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Gwendolen66
Author of 14 Stories

Rated: K+ - French - Romance/General - Reviews: 27 - Updated: 07-01-08 - Published: 11-25-07 - id:3911877

Le Fou de l’Empereur

Troisième et Dernière Partie

-

Kurogané sortit de la chambre en soupirant, et ferma doucement la porte derrière lui tout en sachant que cela ne changerait rien. Il se sentait comme remué, bouleversé, et plutôt que de partir tout de suite en laissant Fye se reposer au calme sous surveillance, il s’appuya contre la porte et ferma les yeux. Ce n’était pas vraiment d’apprendre la véritable et terrible raison de la présence du blond à ses côté qui le retournait autant. Non. C’était… C’était ce qu’il avait vu.

Il ferait revenir mon frère à la vie !

Ce cri résonnait dans sa tête. Il avait été comme un élément déclencheur, car au moment même où Kurogané attrapait le bras de Fye, dans un dernier espoir pour réussir à le calmer, des images s’étaient présentées à lui, sous ses propres yeux, sans autre forme de procès. Des images qui ne lui appartenaient pas, et l’avaient empêché d’aider le magicien. L’aider… Oh non.

Il avait vu ce dernier, enfant. Avec son frère jumeau.

Il avait vu ce jumeau mourir dans les bras de l’autre.

Il avait vu Fei Wong Reed le Banni, propageant son ombre néfaste sur le tableau.

Et il avait vu le seigneur Ashura… Et ses promesses….

Kurogané soupira encore, et passa une main sur son visage, comme pour essayer d’effacer ces images défendues. Il se sentait mal d’être entré dans les secrets les plus enfouis du blond, d’un seul coup, sûrement sans que celui-ci le sache. Mais plus que tout, il ressentait sa douleur. Quoi d’autre que la douleur avait pu lui faire avaler les mensonges d’Ashura ? Car du Pouvoir Interdit, s’il existait bien sur les Terres de Suwa, il était surtout dit que l’on ne pouvait réellement le posséder… Il tuait celui qui le libérait.

Se laissant finalement glisser au sol, le brun tenta de tout remettre au clair dans sa tête, d’écarter ses sentiments en feu qui lui brouillaient la vue, et de simplement réfléchir. Tout avait donc commencé avec l’avidité du seigneur Ashura, et ce qui s’était réveillé en lui en apprenant que le Pouvoir Interdit se trouvait à Suwa. Si la prédiction provenait de Yuuko, personne, hélas, ne pouvait mettre en doute celle-ci. D’autant plus qu’elle avait dit qu’il serait trouvé sur ces terres. Celles du roi. Et voilà d’où venait son lien à lui dans tout cela.

Et puis, il y avait Fye… Ou Yuui… Fye dont le frère avait disparu tragiquement. Fye dont les origines étaient aussi obscures que cette mort. Fye qui ne portait pas son véritable nom. Et surtout, un Fye désespéré, et manipulable, à qui Ashura promit littéralement la rédemption avec la résurrection de son frère. Ainsi, le jeune magicien pensait que le Pouvoir Interdit ferait revenir son frère à la vie, quand personne d’autre ne le pouvait. Et un nom inconnu résonnait dans sa tête sans jamais trouver son écho. « Yuui ».

Mais ce qui restait obscur pour Kurogané, bien plus que cet autre nom entendu à travers des sortes de rêves éveillés, c’était la raison pour laquelle Ashura avait jugé nécessaire que Fye… Le tue.

Il ne put s’empêcher de grimacer à cette pensée comme son cœur se serrait, mais il la balaya aussitôt. Il connaissait la légende du Pouvoir Interdit. Elle remontait à la création du monde des Landes. Au tout début, quand les Dieux avaient décidé de laisser la Magie circuler librement parmi les hommes, s’accordant avec certains plus qu’avec d’autres, reposant à tous les coins des Landes, permettant à l’être humain de découvrir ses multiples facettes sans rien exiger en retour que la possibilité d’exister…

- Et puis un jour, l’être humain en découvrit beaucoup trop pour son propre bien.

Kurogané se releva brusquement sous la surprise. D’où sortait donc cette sorcière, arrivée de nulle part, sans prévenir, et qui sondait les pensées ?

- Comme il lui était possible de posséder tous pouvoirs très facilement, poursuivit la brune Yuuko en approchant, il ne s’en fit pas prier. Nombreux alors furent les hommes devenus puissants qui s’affrontèrent. L’orgueil, ce désir d’en vouloir toujours plus, était ce feu sombre qui brûlait dans tous les cœurs, et comme rien ne pouvait les arrêter, rien ne pouvait éteindre la flamme. Les Dieux cependant souhaitaient laisser l’Homme décider de son propre Destin, car tant qu’il avait à se préoccuper de lui-même, ils n’étaient pas atteints.

Arrivée face à une large fenêtre, la belle magicienne brisa le contact visuel avec Kurogané, et laissa son regard s’attarder mélancoliquement sur les plaines avant d’élever à nouveau sa voix profonde.

- Mais hélas, ils n’avaient pas prévu que la soif de pouvoir de l’Homme le mènerait jusqu’au Pouvoir Interdit. Le pouvoir du sang, qui contrôle Vie et Mort. Le pouvoir que seul un Dieu est en mesure de posséder. L’Homme aspirait à devenir un Dieu.

Kurogané la rejoignit, et vit enfin ce qu’elle fixait à l’horizon. La masse noire d’une vaste armée en marche qui se dessinait sur les plaines, grouillant comme des milliers d’insectes menaçants et recouvrant tout éclat de verdure comme des nuages de tempête dans le ciel.

- La colère des Dieux éclata. Ils ne purent empêcher la Magie de circuler sur les Landes : entité propre qui se suffisait à elle-même, elle refusait toute restriction. Alors, sans laisser le choix aux hommes, les Dieux tuèrent tous les détenteurs du Pouvoir Interdit, car celui-ci ne s’acquiert que par un hommage à la Mort, aspirèrent le Pouvoir et le concentrèrent en un seul scellé magique qu’ils cachèrent, quelque part sur les Landes…

Jusqu’alors pétrifié, Kurogané parut sortir soudain de sa torpeur, et, réalisant ce qu’il se tramait, voulut se précipiter pour sonner l’alerte. Mais elle posa sa main sur son épaule, légèrement mais fermement pour le retenir, et plongea ses yeux à cet instant couleur de pluie dans les siens.

- Avec le temps, les hommes ont oublié de le chercher, dit-elle d’une voix plus douce, car enfin, ce Pouvoir est bien effrayant, et difficilement contrôlable… Mais un homme en particulier n’a jamais cessé de le chercher. Un homme ayant découvert que la cachette des Dieux n’était autre que les plaines pures de la lignée des Suwa, et qui a soufflé à un certain seigneur que le sang à faire couler pour récupérer le Pouvoir Interdit n’était autre que celui du roi de ces terres.
- Qui ? Réussit à prononcer Kurogané.

