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Anime/Manga » Yu-Gi-Oh » Corneille et ses Choix
Adamantys
Author of 7 Stories
Rated: T - French - Supernatural - Atem & Seto K. - Reviews: 45 - Updated: 01-15-11 - Published: 01-13-08 - id:4009040
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Bien le Bonjour,

Je sais pas ce qui m'a pris de faire une fiction dans laquelle chaque chapitre doit contenir un choix plus ou moins cornélien pour nos héros. Parce que je suis en panne d'inspiration de ce côté-là. Autant j'ai l'histoire et le scénario (...), autant les choix... Ils deviennent de plus en plus implicites, les cocos. Ca semble perdre de son sens... J'espère qu'ils seront plus significatifs par la suite. Parce que pour celui-ci... J'ai séché, et je m'excuse auprès de vous pour mon manque d'originalité.

Après cinq chapitres et plus de cent soixante pages Word, Anera va enfin se dévoiler un minimum... Moi et ma manie d'écrire en trois pages ce qui pourrait être écrit en trois paragraphes... Bon, en même temps, c'était pas bien dur de le deviner, j'ai une propension à la discrétion plus ou moins égale à celle d'un troupeau d'éléphants en pleine charge. Ca n'empêche que j'espère quand même vous surprendre D La vie à Domino va enfin devenir palpitante (je remercie d'ailleurs Bakura le Maléfique de m'avoir fait une si belle suggestion (à lire...)).

Je ne saurais jamais vous remercier assez pour le soutien que vous manifestez à cette fiction au travers de vos reviews, et j'ai toujours autant de plaisir à les lire. Par ailleurs, je m'excuse du retard de mes réponses, faut croire que j'ai vraiment une mémoire de poisson rouge... J'aurais aimé, aussi, pouvoir répondre aux reviews de N-Lii. A défaut de le faire, je te remercie beaucoup pour chacune de tes reviews

Je vous souhaite une excellente lecture (et je vous admire pour votre courage d'aller à chaque fois au bout de chacun de mes chapitres) !

Note : Pour plus de fluidité, j'ai procédé à un minuscule changement. Dans le chapitre précédent, l'ancêtre de Kaiba était appelé Prêtre Seto, mais non seulement ce nom ne fait que très moyennement égyptien, mais en plus ça risque de créer quelques contresens... Par conséquent, notre Prêtre est renommé Seth, comme dans le manga, du moins je crois (je n'ai pas encore lu la fin du manga mais j'ai tout vu de l'anime (sauf le tout dernier épisode, je me suis rendue compte en plein partiel, entre deux questions, que j'avais éteint le décodeur et donc que ça n'allait enregistrer que du noir... Ca m'apprendra à programmer des enregistrements à trois heures du matin)).

Eagle Eclypse

Disclaimer : Beaucoup de personnages ne sont pas ma propriété (et le Dragon Blanc aux Yeux Bleus ? Non plus ? Bah... Watapon ? Bon, d'accord...) ; en revanche, je revendique pleinement et en toute connaissance de cause la (très) lunatique Anera Pegasus, son cheval sociopathe Cataracte, son étrange fils aîné Alexandre et son invisible fils cadet Arcanan, les équidés en tout genre et une grande blonde voyageuse répondant au nom de Sheryl Kaiba. Wow, y'en a du monde.

P.S : Mon Dieu, j'avais assuré que ce chapitre serait publié plus tôt que ça, mais j'me suis rendue compte juste avant que j'avais complètement oublié une partie de la fiction, et avec ça, j'ai eu des problèmes avec le site... Honte sur moi. Je m'excuse du retard prolongé.


Corneille et ses Choix

Céder à la Solitude ou Se Sentir Trahi et s'y Complaire

Les graviers crissèrent sous ses pas lourds et furieux. Derrière lui, la porte claqua, refermée par le vieux majordome qui, passant par le hall lorsqu'il y déboula dans l'optique de fuir le manoir pour quelques heures, lui avait ouvert la porte. Il avait bien senti peser sur sa nuque le regard surpris et un brin inquiet du vieil homme, mais n'y avait pas fait très attention. Peut-être était-il adorable et serviable au possible, peut-être qu'il l'appréciait beaucoup, Atem n'allait quand même pas lui confier qu'il venait tout juste de se prendre la tête avec son amant pour une histoire pareille.

Il y avait de ces moments où le Pharaon se demandait sérieusement ce qui pouvait bien l'attirer vers cet homme froid et prétentieux, arrogant et entêté. Non, vraiment, il ne comprenait pas. Seto était de ces hommes qui aimaient bien avoir toujours raison et qui s'emportait quand il savait qu'il avait tort, et qui tentait quand même, par tous les moyens, de faire croire à l'autre qu'il a raison, alors même que c'est faux. Plus énervant que ça, Atem n'avait pas encore découvert. Las de l'entendre lui rabâcher sans cesse la même chose, il avait fini par abandonner la lutte et avait choisi d'aller voir ailleurs s'il n'y avait pas quelque chose de moins irritant que l'entêtement de cet homme qu'il aimait tant.

« Atem ? »

Plongé dans ses pensées moroses, il avait laissé ses pas le guider, sans tenir compte du chemin emprunté, des rues traversées, des personnes croisées ; manifestement, ce n'était pas le cas de tout le monde. Il avait été conduit à la bibliothèque de la ville, et maintenant qu'il y pensait, c'était vrai que son double lui avait annoncé qu'il passait son samedi après-midi à travailler dans cet endroit calme avec ses trois meilleurs et inséparables amis Joey, Tristan et Téa.

Même s'il ressemblait plus à un sanctuaire dédié à la puissance du Dragon Blanc aux Yeux Bleus, KaibaLand était un endroit agréable où il était bon de s'y promener avec quelques amis et de l'expérience en tant que duelliste. Après quelques attractions plus ou moins audacieuses – Téa avait tenu à rester à terre et Atem l'avait imité, alors que les trois autres grimpaient dans une montagne russe particulièrement osée (dont le train était, bien sûr, à l'effigie de la majestueuse créature) – Joey avait défié Atem en duel en prétextant vouloir se mesurer à lui à défaut d'avoir atteint la finale à cause de ce prétentieux aux cheveux roses, et s'était fait battre en beauté par le détenteur du titre, celui-ci n'ayant même pas eu besoin de recourir à la puissance des Dieux égyptiens. En revanche, il avait contré la Griffe d'Ermocrate de son adversaire avec l'Œil de Timé, une carte qu'il n'utilisait que très rarement, pas parce qu'elle était d'une grande puissance, mais plutôt parce qu'il avait une sensation étrange quand il la manipulait. Après tout, s'il s'en souvenait bien, ces dragons avaient été de véritables humains avant de faire partie de Duel de Monstres.

De l'après-midi, ils ne parlèrent pas une seule fois ni ne sous-entendirent rien à propos de la raison qui avait poussé le Pharaon à se retrouver seul dans les rues de Domino avec le regard de quelqu'un d'agacé. Atem ne s'en rendit compte que lorsque Téa les quitta vers dix huit heures et Joey, se rendant compte de l'heure qu'il était, s'excusa auprès du Pharaon et de son double en se rappelant subitement qu'il avait promis à Serenity qu'il irait la chercher au train qui la ramenait chez eux après un court voyage avec Duke aux Etats-Unis. Tristan, quant à lui, les quitta une demi-heure plus tard.

« Pourquoi tu ne viendrais pas dîner à la maison ? », proposa Yûgi alors qu'Atem le raccompagnait chez lui. « Grand-père serait content de te fait longtemps qu'il ne t'a pas vu. »

« Ce serait avec plaisir, mais… »

« Oh, allez, s'il te plaît ! Tu peux bien te le permettre, quand même… »

Atem soupira. Yûgi savait comment obtenir de lui ce qu'il voulait, et puis ce n'était pas comme le Pharaon réussissait de sa propre volonté à lui refuser quelque chose, surtout quand il en avait envie. Alors finalement, il céda à la tentation et accepta l'invitation de son double. A la vue du visage

du Pharaon, le visage de Sugoroku s'illumina et il bondit derrière son comptoir, impatient que son petit-fils par dédoublage franchisse les derniers mètres qui les séparaient pour le serrer dans ses bras de toute sa petite hauteur.

« Atem ! Quel joie de te revoir ! »

« Ca faisait longtemps, Grand-père. »

« Tu restes pour dîner, j'espère ? »

« Je n'ai pas su dire non à Yûgi. »

Sugoroku eut un grand sourire et Yûgi entraîna son double à l'étage, après s'être assuré que son grand-père n'avait besoin de rien pour la fermeture du magasin, et ils s'installèrent dans sa chambre, comme dans le temps où ils vivaient ensemble à corps séparés. A cette époque, ils avaient eu un petit rituel qui consistait à ce qu'ils passent leur temps dans la chambre de l'un ou de l'autre, quoiqu'ils fassent, jusqu'à ce qu'ils décrètent qu'il était temps d'aller se coucher. Yûgi annonça qu'il allait prendre une douche et laissa le Pharaon seul dans la pièce silencieuse qui n'avait pas changé d'un poil depuis son départ.

L'horloge annonçait dix neuf heures. Seto devait certainement être en train de travailler, comme toujours… Dégainant son portable, il chercha le nom de son amant dans son répertoire et lui envoya un SMS en lui indiquant qu'il ne dînait pas au Manoir ce soir, qu'il n'était par conséquent pas nécessaire qu'ils l'attendent. Puis il rangea l'engin dans sa poche, sûr à quatre vingt dix neuf pour cent que Seto ne prendrait pas la peine de lui répondre.

Le dîner fut agréable et animé. Il n'avait rien à voir avec les habitudes qui régnaient au Manoir ; ils n'étaient pas servis à table, il n'y avait personne qui rôdait autour d'eux en resservant du vin ou de l'eau dès la seconde où il n'y en avait plus dans le verre, la table était moins grande mais surtout, l'ambiance était plus enjouée. Beaucoup plus. Au Manoir, Atem ne riait pas autant qu'il ne riait en présence de son double et de l'homme qu'il appelait Grand-père sans aucune difficulté. C'était agréable de sentir une telle différence. Un peu comme une bouffée d'air frais. Pas qu'Atem détestât ses repas au manoir, mais au moins changeait-il de temps en temps sa manière de dîner.

Il quitta la famille Mûto vers minuit, après avoir accepté une partie de jeu de société avec eux, et rentra chez lui, mains dans les poches et le cœur plus léger que lorsqu'il était parti du Manoir. A l'idée qu'il allait peut-être devoir rendre des comptes à Seto, pourtant, sa bonne humeur se ternit un peu. Il n'aimait que très moyennement faire ça, les disputes avec son amant n'étaient jamais une partie de plaisir. Somme toute, c'était normal, mais le caractère du jeune PDG ne prêtait pas à un pardon facile… Il lui suffisait d'avoir poussé le bouchon un peu trop loin, même sans vraiment le vouloir, pour l'avoir blessé ou irrité, et c'était parti pour un petit bout de temps sans beaucoup de contacts amoureux. Bon, c'était vrai aussi quand on parlait de son cas, à lui, Atem. Quoiqu'il puisse dire à propos de Seto, il n'était pas franchement mieux, et en avait conscience. Au moins.

Atem traîna en chemin et n'arriva au Manoir que vers minuit et demie. S'arrêtant devant la grande bâtisse de pierre blanche, il eut un profond soupir et composa le code d'entrée ; la grille en fer noir s'ouvrit et il suivit le chemin de gravier qui menait à la porte principale. Il voulu l'ouvrir mais avant qu'il n'atteigne la poignée, l'un des battants s'était déjà écarté de l'autre, lui laissant le champ libre pour pénétrer dans le Manoir. Naturellement, Atem s'était attendu à ce que ce soit le vieux majordome, certainement encore debout à une heure pareille – il était increvable – mais finalement, il dû se rendre à l'évidence : la personne qui se tenait derrière le battant de la porte était loin d'être vieille, vêtue d'un costume noir impeccable et nœud papillon et d'à peu près la taille du Pharaon. Atem arqua un sourcil alors que ses yeux remontaient vers le regard bleu glace de son amant immobile.

Sans un mot, Seto se décala de l'ouverture, invitant par la même occasion Atem à entrer dans le hall, chose que n'hésita pas à faire le Pharaon. Les nuits de printemps étaient encore un peu

fraîches malgré l'approche du mois de juin et de ses beaux jours traditionnels. Derrière lui, il entendit le jeune PDG refermer la porte et la fermer à clé.

« Je pensais que tu serais déjà couché, à cette heure-là », déclara Atem pour briser le silence qu'il trouvait un peu lourd. « Ou alors que tu serais encore derrière ton ordinateur.

« Je t'attendais. »

« Tu n'as pas reçu mon message ? »

« Si, mais il ne m'empêche pas de m'inquiéter pour l'homme qui partage ma vie. »

Le cœur d'Atem rata un battement. Depuis six mois qu'ils habitaient ensemble, jamais Seto n'avait dit une chose pareille. D'accord, il n'avait pas eu le courage de le lui dire en le regardant, mais au moins l'avait-il dit, et c'était cela qui comptait aux yeux du Pharaon dont le cœur gonfla quand il se rendit compte que son amant fuyait son regard, certainement gêné par la confession qu'il venait de faire, même si ce n'était pas à proprement parlé une déclaration comme Atem lui en avait déjà faites. Un léger sourire étira les lèvres du Pharaon alors qu'il suivait son amant, en éteignant les lumières derrière lui, vers leur chambre. L'idée de dormir blotti contre lui était alléchante.

Le jeune PDG avait été si mignon… C'était tellement rare qu'il soit embarrassé. Atem se promit de ne plus se demander pourquoi il aimait Seto. C'était comme ça, et ce n'était pas si mal.

Il était sur le point de retirer l'écharde coincée entre deux griffes du squelettique Dragon Noir aux Yeux Rouges, à côté duquel se tenait, impuissant et observant avec espoir et fascination les mains blanches et visiblement expertes en la matière de retirer des échardes dans les pattes des dragons quel que soit leur genre, son plus dévoué cavalier, Joey Wheeler en personne, manifestement ravagé par le cataclysme provoqué par cette minuscule écharde entre les deux griffes de son précieux dragon, qu'une douce mélodie détourna son attention. Estimant que la souffrance du Dragon Noir aux Yeux Rouges pouvait patienter quelques secondes, Yûgi tourna la tête, avec la vague impression de nager dans du coton, et chercha la source de cette musique assez perturbante si l'on prenait en compte le fait qu'ils se trouvaient au milieu de nulle part, environnés d'arbres et d'herbes, au bord d'un lac scintillant sous les rayons flamboyants du soleil, et qu'il n'y avait, par conséquent, aucun moyen de faire de la musique.

Son gémissement fut étouffé par l'épais coussin qui soutenait sa tête et sa main partit seule à la recherche de la source de cette musique que son cerveau remettait péniblement. Manifestement, la partie motrice était plus rapide à la détente que le reste ; plongé en plein brouillard, Yûgi se demandait sérieusement s'il était dans cette immense prairie sans fin en compagnie du Dragon Noir aux Yeux Rouges et de Joey, avec pour mission d'enlever cette foutue écharde de la patte de la malheureuse créature, ou alors quelque part chez lui, peut-être même qu'il n'était pas chez lui. Il ne savait plus bien.

Ses doigts frôlèrent quelque chose de vibrant et s'en saisirent instinctivement. Son portable. C'était donc ça, cette douce musique. Enfin, douce… c'était quand même la sonnerie de son portable lui indiquant à force de faibles décibels tout de même conséquentes que quelqu'un essayait de le joindre. Toujours à l'instinct, car incapable de se repérer pour le moment, il ouvrit son portable – ou plutôt ses doigts s'en chargèrent pour lui – et le porta à l'oreille. Il n'avait pas bougé d'un pouce, son visage était toujours plongé dans son coussin, et lui plongé dans le noir avec pour seul repère son portable en main.

Il baragouina un « allô » absorbé par l'épaisseur de son coussin. Il fallait croire que son interlocuteur n'en avait rien à faire.

« Yûgi ? C'est Rebecca », commença-t-elle alors qu'il avait à peine émit son borborygme, n'ayant manifestement pas attendu qu'il dise quoique ce soit. « Je suis désolée de te prévenir si tard, mais je ne pourrais pas venir… J'avais complètement oublié que des chevaux arrivaient ce matin au ranch, je dois m'occuper d'eux. Tu ne m'en veux pas ? »

Euh… venir où ? Peinant à se remettre les idées en place, Yûgi laissa tomber sa main libre sur sa tête, peut-être dans l'espoir que ça les aide à revenir dans les cases appropriées, et força ses méninges à turbiner à fond de train. Il s'agissait de Rebecca, d'accord. La petite blonde de deux ans sa cadette, aux grands yeux bleus, douée d'une intelligence hors du commun, petite fille d'un ami de son grand-père, plus jeune championne régionale qui a prétendu lui arracher le Dragon Blanc aux Yeux Bleus en la possession de son grand-père. Et pour laquelle il craquait, ça, il s'en souvenait parfaitement, il avait même du mal à l'oublier.

Pour laquelle il…

Subitement, il se redressa dans ce qui lui servait de lit, et la lumière crue du jour lui transperça férocement les globes oculaires. Par réflexe, il rabattit vivement ses paupières et se massa les yeux, sentant la couverture dégringoler jusque ses reins.

Il avait complètement oublié le rendez-vous avec Rebecca.

