|
Author of 7 Stories |
Hey,
Rebienvenue à vous, Lecteurs, pour un nouveau chapitre relativement euh... long. Malgré cela, j'espère qu'il vous plaira.
Comme vous le constaterez tout au long de votre lecture si jamais vous entreprenez courageusement de parcourir de vos yeux entraînés ces lignes interminables, ce chapitre est notamment axé sur Seto et son joyeux entourage, qui est fort restreint. Normalement, si tout se passe bien et qu'il n'y a aucun dysfonctionnement de mon cerveau en cours de route, chaque chapitre sera par alternance axé sur l'un de nos amants éconduits et de leur entourage. Donc, si on suit la logique, le prochain chapitre sera consacré à notre Pharaon préféré et tous ses joyeux lurons d'amis.
Reste qu'il y aura toujours un choix à faire. Les pauvres, je compte bien les malmener pendant un temps...
Je tenais encore une fois à vous remercier pour vos reviews, certes moins nombreuses mais ô combien agréables et encourageantes. Donc : merci, merci beaucoup :D
Sur ce, je vous souhaite une excellente lecture.
Eagle Eclypse
Disclaimer : Je suis toujours malheureuse de ne pas pouvoir posséder ne serait-ce que Seto Kaiba ou même Kuribo, c'est vous dire. En revanche, je revendique la création d'un personnage que vous allez devoir supporter tout au long de ce chapitre (je vous en supplie, ne fuyez paaaaas...)
Corneille et ses Choix
Y Croire ou Rester de Marbre
L'étincelant Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus, ses trois têtes rugissantes, ne résista pas au souffle puissant du majestueux Dragon Ailé de Râ. Son bras levé en protection devant ses yeux, Seto n'eut d'autre choix que de regarder, les dents serrées, sa plus puissante créature se faire balayer comme un vulgaire grain de poussière et ses points de vie tomber à zéro, sans qu'une quelconque carte magique ou piège ne puisse l'aider.
Une enclume dans l'estomac, il regardait le dragon d'or disparaître et les créateurs d'hologramme s'éteindre ; son regard assombri de frustration croisa le regard violine et peiné de son adversaire. En face de lui, Atem baissait son disque de duel, son visage n'exprimant aucune fierté de sa victoire. Au contraire, il semblait n'en jamais avoir voulu.
« Seto… »
« Tu ne t'es pas battu. »
Une phrase simple mais tranchante. Un éclair de douleur brilla fugitivement dans les yeux violines de son amant.
« Bien sûr que si… »
« Non. Je ne me suis pas battu contre le seul homme au monde qui puisse se vanter de pouvoir me battre. Je n'ai pas eu cette impression. Chacune des cartes que tu as jouées, tu aurais pu les jouer autrement, plus efficacement. Tu ne t'es pas battu. »
« Mais que puis-je faire, alors ! », s'exclama Atem.
Le ton de sa voix était désespéré et Seto sentit quelque chose vibrer au fond de lui. Le goût amer de sa défaite prit cependant le dessus trop rapidement pour qu'il y fasse réellement attention.
« Quoique je fasse », continua l'ancien Pharaon, « tout cela revient au même résultat. Je te bats, et tu ne m'adresses plus la parole jusqu'à ce que l'idée de ta défaite te soit passée et que tu te sois convaincu que la prochaine fois que tu me défieras, tu réussiras à me battre. Tu ne peux pas savoir à quel point cette situation me pèse, j'ai l'impression que tu t'en fous. Alors je fais en sorte que tu puisses me battre, je fais tout pour perdre devant toi. Mais quoique je fasse, on en revient au même résultat. Quand je me bats normalement, tu te renfermes sur toi-même ; quand j'essaie de perdre, tu me le reproches. Que puis-je faire pour nous éviter une soirée durant laquelle tu ne sortiras pas de ta coquille ? Que puis-je faire pour ne pas avoir le cœur serré toute la soirée de te voir ruminer encore et encore ta défaite ? »
Ses mots le frappèrent autant que le regard intense et douloureux qu'Atem darda sur lui. Seto resta silencieux, il ne bougea pas, se contentant de fixer ces envoûtants yeux violines blessés. Il n'arrivait pas à bouger. Au fond, il l'aurait voulu, il aurait voulu faire un geste, admettre que ce qu'il avait fait pour lui le touchait, mais le fait est que l'ancien Pharaon ne l'avait pas aidé, il l'avait au contraire énervé. Atem avait voulu perdre, il avait fait exprès de baisser son niveau de jeu pour lui permettre de gagner. Aux yeux du froid PDG, ce n'était pas un service qu'il lui rendait, c'était une humiliation qu'il lui faisait. Seto voulait battre Atem quand celui-ci jouait comme l'excellent duelliste qu'il était, il ne voulait pas qu'il l'aide dans cette tâche.
Il n'avait besoin de l'aide de personne.
Atem tourna les talons et sortit de la pièce du manoir que Seto avait constituée comme arène, laissant le jeune PDG seul avec ses pensées. Seto resta planté là de longues minutes, continuant sans cesse de repenser à cette défaite. Mais plus le temps passait et plus la vision de son Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus balayé par la puissance du Dragon Ailé de Râ laissait place à celle d'une paire d'yeux améthystes brillants de peine et de cette lueur caractéristique de quelqu'un qui redoutait l'inévitable, alors qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait pour l'éviter. L'amertume de la défaite fut remplacée progressivement par une vague de remords et Seto soupira. Finalement, il quitta l'arène.
Les neuf coups de vingt et une heures de la vieille et puissante horloge résonnèrent longuement dans le manoir silencieux. Makuba devait probablement être dans sa chambre, sur son ordinateur à jouer ou discuter avec ses rares amis – avoir pour grand frère le plus jeune PDG du Japon aussi connu pour son talent de duelliste que pour son génie et sa froideur n'aidait pas à attirer du monde vers soi – en écoutant de la musique et Atem… Seto ignorait où Atem pouvait se trouver maintenant. C'était la première fois qu'il quittait l'arène avant lui après la conclusion d'un de leurs duels, Seto ignorait où il pouvait se trouver. Le manoir était tellement grand qu'il y avait mille endroits où son amant pouvait s'être réfugié.
Il rejoignit sa chambre. Atem réapparaîtrait bien au dîner, du moins l'espérait-il… En y réfléchissant, c'était la première fois qu'il avait un tel regard à son encontre. Il ne savait pas encore comment réagissait l'ancien Pharaon lorsqu'il avait un tel regard… Seto enleva son disque de duel, qu'il posa sur son bureau, et se rendit dans la salle de bain attenante à sa chambre, celle qu'il partageait depuis aujourd'hui six mois avec l'homme qui, à sa grande surprise, ne l'avait pas laissé indifférent. C'était la première fois, dans sa vie, qu'il ressentait ce besoin vital de voir une personne, voire même de la connaître davantage, et plus si affinité.
Il sentit ses muscles se détendre sous le jet d'eau brûlant de sa douche. Il soupira et fit basculer sa tête en arrière ; l'eau coula agréablement le long de sa nuque et de son dos. A travers le bruissement de l'eau coulante, il entendit une porte claquer. Celle de sa chambre.
« Atem ? »
Pas de réponse. Arrêtant l'eau, Seto tendit l'oreille mais plus aucun son ne lui parvint. Il sortit, ceignit une serviette blanche autour de sa taille et entra dans sa chambre ; il n'y avait personne mais un second disque de duel trônait à côté du sien. Seto se passa une main dans ses courts cheveux bruns.
Une domestique vint le prévenir que le dîner était servi. Seto hocha la tête et congédia la jeune femme et sortit de sa chambre à la suite de son employée. Il rejoignit la salle à manger et, en approchant, il perçut des éclats de rire. Ceux de Makuba et d'Atem.
Ils étaient déjà attablés à leurs places habituelles, l'un devant l'autre, et semblait pris tous les deux d'un fou rire. Même l'arrivée du frère aîné de l'un et de l'amant de l'autre n'arriva pas à les arrêter.
« Je peux savoir ce qui vous fait rire ? », demanda Seto, irrité de ne pas faire partie de la confidence – excès d'orgueil.
Il dû attendre qu'ils se fussent un peu calmés pour que Makuba arrive à aligner assez de mots pour lui expliquer ce qui les faisait rire. Comme il se l'était vaguement attendu, cela n'arriva pas à lui arracher un sourire, mais au moins se sentait-il mieux de ne pas avoir été mis à l'écart. Durant toute l'explication, Seto n'avait pas réussi à croiser le regard d'Atem, ce dernier regardant un peu partout sauf dans sa direction, un petit sourire aux lèvres. Etrangement, son cœur se contracta.
« Pardonne-moi. »
Atem eut un léger sursaut et se tourna vers lui. Seto se tenait dans l'encadrement de la porte de leur chambre, mais son regard fuyait le contact visuel. Il n'aimait pas s'excuser, c'était montrer ses faiblesses. Mais il avait bien senti que s'il ne le faisait pas dans les minutes qui suivaient, il n'allait pas réussir à dormir de la nuit et il n'aurait gagné qu'un ulcère, à force de sentir un poids sur son estomac à chaque fois qu'il voyait son amant.
« Regarde-moi. »
La douceur de la voix d'Atem le surprit. Il se serait attendu à quelque chose d'un peu plus… dur…
« Seto, regarde-moi. »
Il préféra s'avancer et le prendre dans ses bras, enfouissant son visage dans le creux de l'épaule de son amant. Au diable, son orgueil, sa fierté, son jeu de « regardez-moi, je suis le meilleur et vous n'êtes que des minables face à moi ». Il sentit Atem se tendre sous la surprise.
« Pardonne-moi », répéta-t-il.
Atem resta toujours sans aucune réaction, ne le serrant pas contre lui, ne montrant aucun signe d'un quelconque pardon. Le cœur du jeune PDG se contracta et une vague glacée l'envahit. Se pourrait-il qu'il s'agisse là de la dernière fois ?
« Il faudrait qu'on m'explique un jour pourquoi je n'arrive pas à t'en vouloir. »
Seto redressa la tête et il rencontra un regard scrutateur.
« Peut-être parce que tu m'aimes. »
Une lueur amusée vint éclairer le regard d'Atem, qui referma alors l'étau de ses bras autour de la taille de Seto.
« Quoiqu'il arrive, tu restes toujours le même. Aussi sûr de toi et arrogant que la première fois. »
Seto choisit de prendre cette réflexion comme un compliment, et Atem vint demander une réparation du préjudice moral subit. Le jeune PDG ne la lui refusa pas et l'embrassa avec tendresse.
Ils se couchèrent dans une atmosphère plus détendue et Seto le prit délicatement dans ses bras. Atem se calla contre le torse chaud du jeune PDG et ne bougea plus de la nuit. Pendant une heure, Seto joua avec les mèches de son amant, admirant le visage paisible de l'ancien Pharaon, se disant que s'il venait à le perdre, il n'était pas sûr de le supporter.
Le vent marin s'engouffrait dans ses courts cheveux bruns et quelques mèches venaient flotter tranquillement devant ses yeux. Accoudé à la barrière du pont, Seto regardait les différents duellistes conviés au tournoi présenter leur invitation aux agents de sécurité, faisant inscrire leurs amis sur un registre puis grimpant à bord du bateau de croisière. Il y avait tellement de monde qu'il doutait que la première phase se passe réellement en une journée. Il jeta un coup d'œil à sa montre, constatant qu'il ne restait plus que cinq minutes avant que l'embarcation ne prenne fin et que le navire quitte le port. Dire qu'il aurait pu être arrivé depuis des lustres déjà, à bord de son Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Si elle n'avait pas insisté…
Derrière lui, des duellistes ou amis passaient en chuchotant, certainement à son sujet. Il s'en fichait. Après tout, c'était joué d'avance : il allait finir en finale.
Et cette fois, il le battrait.
« Seto ? »
Il se retourna. Makuba se tenait derrière lui, le fixant ses grands yeux sombres et malgré l'âge, toujours aussi candides. Ce regard si innocent qui ne l'avait jamais lâché. Son regard de petit frère aimant.
« Oui ? »
« Le bateau va partir, on nous demande de nous rassembler dans la salle à manger. Tu viens ? »
« J'arrive. »
En bas, sur le pont inférieur, la troupe des duellistes au grand cœur bavardait tranquillement près du garde-corps. Atem leva la tête ; leurs regards se croisèrent. Le cœur de Seto se contracta douloureusement mais le souvenir de leur altercation sur le quai réveilla son orgueil et sa fierté ; son regard resta de glace. Tournant les talons, il suivit son petit frère jusqu'à la plus grande salle du bateau de croisière, où il espérait bien rester loin d'eux.
La salle était bondée, la rumeur des conversations allait bon train. La plupart des personnes présentes parlaient avec enthousiasme du tournoi à venir, le sourire était au rendez-vous. Seule une personne n'arrivait pas à éprouver une quelconque joie ou excitation à l'approche du début du tournoi. Le cœur d'Atem était lourd et son regard terne.
Yûgi avait beau faire des efforts pour remédier à son manque d'enthousiasme, rien ne marchait. Sans cesse, Atem se rappelait son altercation avec son ex amant, juste avant d'embarquer. Sa peine, sa douleur, si fortes soient-elles, n'étaient pas en mesure de rivaliser avec sa fierté, son orgueil. Tout ce qu'il voulait, à ce moment, était de prouver à quel point Kaiba ne lui était pas indispensable. Il voulait lui prouver que seul, il pouvait être heureux malgré tout. Il voulait lui prouver que lui, il avait des amis.
En somme, il voulait blesser Seto Kaiba autant que ce dernier l'avait blessé.
« Bonsoir à tous ! »
La rumeur cessa immédiatement et l'attention de tous se tendit vers la scène disposée au fond de la salle parsemée de tables dressées. Une femme d'une trentaine d'années tout au moins, aux longs cheveux bruns ondulants, à la taille fine et gracieuse et aux yeux pétillants de malice et d'intelligence, un micro à la main, balayait la salle du regard en attendant patiemment que tous se soient tut, que toute l'attention soit entièrement tournée vers elle. Une fois que le silence se fut installé, elle commença.
« Bienvenue à bord du Trésor Marin, un navire spécialement affrété pour le tournoi que la grande entreprise Illusions Industries a organisé aujourd'hui, et auquel les meilleurs duellistes, s'étant fait remarqué lors des tournois précédents, à savoir le Royaume des Duellistes et BatailleVille, ont été invités. Je me présente : Tessa Milford, vice-présidente de la société Illusions Industries. »
Des murmures secouèrent l'assemblée, et Tessa laissa passer l'intervention inopportune, le sourire aux lèvres. Ce ne devait pas être la première fois qu'elle soulevait des surprises en annonçant qu'elle était déjà à un poste si hautement gradé que celui de vice-présidente de l'une des plus grandes multinationales du monde.
Lorsque les rumeurs se tassèrent, elle reprit.
« J'ai été chargée de votre accueil à bord du navire afin de vous en expliquer le fonctionnement. Le voyage durera toute la nuit et vous serez logés dans les innombrables cabines dont le navire recèle : il y a bien sûr possibilité d'être plusieurs par chambre. Par mesure d'organisation, vous vous en douterez, nous vous avons déjà assigné à des chambres, sachant plus ou moins avec combien d'amis viendraient certaines personnes. Des employés viendront donc vous indiquer vos appartements, veuillez les attendre ici, ils vous trouveront. Nous arriverons demain matin aux alentours de neuf heures ; à dix heures commencera la première épreuve, et durera jusqu'à dix neuf heures le soir même. Les qualifiés seront logés dans le château, avec leurs invités ; ceux qui seront disqualifiés devront partir de l'île avec ceux qu'ils ont invités. Telles sont les règles. »
Si l'énoncé des règles souleva un murmure d'injustice, Tessa ne s'en formalisa pas.