Le sourire de la Sorcière contenait presque de la pitié.

- A ton avis Kurogané, qui est derrière toute l’histoire, depuis le début ? C’est avec la cité de Valeria que tout a commencé…
- Va… Leria ? Répéta le jeune roi. La cité mythique qui a entièrement disparu pendant la guerre ?
- Et qui a déclenché cette guerre, mon bon roi ?
- Sire ! Hurla un homme en courant dans les couloirs. Céles nous attaque par surprise ! Le seigneur Ashura est à la tête de son armée avec Fei Wong Reed !

Kurogané serra les dents instinctivement. Fei. Wong. Reed.

-

Lorsque Fye se réveilla, il eut l’impression de sortir d’un long tunnel très noir dans lequel il avait marché sans fin. Aussi fut-il fortement ébloui par la lumière d’une paisible fin d’après-midi, et ne vit-il pas tout de suite la Sorcière à son chevet.

- Bienvenue dans le monde de la lumière, Fye, dit simplement celle-ci en souriant.

La voyant enfin, plutôt que s’interroger quant à la raison de sa présence en face de lui, le blond frémit au nom qu’elle avait prononcé. Une fois de plus. De trop. Il soupira et se redressa sans s’en rendre tout à fait compte.

- Vous… Vous vous trompez, dit-il lamentablement. Je… Ne suis pas…
- Tu as pris le nom de ton frère il y a des années de cela, le coupa-t-elle sans changer de ton. Tu voulais qu’il continue à vivre au moins par la bouche des gens chaque fois qu’ils prononceraient son nom, jusqu’à ce que tu trouves le moyen de le faire revenir… N’est-ce pas exact ?
- … Si…

Il baissa la tête, sentant déjà les larmes poindre et souhaitant les mettre sur le compte de l’éblouissement, mais la sorcière la lui releva aussitôt.

- Malgré tout, reprit-elle en le fixant droit dans les yeux, malgré tous tes efforts pour effacer ta personne de la surface du monde afin de laisser la place et ton visage à ton frère, c’est de toi, et de toi seul, quel que soit ton nom et ton passé, que Kurogané est tombé amoureux.

A ces mots, les larmes débordèrent comme sous un trop plein, brisant tout barrage. Fye voulut serrer les poings, mais la douleur ne se laissait même pas combattre. Peine perdue… Non. Oh si…

- Il ne… commença-t-il.
- Au moins, ne doute pas de ses sentiments.
- Mais je…
- Ni de leur force.

Il n’avait manifestement rien à dire. Que pouvait-il bien dire ? Blâmer des sentiments qui ne faisaient que trouver un écho chez lui, et avaient fait rebattre son cœur alors qu’il le croyait éteint depuis longtemps déjà ? Le magicien soupira à nouveau et se tut, car cela faisait mal. Il remarqua alors qu’il était dans un lit, ce même lit qui lui avait été donné pour dormir tout ce temps qu’il était au royaume de Suwa… Il l’avait toujours su au fond de lui, mais à présent les faits le heurtaient en pleine face : tout cela n’avait été qu’une erreur. Une vaste erreur.

- Kurogané… Enfin… Le roi… Il ne peut pas, bredouilla-t-il. Je veux dire… Il ne sait rien…
- Il en sait suffisamment, répondit la brune qui ne le quittait pas des yeux.

Fye tourna brusquement sa tête blonde vers elle.

- Comment cela ? dit-il.
- Ne me regarde pas comme cela, tout est de ta faute ! Lorsque tu as perdu tes moyens, tu as aussi perdu le contrôle de ta magie, et en te touchant, il a partagé tes souvenirs avec toi.

Un frisson le parcourut instantanément de la tête aux pieds. Etait-ce lorsque… La main… La main qu’il avait posée sur son bras pour le ramener à la réalité… ?

- Il a vu. Ton frère. Fei Wong Reed. Et Ashura. Mais par-dessus tout, bien avant cela et sans une once de magie, il a vu qui tu étais.

Avant que Fye puisse en tirer les conclusions hâtivement dramatiques qu’il était bien plus enclin à reconnaître, elle termina avec la seule qui pouvait être juste :

- Et il t’aime.

Le blond resta pétrifié un instant. Il essaya de réentendre dans sa tête les quelques mots prononcés par la sorcière, et qui voulaient dire tant sans qu’il réussisse à réellement comprendre quoi. Oh, pourtant il avait compris, mais les voix dans sa tête, même si elles n’étaient plus que des murmures, se partageaient à la seule pensée de Kurogané… Puis, le choc à peine passé, il émit un rire fatigué, un rire jaune - à peine un rire en réalité.

- Vous savez vraiment tout, n’est-ce pas ?

L’expression du visage de la sorcière changea de grave et songeur à plus léger et presque frivole, et elle finit par répondre d’un air faussement modeste :

- C’est mon travail…

Fye se contenta de lui offrir un sourire calme en réponse, un brin de tristesse teintant pourtant celui-ci. Puis elle se dirigea vers la fenêtre, et regarda pensivement à l’extérieur sans mot dire. Le jeune magicien se figura qu’elle n’attendait là que pour répondre aux questions qu’il pourrait se poser… Et effectivement, les questions ne manquaient pas. Mais plutôt que de s’intéresser au moment présent et lui demander ce que n’importe qui pourrait se demander en pareille situation, à savoir que faisait-elle donc là ?, une seule question du passé, encore et encore, lui brûlait les lèvres maintenant qu’il était en mesure de la libérer.

- Dame Yuuko, demanda-t-il presque timidement, quelle est cette Justice dont vous aviez parlé, il y a de cela quelques années ?

Il fut surpris par la facilité avec laquelle il avait réussi à former sa question, mais il demeura le seul surpris. Comme la Sorcière n’avait fait que tourner la tête vers lui en souriant d’un air entendu, il ajouta, cette fois avec moins d’assurance :

- Je veux dire… Je pense que j’ai trouvé la Mort… Le Fou, le Diable et l’Empereur, mais… Je n’ai pas trouvé la Justice.

La brune haussa les sourcils, faisant mine d’être surprise.

- Ah bon, tu as trouvé ? fit-elle, presque moqueuse. Pourtant, si tu avais vraiment trouvé, la Justice te paraîtrait bien moins floue.

Comme Fye ne répondit rien, un peu abattu par le fait que la Sorcière avait une fois de plus parfaitement raison, elle eut un sourire plus tendre.