« Yûgi ? »

« Oui, oui euh… C'est pas grave, ne t'en fais pas… Euh… C'est euh… enfin, les chevaux… »

« Je te réveille ? »

Yûgi se sentit rougir jusqu'aux oreilles. Sa voix éraillée n'avait pas trompé, parce que même si sa diction n'était pas géniale, c'était toujours la même chose quand il parlait à Rebecca. Si elle était assurée, qu'importe la situation, Yûgi était dévoré par une timidité embêtante qui justement, avait le don de faire craquer la jeune fille à qui il avait donné un rendez-vous auquel il n'avait même pas été fichu de se rendre, même si maintenant il était annulé.

« Je suis désolé, j'ai eu une panne d'oreiller, faut croire… »

Il entendit Rebecca pouffer à l'autre bout de la ligne. C'était une chose qu'il aimait bien chez elle. Elle s'amusait de tout, même si cela lui portait préjudice. En fait, cette gamine était débordante de joie et d'optimisme.

« Heureusement qu'il y a du travail au ranch alors, j'aurais attendu longtemps je crois ! »

« Je suis sincèrement désolé Rebecca… Je pensais avoir tout réglé et… »

« Yûgi, ça va ! Il n'y a pas de mal, ça arrive à tout le monde. On remet ça à une prochaine fois ? »

« Oui, bien sûr… Dis, je peux venir t'aider ? »

« Au ranch ? »

« Où veux-tu que ce soit ? »

« Bah… Oui, si tu veux, mais il y a du travail, et ce n'est pas de tout repos… »

« Ca me changera des duels ! »

« Oui, c'est vrai ! Bon, d'accord alors. Tu peux être là dans une heure ? »

« Oui, pas de problèmes. »

« Okay, à tout à l'heure alors ! »

Et elle raccrocha sans même laisser le temps à Yûgi de dire quoi que ce soit. Bon, débordante de joie et d'optimiste, okay, mais aussi débordante d'énergie, ce qui pouvait s'avérer être un défaut à la longue…

Reposant son téléphone sur la table basse, Yûgi dégagea ses jambes de sous la couverture et les posa sur le sol, restant assis sur le bord du canapé qui lui avait servit de lit pour la nuit. Les souvenirs de la soirée passée lui revenait doucement en mémoire alors que son regard se posait sur la télé de dimensions modestes éteinte, les quelques décorations éparpillées sur les murs blancs, le tapis duveteux sur lequel se dressait une table basse de bois laqué, le bar blanc qui séparait le salon salle à manger de la cuisine, le micro-ondes rangé en hauteur, surplombant l'évier en inox et la machine à

café d'un noir d'encre, laquelle était encore en fonctionnement pour garder au chaud le fond de café qui reposait dans la cafetière transparente. Lorsqu'il passa sur l'horloge, son regard s'arrêta sur les aiguilles. Dix heures vingt.

Il avait pourtant demandé à Atem de le réveiller quand il partirait au travail.

Yûgi s'étira longuement peu de temps après avoir remis ses idées en place. La veille, il avait dîné avec son double et ils avaient passés la soirée devant la télé du Pharaon, à regarder divers films pouvant atteindre des sommets dans le domaine de l'inutilité scénaristique. Ils avaient beaucoup parlé, aussi… Pour la première fois depuis que Kaiba et lui avaient rompu, Atem s'était enfin entièrement ouvert à celui qui l'avait accueilli dans son corps, il lui avait raconté ses angoisses, ses doutes, son manque, son mal-être grandissant, son étrange impression de déjà-vu qui le poursuivait partout lorsqu'il croisait ou pensait furtivement à Anera, sa jalousie vis-à-vis d'elle et de sa relation avec Kaiba, son échec quant à vouloir haïr Kaiba pour mieux l'oublier… Patient et attentif, Yûgi l'avait écouté sans jamais rien dire, sans lui poser de questions, il l'avait laissé parler, entièrement libre de s'arrêter ou d'en rajouter. Peut-être était-ce dû à l'alcool que l'ancien Roi avait ingurgité, mais en tout cas, le plus jeune esprit avait eu l'agréable impression de retrouver l'homme qu'il avait toujours connu.

Et puis, finalement, après qu'Atem ait eu fini de raconter ses malheurs, ils avaient convenu qu'il valait mieux qu'ils se regardent un dernier film, même s'il était déjà deux heures du matin, histoire de tasser tout ça, et aucun souvenir ensuite ; Yûgi avait dû s'endormir pendant le film, ce qui expliquait pourquoi il se retrouvait sur le canapé, une couverture sur le dos et tout habillé.

Mais tout de même, Atem aurait pu le réveiller, il avait quand même rendez-vous…

Yûgi fit un passage rapide dans la salle de bain histoire de se coiffer un minimum, se versa une tasse de café en arrêtant la cafetière, attrapa finalement ses clés et son portable, inspecta rapidement s'il n'avait rien oublié et sortit de l'appartement en prenant soin de fermer derrière lui. Yûgi était la seule personne qui possédait un double des clés de l'appartement du Pharaon.

« Eh bien, Yûgi ! », lança son grand-père quand le jeune homme franchit le pas de la porte du magasin de jeux. « Tu ne devrais pas être au cinéma à cette heure-là ? »

« Atem ne m'a pas réveillé », répondit son petit-fils en se dirigeant d'emblée vers l'escalier. « Et de toute façon, Rebecca m'a appelé pour me dire qu'elle annulait. »

« Ah bon ? Et pourquoi ça ? »

« Elle avait oublié qu'aujourd'hui, des chevaux de propriétaire débarquaient dans son ranch », articula la voix de Yûgi, celui-ci ayant disparu à l'étage. « Elle a du travail, et je me suis proposé de l'aider. »

Il entendit très nettement son grand-père rire dans la boutique et fronça les sourcils.

« Qu'est-ce qui te fais rire ? »

« Yûgi, c'est un ranch ! Et les chevaux sont loin d'être ta tasse de thé… »

Bon, c'était vrai, Yûgi avait une peur bleue des chevaux. Pas qu'il en avait la phobie, au contraire, ces créatures le fascinait, elles étaient si gracieuses et fières, si nobles et si volontaires… Les chevaux étaient des animaux forts qui imposaient le respect par leur seule allure, et Yûgi aurait adoré savoir monter à cheval comme ces cavaliers professionnels, savoir ce que ça faisait que de survoler un obstacle sur le dos d'un fidèle animal que rien n'arrête, savoir ce que l'on ressentait quand on galopait avec eux dans de grandes prairies sans limites… Oui, Yûgi aurait aimé pouvoir prendre des leçons, s'il n'était pas à chaque fois mort de peur à la simple idée de se retrouver perché sur la colonne vertébrale d'un tel animal, dont la puissance pouvait se retourner contre son cavalier et le blesser gravement en l'envoyant à terre… C'était bien de la chute dont Yûgi avait peur, parce qu'elle était lourde de conséquences.

Alors… Ce n'était peut-être pas une si bonne idée que ça d'aller aider Rebecca à son ranch…

La main sur la poignée de sa porte de chambre, il hésita entre entrer dans son antre pour changer de vêtements et appeler Rebecca pour finalement annuler. Elle aussi savait très bien que Yûgi n'était pas spécialement rassuré sur le dos d'un cheval, qu'il avait peur de monter à cheval… Ce n'était pas la première fois qu'il allait au ranch qu'elle tenait avec son grand-père, et elle avait déjà essayé de le faire monter sur le dos d'un des chevaux les plus calmes du ranch, et il était resté paralysé à cette idée.

Alors dans ce cas, pourquoi aurait-elle accepté qu'il vienne l'aider si elle savait qu'il ne lui serait d'aucune utilité ?

Yûgi s'ébroua. Dans un ranch comme dans un centre équestre, pour s'occuper des chevaux, il n'y avait pas toujours besoin qu'on monte sur l'un d'eux. Il y avait toujours plus de travail à terre qu'à cheval ; donc, il laissera tout le travail équestre à son amie et s'occuperait du reste. Oui, c'était une bonne idée. Et puis, ça lui permettrait de passer un peu de temps avec elle…

Prenant sa décision, le jeune homme entra dans sa chambre, se changea rapidement et redescendit dans le magasin où il souhaita une bonne journée à son grand-père, celui-ci lui répondant de faire attention mais de quand même passer un agréable moment avec la petite Rebecca, comme il l'appelait. A l'évocation de ce surnom, Yûgi ne pu s'empêcher de sourire. Oui, Rebecca était plus jeune que lui, mais elle était certainement plus mûre que la majorité d'entre eux, certainement était-elle-même plus mûre que ne l'était Seto Kaiba lui-même. Alors, la petite… en âge et en taille, certainement.

En s'installant derrière le volant de sa voiture, Yûgi eut un moment de flottement alors que le souvenir de son anniversaire lui revenait en mémoire, anniversaire qu'il avait fêté avec ses amis en même temps qu'ils fêtaient tous ensemble leur réussite dans leur ultime épreuve scolaire. Son grand-père lui avait fait alors l'immense surprise de lui avoir acheté, à l'occasion, une voiture, peut-être pas aussi rutilante que les neuves ni même de grande marque, mais une voiture quand même, à lui, qui avait réussi à avoir son permis dans la même année. A chaque fois qu'il montait dans cette voiture, il y repensait, et ne pouvait s'empêcher de sourire en pensant avec tendresse à son grand-père et à Atem, car Sugoroku lui avait confié plus tard qu'Atem avait tenu à investir pour moitié lui aussi, en économisant son salaire qu'il gagnait quand il travaillait encore à la KaibaCorp, ne vivant que de celui de Kaiba… Dans cette histoire, Yûgi ne retenait que l'intention de son double et de son grand-père les deux personnes les plus chères à son cœur, une attention qui les avait menés tous les deux à travailler d'arrache-pied pour pouvoir lui offrir cette voiture.

Il arriva au ranch une heure plus tard. La circulation avait été difficile par le centre-ville de Domino, étrangement agité pour une matinée où les gens étaient censés travailler. Sur le chemin qui le menait aux écuries, il se fit saluer par un palefrenier amateur de Duel de Monstres et qui lui avait demandé des conseils, avant de se révéler à lui-même qu'il ferait mieux de continuer à rester en amateur et de rester dans le monde du cheval pour gagner sa vie. A cela, Yûgi avait répondu qu'il en allait de même pour lui, à la différence qu'il resterait amateur dans le monde du cheval, et non pas dans Duel de Monstres.

Yûgi ne trouva pas Rebecca aux écuries et lorsqu'il demanda à un autre palefrenier s'il savait où est-ce qu'il pourrait la trouver, il lui indiqua en grognant qu'elle était à la carrière à observer « cette pimbêche de blonde sans cervelle et friquée se pavaner sur sa monture dont le prix de vente venait d'augmenter avec son récent succès aux dernières compétitions ». Manifestement, celui-là n'avait pas l'air d'apprécier la personne qui venait avec ses chevaux… Avant de rejoindre la carrière, Yûgi fit un saut rapide au box de Mélusine d'Ambray, plus couramment appelée Mélusine, la jument selle français de Rebecca. La jeune fille n'avait jamais parlé de l'acquisition de sa jument, et Yûgi ignorait tout à ce sujet, mais il savait qu'elle aimait particulièrement Mélusine et qu'elle adorait se balader sur

son dos, ainsi que la faire travailler. Le jeune homme était sûr qu'un des rêves de celle qu'il appréciait particulièrement était de devenir cavalière professionnelle… Peut-être pas sur le dos de Mélusine, mais avec un autre cheval c'était possible. Oui, peut-être, après tout, Rebecca était une excellente cavalière.

Yûgi se pencha sur le panneau de bois qui servait de porte au box et appela la jument en claquant la langue. Redressant ses oreilles, l'animal releva légèrement la tête, dévisagea un instant la personne qui se tenait dans l'encadrement de son box et, décidant certainement qu'elle pouvait sans crainte aller le voir, elle s'avança doucement vers lui et leva la tête, lui soufflant au visage. Yûgi attendit qu'elle ait terminé et tendit la main ; le nez soyeux de la jument se posa dans sa paume et, après quelques secondes, il la remonta pour caresser le chanfrein de l'animal. Cette jument était une belle créature, dégageant un calme rassurant et une sérénité assurée réconfortante. Elle n'avait rien d'un jeune cheval nerveux et n'était pas du genre à faire des coups bas. Cette jument était tout simplement adorable.

Il retrouva Rebecca fascinée, accoudée à la barrière de la carrière, suivant du regard un immense cheval au poil sombre et luisant de sueur, aux allures légères et puissantes contrastant avec la finesse des muscles qui roulaient sur ses jambes. La bave aux lèvres, l'animal avançait d'un galop soutenu en direction d'un obstacle, maîtrisé par une cavalière aux longs cheveux blonds qui regardait obstinément devant elle, les doigts serrés sur les rênes tendues. Et au milieu de la carrière, un homme seul, hurlant des recommandations à la cavalière dont la monture s'envola puissamment au-dessus de l'obstacle, alors que la jeune femme perdait l'équilibre sans pour autant tomber de cheval. L'homme hurla un reproche.

« Oh ça va, Charlie », répliqua d'une voix excédée la cavalière en faisant passer au pas sa monture et en relâchant les rênes. « Hécate et moi venons à peine de sortir d'une saison complète de compétition, je suis lessivée et ma jument ne l'est pas moins. On a aussi le droit de se reposer, non ? »

« Les champions doivent toujours se maintenir au meilleur de leur forme. »

« Et tu crois sincèrement qu'une semaine ou deux vont venir détruire tout le travail accompli en huit ans ? Je veux me reposer, et je veux aussi que ma jument ait sa part de repos. Alors tu me laisses au grand maximum deux semaines, deux semaines pendant lesquelles Hécate et moi allons travailler tous les jours mais pas de manière aussi intensive. Comme ça, ça te feras aussi des vacances, et ça ne te feras pas de mal. »

L'homme allait certainement pour répliquer mais la cavalière l'arrêta d'un geste.

« Aucune protestation, je ne reviendrais pas sur ma décision. »

Charlie finit par abandonner la partie en maugréant et quitta la carrière en enfonçant ses mains dans ses poches, visiblement peu satisfait. La cavalière resta seule, sa monture déambulant au gré de sa volonté dans le lourd sable de l'endroit. Puis, au bout d'un long moment de silence durant lequel Yûgi observa la jument et sa cavalière, celle-ci s'arrêta et mit pied à terre et lançant :

« Rebecca, je suis morte. Je vais m'occuper d'Hécate, mais je n'ai pas le courage de contenir l'énergie d'Epsylon… Tu veux bien le sortir ? »

« C'est vrai ? », s'exclama la jeune fille à côté de Yûgi, visiblement au comble de la joie et de l'excitation. « Tu veux bien que je le monte ? »

La jeune femme blonde se tourna vers Rebecca et lui adressa un sourire chaleureux que venait rehausser l'étincelle de malice qui brillait dans ses yeux d'une couleur verte si claire qu'elle les rendait presque translucides. Elle aurait pu avoir l'air d'être une poupée, avec son visage fin et blanc encadré de belles boucles blondes scintillantes si elle ne dégageait pas une assurance écrasante qui donnait l'impression qu'elle se sentait supérieure à tous, cette beauté féroce et fascinante.

« Bien sûr, tu en es tout à fait capable. Je peux compter sur toi ? »

« Oui ! »

Jamais auparavant Yûgi n'avait vu Rebecca aussi enjouée, excitée et heureuse. Cet Epsylon devait vraiment être un animal exceptionnel pour qu'elle s'emporte ainsi rien qu'à l'idée de le monter.

La jeune femme attrapa les rênes de sa monture et, la menant du bout des longues lanières de cuir, l'animal la suivant docilement, la tête basse, elle quitta la carrière à pas lourds et fatigués en direction des écuries. Rebecca, elle, sauta sur place en poussant un cri de joie qui fit sursauter son compagnon qui ne s'y était pas le moins du monde attendu.

« Oh, Yûgi, je ne t'avais pas vu ! », s'exclama-t-elle lorsqu'enfin elle repéra sa présence à ses côtés.

« J'ai cru comprendre… »

Elle lui sauta au cou, le serrant avec énergie contre lui. Sous la surprise, le jeune homme hoqueta mais visiblement, Rebecca ne s'en souciait pas le moins du monde. Vraiment, l'annonce qu'elle pouvait s'occuper d'Epsylon était ce qu'elle avait toujours espéré sans y croire. Yûgi se fit la promesse de remercier l'inconnue aux longs cheveux blonds de l'avoir fait presque assassiné par l'étreinte mortelle de la jeune fille.

« Qui était-ce ? », demanda Yûgi quelques instants plus tard, alors que Rebecca l'avait relâché en se rendant enfin compte qu'il risquait de bientôt manquer d'air si elle continuait ainsi, et en s'excusant pour la conduite un peu trop joviale qu'elle avait adopté.

« Sheryl, une cavalière professionnelle qui vient ici à chaque début de saison morte de compétition depuis qu'elle a commencé. J'avais oublié qu'elle arrivait aujourd'hui, c'est pour ça que j'ai dû annuler… »

« Tu as l'air de beaucoup l'apprécier. »

Rebecca eut un petit sourire.

« Sheryl m'apprend beaucoup à chaque fois qu'elle vient ici, en échange de l'hospitalité qu'on lui réserve à elle et ses chevaux, elle me donne des leçons, et parfois son entraîneur s'y met aussi. Elle est sévère quand je suis à cheval, mais en dehors de ça, c'est une femme pleine d'énergie, d'une grande gentillesse. C'est elle qui m'a offert Mélusine, à la deuxième année où elle est venue ici, en remerciement pour tous les services que je lui rendais, a-t-elle dit. »

« J'apprend enfin comment tu as acquis cette jument… Et… Epsylon ? Tu avais l'air si heureuse à l'idée de le monter… »

Les yeux de la jeune fille se remirent à briller d'excitation.

