Help
Home Just In Communities Forums Beta Readers Search
B s . A A A   full 3/4 1/2   E E   Light Dark
Anime/Manga » Yu-Gi-Oh » Corneille et ses Choix
Adamantys
Author of 7 Stories
Rated: T - French - Supernatural - Atem & Seto K. - Reviews: 45 - Updated: 01-15-11 - Published: 01-13-08 - id:4009040
Share

Bien le Bonsoir,

Seto Kaiba est un boulet. Il peut se vanter d'être PDG d'une multinationale, de briller par son intelligence hors norme et d'être l'un des meilleurs duellistes, pour ne pas dire le second meilleur, possédant à lui seul la puissance de trois Dragons Blancs aux Yeux Bleus, Seto Kaiba est un boulet. Non seulement il n'est pas fichu de s'apercevoir que Yûgi change de personnalité de A à Z quand il entreprend un duel, mais en plus il a le chic pour se fourrer dans des situations foireuses.

Que ce soit Atem, Yûgi, Makuba ou Anera, ils ont tous la faculté de faire ce qu'ils veulent. Je prévois quelque chose, et quand j'ai terminé de l'écrire, c'est totalement à côté de ce que j'avais prévu (et je dois bien avouer que c'est très souvent mieux). Pour preuve, la fin de ce chapitre qui est un bordel sans nom parce que Seto a préféré mener la conversation tout seul et qu'Atem a décidé de se la jouer solo. Mais alors Kaiba… Je ne garantis pas sa survie dans un possible OS.

Ce monsieur a tout simplement voulu faire le malin et une fois bien embêté, il m'a clairement fait comprendre : débrouille-toi pour me sortir de là. Y'a pas à dire, ce mec-là, c'est bien un Kaiba.

Ce chapitre bat tous mes records. Il est encore plus long que le chapitre III, déjà bien conséquent. En plus, il me donne l'impression d'être un foutoir total. Bon, faut aussi dire que la relation Atem/Kaiba est, en elle-même, un foutoir total… J'espère pourtant qu'il vous plaira autant que les autres. Et je continue inlassablement de tous vous remercier pour vos reviews.

Bonne Lecture !

Eagle Eclypse

Disclaimer : Oui oui, je ne suis toujours pas propriétaire des personnages que nous connaissons tous mais dont je ne vous ferez pas la liste parce qu'il y en a beaucoup, et oui oui, l'instable Anera Pegasus et ses deux petits n'enfants qu'on ne voit jamais sont à moi, ainsi que l'arrogante Tessa Milford et un troisième personnage mentionné sont à moi. Le reste arrive en courant (bon, y'en a plus qu'un, j'vous rassure… L'êtes-vous vraiment ? Nooon, pitié, restez avec moaaa…)

P.S : Y'a pas quelqu'un qui veut faire un OS sur le couple Kaiba/Atem ? Ou Bakura/Marek ? Bouhou… Ca bouge pas dans ce coin du siteuh…


Corneille et ses Choix

La Facilité Infamante ou le Risque Rédempteur

Seto emmêla quelques secondes ses doigts dans ses courts cheveux bruns, ses yeux bleus fixés sur l'écran de son ordinateur portable chargeant laborieusement la page qu'il lui demandait. Il maudit les problèmes d'Internet qui sévissaient au manoir depuis plus d'une semaine, rendant toute connexion longue et toute recherche infructueuse et laborieuse. Il devait passer plus de temps dans son bureau au QG de la KaibaCorp pour pouvoir travailler convenablement ; pas que ça le dérangeait, mais il avait déjà assez de reproches de la part de l'homme qui partageait en ce moment même son lit quand il restait tard du boulot en période normale, mais en plus s'il devait s'attarder parce qu'ils n'avaient plus Internet qu'en intermittence au manoir…

En grognant, il demanda à son ordinateur qu'il lui charge une nouvelle page et son attente commença devant une page aussi blanche que l'était la neige au sommet du mont Everest. Ca commençait sérieusement à lui courir sur le haricot. Si ça continuait à une telle vitesse, il n'allait pas avoir le temps de terminer avant qu'Atem ne se réveille… On était dimanche matin, c'était le seul matin de la semaine que le Pharaon exigeait comme un matin de grasse matinée, et même si c'était de mauvaise grâce parce les secondes étaient précieuses pour un jeune homme aussi occupé que Seto l'était, il le lui avait accordé. Il n'avouera cependant jamais à son amant qu'il y avait pris goût et qu'il les affectionnait, ces dimanches matin, fierté oblige, mais si jamais Atem le surprenait assis dans leur lit, adossé au montant, son ordinateur portable allumé sur les genoux, il allait passer un mauvais quart d'heure, et un dimanche matin, très franchement, ça le faisait pas.

C'était vraiment pas sa chance ce matin. En général, Atem ne se réveillait qu'à dix heures et demies – piles –, et comme par hasard, le seul dimanche matin que Seto avait choisi pour naviguer sur Internet, Atem se réveillait à… neuf heures piles. Il avait un réveil intégré ou quoi ?

« Je peux savoir ce que tu fais ? », demanda le Pharaon d'une voix ensommeillée en se frottant les yeux, se redressant lentement entre les draps blancs de leur lit.

Seto le regarda quelques secondes – sa page web était toujours aussi vierge que l'intelligence était déficiente chez Wheeler – et se demanda furtivement s'il allait lui répondre qu'il ferait mieux de se rendormir pour l'heure et demie qu'il lui restait à pioncer en temps normal ou s'il allait lui dire très honnêtement ce qu'il faisait assis dans leur lit, à neuf heures du matin, avec son fidèle ordinateur dernier cri sur les genoux. En l'observant ainsi, à demi redressé, les draps dégringolant de ses épaules et la mine de quelqu'un encore perdu dans les limbes brumeuses du sommeil, il se dit que peut-être, pour une fois quand il s'agissait de ses présomptions sur son travail, il allait lui dire la vérité. Et la vérité était qu'effectivement, il ne travaillait pas. Ce n'était pas parce qu'il avait son ordinateur sur les genoux qu'il travaillait. Bon, c'était vrai la plupart du temps, mais pour une fois que ça ne l'était pas…

« Je réserve des vacances. »

Pour le coup, Atem sembla nettement plus réveillé. En tout cas, c'est l'impression qu'il donna quand il braqua ses deux yeux violines écarquillés sur son amant, la bouche légèrement entrouverte. Seto aurait juré qu'une mouche virevoltait dans les yeux de son amant tant rien ne semblait se passer dans sa tête pendant plusieurs secondes.

Le Pharaon s'ébroua et lança un regard suspicieux au jeune PDG qui continuait de le regarder sans sourire ni rien dire.

« Tu quoi ? »

« Je réserve des vacances », répéta calmement Seto.

« Tu te moques de moi ? »

« Pourquoi le ferais-je ? »

Atem secoua la tête, un sourire désabusé aux lèvres.

« Toi, le grand Seto Kaiba, tu es en train de réserver des vacances ? Je croyais que ce mot n'existait même pas dans ton vocabulaire ! »

Seto fronça les sourcils.

« Je peux savoir ce que tu sous-entend ? »

Atem était certainement sur le point de répliquer quelque chose mais étrangement, il se retint. Il plissa les yeux comme s'il cherchait à déceler quelque chose d'infime sur le visage de son amant, ce dernier ne pouvant s'empêcher d'arquer un sourcil face à une telle réaction. Qu'est-ce qui pouvait bien passer dans la tête de cet homme à la coupe de cheveux bizarre qu'il aimait pourtant ?

« Parce que… tu es sérieux ? »

« J'ai l'habitude de ne pas l'être pour que ça t'étonne à ce point ? »

« Disons plutôt que ce n'est pas habituel de t'entendre dire que tu réserve des vacances. J'aurais eu plutôt tendance à croire que tu étais, malgré tout, en train de travailler. Comme d'habitude, en l'occurrence. »

Admettons. Seto garda le silence et du coin de l'œil, il s'aperçut que sa page Internet était enfin chargée. Sans plus se préoccuper du regard de son amant, il se détourna de lui et parcouru son écran de ses yeux longuement entraînés à parcourir en vitesse et repérer les éléments essentiels et importants dans sa recherche, et effectivement, il ne mit pas longtemps à trouver ce qu'il cherchait. Il allait cliquer sur un lien et s'exaspérait déjà de la lenteur du processus que deux mains caressantes se glissèrent le long de ses hanches et se nouèrent sur sa ceinture. Un menton pointu qu'il connaissait bien se logea doucement dans le creux de son épaule et un souffle calme effleura sa nuque. Soupirer d'aise serait trahir sa couverture de froid PDG d'une multinationale frustré d'être interdit de travailler le dimanche matin par l'homme qu'il aimait, ce pourquoi il se retint, alors même qu'il en mourrait d'envie. Il adorait qu'Atem le tienne dans ses bras ainsi, le sentir contre son dos était un de ses rares et plus grands plaisir.

« Et tu réserves ces fameuses vacances où et quand ? »

« Si j'avais voulu te faire une surprise, c'est foutu maintenant. »

« Faut pas non plus exagérer, Seto. Déjà que ce n'est pas du tout habituel que tu réserves des vacances, mais en plus, si tu as un seul instant songé m'en faire la surprise, j'aurais appelé un médecin ou déclaré ta disparition. »

Le jeune PDG tourna légèrement la tête vers lui ; leurs nez s'effleurèrent et leurs visages n'étaient qu'à quelques millimètres l'un de l'autre. Leurs souffles se mélangeaient alors que leurs regards se fondaient l'un dans l'autre.

«Tu as une opinion de moi étrange, Atem. »

« Mais je t'aime quand même, promis. »

« Vraiment ? »

« Puisque je te le dis. Alors, c'est où ces vacances ? »

« En réalité… »

Seto retourna son regard sur la page web et invita son amant à la regarder avec lui, ce que fit Atem, pour découvrir une confirmation, celle selon laquelle la maison était maintenant la propriété de monsieur Seto Kaiba. Le message était accompagné d'une image de ladite maison, et même si Atem était vaguement habitué à vivre dans un manoir, il ne pu s'empêcher d'écarquiller les yeux face à la merveille que venait manifestement d'acheter Seto. Ce dernier eut un petit sourire. Finalement, il avait réussit à lui faire une surprise.

« Attends… Mais c'est immense ! Tu as acheté ça quand ? »

« Il y a à peu de choses près deux semaines. Makuba a besoin de vacances, et je pense que ça ne te fera pas de mal non plus. C'est situé sur une île sous les tropiques. »

« Tu ne te prives de rien. »

« Tu te plains ? »

« Non. »

« Ah, une petite précision cependant. La villa était comprise dans l'île. »

Atem lui jeta un regard étrange, qui signifiait très clairement : « je n'ai pas compris pourquoi tu m'as précisé ça ».

« L'île m'appartient, à partir d'aujourd'hui. »

Pour le coup, il avait réussi à surprendre deux fois en l'espace de cinq minutes l'un des rares qui ne s'étonnait plus de rien venant de lui, même, qui semblait blasé de pouvoir le prévoir. Seto n'en était pas peu fier. Doucement, il se pencha vers le Pharaon et effleura ses lèvres des siennes.

« Content ? »

« Je t'aime. »

Très franchement, Seto n'en attendait pas moins de son amant. Il vira son ordinateur et se rallongea, l'homme qu'il aimait enfoui dans ses bras, se rendormant pour l'heure et demie qui lui restait de sommeil.

Makuba s'était endormi dans ses bras.

La dernière fois où ils s'étaient retrouvés ainsi, tous les deux seuls à bavarder avec entrain – du moins, Makuba avait été particulièrement énergique, manifestement ravi de pouvoir enfin passer du temps avec son frère adoré – remontait à si loin que Seto peinait à se souvenir quand. A vrai dire, il n'avait même pas l'impression que cette situation se soit produite ultérieurement. Même s'il avait été une partie active de la conversation, une partie de son cerveau avait cherché à analyser pourquoi il n'avait jamais pensé se retrouver seul avec son frère cadet pour discuter. Trop de responsabilités, manque de temps, esprit préoccupé, torturé ? Tous ces facteurs combinés, peut-être ? C'était une solution envisageable, après tout, mais avant… avant, il avait dû subir l'esclavage de Gozaburo parce qu'il voulait de lui à sa succession. Makuba avait toujours été derrière lui pour l'encourager. Et puis, il avait fini par l'avoir, cette foutue entreprise, et la rénover entièrement, la changer de direction, avait pris un temps fou et des secondes considérables. Après, la machine s'était enrayé et il était devenu une véritable bête de travail.

Il n'avait jamais consacré de temps à son petit frère.

Il l'adorait, là n'était pas le problème. Seto serait capable de tout pour Makuba ; si jamais on s'en prenait à lui, c'était à son frère aîné qu'on avait affaire, et à choisir entre se retrouver face à un homme dont la réputation était réfrigérante, surtout quand on sait qu'il dispose d'une intelligence hors du commun, et regarder pousser les carottes dans son jardin, on préfère la seconde option, c'est moins dangereux. Non seulement Seto était brillant, mais avec ça têtu et particulièrement riche. Donc, en résumé, s'en prendre à Makuba, s'était se mettre à dos un jeune homme extrêmement puissant particulièrement froid, donc peu scrupuleux.

Et pourtant, malgré cet amour tenace pour son cadet, Seto n'avait jamais vraiment consacré de temps à Makuba. Lui avait toujours été derrière lui, mais jamais le jeune PDG ne lui avait réellement accordé du temps en dehors des situations dans lesquelles le plus jeune se trouvait en difficultés, nécessitant l'intervention de son grand frère pour s'en sortir.

Le plus étonnant, dans cette histoire, c'était que Makuba reste malgré tout à ses côtés, de son côté, alors qu'il apprécie beaucoup la bande de duellistes au grand cœur.

Makuba s'était endormi dans ses bras.

Seto s'en était rendu compte lorsqu'il avait dû ouvrir les yeux par défaut de sommeil, ayant une étrange faculté à récupérer très rapidement son énergie durant la nuit. Ca expliquait son endurance : après tout, il se réveillait aux alentours de six heures du matin et était capable de travailler toute la journée, du commencement des cours au lycée à neuf heures du soir, voire une heure plus tard s'il le fallait. Voilà donc une heure à peu près que le jeune PDG s'était réveillé, et qu'il observait silencieusement son petit frère blotti contre lui, les traits de son visage détendus et la respiration calme. Les doigts de Seto s'étaient emmêlés dans les longs cheveux noirs de Makuba et il jouait doucement avec, les enroulant pensivement autour de ses longs doigts. Cette étrange sensation de sérénité, qu'il n'avait plus ressentie depuis le départ d'Atem, l'emplissait complètement ; Seto était calme, détendu, la tête vidée de toute pensée. Et c'était à la présence de son petit frère qu'il la devait.

Ils n'avaient pas parlé de ce dont Makuba aurait voulu, à savoir ce que ressentait l'aîné depuis qu'il avait rompu avec Atem. Ils n'avaient pas non plus parlé de la discussion que le jeune PDG et le Pharaon avaient entretenue dans un des couloirs du château. Ils avaient parlé de tout le reste. De n'importe quoi. De la vie de Makuba. Des problèmes de la société. De l'incompétence de certains employés. Des amis du cadet. De son avenir. De tant de choses. Ce qu'ils n'avaient jamais fait auparavant.

Seto promit silencieusement à son frère que ça ne serait pas la dernière fois qu'ils parleraient ainsi.

« Salut. »

Seto hocha la tête et s'écarta légèrement ; Tessa entra et alla embrasser le cadet sur les deux joues.

« Qu'y a-t-il ? », demanda le jeune PDG en refermant la porte de la chambre.

« Le duel a été reculé à onze heures, finalement. Le temps maximum accordé est de trois heures. J'ai préféré prendre mes précautions, on ne sait jamais combien de temps durera un duel avec vous deux. »

« C'est surtout que tu n'as aucune expérience et que tu ne n'intéresse pas au jeu. Un duel ne peut techniquement pas durer autant de temps. »

La jeune femme s'installa dans un fauteuil et lui envoya un regard peu convaincu. Il était clair qu'elle ne changerait pas son opinion sur le sujet.

« Ce n'est pas parce que tu es un excellent duelliste et un génie que tu peux savoir combien de temps va durer un duel. Je suis vraiment obligée de te rappeler que tu vas te retrouver face au Maître du Jeu ? »

Cette simple observation fit fuir le calme qui, jusque à présent, n'avait pas cessé de l'habiter. Son sang ne fit qu'un tour, ses poings se serrèrent et ses yeux s'embrasèrent.

« Inutile », gronda-t-il.

Tessa garda le silence, pas le moins du monde impressionnée par le jeune PDG. Au contraire, elle était aussi calme que d'habitude, ses gestes restaient fluides et assurés, elle agissait comme si elle n'était pas face à elle un jeune homme dont les sanctions quand on arrivait à l'énerver étaient très lourdes. Elle se servit une tasse de café dont la cafetière avait été apportée, comme tous les matins, dans la suite des Kaiba, et le sirota tranquillement en croisant les jambes, son regard s'enfuyant pensivement par la fenêtre. Seto l'observa quelques minutes, silencieusement, puis se dirigea vers sa mallette de métal et en sortit son jeu. Il devait vérifier si tout était bien en place.

« J'imagine que tu as mis au point une stratégie pour vaincre Atem », déclara Tessa en le regardant faire.