- La Mort… Le Fou… Le Diable… Et l’Empereur, dit-elle posément, reprenant ses propres mots du passé. Ces quatre rassemblés donnent la Justice. Et souviens-toi… Le Fou est la c…
- Mais ce ne sont que des cartes, n’est-ce pas ? demanda précipitamment le blond, un étrange sentiment dessiné sur ses traits fins tandis qu’il était trop soucieux de ne pas réentendre les derniers mots de la Sorcière.
- Oui, des cartes. Des cartes avec lesquelles l’on joue. Et celui qui joue, Fye, ne peut pas être le Diable, puisque le Diable fait partie du jeu…

Devant la stupéfaction dont témoignait cette fois véritablement Fye, Yuuko quitta son air songeur et rit.

- Tu vois, reprit-elle. Tu n’avais pas trouvé. Mais à présent, l’heure est venue où le Destin doit tenir ses promesses. Viens à la fenêtre. Viens voir, et alors, tu pourras faire le vœu que je t’ai promis en échange de ton petit service.

-

Pourquoi le seigneur Ashura venait accompagné de toute son armée s’il voulait simplement parlementer, c’était ce que Kurogané aurait bien voulu savoir. Mais en voyant l’horripilant et inébranlable sourire tranquille marquer son visage comme à l’accoutumée, le roi de Suwa comprit que…

- Vous vous foutez de ma gueule ? (1)

Rien ne passa sur le visage du seigneur de Céles à l’invective de son fougueux interlocuteur. Pas même un éclat un peu moins terne dans ses yeux vides. C’était comme s’il était mort, de cette mort un peu présente, un peu monotone, qu’expriment les silencieuses et immobiles statues de marbre. A cet instant, Kurogané douta presque que le principal responsable de la guerre qui sévissait entre Céles et Suwa, ainsi que du désespoir de Fye… Puisse réellement en être responsable. L’individu parlait, marchait, raisonnait peut-être. Mais son âme l’avait quitté. Et cette perte parut résonner plus fort aux oreilles du roi de Suwa lorsque ledit seigneur reprit la parole d’une voix trop lente et trop légère désormais pour paraître majestueuse - qu’était devenu le puissant seigneur des Royaumes Bleus du Nord ?

- Il n’était pas dans mon intention de vous paraître offensant, jeune roi. Je viens simplement réclamer quelque chose m’appartenant que j’ai perdu chez vous.
- Quelque chose, hein… répéta Kurogané.

Il fit un signe de tête vers le bataillon se tenant quelques pas derrière Ashura, et ajouta :

- Et les planctons là-bas, c’est pour donner le signal à leurs nombreux petits camarades qui attendent en contrebas au cas où je refuserais ?

Cette fois, à l’évocation du refus, le sourire du seigneur de Céles s’accentua de manière curieuse, mais toujours sans remplir un tantinet ses yeux.

- Il serait bien peu raisonnable, dit-il sans changer de ton, de risquer la vie de plusieurs de vos hommes lorsqu’il vous suffit de me rendre ce que je demande.
- Et que demandez-vous ? demanda Kurogané en fronçant les sourcils plus que de raison.
- Voyons, c’est évident…

Le brun remarqua un mouvement dans le bataillon de l’arrière, mais ne fit aucun signe à ses propres soldats et écouta son étrange interlocuteur jusqu’au bout, craignant presque de savoir ce qu’il allait évoquer. Mais…

- J’ai perdu mon magicien chez vous, et je voudrais le récupérer.

Kurogané resta un bref instant abasourdi.

- C’est Fye que vous appelez votre « quelque chose » ? s’écria-t-il.
- Ma foi, répondit tranquillement Ashura, oui, Fye, je vois que vous avez fait connaissance. Quoi d’autre ?

Quoi d’autre ? Le jeune roi de Suwa se retint de lui jeter à la figure ces histoires de Pouvoir Interdit, qu’il voyait bien plus comme un objet à posséder que Fye. Quelque chose…Si personne n’avait la présence d’esprit de considérer Fye comme l’être humain qu’il était, pas étonnant que celui-ci ne voie pas ses propres chaînes ! L’énervement cédait progressivement la place à la rage, et seule la perspective d’une confrontation imminente le força à se contenir. Que lui voulait-il, à son magicien maintenant ?

- N’est-ce pas vous qui l’avez envoyé ici ? dit-il, lui faisant bien comprendre qu’il savait tout.

Mais le seigneur Ashura ne cilla toujours pas.

- C’est exact, répondit-il. Et c’est une erreur que je déplore. Voyez-vous, c’est un peu comme si j’avais des cartes en main, et que je m’étais trompé sur le rôle de chacune.

A l’évocation des cartes, il y eut quelque chose qui se brisa discrètement dans sa voix, et ses yeux se perdirent dans le vide. Cela sonnait comme lente dislocation. Kurogané haussa un sourcil d’incompréhension, mais le seigneur de Céles ne lui laissa pas le temps de poser la moindre question et reprit la parole sans se reprendre lui-même.

- Alors, vous me le rendez ? fit celui-ci de son ton exaspérant de calme. Vous n’êtes plus sans savoir, je suppose, que vous gardez une menace à vos côtés.

Quelques secondes qui parurent durer des heures pour les soldats des deux camps s’écoulèrent, pendant lesquelles les deux seigneurs parurent s’affronter du regard - mais un seul le faisait franchement, l’autre n’étant pas vraiment là. Puis Kurogané, sans bouger de sa position initiale, bras croisés, sourcils froncés et fièrement campé sur ses deux jambes, éleva à nouveau la voix sur ce qui ressembla à une sentence :

- Il ne m’appartient pas, pas plus qu’à vous, de décider de la destination du magicien Fye. S’il choisit de vous suivre, il est libre de le faire.

Il marqua un silence avant de poursuivre d’un ton plus grave.

- Mais s’il choisit de rester ici, il bénéficiera de ma protection comme n’importe quel habitant de mon royaume.
- Vous choisissez donc de mettre tout votre royaume en danger pour une seule personne, Kurogané, roi de Suwa ? dit finalement le seigneur de Céles, et Kurogané ne put réprimer un sourire en voyant que le sien avait disparu.
- Tiens donc, alors il vous paraît impossible que Fye choisisse votre camp ? Où est passée votre belle confiance en vous, seigneur Ashura ? Celle-là même qui vous a permis de briser le Pacte entre les Royaumes des Landes en vous associant à la pire des canailles ? Et où est-il, votre sombre bras droit ?

Un instant, Kurogané crut avoir repris le dessus sur la conscience d’Ashura, ayant réussi à lui ôter le sourire. Mais le sourire fut le seul changement. Car à ses provocations, rien chez le seigneur des Royaumes Bleus n’avait bougé, ni même frémi. En perdant le sourire, il avait perdu le dernier signe de vie et de conscience, et ce ne furent pas les lèvres sur son visage absent qui répondirent soudain en ces termes :

- Est-ce donc moi que tu cherches, petit roi ?

Toutes les têtes, sauf celle d’Ashura qui demeura immobile, se tournèrent vers le coin sombre d’où venait la voix. Et Kurogané se raidit instantanément.