« Oui, c'est le nouveau poulain de Sheryl. Il est tout jeune, elle est arrivée avec lui il y a deux ans. Ce cheval est magnifique. Il a un bel avenir dans la compétition devant lui… Si tu voyais ses allures ! Il est aérien, si puissant et léger à la fois… Mais comme il est jeune, il est bourré d'énergie et n'est pas recommandé à un débutant, et en général, seule Sheryl le monte. Alors… Que je puisse à mon tour le monter… j'en rêvais ! Ce cheval est fabuleux… »

Et on pouvait lire dans ses yeux sans aucunes difficultés l'admiration et l'amour qu'elle portait à ce cheval sans même avoir eu le plaisir et le privilège de le monter alors qu'elle le voyait chaque année depuis deux ans. Il était évident qu'elle s'était beaucoup occupée de lui pendant ces deux années où il était présent ; maintenant qu'elle avait la possibilité de le monter… Yûgi imaginait sans mal le bonheur qui pouvait l'étreindre à cet instant précis.

Ils passèrent la matinée et tout le début d'après-midi à s'occuper des chevaux et de leurs boxes. Yûgi passa le plus clair de son temps un râteau à la main et poussant une brouette de box en box, nettoyant une partie de la litière pour certains et la totalité pour d'autres. Pendant ce temps-là,

Rebecca sellait et faisait travailler en extérieur chacun des chevaux qui appartenaient à son ranch, et en début d'après-midi commença l'activité commerciale du ranch : les chevaux allaient et venaient, différents cavaliers sur le dos, piétinant les mêmes chemins de balade depuis l'ouverture du centre. Quelques leçons étaient données à la demande ou régulièrement ; l'endroit partageait ses revenus entre les propriétaires de chevaux, les promenades proposées et les leçons d'équitation dispensées hebdomadairement. Yûgi aidait les cavaliers à trouver leurs chevaux et à s'en occuper, donnait parfois des conseils à des cavaliers amateurs de Duel de Monstres et fans visiblement heureux de le voir dans un tel endroit, et croisait Rebecca de temps en temps. Il devait être dix sept heures quand elle vint le voir.

« Quelle journée… Les gens défilent, ça fait bizarre de refaire ça après quatre jours de tournoi… Grand-père m'a dit que j'avais terminé ma journée. Ca te dit une promenade à cheval ? »

A l'évocation d'une telle possibilité, Yûgi pâlit.

« Pardon ? »

« Oh, allez, je vais monter Epsylon, et tu connais très bien Mélusine. Elle te connaît aussi, tu sais, mine de rien. Je suis sûre que tout se passera bien… Allez, s'il te plaît ! »

Les grands yeux bleus de son amie le fit hésiter encore quelques secondes puis finalement, il soupira. Il savait qu'elle avait compris qu'elle avait gagné, de toute façon, elle gagnait toujours quand il s'agissait de faire quelque chose avec elle, que ce soit monter à cheval ou autre chose…

Ils allèrent alors ensemble dans la sellerie, la jeune fille lui parlant avec entrain d'Epsylon et de ses prouesses, et attrapèrent chacun l'équipement de sa monture, avant de se séparer pour aller les retrouver. Dévoré par la peur et l'appréhension, Yûgi attrapa son courage à deux mains, comme lors du Tournoi Ultime de Kaiba lorsque Makuba lui avait demandé de monter sur scène saluer ses fans et que le Pharaon l'avait lâché à cet instant, et pénétra dans le box de la jument, tranquillement en train de mâchonner un brin de paille. Elle releva à peine la tête vers lui lorsqu'il lui flatta l'encolure. Attrapant une brosse, il entreprit de la panser un minimum avant de la seller, bien qu'elle l'ait été juste avant car montée il y a une heure ou deux pour une promenade, puis posa les tapis, la selle, ajusta la sangle, remonta les étriers, enfila le filet sans aucune résistance, Mélusine ouvrant docilement la bouche à la présentation du mors d'acier, puis s'harnacha lui-même, enfilant de hautes bottes de cuir noir et attachant une bombe sur sa tête. Bien.

Il respira un bon coup. Ce n'était qu'une balade, rien qu'une balade sur le dos de la plus docile, la plus gentille et la plus calme des juments du ranch. C'était sur son dos que les débutants commençaient à apprendre à monter à cheval, elle était la préférée de nombreux cavaliers et il n'y avait jamais eu de problèmes avec elle. Mélusine était tout à fait incapable de faire du mal à qui que ce soit, et Rebecca pouvait le lui assurer, c'était elle qui la montait le plus souvent. C'était sa jument. Il n'y avait rien à craindre, elle le lui avait répété assez souvent ; elle lui avait même dit que c'était en elle qu'elle avait le plus confiance. Et puis, Rebecca connaissait Yûgi un minimum, elle n'était pas sans ignorer la peur qui le rongeait de l'intérieur à l'idée de grimper sur le dos d'un cheval. Jamais elle ne lui aurait proposé de se balader sur le dos de Mélusine si elle n'avait pas été assurée qu'il ne se passerait rien.

Pourtant, malgré tout, il n'arrivait pas à se rassurer. Silencieusement, il observa la jument qui attendait, la tête basse, qu'il l'emmène là où ce pour quoi il l'avait harnachée. Alors, se disant que Rebecca devait sûrement l'attendre, il passa les rênes au-dessus de l'encolure et la fit sortir du box ; derrière lui, un palefrenier qui passait par là referma la porte. D'un pas raide, le jeune homme se dirigea vers la sortie des écuries ; à peine le premier claquement de sabot de Mélusine sur le béton retentit-il qu'un animal d'une fascinante beauté tourna la tête vers eux.

Jusqu'ici, Yûgi n'avait jamais vu un tel cheval ; même Cataracte, qui l'avait fasciné la première fois qu'il l'avait vu, ne l'avait pas autant éblouit. Epsylon, car ce devait être lui, n'avait pas

ce qui gâchait l'allure du cheval d'Anera, il n'avait pas dans ses yeux sombres cette antipathie qui diminuait considérablement le charme de Cataracte. Bien au contraire, les yeux d'Epsylon luisaient d'une rare intelligence et d'un calme souverain rendant son regard envoûtant. Campé sur ses quatre jambes aux muscles saillants, l'animal avait une allure générale dégageant une puissance certaine, une certaine noblesse dans son maintien ; son poil noir luisait sous les rayons éblouissants du soleil et au milieu de son front s'étalait une tâche blanche en forme d'étoile. Parfaitement équilibré, il avait tout du cheval parfait qui était susceptible de ravir Rebecca rien qu'à l'idée de le monter. La jeune fille, d'ailleurs, se tenait à côté de lui, rênes en main, discutant tranquillement avec Sheryl, cette dernière tenant du bout de sa longe sa jument Hécate en train de mâchonner d'un air fatigué quelques brins d'herbe fraîchement arrachés.

A son approche, Sheryl releva la tête et lui sourit gentiment alors que Rebecca se retournait. Elle lui fit signe d'approcher.

« Alors, c'est toi le jeune Yûgi Mûto ? », demanda la cavalière d'Hécate lorsque Yûgi se fut suffisamment approché.

« Euh… Oui… »

« J'ai beaucoup entendu parler de toi, Rebecca t'aime beaucoup. Elle ne cesse jamais de vanter tes qualités et tes mérites. »

A cette évocation, les deux jeunes personnes concernées s'échangèrent un regard et Yûgi constata qu'elle rougissait autant que lui. Cela dû amuser Sheryl, qui eut un joli rire de gorge, un rire qui sonnait comme étant celui d'une personne de noble éducation. Un joli rire, mais un rire retenu, comme on l'apprenait aux jeunes personnes d'une famille fortunée qui se devait d'interner quelques manières.

« Je ne me suis pas présentée », reprit la jeune femme en passant une main câline sur le chanfrein d'Epsylon, venu réclamer des caresses. « Sheryl Kaiba. »

Yûgi faillit s'étouffer.

« Pardon ! »

Sheryl rit une nouvelle fois avec cette dignité qui semblait la caractériser et qui s'expliquait mieux avec son… nom de famille…

« J'imagine que la réaction de mes deux frères cadets adoptifs sera presque semblable à la tienne… »

« Je… Je ne suis pas sûr de… »

« Je suis née du premier mariage de mon père, Gozaburo Kaiba, et par conséquent je suis la sœur aînée de Noah Kaiba, ainsi que de Seto et Makuba Kaiba… Ca te paraît sûrement invraisemblable, mais c'est pourtant la vérité. D'ailleurs… Je tenais à m'excuser au nom de mon demi-frère, Noah, pour tout le mal qu'il vous a fait lorsqu'il vous a emprisonné dans son monde virtuel. Je n'ai pas réussi à le raisonner, il était bien trop dévoré par la haine qu'il vouait à l'époque à Seto de lui avoir tout volé. A l'origine, l'empire des Kaiba devait lui appartenir, jusqu'à cet accident… »

« Attendez… Vous voulez dire que vous saviez que Noah était enfermé dans un monde virtuel… et vous saviez aussi qu'il nous avait emprisonnés ? »

« Oui… J'étais au Japon quand Noah a eu son accident, et même si je désapprouvais l'idée de mon père de l'enfermer dans un monde virtuel, je ne pouvais pas l'en empêcher. Vous savez comment sont les Kaiba… Et puis, finalement, comme j'avais gardé contact avec lui et que je m'arrangeais toujours pour le voir une fois par jour, il m'a parlé de son projet mais s'il a hérité d'un trait de caractère de mon père, c'est bien de son entêtement… »

Toutes ses précisions passaient au-dessus de la tête de Yûgi, à des années lumières, et comme si elle s'en rendait compte, elle arrêta son explication ici en souriant, visiblement satisfaite de l'effet qu'elle provoquait. Rebecca, nullement surprise, souriait elle aussi ; cela devait faire longtemps qu'elle savait que cette Sheryl portait le nom de Kaiba et qu'elle était l'aînée de cette riche famille…

« Les Kaiba savent que vous existez ? », finit par demander Yûgi.

« Ils ne le savaient pas jusqu'à hier, comme je devais passer quelques temps chez Anera et qu'elle a finalement réélu domicile dans mon ancien chez moi… »

« Parce que vous connaissez aussi Anera ? »

« Eh oui, je l'ai rencontrée il y a deux ans, je crois. Nous sommes en très bons termes. »

Autant d'informations en si peu de temps… Anera qui débarquait dans leur vie à tous, avec une relation plus qu'ambiguë avec le jeune PDG de la KaibaCorp, annoncée comme étant la fille adoptive de Maximilien Pegasus, puis comme PDG d'Illusions Industries, et maintenant Sheryl Kaiba, aînée de la famille Kaiba et sœur adoptive de Seto et Makuba… Jusqu'où allait continuer le délire, là ? En une semaine, Yûgi avait été plus déstabilisé qu'en l'espace des deux ans durant lesquels ils n'ont pas cessés de courir derrière les forces du Mal pour mieux les affronter. C'était désagréable au possible, de se rendre compte qu'en réalité on ignorait plus qu'on le pensait. A croire que c'était un complot monté pour une obscure raison, et en plus, réalisé juste après la rupture d'Atem et de Kaiba… Bon sang, qu'est-ce que tout ça signifiait ?

Tout à ses sombres réflexions, Yûgi ne s'aperçut pas de la bise échangée entre les deux femmes et l'éloignement de Sheryl, menant toujours du bout de longe sa jument la suivant docilement. Il n'entendit pas non plus les trois premiers appels de Rebecca et ne redescendit sur terre que lorsqu'elle le secoua légèrement.

« Yûgi, ça fait trois fois que je t'appelle ! »

Le concerné cligna plusieurs fois des yeux.

« On y va ? », proposa Rebecca une fois qu'elle se fut assurée qu'il l'écoutait.

« Tu connaissais son identité ? »

« Ca fait plusieurs années qu'elle vient ici à chaque début de saison morte, oui, je le savais. »

« Pourquoi n'as-tu rien dit ? »

« Elle n'avait aucun intérêt à ce que ça se sache et ne voulait pas déstabiliser ni ses frères, ni les personnes qui les entouraient. Elle estimait que Noah avait assez fait de dégâts comme ça, et ça lui convenait très bien que vous ignoriez son existence. »

« Alors pourquoi maintenant ? »

« Eh bien… Parce que t'étais là. Sinon, tu aurais su comme tout le monde, sans que ce soit forcément elle qui découvre son identité. »

« Elle compte faire en sorte que tout le monde le sache ? »

« Non, mais maintenant que vous connaissez Anera, vous allez également la connaître elle. Quand elles sont ensemble, elles sont inséparables. C'est sa meilleure amie. Bon, on monte ? »

Rebecca ne lui laissa pas l'occasion de rajouter quoique ce soit, enfourchant lestement sa monture ; les yeux de celle-ci étincelèrent subitement, comme si le fait d'avoir quelqu'un sur son dos l'activait, un peu comme une machine qu'on avait enclenchée en appuyant sur un bouton. Rebecca en était à régler ses étriers que Yûgi était toujours à terre, observant Epsylon dont l'impatience de partir devenait de plus en plus évidente, juste en croisant son regard.

A son tour, Yûgi grimpa sur le dos de Mélusine et entreprit d'ajuster la longueur des étriers pour ses petites jambes et de resserrer la sangle. A peine s'était-il assis dans la selle qu'il avait complètement oublié Sheryl et son nom de famille, complètement obnubilé par le fait qu'il était à cheval… Bon sang, il était à cheval, et mort de peur avec ça. Son cœur cognait à une vitesse hallucinante contre sa cage thoracique, il entendait les sourds battements résonner dans ses oreilles…

Sa respiration se fit également plus rapide, et il déglutit péniblement. C'était, en fait, une mauvaise idée, cette balade… On pouvait lui dire tout ce qu'on voulait sur Mélusine, sur ses qualités et son calme légendaire, il était et resterait très certainement peu, très peu rassuré sur le dos d'un cheval.

« Yûgi, arrête de lui tirer sur la bouche, comme ça… On n'est même pas encore partis que tu t'accroches comme un désespéré ! »

Manifestement, Rebecca était amusée par la situation. Du haut de sa monture, elle souriait en observant la position de son ami sur le dos de Mélusine ; tendu au possible, il tenait un peu trop fermement les rênes très courtes entre ses doigts moites et convulsivement serrés, ses jambes semblaient vouloir se fondre dans les côtes de sa monture et il était rigide au possible. Il avait tout du jeune cavalier débutant.

Rebecca approcha doucement Epsylon de Mélusine et corrigea les erreurs de position de Yûgi en lui parlant doucement, comme elle parlerait aux débutants peu rassurés, en lui assurant que Mélusine était un ange, qu'elle ne ferait jamais rien pour lui nuire, lui répétant sans cesse qu'elle était la meilleure jument dont le ranch disposait pour apprendre l'art équestre aux débutants, qu'elle était même la jument qu'on préparait pour les séances de voltige, et surtout lui promettant qu'en cas de problème elle serait là, même si elle était persuadée qu'il n'y en aurait pas. Lentement, Yûgi desserra jambes et doigts, rallongea légèrement les rênes mais restait toujours dévoré par l'appréhension et la peur. Quand elle se fut assurée qu'il était prêt à partir, Rebecca fit avancer sa monture en gardant un œil sur Yûgi, Mélusine se mettant à suivre Epsylon, tête basse et l'air désintéressé, sans même avoir eu besoin d'une indication de son cavalier.

Au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la forêt bardée des rayons lumineux de fin d'après-midi, au pas, discutant alors que leurs chevaux avançaient paisiblement l'un à côté de l'autre comme si Mélusine transmettait son calme légendaire au jeune et fringant Epsylon que devait tout de même tenir un minimum Rebecca, au risque sinon de le voir partir sans même pouvoir l'en empêcher, Yûgi prenait peu à peu confiance et se laissait progressivement aller au doux balancement des pas de sa monture. Ce n'était pas non plus la confiance totale, il restait tout de même prêt à s'accrocher aux rênes ou à l'encolure en cas de problème, mais au moins sa peur s'envolait-elle progressivement, en le laissant tranquille. C'était vrai que Mélusine était un véritable petit ange, elle ne bougeait pas et ne s'effrayait pas pour rien ; Epsylon, lui, attentif à ce qui l'entourait, avait l'air d'un jeune chat qui découvrait le monde, prêt à bondir sur l'imprudent papillon qui passerait devant lui.

« Ce cheval ne saute pas, il vole ! », s'exclama Rebecca alors que sa monture passait avec une facilité surprenante le sixième obstacle du parcours de cross.

Elle y avait tenu, et même si l'idée d'aller sur le terrain de cross pour voir ce que ça faisait que de sauter sur le dos d'Epsylon ne plaisait que très moyennement à Yûgi parce que Rebecca n'avait aucune protection, que ce soit à la tête ou sur le dos, il avait tout de même accepté. Il n'aurait pu supporter la priver d'un tel plaisir ; dès l'instant où elle avait passé le premier obstacle, elle avait semblé si heureuse qu'il n'avait pas eu le courage de lui dire d'arrêter.

Jusqu'ici, il ne l'avait jamais vu aussi heureuse.

« En réalité, Maï n'a gagné que de justesse. Si elle n'avait pas eu de chance avec sa carte magique, j'aurais pu gagner ! »

Yûgi rigola avec elle. Maï leur avait effectivement avoué, au bout d'un certain temps, qu'elle avait failli perdre contre Rebecca, lors du duel éliminatoire qu'elle avait lancé à la jeune fille après avoir éliminé un autre prétendant aux finales. D'après ses dires, elle avait tenu à voir ce que valait la petite championne régionale, si elle était aussi bonne qu'on le prétendait ; il fallait croire qu'elle avait été bluffée, même si l'admettre était une chose impossible pour une jeune femme aussi fière qu'elle.

