonds mais blancs. Et ses yeux... Ils étaient argentés.

Surpris, Eiri se saisit l'espace d'une fraction de seconde (1). Il cligna des yeux à plusieurs reprises et lorsque son regard se fixa de nouveau sur le miroir, les choses semblaient revenues dans l'ordre.

Génial, en plus des voix j'ai des visions. Je deviens Jeanne D'Arc ou quoi ?!

Et alors qu'il amorçait le pas pour quitter la salle de bain, il put jurer avoir entendu rire au lointain. Quelque part... dans sa tête.

XXX XXX XXX

Shuuichi était tout excité, et ce depuis son réveil. Lorsque l'infirmière avait prévenu le docteur Johanson de son réveil pour qu'elle vienne faire son auscultation quotidienne, un étrange sentiment avait envahi le jeune homme. Lentement, des souvenirs de la veille lui revenaient et aussitôt que la jeune doctoresse avait pénétré sa chambre, il s'était jeté sur elle en la harcelant de questions. "Le jeune homme blond d'hier soir, vous l'avez vu ?", ou encore "Est-ce qu'il vous a dit s'il reviendrait ?", et même "Je suis tellement bête que j'ai oublié de lui demander son nom ! Qu'est-ce que je vais faire ?!" Finalement, lorsqu'elle lui avait annoncé qu'en effet elle l'avait vu et qu'il lui avait assuré qu'il repasserait voir Shuuichi le jour-même, ce dernier avait sauté de joie comme un enfant à qui on aurait promis une friandise.

Depuis neuf heures du matin, il s'était donc préparé à recevoir la visite de ce bel homme ressurgit de son passé enfoui. Il avait mis un temps fou à choisir ses vêtements, se disant qu'après s'être montré en pyjama, il se devait de faire un effort au niveau vestimentaire pour ne pas passer pour un pauvre malade dépourvu d'une garde-robe descente. Je suis juste amnésique à forte tendances schizophrènes, pas de quoi fouetter un chat ! s'était-il dit, à la limite de l'euphorie.

Quand l'infirmière préposée à la distribution des plateaux-repas était passée dans sa chambre, elle lui avait posé une question qui méritait réflexion.

Pourquoi te mets-tu dans un tel état pour un simple ami, Shuuichi ? Vous ne ferez que vous promener un peu, rien de plus.

Et sans y penser, il avait aussitôt répondu :

Parce que c'est quelqu'un que je veux impressionner.

Etonnée, l'infirmière ne l'interrogea pas davantage. Shuuichi, en revanche, se posa beaucoup de questions. Pourquoi vouloir impressionner cet homme... C'est pas comme si je me souvenais de lui pourtant ?! Mais quelque chose au fond de lui le titillait. Comme lorsqu'on cherche un mot qu'on a sur le bout de la langue. Comme si des images, des souvenirs s'apprêtaient à remonter à la surface mais restaient stagner à mi-chemin. Et depuis le passage de l'infirmière, il était resté assis sur le rebord de son lit, songeant à ce que pouvaient bien signifier ces sentiments qui envahissaient un peu plus son cœur à chaque instant.

Ce fut alors que la petite Izumi entra dans la chambrée. Elle tenait serré contre elle son ourson en peluche et un pant de sa robe de chambre fuchsia mal attachée trainait à ses pieds.

Shuu-chan ? Tu as l'air triste... souffla-t-elle d'une petite voix timide.

Les mots avaient toujours du mal à passer à cause des brûlures au niveau de sa lèvre supérieure. Le jeune homme lui adressa un sourire sincère et ouvrit ses bras pour l'inviter à venir s'asseoir sur ses genoux. Évidemment, la petite Izumi ne se fit pas prier et, une fois bien installée elle demanda :

Pourquoi tu es triste ?

Parce que j'aimerais beaucoup me souvenir, répondit simplement Shuuichi.

Je suis sûre que tu finiras par te rappeler, alors ne sois plus triste. J'aime pas trop ça quand tu es triste parce que tu ne chantes plus.

Le garçon esquissa un autre sourire, amusé cette fois par les réflexions enfantines de la fillette. Il enviait son innocence ; malgré la perte de ses parents, la petite ne gardait aucune rancœur contre l'incendiaire qui avait mis le feu à sa maison ni contre la vie en général, pourtant personne n'aurait pu l'en blâmer. Lui en revanche, bien qu'il fasse de son mieux pour garder le sourire en toutes circonstances, il se sentait plein d'amertume, comme rongé par le vide qu'avaient laissé en lui ses souvenirs disparus. Il passa la main dans la chevelure d'Izumi et dit :

Ne t'inquiètes pas, je ne cesserai jamais de chanter pour toi.