« Le dîner sera servit dans exactement une heure, veuillez nous pardonner pour le caractère tardif du repas, nous n'avons pu l'organiser avant. Il aura lieu ici même, comme vous devez vous en doutez. Bien, maintenant, restez tous groupé avec les gens que vous connaissez, des employés vont venir vous cherchez. Si vous avez le moindre problème, n'hésitez pas à venir me voir. »
Puis elle replaça le micro sur son pied et descendit de la scène pour mieux disparaître par une porte attenante. Et comment allaient-ils faire, si jamais ils avaient réellement un problème, alors qu'elle venait de les quitter ?
« Au moins, c'est un peu mieux organisé que la dernière fois », commenta Joey lorsque la rumeur des conversations remonta dans la salle.
Des employés en costume s'avançaient vers les groupes, slalomant entre les personnes en cherchant des yeux ceux qu'il devait amener dans leurs cabines respectives. Ils attendirent donc patiemment que quelqu'un vienne les chercher, discutant paisiblement ; l'attention d'Atem fut attirée par la longue silhouette enveloppée d'un lourd manteau d'argent quittant la salle en compagnie de son petit frère, sans quelqu'un pour les accompagner. Atem ne pu s'empêcher de critiquer intérieurement cet homme qui ne respectait vraiment rien.
« Veuillez me suivre, s'il vous plaît. »
La salle s'était vidée, il ne restait plus qu'eux à présent, ainsi que des serveurs qui s'activaient autour des tables disséminées. Et Isis.
Ils la fixèrent avec des yeux ronds, même Atem quitta enfin son expression renfrognée pour faire montre d'un semblant de surprise. La jeune femme se tenait droite devant eux, les fixant de ce même regard intense qui l'avait si bien caractérisée par le passé, un regard sérieux, luisant d'intelligence et de calme. Les mains jointes devant elle, comme à son habitude, elle attendait patiemment que l'un d'entre eux daigne bouger, la prévenant ainsi qu'ils étaient parés à la suivre, mais ils étaient tous bien trop occupé à élaborer mille et une réponses pour expliquer sa présence sur le bateau en temps qu'employée pour avoir l'idée de bouger.
« Que… Qu'est-ce que tu fais là ? », finit par demander Marek.
« Je travaille ici, Marek. Je dois vous accompagner à vos cabines. »
« Mais… Je ne comprends pas… »
« Il faut bien que je gagne ma vie. »
« Alors pourquoi as-tu voulu me le cacher ? Ce n'est pas une tare… Et l'argent ? Où l'as-tu trouvé si tu n'es qu'une employée ? »
Isis resta silencieuse. Son regard traduisait sa détermination à garder le silence sur le pourquoi du comment de ses actions, et il était inutile, dans un pareil cas, d'insister. Elle ne dirait rien. Atem en était venu à cette conclusion et s'apprêtait à s'avancer pour lui signifier qu'il la suivait quand il fut interrompu.
« Isis ? »
Si la surprise de voir la jeune femme en temps qu'employée sur le navire qui les menait au tournoi était passée, Atem se figea littéralement sur place, les pensées bloquées et des yeux stupéfaits résolument fixés sur la tierce personne qui venait s'ajouter à leur petit groupe, l'esprit blanchit de toute présence à la silhouette longiligne toujours vêtue d'un lourd manteau d'argent.
Il se serait cru devant un miroir. A la différence que son reflet était résolument féminin.
Isis s'inclina devant la nouvelle venue et un sourire de cette dernière l'incita à se relever. Toujours sous le choc, Atem ne releva pas la soumission étonnante dont faisait preuve la sœur de Marek à l'égard de cette femme qui lui ressemblait trait pour trait. Les mêmes yeux améthystes brûlants d'assurance, le même visage au menton pointu et aux traits royaux, peut-être un peu plus élégants que les siens, encadré de mèches blondes zigzagantes alors que ses cheveux cascadant jusque sa taille était d'un noir aussi profond que celui de ses propres cheveux, parsemés de mèches violines disparates. Son maintien était droit et fier, et elle dégageait une aura qui forçait le respect.
Elle tenait également, dans ses bras, un petit garçon d'au moins trois ans, son pouce dans la bouche et ses grands yeux d'un bleu rare innocents allaient d'une personne à l'autre, comme s'il cherchait à les reconnaître.
« Je m'occupe d'eux, Isis », reprit l'inconnue en se tournant vers la concernée.
La jeune femme hocha la tête et, après un salut respectueux, s'éloigna du petit groupe, les laissant en la compagnie de la copie conforme d'Atem. Ce dernier la fixait toujours, les yeux écarquillés, totalement figé. D'autant plus qu'il avait une forte impression de déjà-vu qui lui faisait penser qu'il la connaissait. Il était certain de l'avoir déjà vue quelque part, mais il était incapable de se rappeler où, et quand. Ni même qui elle était. Et sa voix… Sa voix chaude et profonde, réconfortante et avenante, elle aussi, il l'avait déjà entendue. Et pas plus tard que dans la semaine dernière.
« Je suis ravie de vous rencontrer », sourit l'inconnue en se tournant résolument vers eux, réajustant sa prise sur l'enfant qu'elle portait. « J'ai beaucoup entendu parler de vous, et en bien. Je m'appelle Anera, je suis également une participante du tournoi mais je travaille aussi à Illusions Industries. En quelques sortes, j'ai eu une dérogation pour participer alors que je devais également gérer. Et lui… »
Elle tourna un regard maternel vers l'enfant qui venait de poser sa tête sur son épaule.
« C'est mon fils, Alexandre. »
« Alexandre ? Ce n'est pas traditionnel, comme prénom… »
« Venant de toi, c'est étonnant. Tu ne fais pas dans la tradition non plus, il me semble. »
« D'accord, d'accord… C'est très joli, comme prénom. »
« On se connaît ? »
Anera lança à Atem un regard sceptique.
« Je ne vois pas comment… C'est la première fois que je te rencontre. »
« Tu sais que tu lui ressembles beaucoup ? », intervint alors Joey, avec son tact habituel.
Atem se souvint soudainement de leur présence. Dès qu'Anera avait fait son apparition, il avait complètement oublié les alentours. Cette femme l'avait complètement captivé, et ce parce qu'il la voyait entourée de mystère. Un mystère aussi profond que ses origines à lui. La voix qu'elle avait, c'était celle qu'il entendait quand il était perdu, celle qu'il avait entendu il y a quelques temps dans sa tête, cherchant à le raisonner. Il ne doutait plus de l'avoir entendu. Mais comment cela pourrait-il être possible ? C'était la première fois qu'il la voyait, qu'il l'entendait. Il ignorait son existence jusqu'à aujourd'hui.
Alors pourquoi sa voix était-elle dans sa tête ?
« Ce n'est pas parce que je lui ressemble énormément que je suis obligée de le connaître. Il existe des personnes qui se ressemblent plus ou moins, et il semblerait que je sois le reflet exact du meilleur duelliste mondial. Ca ne m'oblige pas à le connaître. »
C'était dit sans méchanceté. Elle avait planté son regard dans celui de Joey pour lui répondre, et avait gardé un calme apaisant. Joey n'ajouta rien ; même, il sembla troublé par le regard paisible qu'elle dardait sur lui.
Après les avoir conduit dans leurs cabines respectives, Anera les quitta en leur souriant aimablement, en leur indiquant l'endroit où ils pourraient la trouver s'ils avaient besoin de quoique ce soit, précisant cependant qu'il fallait que ce soit urgent. Allant coucher son fils, elle ne voulait pas qu'une visite futile vienne troubler la sérénité de son sommeil.
« Je ne l'aime pas », confia Téa une fois qu'Anera eu disparu.
C'était donc elle qui avait rendu l'atmosphère un poil plus tendue lorsque Anera était apparue. Même après la disparition de la jeune mère, Téa gardait un regard assombri par l'antipathie que lui inspirait Anera. Quand ils lui demandèrent pour quelle raison elle ne l'avait pas apprécié alors qu'elles ne s'étaient pas adressé la parole et qu'Anera s'était montré d'une grande politesse, elle ne su le leur expliquer. C'était physique : dès le premier regard, elle ne l'avait pas aimée, et elle était sûre que rien ne changera.
C'était même susceptible de s'aggraver.
La mer était calme et le ciel dégagé. Les étoiles étaient bien plus nombreuses maintenant qu'ils avaient quitté l'éclairage blafard de Domino, et la Lune rayonnait, projetant sa luminosité argentée sur l'eau tranquille agitée par le navire qui passait par là. Plongé dans la contemplation silencieuse de l'étendue assombrie, Seto ne pensait à rien. Son esprit était vidé de toute pensée et son corps épuisé.
Maintenant qu'il avait été privé de son travail par le départ du navire, il sentait le poids de sa fatigue accumulée peser sur ses épaules. Il s'était littéralement jeté dans le seul domaine qui était capable de lui faire oublier les tracas de sa vie privée. Il n'avait plus eu de vie, depuis qu'Atem avait quitté le manoir.
Son absence lui avait tant pesée. Après son départ, il avait trouvé son lit bien froid et son immense jardin bien terne. Les journées, aussi ensoleillée soient-elles, lui étaient apparues très sombres. Il s'était senti bien seul, un peu trop seul. Son ordinateur avait été le seul objet qui peuplait sa vie capable de lui faire oublier qu'il était un homme comme les autres, capable d'aimer mais de souffrir en retour. Il avait négligé Makuba, mais celui-ci ne s'en était pas plaint. Makuba était si conciliant, si avenant. Pourtant, rien ne l'avait poussé à être comme ça. Seto s'avouait depuis quelques temps qu'il n'avait jamais été très présent pour son frère, qu'il avait besoin d'autre chose que d'un grand frère qui voulait le former à sa succession. Makuba était assez intelligent pour savoir que faire et être digne de reprendre les commandes de l'entreprise s'il le fallait.
Il réfléchissait trop.
« Seto ? »
Le concerné tourna la tête vers son petit frère.
« Tu viens ? »
Il n'avait même pas besoin de savoir où voulait aller Makuba pour accepter. Et ce n'était pas au dîner qu'ils se rendaient. Il n'avait pas faim.
A peine avait-il franchit le pas de la porte que Makuba alla réclamer un câlin à Anera, cette dernière le lui accordant avec un grand sourire. Seto ferma calmement la porte derrière lui et attendit patiemment que son petit frère ait fini de serrer la jeune femme dans ses bras avant de s'approcher d'elle, se pencher et l'embrasser sur le front. C'était sa façon à lui de la saluer, c'était la manie qu'ils avaient adoptée chaque fois qu'ils se voyaient. Seto ne faisait ça à personne d'autre qu'à elle, même pas à Makuba. L'effet qu'avait Anera sur lui était une véritable énigme. Il avait besoin d'elle dans sa vie, et il ignorait tout à fait pourquoi.
Peut-être parce qu'elle ressemblait beaucoup à l'homme qu'il aimait.
« Anera… »
Elle leva les yeux vers lui. Depuis qu'ils étaient arrivés, c'était Makuba qui avait mené la conversation avec Anera, Seto n'avait pas dit un seul mot, s'étant replongé dans la contemplation de l'océan. Maintenant que le cadet des Kaiba était paisiblement endormi contre Anera, ayant pris place quelques minutes plus tôt alors qu'elle s'était adossée contre le montant de son lit après avoir bercé et couché Alexandre, il sortait enfin de sa torpeur, et Anera semblait prête à l'écouter parler jusqu'au bout, qu'il soit moins joyeux ou non que son petit frère.
« Pourquoi je m'accroche, comme ça ? »
« Que veux-tu dire ? »
« J'ai l'impression de m'accrocher à toi… comme à une bouée de sauvetage. »
Seto n'avait pas détourné le regard du hublot qui donnait sur l'océan, le menton toujours posé dans la paume de sa main. Il sentait le regard scrutateur d'Anera sur son visage, il le sentait couler sur lui, à la recherche d'indice pouvant la renseigner sur son état d'esprit actuel. A quoi bon tenter de lui cacher ce qu'il ressentait en ce moment ? Même derrière son masque d'indifférence, elle arrivait à le déchiffrer. Comme lui avait toujours su ce qu'elle pensait sans même l'avoir dit, alors même que son visage n'exprimait rien.
Ils s'étaient toujours compris. Peut-être parce qu'au fond, ils se ressemblaient.
« Je suis peut-être la seule personne à laquelle tu es en mesure de t'identifier, qui sait… », finit-elle par répondre d'une voix douce, de cette même voix qu'elle avait pour calmer son fils. « Je suis la seule personne avec laquelle tu t'accordes autant de libertés. »
« Mais justement, je ne comprend pas pourquoi. »
Anera haussa les épaules.
« Pourquoi te complique-tu la vie, Seto ? Les choses sont ainsi et nous n'y pouvons rien. »
Il l'observa emmêler ses doigts dans les cheveux noirs de Makuba, pensive.
« Je n'aime pas ne pas comprendre… », soupira-t-il.
« Mais il n'y a rien à comprendre. Moi, en revanche, j'aimerais comprendre. »
Seto jeta un regard interrogateur et suspicieux à la jeune femme, qui ne se démonta pas pour autant. Elle ne sembla d'ailleurs pas l'intercepter, puisqu'elle contemplait pensivement la chevelure noire du cadet des Kaiba blotti contre elle.
« Comprendre quoi ? »
« Pourquoi tu es seul. »
Il se crispa sensiblement. Un jour ou l'autre, il savait qu'elle aborderait le sujet avec lui, mais il ne s'était pas attendu à ce qu'elle lui en parle maintenant.
« Ca ne peut pas attendre ? », soupira-t-il.
« Non. »
La réponse avait le mérite d'être claire. A cette simple négation, Seto su que la partie était jouée d'avance : qu'il le veuille ou non, elle obtiendrait sa réponse coûte que coûte. Seulement, elle n'était pas face à n'importe qui. Elle était face au plus jeune PDG du Japon, un jeune homme au caractère bien trempé et plus têtu qu'une mule. Il ne voulait pas en parler ; il n'en parlerait pas.
« Je ne veux pas en parler. »
« Arrête, Seto, ce n'est pas sérieux. Tu es dans un état pitoyable, et je veux savoir pourquoi vous n'êtes plus ensemble. »
« Un état pitoyable ? Insinuerais-tu que c'est à cause de notre… »
Le mot resta coincé au fond de sa gorge mais il parvint à le dégager d'un bon coup de volonté. Il sonnait étrangement dans sa bouche.
« … rupture que… Et puis, que peux-tu avancer comme argument ? Je vais bien, il n'y a rien à dire. »
Du coin de l'œil – il ne voulait pas la regarder en face – il surprit le froncement de sourcil de son amie et le regard noir qu'elle lui lança.
« Tu vas bien ? », répliqua-t-elle, la voix agacée. « Comment peux-tu dire que tu vas bien ? Ton regard est terne et fuyant, déjà qu'auparavant tu ne parlais pas beaucoup mais aujourd'hui j'ai l'impression de faire face à une tombe, et tu n'arrêtes pas de travailler, travailler et encore travailler. Tu ne sais faire que ça, et tu délaisses complètement Makuba, chose que tu ne faisais jamais avant. Et tu oses encore dire que tu vas bien ? »
Il ne pouvait expliquer la vague de colère qui l'envahit à ce moment là. Une irritation dévorante lui comprimait le cœur. Comment pouvait-elle insinuer qu'il allait mal à cause d'Atem ? C'était purement impossible. Il allait bien. Il allait très bien. Et si ce n'était pas le cas, ce n'était certainement pas à cause de lui. Non, il ne pouvait pas aller mal parce qu'Atem n'était pas à ses côtés.