Assis au bord d'un lac au centre de la forêt, Yûgi et Rebecca se turent quelques instants, en admirant la beauté du paysage qui les entourait. Il n'y avait autour d'eux que des arbres verdoyants, et en face d'eux une surface plane et scintillante, celle du lac sous les rayons cuivrés du soleil couchant. Il devait être aux alentours de vingt heures ; leur promenade à cheval s'était un peu éternisée, un peu plus que ce qu'ils avaient imaginé. Finalement, Yûgi s'était trouvé bien sur le dos de Mélusine ; Rebecca avait réussi à le convaincre de faire du trot et même quelques foulées de galop. Lorsqu'ils avaient atteint le lac, Rebecca avait proposé qu'ils se reposent quelques instants avant de prendre le chemin du retour ; il y avait encore un peu de travail au ranch, avant qu'ils ne rentrent chez eux. Après avoir attaché leurs montures à des branches basses des arbres derrière eux, ils s'étaient assis au bord du lac et regardaient parfois la voûte céleste se dégrader d'orange, de rose et d'or, ainsi que les nuages se teinter progressivement d'ocre.

« Pourquoi tu n'essaie pas de devenir cavalière professionnelle ? », demanda finalement Yûgi, en brisant le silence installé entre eux.

« Je suis si nulle que ça à Duel de Monstres ? », sourit Rebecca en levant son regard vers le ciel presque dégagé.

« Non… C'est juste que… Quand je te regarde monter Epsylon, tu parais dans ton élément, tu es si à l'aise sur son dos… C'était pourtant la première fois que tu le montais, et pourtant… Tu… Tu… »

Sa gorge se noua et son regard chercha du courage dans les cieux déclinant. Nerveusement, il se tortillait les mains ; il était à peu près sûr que derrière lui, Mélusine et Epsylon avaient redressé la tête en attendant qu'il dise ce qu'il voulait dire, et qu'il n'arrivait pas à parler à cause de sa timidité maladive qui lui faisait prendre une teinte rouge pivoine alors même qu'il ne voulait que dire quelque chose de simple et, c'était vrai, de flatteur. A côté de lui, il sentit plus qu'il ne vit Rebecca tourner la tête vers lui, en attendant qu'il terminât sa phrase. Déglutissant péniblement, il fixa un nuage moutonneux qui passait par là et dit, comme s'il s'adressait à lui :

« Tu es très belle quand tu es à cheval… »

S'il pouvait atteindre une couleur rouge plus prononcé que la pivoine, alors oui, il l'avait atteinte, sans aucune difficulté. Ses joues étaient brûlantes, et maintenant qu'il avait trouvé le courage de lui dire ça, il sentait filer entre ses doigts avec l'agilité de l'eau qui coule ce qu'il avait si ardemment cherché pour se jeter à l'eau. Maintenant, il ne lui restait plus rien pour oser regarder Rebecca, aussi garda-t-il son regard fixé sur le petit nuage qui continuait inlassablement sa route, sans même se soucier de ce qui se passait sous lui. Sur le coup, Yûgi voulu être comme lui, un petit nuage insouciant, se baladant tranquillement dans le ciel… sans avoir à tenter de déclarer sa flamme à celle qu'il aimait parce qu'il était peut-être temps qu'il le lui dise, après toutes les avances que Rebecca elle-même lui avaient faites…

Quoique, peut-être qu'il était inutile qu'il lui dise quoique ce soit. Alors qu'il continuait de supplier le petit nuage de l'emmener avec lui, il sentit deux bras se glisser autour de sa taille et un menton se poser dans le creux de son épaule. Il se raidit instantanément et le rire léger de Rebecca résonna directement au creux de son oreille.

« Je crois que je vais prendre ce compliment pour une déclaration, sinon tu vas finir en cendres avant même d'avoir tenté de dire quoique ce soit, vu le feu qui brûle sur tes joues. Je peux, au moins ? »

« O… Oui, je crois… »

Rebecca se saisit du bras de Yûgi et le passa elle-même autour de ses épaules, se blottissant contre le corps raide de son ami. Elle n'avait pas l'air d'en faire grand cas.

« Alors, je le prends comme tel. »

Elle se redressa légèrement et déposa un agréable et tendre baiser sur sa joue, avant de se lover plus confortablement dans les bras de son bien-aimé. Celui-ci, après avoir enfin saisit le message selon lequel elle avait compris qu'il l'aimait et qu'il n'avait plus besoin de lui sortir une tirade amoureuse en prenant le risque de se prendre un râteau en pleine face, se détendit sensiblement et, un sourire aux lèvres, vint refermer son étreinte autour de la jeune fille.

Il n'y avait pas à dire, cette journée, malgré un commencement un peu raté, était merveilleuse.

« Marek ! »

Ils se retournèrent d'un même mouvement. Sautant à terre alors même que son cheval ne s'était pas arrêté, Anera se précipitait vers l'entrée du café ; que Cataracte soit énervé n'était pas exceptionnel, il était habituel de le voir racler le sol de son antérieur, nerveusement, soufflant comme un bœuf et arpentant le trottoir, mais la précipitation qui imprégnait chacun des mouvements de la jeune femme était loin de le rassurer, encore moins l'expression qu'elle arborait, celle d'une personne venant d'apprendre une terrible nouvelle, cette panique soudaine qui avait besoin d'être démentie, ou au pire, d'être confirmée…

« Anera ? Que… »

« J'ai besoin de te parler. En privé », rajouta-t-elle précipitamment, sans laisser le temps à Marek de finir sa phrase, et se dirigeant d'emblée vers la porte de son bureau, après avoir lancé un coup d'œil appuyé à Bakura.

Le Gardien lança un regard désolé à son amant qui le rassura d'un geste et lui intima de suivre au plus vite la jeune femme qui s'était déjà engouffrée dans son bureau ; les grands yeux candides de Bakura exprimaient clairement qu'il n'était pas non plus rassuré de l'apparition aussi spontanée d'Anera et de son état paniqué évident. Il était déjà plus inquiet en ce qui concernait les faits qui amenaient la jeune femme au café que du fait qu'ils n'allaient pas avoir de clients le temps qu'Anera était chez eux, Cataracte tournant comme un lion en cage devant la porte du commerce.

« Que se passe-t-il ? », demanda Marek en contournant son bureau pour aller s'asseoir dans son siège.

Anera, les mains dans le dos, arpentait nerveusement la pièce.

« Dis-moi qu'Atem n'a jamais eu de flirt, je t'en supplie, dis-moi qu'il n'a jamais tenté une approche intime avec quelqu'un ! »

« Quoi ? »

Visiblement, son désarçonnement rassura légèrement la jeune femme qui s'arrêta de marcher et se laissa tomber lourdement dans un siège en face du bureau de Marek, se massant les tempes nerveusement.

« Que… Mais comment… »

« Dis-moi qu'il n'a jamais eu ce genre de rapport, Marek », insista Anera en plongeant son regard violine dans celui du Gardien.

« N… Non, pas que je sache ! »

« Marek, tu le surveilles, n'est-ce pas ? »

« Je… »

« Marek ! »

« Oui, je fais ce que tu m'as demandé de faire ! Même Bakura ! »

La jeune femme fronça les sourcils et lui lança un regard torve.

« Bakura ? »

« Je… Je lui ai tout expliqué. Je ne pouvais pas vivre sans le lui dire, il ne comprenait pas que je m'intéresse autant à Atem, il croyait que… il croyait que je m'intéressais à lui, je n'ai pas eu le choix, je suis désolé… »

« Bakura t'a-t-il donné sa parole qu'il ne le révèlera jamais à personne ? »

« Oui… »

« Dans ce cas, je lui fais confiance. A-t-il repéré quoique ce soit ? »

« Atem travaille comme un dingue depuis que nous sommes rentrés de l'Île aux Dragons, il passe son temps derrière son bar et avec l'été, on ferme plus tard. Il est toujours là à l'heure le matin, et tout Pharaon qu'il soit, il n'est pas humainement possible de ne pas être lessivé après les journées qu'il mène. Il a choisi le travail le plus dur au café, et ne s'en plaint pas… il n'a absolument pas le temps de flirter, même avec les clients du bar. Il discute, d'accord, mais jamais rien de plus… Qui t'a raconté un truc pareil ? »

« Alistair… »

« Qui ça ? »

« M'oui, tu as l'air aussi au courant que moi… Il paraîtrait que ce jeune homme soit un ancien ennemi de la famille Kaiba ; par le passé, il s'en est pris à Seto pour lui faire payer ce que Gozaburo a fait à sa famille, en lui enlevant notamment son petit frère. Il travaillait au service d'un certain Dartz… Une histoire à dormir debout, en somme. »

« Je ne comprends pas… Pourquoi serait-il venu te dire ça, si tu ne le connais pas toi-même ? »

Le regard d'Anera se troubla et il se mit à fixer le pied du bureau de Marek comme s'il s'agissait d'une véritable œuvre d'art digne d'attention, alors que la jeune femme restait silencieuse. Ce n'était absolument pas de son genre d'avoir ce genre de comportement, il fallait vraiment que ce ne soit pas une bonne nouvelle pour qu'elle agisse ainsi…

« Anera ? »

« Je l'ai surpris, en réalité. Il ne le disait pas à moi mais… à Seto lui-même. »

« Quoi ? »

« Je n'étais pas au manoir hier, et ce matin, Alistair a débarqué dans ma chambre, s'est excusé et m'a dit qu'il cherchait la salle de bain. Après discussion avec Seto sur sa présence au manoir, il m'a avoué qu'il s'était… « amusé » avec Alistair, hier soir. »

« Tu… Tu ne parles pas sérieusement… »

Marek n'en revenait tout simplement pas. Kaiba, faire une chose pareille… C'est totalement contre-nature… C'est impossible… D'accord, Marek n'aimait pas beaucoup ce PDG prétentieux, mais s'il avait du respect pour quelqu'un, c'était bien pour ce jeune homme qui s'était sacrifié pour réaliser les caprices de son père adoptif indigne, et qui levait encore la tête haut, qui avait aujourd'hui une multinationale à charge alors qu'il n'avait qu'à peine la majorité, et qui la gérait d'une main de maître. Il pouvait avoir le caractère le plus exécrable qui soit, Seto Kaiba était un homme qui méritait amplement son respect. Alors, qu'il fasse ça… qu'il en parle ainsi…

« Je n'ai pas l'habitude de plaisanter, Marek. »

Il déglutit péniblement. La prochaine fois, veiller à ne pas dire ce genre de chose à la jeune femme quand il s'agissait de Kaiba et surtout d'Atem… ou plutôt, surtout quand il s'agissait de faits graves qui concernaient principalement le devenir de leur relation, à ces deux là.

« Je suis désolé, je ne voulais pas dire ça… »

« Qu'importe, ce n'est pas le sujet. »

« Je ne comprends pas… qu'est-ce qui a bien pu le pousser à… »

« Il a déjà perdu le contrôle de lui-même. Non seulement il est facilement irritable, mais en plus il fait des actions inconsidérées lorsqu'il est en colère. Il suffit que ce garçon se soit montré un temps soit peu insolent pour qu'il écoute plus ses pulsions que sa raison… Pour une fois qu'il devait l'écouter, celle là… Et puis, c'est aussi un concentré d'hormones, et il n'a pas eu l'occasion, ces

derniers temps, d'assouvir quelques besoins primaires… Je ne lui cherche pas d'excuses, parce qu'il n'est pas digne d'être disculpé, mais j'essaie de minimiser le problème en me disant cela… Ca devient urgent. Seto risque de sombrer dans la folie trop tôt… Il faut absolument que j'arrive à démentir ce qu'a dit Alistair au sujet d'Atem, sinon je ne donne pas cher de Seto… Non seulement il va se mettre à vouloir faire souffrir encore plus Atem, et tout espoir de réconciliation sera perdu, mais en plus il va se tuer à petit feu et plus il cherchera le malheur d'Atem, plus il deviendra fou. Cet imbécile d'Alistair est sur le point d'engendrer un cercle vicieux dont il va aussi devenir la victime, parce que tout ce qui tombera sous la main de Seto sera bon pour blesser Atem, et quoi de mieux que de se servir de son corps… »

« Et pour Atem ? »

Anera observa un temps de silence. De l'autre côté de son bureau, Marek observait cette femme au physique si proche de celui du Pharaon, les traits anxieux de son visage, ce regard violine assombrit par l'inquiétude. Il semblait lire dans l'attitude d'Anera qu'il était arrivé ce qu'elle avait craint, ce qu'elle avait tenté d'éviter sans succès… Elle avait peur.

« Il ne faut surtout pas qu'il sache que Seto a couché avec Alistair. »

Le message était clair, net et précis. Marek se doutait de la raison qui poussait Anera à tout mettre en œuvre pour rapprocher le Pharaon du PDG, sans vraiment la connaître précisément. Sur ce sujet, elle restait vague, et il préférait garder ses questions pour lui. De toutes façons, un jour où l'autre, ils finiraient tous par découvrir la vérité. C'était quelque chose qui le taraudait depuis quelques temps ; il avait le pressentiment qu'Anera dévoilerait ses secrets bientôt, qu'elle le veuille ou non…

Bakura frappa timidement à la porte du bureau et passa la tête dans l'entrebâillement. Il n'avait encore rien dit qu'Anera s'était levée, s'était excusée pour le dérangement et avait quitté le bureau sans un regard en arrière, perdue dans ses pensées. Bakura la laissa passer, et après que les claquements des sabots de Cataracte sur le trottoir se furent éloignés, il entra à son tour et referma la porte derrière lui.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? »

« C'est Kaiba… Un certain Alistair lui a dit qu'Atem avait eu un flirt avec quelqu'un, sans préciser qui. »

« Mais il n'en a jamais eu… »

« Non, mais Kaiba l'ignore… Ne dis pas à Atem qu'elle est venue nous voir. »

« Trop tard, il l'a vue partir… Il est arrivé quelques minutes après elle. »

« Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que la journée va être longue… »

Bakura ne répondit rien et fit le tour du bureau, passant ses bras autour des épaules de son amant en posant son menton dans le creux de son épaule. Marek se laissa aller à cette douce étreinte.

« Et ce Alistair… que vient-il faire dans cette histoire ? »

Le silence de Marek était particulièrement éloquent. Ses doigts s'étant mis à pianoter nerveusement sur le bois de son bureau et son corps s'étant subitement raidit entre les bras du jeune homme, Bakura n'eut aucun mal à comprendre. Il resserra un peu plus son étreinte, communiquant son soutien à l'homme qu'il aimait.

« Même s'il faut affronter une tempête, Anera ne baissera pas les bras, c'est toi-même qui me l'a dit. Et je suis sûr que c'est vrai. »

Atem posa ses mains sur le comptoir et étira son dos ; un sourd craquement lui arracha une légère grimace lorsqu'il tortilla son cou dans tous les sens en cherchant à le débloquer. Passer une journée penché sur des bouteilles ou farfouillant dans les placards de sous le comptoir, concentré sur sa besogne, n'avait rien du travail d'un employé de bureau. Y'avait pas à dire, ça le changeait de son

travail aux Ressources Humaines de la KaibaCorp, où il restait la majeure partie du temps assis derrière un bureau, devant un ordinateur à taper et vérifier il ne savait combien de données. Et il préférait nettement avoir mal au cou et au dos en fin de journée plutôt que mal aux yeux.

Il salua Bakura, Marek et Odion, ceux-ci terminant de fermer le café, puis attrapa sa veste et la jeta en travers de son épaule. Le ciel était clair et l'air agréable ; l'ambiance du centre-ville, où s'était établi le café de Marek, était festif, comme tous les soirs depuis l'arrivée de l'été, du véritable été, avec ses températures chaudes la journée et agréables le soir, rendant les sorties nocturnes plus attrayantes et remplissant les terrasses des café, obligeant les petits commerçants à garder leurs boutiques ouvertes plus longtemps. Parce qu'il n'avait pas assez de personnel pour se le permettre, Marek avait fixé l'heure de fermeture de son café à vingt deux heures, alors que la plupart avait poussé le vice à minuit, voire même une heure du matin ; les boutiques, elles, avaient toutes décidées qu'elles n'accepteraient plus de clients vingt trois heures trente passées.

Marchant en contre-sens, évitant sur son passage les amis, couples ou solitaires se rendant au centre-ville pour un dernier verre, Atem se dirigea d'un pas régulier vers des rues plus calmes, dans un immeuble tranquille où il avait élu domicile, ni trop près ni trop loin du brouhaha allègre. Sur sa route, quelques personnes le saluaient, mais aucun ne s'arrêtaient vraiment. Ca faisait longtemps que le Pharaon ne se faisait plus aborder pour un quelconque autographe ou pour donner un quelconque conseil en matière de Duel de Monstres et ce, pour une raison qui lui restait encore inconnue. Pas qu'il s'en plaignait, bien au contraire, mais cela restait tout de même étrange, lui qui avait connu la célébrité et la gloire le temps que dura sa cohabitation avec Yûgi. Maintenant qu'ils étaient séparés, c'était son double qui se récoltait tous les honneurs, au grand dam de ce dernier.

Il n'y avait que très peu de courrier dans la boîte aux lettres, quelques factures, une lettre d'une admiratrice et des publicités. Rien de bien folichon, en somme. Lettres en main, il attaqua les escaliers jusqu'à son étage et en était à fouiller dans ses poches pour trouver ses clés qu'il s'aperçut que son paillasson était occupé.