Même quand je devrais partir à l'orphelinat ?

Oui, même quand tu partiras. Je viendrai te voir tous les jours ou presque, pour m'assurer que tu te fasses des amis et que tout aille bien pour toi.

T'es mon meilleur ami Shuu-chan, j'en veux pas d'autre, fit la fillette, d'un air presque boudeur.

Ne dit pas ça, Izumi-chan. C'est important d'avoir des amis, surtout quand on n’a pas de famille. Les personnes comme nous resteront toujours un peu seules au fond de leur cœur alors il faut qu'au moins on ne le soit pas dans la vie. Tu ne crois pas ?

Mais pour toi c'est pas pareil. Je suis sûre que quand tu retrouveras tes souvenirs --

Quand je retrouverai mes souvenirs, je t'adopterai pour que toi non plus tu ne sois plus seule, la coupa Shuuichi.

La petite fille tourna vers lui ses yeux vairons, noir et vert, et lui fit un sourire plein d'espoir.

C'est vrai ? Tu promets ?

Oui, je te le promets, assura le jeune homme en tendant son auriculaire pour sceller son serment.

Izumi accrocha son petit doigt au sien, son sourire plus lumineux que jamais. Shuuichi embrassa la fillette sur le sommet de la tête, laissant ses cheveux bruns chatouiller son nez. Ils se firent un gros câlin, comme celui qu'un grand frère fait à sa petite sœur pour la réconforter. Finalement, au bout de quelques minutes, Izumi s'écarta de Shuuichi et descendit de ses genoux.

Le monsieur aux cheveux dorés qui va venir te voir... commença-t-elle. C'est quelqu'un de gentil.

C-Comment es-tu au courant pour lui ? Tu as entendu le docteur Johanson en parler avec moi ? s'étonna Shuuichi.

Izumi, qui lui tournait le dos, fit non de la tête et répondit :

Je le sais, c'est tout. Son prénom c'est Eiri, et il t'aime beaucoup. Tu dois toujours lui faire confiance. Quoi qu'il arrive.

Shuuichi fronça les sourcils, intrigué. En effet, il arrivait parfois à Izumi d'agir ainsi et ce qu'elle disait alors ressemblait davantage à un casse-tête chinois qu'à des paroles innocentes. La fillette se tourna alors vers lui et l'espace d'un instant, il aurait juré avoir vu un flash argenté dans son regard. La petite fille lui fit un large sourire et s'apprêta à quitter la pièce sans ajouter un mot. Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle révéla le bel homme blond que Shuuichi avait rencontré la veille au soir. Quelque peu troublé, tant par les mystérieuses paroles d'Izumi que par la présence de cet homme dont le charme le faisait presque suffoquer, l'adolescent se contenta de cligner bêtement des yeux.

Sur le passage, Izumi lança un sourire au blond puis disparut au détour d'un couloir. Ne se laissant pas trop déstabiliser par l'attitude plus qu'étrange de la fillette, le jeune homme à la chevelure dorée entra dans la chambre et ferma la porte derrière lui.

Il ne faut pas faire de promesse qu'on ne pas tenir, Shuuichi, surtout à une petite fille, fit-il remarquer.

Mais ne vous en faites pas, je compte bien tenir parole, affirma Shuuichi avec véhémence en descendant de son lit. Alors comme ça, vous êtes venu me rendre visite. C'est gentil.

C'est normal, se contenta de répondre le blond.

Étrangement, Shuuichi ne se sentait pas très à l'aise dans cette situation. Cette relation superficielle avec son invité ne paraissait absolument pas naturelle et, si ça ne dépendait que de lui, il se comporterait de façon bien plus familière en sa compagnie. D'un autre côté, il n'était pas vraiment sûr de ce qu'était leur relation avant...

Tu n'es pas obligé d'être aussi formel avec moi, Shuuichi. Je te l'ai déjà dit hier soir : toi et moi étions très proches.

Proches à quel point ? demanda innocemment Shuu.