Seto garda le silence, jugeant qu'il n'avait pas à répondre à une question aussi stupide. Tessa avait beau être intelligente, elle posait parfois des questions qu'elle ferait mieux de garder pour elle. Ses doigts se posèrent sur les trois cartes de ses Dragons Blancs aux Yeux Bleus, et pendant quelques secondes, il les contempla. Elles avaient toujours été dans son jeu, il s'agissait là de ses monstres préférés. Il n'imaginait tout simplement pas de se battre sans eux, c'était ses dragons, personne n'avait le droit d'y toucher. Il se souvenait de la colère qui l'avait brusquement envahi lorsque, après le duel final qui l'avait encore une fois opposé à Atem, Joey l'avait à son tour provoqué en duel et qu'il avait osé prendre le contrôle de l'un de ses précieux dragons. Il n'admettait pas qu'on se serve d'eux, il s'agissait de ses créatures et jamais on ne les lui enlèvera. Etrangement, il avait une entière confiance en ces monstres, c'était à eux qu'il devait la plupart de ses victoires.

Sauf sur Atem.

Il rassembla brusquement ses cartes et les rangea dans leur mallette qu'il claqua sèchement. A peine avait-il retiré ses mains de l'objet qu'une enveloppe apparut sous ses yeux, tenus par les doigts manucurés de la vice-présidente d'Illusions Industries. Sans la saisir, Seto leva les yeux vers elle et la questionna du regard. Elle avala une gorgée de café avant de répondre :

« Du courrier de chez toi, reçu au château ce matin. »

« Anera est déjà rentrée ? »

Tessa haussa les épaules.

« Faut croire. »

Il saisit l'enveloppe et la décacheta sans beaucoup de délicatesse, et se mit à les parcourir des yeux. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, une pointe d'exaspération assombrit son humeur déjà peu glorieuse.

« Bande d'imbéciles », grogna-t-il en se levant.

Il s'était à peine retourné qu'il se retrouva une nouvelle fois face à Tessa, toujours aussi calme et désinvolte, lui tendant un sac noir qu'il reconnu comme étant celui de son ordinateur portable.

« C'était livré avec », expliqua-t-elle après avoir terminé son café. « J'ai pris la liberté de le configurer pour qu'il puisse se connecter avec le réseau du château. Pense à changer de mot de passe. »

Puis elle le lui fourra dans la main et sortit de la chambre, en ébouriffant chaleureusement au passage la tignasse du jeune Kaiba, qui avait dans ses mains son propre ordinateur portable et à côté de lui quelques bouquins.

« Mais d'où elle sort tout ça ? », interrogea Seto en se passant une main sur le visage, las. « Elle avait tout prévu, c'est impossible autrement… »

Dieu qu'il détestait se faire avoir de la sorte. Tessa était une championne dans le genre. En même temps, il fallait dire qu'elle ne le portait pas beaucoup dans son cœur, et ça, le jeune PDG en avait conscience. Elle ne se privait pas de le lui montrer, d'ailleurs…

L'heure approchait, et il s'énervait d'y être aussi sensible. Cela devait faire un bon quart d'heure qu'il lisait et relisait la même chose sans en saisir le sens, l'appréhension embrumant son cerveau et voilant ses yeux. Entre les calculs et autres chiffres de sa multinationale se glissaient des images de ses anciens combats contre le Pharaon, des souvenirs de ce qu'il avait ressenti durant ces matches où il croyait tenir la victoire et lorsqu'il la voyait lui glisser entre les doigts comme de l'eau. La victoire était devenue une véritable anguille pour lui : lorsqu'il croyait l'avoir capturée, elle lui échappait sournoisement, volée par son adversaire aux leçons de morales exaspérantes. Ce devait être ça le pire. Atem ne se vantait jamais d'avoir gagné un duel. Au contraire, il se servait d'elle contre le jeune PDG, en essayant de lui faire comprendre que ce n'était pas ainsi qu'il gagnerait et blablabla…

Seto aurait vraiment préféré qu'Atem s'en vante plutôt que de lui dire qu'il ne gagnera jamais.

A bout de nerf, il rabattit brusquement l'écran de son ordinateur et plongea sa tête entre ses mains. Bon sang, ce n'était pas possible d'être aussi soupe au lait. Seto n'avait pas souvenir de s'être autant énervé et si facilement en l'espace de quelques jours, même devant l'incompétence de ses employés. Il n'avait pas non plus souvenir d'appréhender autant un duel, surtout un duel qui l'opposerait à son rival de toujours. Jusqu'ici, il avait toujours envisagé ces duels comme étant de simples formalités, puisque c'était lui le meilleur. Même lorsqu'il affrontait Atem et sortait perdant, il croyait toujours dur comme fer que ce duel serait le bon, qu'il allait enfin gagner. Pourtant, ce n'était pas le cas aujourd'hui.

Seto s'ébroua. Que se passait-il ? Pourquoi pensait-il de manière aussi négative ? Il était doué. Il était un génie dans l'art de manipuler les cartes. Aucun adversaire ne savait lui tenir tête, sauf Atem. Et alors ? Il n'était pas invincible. Comme tout le monde, il avait des points faibles. Il savait qu'il avait des points faibles, il allait les trouver et attaquer là-dessus. Atem était peut-être le Maître du Jeu, mais personne ne l'avait reconnu officiellement comme tel. Jusqu'à ce qu'il débarque, le Maître du Jeu, c'était lui, Seto Kaiba, jeune préféré de son ennemi Maximilien Pegasus, ce dernier étant le créateur même de ce jeu. Atem était comme tous les autres : un obstacle. Un obstacle à franchir.

Il n'avait aucune raison d'appréhender le duel. Seto avait toujours su pousser Atem dans ses derniers retranchements. Atem avait la puissance des Dieux égyptiens ? Qu'à cela ne tienne. Le jeune PDG n'avait pas passé des nuits entières à préparer une stratégie en vue d'un possible affrontement contre le Maître du Jeu pour déclarer forfait et baisser les bras. En plus, ce n'était pas son genre. Peut-être qu'Atem avait Obélisque, Râ et Sliffer, mais Seto, lui, avait ses trois Dragons Blancs aux Yeux Bleus et de quoi faire mordre la poussière à ces divinités de pacotille. Et une fois qu'il sera débarrassé d'eux… la victoire lui appartiendra.

Aujourd'hui sera le jour de la déchéance du Maître du Jeu.

« Seto, il va être l'heure… »

L'aîné leva les yeux vers l'horloge de la suite et se leva. Saisissant son jeu, il se dirigea vers la porte de sa chambre, suivi de près par son petit frère, visiblement inquiet. A croire qu'il s'inquiétait de la tournure qu'allait prendre les choses…

La bande de duellistes au grand cœur était déjà arrivée dans la Salle d'Arène et arrêta toute conversation lorsqu'ils remarquèrent l'arrivée pourtant silencieuse de Seto et de Makuba. Ils fixèrent d'un regard hostile le jeune PDG qui les ignora superbement, se dirigeant vers un emplacement de duellistes en vue de l'heure approchante, alors que son cadet allait choisir une place dans les gradins, isolé. Il n'avait pas l'air très à l'aise, alors même que le sujet de l'hostilité était plutôt son aîné… Tessa, elle aussi présente, regarda sa montre et fit signe à Atem de venir la rejoindre. Le Pharaon obéit et se dirigea vers elle ; ils échangèrent quelques mots puis il prit sa place à son tour. Sans aucune indication ni aucun ordre, les deux adversaires s'approchèrent l'un de l'autre et se tendirent mutuellement leurs jeux. Alors qu'ils les battaient silencieusement, leurs regards ne se lâchaient pas.

Seto lisait dans les yeux violines d'Atem la détermination typique du seul adversaire qui savait remporter la victoire sur lui. Cette même détermination qui n'avait jamais eu de cesse de briller dans ses yeux, et cette même détermination qui l'avait convaincu, lui, qu'Atem éprouvait bien plus que de l'amitié… Ils n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre, en cet instant. Seto savait qu'Atem allait se battre avec toutes les ressources de son jeu, il savait qu'il ne lui ferait pas de cadeau, comme d'habitude, en somme. Quelque chose, pourtant, lui disait que c'était beaucoup plus. Qu'il y avait encore quelque chose derrière. De la rancœur, peut-être.

Peut-être lui en voulait-il de le faire autant souffrir. A cela, le jeune PDG répondait lui-même au travers de son dur regard de glace qu'il ne méritait pas non plus une victoire trop facile. Il voulait le mettre au tapis, et il le ferait.

Le duel commença à onze heures piles sur les chapeaux de roues. En l'espace d'une demi-heure, de puissants monstres avaient déjà foulé le terrain puis s'étaient fait balayés par d'autres monstres puissants, des cartes magiques répondaient violemment aux cartes pièges et autres stratégies sournoises pour faire plier l'autre. Les points de vie dégringolaient, revenaient par une quelconque manipulation pour mieux retomber, et pourtant, ils restaient l'un face à l'autre, increvables. Le jeu allait à une vitesse vertigineuse, à tel point qu'il y avait des passages que Seto n'arrivait pas à saisir.

Il avait réussi. Il avait réussi à vaincre les trois grandes puissances que cachait Atem dans son jeu. Pour la première fois depuis le début du duel, un sourire se dessina sur les lèvres du jeune PDG à mesure qu'il prenait conscience que la stratégie qu'il avait mise au point pour vaincre les Dieux égyptiens venait de réussir et que maintenant, Atem se trouvait dépourvu d'arguments convainquant pour venir à bout de lui. D'autant plus qu'il n'avait pour le moment pas encore invoqué un seul Dragon Blanc aux Yeux Bleus, et ça se voyait qu'Atem en avait douloureusement conscience. Son regard violine était voilé, les traits de son visage durs.

Plus rien ne le séparait de la victoire, maintenant.

Deux tours plus tard, Atem avait invoqué son inséparable Magicien des Ténèbres, et Seto se retrouvait lui-même avec sa carte préférée sur le terrain, son éclatant Dragon Blanc aux Yeux Bleus. C'était son tour, et il venait de déjouer une carte magique qu'Atem avait activée contre lui, apparemment la seule défense dont il avait affublé son Magicien des Ténèbres. Maintenant, il ne restait plus qu'un dragon de trois milles points d'attaque et un sorcier de deux milles cinq cents points d'attaque. En ce qui concernait les points de vie, il n'en restait que sept cents au Pharaon alors que le jeune PDG en possédait mille. Cette attaque allait réussir et ravir à Atem cinq cents points de vie, et il allait annihiler les derniers points restants par une attaque directe qu'il demandera à Saggy le Bouffon Maléfique qu'il fit sans délai apparaître sur le terrain. Après tout, c'était son tour.

« Finissons-en. »

Une dernière fois, il plongea son regard dans celui d'Atem. Il vit très clairement que celui-ci était furieux de se faire battre de la sorte. C'était la première fois que Seto rencontrait un tel regard, et il n'en était pas peu fier. Il arrivait même à en éprouver une sorte de sentiment d'allégresse… Il allait enfin vaincre celui qui lui avait tant de fois ravit la victoire. Enfin.

Ce bon vieux sentiment allait se concrétiser.

« Dragon Blanc aux Yeux Bleus, détruit son Magicien des Ténèbres ! »

Il eu l'impression que son ordre se répercutait contre les murs de la Salle d'Arène, inutilement.

Son Dragon Blanc aux Yeux Bleus ne bougea pas.

Pris au dépourvu, Seto regarda fixement sa créature et répéta son ordre en lui intimant plus lourdement de lui obéir, pourtant, le dragon restait fixe, il ne bougeait pas. Aucun son ne montait de sa longue gorge, ses ailes blanches restaient repliées et ses crocs invisibles. Ses griffes virtuelles étaient toujours ancrées dans le sol de l'arène. Seto recula d'un pas, le désarroi grandissant en lui.

« Mais que se passe-t-il ? »

En face de lui, Atem semblait aussi désarçonné que lui. Il fixait de ses yeux violines éberlués la créature qui baissait la tête, comme fatiguée avant même d'être passée à l'attaque.

« Je ne veux pas. »

« Quoi ? »

Seto s'immobilisa. Qui avait parlé ? Il regarda autour de lui. Les amis d'Atem s'entreregardaient, visiblement intrigués et en sachant autant qu'eux, et Makuba fixait son aîné avec beaucoup d'inquiétude, ne paraissant pas le moins du monde interpellé par l'étrange immobilité du Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Il semblait s'en faire un peu plus pour la santé mentale de son frère plutôt que pour la désobéissance et l'étrange comportement d'un hologramme.

« Je ne veux pas attaquer. »

« Qui parle ? »

Il n'obtint aucune réponse mais en revanche, les regards qui se braquèrent sur lui n'avaient rien de compatissants ou d'intrigués, c'était plutôt des regards qui signifiaient « mais qu'est-ce qui lui prend, à celui-là ? ». On le regardait comme s'il était fou. Fébrilement, Seto parcouru la salle des yeux, à la recherche d'une quelconque réponse à sa question, et la seule chose dont il se rendit compte était que tout le monde le regardait de travers, que son frère se rongeait les ongles de ne rien pouvoir faire et de le voir ainsi, et que Tessa braquait sur lui un regard dur, interdite, les bras croisés.

Il détestait qu'on ne lui obéisse pas et surtout, il avait horreur de ne pas comprendre.

« Bon sang, attaque ! », rugit Seto, à bout de nerfs.

Ce ne fut qu'à cet ordre féroce que la créature eut une réaction, seulement ce n'était pas celle attendue. Redressant son cou, le Dragon Blanc aux Yeux Bleus poussa son profond rugissement qui fit trembler les murs, mais qui ne résonnait pas comme d'habitude. Il ne s'agissait pas de ce rugissement féroce qu'il avait l'habitude d'avoir avant de passer à l'attaque, traduisant sans détour son envie de se battre, sa volonté, sa puissance. Non, ce rugissement là… c'était une plainte.

Dans un éclair de lumière, il disparu du terrain et sa carte alla au cimetière, sans que Seto puisse faire quoi que ce soit pour l'en empêcher.

Sous le choc, le jeune PDG fixa son disque de duel comme s'il venait d'une autre planète et qu'il était susceptible de présenter un réel danger. Il ne faisait même plus attention à ce qu'il se passait autour de lui, à tel point qu'il ne se rendit pas compte que Tessa passait la main à Atem, et que celui-ci, après avoir invoqué le Gardien Celte et posé une carte face cachée au cas où, lançait son Magicien des Ténèbres contre Saggy le Bouffon Maléfique dans le but de mettre un terme à ce duel.

« Arrêtez ! », s'exclama Anera, surgissant d'ils ne savaient où. « Tout ça ne rime à rien. »

L'apparition de la Présidente d'Illusions Industries eu pour effet de faire sortir de sa léthargie profonde le jeune PDG qui la fixa comme si c'était la première fois qui la voyait. Anera, sans tenir compte de l'étrange état de son ami, se dirigeait vers l'arène, Cataracte sur les talons.

« Arrêter ? », interrogea Atem en fronçant les sourcils. « Et pour quelle raison ? »

Pour toute réponse, Anera pointa du doigt le Magicien des Ténèbres qui, malgré l'ordre, n'avait pas bougé. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Atem s'en rendit compte, ainsi que le jeune PDG qui reprit immédiatement ses esprits. Il semblait arriver au Magicien des Ténèbres le même problème qu'au Dragon Blanc aux Yeux Bleus.

« Tu sais ce qu'il se passe ? », attaqua Atem en se tournant franchement vers Anera.

Leurs regards violines s'affrontèrent à puissance égale. La même colère les faisait briller d'une lueur féroce.

« Il se passe que ce duel n'a aucune raison de continuer et qu'il est interrompu ici et maintenant. »

« Quoi ? », s'exclama Seto, parfaitement lucide cette fois, l'incident de son Dragon Blanc aux Yeux Bleus ne devenant que secondaire. « Tu ne peux pas faire ça ! Ce duel doit continuer jusqu'à ce que l'un de nous deux l'emporte ! »

« Bien sûr que si, je peux l'arrêter, Seto », répliqua vertement la jeune femme alors que son cheval, planté à ses côtés, soufflait bruyamment et lançait un regard mauvais au jeune PDG. « Je suis l'organisatrice de ce tournoi, j'ai tous les pouvoirs, et je fais donc arrêter ce duel maintenant. Tes deux autres dragons suivront l'exemple de celui qui vient de disparaître sans même avoir fait les frais d'une attaque plus puissante, et sans eux tu n'as aucune chance de t'en sortir parce que tu as utilisé près de tout ton jeu pour vaincre les Dieux égyptiens. Quant à toi, Atem », dit-elle en se tournant vers le concerné, « ton magicien n'est pas en état d'attaquer n'importe quel des monstres de Seto, quoi que tu fasses. Vous pouvez tout tenter pour venir à bout de l'autre, vous n'y arriverez pas. Parce que vous ne le voulez pas. Pas dans ces conditions. Et même si vous l'ignorez, vos monstres le savent, plus particulièrement le Magicien des Ténèbres et le Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Défiez vous une fois que vous serez véritablement convaincu que vous voulez mettre l'autre au tapis, mais pas avant. Vous allez sacrifier de l'énergie pour rien. »

« Ce que tu dis n'a aucun sens ! », rétorqua Seto.