Accroupi devant la porte de son appartement, la mine sombre et son grand regard candide attristé, Makuba observait ses pieds fixement, sans bouger, un sac à côté de lui. Atem avait à peine posé le pied sur la dernière marche et l'avait à peine repéré qu'il avait bondi sur ses jambes.

« Atem ! », s'exclama-t-il d'une voix trahissant un certain soulagement, comme s'il désespérait de le voir apparaître et que son apparition était… un véritable soulagement.

Le Pharaon fronça les sourcils. Il se passait quelque chose, au manoir…

« Que fais-tu là, Makuba ? », demanda-t-il, légèrement inquiet, alors qu'il s'approchait du jeune garçon.

Makuba ne lui répondit pas tout de suite et baissa la tête, rougissant. Il se tritura les doigts, visiblement nerveux et gêné. Ca sentait la demande d'hospitalité, ça…

« Je… Est-ce que… Est-ce que je peux passer quelques jours chez toi, s'il te plaît ? »

« Quelques jours ? »

Bien que cette répétition signifiait clairement « donne-moi la raison précise pour laquelle tu me fais une demande d'asile aussi longue » et que le jeune garçon soit parfaitement en mesure de le comprendre – après tout, il était le jeune frère du roi des sous-entendus énervants –, Makuba resta sans réponse, son regard sombre fuyant le contact visuel et ses doigts continuant de se mener une bataille sans merci. Atem soupira. De toute façon, s'il y avait deux personnes auxquelles il était incapable de refuser un abri pour la nuit chez lui, c'étaient bien Yûgi et Makuba. L'un parce qu'il était son jumeau, l'autre parce qu'il avait fini par beaucoup s'y attacher, à ce petit gars.

Il invita le jeune Kaiba à entrer dans son appartement et le laissa s'installer au salon, allant farfouiller dans son frigo à la recherche d'une boisson et de, peut-être, quelque chose à manger. Dieu seul savait depuis combien de temps Makuba faisait le pied de grue devant chez lui, et de toute manière, sa langue se délierait peut-être plus facilement s'il avait quelque chose à boire devant lui. Ca marchait toujours, en général ; même s'il servait le plus souvent de l'alcool, les clients auxquels il donnait leurs boissons avaient toujours la conversation plus facile. Et puis, c'était aussi une bonne manière. Posant devant le jeune Kaiba un soda et quelques petits gâteaux apéritifs – il n'avait pas grand-chose, il fallait qu'il aille faire ses courses le lendemain – il s'installa dans le canapé à côté de Makuba qui n'avait pas bougé, droit comme une statue et les yeux rivés sur les pieds de la table basse.

« Qu'est-ce qui se passe, Makuba ? », questionna Atem d'une voix douce au plus jeune.

« Je… »

C'était comme si Makuba pesait le pour et le contre, comme s'il se demandait si ça en valait vraiment la peine de lui dire ce qu'il se passait au manoir pour que cela le pousse à aller demander asile chez quelqu'un d'autre et surtout pour quelques jours. Pour qu'il hésite autant, c'est que ça devait être grave, et si Atem s'en fiait à son instinct, alors il dirait que ça avait un rapport direct avec des agissements de Kaiba qui seraient susceptibles de décevoir davantage son ex amant… Ou alors, tout simplement, l'état de Makuba donnait à son imagination un sujet très intéressant sur lequel il était imbattable au niveau scénario possible.

« C'est l'enfer, au manoir… », reprit Makuba, d'une toute petite voix.

« L'enfer ? Comment ça ? »

« Anera et Seto… Ils n'arrêtent pas de s'engueuler. C'est comme ça depuis ce matin… C'est infernal, on les entend de partout, il n'y a pas un seul endroit où on ne les entend pas. C'est vrai que ce n'est pas la première fois que ça leur arrive, mais ils ne se sont jamais disputés autant de fois en une journée et ils ne se sont pas non plus reparlés « normalement » depuis leur dispute d'avant-hier, quand nous sommes rentrés de l'Île aux Dragons… »

« C'est quand même étrange, ils paraissent si proches l'un de l'autre, je n'avais même pas conçu l'idée qu'ils puissent s'engueuler… »

Le ton d'Atem était cynique, et il ne pouvait jamais empêcher son cœur de cogner plus fort à chaque fois qu'il pensait à la relation qui liait Anera à Kaiba.

« C'est inclus dans leur relation que de se disputer, mais pas de cette manière là… »

« Pourquoi est-ce différent des autres fois ? »

« Ils n'ont pas du tout l'air de vouloir se réconcilier… En fait, Anera n'a pas l'air de vouloir lui pardonner… »

« Lui pardonner quoi ? »

Atem avait comme l'impression qu'il allait finir par regretter de poser toutes ces questions, mais tout cela l'intéressait, ou du moins intéressait vivement sa curiosité qui le poussait à questionner le jeune Kaiba. Après tout, il était en train d'apprendre que Kaiba et Anera se disputaient plus que de raison, et il s'en réjouissait, d'une certaine manière. Être jaloux, vraiment, c'était étrange. Jusqu'ici, il n'avait jamais voulu qu'une relation se détériore ; pas à ce point, en tout cas. D'un côté, il se doutait que ces disputes blessaient Kaiba, même s'il ne voudrait jamais le reconnaître, et de l'autre… De l'autre, il y avait aussi Anera, qu'il jalousait pour avoir une si grande intimité avec Kaiba. Même si penser de la sorte lui dressait le poil sur l'échine, il n'avait pas tellement le choix. Ca se saurait, si on avait le choix de ses sentiments… Atem aurait été bien plus heureux.

Et c'est en constatant que la réponse de Makuba se faisait attendre qu'il su qu'il avait touché le point sensible. Le point culminant de cette histoire. D'un côté, il brûlait de savoir ; de l'autre…

« Atem, pourquoi tu ne veux pas pardonner à Seto ? »

Pardon ?

Atem se figea sur place en observant le jeune Kaiba, ce dernier ayant levé son regard sombre noyé presque suppliant, grandement affecté par la situation. Un regard de chiot abandonné sous la neige sur le bord de l'autoroute, comme savait si bien le faire le cadet… Le Pharaon détourna le regard. Cette question l'avait complètement bouleversé.

Oui, pourquoi ne pardonnait-il pas à Kaiba ? D'ailleurs, que devait-il lui pardonner, déjà ? Ah oui, le fait qu'il ne se rende jamais compte de rien, le fait qu'il ne s'occupait pas vraiment de lui quand ils étaient ensemble. La routine qu'il avait installée entre eux, alors qu'Atem avait besoin de plus, de bien plus, et surtout… cette rivalité que Kaiba avait laissé entre eux, cette rivalité qui avait fini par le bouffer et le détruire. Oui, c'était la rivalité. Leur rivalité. Ce désir insatiable de vaincre Atem à son propre jeu, les crises de Kaiba quand il perdait, son mutisme borné… C'était ça. C'était ça qu'il n'arrivait pas à lui pardonner.

« Je ne peux pas, Makuba », souffla Atem en ramenant ses jambes contre lui, les enlaçant de ses bras, son regard fuyant à son tour.

« Mais pourquoi ? Tu souffres autant que lui… »

« Souffrir ? Je ne crois pas, Makuba. Kaiba n'est pas du genre à se laisser aller. Il doit bien avoir trouvé un moyen et puis, ce n'est pas comme s'il regrettait vraiment. Tout ce qui l'intéresse et qui continue de l'intéresser, c'est ce foutu titre de duelliste mondial. »

« Tu n'es pas sérieux… »

« Makuba, tu le sais aussi bien que moi… »

« Et je sais aussi qu'il a changé ! Tu crois vraiment qu'il choisirait un autre s'il n'en souffrait pas ? »

Atem eut comme l'impression qu'on lui portait directement un coup au cœur. Ce dernier rata un battement, voire même plusieurs… Ses yeux s'écarquillèrent et il fixa Makuba d'un air ahuri :

« Comment ? »

L'expression de Makuba trahissait le dernier espoir qui l'habitait. Sa façon de parler, c'était comme s'il abattait sa meilleure et dernière carte sur la table, dans l'espoir de gagner ; apparemment, c'était sa dernière chance de convaincre Atem de revenir vers Kaiba, de tout arranger, d'arrêter de se faire souffrir. Atem avait l'impression d'entendre le cœur de Makuba cogner, tant ses yeux débordaient de désespoir.

« Seto n'est plus le même, Atem… Depuis que tu es parti, il a changé, il n'est… Il n'est… Je ne le reconnais plus ! Il souffre beaucoup trop, même s'il ne le montre pas, je le sais… Je t'en supplie, oublie tout ça, je suis sûr que si tu lui expliques, il fera des efforts ! Il t'aime… »

« Et il… en choisi un autre ? »

Makuba rougit subitement et détourna vivement le regard. Il recommença à se triturer les doigts.

« S'il te plaît, Atem… »

« Explique-toi… »

La voix d'Atem était lourde. Très lourde. Il vit Makuba déglutir péniblement. Visiblement, ça lui avait plus échappé qu'il n'avait vraiment voulu le dire.

« Pardonne-lui… »

« Explique-toi ! »

« Atem… »

« Réponds-moi ! »

« Il a couché avec Alistair ! »

Un seau d'eau glacé ce serait déversé sur lui qu'il n'aurait pas eu une autre expression. Abasourdi, il semblait s'être statufié sur place, et seule sa poitrine qui se levait et s'abaissait en un rythme irrégulier trahissait la vie qui l'habitait. Makuba avait les larmes aux yeux. Il avait craqué.

« Il a couché avec Alistair… », répéta le jeune Kaiba, comme s'il en prenait conscience sur le coup.

Atem resta immobile quelques secondes, puis se passa une main fébrile sur le visage.

« J'y crois pas… », murmura-t-il.

Un couteau longuement aiguisé s'était planté dans son cœur et une sensation acide envahit son estomac. Il avait envie d'assassiner quelqu'un. De casser quelque chose. La bouillonnante colère grimpait en flèche, ne lui laissant que peu de répit. Sa respiration se fit plus saccadée à mesure que la rage montait ; des images de Kaiba et d'Alistair, peu catholiques, emmêlés, déferlèrent dans son esprit… Il avait envie de les assassiner. Tous les deux. Dans d'atroces souffrances.

Atem se sentait trahi, sale. Inexplicablement.

« Et tu oses me dire qu'il souffre… ? »

« Il ne l'aurait jamais fait si… »

« Et tu oses me dire qu'il souffre ? », répéta Atem en braquant un regard incandescent sur le pauvre Makuba, tassé au fond du canapé, apeuré. « Comment peut-on une seule seconde envisager qu'il souffre alors qu'il… alors qu'il… »

Il n'y arrivait plus. Il avait perdu le contrôle de lui-même, abandonné dans les bras de sa fureur bienfaitrice. Le fait que Makuba tente par tous les moyens de se confondre avec le canapé, mort de peur, ne l'attendrissait pas. Bien au contraire.

« Alors qu'il s'envoie en l'air avec le premier venu ! », hurla le Pharaon.

« Il a besoin de toi, Atem ! », couina Makuba.

« Je n'en ai rien à foutre ! Puisqu'il se débrouille si bien tout seul, il peut bien se passer de moi ! Et j'ai été assez stupide pour croire réellement ce que tu disais… »

Makuba pleurait. Recroquevillé contre l'accoudoir, Makuba laissait libre cours à ses larmes, ses yeux fermés avec toute la force qu'il pouvait. A cette pitoyable vision, devant la détresse de Makuba, quelque chose se brisa au fond d'Atem, et ce fut comme si son intérieur se mettait à pleurer. Comme si… comme si son âme pleurait. Le corps et l'esprit, eux, restaient animés par la colère, une colère nouvelle pourtant.

Une colère dirigée contre lui, contre ce qu'il était devenu, contre ce qu'il était en train de faire. Et surtout, une colère qu'il destinait à Kaiba. Cet enfoiré de Kaiba.

Incapable de rester davantage dans son salon, il attrapa sa veste et ses clés et se dirigea d'un pas rapide et furieux vers la porte d'entrée.

« Tu sais où sont les couvertures. Fais comme chez toi. »

Et sur ces mots, il quitta son appartement en claquant la porte derrière et laissant un Makuba terrifié sur place.

« Marek, tu n'aurais pas vu mon portable ? »

Le Gardien releva la tête de ses papiers et observa son amant fouiller la pièce, le dos courbé, les traits de son fin visage tirés par l'anxiété. Il fronça les sourcils.

« Ton portable ? Non… Tu ne l'as pas sur toi ? »

« Si je le cherche, c'est que je ne l'ai pas… », soupira Bakura en se redressant, une main posée au bas de son dos.

Il se massa le cou puis fixa le plafond, réfléchissant à l'endroit où il aurait bien pu le laisser, les mains sur les hanches. Qu'en avait-il fait ? Il se souvenait l'avoir attrapé, le matin même, avant d'aller au café pour l'ouverture ; il l'avait enfoui dans sa poche et après… après il avait arpenté la salle, commandes en tête et plateau en équilibre sur sa main, souriant à tout va, échangeant quelques fois quelques intimités avec son amant et quelques paroles à Atem… La journée s'était terminée, et une heure après être rentrés chez eux, voilà qu'il ne retrouvait plus son portable. Et s'il n'était pas chez eux, le seul endroit où il pourrait être à cet instant était le café…

« Je vais voir au café. Tu me donnes les clés ? »

« A cette heure là ? »

« Marek, je préfère avoir mon portable avec moi. J'attends un coup de fil. »

« Il ne t'appellera pas à une heure aussi avancée de la nuit… »

« Marek ! »

« D'accord, d'accord… Mais tu fais attention, hein ? »

Bakura roula des yeux en souriant. S'approchant de son amant, il le força à quitter ses papiers et s'installa sur ses genoux, entourant son cou de ses bras.

« Je suis un grand garçon, et ce n'est pas comme si le café était à des années lumières de chez nous. Je te rappelle aussi qu'il est au centre-ville, qui ne dort toujours pas à cette heure-là… »

« Je sais bien mais je n'aime pas te savoir seul dehors. »

« Et que veux-tu qu'il m'arrive ? »

« Beaucoup de choses que je ne veux surtout pas qu'il t'arrive. »

Bakura eut un tendre sourire et effleura le nez de Marek de ses lèvres.

« Ne t'en fais pas, je ne serais pas long. Je vérifie juste s'il n'est pas dans ton bureau et après, je reviens. D'accord ? »

« Promis ? »

« Puisque je te le dis. »

Marek resta silencieux, ses bras passés autour des hanches de son homme, puis finalement l'embrassa avant de le laisser descendre de ses genoux. Il le regarda saisir les clés du café et de leur appartement, lui adresser un dernier signe de la main et disparaître derrière la porte qu'il claqua.

Bakura soupira. Marek était un peu trop protecteur à son goût. Certes, il s'agissait là d'une belle preuve d'amour, mais malgré son grand air candide et innocent, Bakura n'était pas aussi sans défense qu'on peut le laisser croire. Qu'on dise ce qu'on veut, le passage de l'esprit maléfique qui avait habité l'anneau et son corps pendant un certain temps, maintenant disparu pour il ne savait quelle raison et il ne savait où, avait laissé des marques, et avait donné un peu plus de combativité à sa personnalité. Il restait toujours aussi gentil, souriant toujours à tout le monde, mais se laissait déjà moins marcher sur les pieds ; même s'il n'était pas capable de se mesurer à plus grand que lui, au moins avait-il un peu plus de courage. Du moins se plaisait-il à le croire, puisqu'il ne tremblait plus comme une feuille au moindre danger. Maintenant, il avait un peu plus l'impression de correspondre au proverbe « ne vous fiez pas aux apparences » que quelques temps auparavant.

Effectivement, il avait oublié son portable dans le bureau de son amant, et maintenant qu'il l'avait retrouvé, il se sentait un peu plus tranquille et se souvenait de la raison pour laquelle il avait

atterrit là… Le rangeant dans la poche où il aurait dû rester, Bakura voulu faire demi-tour pour rentrer chez lui quand il constata qu'il n'était pas seul dans ce bureau. Une constatation qui faillit le faire tomber directement dans l'un des fauteuils lorsqu'il recula vivement, en trébuchant dans l'un d'entre eux.

« Ravi de te revoir », susurra son double maléfique, un sourire malveillant aux lèvres.

« Toi… », souffla Bakura, alors qu'il sentait l'aura glaciale de la peur lui nouer l'estomac.

« Moi, effectivement… Le Pharaon a le mérite d'avoir un nom différent de son descendant, mais moi… Très franchement, si tout le monde m'appelle « toi » à chaque fois qu'on me voit… Ca fait moyen tout de même. Alors, pour toi, ce sera Bakura. Après tout, nous avons été intimes, non ? »

Cette désinvolture… Cette aura malfaisante… Que faisait-il ici ? Dans le bureau de Marek ? Dans son café ? Que… Que voulait-il ? Figé sur place par la simple présence de cet homme qui lui avait pourri la vie, qui avait gâché sa réputation auprès de ses amis… Qui lui avait fait faire tant de choses malsaines…

« Qu… Qu'est-ce que tu veux ? », réussit-il à articuler.

« Ce que je veux ? »

Son regard étincela et son sourire se fit un peu plus cruel. Ca n'annonçait rien de bon.

« Il paraît que tu es le copain du Gardien du Tombeau ? »

« Et ? »

« Oh, j'aurais préféré que tu me réponde que ce n'est qu'une rumeur… Mon descendant, gay… Quelle déception… »

« Qu'est-ce que ça peut te foutre ? », s'écria Bakura, piqué au vif.