A cela, le jeune homme ne répondit pas tout de suite, comme s'il hésitait à lui donner la réponse. Finalement, lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, Shuuichi le devança :

S'il vous plait, répondez-moi. Je ne me souviens de rien alors je serais contraint de vous croire sur parole. Je suis prêt à vous faire confiance, alors dites-moi la vérité.

Tu ne partiras pas en courant ? demanda simplement le blond.

Sur le coup, Shuuichi crut qu'il plaisantait mais il se détrompa vite lorsqu'il remarqua l'expression sérieuse sur son visage. Aussitôt, il acquiesça :

Promis.

Eiri sembla hésiter de nouveau, comme s'il redoutait le pire. Était-ce vraiment quelque chose dont il faille avoir honte ?

Toi et moi on... Je... J'étais ton... J'étais amoureux... de toi. Et d'ailleurs, je le suis encore.

Il fallut un moment à Shuuichi pour réagir. Mais lorsque l'information eut fini par imprégner son cerveau, il se décida à répondre, balbutiant un peu au passage.

J-Je ne savais que je... Mais, alors vous... Vous êtes...

Gay ? Pas vraiment, répondit le jeune homme. Je suis simplement tombé amoureux de toi et--

Et moi ? J'veux dire, est-ce que je partageais vos sentiments ?

Il fallut un autre moment avant que son visiteur ne se décide à répondre.

Oui, on était ensemble.

J'en étais sûr, songea Shuuichi. Je savais qu'il y avait quelque chose entre nous...

Ne te sens pas obligé de reprendre une relation amoureuse avec moi maintenant, ajouta le blond. Je pense qu'il vaudrait mieux que tu te souviennes avant, et je suis prêt à attendre. Par contre, si tu pouvais arrêter de me vouvoyer, ce serait sympa. Tu me donnes l'impression d'être plus vieux que je ne le suis.

Euh... oui, bien sûr, vous... j'veux dire tu étais quelqu'un de suffisamment proche de moi alors... Mais, quel est ton nom ? Depuis hier soir, je n'ai même pas pensé à te le demander.

La petite te l'a pourtant dit, répondit le blond, avec un sourire amusé que Shuuichi lui découvrait pour la première fois.

Tu t'appelles vraiment "Eiri" ?! s'exclama le garçon, n'en revenant pas du tout.

Oui, Uesugi Eiri. Et toi tu t'appelles Shindou Shuuichi. Tu es né un 16 avril, et désormais tu devrais avoir dix-neuf ans.

Le regard de Shuuichi s'illumina aussitôt et, comme Eiri s'y attendait, il dit :

Dis-m’en plus ! S'il te plait.

Hum... Ok. Alors, et bien... C'est en t'entendant chanter que je suis tombé amoureux, commença le blond en s'asseyant sur le lit, à l'endroit exact où se tenait Shuuichi juste avant. Tu as toujours eu une voix merveilleuse. Au lycée tu étais un solitaire, tu n'avais pas d'amis, du moins pas que je sache...

A ces mots, un air triste apparut sur le visage de Shuuichi et Eiri se mordit discrètement la lèvre inférieure. Jusque là il avait dit la vérité mais, à la demande de Miri et pour le bien de son bien-aimé Shuu-chan, il allait devoir lui mentir.

On était dans un lycée à Tokyo et tu étais pensionnaire. Tu n'avais pas de famille à part Maiko, qui était ta cousine. Aujourd'hui, elle est l'assistante de ma directrice d'édition alors je la vois assez souvent. A l'époque, elle jouait de la guitare pour accompagner ta voix. Vous vous ressemblez tellement qu'on dirait des jumeaux.

Mais à part elle, je n'avais vraiment aucune famille ? s'enquit l'adolescent avec une petite voix.

Non, mentit Eiri. Mes amis n'étaient pas au courant pour toi et moi parce que, à l'époque, j'étais un chef de bande et tu te doutes bien qu'entretenir une relation homosexuelle quand on est censé imposer sa loi dans un bahut, c'est pas évident.

Shuuichi garda le silence. J'ai tout oublié de ma vie d'avant mais on dirait bien qu'il n'y avait pas grand monde pour se souvenir de moi non plus... C'est d'autant plus miraculeux que je sois tombé sur Eiri, songea-t-il, vraiment déçu et triste.