Enveloppé dans une cape noire et appuyé contre l’épais mur du château se tenait Fei Wong Reed en personne, identique à l’image que le jeune roi de Suwa avait de lui depuis son enfance. Aussitôt, ce dernier jura intérieurement : Fei Wong Reed le Banni n’avait certes plus autant de pouvoir qu’avant, mais il n’en était pas moins dangereux, et le fait qu’il soit demeuré tout ce temps invisible aux yeux de tous n’avait rien de très sage. Même l’escorte d’Ashura le regardait avec stupeur. Mais la haine dépassait la prudence chez Kurogané.

- Vous… grogna-t-il en sortant son épée. Vous vous décidez enfin à opérer au grand jour ?

Fei Wong Reed émit ce qui ressemblait à un rire court et distant, assez chargé de mépris, et s’approcha sans se soucier de l’épée de Kurogané. Celui-ci le laissa pourtant faire, et posa même une main sur l’épaule de Syaoran qui s’apprêtait à faire son devoir et défendre son roi, empêchant dans le même temps ses chevaliers les plus proches d’en faire autant.

- On dirait que cette sorcière a réussi à te faire comprendre, répondit l’individu sombre de son ton mielleux mêlé d’acide. Ah, Kurogané, Kurogané, qu’aurais-tu fait sans elle ?

Jamais le brun n’avait autant eu à serrer les dents pour ne pas répondre à la provocation. A quoi bon, se disait-il. Il savait bien que Fei Wong aimait à jouer avec les blessures de chacun…

- Assez, fit-il. Qu’est-ce que vous avez fait ? Qu’est-ce que vous lui avez fait, ajouta-t-il en montrant le seigneur Ashura, qui ressemblait désormais à un pantin désarticulé.
- Oh, lui, répondit le sorcier d’un air désintéressé. Je n’ai pas eu grand-chose à faire en vérité. La soif du Pouvoir lui a suffit, ce n’est qu’un homme après tout. Pas résistant.

Sous les yeux éberlués de toute l’assistance, Fei Wong Reed tourna autour du seigneur de Céles, agitant sa main sous ses yeux vidés sans obtenir la moindre réaction, comme s’il ne faisait qu’agiter les ficelles de sa marionnette inanimée…

- Le désir l’a creusé peu à peu, continua-t-il, et je n’ai eu qu’à souffler les idées l’esprit embrumé de ce pauvre diable. C’est dommage, ce n’était pas un bien mauvais bougre à l’origine…

Il sourit à l’intention de Kurogané avant d’ajouter :

- Mais il a fait des choses horribles, simplement pour obtenir ce qu’il voulait…

Puis le brun comprit que ce sourire plein de fiel ne lui était pas adressé. Le sorcier regardait derrière lui, presque à travers lui. Et quand il tourna la tête pour suivre son regard en même temps que plusieurs de ses hommes, ce fut Fye qu’il vit, une expression d’horreur peinte sur son visage.

- C’est mon nouvel esclave, dit encore Fei Wong Reed, et Ashura bougea, pour s'effondrer.

-

Revenue dans son domaine, Yuuko fermait les yeux, et elle voyait tout. Elle voyait le Diable, le Fou et l’Empereur. Seule la Mort avait été jouée, et le Diable venait à peine d’être dévoilé. Elle voyait aussi celui qui jouait. Qui tirait les cartes comme les ficelles du Destin. Mais son propre rôle s’arrêtait là, même si tout allait se jouer maintenant. Elle ne pouvait plus que faire confiance aux deux cartes restantes. Elle sourit légèrement. Elle avait confiance.

Elle vit Fye se précipiter vers le seigneur Ashura, mais Kurogané le retint avant qu’il ne s’approche trop de Fei Wong. Le roi de Suwa était loin de faire confiance à ce magicien. Les soldats de Céles, restés en retrait et désormais privé de leur souverain d’une bien étrange façon, ne firent pas mine de vouloir intervenir. Personne ne leur donnait d’ordre, pas même les officiers soudoyés par l’homme en noir qui dégageait une aura maléfique que même un être dépourvu de Magie pouvait sentir s’infiltrer par tous ses pores. Ainsi dominait Fei Wong Reed. Par la peur. Même les valeureux chevaliers de Kurogané et son petit écuyer si déterminé se sentaient mal à l’aise.

En vérité, deux personnes seulement témoignaient de tout autre chose que de la peur.

Kurogané était empli de colère et de haine, qu’il contenait autant que possible malgré le feu qui brûlait dans ses yeux dès que ceux-ci se posaient sur le sorcier. La tempête dans son cœur était tout ce qui le retenait encore, et lui-même retenait un magicien blond en le tenant fermement dans ses bras.

Fye, lui, était presque aveuglé par la peine, la peine de n’avoir pas vu, durant tout ce temps, l’emprise impitoyable dont était victime son seigneur, le seul capable, pensait-il, de bien le traiter. Et cette peine se reflétait chez celui qui l’empêchait d’accourir vers son seigneur absent, tant il lui était difficile de comprendre son attachement et ces larmes pour un homme l’ayant toujours trompé.

Ce tourbillon de sentiments n’échappait pas à Fei Wong Reed, et cela parut l’amuser. Il s’approcha de Fye malgré les efforts de Kurogané pour que celui-ci ne reste pas là, et les larmes du blond cessèrent de couler comme ses yeux s’agrandissaient de ce qui ressemblait à de la surprise.

- Mais n’est-ce pas le petit Fye ? dit-il sur le ton de la conversation. Ou bien est-ce Yuui ? Du vivant de ton frère, il était bien difficile de vous départager, alors quant à savoir lequel des deux est mort, ah non vraiment…

Le blond se raidit et serra instinctivement le bras fort du roi, quand quelques minutes auparavant il essayait aveuglément de s’en défaire. Il trouva une réponse chez celui-ci lorsqu’il passa son autre bras sur son épaule, comme désireux de lui prouver qu’il était là, et avec lui. Fei Wong n’y fit pas attention et continua comme s’il prenait réellement du plaisir dans la discussion - qui ressemblait fort à un monologue.

- Mais moi, s’écria-t-il soudain d’un air de triomphe, j’avais trouvé comment savoir qui était qui ! Yuui était le petit jumeau le plus entêté, et le plus… - son sourire prit la forme d’un rictus - intenable.

Il se détourna d’une manière exagérément théâtrale, ses mouvements restant néanmoins emplis d’une certaine dignité.

- Toujours en train d’essayer de s’échapper ! C’était le petit morveux, le petit chat d’égout qui griffait à peine on les approchait, lui et son frère. Tout cela n’était pas bien sage…

Et il prit le temps de se retourner vers le blond avec un regard appuyé.