Il ne dépendait pas d'Atem.
Seto jeta un regard assassin à Anera qui ne tressaillit pas, ne broncha pas.
« Je ne veux pas en parler, et je n'en parlerais pas », claqua-t-il, les dents serrées. « Je vais bien. »
« Tu es illogique dans tes propos. Tu me demandais au début pourquoi tu t'accrochais à moi comme à une bouée de sauvetage. Tu ne m'aurais jamais posé cette question si tu allais bien. »
Il se leva furieusement et se dirigea d'un pas rapide vers la sortie de la chambre d'Anera. Cataracte fut nettement plus rapide.
Seto fit un gigantesque bond en arrière lorsque le cheval sombre vint brusquement se mettre en travers du chemin du jeune PDG qui conduisait à la porte, les oreilles plaquées sur son crâne et battant furieusement des antérieurs. Montrant le blanc de ses yeux et soufflant comme un bœuf, Cataracte prouvait son net désaccord avec l'intention de Seto et la voix d'Anera s'éleva derrière le PDG :
« Tu as deux solutions qui s'offrent à toi. Soit tu me dis pourquoi tu as rompu avec Atem, et Cataracte te laissera passer, soit tu tentes de passer malgré les multiples coups de sabot que mon cheval risque fort de te donner. »
Se mesurer à un animal tel que Cataracte était pure folie. Le jour où Seto avait rencontré Anera, elle possédait déjà cet animal à l'allure majestueuse et si imposant qu'il émerveillait n'importe qui le voyait, que ce n'importe qui soit un passionné d'équitation ou non. Le seul hic, avec ce cheval, était qu'il refusait que quelqu'un d'autre qu'Anera le monte, voire même ne le panse. Il était agressif avec quiconque l'approchait d'un peu trop près, et seule Anera était en mesure de le calmer. Un autre caractère original de ce cheval était son refus catégorique de dormir dans un box. Quoiqu'il arrive, il devait toujours être aux côtés de a cavalière : en conséquence, il la suivait partout, comme un véritable chien domestique amoureux de son maître ; il vivait littéralement avec elle. Dans chaque endroit où résidait Anera, comme par exemple sa cabine sur le navire qui les emmenait pour le tournoi, une litière de paille confortable était installée par Anera elle-même, et Cataracte venait y dormir ou s'allonger lorsque sa cavalière restait dans sa chambre.
Seto ne savait par quel tour de magie Anera avait apprivoisé cet animal, mais encore là, il démontrait son dévouement total pour sa cavalière. La jeune femme n'avait rien dit, l'animal s'était dressé de son propre chef contre Seto pour l'empêcher de sortir. Le lien qui les unissait était un autre mystère insondable.
Cataracte lui barrant la route, il ne restait qu'une seule option qui s'offrait à Seto, soit celle de tout raconter à l'une des rares personnes dont la présence lui redonnait un peu le goût à la vie. Résigné, il retourna s'asseoir près du hublot et jeta un coup d'œil vers la porte une fois installé : Cataracte, fidèle à lui-même, ne démordait pas de son idée de ne pas laisser partir Seto sans qu'il n'ait tout raconté à sa cavalière. Pour cela, il s'était allongé en travers de la porte et dardait un regard menaçant sur Seto.
« Alors ? »
Seto coula son regard vers Anera, la sonda un instant puis commença alors à raconter, d'une voix morne, tout ce qu'il s'était passé depuis le départ de la jeune femme. Cette dernière l'écouta attentivement, caressant doucement la chevelure sombre du cadet des Kaiba qui souriait dans son sommeil.
Un long moment de silence s'installa lorsque Seto conclut son récit par le moment où il fut rejeté par Atem devant l'appartement de ce dernier. Il n'avait pas fait mention une seule fois de ses sentiments, de ce qu'il avait ressenti tout au long de cette histoire. Il avait tout raconté comme s'il avait été un simple témoin des évènements.
De toute façon, il avait parfaitement conscience d'être transparent aux yeux d'Anera. Il avait beau s'être tut sur ses sentiments, ses émotions durant toute cette histoire, il savait qu'elle avait détecté ses états d'esprit sur chaque partie de l'histoire. Elle ne demanda aucune précision et il n'ajouta rien.
Cataracte se leva et retourna se coucher sur son lit, posant sa tête sur ses antérieurs en soupirant.
Anera poussa doucement Makuba et cala sous la tête du jeune garçon un oreiller moelleux. Le cadet des Kaiba grogna dans son sommeil mais ne se réveilla pas. Attrapant une boîte posée sur sa table de chevet, elle se dirigea vers l'animal et s'assit contre son flanc ; Cataracte leva la tête et posa un regard doux sur la jeune femme alors que cinq minutes auparavant, il fixait d'un regard horriblement antipathique le plus jeune PDG du Japon. Du plat de la main, Anera offrit un morceau de carotte à l'animal qui l'attrapa précautionneusement, et elle caressa affectueusement son chanfrein. Les regardant attentivement, Seto n'avait pas l'impression d'observer un humain en compagnie d'un animal, mais deux amis inséparables qui ne pouvaient pas vivre l'un sans l'autre. Ils communiquaient sans même utiliser le même langage, ils se comprenaient sans même se parler.
Les fines mains d'Anera glissèrent sur ses épaules et vinrent se nouer sur son torse ; son menton pointu se logea dans le creux de son épaule.
« Tu lui en veux, hein ? », demanda-t-elle d'une voix douce. « Tu lui en veux de te négliger de la sorte alors que tu t'es offert à lui, tu lui en veux de se passer de toi comme ça. D'aller si bien alors que tu vas si mal. »
« Tu te trompes. »
« Tu sais parfaitement que non. »
Seto resta silencieux, toujours aussi raide entre les bras d'Anera. C'était déjà un prodige qu'il la laisse avoir une si grande proximité avec lui.
« Tu es têtu, borné, d'un sale caractère », continua-t-elle sans perdre cette douce intonation dans sa voix. « Il est têtu, borné et d'un sale caractère. »
« Comment peux-tu le savoir ? », dit-il, surpris, en tournant la tête vers elle.
Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue.
« Et vous êtes amoureux l'un de l'autre. Qui se ressemble s'assemble, comme on dit… Malheureusement, dans votre cas, ça ne va pas être simple. Vos caractères sont trop forts… Mais tu l'aimes, non ? »
« Any… »
« Je t'en prie, Seto, regarde les choses en face : sans lui, tu es au fond du gouffre. »
« C'est faux ! », s'écria-t-il en s'arrachant de l'emprise de son amie. « C'est totalement faux ! Je n'ai pas besoin de lui ! La Kaiba Corp traverse une passe difficile, je dois beaucoup travailler, ce n'est pas lui qui me met dans un état pareil ! Je suis… stressé ! »
Anera le fixa du regard de celle qui n'en croyait pas un seul mot, convaincue qu'elle était de son analyse de la situation. Seto se mit à arpenter frénétiquement la chambre, en proie à une confusion monumentale de ses sentiments. Tout était tellement mélangé qu'il n'arrivait même pas à identifier ce qu'il ressentait. Dans sa tête passaient des moments de leur vie commune, le sourire et le regard d'Atem, et les mots d'Anera mélangés à ceux de son ex amant le jour où il était parti résonnaient sans relâche, marmelade de mot devenant de plus en plus incompréhensibles à mesure qu'ils se répercutaient sur les parois de son crâne à lui en donner la migraine.
Anera l'observait calmement. La rupture était bien trop fraîche pour le raisonner, et sa fierté bien trop importante pour lui faire comprendre qu'il avait besoin d'Atem dans sa vie. Qu'il en était fou amoureux. Malheureusement, Seto était un Kaiba, et un Kaiba n'avait besoin de personne dans sa vie pour continuer son chemin gonflé d'ambition.
Elle se leva, toujours aussi calme face à la pelote de nerfs qu'était devenu Seto, et alla se pencher au dessus du lit de son fils aîné. Elle replaça une mèche de cheveux bruns qui lui tombait sur les yeux, puis se rendit au-dessus d'un berceau dans lequel un petit enfant, âgé certainement d'un an tout au plus, dormait à poings fermés. Elle sourit avec tendresse et remonta la couverture sur le petit corps de l'enfant.
« Je suis désolé. »
Elle ne prit pas la peine de se retourner vers Seto.
« Parfois », finit-elle par dire, « j'ai l'impression qu'Alexandre et Arcanan ne sont pas mes deux seuls enfants. »
Makuba se précipita vers le garde-corps et se pencha dessus, émerveillé par la vision de l'île qui approchait, se découpant sur l'horizon encore brumeux de la matinée. On pouvait déjà distinguer le port auquel allait s'arrimer le navire qui les transportait, grande installation aux bâtiments blancs comme s'ils avaient été construits récemment, s'accordant parfaitement au décor exotique de l'endroit où ils allaient passer cinq jours tout au plus. Les tours du château qui allait servir de résidence dépassaient légèrement de la cime des arbres de la forêt environnante et donnaient déjà un avant-goût du style architectural de la bâtisse. Tout cela paraissait être le décor d'un jeu vidéo finement réussi, alors qu'il s'agissait purement et simplement de la réalité, de l'île qu'avait achetée la société Illusions Industries.
Une île qui avait une légère ressemblance avec le Royaume des Duellistes.
« Ne te penche pas trop, Makuba », ordonna la voix sèche de Seto Kaiba, qui arrivait tranquillement derrière son frère cadet.
Le ton était assez désagréable, mais le plus jeune des Kaiba y était habitué. Seto n'avait jamais vraiment su utiliser un autre ton que celui-ci pour s'adresser à qui que ce soit, alors pourquoi s'en formaliserait-il ? Si jamais Seto changeait de ton, en revanche, Makuba avait des raisons de s'inquiéter. En attendant, il se retourna et adressa un grand sourire à son frère aîné, pas le moins du monde ébranlé.
A côté de lui avançait également Anera, Alexandre dans les bras, accompagnée autant par Isis qui poussait le landau d'Arcanan que par Cataracte, suivant sa cavalière de très près sans même avoir ne serait-ce qu'une longe nouée autour de l'encolure. L'animal était aussi libre que l'air et pourtant, il se bornait à suivre la jeune femme qui marchait devant lui, ses sabots claquant sur le parquet lustré du pont. Il s'attirait tous les regards, pour la plupart stupéfaits de constater sa présence à bord du navire et de surcroît sur le pont.
Anera avait elle aussi son lot de regards et d'attention multiples. Rien de bien étonnant : après tout, elle avait une apparence qui rappelait de manière frappante le Maître des Jeux et de surcroît, elle se baladait en compagnie de l'éternel second, qui n'avait pas l'air de trouver sa présence très dérangeante, bien au contraire. A côté de lui, Makuba entendait les différents commentaires méprisants de deux duellistes qui prétendaient que la jeune femme idolâtrait tellement Atem qu'elle avait décidé de tenter de lui ressembler en tout point, ce qui, bien entendu, avait lamentablement échoué, et ajoutaient à cela qu'elle était une arriviste tentant de manipuler le plus jeune PDG pour entrer dans ses bonnes grâces. En somme, plus de la jalousie de duelliste que de questions plus terre à terre comme celles que se posait l'autre couple de duelliste qui fixait l'étrange groupe que formaient Seto, Anera, les enfants et Isis, s'interrogeant sur la paternité de l'enfant que la jeune femme portait dans ses bras et sur le type de relation qui liait le PDG à son amie. Il y avait également un groupe de jeunes groupies exaspérantes qui maudissait Anera et s'extasiait toujours autant sur la beauté resplendissante de leur idole, à savoir l'aîné des Kaiba. En les entendant roucouler en même temps qu'elles rugissaient, Makuba leva les yeux au ciel et attendit patiemment qu'ils le rejoignent.
Alexandre ouvrait de grands yeux émerveillés et innocents alors qu'il apercevait au loin leur destination. Il pointa l'île du doigt, sans la lâcher du regard, et ne dit rien ; sa mère eut un sourire.
« Oui, c'est là qu'on va. C'est beau, hein ? »
L'enfant ne répondit rien et porta son doigt à sa bouche, toujours aussi émerveillé. Le vent vint jouer avec les mèches folles de l'enfant, qui, déjà à trois ans et demi, avait le même style de cheveux que sa mère, c'est-à-dire des mèches zigzagantes, ressemblant à de vagues éclairs. Makuba le regarda un instant, attendri, et quand il détourna le regard, il aperçut du coin de l'œil le groupe que son frère appelait « la troupe des duellistes au grand cœur » qui observait la scène, plus ou moins stupéfaits, du moins peut-être un peu plus l'étaient-ils que les duellistes qui n'avaient de relation avec Seto Kaiba qu'au travers de leurs espérances d'un jour l'affronter et rester face à lui ne serait-ce que deux minutes. Makuba s'excusa rapidement et se dirigea vers eux.
« Salut ! », lança-t-il d'un ton enjoué.
L'attention du petit groupe se tourna entièrement sur lui et cet excès n'ébranla pas la bonne humeur du jeune homme qui attendit patiemment que l'un d'entre eux le salue en retour. Ce fut Atem qui lui répondit en premier avec un petit sourire puis Makuba se tourna dans la direction de son frère aîné.
« Vous la connaissez ? », fut la seule question du Pharaon.
« Oui, c'est la seule personne, mis à part moi, que Seto accepte auprès de lui. Elle a habité un an avec nous. »
« Tu parles sérieusement, là ? », s'exclama Joey.
Makuba se retourna et jeta un regard suspicieux au jeune duelliste.
« Pourquoi est-ce que je mentirais ? »
« Parce qu'il est étrange que tu affirmes que cette fille ait vécu avec vous », intervint Atem. « Non seulement je ne l'ai jamais vu mais en plus, ce n'est pas le genre de Kaiba d'héberger quelqu'un d'autre que lui-même sous son toit. »
Makuba nota en haussant un sourcil surpris l'utilisation de son nom de famille à la place du prénom de son frère aîné. Les évènements qui les avaient séparés avaient suffisamment ébranlé Atem pour qu'il reprenne sa vieille habitude d'appeler son ex amant par son nom de famille, signe du peu d'estime qu'il avait pour lui. Manifestement, Seto et Atem n'était pas prêt de se remettre ensemble si le Pharaon refusait déjà de ne pas l'appeler par son prénom quand il parlait de lui.
« Anera a quitté le manoir il y a environ un an et demi », reprit le cadet des Kaiba sur un ton un peu plus réservé que lorsqu'il avait commencé à leur parler, « elle était étrange. On ne sait toujours pas ce qu'elle avait, mais son état avait été inquiétant. Et puis elle voulait être au calme pour accoucher d'Arcanan. »
« Arcanan ? »
« Son second fils. Et », ajouta-t-il lorsqu'il intercepta les regards que s'échangèrent Atem et Joey, le duelliste blond étant le voisin le plus proche du Pharaon, « Seto n'est le père ni d'Arcanan, ni d'Alexandre. Quand ils se sont rencontrés, Alexandre avait un an et Anera était déjà enceinte. Pourquoi toutes ces questions ? Vous l'avez déjà rencontrée ? »
« Même si nous ne l'avions jamais vu auparavant, nous aurions été curieux », répondit Joey en haussant les épaules. « Ce n'est pas courant de voir Kaiba accompagné par quelqu'un d'autre que par toi. »
Makuba fronça les sourcils.