Elle était encore repartie dans un discours du style âme des cartes. Comme si son dragon, une simple créature dessinée sur un bout de carton, était vraiment capable de savoir ce qui se cachait dans les tréfonds de son âme… Ridicule !

« Alors comment tu expliques la disparition de ton dragon ? »

« Ce n'est qu'un dysfonctionnement du système ! »

« Dysfonctionnement ou pas, je mets fin à ce duel. Atem garde son titre de Maître du Jeu jusqu'au prochain tournoi officiel, où il remettra son titre en jeu. Je n'accepterais aucune réclamation, qu'importe celui qui me la pose. »

Elle agrémenta ses mots d'un regard appuyé pour Seto avant de tourner les talons.

« Reste ici ! », hurla Seto, furieux. « Tu n'as pas le droit de faire ça. »

Elle s'immobilisa, se retourna et lui lança un regard glacial digne de lui. Les traits de son visage durcis lui donnaient un air autoritaire royal.

« Tu es chez moi ici », gronda-t-elle d'une voix polaire. « J'ai tous les droits. »

« Pas celui de m'enlever ma victoire, pas celui d'empêcher la déchéance d'un Pharaon de pacotille. »

« Quoi ? »

Anera aurait été un animal sauvage, un fauve, qu'on ne se serait pas étonné de la voir montrer les crocs, grogner de manière menaçante et dissuasive, toutes griffes dehors. Les poings serrés et les traits de son visage maintenant tordus par la fureur d'une lionne, elle dégageait une aura sauvage presque meurtrière. Pour une insulte qui ne lui était même pas adressée. Furtivement, Seto se fit la remarque qu'il ferait mieux d'arrêter là, il avait l'impression d'avoir réveillé une bête sauvage qu'il aurait mieux valu qu'il ne connaisse pas, et pourtant, il ne maîtrisait pas sa colère. Il n'y arrivait plus depuis… depuis qu'il était seul, en réalité.

« J'allais enfin montrer que celui qui mérite le titre, c'est moi, et pas quelqu'un qui prétend avoir été Pharaon dans une autre vie et qui y croire dur comme fer. »

Quelques secondes plus tard, il était plié en deux, une sourde douleur dans le ventre. Anera s'était littéralement jetée sur lui et lui avait enfoncé avec une absence totale de douceur son poing dans le ventre.

« Tu ne sais pas ce que tu dis », grogna-t-elle.

Bon sang… Jusqu'ici, Seto s'était bien rendu compte à quel point cette fille était imprévisible, mais au sens propre du terme, dans la mesure où Anera était la personne la plus lunatique qui lui ait été donnée de rencontrer. Il n'avait jamais su prévoir les réactions de la jeune femme, même s'il pouvait se vanter de bien la connaître ; en revanche, il ne savait que depuis très récemment qu'elle possédait une incroyable force. A la fin de leur duel, elle lui avait tordu le bras et il en ressentait encore des courbatures. Maintenant, elle l'avait frappé dans le ventre à tel point qu'il n'arrivait pas à se relever, tant il avait mal. Essayant de reprendre son souffle qui avait été coupé par le coup, il toussait à s'en déchirer la gorge, et ne pouvait s'empêcher de jurer, la Présidente restant imperméable à la détresse de son ami.

La Salle d'Arène était entièrement silencieuse.

« Qu'est-ce qui t'as pris ? », articula avec difficultés Seto, à quatre pattes, une main sur le ventre, à l'endroit où il avait reçu le coup.

« Il semblerait que ce soit le seul moyen, ces derniers temps, de te faire reprendre tes esprits, alors je ne m'en prive pas. »

Pourtant, ce n'était pas l'impression qu'elle donnait. C'était un peu comme si… elle l'avait fait pour une autre raison que celle de lui remettre les idées en place. Et puis, pourquoi commençait-elle maintenant à le frapper ? Ca n'avait aucun sens.

« Il existe d'autres moyens moins violents pour tenter de communiquer avec moi, Anera », grommela Seto.

Elle ne se retourna pas vers lui et ne ralentit pas non plus l'allure. Sans un mot, elle ouvrit la porte de la suite des Kaiba et s'y engouffra sans demander l'avis à son propriétaire. Derrière eux, Makuba trottinait péniblement. Eux ils avaient des grandes jambes, et ne semblaient pas avoir conscience qu'il était nettement plus petit qu'eux et que, par conséquent, il avançait déjà moins vite.

Le jeune garçon grimpa sur le lit et s'y assis en tailleur, assistant silencieusement à l'échange entre son frère et son amie. Cataracte s'approcha de lui et fourra son nez dans sa chevelure, pour jouer, mais le jeune Kaiba le repoussa gentiment.

« Anera, tu m'écoute ? »

« Je ne fais que ça ! », s'exaspéra la concernée en se tournant enfin vers le jeune PDG, excédée. « Je n'arrête pas de t'écouter, et je comprend parfaitement la réaction du Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Te rends-tu seulement compte de ce que tu fais ? »

« Quoi ? Anera… »

« Pour une fois, c'est toi qui va m'écouter, Seto, et tu le feras attentivement parce que tu n'as pas le choix. Que tu crois que l'âme des cartes ce n'est qu'une baliverne que sort Atem et ses amis, c'est ton problème. Le seul ennui, c'est que tu ne peux pas expliquer l'étrange phénomène qui s'est produit lors de votre duel, avec ton dragon. Je sais ce que tu vas me répondre, que ce n'est qu'un dysfonctionnement du système, et pense-le si ça t'arrange. Tu n'as pas l'impression que tu as changé, ces derniers temps ? Que ton comportement est étrange, que tu ressens une étrange sensation de vide qui te rend complètement fou ? »

« C'est insensé, arrête de… »

« Non je n'arrêterais pas, pas cette fois, pas comme à chaque fois que tu me le demandes. Tu t'énerves facilement depuis quelques temps. Tu es passé de la phase pierre tombale à soupe au lait, on ne peut plus rien te dire sans craindre que tu ne te mettes en colère pour une obscure raison. Du moins, en ce qui me concerne. Serait-ce parce que je ressemble à une certaine personne qui t'as par le passé quitté ? »

Makuba retint son souffle et son cœur cogna plus rapidement. Elle s'aventurait sur une pente un peu trop glissante pour qu'on puisse délibérément s'y engouffrer… En même temps, elle ne s'appelait pas Anera Pegasus pour rien. Elle devait avoir récupérer ça de son père adoptif…

« Arrête ça ! », s'écria Seto, visiblement irrité.

D'un côté, Makuba comprenait la réaction de son frère. Ces derniers temps, depuis qu'Atem avait quitté le manoir en fait, Anera avait la fâcheuse tendance à se mêler un peu trop de la vie sentimentale de l'aîné des Kaiba. Et s'il y avait une chose que détestait Seto, c'était bien qu'on se mêle de ses affaires, d'autant plus s'il s'agissait de sa vie privée, qu'on s'appelait Anera Pegasus et qu'on ait vécu avec lui sous le même toit ou pas.

Pourtant, même si la tension était palpable et grimpait en flèche, même si l'atmosphère était inconfortable, Anera ne démordait pas. Elle ne baissait pas les yeux, ne s'excusait pas de se mêler de ce qui ne la regardait pas, ne se détournait pas. Non, elle restait debout, devant lui, les poings serrés, ses yeux violines incandescents plongés dans ceux luisants de fureur de Seto. Il était vraiment très rare que l'aîné des Kaiba entre dans un tel état de colère, et Makuba ne savait vraiment pas à quoi s'attendre. Anera avait vraiment touché la corde sensible, et semblait prête à remuer le couteau dans la plaie.

« Tu me soûles, Seto ! As-tu seulement réfléchi une fois depuis que vous avez rompu à la raison qui a poussé Atem à fuir ton manoir ? L'as-tu fait ? »

Dans de telles circonstances, un homme normal aurait giflé ou frappé la personne qui l'agressait de la sorte, qui osait lui parler sur ce ton. Une personne de la trempe de Seto. Cependant, celui-ci n'était pas n'importe quel homme, il était le génie Seto Kaiba, âgé de dix neuf ans, qui ne se laissait jamais aller à de telles pulsions. Non seulement il avait bien trop de fierté pour se rabaisser à frapper quelqu'un, mais en plus Makuba savait qu'il serait tout à fait incapable de lever la main sur Anera, qu'importe la colère, la fureur qui lui rongeait les entrailles. Alors, en réponse, Seto se contenta de garder le silence et de redresser la tête d'un mouvement qu'il voulut dédaigneux, mais qu'il ne réussit qu'à trahir une certaine gêne qui signifiait assez clairement qu'il n'avait aucune réponse à lui fournir.

« Dis-le, Seto… », insista la Présidente, les dents serrées, alors que Seto s'éloignait de quelques pas d'elle, fébrilement.

« Anera… »

« Réponds ! »

« Fiche-moi la paix ! »

Ca, ça équivalait à une violente gifle. Seto avait le chic pour transformer certaines paroles en coups plus ou moins meurtriers, et celui là ne manqua pas. Anera ne lui répondit rien, elle resta campée sur ses positions, puis après quelques secondes d'observation mutuelle, elle inspira profondément en fermant les yeux.

« Bien. »

Elle claqua brièvement des doigts, Cataracte releva la tête, et se dirigea d'un pas décidé vers la sortie de la chambre.

« Où tu vas ? », demanda l'aîné alors qu'il la suivait du regard.

« Je rentre bosser. Tu n'es pas le seul à diriger une multinationale. »

« Je pars avec toi. »

« C'est impossible. J'ai à peine de la place pour Cataracte et moi. »

« C'est dingue ce que ton canasson peut prendre comme place. »

Elle le fusilla du regard.

« Mon canasson, comme tu dis, serait certainement plus intelligent que toi et ne ferait jamais l'erreur de quitter et de s'en prendre continuellement à la personne qu'il aime, et ce délibérément pour la faire souffrir. Concernant ton départ, j'avancerais l'heure du départ à treize heures, tu seras au Japon dans tout au moins deux heures. Soit déjà heureux que j'ai décidé que vous rentriez en hélicoptère et non pas en bateau, ça te fera un voyage moins long. Ah… Et si tu as peur de t'ennuyer pendant le vol, lis ça, c'est très instructif. »

Après avoir plongé sa main dans son sac accroché à l'épaule, elle jeta brusquement aux pieds de Seto un journal que ne reconnu pas sur le coup le jeune PDG, et il n'avait pas eu le temps de la questionner qu'elle avait déjà claqué la porte derrière les crins de son cheval. Une fois le silence revenu, Makuba tourna son sombre regard vers son aîné, un peu inquiet quant à son humeur, et ne découvrit qu'une silhouette figée qui regardait obstinément la porte par laquelle venait de disparaître Anera. Le cadet déglutit difficilement.

Des disputes comme ça, ils en avaient tous les jours. Pourtant, celle-ci semblait nettement différente. Quelque chose murmurait à Makuba que ça n'allait pas forcément s'arranger la prochaine fois qu'ils allaient se voir, et il ignorait pourquoi ; la seule chose dont il avait conscience, c'était bien qu'une dispute pareille avec Anera était la dernière chose dont Seto avait besoin.

L'aîné se passa une main fébrile sur le visage, en quête certainement d'un calme lui faisant cruellement défaut. Hésitant, Makuba se leva et se dirigea doucement vers lui, lui laissant le temps de réagir au cas où il n'apprécierait pas être approché, et finalement l'atteignit. Il entoura alors la taille de son frère de ses bras et fourra sa tête dans le torse de son aîné, désireux de lui donner tout le calme et le soutien dont il avait besoin et qu'il pouvait lui fournir. A la grande surprise du plus jeune, les bras de Seto se refermèrent sur lui et il le serra contre lui.

Makuba ne trouva aucune utilité aux mots, la raison pour laquelle il ne dit absolument rien pendant le laps de temps durant lequel ils restèrent l'un contre l'autre, deux frères, deux personnes de la même famille dont l'un était en désarroi et l'autre prêt à le soutenir jusqu'au bout des pires souffrances. Seto avait toujours été là pour le protéger, lui, le faible et fragile Makuba Kaiba, et jamais le cadet n'avait pu lui-même être utile à son aîné. Au contraire, jusqu'ici, il n'avait jamais rien fait d'autre que lui attirer des ennuis, c'était toujours lui qui avait déclenché les prises de position de Seto dans des affaires qui incluait, normalement, uniquement la bande de duellistes au grand cœur. A chaque fois, c'était soit parce qu'il y avait un duel contre Atem pour ravir le titre de Maître du Jeu ou parce que le cadet Kaiba se faisait enlever que l'aîné se jetait dans les aventures des autres.

Makuba n'avait pas l'intelligence de Seto, son sens des affaires et de la stratégie, son talent à Duel de Monstres, il n'avait pas non plus son courage et sa force d'âme. Makuba vivait dans l'ombre de son frère ; on ne le reconnaissait que parce qu'il portait le nom de Kaiba et que parce que son frère était connu et reconnu dans le monde entier, que ce soit dans le monde des affaires que dans le monde des jeux. On le jugeait avant de le connaître parce qu'il s'appelait Kaiba. Il n'avait que peu d'amis à cause de cela. Ses professeurs attendaient beaucoup de lui parce que son aîné était un génie. Makuba était de ces gens dont l'existence ne dépendait que de la réputation d'un membre de sa famille, mais il ne s'en plaignait.

Il savait que tant que son frère resterait à ses côtés, il irait bien. Il serait bien.

« Maintenant, c'est moi qui vais te protéger », déclara-t-il à l'adresse de son frère.

Pour toute réponse, son aîné resserra son étreinte.

« Dis, qu'est-ce que c'est ? »

Seto regarda son petit frère puis dirigea son regard vers ce qu'il pointait du doigt. Il semblait avoir momentanément oublié son existence. Le jeune homme lâcha son frère et s'accroupit pour ramasser le bout de papier alors que Makuba s'installait sur le rebord du lit, balançant ses jambes en attendant la réponse de son frère, mais arrêta tout mouvement à mesure que le visage de son frère aîné se transformait pour trahir un sentiment étrange, mélange de colère, de stupeur et un peu… en fait, il avait la tête de quelqu'un qui venait de prendre une douche glacée.

Ca n'annonçait rien de bon.

« Euh… Seto ? »

« Les enfoirés ! », rugit le concerné en jetant le journal pour mieux aller donner un coup de poing dans le mur opposé au lit.

Intrigué et apeuré à la fois, le jeune Kaiba descendit du lit et alla chercher l'étrange journal. Qu'est-ce qui pouvait bien avoir remit son frère sur les nerfs ?

Il le comprit en lisant les gros titres.

« Seto Kaiba : Une famille cachée ? »

C'était suivi d'une photo d'amateur, certainement d'un duelliste qui se rendait à l'Île aux Dragons pour le tournoi, sur laquelle étaient figées les silhouettes d'Anera, Alexandre dans les bras, faisant face à Seto avec qui elle parlait en souriant, Makuba s'amusant avec Cataracte un peu en retrait. Il y avait également Isis, devant le landau d'Arcanan, la main tendue vers l'enfant qu'on ne pouvait pas voir. Rien qu'à voir cela, Makuba eu aussi l'impression de passer sous un jet d'eau froide. Dans un élan d'audace, il se rendit à la page de l'article indiquée sous la photo.

« Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un tournoi de Duel de Monstres soit organisé à Domino, d'autant plus lorsque ce fameux tournoi est organisé par la société mère du jeu, Illusions Industries. Et si c'est la petite ville de Domino qui est choisie pour ce genre de tournoi alors même que le QG de la multinationale appartenant au milliardaire Maximilien Pegasus se trouve aux Etats-Unis, en Floride plus précisément, ce n'est pas pour son ambiance chaleureuse et son côté pittoresque et détendant par son emplacement en bord de mer. En réalité, la fierté de notre petite ville, qui nous fait penser qu'elle n'a rien à envier à la grande Tokyo, n'est autre que les résidences des deux meilleurs duellistes mondiaux, l'un des deux premier et ancien favori du PDG d'Illusions Industries et l'autre nouveau champion et déclaré Maître du Jeu depuis maintenant plus de deux ans.

Nous avons cru tout savoir sur le petit génie qui, à l'âge de seize ans, est devenu le redoutable PDG de la KaibaCorp, dès lors reconvertie dans le domaine des jeux, ainsi que l'un des meilleurs duellistes au monde. Son talent au jeu n'a d'égal que sa férocité en affaires. Seto Kaiba se démarquait comme étant un jeune homme froid, sans aucun attachement, mis à part son petit frère Makuba Kaiba, toujours trottinant derrière lui et le soutenant sans relâche, et ne semblant intéressé que par la victoire et la réussite de son entreprise. Pourtant, alors qu'il était à bord du navire qui menait tous les duellistes jugés dignes, par Illusions Industries, de participer au tournoi qu'elle avait organisé, la plupart des duellistes, pour ne pas dire l'ensemble des aspirants au titre de Maître du Jeu, ont été témoin d'une scène pour le moins étrange.

Le jeune homme inatteignable, au charme glacial, le petit génie, se promenait sur le pont du navire en compagnie d'une jeune femme tenant dans ses bras un enfant en bas âge, un cheval sur les talons.