- Car Fye est mort d’une de ces tentatives de fuite…
- A… Arrêtez ! Cria le faux Fye. Il… Il était malade, je voulais… Je voulais qu’on puisse le soigner !

Fei Wong Reed balaya l’air de la main en signe d’indifférence totale.

- A cause de toi, je n’ai eu qu’un seul jumeau magique à vendre au seigneur de Céles… fit-il d’un air fâché. J’ai pu tirer une certaine somme de ta tête blonde, jeune Yuui, ou Fye, comme cela t’arrange, mais pas assez pour acheter tous les soldats les plus importants de Céles. Tu m’as vraiment agacé, tu le sais ?

Il fit un brusque signe de tête empli de mépris en direction de Kurogané, et ajouta :

- Le royaume de Suwa m’avait déjà échappé à cause de ce gamin et de sa sorcière infernale, et mes pouvoirs avec ! Tout mon beau et long travail pour anéantir Valeria et déclencher une guerre totale allait dégénérer en total échec si cela continuait !
- C’est donc bien vous qui avez détruit la cité de Valeria ? Intervint soudain Kurogané, coupant court à la frénésie du sorcier banni.

Ce dernier stoppa tout mouvement pour observer le jeune roi en silence, et son sourire se reforma sur ses lèvres trop fines, faisant presque se relever son fort menton. (2)

- Mais d’où crois-tu que je sors le blondinet que tu serres avec tant d’affection contre toi, petit roi ?

Le « petit roi » laissa échapper un grognement, plus qu’énervé par l’attitude hautaine et insupportable du sorcier. Qui était-il pour traiter et manipuler les gens ainsi ? Il en avait déjà plus qu’assez de cette petite discussion entre deux armées en plein dans ses terres. Alors, sans s’inquiéter de la gêne de Fye face à ces révélations, il s’interposa d’une manière qui n’admettait aucune protestation entre ce dernier et le sorcier malsain.

- Etes-vous ou non à l’origine de l’insurrection de la cité de Valeria, ayant pour conséquences le meurtre du couple royal, la disparition des princes héritiers et la montée sur le trône du frère du roi, dit atteint de cette folie qui a plongé la Cité entière dans la destruction la plus noire ?
- Oui, oui, c’est moi, répondit simplement Fei Wong en ayant l’air de s’ennuyer.
- Pourquoi ? Cria presque Kurogané.

Il sentit la main timide de Fye enserrer son bras avec une angoisse palpable. Le sorcier semblait s’être ré intéressé à la question, et le fixait avec insistance.

- Mais pour lui, bien sûr…

Puis il haussa vaguement les épaules.

- La destruction de Valeria m’arrangeait plutôt, mais ce n’était pas ce que j’avais prévu de prime abord. Que le frère du roi de Valeria soit dévoré d’ambition à la mort de ce dernier et fasse tout pour écarter les petits héritiers véritables du trône me suffisait. Il me fallait simplement ces charmantes petites têtes blondes et leur pouvoir, et que leur identité… Devienne un mystère, même pour eux. (3)
- Mais pourquoi lui, bon sang ? s’écria le jeune roi de Suwa en indiquant Fye.

Celui-ci le rattrapa par le bras en plongeant ses yeux de larmes dans ceux de feu, dans le but de calmer ses ardeurs et en y parvenant.

- Le Fou est la clé… murmura-t-il.

Ne comprenant pas, Kurogané voulut prononcer une question, mais aucun son ne sortit de sa bouche, car Fei Wong Reed se mit à rire. Très peu, mais cela suffit à créer un malaise, tant il était étrange de l’entendre émettre un tel son.

- Ah, les prédictions de cette satanée sorcière, fit-il presque pour lui-même. N’avait-elle point montré le bout de son nez à Céles pour mettre son grain de sel avant moi, cet imbécile de seigneur n’aurait pas bêtement envoyé La Clé à Suwa.
- La Clé ? Répéta le brun, perdu.

Le sorcier ne lui répondit pas, et Fye avait baissé sa tête blonde, cachant l’expression de ses yeux, sa seule ouverture sur son âme.

- Quelle clé ? Insista-t-il. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Fei Wong Reed darda soudain ses yeux sombres sur lui.

- Jeune roi, dit-il, vous m’agacez à agir comme si j’avais fait tout cela et attendu tout ce temps pour rien. La discussion était bien sympathique, mais à présent, vous m’excuserez, j’ai des choses à faire, et j’ai besoin de vous deux.

A peine eut-il terminé sa phrase qu’une sorte d’explosion étouffée retentit, et qu’une épaisse fumée noire sans odeur envahit l’espace et la vue de tous. Lorsqu’elle se dissipa, chacun pu constater que le roi de Suwa et son magicien avaient disparu. Ainsi que Fei Wong Reed.

Mais alors que tous cherchaient, paniqués, et ne sachant que faire, Dame Yuuko, des kilomètres plus loin, sourit. Ses yeux étaient toujours clos.

- Evidemment, murmura-t-elle pour elle-même. Un scellé magique créé par des Dieux ne peut être contenu que dans la dimension parallèle du lieu…

Aussi Kurogané rouvrit-il ses propres yeux au même endroit, mais ailleurs.

- Qu’est-ce que… Où sommes-nous ? demanda Kurogané en regardant tout autour de lui. Qu’avez-vous fait, sorcier de malheur ?

Fye tenait toujours son bras, et l’idée de se dégager ne l’avait pas effleuré une seconde. Il préférait même cela. Tous deux observèrent ce nouveau paysage, qui n’était autre que celui qu’ils avaient laissé à regret, mais entièrement vide et gris, et sans le moindre ciel au-dessus d’eux. L’air ressemblait à un masque de brouillard qui flottait dans tous les recoins sombres.

Cependant, au lieu de recevoir une quelconque réponse, le jeune roi sentit une force invisible lui arracher son épée des mains pour aller se cogner derrière lui, à l’endroit précis où était censé se tenir l’imposant château de Suwa. Mais de château, point.

- Il est intéressant de constater, dit finalement Fei Wong Reed d’une voix posée, que l’antique château des Suwa est entièrement bâti sur le scellé des Dieux.

Et Fye et Kurogané levèrent la tête dans un bel ensemble pour tenter de couvrir du regard la sphère immense sur laquelle l’épée s’était plaquée comme à un aimant. Il s’agissait d’une sorte de boule en cristal d’au moins trois mètres de haut, lisse et brillante. A l’intérieur, un liquide rouge sombre remplissait la moitié de la sphère, liquide plus que semblable à du sang, si ce n’était son aspect légèrement pâteux (4). Et tout autour, des éclairs parcouraient le cristal avec frénésie, donnant une impression de vie à l’ensemble.

- Voici le Pouvoir Interdit.