« Que veux-tu dire ? »
« Oui, nous l'avons déjà rencontrée », intervint sèchement la voix étrangement polaire de Téa.
Surpris par un tel ton dans cette voix pourtant habituellement si douce et attentive, le cadet des Kaiba chercha du regard celui de Téa, et rencontra un véritable mur d'antipathie qui le figea sur place. Jamais Makuba n'aurait pensé possible un tel regard chez cette jeune femme qui était un exemple de politesse, de gentillesse et de patience. Qu'elle puisse éprouver des sentiments aussi négatifs à ce moment précis, non, Makuba ne l'en avait jamais cru capable.
« Et… que vous a-t-elle dit ? », demanda-t-il prudemment, implicitement demandant la raison pour laquelle Téa ne semblait pas apprécier Anera.
« Rien », lui répondit Duke en observant lui aussi Téa, dubitatif. « Elle s'est juste présentée avec son fils et nous a accompagné à nos cabines, comme l'employée qu'elle déclarait être. »
« D'ailleurs, c'était Isis qui devait s'en charger », ajouta Bakura, songeur. « Mais finalement, Anera lui a ordonné de la laisser faire. »
« Que fait-elle d'ailleurs ? Elle est au service d'Anera ? », demanda timidement Serenity, toujours collée à son petit ami qui passait immanquablement son bras autour des épaules de sa bien-aimée.
« Euh… Je n'ai jamais réellement compris », répondit Makuba en délaissant le problème Téa et tentant de trouver une explication plausible à donner. « Anera est revenue avec Isis et nous a expliqué qu'elle ne voulait pas être payée, juste logée et nourrit. Anera a beau dire ce qu'elle veut, Isis tient bon et refuse de la quitter. »
Etrangement, Marek resta silencieux après cette déclaration. Il se contentait de fixer derrière Makuba, comme s'il cherchait à percer le secret d'Isis – si tant est que ce soit elle qu'il regardait.
« Et Kaiba ? »
Makuba sursauta et tourna son regard sombre sur Atem qui avait si sèchement rappelé sa présence. Il fut étonné de rencontrer un regard aussi dur que la pierre qui caractérisait si bien la couleur de ses yeux. Il ne su pas lui répondre sur le coup de la surprise. Jusqu'ici, il ne l'avait jamais vu aussi impressionnant.
« Quelle relation entretient-elle avec Kaiba ? », redemanda, plus brusquement, le Pharaon en tournant son regard dur sur le jeune Kaiba, qui frissonna, apeuré.
Un souffle chaud et brusque dans le cou fit une nouvelle fois sursauter Makuba qui se retourna vivement, manquant de se prendre le chanfrein de Cataracte dans la figure. L'animal dardait sur lui un regard incroyablement impatient et le mouvement de tête qu'il fit une fois qu'il fut sûr que Makuba le regardait laissait à penser qu'il lui demandait de le suivre, d'autant plus qu'il tourna les sabots et partit en direction de l'intérieur du bateau sans plus se préoccuper du jeune Kaiba.
A cet instant, comme à chaque fois que Cataracte le regardait, Makuba ne pouvait s'empêcher de penser que le regard du cheval était trop humain pour être naturel. Il y avait vu passer toute sorte d'émotions qu'il n'aurait jamais pensé voir chez un animal comme la tendresse, la douceur, la haine, l'antipathie, la joie, et l'impatience comme à cet instant.
« Euh… »
Makuba chercha sur le pont des traces de la cavalière de Cataracte mais elle avait disparu, ainsi qu'Isis et ses enfants. En revanche, Seto attendait toujours au même endroit, et son regard froid reposait sur lui, attendant certainement qu'il bouge. Makuba associa l'attente de son frère au message du cheval et se retourna vers Atem et ses amis pour prendre congé. L'expression de surprise de Joey ne le surprit pas le moins du monde mais Atem n'avait pas perdu la dureté de son regard tandis que Téa gardait cette antipathie présente dans son regard alors qu'Anera avait disparu. D'ailleurs, elle se détourna et alla s'accouder à la balustrade, son regard se perdant dans l'étendue de l'océan qui les entourait encore.
« Bon… Je vais devoir y aller. Ah, tant que j'y pense, le cheval s'appelle Cataracte et il a toujours suivi Anera là où elle allait… C'était juste pour vous éclairer sur sa présence à bord. Euh… ben à bientôt, hein. »
Puis il rejoignit son frère aîné qui l'attendait avec la vitesse de quelqu'un qui cherchait à fuir une situation gênante. Il n'avait jamais été aussi mal à l'aise qu'à cet instant en compagnie du Pharaon qui avait rendu l'atmosphère aussi lourde.
« Que leur as-tu dit ? », s'enquit Seto alors même que Makuba ne l'avait pas encore rejoint.
« Rien… rien en particulier. On a parlé d'Anera… »
« Anera ? Je peux savoir ce que tu leur as raconté à son sujet ? A notre sujet ? »
« Rien ! Je t'assure Seto, j'ai juste dit qu'elle avait habité avec nous, qu'elle était partie pour mettre au monde Arcanan et je leur ai précisé que tu n'étais pas le père ni d'Alexandre, ni d'Arcanan. Rien de plus, je t'assure ! »
Finalement, Makuba aurait préféré la compagnie de Cataracte. Son frère rendait l'atmosphère aussi lourde que ne l'avait rendu Atem. Pas étonnant qu'ils se soient aimés, ces deux-là, ils se ressemblaient tellement…
L'air était agréable et ses cheveux noirs, persécutés par le doux vent qui soufflait sur le port, lui chatouillaient le nez. Il avait beau les chasser, ils revenaient sans cesse. Deux mains glissèrent soudainement contre ses tempes et rassemblèrent ses cheveux en une épaisse queue de cheval, et le souffle calme d'Anera caressa son front alors qu'elle déposait un léger baiser sur sa tempe. Makuba eut un grand sourire. La jeune femme lui attacha rapidement les cheveux.
C'était l'effervescence sur le port. Plus personne n'avait l'air de porter d'attention à Anera et son étrange ressemblance avec le Maître des Jeux, ni même au fait qu'elle se tint aux côtés du grand Seto Kaiba et qu'elle ait des rapports si proches avec le cadet, et encore moins à l'étrange cheval qui, malgré sa liberté, continuait inlassablement de la suivre. Sur le bateau, jusqu'à ce qu'il accoste, Makuba avait bien vu qu'Anera avait été le centre d'attention. C'était vrai qu'elle constituait une véritable surprise et énigme, ni lui ni Seto n'avait compris pourquoi Cataracte suivait continuellement la jeune femme, et n'avaient jamais osé demander à Anera la raison pour laquelle elle ressemblait tellement à Atem. De toute façon, qu'aurait-elle répondu ? La nature en elle-même est bien étrange. Une bizarrerie de plus ou de moins, qu'est-ce que cela pourrait bien changé ? Ils aimaient Anera comme elle était, et ils n'avaient pas du tout l'envie de tout gâcher par une simple curiosité mal placée. Ca leur convenait, qu'elle ressemble à Atem.
De toute façon, ils s'en fichaient. Malgré ça, elle restait Anera.
La jeune femme grimpa à cru sur le dos de Cataracte et Isis lui tendit Alexandre, qu'elle installa entre elle et l'encolure du cheval. L'animal n'avait ni selle, ni filet, ni licol. Et pourtant, il prit le chemin indiqué par sa cavalière, docilement, l'encolure basse. Seto et Makuba se placèrent à ses côtés et marchèrent en silence en direction du château qui les dominait légèrement, un peu plus loin ; Isis n'était pas loin d'eux, poussant le landau d'Arcanan dans lequel l'enfant s'agitait calmement. Il n'y avait qu'un chemin qui partait du port, il n'y avait pas besoin d'y être conduit ; la rumeur enthousiaste des conversations des duellistes convoqués pour le tournoi les suivait.
Le château était immense, et avait des allures de château de conte de fées. Ses murs étaient d'une blancheur éclatante et les toits pointus des innombrables tours s'élançant vers le ciel, de tuiles orangées. La lourde porte de chêne à double battants, au bout d'un immense escalier de pierre blanche bordé de muret tout aussi blanc que les murs au bout desquels se dressait deux sculptures des majestueux Dragons Etincelants, d'émeraude d'un côté et de saphirs de l'autre, était surmontée d'une arche supportant également une sculpture représentant un monstre de Duel de Monstre, le menaçant Grand Dragon d'Or. Makuba s'attarda à la contemplation du Dragon Etincelant d'Emeraude, l'examinant sous toutes les coutures, impressionné par un travail d'une telle finesse. Il était si réussi qu'il était presque persuadé que c'était le vrai dragon qui avait été victime du regard pétrifiant de Méduse.
Cataracte s'arrêta en bas de l'escalier et baissa l'encolure. Anera glissa à terre, prenant soin de bien garder Alexandre sur le dos de son cheval, avant de le prendre à son tour dans ses bras ; en se rendant vers la première marche, elle posa une main joueuse dans les cheveux de Makuba en lui souriant.
« Allez, viens, on monte. »
Makuba acquiesça et suivit la jeune femme et son frère aîné, qui s'engagèrent dans les escaliers ; il ne s'étonna qu'à moitié de voir Cataracte poser un sabot après l'autre sur une marche après l'autre.
L'intérieur du château était aussi immense que l'extérieur. Les couloirs larges étaient ornés de grandes fenêtres flanquées chacune de lourds rideaux de velours rouge retenus par de grosses cordes de fils d'or, tapissés par de coûteux tapis rouges et décorés de sculptures plus anciennes les unes que les autres. Par ci par là, quelques plantes agrémentaient de couleur ces couloirs inondés de soleil ; les lourdes portes de bois laqué étaient sculptées d'arabesques s'entrelaçant dans une complexité harmonieuse.
Le hall, haut de plafond, qui les accueillit, était vaste, suffisamment pour que tout le groupe de duellistes convoqués puisse s'y regroupé dans son intégralité. Cinq sculptures attirèrent l'œil de chaque participant, plus impressionnés les uns que les autres : l'une d'entre elle représentait le dangereux Dragon Tyran, la deuxième n'était autre qu'une réplique dans les moindres détails d'un Dragon du Brasier Sombre, la sculpture positionnée dans l'angle droit du fond du hall était celle du squelettique Dragon Noir aux Yeux Rouges et le dernier, placé dans un coin, était le puissant Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Chacun avait la position tel qu'il était représenté sur les cartes, en témoignait la sculpture du légendaire dragon de Seto, mais le plus gigantesque restait le dragon qui trônait en plein centre, d'une hauteur vertigineuse et imposant tant par sa taille que par l'impression de puissance qui s'en dégageait. Makuba levait le nez, la bouche entrouverte, pour admirer dans son intégralité cette statue de pierre grise qui se dressait et qui attirait des regards curieux et intrigués.
Personne ne semblait connaître l'identité de ce majestueux dragon à la gueule fermée et au regard de pierre figé si expressif, dégageant un air impérieux par le port fier et royal de sa longue tête fine et busquée aux longues cornes effilées. Son corps aux muscles puissants était doté de larges ailes aux articulations pointues et terminé par une longue queue enroulée autour de ses membres aux griffes acérées, dont la pointe était affublée d'un os tranchant. Tout en lui respirait la majesté. Ce n'était pas un dragon.
C'était un Roi.
« Any… »
La concernée s'approcha de Makuba et l'interrogea du regard. Du moins le supposa-t-il, il avait toujours le nez en l'air, absorbé dans la contemplation du regard figé et pourtant si vivant du monstre.
« Quel est ce dragon ? »
« Le Dragon d'Argent aux Yeux Etincelants, aussi appelé le Dragon de Justice. »
« C'est un nouveau monstre ? »
« Non. Il est unique, c'est tout. »
Makuba descendit son regard sur Anera, perplexe, et ne trouva qu'un sourire énigmatique flottant sur les lèvres de la jeune femme, qui s'éloigna de lui sans ajouter un mot. Plus loin, Makuba aperçut son frère, plongé dans la contemplation du Dragon d'Argent aux Yeux Etincelants, les bras croisés sur la poitrine. Son visage impassible n'exprimait aucune surprise, mais pourtant, le cadet des Kaiba le savait intrigué par la statue. Il n'eut pas le temps d'informer son aîné de ce qu'était ce dragon que Tessa Milford, la vice-présidente d'Illusions Industries, leur demanda de la suivre. Elle dû insister pour arracher les duellistes de la contemplation des statues présentes, et leur fit parcourir un long corridor qui les conduisit au cœur du château, dans une immense salle au plafond haut et voûté au centre duquel pendait un lustre de cristal jetant une éblouissante clarté dans cette pièce circulaire étrangement vide, sans décoration ni fenêtre, avec juste trois portes closes d'une simplicité étonnante par rapport à celles ouvragées du hall et une statue en son centre, représentant un Dragon Gardien de la Forteresse, frêle créature comparée aux autres qu'ils avaient croisés. Tessa demanda d'une voix forte à ce que tous les duellistes se regroupent autour d'elle et fasse silence.
« J'espère que le voyage s'est agréablement passé pour vous tous », commença-t-elle une fois le silence obtenu. « Maintenant que vous êtes arrivés au cœur du Château aux Dragons – vous n'avez pas manqué de vous rendre compte de ce détail – nous allons pouvoir commencer le tournoi. La première manche est simple : dès que le signal vous sera donné, chacun d'entre vous aura la possibilité de défier n'importe lequel d'entre vous. Si vous êtes provoqué en duel, vous ne pouvez décliner l'offre. Une fois défié, vous êtes obligé d'accepter, et de vous rendre par l'une des trois portes que vous choisirez à votre guise. Par la suite, plusieurs couloirs s'offriront à vous, vous choisirez celui qui vous convient le mieux. Plusieurs portes closes vous seront présentées ; n'oubliez pas de bien signaler que telle salle de duel est occupée au moyen du système qui est mis à votre disposition. A la fin du duel, le gagnant sortira par la porte qu'il a franchit pour arriver dans la salle, accompagné d'un employé présent dans la salle du duel, et ne pourra défier un nouveau participant qu'une fois revenu dans la salle dans laquelle vous vous trouvez actuellement. Le perdant, lui, se verra raccompagné par l'autre employé présent dans la salle de duel au bateau. Ce soir, celui-ci reprendra la mer avec à son bord les participants et leurs amis ayant perdus leurs duels. »
Comme pour la première fois, des exclamations offensées s'élevèrent mais, toujours comme pour la première fois, Tessa n'en fit pas grand cas et attendit que le jeu se calme pour reprendre la parole.
« Les spectateurs invités peuvent déambuler dans les salles de duels comme bon leur semble. Une dernière chose : ne vous méprenez pas, la sécurité est exigeante et veille au grain. Il ne peut y avoir aucune incartade possible. Sur ce, je vais vous laisser à vos duels. »
Tessa se tourna vers un employé vêtu d'un costume strict et lui fit un petit signe de tête. Celui-ci se redressa et, d'une voix forte et assurée, s'exclama :
« Duellistes, c'est l'heure des duels ! »
Makuba fut bousculé dans tous les sens et son frère fut l'un des premiers à être provoqué en duel par un jeunot qui comptait bien lui mettre la raclée de sa vie. L'air qu'afficha Seto à ce moment là montra clairement qu'il n'en avait pas la moindre envie mais qu'il maudissait cette règle idiote que celle de ne pas pouvoir décliner les offres de duels. Il accepta d'un reniflement dédaigneux et se dirigea vers une porte sans demander l'avis du gamin, qui le suivit en trottinant derrière lui ; avant de suivre son frère, Makuba jeta un coup d'œil circulaire. Joey faisait face à Insector Haga, qui le pointait rageusement du doigt, tandis qu'Atem s'éloignait accompagné de Mako Tsunami avec lequel il discutait cordialement. Il avait sur le visage l'expression de quelqu'un de contrit. Manifestement, il n'avait pas voulu combattre le duelliste marin. De leur côté, Yûgi et Rebecca furent provoqués en duel par des duellistes inconnus au bataillon, tandis qu'Anera partait en compagnie d'un duelliste plus que dubitatif sur sa ressemblance avec Atem mais surtout… jetant de fréquents coups d'œil à l'animal qui les suivait. Une fois que la jeune femme eu disparu derrière la porte, Makuba se précipita à la suite de son frère.