Serait-il possible que le plus jeune PDG que le monde ait connu ait fondé derrière notre dos, à l'insu de tous, une famille ? Il semblerait en effet que Seto Kaiba et la mystérieuse jeune femme entretiennent de proches relations, puisqu'ils ne se sont jamais, à l'entente de nombreux témoignages, réellement éloignés l'un de l'autre. Au-delà de cette question se pose aussi celle de l'identité de cette jeune mère au physique pour le moins étrange… »

Makuba referma le journal comme s'il lui brûlait les doigts en se disant qu'il aurait mieux fait de ne jamais en avoir pris connaissance. Il maudit sa curiosité maladive.

Seto resta aussi aimable qu'une porte de prison avec tout le monde, sans aucun traitement de faveur ; même Makuba subit une vague de mauvaise humeur pour avoir eut un geste un peu trop maladroit envers lui. Parce qu'il savait qu'il était impossible de dialoguer avec son frère quand celui-ci était dans un état pareil, et aussi parce qu'il n'appréciait que très moyennement être l'objet des sautes d'humeur du jeune PDG et que, d'une certaine façon, il en avait peur, Makuba avait trouvé refuge auprès d'Atem et de Yûgi, en se disant que même si ça allait lui retomber dessus lorsqu'ils seraient rentrés parce qu'il aura préféré leur compagnie à celle de Seto, c'était déjà mieux de profiter de personnes de meilleure humeur que de rester cloîtré dans son siège d'hélicoptère, les lèvres scellées par la peur de se faire envoyer balader avec tout le tact dont le jeune PDG pouvait faire preuve pour quelques pauvres mots innocents.

En même temps, il sentait que ça allait plus retomber sur Anera que sur lui, cette histoire d'article de journal.

Le voyage de retour dura environ deux heures et demies et ils débarquèrent dans l'héliport de la filiale d'Illusions Industries implantée au Japon. Trois limousines attendaient sagement à la sortie, et l'un des chauffeurs annonça, après s'être poliment présenté, qu'il allait reconduire chez eux les personnes répondant aux noms d'Atem et Yûgi Mûto, Joey et Serenity Wheeler, Téa Gardner, Tristan Taylor et Duke Devlin, tandis que le deuxième annonçait qu'il était chargé de raccompagner Bakura Ryô, Marek Ishtar et Maï Valentine. Le troisième, même si tout le monde l'avait compris, prit tout de même la peine polie de préciser qu'il ramenait à leur manoir les frères Kaiba. Il avait à peine fini sa phrase que l'aîné s'était engouffré dans la voiture et s'impatientait déjà. Makuba fit de brefs adieux et se précipita dans la limousine à son tour et quand il voulu s'excuser auprès du chauffeur pour l'humeur de son frère, celui-ci lui précisa que sa patronne l'avait mis au parfum.

Makuba aurait peut-être dû se douter qu'Anera avait pris la précaution de prévenir toutes les personnes susceptibles de s'occuper de Seto de sa mauvaise humeur.

La demi-heure qui séparait l'héliport d'Illusions Industries du manoir fut affreuse du point de vue du cadet Kaiba. Il n'y avait pas à dire, son frère avait le chic pour créer des ambiances tendues et inconfortables comme celle qui régna dans la voiture le temps du trajet. Emmuré dans son silence borné, il regardait au travers de la fenêtre mais il était clair qu'il n'avait même pas conscience du décor qui défilait devant ses yeux. Se mordant la lèvre pendant tout le trajet par habitude lorsqu'il était inquiet ou stressé, Makuba l'avait observé et se disait qu'il ne devait faire qu'une chose : ruminer. Pitié, qu'Anera ne soit pas au manoir, sinon il ne donnait pas cher du calme qui devait y régner depuis plusieurs jours…

Manque de chance. N'avait-elle pas dit qu'elle devait travailler ? Quoiqu'elle ait pu affirmer avant leur départ, les faits étaient là : Anera était assise sur l'épais tapis du salon, contre le canapé de cuir blanc, Cataracte allongé à côté d'elle et sa tête endormie reposant sur les genoux de sa cavalière dont la main s'aventurait distraitement dans les crins de sa crinière. Ni l'animal ni elle n'avaient l'air de les avoir entendus arriver.

« Je croyais que tu avais du travail… », grommela Seto alors qu'il s'approchait de la jeune femme.

Aucune réaction. C'était comme si l'esprit d'Anera avait été aspiré dans la télévision, elle était littéralement fascinée et plongée dans ce qu'elle regardait. Mécaniquement, Makuba tourna son attention sur ce que diffusait l'écran et s'aperçut que ce qui concentrait autant la jeune Présidente était un concours équestre et qu'il s'agissait des résultats. Quoiqu'il en soit, il ne fallait pas s'attarder là. Ce qui allait se passer entre son frère et son amie ne concernait qu'eux, et il n'avait que très peu envie de s'en mêler. C'était leur problème, après tout, s'ils étaient aussi têtus l'un que l'autre.

« Anera… »

Seto n'aimait pas vraiment qu'on l'ignore comme la concernée s'ingéniait à le faire. Bon sang, comment de simples résultats pouvaient autant la captiver ? Bien sûr, Anera aimait regarder des concours équestres à la télévision, étant elle-même une cavalière qui aimait bien relever des défis sur le dos de son hargneux animal. Pourtant, jusqu'ici, elle n'avait pas été concentrée sur les résultats au point d'en oublier et d'ignorer la présence du maître des lieux. Ce dernier allait pour tenter une troisième fois de se faire remarquer quand il s'aperçut que Cataracte le fixait d'un regard hostile qui signifiait sans détour : « laisse la tranquille ». En d'autres termes, en ce qui concernait ce cheval en fait, cela voulait dire que s'il tentait encore une fois d'embêter Anera, l'animal ne se priverait pas de lui faire regretter son geste.

Y'avait pas à dire, le cheval et la cavalière se ressemblaient en terme de caractère. Aussi violent et direct l'un que l'autre.

Si Seto se disait capable de se confronter à la volonté d'Anera malgré sa récente habitude de le frapper quand il n'était pas du même avis qu'elle, il ne pensait pas vraiment la même chose en ce qui concernait Cataracte. C'est pourquoi il choisi de la fermer et se détourna pour se diriger vers la table de verre où ils avaient l'habitude de prendre leurs repas pour se servir un verre d'eau. Il faillit le faire tomber en sursautant lorsque le cri de joie très inhabituel d'Anera retentit derrière lui.

Alors non seulement elle commençait à le frapper avec une force insoupçonnée, mais en plus elle laissait libre cours à ses pulsions animales comme celles de ce chien de Wheeler lorsqu'il gagnait enfin un duel malgré son incompétence ? Le monde ne tournait plus rond, ou alors c'était lui qui délirait complètement.

Cataracte s'ébrouait après s'être relevé alors qu'Anera riait aux éclats pour une raison inconnue. Derrière elle, l'écran de télévision diffusait l'image d'un podium de trois marches sur lesquelles se tenaient trois personnes, celle placée sur la plus haute recevant une médaille d'or, un bouquet de fleurs à la main. Vêtue d'une veste bleue marine aux boutons d'or, col en V dévoilant une chemise impeccablement blanche, et d'un pantalon noir d'équitation surmonté de hautes bottes de cuir, une jeune femme d'une vingtaine d'année certainement saluait, un sourire élégant aux lèvres, de longs cheveux blonds cascadant en ondulant gracieusement jusqu'au milieu de son dos. Ses yeux d'un vert d'eau presque translucide brillaient d'un éclat fier et de sa stature se dégageait une assurance peu commune, presque orgueilleuse. Rien qu'à la voir, on sentait qu'il s'agissait d'une femme débordant de confiance en elle, inébranlable et ne se laissant pas faire. Une forte personnalité, en somme… Comme peu de gens en ont.

Il fallait croire que c'était pour cette femme blonde qu'Anera était aussi heureuse.

Seto renonça à l'idée d'essayer de faire atterrir son amie sur Terre et se contenta de la regarder saisir son téléphone portable lorsqu'il sonna quelques minutes plus tard.

« Je suis admirative, tu as encore terminée première ! », s'exclama la Présidente alors qu'elle avait à peine décroché. « Hécate était au meilleur de sa forme, elle ne pouvait pas faire moins bien. »

Elle s'interrompit, certainement pour écouter ce que son interlocutrice – après tout, elle semblait parler à la fille de la télé – lui racontait, un sourire collé à son visage et longeant incessamment le canapé de cuir blanc sous l'œil attentif de son cheval.

« Non, Sheryl », reprit-elle d'un ton déçu, « ça aurait été avec plaisir, mais je te rappelle que j'ai un dîner d'affaires ce soir, d'ailleurs je vais devoir filer au centre ville parce que le temps que je trouve une robe qui… Mais oui ! Mon père veut que je sois plus… « fraîche » et m'a carrément demandé d'aller me racheter une robe de soirée pour que je puisse aller convenablement dîner, et tu sais combien de temps je mets pour choisir quelque chose dans une boutique de vêtements… … Te moque pas ! Je ne suis pas comme toi, moi ! … Bah, et Eric, tu n'es plus avec ? Tu m'en diras tant… Je t'avais bien dit que tu ne tiendrais pas deux mois avec lui… Mais, ce n'est pas ton genre d'homme ! … »

Seto roula des yeux. Il n'aurait jamais imaginé qu'Anera puisse un jour tenir une telle conversation, typiquement féminine, avec quelqu'un. D'autant plus qu'il venait d'apprendre que son amie connaissait une autre personne répondant au nom de Sheryl et que leur rencontre ne semblait pas dater d'hier… Pourquoi avait-il l'impression qu'il découvrait quel genre de personne était Anera ? D'accord, ils ne s'étaient pas vus depuis un an et demi, mais cela faisait quand même trois mois qu'ils revivaient ensemble, depuis qu'elle avait débarqué dans son bureau un soir de déprime, pour lui annoncer qu'elle était la nouvelle Présidente Directrice Générale d'Illusions Industries…

D'ailleurs, elle ne venait pas de dire qu'elle avait un dîner d'affaires ce soir ?

« D'accord… Oui, t'en fais pas… Mais oui, tu sais comment c'est, ces dîners d'affaires, deux sourires et trois paroles gentilles, et ils sont sous le charme… Ils sont de la vieille école, des PDG aussi jeunes que moi et en plus féminins, ça court pas les rues… Tessa n'a même plus besoin de dialoguer des heures entières pour négocier, elle se contente de sourire et d'être polie et ça marche comme sur des roulettes… Oui… Okay, on reverra ça. Bichonne bien ta pouliche, elle en a bien besoin, et embrasse ton frère en passant… Bah évidemment, Noah, de qui veux-tu que je parle ? Je vois les deux autres tous les jours… »

Seto s'étouffa avec le filet d'eau qu'il venait d'avaler. Il y avait des mots, comme ça, qui percutaient l'oreille alors même qu'on n'écoutait pas la conversation ou alors lorsqu'on n'y prêtait qu'une attention minime, ce qui avait été le cas du jeune PDG qui attendait que la conversation téléphonique animée d'Anera se termine pour demander de plus amples explications sur ce fameux dîner. Et l'un de ces fameux mots, fut plus spécifiquement le nom de Noah, et ce qui s'en suivit. Anera avait associé le mot de « frère » à Noah, et à cela elle avait ajouté « je vois les deux autres tous les jours »… Peut-être qu'Anera voyait d'autres personnes tous les jours, et c'était même très possible, mais étrangement, il avait comme l'impression qu'elle parlait du Noah qu'il connaissait, lui aussi… et qui avait le culot de se présenter comme étant le fils naturel de Gozaburo et, par conséquent, le digne héritier de la KaibaCorp…

« T'en fais une tête. A croire que tu as vu un fantôme. »

Seto s'extirpa de ses pensées confuses et des brefs épisodes de son passage dans le monde virtuel de son soi-disant frère cadet au son de la voix d'Anera. Cette dernière était en train d'enfiler le filet de Cataracte sur la tête de son cheval, l'animal accueillant sans résistance entre ses dents le mors d'acier.

« A qui viens-tu de parler ? », demanda brusquement Seto en s'approchant de la jeune femme.

Anera lui jeta un regard suspicieux.

« En quoi ça peut t'intéresser ? »

« Tu as mentionné le nom de Noah et tu n'as pas hésité à l'associer avec le mot « frère ». »

« Et ? »

« Je connais un Noah. Réponds-moi. »

Anera stoppa ses mouvements et observa un instant le jeune PDG, une main reposant sur le tapis qu'elle venait de poser sur le dos de son cheval.

« Pourquoi sembles-tu croire que toutes les personnes que je fréquente ont un quelconque rapport avec toi ? Ce n'est pas parce que mon père adoptif est ton ennemi que tous mes amis sont forcément des gens que tu connais. »

« J'aimerais une simple réponse, Anera. »

« Ecoute… »

« Anera ! »

« Sheryl Kaiba, ça te va comme réponse ? »

Seto se figea sur place comme frappé par la foudre, incapable d'aligner deux pensées cohérentes. Seul le nom de « Sheryl Kaiba » se répercutait contre les parois de son crâne, et la seule chose qu'il était en mesure de penser était « c'est impossible… ».

Pourquoi, depuis quelques temps, il avait l'impression que tout son monde s'écroulait lentement autour de lui ?

« Je savais bien que tu regretterais de le savoir », soupira Anera en saisissant la selle de son cheval et en la portant précautionneusement sur le dos de Cataracte. « Pourquoi faut-il que tu sois aussi têtu ? »

Seto s'ébroua.

« C'est une plaisanterie ? »

La jeune femme tourna vers lui un regard excédé et horriblement sérieux.

« J'ai l'habitude ou ne serait-ce que l'air de plaisanter ? »

« C'est complètement absurde… Comment… »

« Pourquoi, bon Dieu, pourquoi refuse-tu de croire que ton père adoptif ait eu une famille ? »

« Mais parce que je n'ai jamais vu personne d'autre que lui dans ce foutu manoir ! »

« Par définition, un manoir, c'est grand, Seto, et je crois juste de te rappeler que tu passais ton temps à la bibliothèque ou dans ta chambre à étudier sans relâche parce que Gozaburo te forçait à le faire. Tu es arrivé à quel âge chez eux ? Neuf ans ? Sheryl en avait quinze et passait le plus clair de son temps dans les écuries du manoir à monter ses chevaux ou dans la salle de musique à travailler son piano ; le reste du temps, elle le passait auprès de son petit frère, Noah Kaiba, personne contre qui tu as une forte dent et que tu refuses de reconnaître comme étant un Kaiba. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi le manoir été pourvu d'écuries ? »

Seto devait bien admettre que connaître la raison pour laquelle il y avait des écuries dans le jardin du manoir était la dernière de ses préoccupations. Il ne s'était jamais demandé pourquoi Gozaburo avait fait construire ces bâtiments alors même qu'il répugnait toutes sortes d'animaux ; et puis, Seto n'avait jamais vu un seul cheval dans l'enceinte de la propriété. A vrai dire, il n'avait jamais vraiment eu l'occasion de s'en rendre compte ; Anera disait vrai quand elle affirmait qu'il passait la majeure partie de son temps, pour ne pas dire la totalité de son temps, la nuit y compris, enfermé dans la bibliothèque ou dans sa chambre, face à son bureau, à bûcher comme un forcené pour un jour reprendre en main la KaibaCorp, succédant ainsi à Gozaburo.

Pourtant, ces écuries étaient loin d'être suffisantes pour le convaincre qu'il existait bel et bien une fille qui portait légitimement le nom de Kaiba et qui avait pour père l'ancien PDG de la KaibaCorp. Pourquoi est-ce qu'il irait croire Anera quand elle disait connaître une certaine Sheryl Kaiba, qui serait donc sa sœur par adoption, alors même qu'il n'avait pas un seul instant réellement penser que Noah puisse être son frère adoptif ? Il n'allait pas donner plus de crédits aux paroles d'Anera, sous prétexte qu'il avait entièrement confiance en elle, et admettre qu'il n'était pas le seul héritier dans sa famille d'adoption.

« De toute façon, à quoi bon essayer de te convaincre », reprit la jeune femme avant même que Seto n'ait ouvert la bouche pour dire quoi que ce soit, « tu ne crois jamais que ce que tu vois, et comme tu n'as aucune confiance en qui que ce soit, Sheryl elle-même ne pourra pas te convaincre, tu ne croiras jamais sur parole Noah et si Gozaburo était encore en vie, tu serais persuadé qu'il te ment pour une obscure raison. Et puis, ce n'est pas comme si c'était essentiel à ta vie de savoir que tu as une sœur aînée par adoption. Tu ne l'as jamais connue avant, tu as très bien vécu sans elle, elle ne lorgne pas sur la fortune des Kaiba et n'entreprendra jamais aucune action contre toi pour te ravir ce qui aurais dû lui revenir de droit, comme Noah l'a fait par le passé. Alors que tu connaisses et reconnaisses son existence ou non ne changera rien. »

Sur ce coup là, Seto ne su que répondre. Anera ne semblait pas disposer à tenter par tous les moyens de le forcer à reconnaître l'existence d'une quelconque sœur, comme si elle s'y était résignée depuis déjà longtemps. Même, elle donnait l'impression d'avoir cherché à ce qu'il ignore l'existence de cette fille, puisqu'elle ne lui avait pas répondu le plus naturellement du monde lorsqu'il lui avait demandé avec qui elle avait discuté au téléphone, et s'était bien gardée de faire une quelconque allusion à elle quand ils étaient ensemble.