Fye se tourna vers le sorcier, et l’on pouvait lire dans son regard une intense satisfaction. Depuis combien de temps attendait-il ce moment ? Après tant de complots, de manipulations, de traîtrises… Le blond, en revanche, contemplait l’objet avec une passivité qui l’étonnait presque lui-même. Pendant toutes ces années, la seule évocation du Pouvoir Interdit avait été sa raison de vivre, jour après jour, sa seule chance, et même sa seule Justice… Ce qui ferait revenir son frère. Et à présent qu’il se tenait enfin devant, cela ne signifiait plus rien pour lui. Il ne pouvait pas donner une vie pour une vie. C’était une folie.

En réalité, ce qui l’étonnait le plus était qu’il avait encore l’impression d’avoir une raison de vivre après avoir renoncé à un souhait de toute une vie. Il regarda Kurogané, et de son bras, laissa glisser sa propre main dans celle du brun. Il était prêt. Mais il lui fallait le regard de feu posé sur lui encore une fois, une dernière fois, pour se donner du courage.

- Que pensez-vous faire à présent, Fei Wong Reed ? dit-il d’une voix qu’il voulait forte.

L’interpellé sourit à sa manière.

- Tu es la Clé, répondit-il. Ouvre donc la Porte. Heureusement que tes pouvoirs suffisent, s’il avait fallu ton frère en plus, cela aurait rendu la chose plus difficile, ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie.
- Mais que vient faire Kurogané là-dedans ?

Le sorcier stoppa son évolution vers la sphère, et se retourna vers le brun et le blond qui se tenaient main dans la main, silencieux. Il poussa un soupir agacé.

- Tu tiens à me l’entendre dire ? fit-il. Très bien. J’ai besoin de son sang. Le sang d’un Suwa, la lignée qui fit la promesse aux Dieux de garder le Pouvoir Interdit scellé voilà des siècles. Ton seigneur Ashura savait cela, mais il comptait sur toi pour faire couler ce sang. Cet imbécile a failli tout faire échouer, oui…

Il se tut, espérant ainsi faire son effet, mais si Fye tressaillit légèrement, Kurogané continuait à le fixer, imperturbable, dessous des sourcils plus froncés que jamais, et sans prononcer un mot.

- Allez, assez bavardé à présent, grogna presque le sorcier. Au travail, esclave. Toi qui as toujours souhaité mourir, voici l’occasion ou jamais. Ainsi, le prix pour le meurtre de ton frère sera payé.
- Et si je refuse ?

A peine eut-il prononcé ces quelques mots que Fye sentit peser sur lui deux regards. Celui exaspéré de Fei Wong qui, si proche de posséder l’ultime pouvoir, ne supportait plus les interruptions, mais également celui surpris de Kurogané, qui pensait avoir à refuser pour le blond qu’il se sacrifie. Le magicien avait-il compris le prix de la vie ? De la sienne ?

- Oh, l’esclave se rebelle ? dit pourtant Fei Wong Reed, et même s’il souriait, l’irritation pouvait clairement se lire sur son visage. Qu’est-ce que tu veux faire, utiliser tes pouvoirs ? C’est tout ce qu’il me faut pour ouvrir le scellé ! Il me semble revoir le petit chat irréfléchi qui pestait et griffait tout le temps, et qui a fini par tuer son frère…
- Vous… Vous ne pouvez plus m’utiliser ainsi ! Réagit Fye en se redressant et en lâchant la main de Kurogané pour s’avancer de manière effrontée vers le sorcier - mais sa voix vacillait.

Et hélas, sa volonté fragile s’effondra malgré tous ses efforts quand le sorcier se mit à rire.

- A t’entendre, on dirait que c’est moi qui ai tué ton frère, répondit-il enfin. C’était pourtant loin d’être dans mon intérêt. Tu me blâmes, jeune magicien, mais réfléchis bien… De nous deux, tu es le seul à avoir jamais ôté la vie.

Fye ouvrit la bouche pour répliquer, mais rien ne lui vint. Les mots sonnaient faux, mais ils étaient exacts. Fei Wong Reed n’avait jamais ôté la vie directement. Jamais. Et lui… Lui…

- Ce n’est pas la peine…

Lui, il avait le sang de son frère sur les mains.

Le sang de tous les hommes que Seigneur Ashura lui avait ordonné de tuer.

Tellement de sang, déjà. Qui d’autre que lui, en effet, pouvait ouvrir le scellé du Pouvoir du Sang ?

Il se sentit tomber, lentement.

Et entendit Fei Wong Reed rire encore.

Il flottait au-dessus du vide, mais alors qu’il pensait s’en sortir, il y retombait. … Mais le Fou n’en fait rien, et reste au bord du gouffre, inconscient, insouciant, attendant.

Puis une main le rattrapa avant la Chute. Fermement. Et les mots claquèrent.

- Nous avons tous sur nos mains le sang ayant coulé de vos propres méfaits. Quel culot a un lâche comme vous pour prononcer ces mots ! Qui est responsable du sang qui coule, celui qui en est éclaboussé, ou celui qui le fait couler ? Qui, ici, a passé sa vie à monter un stratagème démoniaque dans le seul but d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur quiconque marche sur ces terres ?

Fye leva les yeux vers Kurogané, et son seul visage déterminé suffit à lui rappeler ce qu’il avait à faire. Ce qu’il devait faire. Pour lui. Le descendant de la lignée des Suwa continuait à déverser sa rage, mais jamais ne le lâchait. Fidèle à lui-même.

- Et pas dans votre intérêt, la mort de son frère ? De quoi d’autre avez-vous constitué ses chaînes pendant tout ce temps ? Pensez-vous vraiment, une seule seconde, que vous pourrez continuer à hanter son esprit plus longtemps ? Avec ou sans épée, je vous ferai ravaler vos racontars stupides !

Les lèvres pincées, le sorcier se tenait parfaitement droit, presque raide, et se taisait. Mais son regard sans fond dardé sur le brun donnait une idée de la Haine.

- Tu es la carte gênante du jeu, Kurogané, finit-il par dire. Si la Sorcière n’avait pas décidé de te mettre sous sa protection voilà des années, il ne resterait déjà plus de toi que quelques gouttes de ton sang.
- Le plan ne s’est pas déroulé comme prévu, on dirait, ricana le jeune roi. Quel dommage que vous ne soyez plus un magicien aussi puissant qu’avant.
- Tu sembles oublier, petit roi, que même si mes pouvoirs ne sont, pour l’instant, cela s’entend, plus aussi puissants qu’avant, je reste le seul à pouvoir te sortir de cette dimension fantôme…

La réplique fit mouche. Kurogané resta interloqué un instant, avant de se tourner vers le jeune magicien qu’il soutenait. Ce dernier lui offrit un regard d’excuse.