Remarquant l'expression sur le visage de son petit ange et percevant ses sentiments, Eiri éprouva le besoin de le réconforter. Aussi se leva-t-il pour s'approcher de lui et posa une main sur sa tête, ébouriffant affectueusement ses cheveux désormais châtains. Avec un sourire chaleureux, un de ceux qu'il avait toujours réservé à Shuuichi, il dit :

Ne t'inquiètes pas, je suis là moi. Et si les choses se passent bien entre nous - et si tu le veux bien évidemment - j'irais demander à Miri, enfin j'veux dire au Dr. Johanson si tu peux venir habiter chez moi.

Lorsque l'adolescent leva vers lui un regard troublé, il s'empressa d'ajouter en détournant la tête pour ne pas se mettre à rougir devant lui et éviter qu'il ne s'imagine qu'il était une espèce de pervers (2) :

En tout bien tout honneur, bien sûr. Comme je te l'ai dit, je ne compte pas te sauter dessus non plus.

Mais à peine avait-il fini sa phrase que c'est Shuu lui-même qui se jeta sur lui, encerclant sa taille de ses petits bras fins. Pris de court, Eiri écarquilla les yeux, ne sachant trop quoi faire de ses dix doigts. Devait-il laisser parler son instinct et rendre à Shuuichi son étreinte, et par la même risquer de choquer l'adolescent et de créer un froid entre eux ? Ou bien devait-il se contenter de garder ses mains dans ses poches et ravaler sa frustration ? Son ancien amant, quant à lui, ne se rendit pas compte tout de suite des implications de son geste et demeura un instant blottit contre lui, la tête posée sur son torse robuste.

Je savais qu'on était proches et maintenant que je suis contre lui, je regrette de ne pas me souvenir du temps qu'on a passé ensemble ! Ce que je suis bien dans ses bras... Finalement, il réalisa le double sens de la situation et se recula d'un bond. Ne pas lui donner de faux espoirs ! se dit-il. Je ne dis pas que je ne pourrais jamais lui rendre ses sentiments - je suis tombé amoureux de lui une fois, preuve que ça peut recommencer, mais on n'y est pas encore.

Je suis désolé ! s'exclama-t-il, rougissant légèrement.

Y'a pas de mal, lui assura Eiri, détournant une fois de plus les yeux.

Malgré tout ce temps passé à espérer le retour de Shuuichi, après tant de temps il n'était plus vraiment habitué à sa présence. Ça faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas rougi de cette façon... Il fallait bien dire aussi que son petit ange était le seul à solliciter de telles réactions de sa part.

Afin d'éviter qu'un nouveau silence gêné ne s'installe trop longtemps, Eiri lança :

Et si on allait faire un tour ? Y'a un parc pas loin et un restaurant à quelques rues de là qui fait d'excellents okonomiyaki. (3)

Le ton de sa voix se voulait indifférent mais trahissait tout de même une certaine... timidité que Shuuichi n'aurait jamais cru entendre venir de ce grand blond à l'air si cool. Ce qui ne l'empêcha pas malgré tout d'accepter avec joie et excitation en hochant vigoureusement la tête. Il se hâta de sortir sa veste en jean préférée de la penderie, l'enfila, de même que ses baskets et rejoignit Eiri qui l'attendait déjà devant la porte. Il s'agrippa à son bras comme un koala et ils partirent tous deux pour une belle journée.

XXX XXX XXX

Après un succulent repas et deux bonnes heures passées dans le parc à se promener et à discuter, Eiri et Shuuichi s'étaient assis sur un banc, aux abords du lac. En quelques heures à peine, le jeune amnésique en avait appris plus sur son passé que durant ces quatre dernières années. Enfin, avoir à ses côtés un ancien amant qui se souvenait en détail de chaque moment passé ensemble ne pouvait que lui servir. Mais en écoutant Eiri répondre à ses questions avec un regard lointain et une once de mélancolie dans la voix, Shuuichi ne pouvait que constater combien les sentiments de ce dernier à son égard étaient forts et sincères. Et surtout, il se sentait coupable de l'avoir abandonné aussi longtemps ; rien qu'en l'entendant parler il pouvait percevoir le chagrin et la solitude en lui, mais aussi la foi qu'il avait gardé en la certitude de retrouver celui qu'il aimait. Et pour tout cela, Shuuichi l'admirait.

Et l'aimait.