« Mais c'est qu'il sait s'énerver, ce p'tit gars… J'en apprends davantage sur toi maintenant qu'on ne vit plus dans le même corps que lorsque nous étions ensemble… »

« Je me fiche de ce que tu penses. Ne t'avise pas de t'en prendre à Marek. »

« Et que pourrais-tu faire contre moi, si jamais une telle idée me venais à l'esprit ? Ta nouvelle assurance te va mal, gamin. Quoiqu'il en soit, je ne suis pas ici pour ça… »

« Alors qu'est-ce que tu fous là ? »

« Récolter des informations auprès de mon cher hôte… Et tu as tout intérêt de me répondre, mon grand. »

Bakura se braqua mais ne répondit rien. Le sourire de son double s'agrandit et il se leva de son fauteuil, contournant le bureau pour se poster juste derrière lui. Le corps de Bakura se tendit sensiblement lorsqu'il sentit le souffle chaud de l'autre effleurant sa nuque.

« Je veux… », susurra-t-il à l'oreille de son ex hôte d'un ton mielleux, « que tu me donnes des nouvelles du Pharaon… Dis-moi, s'est-il récemment rapproché de son rival de toujours, ce cher Kaiba ? »

« Qu… Quoi ? »

« Tu m'as bien entendu, Bakura. Alors ? »

« Avant que je ne te réponde… Dis-moi, qu'est-ce que ça ferait si c'était le cas ? »

Il sentit plus qu'il ne vit les yeux de son double se plisser et son sourire se changer en un rictus malveillant. Ses doigts se glissèrent lentement le long de son bras, montèrent vers son cou et caressèrent sa gorge.

« Tu me connais si bien… Tu te doutes que ce n'est pas pour les féliciter que je te demande ce genre d'informations, n'est-ce pas ? »

Sa voix était horriblement caressante, mielleuse, tellement qu'une myriade de frisson désagréable dévalèrent allègrement son échine. Sous son menton, il voyait les longs doigts de son

double onduler avec une lenteur terrifiante, menaçant son cou de se resserrer en quelques secondes. Le souffle chaud et calme de Bakura caressait son oreiller gauche maintenant.

« Mais comme nous sommes proches, tous les deux… Tu seras forcément mêlé à tout cela, de près ou de loin et j'ai de solides arguments pour te contraindre au silence… Alors écoute-moi attentivement, je ne le répèterais pas… »

Ses doigts encerclèrent son cou sans pour autant le serrer. Le volume de sa voix se baissa, ne devenant qu'un murmure audacieux :

« J'aurais le pouvoir du Pharaon, et personne ne m'en empêchera… Par le passé, tu n'as rien pu faire, et aujourd'hui non plus, tu ne pourras rien faire. Avant la fin de l'année, Atem ne sera qu'un souvenir, alors réponds à ma question… »

« Anera ne te laissera pas faire », coupa brusquement le gentil Bakura.

« Pardon ? »

Les doigts disparurent et une poigne puissante se saisit de ses épaules, le forçant à faire face à celui qui n'avait été qu'un esprit pendant des années. Ses lèvres et ses yeux avaient perdu leur mesquinerie et leur cruauté ; à la place, il y avait un mélange confus de sentiments que Bakura ne connaissait pas chez son double. Une telle expression perdue sur son visage le dérouta ; au moins ne l'était-il pas autant que ne l'était son double…

« Tu as dit… quoi ? »

« Anera t'en empêchera », répéta Bakura en fronçant les sourcils.

C'était avec consternation que le jeune homme observait le changement radical de comportement de son double. Il n'avait plus cette assurance cruelle, ce regard moqueur et cette méchanceté imprégnant chacun de ses gestes. Au lieu de ça, le Bakura maléfique était désarçonné ; visiblement, il ne s'était pas attendu à ce que son double lui dise une telle chose, une chose qui avait le pouvoir, tout de même, d'effacer de son visage ne serait-ce qu'un instant son habituelle expression moqueuse. Cette façade avait été brisée.

« C'est impossible… »

« Bien sûr que si. Tu dois bien le savoir, puisque par le passé déjà, tu as attaqué le Pharaon. Tu sais de quoi elle est capable. »

« C'est impossible ! », vociféra l'ancien esprit en secouant son double comme un prunier, brusquement féroce. « Elle ne peut pas être vivante ! Elle a… Elle a disparu il y a des années… »

Si un jour on avait dit à Bakura que celui qui avait squatté son corps, qui ne jouait qu'avec des monstres de type morts-vivants et qui était prêt à tout pour prendre le pouvoir au Pharaon, soit capable de sentiments, il aurait sûrement rit au nez de cet imbécile illusionné. Pourtant, en l'espace de cinq minutes, l'ancien esprit avait dévoilé qu'il était capable d'avoir autre chose qu'un rictus malfaisant sur les lèvres, un regard cruellement moqueur et une voix mielleuse. En l'espace de cinq minutes, il était passé du désarçonnement complet à la colère pure et simple, lui qui n'avait jamais été aussi féroce même dans les moments durs, lui qui continuait de rire, assuré de remporter la victoire ; et puis finalement, sa voix avait trahi une note mélancolique… De la mélancolie, et… de la tristesse… du chagrin… Etait-il en train de rêver ?

« Où est-elle ? », demanda l'ancien esprit d'une voix brusquement féroce, son regard se faisant plus aigu.

« Bakura ? »

Les doigts du double maléfique se refermèrent brusquement sur la gorge blanche du plus jeune qui se retrouva plaqué au mur, le visage de l'autre à quelques centimètres du sien, des yeux étincelants de menaces plantés dans les siens.

« Avec ou sans toi, je la trouverais. »

Puis il lâcha le cou de Bakura et se précipita hors du bureau, bousculant sur son passage Marek. Bakura dû se jeter sur son amant pour que celui-ci n'essaie pas de le rattraper et annonça d'une traite :

« C'est mon double, ne le suis pas ! »

Marek se retourna brusquement vers son amant.

« Ton double ? »

« Oui… Il ne m'a rien fait ! », ajouta-t-il précipitamment en voyant l'expression de soudaine panique mélangée à de l'inquiétude et de la colère, bref l'expression d'un amoureux qui a peur qu'il se soit passé quelque chose de très détestable à la personne qu'il aime. « Il voulait juste avoir des informations. »

« Des informations ? »

« Oui… il sait que nous sortons ensemble et m'a demandé si Atem et Kaiba s'étaient rapprochés… Pourquoi a-t-il demandé ça ? »

« Peut-être pour la même raison qu'Anera, qui cherche justement à les remettre ensemble… »

« Mais… en tant que Gardien du Tombeau, tu ne sais pas ça ? »

« La vie sentimentale du Pharaon n'entrait pas dans nos compétences et de toutes façons, les anciennes écritures restaient silencieuses à ce sujet. »

Bakura resta silencieux. Il n'aimait pas beaucoup l'idée que son double soit en ville, et visiblement décidé à en finir avec le Pharaon ; il avait une longueur d'avance sur eux, il avait vécu à la même époque qu'Atem et savait en quoi consistait son passé… Qu'il ait demandé, pour pouvoir parvenir à vider le Pharaon de ses pouvoirs, si Atem et Kaiba s'étaient rapprochés, ne le rassurait pas du tout, maintenant qu'ils n'étaient plus ensemble… Tourmenté par ses réflexions, Bakura sentait que leur petite vie tranquille retrouvée ne le serait plus dans peu de temps.

Atem ignorait combien de temps il erra dans les rues sombres de Domino, loin de la lumière et de la rumeur joyeuse du centre-ville. Peu à peu, le ciel s'était assombrit, et quand il entra dans le parc, l'horloge sonna au loin le seul coup d'une heure du matin. Insensible à cette indication temporelle, il s'enfonça dans les ténèbres de l'endroit silencieux, les mains dans les poches, ses yeux violines assombris par la colère, les traits de son visage tirés par la fureur et ruminant des idées noires. Marcher ne lui avait fait aucun bien, il n'avait pas réussi à évacuer un temps soit peu de cette rage bouillonnante du fond de ses entrailles.

Comment… Comment Kaiba avait-il osé faire ça ? Coucher avec Alistair… avec lui, cet homme-là, par-dessus le marché ! Cet homme qui avait, par le passé, tout fait pour que son âme soit absorbée par le Léviathan de Dartz… Pourquoi ? Pourquoi avait-il fait ça ? Et dire que la nuit précédente, Atem était encore en train de se maudire parce qu'il n'arrivait pas à se décider à trouver Kaiba pour essayer de mettre les choses à plat et, éventuellement, lui donner une seconde chance… Lui faire comprendre que leur rivalité était le poison de leur couple… Et dire que le soir précédent, dans son lit, il regrettait d'être parti du manoir ! C'était humiliant. C'était humiliant parce qu'Atem se rendait compte qu'il disait silencieusement un « je t'aime » retentissant, au fond de son lit et serrant contre lui ses couvertures, à Kaiba, alors que celui-ci s'éclatait comme un petit fou dans le lit qu'il avait partagé avec lui, mais avec un autre cette fois…

De rage, le Pharaon cogna un arbre et s'écorcha la main au niveau des phalanges, et la brûlure que provoqua sa blessure n'arrangea pas son état. Tenant son poignet de son autre main par un pur réflexe, il se dirigea vers le banc le plus proche et s'y assis, observant avec attention le sang qui commençait à affluer hors des écorchures, lentement. Aussi lentement et sûrement que ses larmes, qui montaient vers ses yeux et vinrent perler à leurs coins. L'une d'elle roula sur sa joue ; il serra les dents.

L'écho d'une cavalcade effrénée lui parvint, mais il n'y fit pas attention. Même si la nuit était avancée, il n'y avait aucune raison pour que personne ne s'aventure dans le parc, même en pleine nuit ; et puis, ce n'était pas comme s'il en avait quelque chose à faire. Il était bien trop occupé à tenter de ravaler ses larmes, se répétant que Kaiba ne les méritait pas, pour y faire réellement attention. Pourtant, une voix suscita son intérêt. Et pas n'importe laquelle.

« Je sais bien, Cataracte… J'ai autant besoin que toi d'y aller. »

Atem releva vivement la tête, à s'en faire mal à la nuque. Son regard violine fouilla les ténèbres du parc ; l'endroit où il avait choisi de se poser inconsciemment n'était pas le plus éclairé, mais ses yeux habitués à la luminosité ambiante réussirent à distinguer une silhouette équine piaffante alors qu'une silhouette humaine avançait une main pour la poser sur son chanfrein. Cataracte renâcla en poussant un hennissement sourd et contenu, comme s'il refusait qu'elle l'approche parce qu'il lui en voulait…

« On ne peut pas », reprit Anera, au loin, alors qu'elle tentait une autre approche de son cheval énervé, sa voix se faisant la plus douce possible. « Pas maintenant… »

Le hennissement que poussa Cataracte s'était sûrement entendu au-delà des grilles du parc ; il se cabra et battit furieusement l'air de ses antérieurs. Anera recula vivement.

« Ca suffit, maintenant ! », s'écria-t-elle sur un ton autoritaire, cette fois. « T'es pire que lui, et tu te permets de le critiquer ? »

Cataracte lui répondit furieusement. C'était presque si Atem ne l'entendait pas répliquer vertement à sa cavalière, tant son comportement traduisait bien la fureur qui imprégnait chacun de ses mouvements nerveux et impatients. Il ne restait pas en place, sautant d'un antérieur sur l'autre en courbant son encolure d'un air menaçant, soufflant comme un bœuf. Même si naturellement, ce cheval était antipathique, il n'avait pas paru aussi agressif qu'à cet instant, surtout à l'encontre de la seule personne visiblement capable de le monter et qu'il suivait partout comme un petit chien.

« Je me fiche bien que tu ne l'apprécie pas, Cataracte ! Ce n'est pas mon cas et même s'il n'est pas digne d'excuse, je continuerais de l'aider et pour cette raison, nous ne pouvons pas partir ! Prends ton mal en patience, si j'en suis capable, alors tu l'es aussi ! »

Cataracte resta silencieux mais secoua son encolure en frappant le sol de son antérieur droit. Anera ne bougea pas, continuant de faire face à sa propre monture, attendant visiblement qu'il se calme, ou toute autre réaction de la part de l'animal. Peu à peu, Cataracte cessa de s'agiter et quand elle fit un pas en avant, il releva la tête mais ne recula ni ne renâcla pas. Progressivement, elle tendit la main et effleura la tête de sa monture du bout de ses doigts ; comme il ne reculait pas non plus, elle se permit de poser la paume de sa main et la passa lentement le long de son chanfrein. Malgré qu'elle baissât le son de sa voix, le silence ambiant et le vent léger rapporta ses paroles aux oreilles d'Atem :

« Je ne peux pas laisser Seto comme ça. »

« Alors pourquoi tu ne l'en a pas empêché ? »

Les mots étaient sortis tout seul, c'était comme si une autre personne avait pris le contrôle de ses sens et de son corps. Il n'avait pas eu l'idée de dire une chose pareille avant même qu'il ne parle. Pourtant, il l'avait fait. Il aurait peut-être dû être surpris mais finalement, ça lui convenait bien. Du banc où il était assis, se tenant toujours le poignet alors que sa main commençait à avoir quelques griffures particulièrement rouges, il vit la silhouette d'Anera se figer sur place et se tourner vers lui. Il aurait pu jurer que l'expression du visage de la jeune femme était celle d'une personne prise en faute, se croyant seule et qui se trouvait maintenant en présence d'un tiers dont la présence n'était absolument pas désirée…

« A… Atem ? », balbutia-t-elle.

Il n'avait pas tort. Il devait bien être la dernière personne en présence de laquelle elle aurait voulu être en cet instant.

Le Pharaon se leva et s'approcha d'elle. Cataracte tourna son attention sur lui et ne bougea pas, fait étrange quand on savait qu'il était furieux quelques secondes auparavant.

« Explique-moi pourquoi tu ne l'en a pas empêché, si tu ne peux pas le laisser comme ça aujourd'hui », répéta Atem d'un ton horriblement neutre.

« Comment… Tu… Enfin… »

« Pour répondre à ta question quelque peu décousue, oui, je sais que Kaiba s'est envoyé en l'air avec Alistair pas plus tard qu'hier. Makuba est chez moi à l'heure qu'il est, il a fuit le manoir parce que vous n'arrêtiez pas de vous hurler dessus, toi et Kaiba, au sujet de son aventure. Il a prétexté que c'était à cause de la souffrance occasionnée par notre rupture que Kaiba a décidé de faire joujou avec cet enfoiré. »

« Makuba n'a pas tort… »

« Alors tu penses la même chose ? »

Il était à moins d'un mètre d'elle, et distinguait à présent les traits de son visage et l'expression de son regard. La main qu'elle avait posée sur la tête du chanfrein de son cheval était à présent perdue dans sa crinière, et jusqu'à présent, elle l'avait regardé approcher ; à la dernière question, elle avait détourné le regard. Son visage s'était assombrit, et elle n'avait plus l'air d'être subitement dérangée par la présence d'Atem. La seule chose qui ne changea pas fut la fatigue qui alourdissait ses traits.

« Tu ne l'admettras pas, maintenant que tu sais ça. Pour toi, ce n'est qu'une preuve de plus que tu dois le détester plutôt que de l'aimer, que tu as raison de refuser de lui accorder une seconde chance. Tu ne peux pas concevoir l'idée que c'est parce qu'il souffre qu'il « s'envoie en l'air », comme tu le dis si bien. »

« Serais-tu en train de prétendre savoir tout de moi ? », grinça-t-il.

« Ce n'est pas ce que tu penses ? »

Le regard violine qu'elle braqua sur lui était si aigu qu'il le transperça. Si, bien sûr. Elle avait vu juste, si juste qu'il doutait de plus en plus qu'elle n'ait aucun lien avec lui. Elle avait tant d'assurance, elle dégageait une aura si puissante… Si… familière… Tout en elle lui rappelait quelqu'un, mais son identité lui échappait constamment. C'était comme s'il cherchait à retenir de l'eau entre ses mains. Plus il la voyait, plus il réfléchissait, et plus il en arrivait à la conclusion qu'elle ne lui était pas si inconnue que ça, et qu'elle lui cachait quelque chose. Quelque chose qui avait un rapport si étroit avec lui qu'il la détestait de garder ça pour elle et surtout, de rester aux côtés de cet enfoiré de Kaiba plutôt qu'à ses côtés, à lui, à lui qui semble avoir plus de lien avec elle qu'avec ce prétentieux… C'était comme ça qu'il ressentait les choses. Comme… une trahison, venant d'elle.

« Alors tu comptes lui en vouloir toute ta vie, en dépit de ta propre souffrance ? »

« Arrête ça », gronda Atem en lui lançant un regard noir. « Tu ne sais pas de quoi tu parles. »

« Alors pourquoi tu t'énerves ? Pourquoi es-tu en colère à la simple idée que Seto puisse avoir une autre liaison ? »

« Tu deviens insolente… »

Son ton en aurait fait fuir plus d'un, et pourtant, elle restait inébranlable. Un peu comme si elle était imperméable, presque… habituée à essuyer ses colères… Cette impression qu'elle en savait plus sur lui que lui-même, cette sensation qu'ils étaient liés alors qu'elle niait tout, ce secret permanent lui mettait les nerfs en pelote ; ajouté à cela l'irritation issue de l'assurance dont elle faisait preuve face à lui, en affirmant ces choses qu'il ne voulait pas admettre, et la colère de savoir que Kaiba avait une autre liaison… Lentement mais sûrement, la fureur redoublait, le dévorant avec délectation.