Pourtant, c'était l'une de ses paroles qui avait fait réagir le jeune PDG, et si celui-ci savait une chose sur Anera, c'était qu'elle portait une attention toute particulière à ce qu'elle disait et chacun de ses mots n'était pas utilisé de manière anodine ou détournée. C'était presque si elle avait voulu que Seto réagisse et la force à cracher le morceau, histoire qu'elle n'annonce pas cela comme un cheveu tomberait sur la soupe.

« Je ne comprends pourquoi tu ne m'en parle que maintenant », soupira-t-il en regagnant un semblant de calme alors qu'elle ajustait la sangle de son cheval.

« Un jour ou l'autre, tu aurais fini par la connaître, de toute façon. Je connais Sheryl depuis plus d'un an maintenant, et la saison morte des compétitions approche. Ca fait des années qu'elle n'est pas revenue chez elle, alors… Alors je lui ai dit de venir. »

« Tu veux dire que tu l'as invitée à passer quelques jours au manoir ? »

« Plus que quelques jours. A l'origine, elle ne devait venir que dans mon manoir, mais comme un élément a perturbé ta vie et que je ne compte pas te laisser seul parce que je te connais suffisamment pour te dire que malgré ton intelligence, tu serais capable de commettre une erreur stupide qui pourrait coûter bien plus que tu ne l'imagines, j'ai décalé jusque chez toi. »

« Sans demander mon avis. »

« Disons qu'il fût un jour où tu m'as déclaré que ton manoir était le mien. »

Cela remontait à si longtemps. Se souvenir de ce jour rappelait combien la relation qu'ils entretenaient depuis qu'ils s'étaient rencontrés était ambiguë et pour le moins très étrange. En un an, Seto avait collectionné plus de migraines que sa première année en tant que PDG de la KaibaCorp, où il avait dû réfléchir à de lourdes stratégies pour reconvertir sans trop de pertes son entreprise nouvellement acquise, et ce rien qu'en réfléchissant sur sa relation avec elle. Depuis, il n'avait plus tenté l'expérience. C'était très étrange, mais d'un autre côté, elle lui était essentielle, cette relation.

« Ca va… De toute façon, tu invite qui tu veux, ça ne me regarde pas. Après ce qui a été dit dans la presse, autant faire comme si nous habitions vraiment l'un avec l'autre… »

« Inutile de faire comme si, Seto. Il serait temps que tu te rendes compte que j'ai squatté ton domicile pendant près d'un an. »

Elle se retourna, saisit les rênes de son cheval qu'elle passa par-dessus l'encolure et attrapa son sac qu'elle accrocha en bandoulière.

« Je dois y aller. Je te vois plus tard. »

« Attends, je croyais que tu allais en ville ? »

« Oui, et alors ? »

« Tu n'harnaches Cataracte que lorsque tu le fais travailler. »

« Ce n'est pas parce que je vais en ville que je ne peux pas le faire travailler en chemin. »

Tenant son cheval du bout des rênes, l'animal la suivant docilement – même sans harnachement Cataracte la suivrait jusqu'au bout du monde – Anera se dirigea vers la sortie du manoir et fit descendre les marches du perron à son cheval. Seto la suivit.

« D'ailleurs, tu ne m'avais pas dit que tu avais un dîner, ce soir. »

« Je te l'ai annoncé il y a deux semaines, mais apparemment, tu n'as pas dû bien enregistrer l'information transmise, comme souvent depuis quelques temps. »

Seto avait beau apprécier Anera et sa présence, elle commençait sérieusement à lui courir sur le haricot avec ses sous-entendus. Qu'elle aille au but, ils perdraient moins de temps.

« Tu sais parfaitement ce que je veux dire », lui dit-elle alors qu'elle grimpait lestement sur le dos de son cheval.

Pour une fois, l'animal semblait calme. Il ne grattait pas le sol avec son antérieur, ne soufflait pas comme un bœuf et surtout, il n'avait pas les oreilles en arrière. Une grande première, pour cette monture hargneuse qui montrait toujours les dents en présence de Seto.

« J'ai insisté », grogna Seto en réponse.

« Apparemment, ce n'était pas assez. »

« Tu n'étais pas là. »

« C'est vrai, je n'étais pas là. Je ne peux techniquement pas savoir ce qu'il s'est passé. Pourtant, j'ai l'impression d'avoir assisté à la scène en direct. Le fait est que tu es trop fier pour te permettre d'aller le revoir et lui demander pardon, histoire d'apaiser vos blessures. »

« Je t'ai déjà dit que j'étais retourné le voir, je l'ai même supplié de revenir juste après qu'il se soit enfui, et je suis même revenu à la charge deux mois plus tard ! »

« C'est noble de ta part, en effet, mais il n'y a qu'une question que j'ai envie de te poser et qui résume assez bien la situation : as-tu réfléchi un temps soit peu à la raison pour laquelle Atem t'a quitté ? »

Cette même question, et toujours aucune réponse à lui fournir. Seto resta silencieux.

« Alors réfléchis-y, Seto. Si tu l'aimes, réfléchis à la raison pour laquelle il t'a quitté. Si, par contre, tu estimes qu'il ne mérite pas que tu t'attache autant à savoir pourquoi il est parti, ce qui reviendrait à dire que tu ne veux pas réessayer de te raccommoder avec lui, alors dis-moi franchement que tu n'en a rien à faire. Dans cette hypothèse, je te poserais une dernière question avant de laisser tomber l'affaire et d'essayer de passer outre si jamais tu ne réponds pas comme je l'attends. »

« Et quelle sera cette question ? »

« Dans ce cas, pourquoi souffres-tu à en perdre la raison ? »

« Absurde ! Je ne souffre pas ! »

Il suffisait de croiser le regard violine d'Anera pour comprendre qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle n'abandonnerait pas de sitôt ses positions. Sous elle, Cataracte commença à s'agiter.

« Réfléchis, Seto. »

Puis, sans lui laisser le temps de réagir, elle frôla les flancs tendus de sa monture de ses talons et Cataracte démarra au quart de tour, direction la petite forêt qui bordait le manoir, plantant sur place le jeune PDG qui ne savait plus où en donner de la tête dans ses sentiments, tantôt tenté vers la colère que générait la jeune femme en croyant mieux connaître le fond de ses pensées et de son cœur que lui, tantôt tenté vers la faiblesse des sentiments que faisaient ressurgir les images de son passé avec Atem, ces moments qui lui donnait comme réponse à la question d'Anera : « J'ignore pourquoi il m'a quitté, mais je donnerais tout ce que j'ai pour le savoir et réparer mon erreur… ».

En temps normal, il aurait choisi sans hésiter la colère. C'était si facile et si fidèle à sa réputation. Pourtant, cette fois… il resta sans décision.

« Monsieur ? »

Seto s'extirpa tant bien que mal de la mélasse de pensées qu'Anera avait provoquée en lui, le faisant se tenir immobile sur le perron de son manoir, les yeux fixés sur le petit troupeau d'arbres dans lequel la monture et sa cavalière avaient disparues, et se tourna vers le vieux majordome qui continuait vaillamment à le servir de toute son âme malgré son âge. Ce vieillard était encore plus fidèle à la famille Kaiba que Roland.

« Qu'y a-t-il ? »

« Ce jeune homme désire vous voir depuis quelques jours. »

A la vue dudit jeune homme, toute pensée concernant Anera et ses fichues interrogations qui le troublaient pourtant s'envola. Il ne pensa plus qu'à cette personne qui se tenait, les mains dans les poches de son long manteau noir, silencieux, aux côtés du vieux majordome.

Alistair.

« Que fais-tu ici ? », demanda froidement Seto, les sourcils froncés par la méfiance soudaine qui s'empara de lui.

De brefs épisodes de ce qu'il s'était passé entre eux auparavant revenaient par bribes, dans le désordre, et ravivaient la colère et l'antipathie que cet homme aux cheveux bordeaux coupés au bol, aux yeux bleus nuits méprisants et au visage triangulaire sans aucun trait gracieux lui inspiraient. Bon sang, après tout le cirque qu'il lui avait fait, qu'est-ce qu'il venait foutre chez lui ? Se venger encore de ce que son imbécile de père adoptif avait fait il y a tant d'années ? C'était une possibilité qu'il ne pouvait pas exclure.

« Je suis venu m'excuser. »

Cette possibilité là, en revanche, il n'y avait pas un seul instant pensé.

« Pardon ? »

« Tu m'as bien entendu, Kaiba. Je voudrais m'excuser de ce qu'il s'est passé il y a un peu plus d'un an. »

« Et tu as attendu un an pour venir me présenter tes excuses ? »

« Soit déjà content que je vienne t'en présenter. J'aurais très bien pu rester dans mon coin. »

« J'aurais préféré que tu ne rappelle pas ton existence. »

Les deux jeunes hommes se toisèrent en silence, l'un chez lui, l'autre sur son territoire. Pourtant, Alistair ne manifestait aucune crainte à l'égard du jeune PDG, restant inébranlable et aussi nonchalant qu'à son arrivée.

« J'ai entendu dire que tu avais eu une liaison récemment terminée avec le Pharaon », reprit, l'air de rien, l'invité.

Pourquoi, mais bon sang pourquoi avait-il l'impression que tout lui échappait, ces derniers temps ? En l'espace de quelques jours, il avait été à plusieurs reprises pris de court, par Anera, par Tessa, même Atem et Makuba l'avait surpris, et maintenant Alistair s'y mettait, cet homme que Seto méprisait pour ce qu'il avait voulu lui faire subir, ce qui avait mit la vie du cadet Kaiba en danger, et pour son arrogance déplacée. Fixant Alistair comme s'il s'agissait d'un extra-terrestre, les mots restèrent coincés au fond de la gorge de Seto.

« Comment… », finit-il par dire au prix d'un effort surhumain.

« Disons que lorsque j'étais au service de Dartz, il nous a donné toutes les failles du Pharaon pour pouvoir tenter de l'affaiblir, et tu en faisais partie. J'ai appris plus tard que tu sortais avec lui et qu'il était venu vivre chez toi et maintenant, je viens tout juste d'apprendre que tu avais rompu. »

« Et c'est pour me dire ça que tu t'es déplacé ? », attaqua Seto, reprenant miraculeusement contenance grâce à un élan bienvenu de colère soulevé par la discussion dérivant sur le sujet délicat…

« Calme-toi, je ne faisais qu'une constatation », répondit Alistair en haussant les épaules, pas le moins du monde impressionné. « Et à ce que je vois, mes informations s'avèrent être vraies. »

« Comment peux-tu savoir… Et de quelles failles tu parle ? »

Alistair jeta un coup d'œil critique au jeune PDG, ce dernier tentant par tous les moyens de ne pas céder à la soudaine panique qui soufflait en lui, une panique étrange qui l'encourageait de toutes ses forces à bombarder de questions le jeune homme au pas de sa porte qui semblait en savoir plus que lui à ce sujet ; également, Seto faisait tout ce qui était en son pouvoir et faisait appel à des trésors de self-control pour ne pas trahir son malaise grandissant, son estomac serré et les battements de son cœur accélérés. Déjà qu'il avait sans équivoque trahit son secret et confirmer sans même avoir ouvert la bouche son homosexualité et avec elle sa relation passée avec son ancien rival, deux choses qu'il avait ardemment cherché à cacher aux yeux du monde, allant parfois même à verser des pots de vin pour qu'Atem et lui soient tranquilles… Pour ne pas exposer aux dangers le Pharaon qui avait, en des temps reculés, partagé sa vie, car dans le monde des affaires, un PDG ne doit surtout pas dévoiler ses faiblesses…

Ses failles…

« Le Pharaon a toujours eu deux failles qui peuvent lui être fatales », finit par répondre tranquillement Alistair. « Il suffit de s'en prendre à une seule d'entre elle, de menacer sa vie voire même de l'avoir déjà atteint pour qu'il se soumette sans aucunes difficultés. Tu es l'une de ces failles, Kaiba, enfin, tu dois l'avoir été… Ce ne doit plus vraiment être le cas aujourd'hui. »

« Comment peux-tu affirmer une chose pareille ? »

Alistair arqua un sourcil et étrangement, Seto su qu'il venait de trahir un morceau de la panique qui l'habitait.

« Le passé du Pharaon est très intéressant. Tu devrais y jeter un coup d'œil et peut-être… t'y intéresser de plus près. A plus tard, Kaiba. »

Et il le planta là sans plus de cérémonie.

Le passé du Pharaon ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre le passé du Pharaon et leur histoire, sur cette faille qu'Alistair affirmait comme étant lui, le jeune PDG de la KaibaCorp ? Est-ce que le fait qu'Atem lui ait mainte fois dit qu'il l'aimait était une preuve suffisante que Seto constituait l'une de ses principales faiblesses ? Peut-être, mais alors que venait faire son passé là-dedans ? A supposer d'ailleurs qu'il ait véritablement été un Pharaon par le passé et qu'il soit effectivement cet esprit que ces amis disaient qu'il était, un esprit qui avait pendant un certain temps habité le corps de Yûgi. En même temps, Seto se souvenait avoir pensé un jour que Yûgi était schizophrène, et qu'il préférait sa personnalité quand il se battait en duel, cette personnalité forte et assurée, déterminée, qui sonnait en harmonie avec lui. De là, pourtant, à penser qu'il y avait un esprit vieux de cinq milles ans en collocation dans le corps d'une seule et même personne… C'était absurde.

Seto se laissa tomber dans son canapé en se passant une main lasse sur le visage. Le vieux majordome s'enquit de ses besoins, et le jeune PDG lui assura qu'il n'avait besoin de rien d'autre que de la solitude. Il avait besoin de solitude. De beaucoup de solitude.

C'était la première fois que quelqu'un le mettait face à la réalité. C'était la première fois que quelqu'un lui déclarait franchement qu'il avait rompu avec Atem, qu'il n'était plus avec lui, qu'il ne vivait plus avec lui, qu'il ne dormait plus avec lui. Pour la première fois depuis trois mois, Seto avait été brutalement mit devant le fait accompli. Anera elle-même ne l'avait pas fait, elle n'avait jamais rien fait d'autre que le sous-entendre. Alistair n'y était pas allé par quatre chemins, et maintenant encore, Seto se sentait mal. Trop mal.

Il avait été forcé de reconnaître qu'il était seul.

Seto ne se sentait pas bien. Pas bien du tout. Bien sûr, avant, il avait ressenti un fort manque, il avait très souvent eu des vertiges tant le manque était grand. Bien sûr, avant, il s'était fait la réflexion qu'il était seul, mais c'était si différent quand c'était quelqu'un de son entourage qui le lui disait clairement… Pourquoi tant de changements dans son comportement ? Pourquoi le vivait-il ainsi ? C'était trop compliqué. Et puis, cette panique, aussi, quand Alistair lui avait dit sans détour qu'il avait des sources sûres qui avaient su l'informer que l'aîné des Kaiba avait une relation amoureuse avec son plus grand rival. Ce n'était pas tant la panique que le monde entier soit au courant de son homosexualité, c'était plutôt… manque de discrétion, donc manque de vigilance et si ça venait à se savoir… Atem ne serait pas épargné.

En y réfléchissant sérieusement, Seto se rendait compte qu'il n'avait pas eu peur pour lui, mais bien pour son ex amant.

As-tu réfléchi un temps soit peu à la raison pour laquelle Atem t'a quitté ?

Il n'en avait aucune idée, mais il aimerait le savoir. Oui, il aimerait le savoir.

Dans ce cas, pourquoi souffres-tu à en perdre la raison ?

« Parce que je l'aime… », murmura Seto en fixant sans vraiment le voir l'écran éteint de la télévision.

Oh bon sang, ce n'était pas humain d'aimer à un pareil point… Non, ce n'était pas… humain…

« Anera ? »

La jeune femme en était à l'inspection sceptique d'une robe de soirée noire à fines bretelles et ornée d'un coût pharamineux lorsqu'une voix fluette et légère l'interrompit dans sa contemplation et dans sa réflexion quant à la raison pour laquelle une robe telle que celle-ci, d'une simplicité abyssale, coûtait plus cher encore que l'entretien annuel de Cataracte. S'il y avait une chose qu'elle n'avait pas encore compris malgré son statut de fille adoptive de milliardaire, c'était bien le coût de ces robes dans ces magasins de luxe qui n'étaient pas forcément plus belles que celles des grandes surfaces ou des boutiques à prix raisonnables.

Lorsqu'elle se tourna vers la personne qui l'avait interpellée, elle découvrit une jeune fille d'à peine la majorité, au visage doux encadré de longs cheveux bruns tirant brillamment vers le roux et aux yeux bleus luisant de quiétude et d'innocence. Elle respirait le calme et la sérénité, son regard donnait confiance et exprimait une profonde douceur protectrice ; elle dégageait une aura agréable et apaisante. A côté d'elle, un jeune homme d'un an son aîné, certainement, blond aux yeux bleus, était d'un calme étrange, par rapport aux souvenirs qu'elle avait de lui.

« Joey ? Serenity ? Que faîtes-vous ici ? », demanda Anera, un sourire aux lèvres, contente de ne pas se retrouver seule dans un endroit dans lequel elle serait tout à fait incapable de passer ses journées et essayer et réessayer des robes juste pour le plaisir.

« Nous avons vu ton cheval à l'entrée, et on s'est dit qu'on pourrait passer te dire bonjour », répondit la plus jeune en souriant elle aussi.