Même si les souvenirs disparus ne lui revenaient toujours pas, l'amour qu'Eiri éprouvait pour lui émanait de son être et de son âme avec une telle puissance qu'il flottait autour d'eux comme un nuage d'opium. Une senteur suffocante mais douce, une drogue à laquelle Shuuichi ne pouvait résister.

S'il avait encore du mal à croire au miracle de ces retrouvailles, il ne doutait plus d'avoir un jour aimé cet homme. C'était comme si Eiri était sorti tout droit de ses rêves et que durant ces quatre années passées à l'hôpital, Shuuichi n'avait fait que l'attendre. Il savait qu'il l'aimait avant même de le revoir. Aujourd'hui encore, c'était une vérité aussi universelle que un et un font deux, que la terre est ronde, ou que le feu brûle.

Eiri, quant à lui, parlait, sans vraiment se rendre compte des prises de conscience qui s'opéraient en Shuuichi. Lui qui parlait pourtant si peu se laissait complètement aller, sa langue se déliant au même rythme que son cœur s'ouvrait. Le jeune malade l'écoutait sans vraiment prêter attention à ses paroles ; à un moment il avait simplement décroché, se contentant d'apprécier le timbre de sa voix, son semblable à une mélodie composée rien que pour lui. Puis, sans calculer ses gestes, avec un naturel déconcertant, il se tourna vers le blond, prenant appui sur le dossier du banc pour se rehausser et arriver à la hauteur de son visage, puis l'embrassa.

Un simple baiser, au coin de ses lèvres, bref et léger, comme la plume d'un cygne effleurant la surface de l'eau.

Surpris, l'écrivain stoppa net son récit et son coeur manqua un battement. Shuuichi venait de l'embrasser. Que devait-il faire ? Comment devait-il réagir ? Répondre à son baiser c'était prendre le risque de perdre le contrôle. Ne rien faire revenait à rejeter ses sentiments et peut-être même à blesser son amant.

Embrasse-le. Encore cette voix, là, quelque part dans sa tête. Ce n'était vraiment pas le moment de jouer à Dr. Jekhill et Mr. Hide !!

Dans ce cas, lequel de nous deux est Mr. Hide ?

Qu'est-ce que...?

Ne joue pas les innocents et embrasse-le !

Mais --

Maintenant !!

Et sans qu'il n'ait eu le temps de décider de quoi que ce soit, Eiri sentit avec horreur son corps se mouvoir par lui-même, comme s'il n'était plus le seul maître à bord. Avec une aisance qui le surpris lui même, il étreignit Shuuichi avec douceur, et l'embrassa. Il se voyait agir, il sentait son cœur battre la chamade et ses lèvres se presser contre celles de son petit ange, sans rien pouvoir y faire. Puis les sensations grisantes que lui procuraient les lèvres douces du garçon tandis qu'elles bougeaient à l'unisson des siennes surpassèrent tout le reste. Peu importait cette présence étrange et peu rassurante qui avait pris l'initiative à sa place, peu importait le lieu, peu importaient les conséquences de ce geste... Cela faisait si longtemps...

Pour Shuuichi, qui avait eu peur un instant d'être allé trop loin et trop vite en embrassant Eiri, peur de l'avoir blessé et d'être rejeté, ce baiser qu'il recevait du blond avait quelque chose de bon. De normal. De juste.

C'était ainsi que les choses devaient être, et pas autrement.

Eiri était la pièce manquante qu'il avait tant cherchée, le foyer qu'il avait tant attendu. Shuuichi était enfin complet, maintenant qu'il l'avait trouvé.

Lorsqu'ils rompirent leur baiser, Eiri murmura son prénom :

Shuuichi...

Je ne me souviens de rien, souffla le jeune homme. Si ce n'est cette certitude en moi... La certitude que je t'aime.

Ces mots, prononcés avec tant de conviction, eurent le mérite de laisser Eiri sans voix. En cet instant, le monde pouvait bien disparaître - il en avait même oublié cet esprit qui sommeillé en lui avait pris possession de son corps un instant plus tôt, tant que Shuuichi était là plus rien n'importait. Quatre années longues comme une éternité passées à graver ses souvenirs dans le marbre sacré de ses lettres pour être sûr qu'ils ne disparaissent jamais, quatre ans passés à n'avoir rien d'autre à chérir... Environ 1460 jours qui lui semblaient si lointain maintenant que Shuuichi était à ses côtés.

Et étrangement, il pouvait sentir le cœur de son amant faire écho au sien : Shuuichi avait le sentiment d'être enfin entier. Quoi de plus normal quand on retrouve son âme sœur ?