« Mais j'ai raison, n'est-ce pas ? Vous êtes en train de vous tuer… »

« JE souffre ! Pas lui ! », hurla Atem, définitivement rongé par la colère. « Lui il se permet d'avoir quelqu'un pour écourter ses nuits ! »

« Et tu ne penses pas que c'est dû à une quelconque folie ? »

« Tu lui cherches des excuses ? »

« Disons plutôt que j'essaie de voir les choses avec réalisme. »

« Comment… Comment peux-tu me faire ça… »

Il avait mal à la tête. Harcelé de tous les côtés, bousculé par des pensées qui se mélangeaient, se coupaient, des souvenirs flous et incertains. Un flot qu'il n'arrivait pas à endiguer. La voix d'Anera qui résonnait ; son rire, des exclamations de colère, des paroles douces et réconfortantes, uniquement des tons, aucunes paroles, plutôt un mélange de mots incompréhensibles… Par réflexe, il porta ses mains à sa tête. Il avait l'impression qu'elle allait exploser sous peu…

« Qui es-tu ? », demanda-t-il faiblement.

Elle ne répondit pas. Silencieusement, elle l'observa, alors que le regard violine écarquillé d'Atem fixait, comme mort, un point dans le vague, puis, sans mot dire, elle tourna les talons et s'éloigna de lui. Sans un au revoir, ni aucune explication. Rien. Juste une silhouette digne qui s'en allait, droite, accompagnée de son cheval. Sans même qu'il ne s'arrête, elle prit appui sur son garrot et sauta sur son dos, sans un regard en arrière, laissant, livré à lui-même, celui qui lui ressemblait tant, en proie à une confusion douloureuse…

Elle n'avait pas le droit. Elle ne pouvait pas partir ainsi. Pas comme ça. Elle ne lui avait pas répondu… Elle allait rentrer au manoir. Chez Kaiba. Elle allait retrouver Kaiba… Elle allait retrouver Kaiba alors même qu'il était là, lui, Atem, et qu'elle laissait dans un état pareil… Elle était en train de préférer Kaiba à lui ! Oh non, ça ne se passerait pas comme ça… Elle allait regretter son choix…

« Anera ! »

La concernée avait déjà disparu.

Le lendemain, quand il se leva, Makuba était déjà parti, laissant derrière lui un simple mot d'excuse pour ce qu'il avait fait la veille.

« C'est moi qui devrait m'excuser… », soupira Atem en froissant le morceau de feuille laissé à son intention.

La peur qu'il avait lue dans les yeux de Makuba, cette fureur qu'il avait dirigée contre le cadet qui n'avait jamais eu d'autres prétentions que son bonheur lui nouait l'estomac de honte et de culpabilité. Atem n'avait jamais croisé un tel regard, et le fait qu'il s'agisse de Makuba, l'un des plus doux et souriants jeunes garçons qu'il connaisse, ne faisait que grandir son malaise. Il faudrait qu'il aille s'excuser auprès de lui… Le seul ennui était qu'il allait devoir forcément passer par le manoir Kaiba pour faire ce genre de chose, il se voyait mal appeler le cadet Kaiba pour lui donner rendez-vous, lui dire deux mots d'excuses et s'en aller parce qu'il avait une journée chargée aujourd'hui.

C'était son jour de congé, et pourtant il n'avait pas une minute à lui. La seule chose dont il s'était permit était de dormir jusqu'à dix heures, mais après, il devait enchaîner ses courses pour les semaines à venir, une visite chez le médecin prévue depuis deux semaines pour un vaccin pas encore à jour – à l'idée des aiguilles, il en frissonnait… Bon sang, qu'il avait horreur de ces choses-là – puis un détour au cinéma avec toute la troupe parce qu'il le leur avait promis – Yûgi ne lui avait pas trop laissé le choix, il fallait dire, et Atem soupçonnait Marek d'y être pour quelque chose dans cette histoire, il l'avait poussé à prendre un jour de congé précisément le jour de leur sortie au cinéma. Pour aller voir quoi, cela demeurait cependant un mystère, ils avaient la fâcheuse habitude de voir ça sur place.

Il n'avait pas cessé de repenser à ce qu'il s'était passé au cours de la soirée, lorsque, énervé, il avait quitté son appartement à la recherche de son calme qui l'avait fuit jusque tard dans la matinée, juste avant qu'il ne rejoigne les bras de Morphée, épuisé. Ce qui s'était passé en présence d'Anera continuait de le tourmenter encore et encore ; ce sentiment de trahison, cette blessure profonde alors même qu'il ne la portait pas particulièrement dans son cœur, c'était comme si c'était un autre lui qui s'était éveillé, qui avait été blessé. Il avait l'impression qu'en réalité, ce n'était pas dans son cœur qu'il avait été blessé ; lui, bien au contraire, battait à tout rompre à cause de la fureur, c'était lui qui avait fait affluer le sang aussi rapidement dans ses veines. Non, il avait l'impression que c'était son âme qui avait été blessée, comme si elle avait été indépendante du reste de son corps… C'était à cause de cela qu'il s'était dit que peut-être, elle avait un quelconque lien avec lui. Quand il y repensait, il s'était toujours senti étranger à lui-même, ces émotions, ces sensations qui n'auraient pas dû être, logiquement, les siens. Parce qu'il ne l'aimait pas. Parce qu'il la jalousait. Ce n'était pas logique.

Pourtant, il avait beau retourner le problème dans tous les sens, Anera demeurait une véritable énigme. Elle lui était familière, il en était convaincu, mais c'était tout. Ses souvenirs étaient bloqués, et il n'y avait que cette étrange sensation de l'avoir déjà vue avant qui continuait de le hanter. Son refus obstiné d'en dire davantage sur elle l'énervait au plus haut point. Il était convaincu, aujourd'hui, qu'elle avait un lien avec lui. Oui, mais lequel ? Dans cette histoire, il n'y avait rien de logique. Rien.

« Je vous assure que c'est vrai ! »

« Qu'est-ce qui est vrai ? », demanda Atem en faisant sursauter Yûgi par son apparition aussi impromptue que non remarquée.

« Ben… Faut croire que l'ancien PDG de la KaibaCorp avait vraiment une famille naturelle », lui répondit son double, recherchant une respiration normale qui avait été brusquement coupée par la surprise.

« Pourquoi tu dis ça ? »

« J'ai rencontré sa fille aînée, hier, au ranch de Rebecca. »

« Sa fille aînée ? »

Atem fronça les sourcils.

« Oui… Vingt cinq années d'existence, cavalière professionnelle et sœur de Noah, Makuba et Kaiba », résuma rapidement Yûgi.

« Attends, tu es en train de me dire que la famille Kaiba est plus grande que prévu ? »

« C'est à peu près ça. »

« Alors non seulement il m'a caché l'existence de la fille Pegasus avec laquelle il s'entend merveilleusement bien, mais en plus il a une sœur aînée ? »

« Calme-toi, Atem, il ignorait son existence jusqu'à il y a peu de temps. »

« Et pourquoi débarque-t-elle comme ça, dans ce cas ? »

« Ben… Il paraît que c'est la grande amie d'Anera. »

Mauvaise idée. Très mauvaise idée. Atem se pinça l'arête du nez et respira profondément.

« On peut arrêter de parler ou même ne serait-ce que de penser à Kaiba et son entourage grandissant au moins pendant toute la durée du film, s'il vous plaît ? »

Le silence qui l'accueillit et les regards inquiets qu'il sentait peser sur sa nuque furent interprétés comme étant une approbation franche et sans appel.

Il en regrettait presque l'époque où ils passaient leur temps à traquer les forces du Mal. Au moins, se disait-il, ça avait l'effet bienheureux d'occuper toutes ses pensées et ne lui laissait que peu de temps, voire pas du tout de minutes, pour penser à tous les petits tracas de sa vie. Parce qu'aujourd'hui, c'était tellement bordélique et tellement douloureux qu'il aimerait beaucoup repartir à la rescousse du monde.

Sa vie avait pris un tournant qui lui déplaisait beaucoup. Contrastant violemment avec l'année et demie passée dans les bras de son ex amant qu'il avait vécue, mine de rien, comme dans un rêve, elle lui apparaissait aujourd'hui très noire et les brefs instants volés où la lumière jaillissait, il ne les devait qu'à ses heures de travail derrière le comptoir, qui le délivrait de ses souffrances mentales, et des facéties de son double qui avait pris beaucoup de son assurance, du temps où ils vivaient dans le même corps. De son côté, Atem avait aussi appris la compassion et la valeur de l'amitié, chose qu'il avait découvert comme ne connaissant pas. Le reste du temps, il était plongé dans ses soucis, ses tracas, sa douleur, le néant de sa vie. L'atmosphère glaciale de sa vie. La nuit était pire que tout… Ses doutes sournois, ses souvenirs cruels préféraient le moment où il éteignait sa lumière pour l'attaquer et le faire trembler sous ses couvertures. La nuit, Atem était démuni. La nuit, Atem était malheureux. La nuit, Atem voulait retrouver la chaleur du corps de Kaiba. Et seulement la sienne.

Même après avoir appris, à son grand dam, que son ex amant s'en donnait à cœur joie avec son ancien ennemi.

Pourquoi était-il amoureux de Kaiba ? Pourquoi ne pouvait-il pas changer de cible ? Pourquoi n'arrivait-il pas à tourner cette putain de page ? Pourquoi, bon sang, pourquoi avait-il cet enfoiré de Kaiba dans la peau ?

D'un commun accord, ils décidèrent, après leur film, d'aller passer le reste de l'après-midi dans le parc et de s'y poser, tranquillement, pour discuter, plaisanter, jouer peut-être un petit duel sans disque de duel, juste des cartes, comme au temps du lycée, quand ils n'avaient pas encore le monde à sauver… oui, c'était une bonne idée. La température de l'air était chaude sans être trop lourde, le ciel n'était pas assombrit par la présence d'un nuage orageux et le soleil leur souriait de toutes ses dents. Pourquoi ne pas en profiter ? A l'idée de passer enfin du temps dehors, Serenity était toute excitée. C'était celle du groupe qui leur reprochait le plus souvent de s'enfermer alors qu'il faisait si beau dehors ; Duke en bavait souvent mais au fond, c'était aussi pour ça qu'il l'aimait.

Manifestement, ils n'étaient pas les seuls à avoir eu l'idée de passer du temps à l'air libre. Des enfants courraient dans tous les sens, jouant à chat ou au gendarme et au voleur, les terrains de foot et de basket étaient tous occupés par des bandes de jeunes bourrés d'énergie, des familles terminaient de pique-niquer ou avaient terminé depuis longtemps et profitaient du temps ; toutes les ombres fraîches des arbres étaient occupées, sauf une, sous un saule, au bord d'un étang scintillant sous les rayons encore puissants du soleil de l'après-midi. Sans se consulter, ils se dirigèrent joyeusement vers l'arbre et s'assirent en cercle dans son ombre, Serenity entre les jambes et dans les bras de Duke, Rebecca blottie contre Yûgi, Joey non loin de sa sœur, Tristan et Téa l'encadrant. Atem, lui, choisit de s'asseoir contre le tronc de l'arbre.

Avec un sourire flottant sur les lèvres, il les regarda se livrer d'amicaux duels, refusant lui-même d'y participer. Ces derniers temps, il rechignait à toucher à ses cartes, en sachant que c'est un peu à cause de sa façon de les manipuler que son couple n'avait finalement pas tenu. Il continuait tout de même à les aimer, et ne les tenait pas responsable de ce qui était arrivé, mais psychologiquement, ce n'était plus aussi facile qu'auparavant. Alors il regardait Joey se faire battre par Yûgi, Duke mener une guerre sans merci à Rebecca, puis les amoureux s'affronter et Téa tenter de s'y mettre contre Joey, celui-ci remportant la victoire, mais il s'en était fallu d'un cheveu pour que son adversaire gagne.

« 'sara ? »

Cette jeune voix enfantine, peu assurée, tira Atem de sa contemplation passive des duels, le Pharaon ayant réussi à rendre son esprit aussi vierge que possible, ne se concentrant que sur les dessins des cartes et les stratégies de ses amis, et le fit relever la tête. Un petit être aux cheveux courts et bruns, un peu électriques, et aux yeux étonnamment bleus, se dirigeait fermement, du haut de ses petites jambes, vers eux, plus précisément vers Serenity qui, comme les autres, le regardait approcher. Lorsqu'il ne fut qu'à quelque centimètres de la jeune fille, toujours à l'abri dans les bras de son petit

ami, l'enfant se laissa tomber sur les fesses et leva ses grands yeux bleus étrangement dénués de l'innocence qui caractérise le regard d'un enfant ; bien au contraire, il avait un regard aussi neutre que celui d'un adulte blasé.

Visiblement, Serenity était mal à l'aise en sa présence. On aurait dit que l'enfant attendait quelque chose, la fixant de son regard vide. A son arrivée, le silence s'était fait dans le cercle d'amis, tout fasciné qu'il était par le gamin qu'il connaissait… Enfant dont les parents, ou du moins la mère, ne devaient pas être bien loin.

« Alexandre ! »

Et ça se confirmait à l'instant même où Atem se faisait une telle réflexion. L'enfant tourna la tête, se désintéressant de Serenity, et se leva en s'aidant de ses mains, rejoignant sans une once d'hésitation la silhouette élancée de l'héritière Pegasus, non loin d'eux, arrêtée sur le chemin de balade du parc qu'elle empruntait en compagnie de son inséparable équidé asocial, l'encolure basse et le regard dur, et du jeune PDG chez qui elle avait élu domicile, s'il avait bien compris… Si Kaiba avait les traits de son visage tirés en une expression grave, comme si on venait de lui annoncer la mort d'un proche, Anera, elle, arborait une expression fatiguée ; elle donnait l'impression qu'elle n'allait pas tarder à s'écrouler, ses yeux luisant d'une lourde fatigue. Lorsqu'elle tendit un bras en s'accroupissant, pour accueillir son fils entre ses bras, sa main tremblait sensiblement. La voix platonique de Kaiba fendit l'air lorsqu'elle leva son fils de terre :

« Ton fils est intenable. »

« Comme toi, en somme », répliqua Atem en lui lançant un regard aussi dur que le ton qu'il avait emprunté.

En l'espace de quelques secondes, juste en s'apercevant qu'ils n'étaient pas aussi seuls qu'ils ne le pensaient, Atem s'était complètement fermé ; les traits de son visage s'était durcis et son regard violine, qui avant souriait aussi doucement que ses lèvres en regardant ses amis jouer, s'était assombri et trahissait le grondement qui commençait à prendre peu à peu de l'ampleur en lui-même.

« Je peux savoir ce que tu entends par là ? », lui répondit sur le même ton son ex amant.

« Il paraît que tu n'as pas perdu de temps. »

Kaiba fronça les sourcils alors qu'Anera détournait sensiblement son attention sur son fils, maintenant logé dans ses bras, visiblement gênée.

« Pardon ? »

« Tu m'as bien entendu, et parfaitement compris. Ca ne te gêne pas, de faire ça ? »

« Je ne vois pas en quoi ça te regarde. C'est toi qui m'as lâché. »

« Peut-être, mais il faut croire que tu te consoles rapidement. »

« Et il semblerait que toi aussi. »

« Quoi ? »

« Atem… », intervint Anera en tentant visiblement de calmer la situation.

« Silence », coupa brusquement le concerné en la fusillant du regard. « Ca ne te regarde pas. »

« Ce n'est pas une raison pour lui parler comme ça », répliqua vertement Kaiba.

« Et je ne vois pas pourquoi je n'en aurais pas le droit. Elle est de ton côté. »

« Ca ne fait pas de moi ton ennemie, Atem ! », s'écria soudainement Anera, d'un ton blessé. « Ecoute… »

« Je t'ai assez écoutée hier ! Tu prends continuellement sa défense, alors qu'il ne le mérite pas, et tu restes auprès de lui, malgré tout ce qu'il fait ! Tu prétends qu'il s'est envoyé en l'air parce qu'il souffrait… Je ne vois pas ce que tu dis. Il paraît tout à fait sain d'esprit, ce qui n'est pas le cas pour tout le monde. Je ne sais pas à quoi tu joues, Anera, mais il est temps que ça s'arrête, et maintenant. J'en ai marre de ne pas savoir réellement qui tu es. J'en ai marre de te voir jouer avec moi. »

« Je ne joue pas avec toi, Atem… Je veux juste t'aider. »

« M'aider ? Rien n'a changé. Tout a empiré, même. »

« Seto n'est pas le seul fautif dans cette histoire… »

« Tu continue de prendre sa défense ? Eh bien, dans ce cas, affronte-moi. »

A cette simple annonce, le regard d'Anera s'agrandit et les traits de son visage tressaillirent.

« Quoi ? », souffla-t-elle.

« Affronte-moi », répéta-t-il.

« Ce n'est pas sérieux… »

« Oh que si, je peux t'assurer que je n'ai jamais été aussi sérieux. »

« Arrête, Atem, je n'en ai pas la force… »

« Je ne te laisse pas le choix ! »

Anera avait l'expression d'une personne qui avait craint un évènement, comme si elle s'était attendue à ce qu'il arrive et qu'elle ait tout fait pour que jamais ça ne se réalise, qui voyait ses craintes se confirmer en l'espace de quelques secondes, sans qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit pour l'en empêcher. Yûgi, réduit en simple spectateur de la colère de son double qu'il ne pouvait maintenant plus contenir parce que trop importante, se rendait compte à quel point le Pharaon était instable depuis qu'Anera était apparue dans leur vie, depuis qu'il avait cette impression de déjà-vu qui ne le quittait pas et qu'il nourrissait des doutes fondés sur un quelconque lien avec elle. Ce n'était pas parce qu'Anera apparaissait épuisée à cet instant qu'il allait revenir sur sa décision. Sa colère ne le lui permettait pas.