« Ah… »

Anera jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule du frère et de la sœur pour apercevoir Cataracte, les rênes sur l'encolure, arpenter de long en large le trottoir devant le magasin en jetant des regards meurtriers à quiconque tenterait une quelconque approche de la boutique. La jeune femme se trouva mal à l'aise lorsqu'elle se rendit compte que c'était lui qui faisait en sorte que la boutique n'ait qu'elle comme cliente… Chaque passant prenait en effet le soin de se déporter sur le trottoir d'en face en jetant un coup d'œil craintif à l'animal hargneux.

« Oui… Cataracte n'est pas du genre commode. Il n'aime pas particulièrement qu'on m'approche. »

« Comment se fait-il qu'il soit comme ça ? »

« Disons que c'est un cheval particulièrement possessif et jaloux. Cataracte a toujours été comme ça, avec moi. Il se montre très doux en ma présence et il n'y a jamais eu que moi pour le monter, il n'y a qu'à moi qu'il obéit, et j'ignore pourquoi. Jusqu'ici, il a toujours détesté les personnes qui me sont proches, Seto Kaiba plus particulièrement. Il ne le supporte tout simplement pas et je suis sûre que si ça ne tenait qu'à lui, il lui aura déjà montré de manière plus… physique son antipathie envers lui. En revanche, il adore Makuba, allez savoir pourquoi… »

« Ce cheval est étonnant. »

Anera sourit.

« Oui… Ca doit être pour ça que je l'aime, malgré son caractère hargneux et infect. »

Elles se turent un instant, observant Cataracte et ses incessantes allées et venues devant la boutique avec l'amabilité d'une porte de prison, le regard mauvais et les oreilles collées sur son crâne. Joey, à côté d'elle, restait obstinément silencieux, se contentant d'écouter la conversation de sa sœur et de la Présidente d'Illusions Industries.

« Tu comptes acheter une robe ? », demanda Serenity en regardant autour d'elle.

Ce n'était pas tant une question à laquelle Serenity attendait une réponse ; après tout, Anera était restée plantée plusieurs minutes devant une même robe quand elle l'avait trouvée. La jeune Présidente avait plutôt l'impression que la jeune fille tentait comme elle le pouvait de nourrir un semblant de conversation avec elle, chose à laquelle Anera ne s'était vraiment pas attendue de la part d'une personne qui se trouve être un membre de la bande de duellistes au grand cœur.

« Oui… J'ai un dîner d'affaires ce soir, et Maximilien… enfin, Pegasus voudrait que je me montre avec quelque chose de nouveau et… disons de plus frais, il voudrait que je donne une image un peu plus jeune et élégante à la société. Comme il est cloué sur un lit d'hôpital et de nature capricieuse, je me suis dit que je n'allais pas lui refuser ce plaisir. »

« Tu n'as pourtant pas l'air très inspirée. »

Anera grimaça.

« Ca se voit tant que ça ? »

Serenity eut un rire léger et s'avança vers la robe noire que contemplait de manière sceptique la jeune Présidente avant leur apparition.

« Si tu veux, je peux t'y aider… Enfin, si Joey n'est pas contre rester un moment avec toi. »

A cette hypothèse, elle tourna son attention sur son frère aîné, toujours aussi lointain que lorsqu'ils étaient sur l'Île aux Dragons. La jeune fille secoua la main devant les yeux de son frère, et il finit par répondre que ça ne le dérangeait pas. Serenity sourit.

« Merci grand frère. »

Anera remercia la jeune femme avant même qu'elles n'aient trouvé la robe idéale pour un dîner d'affaire, se sentant un peu plus rassurée maintenant qu'elle était accompagnée de quelqu'un qui semblait s'y connaître en matière de vêtements. Parce que s'il existait des domaines dans lesquels la jeune Présidente ne donnait pas cher de sa peau, c'était bien le shopping et la cuisine. Deux choses dans lesquelles elle ne se risquait que très peu, parce qu'elle connaissait assez bien le résultat ; Sheryl s'était assez foutu d'elle la dernière fois qu'elle avait tenté de toucher à des ingrédients pour un gâteau d'une simplicité déroutante, qu'elle avait tout bonnement raté et qui en était immangeable, et aussi la dernière fois qu'elle était allée faire du shopping seule et qu'elle était revenue bredouille parce qu'elle n'avait pas compris l'intérêt de farfouiller des heures durant dans des rayons, pour essayer et jeter après parce que finalement, c'était pas assez bien. Au-delà de ça, il y avait aussi l'histoire des robes. Encore Anera pouvait-elle se débrouiller quand il fallait qu'elle se trouve des tenues de tous les jours, encore les robes elle galérait, parce qu'il fallait qu'une robe réponde à tant de critère qu'elle ne savait plus trop à quoi elle devait s'en tenir.

Alors oui, elle avait un besoin urgent de conseils en la matière.

Serenity la fit déambuler une heure devant les étalages, en montrant différentes robes à la jeune Présidente qui, après que la plus jeune ait exposé son point de vue, donnait le sien ; après quoi, ce fut une séance d'essayage durant laquelle Anera se soumettait entièrement à l'avis de la jeune femme qui semblait avoir d'assez bon goût puisqu'elle aussi approuvait parfois le choix des robes. Il arrivait que Joey donnât son avis sur l'une des robes, et la plupart du temps, cela se traduisait par son regard allant de la tête aux pieds d'Anera sans qu'il ne prononce un mot. Serenity avait alors décrété que dès lors qu'il envisagerait la silhouette d'Anera de cette manière, alors c'était qu'il était absolument sous le charme.

Finalement, Anera se décida pour une robe ni trop simple, ni trop travaillée, de couleur noire – Serenity avait déclaré qu'en matière de couleur, elles n'avaient que peu de choix, puisque rien que les cheveux d'Anera recelaient de trois couleur bien différente l'une de l'autre… - qui se trouvait être précisément la robe devant laquelle la Présidente était restée songeuse avant l'arrivée du duo frère sœur.

Anera avait peut-être de l'avenir dans le shopping.

Il restait plus de trois heures avant que Tessa ne vienne la chercher aux grilles du manoir Kaiba. Anera avait encore du temps devant elle. Saisissant son sac qu'elle accrocha à son épaule, elle attrapa le cintre portant la robe et quitta la cabine d'essayage qu'elle avait investie pour l'enfiler, dans le but de rejoindre Serenity et Joey, la jeune fille ayant manifesté l'envie de l'attendre pour une raison qui lui restait obscure – l'intérêt soudain de Serenity pour Anera, sans que son frère s'y oppose, encore une fois, la Présidente était loin de s'y attendre. Ainsi, elle les retrouva devant une robe que la plus jeune tâtait rêveusement, l'observant avec une certaine envie dans les yeux, cette étincelle qu'on retrouvait très souvent dans les yeux de ces jeunes filles qui admiraient un vêtement que malheureusement, elles ne pouvaient pas acheter. Doucement, Anera s'approcha de la jeune fille, celle-ci ne semblant pas l'avoir entendue arriver, et se plaça juste à côté d'elle, posant un regard plus ou moins critique sur la robe contemplée.

« Tu devrais l'essayer. »

Serenity sursauta et lâcha la robe comme un enfant pris en faute. Gênée d'une telle réaction, elle posa l'une de ses mains sur sa nuque.

« Non, je… »

Anera ne l'écoutait pas et fouillait déjà parmi les robes présentées. Serenity n'était pas bien grosse, peut-être même était-elle un peu maigre, elle ne devait pas avoir de difficulté à trouver la taille qui conviendrait à la jeune fille. Au final, ce fut Joey qui saisit un cintre et le présenta sans un mot à Anera, celle-ci le prenant du bout des doigts en replaçant une mèche blonde derrière son oreille, un léger sourire aux lèvres.

« Merci. »

Joey hocha la tête. De toute l'aventure dans le magasin, il n'avait pas décroché un seul mot, et ne semblait pas vraiment prêt à le faire. Silencieusement, ils s'observèrent un instant, puis Anera se tourna vers Serenity et lui tendit le vêtement.

« Ca ne coûte rien d'essayer. »

La jeune fille esquissa un refus mais Anera ne lui laissa pas le choix. L'attrapant par le bras, elle l'entraîna vers les cabines d'essayage, la poussa à l'intérieur de l'une d'entre elle, accrocha le cintre et referma la porte derrière elle, ne laissant que peu de marge de manœuvre à Serenity si celle-ci tentait par un quelconque moyen d'échapper à l'essayage ou de le refuser une seconde fois. Quelques instants plus tard, instants pendant lesquels Anera et Joey ne s'adressèrent ni paroles ni regards, la jeune fille reparut, vêtue de la robe qu'elle admirait quelques temps plus tôt.

Cette jeune fille rayonnait au sens littéral du terme. De nature, sa peau était claire et lui donnait une fraîcheur toute particulière que venaient rehausser son sourire tendre et son regard doux. Pour être belle, Serenity était de ces femmes qui n'avaient pas besoin de vêtements dont le design défiait l'imagination ou alors qui coûtaient chers parce qu'ils étaient fait de ces matières rares et précieuses ; non, de simples vêtements choisis par ses soins, et elle était certainement plus belle que n'importe quelle autre fille qui aurait mis plus de trois heures à choisir son maquillage et sa tenue pour aller à une soirée. Et maintenant, avec cette robe, Serenity était plus que belle. Elle était tout simplement magnifique.

Si Sheryl était belle parce qu'elle respirait l'assurance, Serenity l'était parce qu'elle dégageait cette douce protection réconfortante.

La robe épousait parfaitement chacune des courbes de la jeune fille. Sans pour autant être très élaborée, elle était d'une découpe originale : cintrée, elle se constituait sur le buste en dos nu, rattachée au cou de Serenity, et s'arrêtait à ses genoux en s'évasant légèrement à partir des hanches. On aurait dit que cette robe avait été conçue très précisément pour que Serenity la repère et l'achète. Quoique pour le prix, elle risquait d'avoir un souci…

« Tu es magnifique », sourit Joey en regardant sa sœur avec un sourire aux lèvres.

Anera lui jeta un coup d'œil à la dérobée. Il était évident que le jeune homme adorait Serenity, ça se voyait dans son regard, dans son expression. Anera n'aurait su comment dire pourquoi elle était persuadée de cela alors même qu'elle ne les connaissait pas vraiment ; la seule chose qu'elle pouvait dire, c'était qu'elle le sentait. Elle sentait l'amour filial et profond de Joey pour Serenity, et inversement ; si l'un des deux était en danger, le PDG d'Illusions Industries était persuadé que l'autre accourrait en se foutant pas mal de savoir ce que lui-même risquait en courant au secours de l'autre.

« Joey a raison », renchérit Anera lorsque Serenity quémanda un avis du regard, « c'est comme si elle avait été faite pour toi. »

Serenity eut un pauvre sourire.

« Peut-être, mais alors dans une autre vie, avec un peu plus de moyens… »

Puis elle fit demi-tour et repartit dans la cabine d'essayage. Anera ne comprit qu'à ce moment là la raison qui avait peut-être poussé Serenity à refuser au premier abord d'essayer la robe : si jamais elle lui plaisait beaucoup même sur elle, quoiqu'il arrive… elle ne pourrait jamais se l'acheter.

« Ca vous dit, d'aller boire un verre ? », proposa Anera alors qu'ils se dirigeaient vers la caisse. « Si vous avez le temps, bien entendu. »

« Tu n'as pas ton dîner ? », questionna Serenity en regardant l'heure.

« Il me reste un peu plus de deux heures, ne t'en fais pas pour ça. Alors ? »

Serenity jeta un coup d'œil à son frère et celui-ci haussa les épaules en souriant. La jeune fille se tourna vers la Présidente en souriant aussi.

« D'accord. »

Un troisième sourire et la Présidente régla la note, attrapa ses sacs et se dirigea vers la sortie en compagnie de ses deux nouveaux amis. Cataracte, en la voyant s'approcher, s'immobilisa et alla fourrer son nez dans les sacs de sa cavalière une fois qu'elle fut à côté de lui. Serenity rit de l'intrusion de Cataracte alors qu'Anera souriait en le laissant faire. Après son inspection, il redressa la tête et la poussa légèrement, comme s'il lui reprochait d'avoir été très longue, et la jeune femme lui passa une main douce sur le chanfrein. L'animal ronfla paisiblement, et Anera fit signe à Serenity et Joey de la suivre. Ils se mirent à côté d'elle alors que Cataracte, absolument libre de tout mouvement, la suivait sans hésitation.

« C'est… chic ici… », commenta Serenity en regardant autour d'elle alors que le réceptionniste les installait à une table.

Anera remercia l'homme et s'installa dans un fauteuil ; Cataracte, sans aucun ordre, vint s'allonger à côté d'elle, le long du mur, posant son nez sur ses antérieurs. La Présidente ne réalisa qu'à cet instant l'endroit où elle les avait menés et se sentit légèrement gênée.

« Oui… C'est vrai que je n'ai pas vraiment réfléchi à l'endroit où aller, je viens souvent ici… Les habitudes de riches se prennent assez rapidement. »

« Comment as-tu rencontré Pegasus ? », demanda Joey du tac au tac, comme s'il avait attendu une occasion comme celle-ci pour lui poser cette question lui brûlant les lèvres.

C'était une chose à laquelle elle s'était attendue lorsqu'Anera les avait invités à boire quelque chose avec elle, qu'ils lui posent des questions sur sa vie, étant une toute nouvelle dans leur petite vie aventureuse, avec les particularités d'être fille adoptive de l'un de leurs anciens adversaires, PDG d'Illusions Industries et très proche du deuxième meilleur duelliste du monde. Elle s'attendait à ce qu'ils la questionnent sur ses relations avec Kaiba, mais en échange, elle attendait d'eux qu'ils lui expliquent et lui racontent certaines choses concernant la relation passée de Seto et d'Atem. Alors, en monnaie d'échange…

« Mes parents sont morts quand j'avais quatorze ans. J'avais déjà Cataracte auprès de moi, et quand on a appris que mes parents étaient morts dans un accident de voiture, ils ont voulu me séparer de mon cheval mais il ne s'est pas laissé faire et ils ont bien été obligés de me laisser avec lui. J'allais de famille d'accueil en famille d'accueil, mais aucune ne me gardait parce que la protection de Cataracte était bien trop dangereuse pour eux pour qu'ils puissent me garder, et l'orphelinat ne voulait pas de moi. A seize ans, j'ai été renvoyée de l'orphelinat, avec à charge de me trouver un abri et un travail, avec ou sans mon cheval, et mon aîné sur les bras. »

« Alexandre était né ? »

« Oui… J'ai eu une aventure avec l'un des fils d'une des familles d'accueil. Il a été tué le lendemain par Cataracte, lorsqu'il a senti son odeur sur ma peau. »

Le silence tomba comme une pierre suite à cette déclaration ; Cataracte ne bougea pas une oreille.

« Et… », reprit de manière hésitante Joey. « Ensuite ? »

« Ensuite, Pegasus m'a trouvée, endormie dans un taudis avec mon fils dans les bras, contre le flanc de Cataracte. J'ignore toujours pourquoi il est passé par là, mais je remercie le ciel de me l'avoir envoyé. Il m'a adopté deux semaines plus tard et j'ai commencé à travailler pour devenir son successeur en cas de besoin. »

« Pourquoi Pegasus n'a-t-il jamais dit qu'il avait une fille ? »

Anera sourit et passa la commande avant de répondre :

« Parce qu'un homme d'affaires ne dévoile jamais ses faiblesses, et je suis l'une d'entre elle. »

« Et Arcanan ? », demanda Serenity en jetant un regard anxieux à Cataracte, comme si elle attendait à ce que sa cavalière dise qu'il a également tué le père d'Arcanan.

« Une relation de trois mois avec un homme qui est parti en Australie peu de temps après avoir su que j'étais enceinte. J'avais réussi à faire en sorte que Cataracte ne le roue pas de coups. »

« Et… en ce qui concerne Kaiba ? », risqua Joey.

« C'est… un peu plus compliqué… Seto et moi nous sommes rencontrés dans la rue, Alexandre courrait dans tous les sens et est rentré dans les jambes de Seto. J'étais déjà enceinte d'Arcanan, et nous nous sommes revus lorsque Maximilien a convoqué spécialement Seto chez lui pour je ne sais quelle raison. Nous avons discuté un moment dans le jardin de la résidence de mon père et puis, il m'a proposé son aide dans l'apprentissage de la direction d'une entreprise alors même qu'il savait que si je devais reprendre une entreprise, ce serait celle concurrente à la sienne, et c'est parti de là. J'ai quitté la résidence de mon père pour son manoir, c'était plus simple pour les cours, et aujourd'hui je lui dois une fière chandelle ; je suis partie peu de temps avant qu'Atem ne vienne s'installer chez lui. D'ailleurs… j'aimerais que vous me parliez de leur relation. Comment a-t-elle débuté ? Enfin, comment l'avez-vous su ? »

Joey et Serenity échangèrent un regard et la jeune fille adressa un petit sourire encourageant à son frère. Celui-ci soupira et se passa une main dans ses cheveux blonds ; son expression résignée laissait penser qu'il n'appréciait pas trop de parler de quelque chose qui avait profondément blessé son meilleur ami, qui était la cause du chagrin et sa souffrance.