Jamais l'aîné des Kaiba n'eu l'occasion de croiser la route de son ancien amant, qu'il brûlait certainement d'affronter. Il ne croisa même pas la route d'aucun duelliste au grand cœur. Tous ses duels, il les expédia sans aucunes difficultés, sous les encouragements de son cadet, mais plus les duels s'enchaînaient, plus Seto se renfrognait.
Au bout d'un moment, Tessa vint féliciter Seto, qui avait rempli son cota de victoires. Il fut interdit de provoquer qui que ce soit en duel, et plus personne ne vint l'embêter. Après lui, ce fut Yûgi, suivit de près par Atem, qui fut félicité. Jusqu'à ce que Joey, Bakura, Marek, Maï et Anera soient également félicités pour leurs victoires, ils ne s'adressèrent ni la parole ni un regard. D'un côté, les frères Kaiba, de l'autre Atem et Yûgi ; Makuba fut saisit d'une envie subite de trouver Cataracte et sa cavalière.
Tessa les rejoignit.
« Si on m'avait demandé de composer l'équipe qui irait en quart de finale, j'aurais volontiers parié sur vous », sourit-elle en croisant les bras sur sa poitrine. « Vous êtes les derniers habitants du Château aux Dragons. Vous me suivez ? »
Elle n'attendit pas leur réponse pour tourner les talons et repartir par où elle était venue. Ils la suivirent sans un mot.
La salle dans laquelle elle les mena était certainement la plus vaste du château, il était tout simplement difficile de faire plus grand. De l'extérieur, Makuba avait supposé que le bâtiment principal, environné de bâtiments collatéraux et de hautes tour, devait contenir la plus grande salle, et en jetant un vague coup d'œil au travers d'une des immenses fenêtres, il supposa qu'il avait vu juste.
Au centre trônait une longue table aux pieds sculptés supportant un nombre incalculables de plats divers et variés, et des couverts d'or, d'argent et de cristal, étaient disposés avec minutie sur les côtés de la table ; un seul d'entre présidaient la table, vers lequel se dirigea d'office Tessa. D'un geste, elle invita les duellistes à prendre place comme ils le désiraient autour de la table ; Joey se précipita vers la première place qui se présentait à lui, et ses amis, le sourire aux lèvres, s'installèrent un peu en désordre, mais sans laisser de place de libre entre eux. Seto et Makuba furent les derniers debout. Anera également.
Tessa hocha la tête, et Anera tourna les talons. La main de Seto la retint par le bras, et un seul regard échangé suffit à ce qu'il la relâche. Elle adressa un sourire au cadet des Kaiba, un peu perdu, et sortit de la salle, Cataracte sur les talons. Makuba interrogea son frère du regard.
« Elle n'a pas le temps de rester dîner. »
L'information analysée, Makuba comprenait mieux le départ de la jeune femme et se dirigea avec son frère vers les deux dernières places de libres.
Tessa n'avait rien d'une vice-présidente d'une des plus grandes multinationales qui soit. Makuba savait comment se comportaient en général les dirigeants de grandes entreprises ; il en avait un modèle chez lui. Ce n'étaient que des requins qui ne souriaient que quand ils avaient tendu un piège dans lequel leur proie s'est jetée sans arrière pensée, qui ne pensaient qu'à des stratégies plus machiavéliques et tordues les unes que les autres, qui ne croyaient qu'au pouvoir du charisme et de la force mentale. Tessa, elle, n'avait rien de tout ça, elle n'avait pas la prestance d'une femme d'affaire. Du moins, pas ce soir là. Elle était agréable et faisait preuve d'une particulière intelligence, certainement redoutable en affaire, mais à cet instant, c'était si agréable de l'écouter parler. Elle riait avec eux, et avait un petit sourire qui ne sous-entendait absolument rien.
Seto, à ses côtés, ne leva jamais la tête, se contentant de manger en silence. Makuba ignorait totalement si son frère écoutait un traître mot de la vice-présidente, et il était presque convaincu que non. A chaque fois qu'il se tournait vers lui pour rire de ce que venait de dire Tessa, il perdait son sourire est ses yeux se voilaient d'inquiétude et de tristesse.
Seto était tellement perdu dans ses pensées qu'il ne se rendait même pas compte qu'il baissait complètement son masque, et qu'il affichait cet air triste qu'il arborait depuis le départ d'Atem lorsqu'il se retrouvait seul et sans ordinateur. Et ce, même s'il ne pensait pas du tout au Pharaon.
Il doit encore penser à son travail, à tous les problèmes de la Kaiba Corp, songea le cadet alors qu'il observait son frère pour la cinquième fois. Il ne pense pratiquement plus qu'à ça…
Makuba baissa la tête vers son assiette. Pourquoi a-t-il fallu que tout se passe ainsi…
A la fin du repas, une fois la table débarrassée et les invités repus, Tessa se leva et demanda d'un regard à ce que le silence règne. Elle l'obtint sans aucunes difficultés, ainsi qu'une attention pleine et entière. Enfin, tout le monde l'écouta religieusement, à l'exception de Seto, qui fixait toujours le vague devant lui, les bras croisés sur la table.
« Maintenant que le dîner a pris fin, nous allons pouvoir aller nous reposer. Mais avant, une dernière formalité est à remplir : celle du quart de finale. »
Un employé s'approcha d'elle et lui tendit une télécommande. Tessa la saisit et remercia d'un doux sourire l'homme qui s'éloigna, puis pointa l'écran géant situé au fond de la pièce. Celui-ci s'alluma et les noms des participants aux quarts de finale s'affichèrent.
« Le principe est simple : il y aura quatre duels qui auront lieu demain. Deux le matin, deux l'après-midi. Les duellistes qui s'affronteront seront choisis au hasard par l'ordinateur, et les perdants ne sont pas obligés de quitter l'île, comme ça avait été le cas pour la première manche. Ils pourront rester assister à la demi-finale et la finale. Les duels ne peuvent dépasser la limite temporelle de l'heure et demie. Les vainqueurs accèderont, tout naturellement, au statut de finaliste. Des questions ? »
Le silence lui répondit.
« Alors procédons maintenant au tirage au sort. »
L'attention se tourna immédiatement vers l'écran géant du fond de la salle. Ils durent attendre quelques secondes, avant de voir apparaître les noms de Yûgi Mûto et Bakura Ryô en même temps.
« Yûgi Mûto et Bakura Ryô sont les deux premiers duellistes à s'affronter demain matin. Le duel commencera à neuf heures trente et ne peut durer au-delà de onze heures trente. »
Les concernés hochèrent la tête, aucun commentaire ne fut échangé et l'écran s'effaça. Deux nouveaux noms apparurent.
« Marek Ishtar et Maï Valentine seront les duellistes qui s'affronteront en deuxième. »
Quand Makuba regarda la jeune femme, celle-ci avait considérablement blanchi, certainement au souvenir de ce qu'il s'était passé la dernière fois qu'elle avait affronté Marek. Joey, assis à côté d'elle, avait posé une main apaisante et réconfortante sur son épaule, et le regard qu'il échangea avec elle fut comme un instigateur au calme. Maï respira profondément, alors que Marek la couvait d'un regard inquiet et désolé.
« Atem Mûto et Joey Wheeler composeront le troisième duel. »
Makuba sursauta, ayant momentanément oublié les duels qui se préparaient, et jeta un coup d'œil à son frère. Celui-ci, les bras croisés, gardait les yeux rivés sur l'écran, les traits de son visage s'étant durcis et toute trace d'une quelconque expression triste ayant mis les voiles, alors qu'Atem, à l'opposé, serrait manifestement les dents. Il était difficile de ne pas comprendre la situation, surtout lorsqu'on s'appelait Makuba Kaiba. Le cœur serré par cette situation, par le fait que ces deux personnes si éprises l'une de l'autre, qui comptent beaucoup à ses yeux, soient en si mauvais termes, Makuba retourna son attention sur l'écran. Il en oublia complètement son frère et son ami.
« Et nous terminerons par le duel qui opposera Seto Kaiba à Anera Pegasus. »
Le silence qui figea la salle était lourd. Makuba lui-même avait du mal à croire qu'Anera ait accepté que son « nom de famille » soit affiché sur cet écran, alors qu'elle ne se présentait jamais avec. La première fois qu'elle avait dû leur décliner son identité, à lui et son frère, elle n'avait dit que son prénom, et d'après ses souvenirs, jamais elle n'avait un jour associé le nom de Pegasus à son prénom lorsqu'elle se présentait. Il fallait toujours attendre une coïncidence pour l'apprendre. Qu'il soit affiché si simplement l'étonnait, de la part de la jeune femme qui mettait une telle énergie à garder le secret de son nom de famille.
« Je vais le lui dire. Bonne nuit. »
La voix plate de Seto avait brisé ce silence comme un couteau aurait tranché du pain. Makuba décolla ses yeux de l'écran et regarda la silhouette longiligne de son frère qui s'était levée et se dirigeait d'un pas décidé vers la sortie, passant à côté de Tessa qui, pas le moins du monde surprise, éteignait la télé en saluant le jeune PDG d'un hochement de tête. Makuba, réalisant rapidement que son frère partait, se leva précipitamment et le rejoignit, non sans jeter un coup d'œil sur les duellistes restants.
Ils semblaient tous estomaqués. Seule Téa n'avait pas l'air surprise. Plutôt énervée. Son regard s'était une fois de plus assombrit, et elle refusait de croiser le regard de qui que ce soit.
Cataracte était un cheval étonnant. Il refusait toujours que quelqu'un d'autre qu'Anera l'approche, et pourtant, il était là, allongé sur son lit de paille, dans un coin de ce bureau immense éclairé par un lustre d'acier aux entrelacs complexes, chouchouté par Makuba qui semblait se plaire plus en la compagnie de l'animal qu'en sa compagnie. Assis dans le grand canapé de cuir blanc du bureau, jambes croisées et coude posé sur l'accoudoir, sa tête reposant sur sa main, Seto observait depuis un petit moment son jeune frère, agenouillé contre le flanc de Cataracte, s'amuser avec l'animal en l'embêtant gentiment. Cataracte secouait la tête de contentement, sa crinière venant parfois fouetter le visage de Makuba qui riait aux éclats.
Un autre éclat de voix, pourtant, attira l'attention du jeune PDG.
« Je pensais pourtant avoir été claire sur ce sujet. Je ne permettrais pas que cette opération tombe à l'eau, vous m'entendez ? »
Ils déglutirent avec difficultés. Quand elle travaillait, Anera était redoutable et très intimidante. Les traits de son visage, tendus, accentuaient son regard dur et menaçant. Elle ne pardonnait que peu de fautes de la part de ses employés, et il était difficile de ne pas trembler rien qu'à l'idée de devoir l'affronter avec de mauvaises nouvelles. Les deux hommes, bien que hauts placés dans la hiérarchie de la société, dotés d'une grande intelligence et d'un sang-froid exemplaire car hommes d'affaires, ne pouvaient s'empêcher d'être mal à l'aise. La situation devait être véritablement inconfortable. Même s'il n'était pas mêlé à cette histoire, en tant que spectateur, Seto ressentait l'aura écrasante d'Anera, et il n'avait aucun mal à comprendre la situation des deux subordonnés de la jeune femme. Quand on était la cible de la mauvaise humeur d'un PDG, on le sentait passer.
Anera n'était pas le PDG d'Illusions Industries parce qu'elle avait réussit une magnifique écharpe cet hiver. D'autant plus qu'il doutait de sa capacité à tricoter.
« Madame », tenta l'un des deux hommes, « nos équipes sont à leur maximum, mais sans plus d'effectifs, nous… »
« Ca suffit », coupa la jeune femme en contournant son fauteuil de cuir. « Vous me rabâchez sans cesse cette excuse défraîchie. J'ai procédé à un recrutement dans tous les services et je ne peux pas en permettre plus, je devrais même procéder normalement à des licenciements ! Alors arrêtez de rejeter la faute sur le manque d'effectifs, vous ne savez pas gérer une équipe, voilà de quoi il retourne ! »
Les deux hommes s'entreregardèrent mais ne dirent rien. Instinctivement, Seto savait parfaitement à quoi ils pensaient. Il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures. Ils venaient littéralement de se faire insulter par un PDG plus jeune qu'eux, et qui plus est, par une femme.
Le déclic de la porte d'entrée qui s'ouvrait détourna l'attention calme et indifférente de Seto vers l'un des battants de la porte qui s'écartait de l'autre pour laisser apparaître la silhouette élancée et gracieuse de la vice-présidente… accompagnée de la troupe de duellistes au grand cœur. Seto fronça les sourcils et son regard s'assombrit, devenant plus méprisant. Il sentit naître au fond de lui cet agacement chronique qui n'était dû qu'à leur arrivée, lorsqu'ils débarquaient toujours là où lui se trouvait. Qu'ils arrivent quand il était seul ou en compagnie de Makuba, cela passait. Mais que maintenant, ils viennent également couper sa route quand il était avec Anera… Ils le poursuivaient, à n'en pas douter.
Son regard croisa immanquablement le regard d'Atem.
Leurs regards s'accrochèrent et s'affrontèrent, cherchant à faire céder l'autre plutôt que de s'avouer vaincu. Seto resta immobile, toujours dans la même position qu'il avait adoptée depuis qu'il était arrivé dans le bureau d'Anera. Plus rien n'existait autour d'eux, il ne voyait que les deux améthystes qui le fixaient durement, cherchant une faille qu'il s'était juré de ne pas montrer. Cet homme qu'il avait aimé, à qui il s'était offert, l'avait humilié publiquement, osant le comparer à ce chien de Wheeler. Il avait osé dire qu'il était meilleur que lui, lui qui était le plus jeune PDG du Japon, le meilleur duelliste avant que le Pharaon ne débarque d'il ne savait où. Il n'allait pas lui pardonner si facilement une telle humiliation.
Atem lui avait ouvertement déclaré la guerre, et Seto s'était juré qu'il n'allait pas se laisser faire.
« Je me fous de connaître les motifs de votre échec ! », hurla Anera en frappant violemment son bureau du poing, furieuse, faisant revenir brusquement à la réalité les deux ex amants qui tournèrent d'un même homme leur tête vers la stature nerveuse de la présidente d'Illusions Industries. « Ce que je veux, ce sont des résultats ! Des résultats, vous entendez ? Alors que faîtes-vous encore ici, plantés comme les deux grands imbéciles que vous êtes ? Disparaissez, et ne revenez que lorsque vous aurez des résultats qui me prouveront que vous faîtes partie du personnel compétent ! »
Les deux hommes bredouillèrent quelque chose d'incompréhensible et se carapatèrent aussi vite qu'ils le purent, tout simplement terrorisés par l'explosion d'énergie qui résultait de la colère écrasante de leur patronne. La porte avait claquée derrière eux qu'Anera n'avait pas bougé de sa position.