- Ceci est la preuve que tu n’écoutes pas quand on te parle ! s’écria Fei Wong Reed d’un air faussement agacé par-dessus son sourire. Alors je te le répète : ton cher Yuui, ou Fye, appelle-le comme tu veux… Est la Clé du Pouvoir Interdit, le seul dont les pouvoirs peuvent ouvrir le scellé. Qu’il utilise ses pouvoirs, ne serait-ce que pour partir de cette dimension, et le scellé est ouvert…

Il se tut un court moment, le temps de se retourner vers la sphère convoitée, et termina d’un air absent :

- Alors si tu veux sortir d’ici, il faut d’abord ouvrir ceci…
- S’il fait ça, il le paie de sa vie ! s’écria Kurogané.
- Mais c’était son souhait, non ? Donner sa vie pour celle de son frère… Ce n’est pas vrai, Fye ?

Le blond leva ses yeux d’océan où se jouait une tempête vers le sorcier, toujours appuyé sur le jeune roi de Suwa, et il sentit ce dernier le presser de donner une bonne réponse. Mais le plus improbable se dessina sur son beau visage. Doucement. Mais sans détours. Un sourire léger et comme empli de compassion, sincère mais mélancolique. Un vrai sourire.

- C’est vrai que vous n’êtes plus très puissant, Fei Wong Reed, dit-il d’une voix un peu faible, fatiguée. Sinon, vous auriez tout de suite détecté le sort que l’on a posé sur moi.

Le sorcier fronça les sourcils, s’attendant à tout, sauf à cela.

- Tu ne peux pas te jeter un sort à toi-même, affirma-t-il.
- C’est vrai, répondit Fye sans se départir de son sourire.
- Et la Sorcière ne peut pas le faire sans que tu paies !

Alors, Kurogané comprit, et le sourire du blond qu’il chérissait s’agrandit - sa tendre mélancolie avec.

- J’avais un souhait à faire, dit-il simplement. Je regrette, Fei Wong Reed. Je ne peux plus être la Clé du scellé des Dieux. La moitié de mes pouvoirs a été aspiré.

Les yeux du sorcier s’agrandirent sous un mélange de stupeur et de colère. Il ouvrit la bouche mais Fye leva la main pour l’empêcher d’émettre le moindre son.

- Comme cela faisait beaucoup pour mon seul vœu, ajouta-t-il, je dois y ajouter un prix à payer. Il s’agit d’exaucer le souhait de plusieurs personnes sur les Landes.

Comprenant que tout était terminé, que toutes ses chances étaient perdues, et que son si long stratagème avait été dévié par un seul sort, la fureur agitée en Fei Wong et son choc ne lui permirent qu’un rictus de mépris tremblant en réponse.

- Et c’est ? fit-il.
- Empêcher définitivement le sorcier que vous êtes de nuire.
- Que je… PAUVRE FOU ! Cria l’autre. Tu as anéanti ta seule chance de ramener ton frère à la vie ! Tu sais ce que cela coûte pour un magicien d’en tuer un autre ?!
- Oui, répondit simplement Fye, et il ne souriait plus. Fou.

Puis, il éleva sa main gauche, et posa délicatement la droite sur le bras de son roi.

- Pardonne-moi, Kurogané, dit-il à ce dernier. Pour tout. Mais surtout…

Et Kurogané voulut dire quelque chose, demander ce qu’il allait se passer, pourquoi, cesser de se sentir si inutile, mais il n’entendit plus que…

Merci…

Et ses yeux ne virent plus.

A des kilomètres fantômes de là, Yuuko gravement ouvrit les siens.

- Selon les choix qu’il fait, le Fou devient le Diable… Ou la Justice. Celle qui s’accomplira toujours avec force, quel qu’en soit le prix à payer.

-

Il se rendit compte à quel point il avait froid lorsqu’il sentit une douce chaleur commencer à l’envahir, petit à petit. Ses sens étaient si engourdis qu’il ne parvint pas immédiatement à localiser cette source de chaleur, ni même à se localiser lui-même, mais il eut progressivement l’impression que cette chaleur venait… De sa main… La gauche, peut-être ? Puis de - ou vers ? - son cœur… C’était étrange. Impalpable. Mais si présent.

Et puis il se prit à penser à lui-même, comme si cette chaleur soudaine l’avait éveillé. Etait-il présent, lui ? Il pensa pour la première fois qu’il devait être mort. Qu’il n’avait jamais envisagé la Mort de cette manière - si absente, si vide. Mais il se dit ensuite qu’il n’avait jamais imaginé la Mort après. Il se demanda si son frère avait vécu cela, aussi, ou même s’il était là. Pouvait-on vivre quelque part après la Mort ? Vous menait-elle jusqu’aux rivages des Dieux ? Peut-être que oui, mais que lui ne l’avait pas mérité.

Il soupira, et cela le surprit. Il pouvait donc soupirer ? Il existait, donc ? Où était-il ? Et s’il était mort, Kurogané… Kurogané, était-il sauf ? Kurogané… Il avait consacré la dernière parcelle de sa magie à sa survie, son retour dans sa dimension. Oh, si lui était mort, soit, mais qu’au moins, que quelqu’un l’entende, que Kurogané soit sauf. Que son Empereur… Que celui qui lui avait ouvert les yeux vive, et vive heureux…

Il sursauta. Il venait d’appeler. D’appeler Kurogané. Et il avait entendu comme un écho. Alors il se dit qu’il voudrait ouvrir les yeux. Pour Voir. Voir… Pouvait-il ouvrir les yeux ? Avait-il encore ses yeux ? Mais qui était-il ?

- Fye…

La voix venait de loin. Il n’était pas Fye, se dit-il. Ce n’était pas lui que l’on appelait. Pas lui. Son frère. Son frère…

- Magicien…

Cette fois, il paniqua presque. Se pourrait-il qu’on l’appelle, lui ? Il était magicien. Non, il ne l’était plus. Si. Oh, non. Et les voix familières et pourtant inconnues sa battaient dans sa tête, et le brouillon de pensées revenus, il regretta le moment où il n’était plus rien. Il flottait. Une larme flotta sur sa joue, aussi. Et puis, il entendit.

- Ce n’est pas la peine, Yuui…

La phrase, qui contenait tant de larmes et de fatigue dans ses souvenirs. Elle était là, à nouveau. Mais cette fois, elle contenait un sourire, et elle effaçait toutes les autres voix, si perfides comparées à celle-ci. Et pour la toute première fois, il entendit la fin.

- Ce n’est pas la peine que tu meures, Yuui… Ce n’est pas la peine que tu souffres… Je serai heureux, toujours, si toi aussi tu l’es…

Il ne voyait pas, mais il sentit la tendresse effacer sa larme. Il s’entendit aussi murmurer :

- Fye…
- Retourne vers lui…

Et puis tout alla vite, tellement vite. La chaleur envahit tout son corps, en entier. Et il répondit à la voix grave, l’autre voix, celle qui était loin.