« On ne sait pas trop comment c'est arrivé », finit-il par dire en tenant à deux mains le pied du verre du cocktail qu'il avait commandé et qui venait d'être déposé devant ses yeux. « Ca nous ait tombé dessus. Personne n'avait soupçonné quoi que ce soit sur les attirances d'Atem, on pensait tous qu'il éprouvait quelque chose de particulier à l'égard de Téa mais qu'il se retenait de le lui dire parce qu'il ne voulait pas la mettre en danger, à cause du Mal qui lui en veut particulièrement… Et puis, on a su le même jour que non seulement il aimait les hommes, mais qu'il était amoureux de Kaiba et qu'il était déjà avec lui. On a tous eu du mal à l'accepter, à l'exception de Yûgi qui, même s'il ne comprenait pas les sentiments du Pharaon pour Kaiba, l'acceptait complètement et le soutenait. C'est surtout Téa qui en a souffert. Son monde et ses espoirs s'étaient complètement effondrés. Elle a été inconsolable pendant des jours, des mois même, et aujourd'hui encore, même si elle a fini par accepter plus ou moins l'homosexualité d'Atem, elle l'aime toujours et souffre en silence. Quelque chose s'est brisé entre eux, et Téa fait en sorte de ne jamais être seule avec lui depuis… Quant à nous, on s'est progressivement rendu compte que Kaiba réalisait l'impossible, il arrivait à rendre heureux Atem. On n'avait encore jamais vu notre Pharaon aussi… heureux depuis qu'il était avec lui, alors… on a fini par se faire une raison. Après tout, ça n'avait rien changé à notre ami. Il restait Atem malgré sa différence, ce n'était pas un monstre, et même si on n'arrivait pas à comprendre ce qui l'attirait chez Kaiba… On l'acceptait. Bon, c'est vrai que si on les voyait s'embrasser ou s'échanger des gestes tendres, ça ne serait pas la même chose, mais au moins… au moins, Atem est heureux, et c'est ce qui compte. Qu'importe ce qu'il faisait avec Kaiba quand ils étaient tous les deux seuls. »

« Il a beaucoup de chance de vous avoir comme amis. »

Joey eut un pauvre sourire. Son regard ne quittait pas le verre qu'il fixait comme s'il voulait l'hypnotiser ; manifestement, ce qu'il racontait l'affectait particulièrement. Et ce qu'il s'apprêtait à dire n'était certainement pas le passage le plus joyeux de l'histoire.

« Un ami aurait dû s'apercevoir que ça n'allait plus… Leur rupture nous est tombée dessus comme l'annonce de leur nouveau couple, un an et demi plus tard… On pensait tous, moi le premier, qu'ils filaient le parfait amour, et voilà Yûgi qui nous annonce qu'Atem est arrivé chez lui, en larmes, en pleine nuit. Quand nous l'avons revu, il était complètement détruit. Il avait trop mal, il souffrait comme une bête traquée. Il n'a plus jamais voulu entendre parler de Kaiba, et du jour au lendemain, ils s'étaient déclarés la guerre. »

Joey se tut et ni lui, ni Serenity ne relevait les yeux vers Anera. La jeune fille était en train de siroter pensivement son cocktail, écoutant certainement l'air de rien le discours de son frère en observant le cheval assoupi, alors que Joey continuait inlassablement de contempler son verre sans y toucher. Anera les observa un instant en faisant tourner sa paille dans son verre.

« Leur rupture est un virus et j'ai peur que le stade terminal ne soit leur folie », déclara-t-elle finalement en soupirant.

« Pourquoi dis-tu ça ? », interrogea Serenity en reportant enfin son attention sur la jeune femme.

« Malgré le temps, ils continuent tous les deux de souffrir de l'absence de l'autre comme s'ils s'étaient quittés la veille. En temps normal, ils auraient tous les deux compris qu'il était inutile d'ignorer encore ses sentiments et l'un des deux serait revenu vers l'autre, mais… Le fait est qu'ils sont tous les deux aussi bornés qu'ils sont doués à Duel de Monstres. Aucun des deux ne cédera du terrain à l'autre, et depuis qu'ils se sont déclaré la guerre, comme tu le dis si bien, je crains qu'ils ne rejettent mutuellement leurs souffrances sur la faute de l'autre. Dans des cas comme celui-ci, il est plus facile de haïr pour protéger sa fierté plutôt que d'avouer qu'ils ont besoin de l'autre… La souffrance les rendra fou. »

« Et on ne peut rien faire pour arrêter ça ? »

« Arrêter… Arrêter dépend de leur volonté, on ne peut pas les pousser à se réunir. Ca ne ferait que les éloigner davantage et accélérer leur folie… Il n'y a malheureusement pas de méthode miracle. »

« Tu arrives bien à analyser la situation… », nota Joey en relevant les yeux sur elle. « Tu n'aurais pas… quelques informations concernant le passé du Pharaon ? »

Anera l'observa un instant, interdite.

« La vie privée des Pharaons n'a jamais intéressé qu'eux, les anciennes écritures ne parlent pas d'une quelconque histoire d'amour d'Atem. Le seul conseil que je suis en mesure de vous donner c'est… qu'il n'y a pour le moment que Yûgi qui peut aider Atem. Atem n'écoutera que lui, parce que c'est son double, sa moitié. Il faut lui faire entendre raison le plus rapidement possible… avant la prochaine attaque de Seto. Parce que s'il est un génie dans le monde des affaires, c'est un véritable ignorant en ce qui concerne les sentiments. Lui faire comprendre quoique ce soit dans ce domaine est une mission quasiment impossible. Le faire bouger de ses positions… n'en parlons pas. »

Serenity eut un sourire amusé.

« Il y a une chose qui me tracasse… », reprit Joey au bout de quelques secondes. « Pourquoi tiens-tu tant que ça à ce qu'ils se remettent ensemble ? »

« Parce que… aucun des deux ne méritent pas de souffrir autant. Oh… Il va falloir que j'y aille, si je ne veux pas que ma vice-présidente me fasse la morale. Je voulais vous dire… merci pour être restés avec moi. Je sais bien l'appréhension que vous avez à mon égard à cause de mon étrange physique et de ma relation avec Seto qui a tendance à faire du mal à Atem, surtout après l'article paru dans le journal d'aujourd'hui, alors… vraiment je vous remercie. Et aussi… »

Elle attrapa l'un de ses sacs et le tendit à Serenity.

« Pour te remercier de m'avoir sauvé la vie. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans toi, mon père m'aurait fait une crise pas possible. Je vous souhaite une bonne soirée. »

En se levant, elle fit un signe au barman qui hocha la tête en essuyant son verre, lui adressant un sourire de remerciement, et se saisit de ce qui lui restait de bagages ; une fois que Cataracte se fut relever et suffisamment étiré, Anera adressa un dernier signe de main accompagné d'un sourire au frère et à la sœur et quitta le bar. Lentement, elle prit le chemin du manoir Kaiba, et arrivée au coin d'une rue, elle se retourna. Cataracte s'arrêta à son tour et la poussa doucement du bout du nez.

« Elle lui ressemble tant… », murmura Anera en posant son front contre celui de son cheval et en fermant les yeux, une main caressant doucement la joue de l'animal. « La même innocence et la même douceur… »

Cataracte poussa un profond soupir en secouant faiblement ses oreilles. Anera se redressa et passa sa main le long du chanfrein de l'animal, emmêlant un bref instant ses doigts dans le toupet de l'animal.

« Elle te manque, à toi aussi, n'est-ce pas ? »

Il secoua la tête. La jeune femme eut un pauvre sourire.

« Serenity te plaît, n'est-ce pas ? C'est déjà une personne de moins que tu ne me reprocheras pas de côtoyer. »

Nouveau soupir, cette fois un peu plus vexé. L'animal secoua plus vigoureusement la tête et Anera éclata de rire.

Il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il en arrivait au même blocage. Pour une fois que son cœur avait enfin les moyens de s'exprimer depuis qu'Alistair avait mis les choses au clair certainement sans vraiment le vouloir et le savoir, il se battait avec acharnement contre la puissante voix de sa raison qui hurlait toujours la même rengaine, mais qui avait un effet paralysant dans la mesure où Seto Kaiba n'avait pas bougé depuis plus de deux heures de son canapé dans lequel il s'était effondré après la visite inopinée de l'un de ses anciens adversaires.

Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. En règle générale, Seto avait une capacité particulière à savoir prendre des décisions sans beaucoup y réfléchir, des décisions qui s'avéraient par la suite fructueuses. Pourtant, cette fois, c'était le néant total. D'ailleurs, quand il y réfléchissait sérieusement, c'était toujours quand il réfléchissait à propos des sentiments ou de ses relations qu'il était tout à fait incapable de prendre la moindre décision tout de suite… et s'il avait de bons souvenirs, il n'en avait jusqu'ici prit aucune.

Pourtant, il restait planté là, le regard vide et lointain, les bras croisés sur le torse et enfoncé dans son canapé, à écouter sa raison et son cœur se hurler dessus. Il n'avait même plus l'impression de s'impliquer, c'était comme s'ils étaient devenus deux entités bien vivantes indépendantes de sa volonté, prêtes à en venir aux mains pour savoir lequel allait remporter la victoire. D'un côté, son cœur lui hurlait de se bouger et d'aller trouver Atem, d'aller lui dire qu'il n'en pouvait plus, qu'il l'aimait, qu'il voulait savoir ce qui les avait fait se séparer, d'aller lui dire qu'il était prêt à faire tous les efforts possibles et inimaginables pour que ça marche entre eux. Pour appuyer ses dires, son cœur invoquait la douleur nocturne, cette douleur lancinante qui lui ôtait tout envie de sommeil jusqu'à ce qu'elle l'ait complètement achevé ; il invoquait aussi ce manque, cette absence qui le dévorait. Tout cela, Seto le ressentait, et il savait à quoi cela était dû, mais…

Derrière, il y avait sa raison, sa raison fortement soutenue par son orgueil et sa fierté. Sa raison qui lui disait qu'il ne devait pas céder, sa raison qui lui rappelait que c'était à cause d'Atem qu'il endurait tout ça, sa raison qui lui rappelait sa rivalité avec lui, sa raison qui lui rappelait que depuis qu'il était entré dans sa vie en temps que duelliste, plus rien n'allait, lui qui avait une vie on ne peut plus rangée… Depuis, Makuba avait toujours des ennuis et son entreprise avait été mise à rude épreuve. Atem avait absolument tout chamboulé dans sa vie, et il avait eu le culot de le jeter comme cela, sans plus d'explications, se fichant royalement de ce qu'il pouvait ressentir. Lui, Seto Kaiba, qui était connu pour sa froideur légendaire, il s'était offert à Atem et il avait été rejeté… sans aucune raison. Ce n'était pas à lui de faire le premier pas et, de toute façon, il n'avait pas à le faire.

Il ne s'abaisserait pas à le faire.

Et à cela, son cœur répondait par les mêmes arguments, auxquels sa raison répondait également par les mêmes arguments. Ce manège épuisant durait depuis plus de deux heures, et Seto commençait à sentir poindre un mal de crâne carabiné qui allait lui faire manquer le dernier train direction les bras de Morphée…

« Hey, bonjour Petit Prince ! »

Tiens, une voix étrangère à celles qui se hurlaient dessus depuis le passage d'Alistair… quoique niveau hurlement, Anera n'avait rien à envier à son cœur et à sa raison. S'arrachant tant bien que mal à la discussion animée de ses deux entités entêtantes, Seto tourna la tête vers la porte du salon, donnant sur le hall d'entrée, et aperçut effectivement qu'Anera était rentrée et s'accroupissait pour recevoir, souriante, son fils aîné entre ses bras, courant sur ses courtes jambes d'une démarche mal assurée, mais déterminé à aller se blottir dans les bras de sa mère. Isis se dressait en bas des escaliers, Arcanan calme dans ses bras. A son tour, Cataracte alla saluer à sa façon le petit garçon en soufflant dans son cou ; Alexandre, bien placé dans les bras d'Anera, entoura de ses petits bras la tête de l'animal.

C'était assez impressionnant de voir que cette créature était capable d'attention et de tendresse alors que Seto ne bénéficiait jamais que de regards antipathiques dans lesquels il jurait pouvoir y lire une forte envie de meurtre à son égard.

« Ca s'est bien passé ? », demanda poliment Isis en s'approchant pour saisir le sac d'Anera.

« Très bien. J'ai même eu le droit à de l'aide, je ne pouvais pas mieux tomber. »

« Mademoiselle Milford a appelé pour confirmer le rendez-vous dans une heure. »

« Merci. Ca veut dire qu'il va falloir aller se préparer… Ô joie, ô bonheur. »

Sans réagir, Seto regarda les deux femmes monter les escaliers, chacune avec un enfant dans les bras, Cataracte, encore harnaché, sur les talons. Ni la jeune femme, ni son animal de compagnie ne semblaient avoir repérer sa présence et, à vrai dire, la dispute qui avait fait rage dans son for intérieur l'avait laminé. Il n'avait pas eu la bête réaction de signaler sa présence, non plus…

Au prix d'un effort considérable, Seto réussit à faire taire les voix qui se chamaillaient toujours dans sa tête et se leva. Qu'allait-il faire ? Il n'était pas en mesure de faire quoi que ce soit pour son entreprise, dans l'état amorphe dans lequel il se trouvait… Peut-être qu'une bonne douche lui remettrait les idées en place. Trouvant l'idée bonne – et surtout parce qu'il n'avait pas envie d'en chercher une autre, avec le début de migraine qui se pointait, c'était bien la dernière de ses envies – il monta à son tour les escaliers, gagna sa chambre et se laissa tomber sur son lit, enlevant machinalement ses sangles et son lourd manteau d'argent qu'il jeta négligemment sur le dossier de son fauteuil de bureau, bureau qui ne lui servait pas à grand-chose puisqu'il travaillait dans une autre pièce du manoir.

Il ignorait combien de temps il restât sous le jet d'eau chaude, laissant l'eau dégringoler joyeusement sur ses cheveux, son visage, son torse, ses bras et ses jambes ; ses muscles se détendirent sensiblement – il ne se rendit compte qu'à ce moment là à quel point il s'était tendu, ces deux dernières heures – ses idées redevinrent claires progressivement, et il se souvint des derniers évènements, évitant cependant de se rappeler de la visite d'Alistair. Ca n'allait tout de même pas recommencer, ces disputes infernales… il préféra repenser à celles qui l'avaient opposé ces dernières heures à sa colocataire et concurrente Anera.

En si peu de temps, ils ne s'étaient pas autant tenu tête auparavant. Quelque chose clochait.

La robe noire qu'elle semblait avoir acheté à l'occasion du dîner lui allait à ravir. D'une simplicité étonnante pour une robe coûtant aussi cher, Seto devait bien avouer que ça mettait en avant les fines courbes de la jeune femme à la silhouette élancée, mais sur le coup, il la trouva un peu trop maigre. Elle était… vraiment très fine. Plantée devant son miroir, un crayon à la main, elle s'appliquait à marquer le contour de ses yeux de noir, et sûrement aperçut-elle son reflet car elle s'arrêta un bref instant avant de reprendre son œuvre.

« Tu m'en veux ? »

« Pourquoi t'en voudrais-je ? »

« Tu es agressive. »

« Je l'ai toujours été. »

« Tu m'ignore. »

« Je ne peux pas toujours focaliser mon attention sur toi. »

« Arrête ça, tu veux ? »

« Arrêter quoi ? Je n'ai rien commencé. »

« Anera… »

« Ecoute, Seto », dit-elle en se redressant et en se tournant vers lui, rebouchant son crayon. « On tourne en rond dans cette conversation. Je ne t'en veux pas, d'accord ? Je ne vois pas pourquoi je t'en voudrais. A propos du journal ? Je m'en fiche, de toute façon, c'est pas comme si nous l'avions caché. Et puis, pour ta protection, il vaut peut-être mieux que les gens croient que nous sommes ensemble, si le monde apprenait que tu étais gay, ça ferait un scandale insoutenable. Pour le reste, je n'ai aucune raison de t'en vouloir. »

« Alors explique-moi pourquoi tu es aussi désagréable avec moi. »

« Peut-être parce que tu ne vois que du mal autour de toi ? Ou parce que je suis de mauvaise humeur ? Peut-être les deux ? »

« Je n'aime pas ta façon de me parler. »

« Je sais. Moi non plus je n'aimerais pas, à ta place. »

« Alors… »

« Cette conversation est stérile, elle ne rime à rien. Ni toi ni moi ne sommes en état de nous parler, d'avoir une véritable conversation, et même si tu ignores pourquoi, c'est comme ça. Nous avons tous les deux des préoccupations qui divergent, et il me semble que jusqu'ici, nos disputes ne se sont jamais réglées avec une conversation comme celle que tu essaie d'entretenir maintenant. Alors nous ferions mieux d'arrêter là. De toute façon, Tessa ne va pas tarder. »

Puis, sans laisser le temps à Seto de répliquer, elle se détourna de lui, manifestant par la même occasion son envie de mettre un terme à cette conversation.

Cette façon de faire lui rappelait vaguement la dernière fois qu'il avait été rejeté. Il avait ressenti la même frustration, la même envie d'aller se soulager les nerfs avant que sa jauge de colère n'éclate à cause de l'irritation croissante qui commençait à lui titiller l'estomac. C'était dingue quand même, Anera et lui avaient le même âge et il avait l'impression qu'elle s'adressait à lui comme une mère s'adresserait à son enfant, ou une sœur aînée à son frère cadet… Ses hormones lui montaient un peu trop à la tête. D'ailleurs, ça pourrait expliquer sa récente agressivité multipliée… Parce que c'était vrai qu'elle n'était pas d'une douceur exemplaire ni d'une patience recommandable, mais de là à ce qu'elle le frappe…

Enervé, mais sachant parfaitement que dialoguer dans de telles circonstances avec Anera était totalement impossible, il quitta la chambre de la jeune femme et arpenta les couloirs de son manoir à la recherche de quelque chose à faire pour occuper sa soirée et accessoirement, ses pensées.