« Tu as peut-être été un peu dure avec eux », finit par dire Tessa en s'approchant du bureau, au bout de quelques instants.
Anera la foudroya du regard.
« Je n'ai pas de leçons à recevoir de ta part, Tessa », siffla la jeune femme en se redressant.
Pour toute réponse, la plus vieille lui adressa un sourire bienveillant, pas le moins du monde ébranlée par l'accès de colère redirigée contre elle d'Anera. La vice-présidente attrapa un dossier sur le bureau et le feuilleta rapidement.
« Ils ont insisté pour te voir », annonça-t-elle sans quitter le dossier des yeux. « Je me voyais mal le leur refuser, après leur fabuleuse découverte. »
Anera resta sans réaction pendant un certain temps, cherchant manifestement à comprendre le sens des paroles de son employée, puis se laissa tomber dans son fauteuil de cuir en soupirant. D'un geste las, elle se massa les tempes. Cataracte, d'un coup de tête, éloigna Makuba et, prenant appui sur ses antérieurs, se leva ; il alla fourrer son nez dans l'épaule de sa cavalière, qui passa une main absente sur le chanfrein de l'animal.
« J'avais oublié… », murmura-t-elle.
Tessa hocha pensivement la tête alors qu'elle examinait une feuille en particulier.
« Bon. »
Anera posa les coudes sur son bureau et joignit les mains devant sa bouche, fixant d'un regard déterminé le petit groupe qui lui faisait face. Elle laissa passer un moment de silence, juste histoire de s'imposer, puis reprit la parole.
« Je vais clarifier les choses une bonne fois pour toutes, je n'ai pas envie que vous veniez sans cesse m'embêtez avec vos questions. Je sais parfaitement que vous connaissez Maximilien Pegasus, et le fait d'avoir vu marqué le nom d'Anera Pegasus sur l'écran a dû vous choquer. Je suis la fille adoptive de Maximilien Pegasus, il m'a recueillie quand j'étais encore adolescente. Conformément à ses désirs, j'ai hérité de la direction d'Illusions Industries à la fin de votre aventure au Royaume des Duellistes ; actuellement, mon père est encore à l'hôpital. On ignore toujours s'il va se réveiller ou s'il va nous quitter définitivement. Je suis donc l'héritière de l'empire qu'il a bâti, de l'entreprise aux différentes villas disséminées et aux îles acquises. Je suis mère de deux enfants, Alexandre et Arcanan, et ni l'un ni l'autre n'a pour père Seto Kaiba ici présent, mais je ne vous cacherais pas l'année et des poussières que j'ai vécu chez lui et Makuba. Isis est à mon service depuis la fin du tournoi de BatailleVille auquel j'ai assisté, mais de loin ; j'ai également été présente lors du tournoi au Royaume des Duellistes. Je suis duelliste à mes heures perdues, et demain, j'affronterais le PDG de l'entreprise concurrente au cours du dernier duel de la journée. Je n'ai jamais connu ni Yûgi ni Atem auparavant, je n'ai pas tenté d'imiter leur style parce que j'étais fan d'eux et je ne projette pas de me marier avec l'un d'entre eux. J'ignore totalement pourquoi je leur ressemble. Et pour finir, je suis éternellement accompagnée de mon cheval, Cataracte, et je vous déconseille fortement de vous approcher de lui, et si vous le faîtes, c'est à vos risques et périls. Je ne cautionnerais pas votre folie. Je pense avoir été claire. Satisfaits ? »
Elle avait le même regard et la même expression que lui lorsqu'il s'adressait aux mêmes personnes. Fatiguée de les voir, lasse, désirant s'en débarrasser au plus vite, à la limite méprisante. Un sourire en coin naquit sur les lèvres du jeune PDG de la KaibaCorp en voyant les expressions outrées ou renfrognées des duellistes qui ne devaient pas non plus avoir échappé à l'impression de faire face à un second Kaiba désagréable.
« Eh, ce n'est pas parce que deux de tes directeurs sont incompétents que tu dois les recevoir les crocs sortis », intervint Tessa en relevant le nez du dossier qu'elle consultait.
« Je n'ai que faire de ton avis. »
« Bon sang, Anera, reprend-toi. Tu es désagréable au possible. Ils n'y sont pour rien dans cette histoire, tu les connais à peine. Je ne pense pas que l'avis de Kaiba soit très objectif, à leur sujet, tu devrais te faire une opinion toi-même. »
Les deux femmes s'observèrent, Tessa calme et sereine, Anera tendue et énervée. Ce fut la présidente d'Illusions Industries qui détourna le regard la première, inspirant profondément.
« Okay, je me calme. »
Elle croisa les bras sur son bureau et ramena son fauteuil plus près d'un coup de rein, se redressant, et posa un regard étonnamment calme à présent sur le groupe de duellistes. Ses traits s'étaient légèrement détendus et elle avait l'air de mieux se maîtriser que quelques secondes auparavant. Visiblement satisfaite, Tessa se replongea dans son dossier et s'appuya contre la tranche du bureau.
« Vous avez… des questions à me poser ? », demanda Anera d'une voix trahissant toujours des restes de sa colère précédente et une certaine impatience.
Seto se cacha les yeux d'un geste las puis décida de finalement s'en aller. Il n'avait pas envie d'assister à une réunion de courtoisie et entendre les autres poser des questions d'une futilité abyssale à la présidente d'Illusions Industries, et surtout, moins il les verrait, mieux il se portera. C'avait toujours été comme ça, et puisque l'autre voulait que tout redevienne comme avant… Il n'allait pas non plus se faire prier.
« Je vais me coucher, Anera », annonça-t-il en se tournant vers son amie dont il avait capté l'attention. « Bon courage. »
Il eut vaguement l'impression qu'elle venait d'oublier tous les problèmes de son entreprise. Un éclair qui ne présageait rien de bon éclaira furtivement son regard violine. Seto prit partie d'ignorer le mauvais pressentiment qui tomba dans son estomac et tourna les talons. Il prit soin de passer loin des duellistes, comme si s'approcher de trop près d'eux le rendrait malade ; Makuba ne le suivit pas.
L'animal galopait l'encolure arrondie, la bave aux lèvres, les foulées aériennes pour un cheval qui avait toujours l'air de préférer la force à la délicatesse. Les jambes fixes et le dos droit, les rênes tendues entre ses longs doigts plongés dans la foisonnante crinière de l'animal, Anera faisait corps avec Cataracte, l'accompagnant souplement bien assise au fond de sa selle de cuir aux étriers d'argent. Cela faisait déjà cinq minutes qu'elle le faisait galoper en rond, le forçant à maintenir cette allure régulière et à faire attention à ses mouvements, et accoudé à sa fenêtre, Seto l'observait monter son cheval.
La voir faire travailler Cataracte avait un prodigieux effet décontractant.
Sa nuit avait été affreuse. Il n'avait pas pu trouver le sommeil. Pourquoi fallait-il toujours que Morphée lui refuse une place dans ses bras lorsqu'il croisait Atem dans la journée, même si ce dernier ne l'avait pas vu ? Rien que de voir sa fine silhouette avait pour effet de lui ôter l'envie de dormir, et son image venait le hanter la nuit, l'empêchant d'avoir l'esprit tranquille et son cœur battant douloureusement, contracté comme si une main s'amusait à le lui enserrer. Il s'était tourné et retourné dans ses draps, fermant les yeux, serrant contre lui son oreiller, mais rien n'y faisait. Il avait beau remonter la couverture jusque sous son menton, il avait froid. La chaleur de son corps lui manquait. Le rythme régulier de sa respiration contre lui lui manquait. Et si par miracle il arrivait à se rendormir, le souvenir de ce soir où Atem avait fuit le manoir lui revenait avec une effroyable clarté, et il n'arrivait jamais à se réveiller avant sa propre fuite de chez Yûgi, avec pour dernière image la silhouette recroquevillée et agitée de soubresauts du Pharaon, prostré dans un coin de sa chambre.
Seto se passa une main fatiguée sur le visage, en repensant à la nuit qu'il venait de passer. Ses yeux étaient déjà suffisamment soulignés de cernes, il n'avait pas envie d'en rajouter une couche supplémentaire. C'était plus facile, la journée. Il n'avait qu'à jeter des regards méprisants et garder son masque d'indifférence totale sur le visage, lancer quelques piques assassines et on lui foutait la paix. Il pouvait travailler. Il pouvait penser sans difficultés à autre chose. Mais soutenir le regard violine de son ancien amant, comme ça, chaque fois qu'il le voyait, ça paraissait si facile quand il y avait du monde autour de lui, mais tellement douloureux quand il y repensait, plus tard. La nuit tombée, il n'y avait plus personne. Il était seul. Seul avec ses souvenirs, sa souffrance, et trop fatigué pour les contenir comme en pleine journée. Alors il les subissait. Encore et toujours.
Et il ne dormait plus.
« Ridicule », pesta-t-il en se redressant alors qu'Anera faisait faire un tour rênes longues à son cheval. « Je n'ai pas besoin de lui. »
Et comme à son habitude, il maudit Atem de l'empêcher de dormir. Admettre qu'il ne dormait plus parce qu'il se mourrait d'amour pour le Pharaon reviendrait à admettre qu'il dépendait de lui, et que, par conséquent, il était faible, sans lui. Ca ne pouvait pas être le cas. Il n'avait jamais eu besoin de qui que ce soit, et ce n'était pas maintenant que ça allait changer.
Atem n'était qu'un virus qui lui empoisonnait la vie, et il était bien décidé à l'exterminer.
Comme il s'y était vaguement attendu, Yûgi remporta au bout de trois quarts d'heure de jeu le premier duel du quart de finale, qui l'opposait à Bakura. Malgré l'absence d'Atem pour prendre sa place comme il en avait pris l'habitude lorsque l'esprit du Pharaon cohabitait encore avec le sien, Yûgi se montrait à la hauteur des qualités de duelliste qu'on se plaisait à lui prêter, sans pour autant égaler son double qui était incontestablement le meilleur duelliste, du moins le seul que Seto ait reconnu comme apte à le battre. Même si cela lui coûtait plus de la moitié de ses forces, il admettait qu'Atem soit meilleur que lui.
Seto serra les mâchoires alors qu'il observait Yûgi serrer la main de Bakura en le félicitant sur le match qu'il venait de gagner. Atem ne lui sera pas supérieur plus longtemps. Foi de Seto Kaiba.
« Je t'ai vu ce matin, à ta fenêtre. »
Seto sursauta. Il ne l'avait pas entendue arriver. Depuis combien de temps était-elle assise tranquillement à ses côtés ? Elle ne s'était présentée ni au petit-déjeuner et encore moins lorsque le duel avait été ouvert entre les deux duellistes. Certainement parce qu'elle devait encore travailler pour rattraper ce que ses bons à rien de directeurs avaient lamentablement loupé. Pourtant, elle ne semblait pas du tout énervée : son regard violine était calme, presque lointain, les traits de son visage détendus.
Elle avait peut-être passé la matinée à jouer avec Alexandre.
« Tu te réveille tôt, dis-moi », continua-t-elle sur un ton trop innocent pour être honnête.
« Je n'aime pas tes insinuations », répliqua Seto en fronçant les sourcils.
Anera haussa les épaules d'un air désinvolte et replaça une mèche de cheveux noirs derrière son oreille.
« Tu n'aimes pas grand-chose, de toute façon. Ca ne m'étonne pas de toi. »
« Tu ne démens pas ? »
« Pourquoi prendrais-je cette peine ? Tu sais très bien à quoi je fais allusion. »
« Je pensais qu'on avait réglé la question. »
« Elle ne sera réglée que lorsque tu auras enfin compris que la politique de l'autruche n'est pas la meilleure solution. »
« Cataracte n'est pas avec toi ? »
« Ne change pas de sujet. »
« Anera ? », intervint soudainement Tessa en s'approchant de sa supérieure, les yeux rivés sur un dossier, lunettes sur le nez et l'air contrit. « Il y a un problème. J'ai besoin de toi. »
La présidente d'Illusions Industries resta un instant sans bouger, le regard dans le vague, puis se leva sans un mot. Le regard qu'elle darda sur Seto lui fit nettement comprendre qu'elle n'en resterait pas là.
Le duel qui opposa Maï à Marek se révéla moins long que le précédent. La jeune femme semblait avoir passé une nuit relativement agitée : elle avait le teint pâle et ses yeux violets trahissaient encore les souvenirs de son dernier combat contre Marek. Elle tremblait légèrement, assez pour qu'on s'en aperçoive. Pendant tout le duel, elle se montra à fleur de peau, et la puissance de chacune des attaques de Marek semblait avoir été multipliée par dix. Pourtant, ce fut elle qui gagna le duel, et haut la main : Marek, même s'il s'était battu au maximum de ses capacités, s'était bien vite retrouvé acculé et finalement balayé par la horde de Dames Harpies déployée par une stratégie finement ficelée par la jeune femme. Lorsque l'on annonça sa victoire, Maï ne semblait pas y croire.
Anera ne se montra pas au déjeuner, et encore moins au duel qui opposa Atem à Joey. D'ailleurs, Seto resta aussi aux abonnés absents.
« Le duel devait être plus passionnant que mon travail, Seto. Tu aurais dû y aller. »
« Pour voir ce chien de Wheeler se ridiculiser encore une fois ? J'ai eu mon compte. Même avec la Griffe d'Ermocrate il n'est pas capable de se battre convenablement. Il est une honte pour le monde des duels. »
« Une honte qui réussit quand même à se qualifier parmi les meilleurs », précisa d'un ton distrait Anera, examinant plus une feuille de papier que venait de lui mettre sous le nez Tessa qu'écoutant son ami.
« De vulgaires coups de chance. »
« J'adorerais avoir sa chance. »
« Il n'a aucun talent. »
« Oh, je t'en prie Seto », s'exclama Anera en relevant la tête, l'air passablement exaspéré. « Arrête de te trouver des excuses plus ridicules les unes que les autres. Tu n'es pas allé à ce duel uniquement parce que tu ne voulais pas voir Atem prouver encore son talent dans le maniement des cartes. »
Seto la foudroya littéralement du regard de son canapé, mais elle resta impassible. Encore et toujours, elle demeurait inébranlable. Une véritable forteresse. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu que trois personnes qu'il n'avait jamais réussit à faire ployer : Anera, présidente d'Illusions Industries, Tessa, vice-présidente d'Illusions Industries, et Sanae, sa secrétaire. Que des femmes. Il ignorait totalement pourquoi il n'arrivait pas à les impressionner, elles. Pourtant, elles étaient humaines, comme tous les autres, non ?
« Je pense mieux savoir les raisons qui m'ont poussé à préférer ta présence », grinça Seto, un brin énervé.
« J'en doute. »
« Bien sûr, tu es toujours au courant de tout. Tu es omnipotente, je suis bête de l'avoir oublié. »
« Le sarcasme te va mal quand il m'est adressé, Seto. »
« Désolée de vous couper », intervint Tessa le plus naturellement du monde, « mais on vient de m'informer que le duel s'est soldé par la victoire d'Atem Mûto sur Joey Wheeler, après un duel d'une heure et quart. Le nombre de points de vie restant à Atem lors de sa victoire s'élevait à 200. C'est à vous dans exactement trois quarts d'heure. Si vous pouviez arrêter de vous enguirlander, j'aimerais bien boucler ce dossier avant que ma chère présidente ne parte… »
Sa proposition fut accueillie par un regard noir de la part du PDG de la Kaiba Corp et d'un sourire amusé de la part de la présidente en question. Elles étaient vraiment chiantes.