- Fye !
- Kurogané…

Il put ouvrir les yeux. Et quand il le fit, il eut l’impression d’être arrivé dans un lit, après avoir fait un long, très long chemin, mais pour une fois parsemé de lumières magnifiques, et en étant tenu par la main par son frère. Et ce qu’il vit lui parut être la plus belle vision du monde. De tous les mondes.

Et Kurogané lui sourit.

-

- Oh, tu pensais mourir ?

Kurogané sentit une goutte de sueur couler le long de sa tempe en regardant la Sorcière se prélasser le plus naturellement du monde dans un fauteuil, et il sut que c’était la même chose pour le blond auquel il tenait résolument la main.

- Oh, oui, reprit Yuuko en faisant une petite moue mutine. C’est vrai que, selon la loi des Dieux, si un magicien use de ses pouvoirs pour tuer un autre magicien, il perd les siens qui le tenaient lui-même en vie, mais…
- Mais quoi ? S’énerva Kurogané. J’aimerais tout de même savoir si on va éviter d’autres mauvaises surprises dès maintenant !

Fye le prit par le bras dans l’intention de le calmer, mais la Sorcière fronça les sourcils, comme vexée.

- Qu’est-ce que tu m’embêtes maintenant, Kurogané ? fit-elle. Ton magicien chéri est vivant, oui ou non ?
- Oui, mais je veux juste savoir s’il ne risque plus rien, et QU’EST-CE C’EST QUE CETTE MANIE DE L’APPELER COMME CA MAINTENANT ?
- Mais, moi roi, intervint soudain Fye avec de grands yeux larmoyants, vous… Je croyais… Ce n’est pas vrai ?

En sentant le rouge chauffer ses joues, le jeune roi de Suwa remercia les Dieux d’avoir pensé à congédier à l’instant ses chevaliers, juste avant de reperdre ses moyens face à ce satané magicien auquel il tenait plus que de raison.

- Mais que, mais je… bafouilla-t-il. Enfin, que… Oh, et pourquoi tu recommences à me parler avec cérémonie, toi ?
- Parce que vous êtes le roi, répondit Fye en haussant les épaules d’un air un peu gêné - il avait simplement voulu plaisanter au départ…
- C’est bon, grommela le brun.

Intrigué, Fye pencha légèrement sa tête blonde, sans se douter un instant de l’effet que son expression curieuse avait toujours fait sur « son roi ».

- J’ai dit c’est bon, répéta ce dernier, dérangé par la présence de la Sorcière qui souriait déjà l’air de rien. Tu me parlais sans la moindre cérémonie il y a quelques temps, continue.
- Oh, et puis tu es tout de même un prince à l’origine, Fye ! s’exclama soudain Yuuko, soucieuse d’imposer son grain de sel.

Encore un peu gêné, Fye sourit tout de même d’un air amusé, avant de répondre.

- Alors… commença-t-il. Que je… T’appelle Kurogané ?
- Cela te paraît si difficile ? fit le brun d’un air goguenard.

Oh, mauvaise idée. Fye fit une moue vexée qui voulait bien tout dire, et ne tarda pas à répliquer, toute gêne ayant disparu dans l’immensité intersidérale…

- Oh, non, c’est d’accord… Kuro-roi !
- Que… ? C’est quoi ce surnom ?!
- Tu n’aimes pas ? C’est pourtant si mignon !
- NON ! On a dit juste « Kurogané » !!
- Ooh, mais mon Kuro-roi…

A la vue d’un jeune roi dont le rouge avait envahi totalement envahi le visage pile au moment où un certain blond se jetait dans ses bras comme un chaton, Dame Yuuko étouffa un rire, et décida qu’il était temps pour elle de partir.

- Ah, dit-elle tout de même une fois sur le pas de la porte. Pour que tu ne viennes pas râler que je ne te dis rien, Kurogané, sache que si Fye n’est pas mort en mettant ce cher Fei Wong Reed hors d’état de nuire, c’est simplement parce que ce dernier, une fois ses derniers pouvoirs ôtés par Fye, a été, mh… « Pris en charge » par les Dieux des Ombres, avec lesquels il avait quelques dettes… Alors les Gens du Rivage ont permis de renvoyer Fye avec ses pouvoirs.

Elle fit un clin d’œil au brun, toujours chaleureusement étreint par le blondinet et qui restait coi, avant d’ajouter :

- Tu ne pensais tout de même pas que j’allais envoyer ton magicien chéri à la mort, ô roi de Suwa…

Yuuko sortit en riant, laissant à Fye le soin d’empêcher son roi de crier par une technique bien à lui. Ils avaient bien des choses à reconstruire ensemble, sans avoir désormais besoin d’elle.

Ses dernières pensées tandis qu’elle quittait le château de Suwa, fidèle gardien du Pouvoir Interdit scellé pour toujours, furent pour Fei Wong Reed. Elle songea qu’elle devait bien reconnaître que si Ashura avait envoyé Fye vers Kurogané avant qu’il le sache, lui-même n’aurait jamais permis pareille erreur pour ses plans. Parce que lui avait vu, malgré son peu de pouvoirs. Il avait vu ce que n’importe quelle créature un tant soit peu occulte ne peut que voir en regardant le blond et le brun.

Elle sourit.

Oh oui, il l’avait vu, ce sacré fil écarlate qui reliait depuis toujours le roi de Suwa et l’ancien prince de Valéria, brisant les chaînes de ce dernier en temps voulu. C’avait juste été folie que de penser qu’il pourrait passer outre cette force du Destin là.

En regagnant pour la dernière fois sa demeure uniquement conçue pour toute cette histoire, elle se débarrassa de quelques cartes de jeu qu’elle avait sur elle, et qui la gênaient. Tombèrent alors sur le chemin la Mort, le Diable, le Fou, l’Empereur, et la Justice.

Seule la Justice ne disparut pas mystérieusement. Justice qui, en vérité, un peu plus haut dans une tour de l’antique château, embrassait comme si rien d’autre n’avait été plus juste son Empereur…

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Fin de la Troisième et Dernière Partie
Réponses aux reviews au prochain chapitre, merci à toutes !
(D’ailleurs, parce que c’est elle qui a tout fait, c’est Yuuko qui répondra aux reviews)

J’espère ne décevoir personne avec tout ça, et surtout pas Hachikou ! Je suis déjà tellement en retard… ;

(1) Kuro-roi parle comme un vrai seigneur
(2) j’pouvais pas introduire son surnom « Buttchin » dans la fic quand même… (Pour les anglophobes : menton en cul)
(3) ou quand FWR se prend pour Johnny Depp krr krr krr. (Fenêtre Secrète, le film, pour ceusses qui n’auraient pas tilté à la réplique)
(4) si ça ressemble pas à la Pierre Philosophale dans FMA ? #sifflote#



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