Engueuler ses directeurs par mail ou par téléphone se révéla très détendant.

« Oui, j'aimerais avoir des précisions sur la vie de mon défunt père, Gozaburo Kaiba. J'ai constaté récemment que son héritage ne m'était pas entièrement revenu… Existerait-il d'autres héritiers ? »

« Puis-je savoir quel est votre nom ? »

« Seto Kaiba. »

« Oui… Vous êtes le fils adoptif de Gozaburo Kaiba, PDG de la KaibaCorp après l'avoir rachetée à votre père et vous êtes également le frère aîné de Makuba Kaiba. Est-ce bon ? »

« Jusqu'ici, je me souviens parfaitement de qui je suis, j'aimerais simplement savoir s'il existe d'autres héritiers de mon père adoptif. »

« Je vous prie de bien vouloir patienter… Oui, voilà. Eh bien, Monsieur Kaiba n'ayant pas laissé derrière lui de testament, ce qu'il possédait à été équitablement réparti entre ses trois héritiers, vous, votre frère et sa fille aînée, Sheryl Kaiba. »

« Sa… fille aînée ? »

« Oui. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? »

« N'avait-il pas… un fils ? »

« Effectivement, Noah Kaiba. A l'âge de quatorze ans, il a été porté disparu et n'est pas reparu. Autre chose ? »

« Je voudrais en savoir plus sur sa fille. »

« Pour cela, il faudrait que vous vous référiez à son état civil, Monsieur, je ne suis pas en mesure de vous en dire davantage. »

Seto grogna et posa son front contre sa main.

« Très bien. Merci. »

Il ne laissa pas le temps à son interlocuteur de le saluer et raccrocha ; quelques secondes plus tard, il attendait patiemment que l'on décroche au numéro qu'il avait composé.

« Que puis-je pour vous, Monsieur Kaiba ? », répondit la voix platonique de sa secrétaire.

A l'intonation de sa voix, Seto devina aisément qu'elle avait décroché alors qu'elle était en train de battre les records de toute secrétaire dans la prise de notes rapide sur ordinateur, qu'elle avait calé le combiné entre son épaule et son oreille, et continuait inlassablement de pianoter il ne savait quoi.

« Des recherches. »

« Tout de suite. Quel genre ? »

« Trouvez toutes les informations sur une dénommée Sheryl Kaiba. »

« Cela risque de prendre du temps, Monsieur. »

« Faîtes-le maintenant. »

« Très bien. »

Ce qu'il y avait de génial avec cette secrétaire, c'était sa discrétion, sa rapidité et son efficacité. Lorsqu'il avait prononcé le nom de Kaiba, elle n'avait pas cherché à en savoir plus, n'avait pas été étonnée et, il l'avait bien entendu, elle n'avait pas ralentit l'allure de ses doigts sur les touches de son clavier. Cette femme était tout simplement imperméable à tout ce qui touchait à son patron, et Seto remerciait assez souvent le ciel de lui avoir donné une telle secrétaire. Une secrétaire qui exécutait le moindre de ses désirs sans poser de questions, et qui parvenait la plupart du temps à ses fins rapidement. Il espérait qu'elle soit capable de lui fournir dans les minutes qui suivaient des informations complémentaires sur sa soi-disant sœur aînée par adoption…

Ses doigts pianotaient nerveusement sur le bois de son bureau alors qu'il gardait fermement collé contre son oreille le combiné de son téléphone de bureau. Son fauteuil de cuir noir à haut dossier tourné vers la baie vitrée qui s'étalait derrière sn bureau, donnant sur son immense jardin verdoyant, Seto observait la nature se teinter progressivement de cuivre et d'ocre, les nuages moutonneux dispersés dans l'immensité de la voûte céleste aux couleurs déclinantes s'allongeant paresseusement. L'eau d'un étang perdu dans la plaine de son domaine scintillait doucement sous les rayons épuisés ; en retrait sur la gauche, un bâtiment de pierre blanche vide. Les écuries.

« Monsieur Kaiba ? »

Le voile de son regard se retira et il eut un imperceptible mouvement de redressement.

« Oui ? »

« Que voulez-vous savoir ? »

« Tout. »

« Sheryl Kaiba est née le 28 Octobre 1983 à Tokyo, au Japon. Elle est la fille de Gozaburo et Kasumi Kaiba ; sa mère est décédée deux heures après sa naissance. Aujourd'hui âgée de vingt cinq ans, elle a élu domicile en France, mais il est précisé qu'elle est rarement chez elle ; cavalière professionnelle, elle parcourt le monde en fonction des concours et compétitions auxquelles elle participe. Non mariée, sans enfant. Autre chose, Monsieur ? »

« Noah Kaiba. »

« Pardon ? »

« Trouvez des informations sur Noah Kaiba. »

« Tout de suite. »

Il l'entendit taper plusieurs choses, cliquer, recliquer et finalement :

« Noah Kaiba est né d'un second mariage entre Gozaburo et Ariane Kaiba le 5 Janvier 1989 à Seattle, aux Etats-Unis. Enfant sans histoire, il a pourtant été porté disparu alors qu'il avait quatorze ans et n'a jamais été retrouvé. »

« Il y a une chose que j'aimerais savoir, Sanae. Où allez-vous chercher tout ça ? »

« C'est mon travail, Monsieur, vous m'en avez chargée vous-même. »

« De là à trouver absolument tout ce que je vous demande… »

« Votre père aimait aussi à tout savoir sur ses employés. J'ai l'habitude, disons. »

C'était vrai, Sanae avait travaillé deux ans pour son père avant que ce ne soit lui, Seto Kaiba, qui reprenne les rênes de l'entreprise. Et comme tout bon Kaiba qui se respecte, ils avaient tous les deux le même tic : celui de vouloir tout savoir sur n'importe qui, s'il sait qu'il sera amené à le côtoyer d'une manière ou d'une autre.

En repensant à son père, Seto ne pu s'empêcher de se faire la furtive réflexion que Gozaburo était bel et bien un pro américain. Sa première femme, même si elle portait un nom tout ce qu'il y a de plus japonais, avait mis au monde une fille à qui il avait donné un nom américain ; sa seconde femme, en revanche, avait bien un prénom qui n'était pas de chez eux, et ça n'a pas loupé pour leur fils. Seto savait bien que Gozaburo était un amoureux inconditionnel des américains, rêvant toujours d'une collaboration avec eux – qu'il avait d'ailleurs fini par obtenir – mais c'était un peu démesuré.

Ses enfants… Seto remercia sa secrétaire, lui intima de rentrer chez elle, raccrocha et se prit la tête dans les mains. Il ne pouvait pas le nier : Gozaburo Kaiba, son père adoptif, avait bel et bien des enfants, une fille de vingt cinq années, et un fils qui aurait dû avoir le même âge que lui s'il n'avait pas eu un accident le condamnant à vivre au travers d'un ordinateur. Ces derniers temps, Seto allait de surprises en surprises. Il n'avait jamais admis que Noah puisse être son frère, et ne l'admettait toujours pas. Maintenant, il découvrait qu'il avait une sœur aînée qu'il n'avait jamais vue auparavant… C'était insensé. Pourquoi tout allait de travers ?

Il n'avait jamais eu qu'un seul frère, et n'en n'aurait toujours qu'un seul. Peut-être que cette Sheryl et Noah étaient bien les enfants légitimes de Gozaburo, mais il n'était plus là pour en témoigner. Il ne les reconnaîtra jamais comme sa sœur et son frère, quoiqu'en dise son entourage.

« Salut, Kaiba. »

« Encore toi ? »

« Quel accueil. Tu pourrais être plus chaleureux quand même. »

Seto croisa les bras sur sa poitrine en jetant un regard noir à Alistair.

« Et en quel honneur devrais-je être plus chaleureux avec toi ? Je te rappelle que tu as voulu ma mort, ou prendre mon âme, bref un truc du genre. »

Alistair, lascivement allongé contre l'accoudoir du canapé de cuir blanc du salon, balaya la suggestion d'un geste dédaigneux de la main.

« Ce n'est que du passé, tout ça. »

« C'est le passé qui construit un homme et ses jugements. »

L'intrus lança un regard amusé au maître des lieux.

« Tu te mets à la philo ? Diriger une multinationale ne te suffit plus ? »

« Qu'est-ce que tu fous chez moi ? »

« Je me suis dit que tu aurais besoin de compagnie. Ca doit cruellement te manquer ces derniers temps. »

« Pas vraiment. Je ne vis pas seul. »

« Oh, cette fille qui ressemble à Atem, c'est ça ? Alors, c'est vrai, tu as vraiment fondé une famille dans notre dos ? C'est pas honnête, tout ça. »

« La ferme », grogna Seto. « Les enfants d'Anera ne sont pas les miens et je ne suis pas à proprement parlé avec elle. C'est une amie, c'est tout. »

« Un peu proche comme amie, pour qu'elle vive chez toi. »

« Ce ne sont pas tes affaires. »

« Du calme, Dragon, du calme… Je ne suis pas venu pour qu'on se dispute. Simplement passer une bonne soirée. »

« Une bonne soirée ? Alistair, tu es au courant que je ne te porte pas particulièrement dans mon cœur ? »

« Ah, ça… Ce n'est qu'un petit détail qui peut vite être changé. »

« Tu n'as rien d'autre à faire ? »

Alistair leva les yeux au ciel, pinçant les lèvres, comme s'il réfléchissait sérieusement à toutes les éventualités.

« Eh bien… Depuis que Dartz a mystérieusement disparu dans la nature, je me suis retrouvé du jour au lendemain sans boulot, seul et paumé. Donc non, je n'ai rien à faire. »

« Tu ne fais rien de ta vie, si je comprend bien. »

« Si, quand même. J'ai repris la fac. »

« Fac de quoi ? »

« En quoi ça peut t'intéresser ? »

« Ce serait déjà un début, si je savais ce que tu étudies. »

Le sourire que lui lança son ancien ennemi aurait peut-être dû tirer la sonnette d'alarme. Pourtant, Seto restait planté là, attendant sa réponse, une étrange sensation s'emparant progressivement de lui, une sensation que pourtant il ne chercha pas à analyser. Plus tard peut-être.

« Eco gestion. »

« Etonnant. »

« Et en quoi l'est-ce ? »

« Je ne sais pas. Je trouve ça juste étonnant. »

« Alors, peut-on considérer que nous allons passer la soirée à s'intéresser à l'autre pour voir s'il est étonnant ? »

« Sors de chez moi. »

« Holà, mon grand, si tu n'as pas bien saisit le message, je vais te le dire clairement : je ne compte pas bouger de chez toi pour le moment. »

« J'avais bien compris, mais le mien est clair aussi. Tu es chez moi ici, alors sors de mon manoir. »

« Hors de question. »

« Tu me provoques ? »

« Peut-être bien. »

Quelque chose le poussa à faire ce qu'il fit en un quart de seconde. Il fut étonné lui-même par sa propre vitesse. Pendant leur conversation, Alistair s'était levé, et lentement, avec une démarche féline, il s'était approché de Seto, les mains dans le dos, les yeux brillant d'une envie dévorante assez suggestive pour être comprise par quelqu'un comme Seto Kaiba, en manque depuis trois mois. Saisit d'une pulsion vorace mélangée à la colère et à cette antipathie dévorante pour son ennemi, Seto s'était jeté sur lui, avait attrapé fermement ses poignets et l'avait plaqué contre le mur de son salon, son visage à quelques centimètres de celui d'Alistair, visiblement satisfait de la tournure que prenaient les choses et nullement impressionné. Son sourire était assez équivoque. Face à cette réaction, la frustration vint s'ajouter au mélange explosif qui montait en lui, un mélange dans lequel il n'arrivait plus à distinguer ce qui dansait ensemble. La frustration ; oui, certainement. De la colère ; plus encore, à n'en pas douter. De la haine ; peut-être, ce n'était pas impossible.

Tout ce qu'il ressentait, c'était une envie irrépressible de remettre Alistair à sa place. Son insolence lui portait sur les nerfs.

« Tu en meurs d'envie », susurra l'intrus.

Ces mots résonnèrent dans la tête du PDG de la KaibaCorp, qui termina par donner libre cours à sa folie.

Oui, il en mourrait d'envie.

Il était épuisé. Cette journée au café avait été harassante. Avec les beaux jours, les gens sortaient plus souvent, les jeunes venaient squatter des heures entières la salle de l'endroit où il travaillait. Bakura, Marek et Odion avaient couru de table en table, en quête des diverses commandes, des verres vides et des saletés à enlever, alors qu'Atem avait passé sa journée à piétiner derrière son bar, saisissant et reposant des bouteilles, lavant et essuyant des verres, servant ceux qui étaient au comptoir et n'en finissant jamais de passer les plats commandés aux serveurs.

Lorsque Marek ferma les portes de son café, il fut soulagé que la journée se termine enfin, surtout après les évènements de la matinée.

Ils étaient rentrés chez eux à quinze heures trente et à seize heures, Marek appelait Atem pour savoir s'il pouvait venir travailler jusqu'à vingt heures, alors qu'il était convenu que le café serait aussi fermé aujourd'hui. Désireux pourtant de se changer les idées et autrement que grâce à ses amis qui, malgré tout, continuaient à bien choisir leurs mots pour s'adresser à lui, il accepta et ça marcha à merveille. Pas une seule seconde Atem n'avait eu la possibilité de penser à quoi que ce soit. Maintenant qu'il était littéralement crevé, il n'aspirait qu'à s'affaler sur son lit et dormir.

Pourtant, ça ne se passa pas comme dans ses plans. Il avait imaginé qu'il s'endormirait dès que son oreille aurait touché le coussin, mais cela ne se produisit pas. Au contraire, il se tourna et se retourna dans son lit à la recherche du sommeil qui l'assommait quelques temps auparavant et qui maintenant le fuyait obstinément.

Ses pensées se dirigèrent d'elles même vers le duel de la matinée.

Il avait vu tellement de détermination dans son regard, il avait plus que sentit sa volonté de le mettre enfin au tapis, de le faire perdre, d'attraper la victoire. Bien sûr, il avait toujours sentit ça à chaque fois qu'il l'avait eu comme adversaire, mais cette fois c'était tellement plus. Cette volonté d'en finir, de lui montrer enfin que c'était lui le meilleur… Une volonté larvée de lui faire du mal, en réalité. C'était ce qu'Atem avait vu, enfin, ce qu'il croyait avoir vu. Ce n'était qu'en y réfléchissant maintenant qu'il se rendait compte que derrière ce qu'il pensait être normal, il y avait bien plus, et si peu de compassion, de regrets. Pourtant, il ne pouvait pas le blâmer d'avoir voulu sa souffrance. Parce que lui aussi, tout Pharaon qu'il soit, il n'avait pas voulu simplement se mesurer à lui. Non, clairement cette fois, il avait voulu lui arracher la victoire. Ce que Kaiba avait toujours cherché à avoir. Cette victoire qui lui était si chère, Atem avait voulu la lui chaparder encore une fois, mais cette fois ce n'était pas pareil. Parce que le monde n'était pas menacé et que sa vie ne dépendait pas de sa victoire.

C'était en toute connaissance de cause qu'il avait voulu la victoire. A n'importe quel prix.

Une victoire qui ne lui était jamais revenue, comme elle n'a jamais été attribuée à Kaiba. On lui avait dit que son Magicien des Ténèbres avaient renoncé à se battre parce qu'au fond de lui-même, Atem n'était pas prêt et ne voulait pas se battre contre Kaiba. Son cœur… Son cœur, lui, ne le voulait pas. Parce que peut-être, si Kaiba obtenait sa victoire, leur relation s'adoucirait… Bercé d'espoirs, son cœur murmurait ; fort des évènements, sa raison hurlait. Tiraillé entre les deux, Atem souffrait.

Ca faisait longtemps qu'il avait admis que Kaiba lui manquait plus que de raison, et qu'il avait besoin de lui dans sa vie pour être heureux, pour être bien. Ca faisait longtemps qu'Atem savait qu'il était jaloux et qu'il ne supportait pas que Kaiba puisse avoir une relation privilégiée avec qui que ce soit. Et pourtant, il ne bougeait pas. Sans vraiment savoir ce qui le paralysait.

Ou alors serait-ce parce qu'il n'admettait pas les raisons qui le figeait…

« J'aimerais pouvoir le lui dire… », murmura-t-il dans le noir en serrant contre lui sa couette.

Il aimerait, oui… Si seulement c'était aussi facile de le penser en pleine journée, quand tout tourne autour de nous, ne laissant aucun répit, obligeant à de rapides décisions…

La simple perspective, pourtant, que tout redevienne comme avant, avait le don de balayer toute espérance. Si Atem était parti, c'était pour une raison précise. Et tant que Kaiba n'en aura pas prit conscience… Atem l'aimait, oui, mais pas au point de s'effacer entièrement au gré des caprices de son ex amant.

Review this Chapter


Return to Top