Ils s'étaient connus peu de temps après l'aventure au Royaume des Duellistes, dans les rues mêmes de Domino. En l'espace de deux ans, ils avaient noué une relation forte, basée sur une confiance que Seto n'aurait jamais cru donner un jour à quelqu'un, surtout pas à la fille adoptive de son pire ennemi, Maximilien Pegasus. Pourtant, les faits étaient là : il avait parfois, voire même souvent, besoin de sentir sa présence à ses côtés. Atem avait remplacé en partie le vide qu'elle avait créé en quittant le manoir pendant un an et demi, ou du moins, il ne lui avait pas donné l'occasion de penser à son absence.
Mais pendant tout ce temps, il n'avait jamais songé à la défier, à la provoquer en duel, alors qu'il savait qu'elle jouait au Duel de Monstres. Cette idée de l'affronter ne lui avait jamais effleuré l'esprit. Il ignorait tout de sa façon de jouer, il ignorait avec quelles cartes elle jouait, et il était confronté à elle lors du quart de finale. Il ne doutait pas de ses compétences, mais bizarrement, il craignait la défaite. Après tout, elle était l'une de ces trois personnes qui n'avaient jamais détourné le regard ou s'était ratatinée sur elle-même lorsqu'il la foudroyait du regard.
« Des dragons, n'est-ce pas ? »
« Ce n'est pas pour rien que la décoration de ce château est principalement composée de statues de dragons », sourit Anera en abaissant son disque de duel.
Devant elle se dressait encore le Dragon du Brasier Sombre, et Seto venait d'anéantir le Dragon Gardien de la Forteresse. Ce devait être le sixième dragon qu'elle avait invoqué au cours du jeu, pour un total de sept monstres invoqués.
« Maximilien a fait sculpter la plupart des dragons se trouvant dans mon jeu », continua-t-elle en tirant une carte.
« Dois-je en déduire que j'aurais l'honneur de voir se dresser le dragon qui trône dans le hall ? »
Anera lui lança un regard malicieux en posant une carte.
« Peut-être. »
Le Dragon Etincelant de Saphirs fit son apparition sur le terrain, et elle posa deux cartes face cachée non, sans anéantir par une attaque de son Dragon du Brasier Sombre un monstre du côté de son adversaire, baissant par la même occasion de quelques points les points de vie de Seto.
Ils s'affrontaient depuis trois quarts d'heure, et personne n'était capable de dire lequel allait l'emporter. Quand l'un des deux prenait le dessus, l'autre le repoussait vivement avec un piège réfléchi ou une carte magique in extremis. Les cartes magiques répondaient aux cartes pièges, les monstres apparaissaient, se défiaient, s'anéantissaient, revenaient, disparaissaient. Et Seto ne s'énervait pas. Il avait même l'air d'y prendre du plaisir. Anera, elle, dévoilait une troisième identité, après s'être montrée comme étant une mère aimante et une Présidente Directrice Générale d'une entreprise multinationale redoutable et exécrable : son regard violine de prédateur illuminé d'une flamme de plaisir dévorant et son sourire satisfait lui répondant trahissaient sans équivoque son immense bonheur de se retrouver dans une arène, disque de duel sur le bras et cartes en main.
Il était évident qu'Anera s'éclatait lorsqu'elle jouait, quel que soit le résultat du duel.
« Puisque tu as l'air d'aimer les dragons, je ne vais pas te priver de la présence du mien… »
Anera arqua un sourcil et dans son regard passa une étincelle d'excitation. Elle semblait avoir attendu avec impatience le moment que choisirait Seto pour faire apparaître son Dragon Blanc aux Yeux Bleus.
L'immense bête éclatante apparut sur le terrain, poussant son éternel et profond rugissement intimidant. Loin de se laisser impressionnée, Anera leva la tête et se délecta de la vue de cette magnifique créature qui se dressait contre elle, ne manifestant aucune crainte quant au nombre élevé de ses points d'attaque. Elle ne perdit pas son sourire, même lorsque le souffle puissant du dragon balaya son Dragon du Brasier Sombre, qu'elle avait au tour précédent placé en mode défense après avoir invoqué le Dragon Etincelant d'Emeraudes, allez savoir pourquoi.
« Dommage, je comptais l'utiliser pour une invocation », dit-elle lorsque son dragon volait en éclat.
Seto ne lui répondit pas et posa une carte sur le terrain avant de passer la main. Anera tira une carte, la regarda puis baissa son disque de duel ainsi que son jeu de cartes, observant son adversaire derrière lequel se dressait sa majestueuse créature. Seto lui jeta un regard interrogateur.
« Dis-moi, Seto… », commença-t-elle d'un ton pensif.
Elle pencha la tête sur le côté et croisa les bras. Son sourire se fit plus léger et son regard malicieux.
« Que me répondrais-tu si je te disais qu'il n'existait pas quatre mais cinq Dragons Blancs aux Yeux Bleus ? »
« Que tu as perdu la tête. Il n'en existe que quatre, et trois sont dans mon jeu. »
« Le quatrième appartient au grand-père de Yûgi, carte que tu as malencontreusement déchirée, n'est-ce pas ? »
Le PDG de la Kaiba Corp resta silencieux mais Anera n'attendait pas vraiment de réponse. Elle joua machinalement avec une carte qu'elle faisait tourner entre ses longs doigts, son sourire s'accentuant légèrement. Seto fronça les sourcils.
« Je sacrifie le Dragon Etincelant de Saphirs et le Dragon Etincelant d'Emeraudes… »
Les deux créatures citées disparurent dans un jaillissement d'étincelles et, toujours aussi sceptique, Seto regarda les longs doigts fins de son adversaire poser avec délicatesse une carte sur son disque de duel.
« Et j'invoque le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine. »
Il en aurait lâché ses cartes s'il ne s'était pas appelé Seto Kaiba. Malgré cela, pourtant, il resta estomaqué, les yeux écarquillés, en regardant l'immense créature allonger son cou et déployer ses larges ailes en allant chercher au plus profond de lui-même son rugissement vibrant, roulant le long de sa longue gorge. Ses yeux bleus luisaient d'antipathie, il respirait la puissance, à l'image même de ses propres Dragons Blancs aux Yeux Bleus. Il n'y avait qu'une légère différence.
Le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine avait deux cents points d'attaque et de défense en plus.
Anera semblait plus que satisfaite de la réaction que l'apparition de sa créature suscita chez lui, il le voyait clairement alors qu'il passait alternativement son regard entre le monstre et son propriétaire.
« Attends, c'est complètement insensé ! », finit par s'exclamer le jeune PDG. « J'ai fait toutes les recherches possibles et inimaginables pour m'assurer qu'il n'y avait que quatre Dragon Blanc aux Yeux Bleus et tu m'en sors un de je ne sais où ! »
« Maximilien n'a jamais voulu commercialiser cette carte et me l'a donnée », répondit Anera d'un ton calme. « Il n'y en a qu'un exemplaire. »
Le regard de Seto s'assombrit alors que le prénom de son ennemi résonnait dans sa tête. Il lança un regard mauvais à son adversaire.
« Il veut continuer à m'humilier en créant un autre Dragon Blanc aux Yeux Bleus plus puissant et qui ne m'appartiendrais pas ? », cracha-t-il.
Les traits du visage d'Anera se durcirent et elle ne se fit pas prier pour lui envoyer elle aussi un regard assassin.
« Je n'aime pas que tu parles de mon père sur ce ton, Seto », lâcha-t-elle amèrement. « Et pour ta gouverne, sache qu'il n'a pas créé le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine pour te nuire ou te porter un quelconque préjudice puisqu'il l'a créée bien avant que tu ne débarque comme étant l'un des meilleurs duellistes et son favori, par-dessus le marché. Cette carte a été créée au même moment que les autres, juste après son voyage d'Egypte. »
Seto ricana.
« Et tu veux me faire croire ça ? C'est absolument impossible. Il serait prêt à tout p… »
« En Egypte ancienne », coupa brusquement Anera, « il existait cinq Dragons Blancs aux Yeux Bleus, quatre de même puissance et le cinquième légèrement supérieur. Ils étaient tous les cinq liés à la Famille de Lumière, une famille de prêtres et de grands nobles du pays, la seule famille qui osait manifester son désaccord avec la famille royale. Ils étaient en perpétuel conflit avec le Pharaon ou un membre de sa famille, mais ça ne les empêchaient pas d'être à leur service. Et il y a cinq mille ans, le plus puissant des Dragons Blancs aux Yeux Bleus s'est détourné de la Famille de Lumière et a prêté allégeance à la Reine, qui ne s'y attendait pas le moins du monde. Le Dragon Blanc aux Yeux Bleus, surtout le plus puissant, était une créature dont on disait que jamais il ne pourrait s'associer à une autre famille que la Famille de Lumière, et pourtant, il a préféré la Reine et est devenu son protecteur le plus dévoué. Son image et son histoire étaient gravées dans les runes qui ont inspiré le jeu Duel de Monstres à Maximilien. Si tu doutes encore de l'intégrité de cette carte, je veux bien te montrer les photos qu'il a prises pour ensuite reproduire fidèlement leur représentation. »
Il serra les poings. Quand Anera lui parlait si durement, c'était qu'il avait touché un point sensible. Et quand c'était le cas, ce qu'elle disait ne pouvait être que la vérité. Seto avait appris à ses dépens que lorsque ses paroles donnaient l'effet de se prendre un coup de poing dans le ventre, quand son regard violine fixait si durement une personne en particulier et que ses bras étaient croisés sur sa poitrine, ça ne pouvait signifier que sa capacité à rester des heures à parlementer pour défendre son idée. Et en général, elle ne défendait que ce qu'elle savait être juste et véridique, ce qui lui tenait à cœur, elle avait horreur de perdre son temps pour des broutilles. Autant dire que s'il ne la croyait pas sur ce point là, ils en avaient pour des heures.
Seto se passa une main fébrile dans ses courts cheveux bruns, s'avouant vaincu. Son adversaire ne se détendit pas pour autant. Après avoir parlé de Pegasus ainsi, elle risquait de lui faire la gueule pour la soirée.
« Très bien », reprit-elle sur un ton tout aussi sec. « Maintenant je vais utiliser la capacité spéciale de mon Dragon, si tu n'y voie pas d'inconvénient, il me semble que c'est toujours à moi de jouer. »
C'était hallucinant à quel point cette fille se braquait facilement. En quelques mots, Seto avait réussi à la faire changer de comportement et redoutait qu'elle soit bien plus difficile à vaincre dans cet état là que lorsqu'elle se battait en y prenant plaisir. Il avait brusquement l'impression d'être l'un des deux directeurs incompétents qu'elle avait rabaissé sans scrupules au niveau de larves incapables la veille, il avait l'impression de ne pas avoir en face de lui la duelliste qu'il avait jusqu'ici combattu mais la Président Directrice Générale que rien n'arrêtait tant qu'elle n'aura pas atteint son objectif, quelque soit le prix à payer et les sacrifices à faire.
Autrement dit, ici, c'était certainement remporter le duel.
« Je sacrifie mille points de vie pour appeler le Dragon d'Or aux Yeux Noirs. »
Encore une carte inconnue au bataillon, mais Seto imaginait bien qu'elle était capable de lui sortir une raison abracadabrante comme celle de l'existence de ce monstre en Egypte ancienne en temps que serviteur d'il ne savait quelle famille. En se faisant cette réflexion, Seto se rendit enfin compte qu'Anera avait tenu à peu de choses près le même langage que ces pitoyables duellistes au grand cœur : un jeu qui remontait à des années et des années, dont les monstres avaient réellement vécu et bla bla bla… Ce qui l'effrayait n'était pas tant qu'elle ait réussi en quelques secondes à élaborer une histoire pareille, mais plus la conviction avec laquelle elle avait parlé, et surtout, surtout, le fait qu'elle ait adopté son attitude qui signifiait ouvertement « Tu n'es qu'un imbécile fini, ce que je dis est absolument vrai et tu devrais me croire si tu ne veux pas passer pour un con », ou quelque chose du genre, il était difficile de bien exprimer ce que signifiait cette attitude qui avait le don de le faire taire.
Le dragon qui se dressa devant lui après que les points de vie d'Anera aient chuté de quelques mille points avait la même allure que les Dragons Blancs aux Yeux Bleus, à la différence peut-être qu'il n'avait pas les contours aussi arrondis que ses compères draconiens. Il arborait plus de piquants, plus d'os pointus, plus d'articulations sèches. La membrane de ses larges ailes, fine au point qu'elle donnait l'apparence de ne pas pouvoir rester entière au moindre souffle de vent, semblait être dorée à la feuille d'or ; son corps entier scintillait de cet aveuglant éclat d'or pur. A la différence des Dragons Blancs aux Yeux Bleus, il arborait deux cornes sur le crâne, faites d'airain, manifestement, et ses yeux couleur onyx scintillaient d'un éclat menaçant. Il avait de longues griffes d'ivoire effilées et son corps était bien plus fin et agile que celui de ses compères.
Ses points d'attaque s'élevaient à trois milles six cents et ses points de défense se montaient à trois milles tout rond.
« Ah, et j'ai oublié de te préciser que l'apparition sur le terrain du Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine obligeait quiconque des deux duellistes en jeu à invoquer leurs propres Dragons Blancs aux Yeux Bleus, qu'ils soient dans sa main ou non », termina Anera en abaissant son disque de duel, manifestant la fin de son tour. « Alors ne te prive pas de me montrer jusqu'où monte ta puissance. »
Seto était complètement déboussolé. Si son Dragon avait un tel effet, pourquoi l'avoir invoqué contre lui ? Les monstres qu'elle avait devant elle, certainement ses plus puissants, avaient des points d'attaque nettement inférieurs à ceux de son Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus, et il avait pris soin de garder précieusement sa carte magique Polymérisation qu'il avait tiré au cours du troisième tour, en vue d'invoquer sa plus puissante créature. Maintenant, il n'avait même pas besoin de sacrifier un seul monstre, et le voilà en possession de ses trois Dragons Blancs aux Yeux Bleus sur le terrain alors qu'il n'aurait pas été en mesure, à ce tour, de pouvoir les invoquer et faire apparaître son Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus, offrant alors sur un plateau d'argent la victoire à son adversaire si elle avait pu invoquer un puissant monstre par le sacrifice de ses deux Dragons Etincelants ou même par la combinaison d'une carte monstre et d'une carte magique. Alors qu'il invoquait ses Dragons Blancs aux Yeux Bleus qu'il avait préalablement cherchés dans son jeu, il ne savait plus à quoi il devait s'attendre. De la part d'un esprit aussi brillant que celui de son adversaire, cette mauvaise manipulation était étrange, d'autant plus qu'elle avait d'elle-même baissé ses points de vie pour faire apparaître son Dragon d'Or aux Yeux Noirs.
Il ne comprenait pas, mais n'hésita pas à faire fusionner ses Dragons puis posa une carte face cachée avant de passer la main. Il observa attentivement le visage d'Anera, alors qu'elle tirait une carte et examinait son jeu, cherchant une faille. Un indice. Quelque chose. Mais elle s'était complètement fermée sur elle-même depuis leur altercation ; elle était impassible.
« Bien. Je vais donc commencer par faire fusionner mes deux Dragons », déclara-t-elle en insérant une carte, certainement Polymérisation, dans son disque. Seto réagit au quart de tour.
« Hors de question. »
L'une de ses cartes posées face cachée se révéla et un éclair d'impatience passa dans le regard violine d'Anera.
« Tu ne m'empêchera pas d'invoquer mon monstre. »
Et ce fut à son tour de révéler une carte face cachée qu'elle nomma « La Stratégie de la Reine ».