Se rappelant à Eiri, la petite voix qui n'avait cessé de croître en lui depuis ce matin résonna de nouveau dans sa tête.

Quelque chose ne va pas, dit-il, plus pour lui-même qu'à l'attention de quiconque.

Mais prenant ces mots pour lui, Shuuichi rougit de gêne. Grâce à sa nouvelle empathie, Eiri n'eut aucun mal à comprendre que sa phrase idiote avait fait culpabiliser le pauvre garçon qui ne savait plus où se mettre.

Je ne dis pas ça pour toi, Shuuichi, assura-t-il. C'est moi qui... ne vais pas bien.

Comment ça ? s'enquit le jeune garçon. Tu as mal digéré quelque chose ? Ou bien c'est une migraine ? ajouta-t-il naïvement. On devrait peut-être rentrer à l'hôpital maintenant, je suis sûr que le Dr. Johanson acceptera de t'examiner et --

Mais Shuuichi se mordit la lèvre, comme pour réprimer un cri. Ses yeux s'écarquillèrent, et Eiri n'eut absolument pas besoin de son empathie pour ressentir la douleur qui foudroyait son compagnon. Sur le coup saisi par la soudaineté de cette crise, Shuuichi s'agrippa aux bras du blond comme un naufragé à une bouée. Et comme si ce simple contact avait suffi pour créer une sorte de connexion entre eux, tout ce qui traversait l'esprit du garçon se déversa à torrent dans celui de l'écrivain : violence, rage, soif de sang, désir de destruction... vengeance.

Venus d'en-dessous, ils détruiront tout ce qui doit être protégé. Ils arrivent. Ils te cherchent. Ils te cherchent. Ils te cherchent ! Luriel !

Les mots se précipitaient dans la bouche de Shuuichi, sonnant presque comme une prophétie.

C'est de l'empathie où je ne m'y connais pas, lui souffla la petite voix en lui, plus proche que jamais. Laisse-moi me battre à ta place, pour le protéger.

Qui était-ce ? Eiri commençait à entrevoir la réponse.

L'atmosphère des environs avait changé : un froid mordant malgré le beau temps et un silence de mort. Quelque chose arrivait bel et bien. Parce qu'il savait que le temps lui manquait pour élucider complètement ce mystère, Eiri ne réfléchit pas davantage, et céda à l'offre. Fermant les yeux, il laissa la présence en lui prendre le dessus : ce fut plus puissant que lorsque son corps avait bougé par lui-même pour embrasser Shuuichi quelques instants plus tôt. Ça l'envahissait, du bout des orteils à la pointe des cheveux, et dans son dos, une douleur aiguë le tiraillait.

Se levant du banc en un bond, il saisit Shuuichi - encore sous le choc de sa crise - dans ses bras avec un geste protecteur.

Voilà donc ce qui s'était passé la veille au soir, voilà la cause de ses moments d'amnésie de plus en plus fréquents. Mais cette fois au moins, il pouvait voir, entendre et ressentir ce qui se passait ; dans un même corps, il y avait deux esprits qui agissaient en résonance l'un avec l'autre. Le sien, et celui de Luriel.

Il sentit alors deux ailes, puissantes et immenses, s'extraire de son dos et se déployer juste au moment ou apparaissaient devant lui plusieurs ombres qui glissaient au sol de manière inquiétante. Et tandis qu'elles se matérialisaient devant lui pour prendre la forme de silhouettes, une voix qu'il ne connaissait que trop bien retentit sinistrement depuis l'autre rive du lac, à une vingtaine de mètres de là.

Je constate que tu as bien changé, Uesugi !

Approche Seguchi, puisque c'est Luriel que tu cherches, je suis là !

XXX XXX XXX

Ndla : (1) Yuki ne sursaute jamais ! Il se saisit seulement. Lol ! (2) On est tous d'accord sur un point : Yuki est réellement un pervers ! Mais évidemment, il ne faut pas que Shuuichi s'en rende compte trop tôt, lol. (3) Les okonomiyaki sont une des spécialités culinaires d'Osaka. Il s'agit de légumes finement taillés et de viande ou de poisson, préparés et cuisinés à même la plaque de cuisson, le tout formant une galette qui est ensuite assaisonnée d'une délicieuse sauce. Je vous le recommande.


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