« Cette carte piège me permet d'annuler toute carte piège que j'aurais déclenché par une quelconque action, et de la remplacer par une carte piège que je choisis dans mon jeu entier et que je poserais par la suite immédiatement sur le terrain, face cachée. Et ce n'est toujours pas un cadeau de mon père pour mieux t'humilier. »
La carte piège de Seto n'eu aucun effet et celle d'Anera disparu à son tour, remplacée par la suite par une carte qu'elle choisit parmi celles qui étaient encore accrochées dans son disque de duel. Après quoi, elle fit enfin fusionner ses monstres. Etrangement, Seto sentit son estomac se contracter alors qu'un mauvais pressentiment s'emparait sournoisement de lui. Il observa alors avec appréhension les deux créatures disparaître dans un tourbillon de lumière, et regarda se former avec une lenteur angoissante la silhouette d'une créature bien plus puissante, rien qu'au physique, que les deux précédentes. Jusqu'ici, il ne se souvenait pas avoir ressenti une telle angoisse face à quelqu'un en duel.
Mis à part face à son amant. Enfin, ex amant.
Ca ne peut pas recommencer… Pas encore… C'est Anera, pas Atem… Anera…
« Tu voulais le voir, alors délecte toi enfin de sa présence. Je te présente le Dragon d'Argent aux Yeux Etincelants, également appelé Dragon de Justice ! »
Il lui semblait entendre la voix grave d'Atem, il lui semblait entr'apercevoir la silhouette élancée du Pharaon au travers de la puissante luminosité de la créature. Le Dragon d'Argent aux Yeux Etincelants avait perdu toute son importance, c'était presque s'il l'avait oublié. Il ne voyait qu'Atem. Il ne voyait que le Pharaon à la place d'Anera, il avait l'impression de revoir encore l'un de leurs interminables duels ou il réussissait à invoquer le Dragon Ailé de Râ alors que lui avait à son actif son puissant Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus. La même tenue. La même façon d'être.
Le même regard.
Seto se retint de justesse de ne pas tomber à genoux, les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres. Il se crispa, ses muscles se tendirent, mais il tint bon, continuant d'être debout. Il n'avait plus conscience de l'arène dans laquelle il se tenait. Il n'avait plus conscience des regards rivés depuis plus d'une heure sur leur duel. Il n'avait plus conscience des cris de son frère qui voyait bien que ça n'allait pas. Il n'avait même plus conscience que c'était contre Anera qu'il se battait.
Il revoyait cette salle qu'il avait décrété être la Salle de Duel de son manoir, où presque quotidiennement, il livrait un duel contre l'homme qui avait partagé un an de sa vie. Il revoyait ledit homme, debout devant lui, invoquant finalement ce puissant monstre qu'était le dieu égyptien le Dragon Ailé de Râ. Son cœur se serrait convulsivement, son estomac se contractait alors qu'il savait d'instinct qu'il ne tiendrait pas le choc. Et puis, il voyait ce regard. Ce regard violine peiné et amoureux. Ce regard qui exprimait toute la souffrance que cet homme éprouvait de devoir en arriver là. De le voir à deux doigts d'une défaite inéluctable.
Et ces bras. Ces bras qui venaient l'entourer après le duel, qu'il repoussait furieusement mais qui tenaient bon, qui revenaient et le plaisir avec lequel, finalement, Seto se laissait faire et prenait à son tour le Pharaon dans ses bras. La nuit, le serrer contre lui comme une peluche qu'on affectionne particulièrement.
Sa chaleur. Les battements de son cœur. Sa respiration. Son odeur.
« Ultime Dragon Blanc aux Yeux Bleus, attaque ! », hurla-t-il sans avoir au préalable regarder le nombre de points d'attaque du monstre contre lequel il lançait sa féroce bête, poussé dans sa folie.
Anera hurla quelque chose dans la précipitation, mais tout n'était qu'une marmelade de son qui attaquait son cerveau. Les images se mélangeaient dans sa tête. Le sourire et les larmes d'Atem, leurs baisers et la gifle. Ses dernières paroles, son dernier « je t'aime » avant sa fuite, les paroles d'Anera… Il avait mal à la tête. Son cœur le blessait à chaque battement, et il fonctionnait beaucoup trop vite. Seto se prit la tête dans les mains. Il ne remarqua pas que ses points de vie tombaient à zéro alors que son monstre restait sur le terrain, celui d'Anera volant en éclats. Il ne vit pas non plus que les points d'Anera étaient eux aussi à zéro, qu'ils avaient fait un match nul.
Il voulait s'endormir et ne plus se réveiller. Partir, loin de toute cette confusion. Tout recommencer à zéro.
Il fallu qu'une gifle lui soit magistralement administrée pour que ses idées redeviennent un peu plus claires. Automatiquement, il voulu riposter, dans sa rage naissante, mais elle lui attrapa le bras par un pur réflexe et le lui tordit. Il poussa un cri de douleur et la foudroya du regard ; elle ne plia pas et même, alla jusqu'à appuyer un peu plus sa torture. Son regard était dur et il était manifeste qu'une sourde colère grondait en elle.
« Tu es un crétin fini, Seto Kaiba ! », rugit-elle en rejetant violemment son bras endolori.
Seto le massa non sans quitter du regard Anera, qui marchait un peu au hasard en se pinçant l'arête du nez, recherchant son calme. Il s'efforça de calmer l'ouragan de sa tête, et la brûlure de sa joue l'y aida.
« Quel est le résultat ? », finit-il par demander.
« Match nul », répondit-elle d'une voix toujours aussi dure, mais moins agressive, en lui tournant le dos. « La carte magique que j'ai appliqué sur mon dragon lorsque tu as lancé ton attaque a réduit les points d'attaque du Dragon d'Argent aux Yeux Etincelants mais a eu pour effet de t'ôter le même nombre de points d'attaque de mon dragon à tes points de vie. La différence entre les points d'attaque de nos deux monstres s'élevaient alors au même nombre que mes points de vie, et ils sont aussi tombés à zéro. Satisfait ? »
« Quelle était cette carte ? »
« Le Jugement de la Reine. »
« Tu as toute une panoplie. »
Elle lui jeta un regard noir.
« Je ne sais pas ce qu'il t'as pris de lancer ton dragon à l'attaque, comme ça, à l'aveuglette, et à vrai dire, je ne veux pas le savoir. Mais la prochaine fois, réfléchis un peu plus avant d'agir. »
Seto resta silencieux. Makuba, non loin de lui, le couvait d'un regard inquiet, alors que son frère regardait vaguement dans la direction de la Présidente d'Illusions Industries, toujours en proie à sa colère. Il fronça soudainement les sourcils.
« Comment est-il possible de finir un duel en match nul ? », demanda-t-il subitement, sceptique.
Anera s'arrêta, leva la tête et soupira. Elle semblait déjà vaincue alors qu'elle n'avait même pas encore exposé sa théorie.
« On raconte que lorsque le duel se termine en match nul, ce qui est à peu près aussi courant qu'une approche non risquée de Cataracte, cela signifie que les duellistes sont liés par un lien d'amitié si fort qu'ils ne peuvent pas avoir le dessus l'un sur l'autre. »
Seto serra subitement dents et poings, envahit soudainement par une rage folle.
« C'est pas vrai, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! »
« Je savais que je n'aurais jamais dû te dire ça, mais maintenant que c'est fait, je vais te prouver que ce que tu appelles des cartes de monstres ne sont pas que des simples bouts de cartons sur lesquels on a dessiné dessus. Tire donc tes cartes. »
« Arrête, Anera, j'en ai plus qu'assez de… »
« Tire tes cartes ! », cria-t-elle, redevenue aussi féroce qu'il y a quelques minutes.
Il n'eu d'autre choix que de s'exécuter de mauvaise grâce. Convaincu que cela ne servirait à rien, il tira brusquement les cinq premières cartes de son jeu après l'avoir battu, et les consulta.
Il passa de la fureur brûlante à la stupéfaction glacée. Il venait de tirer les cinq cartes qu'il avait tirées dès le début de leur duel. Quand il releva le nez de ses cartes, Anera lui présentait les siennes : il reconnaissait celles qu'elle avait jouées dès le premier tour. D'un geste, elle lui indiqua de continuer. Trop paralysé pour réfléchir, il s'exécuta, encore et encore.
Au troisième tirage, il tira sa carte polymérisation. Au dixième, sa carte du Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Exactement comme lorsqu'il avait joué. Il tira ainsi, encore et encore, les mêmes cartes, dans le même ordre que lors du duel.
« Rebats ton jeu et pense que tu va affronter Joey. Tire ensuite tes cartes. »
Il le fit. Ce n'était pas du tout les mêmes, pas dans le même ordre. Elle lui demanda de rebattre une troisième fois son jeu et de croire que c'est contre elle qu'il va livrer un duel, avant de tirer ses cartes. Et il retira exactement dans le même ordre les cartes qu'il avait jouées lors de son duel.
Ses cartes tombèrent à terre.
« Tu me crois maintenant ? »
Il était tétanisé. Comment croire à quelque chose d'aussi absurde ? Ce n'était… qu'un coup de chance, voilà tout. Non, ce n'était pas parce qu'il s'était battu contre elle, qu'il avait pensé qu'il allait se battre contre elle qu'il avait tiré dans le même ordre ses cartes. C'était techniquement impossible. Il n'y avait que de la chance derrière tout ça, c'était la seule explication possible.
« Non… Non, je ne te crois pas. »
Il se tourna brusquement vers elle, la respiration précipitée. En l'espace de dix minutes, il avait perdu le total contrôle de lui-même alors qu'il était d'un calme légendaire, même quand Joey l'énervait au plus haut point.
« Je ne te crois pas, c'est complètement absurde. Il n'y a qu'eux pour penser à quelque chose d'aussi tordu ! »
Il ne fallait pas être devin pour savoir de qui il parlait avec tant de dégoût dans la voix.
« Je ne sais pas ce qu'ils t'ont fait, mais ça ne marche pas avec moi. Je refuse de croire à ça, je refuse de croire à une chose aussi… aussi… Tu ne vas pas devenir comme eux, tout de même, hein ? Tu ne vas pas dire des inepties aussi grosses que la connerie de Wheeler ! »
Il ignora royalement la protestation enflammée de Joey et continua sur sa lancée, continuant de fixer ardemment Anera.
« Ressaisis-toi ! Tu n'es pas comme eux, tu es bien meilleure, tu vaux plus, beaucoup plus ! Fais quelque chose, bon sang ! »
Mais Anera restait plantée là, les bras croisés, les traits de son visage tendus et son regard dur. Elle ne parlait pas. Elle ne bougeait pas. Elle le fixait. Longuement. Semblant le sonder. Il ne se calmait pas pour autant, mais attendait quand même qu'elle dise quelque chose. N'importe quoi qui puisse lui prouver qu'elle n'était pas folle.
« Tu iras en demi-finale », finit-elle par dire en se détournant de lui. « En tant qu'organisatrice du tournoi, je te désigne comme vainqueur. »
Et elle disparu de la salle, sous le regard presque fou du jeune PDG.
Kaiba avait complètement perdu le contrôle de lui-même, Atem ne l'avait jamais vu dans un état pareil. Il avait eu envie d'aller le calmer. Lorsqu'il avait commencé à perdre le contrôle, quand tout son corps s'était tendu et quand son regard était devenu comme fou lors du duel, Atem avait eu du mal à se retenir de se précipiter vers lui pour le prendre dans ses bras, lui assurer qu'il était là, avec lui, dans cette épreuve. Il en avait complètement oublié Anera et sa connaissance sur l'Egypte ancienne, son projet d'aller la voir après le duel et son excitation quant à ce qu'il pourrait apprendre grâce à elle sur son passé. Même si elle s'était montrée véritablement hautaine et exécrable avec eux la veille, il avait eu quand même l'idée d'aller en savoir plus sur ce qu'elle savait. Mais quand il avait vu son ex amant ainsi, il avait tout oublié. Il ne voyait plus alors que son corps tremblant et raide, son état de détresse qui avait si douloureusement compressé son cœur.
Et en même pas quelques mots, Kaiba avait réussi à lui déchirer encore un peu plus son cœur déjà méchamment lacéré. Par sa faute. Toujours et encore par sa faute. Kaiba les avait littéralement insulté, il avait eu l'impression de n'être qu'un pauvre con bon pour l'asile, de n'être qu'une larve, un larbin inférieur aux deux êtres supérieurs qu'étaient Seto Kaiba et Anera Pegasus. Kaiba les avait laminés, rabaissés au rang de… de… c'était inqualifiable. Cette insulte lui avait fait monter les larmes aux yeux, des larmes douloureuses, blessantes. Malgré ça, il avait continué à fixer Kaiba, enfonçant ses ongles dans les accoudoirs de son siège. Il ne s'était pas trahi. Il n'avait pas répondu à sa pulsion qui lui ordonnait de s'enfuir en courant, ni même à celle qui lui ordonnait de se jeter sur lui pour enfin lui mettre son poing dans le ventre. Le gifler de toutes ses forces, lui griffer la figure jusqu'au sang.
Peut-être le tuer.
Ils s'étaient encore affrontés du regard la veille, dans le bureau d'Anera. Il avait encore sentit son cœur s'effondrer en lui, mais il avait tenu bon. Rentré dans sa cabine, il s'était senti épuisé. Il n'avait pas dormi de la nuit. Il avait même encore versé des larmes. Il avait grelotté. S'était tourné et retourner dans son lit ; avait vu le Soleil se lever. Il avait espéré que Kaiba soit aussi désemparé que lui, que lui aussi n'ait pas fermé l'œil de la nuit. Il n'avait même pas encore arrêté d'espérer le voir revenir demander une troisième fois une seconde chance. Par deux fois, Atem l'avait repoussé, mais il continuait d'espérer. Parce que plus le temps passait, plus il lui manquait.
Ne pas le voir à son duel, lorsqu'il affrontait son meilleur ami, lui avait miné le moral et avait rendu le début du jeu difficile, laissant facilement la main à son adversaire. Et puis, il avait oublié son absence. Le duel lui avait changé les idées.
Et son duel, à lui. Il avait été curieux de voir comment se débrouillait cette fille qui lui ressemblait tant, mais il avait plus passé son temps à admirer son ex amant jouer qu'à observer les méthodes de jeu d'Anera. Il était tellement beau, Kaiba, quand il livrait un duel. Si fier. Si déterminé. Le voir y prendre du plaisir avait été un véritable bonheur. Il n'avait vu que lui, jusqu'à l'apparition du Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine, qui l'avait laissé sur le cul, comme pour les autres. Et son histoire l'avait captivé, il en avait oublié sa rupture et la beauté de son ex amant.
Et après… la souffrance. Encore et encore la souffrance. L'humiliation. Suivie de près par la colère. Une fureur dévorante qui s'était mise à bouillir en plein cœur de sa blessure, une blessure béante, horriblement douloureuse.
Kaiba lui avait ouvertement déclaré la guerre. Très bien.
Atem se leva, ravala d'un coup de fierté ses larmes ; assassina du regard Kaiba et, sans un mot, prit la sortie par laquelle avait disparue Anera. Il savait que ses amis l'avaient suivi, mais que Kaiba n'était pas parti. Il ne se retourna pas, fixant droit devant lui. Une larme ne pu s'empêcher, pourtant, de couler, mais sur un visage aux traits figés par la colère, au regard flamboyant d'une haine sans nom.
Maintenant, il haïssait Seto Kaiba autant qu'il l'aimait.
|
Review this Chapter |