Depuis qu'Atem avait quitté son corps, il avait sa propre vie, ses propres secrets. Yûgi avait beau être celui qui le connaissait le mieux, qui était capable de le comprendre le mieux, ce n'était plus comme avant. Atem était… différent. Cette rupture l'avait chamboulé plus qu'il ne voulait le dire, il y avait quelque chose qui n'allait pas, quelque chose qui manquait. En réalité, si Yûgi y réfléchissait sérieusement, comme il se plu à le faire le temps que dura l'attente des deux disques de duel demandés par Kaiba à Roland, Atem avait vraiment changé de comportement depuis qu'il avait rencontré Anera. A sa rupture, il était normal qu'Atem soit déprimé mais au moins ne faisait-il qu'avoir une mine sombre et triste quand on en arrivait à mentionner son ex amant. Quand ils se rencontraient, c'était autre chose, c'est vrai. Pourtant, c'était différent de ce qu'il se passait aujourd'hui. Au début, il avait mis ça sur le dos de la jalousie. Après tout, la jeune femme n'entretenait-elle pas une forte relation avec le jeune PDG ? Puis, plus le temps passait, plus le Pharaon était sujet à des sautes d'humeur plus ou moins violentes ; et peu à peu, l'opinion de Yûgi sur le sujet changea. Il n'y avait pas que de la jalousie dans cette histoire. En fait… Yûgi soupçonnait Atem d'en vouloir à Kaiba de non seulement l'avoir négligé, mais en plus de lui avoir ravi Anera.

Il aurait été difficile de ne pas se rendre compte que la jeune femme n'était pas en état ni de livrer un duel, ni même de mettre le nez dehors. La raison pour laquelle elle s'était retrouvée dans le parc en compagnie de Kaiba, de Cataracte et de son fils aîné restait un mystère aux yeux de Yûgi ; certainement devait-elle être grave pour la forcer à sortir du lit dans lequel elle aurait mieux fait de rester. Pourtant, elle bravait sa fatigue évidente avec la force de sa volonté et menait de front le duel qu'Atem lui avait demandé ; elle attaquait, contre-attaquait, évitait et encaissait sans broncher, et ne parlait jamais plus que pour annoncer ce qu'elle invoquait ou pour expliquer ce qu'elle faisait. De son côté, Atem se contentait de la même chose, et quand Yûgi observait son regard violine, il y lisait sa détermination de percer à jour le secret d'Anera, certainement en la forçant à tout lui révéler si jamais il gagnait la partie, mais aussi une sorte d'inquiétude ; Yûgi était persuadé que le Pharaon se rendait compte de l'état dans lequel était Anera car, malgré la colère qui était capable de l'aveugler, comme souvent ces derniers temps, il restait ce duelliste qui respectait autant ses cartes que ses adversaires. Même s'il n'aimait que très peu Anera, il n'était pas de ces personnes qui n'avaient aucun respect pour celui ou celle qu'il voulait écraser, comme par exemple le double de Bakura.

Très vite, un cercle de spectateurs s'était formé autour des deux duellistes ; les curieux et les fans s'étaient rassemblés, la plupart, voire toute la foule encourageant à force de cris le Pharaon, sourd

à tous les appels comme à chaque fois qu'il menait un duel. L'attention, pourtant, était sensiblement tournée sur Anera, cette jeune femme au physique si proche de celui du Maître du Jeu, et non loin de lui, Yûgi entendait des adolescents parler entre eux, commentant le duel et disant que le talent d'Anera n'était pas à la hauteur du physique qu'elle possédait ni même de la relation qu'elle avait avec l'éternel second. Autrement dit, pour eux, il ne s'agissait que d'une vulgaire mascarade, Anera n'était qu'une groupie du Maître du Jeu qui voulait à tout prix lui ressembler.

Ce n'était que des jugements faussés par leur jalousie ou tout autre sentiment suscité par l'intérêt qu'elle éveillait chez eux depuis quelques temps. En effet, Anera était loin d'être dénuée de tout talent. Elle parait avec une rare habileté les attaques de son adversaire et la stratégie qu'elle semblait avoir mis au point n'était pas des plus faibles. Alors qu'ils s'affrontaient depuis déjà une demi-heure, ses points de vie n'avaient chutés que de cinq cents, ce qui était relativement peu par rapport à leur durée de jeu.

Pourtant, son jeu était épuisé. Elle n'avait pas assez de force pour donner toute leur splendeur à ses dragons, tant au féroce Dragon Gardien de la Forteresse qu'au calme Dragon Etincelant d'Emeraudes. Alors, quand elle invoqua son Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine, suscitant par là même des exclamations de stupeur parmi leurs spectateurs, la créature n'avait pas l'éclat qui le rendait si magnifiquement puissant.

Son regard bleu était éteint.

Atem en avait vu, dans sa vie, des Dragons Blancs aux Yeux Bleus. Il avait eu tout le loisir de les examiner, il les connaissait par cœur, il savait ce qu'ils étaient capables de faire et il était capable de visualiser la créature dans sa tête comme s'il l'avait en face de lui. Il avait déjà vu, auparavant, ce cinquième Dragon, cette créature plus puissante que ses congénères, et il avait noté la différence qui existait entre lui et ses compagnons. Quelque chose d'invisible, quelque chose de sensible… Et là, alors qu'Anera l'invoquait en face de lui, ce quelque chose qui le rendait si beau, si puissant, n'était pas là. Même, si Kaiba avait invoqué un Dragon Blanc aux Yeux Bleus à côté de celui de la Reine, ce dernier n'aurait pas été en mesure de rivaliser avec la beauté de son subordonné. Le Dragon d'Anera était épuisé. Aussi épuisé qu'elle l'était. Il baissait la tête, son regard était éteint, sa gueule entrouverte, ses ailes repliées sur son corps ; il avait l'air misérable. Tellement misérable… qu'Atem n'entendait plus le grondement qui l'avait poussé à provoquer son adversaire en duel.

Jamais auparavant il n'avait vu un monstre reproduire avec tant d'exactitude l'état dans lequel se trouvait son propriétaire. Le lien qui les liait… était d'une étrange puissance.

Anera refusa de sacrifier mille points de vie pour invoquer son Dragon d'Or aux Yeux Noirs, et elle n'eut même pas besoin d'expliquer sa décision. Il avait suffit au Pharaon de croiser son regard pour comprendre qu'elle n'en avait tout simplement pas la force. Elle termina son tour en ordonnant à son dragon de détruire Chimère, la Bête Volante Mythique du côté d'Atem, et alors qu'elle baissait son disque de duel, Atem regretta de l'avoir provoquée en duel. Un sentiment de culpabilité s'empara soudainement de lui, sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi ; était-ce parce qu'il se rendait compte à quel point la jeune femme était épuisé ? Etait-ce à cause de l'état dans lequel se trouvait le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine, qui traduisait si bien la fatigue de la jeune femme ? Ou bien… était-ce parce qu'il n'aurait jamais dû la provoquer, parce qu'elle n'avait jamais agi contre lui et que, tout simplement, elle ne méritait pas qu'on la traite ainsi ? Atem l'ignorait. Lorsqu'il joua, il invoqua son Magicien des Ténèbres et, à cette simple action, il eut l'impression d'achever Anera. Le regard qu'elle lança à la créature en disait si long… le cœur serré, Atem augmenta la puissance de son Magicien, qui vit ses points d'attaque augmenter pour atteindre trois milles deux cents, autrement dit autant que le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine. Maintenant, il lui suffisait de se débarrasser du Dragon avec son Magicien, et la Malédiction du Dragon, invoquée au tour précédent, pour s'en prendre aux derniers points de vie d'Anera.

Ce ne fut qu'à cet instant que le Dragon Blanc sembla se réveiller. Son regard étincela brusquement et, en poussant un rugissement profond, venu du fond de ses entrailles, il se redressa en déployant ses ailes et en brandissant sa tête busquée vers le ciel. Son corps se remit à étinceler de sa beauté originelle, il redevint le majestueux dragon qu'ils avaient connu et défia de son regard étincelant de combativité le Magicien des Ténèbres. Celui-ci, sans même qu'Atem ne lui ait encore ordonné d'attaquer, se mit en position d'attaque et de là où il était, Yûgi aurait juré le voir esquisser un petit sourire. Déstabilisé par ce revirement de situation, alors même qu'Anera n'avait pas récupéré l'énergie dont faisait preuve sa créature – elle semblait d'ailleurs aussi désarçonnée qu'eux par le changement subit de son dragon, le fixant d'un regard étrange – Atem hésita quelques secondes avant d'envoyer sa créature à l'attaque d'une voix trahissant toujours sa surprise ; le Magicien s'élança, son bâton de magie brandi, droit sur le Dragon ; la créature poussa un nouveau rugissement et précipita leur rencontre en s'envolant vers le Magicien. Lorsque le puissant flux de magie noire de l'un rencontra le souffle de lumière blanche de l'autre, le temps sembla s'arrêter.

Au lieu de se transpercer, la magie noire allant frapper le Dragon Blanc et le souffle de lumière détruisant le Magicien des Ténèbres, les deux énergies se mélangèrent en un maelström incertain ; en quelques secondes seulement, la boule d'énergie qui naquit de cette soudaine union imprévue éclata, projetant une nappe d'une étrange luminosité au-dessus d'eux et redescendant avec lenteur, englobant autant le terrain de duel avec ses deux adversaires que les spectateurs émerveillés et intrigués par cet étrange phénomène… Lorsqu'un nom tira Atem de sa contemplation fascinée du dôme qui se créait au-dessus et autour d'eux. Celui d'Anera.

Elle était à genoux dans l'herbe, sa main gauche agrippant son vêtement au niveau du cœur. Ses yeux violines, si fatigués auparavant, étaient écarquillés et figés dans une étrange expression, mélange de douleur et d'horreur ; son corps était agité de terribles tremblements et sa respiration accélérée. Kaiba, se précipitant vers elle, s'agenouilla à ses côtés et la saisit par les épaules ; elle n'eut aucune réaction. Elle était littéralement tétanisée.

« Atem, attention ! »

Il eut tout juste le temps de relever la tête pour apercevoir le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine qui fondait sur lui, la gueule grande ouverte dans un rugissement féroce, toutes griffes dehors, ses yeux brillant d'un éclat qu'il ne lui connaissait pas, un éclat presque… diabolique. En l'espace d'une demie seconde, la créature le percutait de plein fouet, et alors qu'Atem se sentait projeté violemment en arrière, aspiré par une quelconque force, et engloutit dans un néant éclatant, des cris de terreur et de surprise fendirent l'air. Pourtant, il ne fut en mesure d'en identifier qu'un seul, le seul qui l'atteignit en plein cœur alors qu'il s'enfonçait dans un univers inconnu.

Le hurlement déchirant de douleur d'Anera.

Le choc mat d'un corps s'effondrant lourdement sur le sol et le grognement de douleur d'une créature imposante emplirent la vaste salle l'espace de quelques secondes.

« Ils n'avaient pas le choix ! »

Une silhouette élancée agenouillée aux côtés de l'homme mis à terre, l'aidant à se relever, vêtue d'une longue robe légère à l'étoffe rouge brodée de fins fils d'or et blancs ; un lourd collier d'or ornait son cou d'une claire couleur caramel, assorti à d'imposantes boucles d'oreilles encadrant un visage aux traits élégants et royaux, tirés en une expression peinée et inquiète, agrémenté d'un regard violine implorant. De longs cheveux noirs striés de mèches violines cascadaient jusque ses hanches, et quelques mèches couleur de soleil encadrait ce visage si familier.

Le visage d'Anera.

« Désobéir a conduit cette mission à l'échec », gronda une voix profonde et puissante, qui se révéla appartenir au Pharaon lui-même, dignement dressé sur son estrade, devant son trône de pierre et d'or, surplombant la salle entière de quelques centimètres supplémentaires mais suffisant pour imposer son autorité. « Et cet échec va coûter cher au Royaume, et ce par leur faute. »

« Atem, je te répète qu'ils n'avaient pas d'autres alternatives… »

« Si, celle de continuer à respecter les ordres donnés. C'est toi-même qui as mis au point cette mission. »

« C'est pour cela que je t'implore… Personne ne connaît mieux que moi les failles dette entreprise, alors je t'implore de leur accorder ton pardon. »

« Mon pardon ? Tu prends la défense de ceux qui risquent d'être à l'origine de la chute de ce Royaume, t'en rends-tu seulement compte ? »

« Cette histoire peut encore être réglée… »

« A quel prix, Anera ? Ils doivent être châtiés. »

« Atem, je t'en supplie ! »

« Ca suffit ! Si tu tiens tant que ça à ce qu'ils ne reçoivent pas ce qu'ils méritent, alors c'est toi qui paiera pour eux ! J'espère qu'ils auront la délicatesse de venir te remercier. Magicien des Ténèbres ! »

La créature se tenait à côté de lui, bras croisés sur sa poitrine et son regard impérieux couvrant l'intégralité de la salle. Sa présence aux côtés du Pharaon donnait une assise en béton armé à la puissance de ce dernier, même si, certainement, son absence n'aurait rien enlevé à l'autorité qu'exerçait le Roi sur ses sujets. A l'ordre donné, il n'hésita pas. Brandissant son arme, il la dirigea vers la silhouette d'Anera, toujours agenouillée aux côtés de l'homme à terre, et s'élança vers elle ; une demie seconde plus tard, sans que personne ne comprenne réellement ce qu'il s'est passé, l'attaque du Magicien fut brusquement arrêté par la puissante poigne du Dragon Blanc aux Yeux Bleus, certainement celui de la Reine, enserrant entre ses imposantes griffes le bras vengeur. Le Pharaon eut un léger mouvement de recul, serrant les mâchoires, alors qu'il croisait le regard d'Anera.

« Atem, je t'en prie, arrête ça… »

« Comment oses-tu te permettre de te mettre en travers des décisions du Roi ? »

Qu'Anera ait un quelconque lien avec l'Egypte ancienne et lui, Atem en avait fortement douté, et bien qu'il restât dubitatif sur la scène qui se déroulait devant lui, ne comprenant que la moitié des évènements, il ne ressentait pas la même surprise que lorsqu'il comprit que les personnages de l'Egypte ancienne n'étaient pas seulement lui, Anera et l'ancêtre de Kaiba, comme le laissait supposer autant le bas-relief du musée que la vision qu'il avait eu lors de BatailleVille, quand Obélisque et Sliffer s'étaient percutés de plein fouet. En effet, jamais il n'aurait un jour pensé qu'il trouverait dans son passé des traces de Téa.

Par une quelconque et étrange alchimie, Atem avait été projeté dans une vision de son propre passé, atterrissant dans ce qui semblait être la Salle du Trône du Palais Royal. La pièce était vaste, si vaste qu'on aurait pu aisément caser trois terrains de foot ; parsemée de colonne aux couleurs prononcées à la mode égyptienne, elle était haute de plafond et relativement austère. Il n'y avait, pour tout dire, que deux trônes de pierre et d'or, de taille égale, aux accoudoirs terminés par des globes de verre étincelants, se dressant au fond de la salle, sur une estrade de pierre élevée de deux marches sur laquelle se tenait, digne et royal, le Pharaon Atem lui-même, un Roi dans toute sa puissance et sa splendeur, vêtu de blanc et de bleu, une longue cape flottant derrière lui et des bijoux d'or autour de son cou, ses poignets et pendant à ses oreilles. Derrière lui, juste à côté du trône, un vieil homme ressemblant très fortement à Sugoroku se tenait en retrait, couvant d'un regard indéfinissable le jeune Roi ; et devant ledit Roi, une nuée de soldats vêtus seulement de pagnes, un genou à terre et le regard baissé, parmi lesquels ne se distinguait qu'un seul homme dont la tenue était plus riche que la leur, et dont le physique, et surtout les yeux, permettaient sans aucunes difficultés de l'associer à Seto Kaiba.

Ce voyage dans le temps, Atem ne l'avait pas fait seul. A la différence de son autre passage dans le monde nébuleux de ses souvenirs, il se tenait debout, parfaitement sensible à la gravité, alors

que la dernière fois, il avait flotté au-dessus de la scène qui l'avait opposé à ce même Prêtre qui, maintenant, était agenouillé, tête basse, devant lui, visiblement incapable de se dresser comme il l'avait fait dans son autre vision contre son Roi. Autour de lui, il y avait Yûgi, Téa, Joey, Tristan, Serenity, Kaiba et Anera, cette dernière restant à terre, le souffle court ; seuls Duke et Rebecca ne faisaient pas partie de l'aventure. Il y avait même Alexandre, le petit garçon assis en face de sa mère et la scrutant méticuleusement, en jouant avec les longs cheveux de la jeune femme étalés sur le sol. Par quel miracle étaient-ils tous là, pourquoi faisaient-ils partie de ce voyage alors que le dernier n'avait concerné que Kaiba et lui demeurait un mystère et, à vrai dire, à cet instant précis, aucun d'entre eux ne se souciait vraiment de cette question. Il n'y avait vraiment qu'Anera et Alexandre qui n'étaient pas estomaqués par la découverte qu'ils venaient de faire.

Elle était d'une rare élégance. La robe blanche et légère qu'elle portait, elle la rendait encore plus belle que la robe la plus travaillée qu'ils puissent trouver dans les magasins de luxe de leur époque. Sa démarche lente et légère, travaillée dans les moindres détails, ses mouvements fluides et gracieux, cette expression digne ; tout en elle respirait la grandeur et la beauté, elle était d'une finesse incroyable, elle dégageait une aura royale et impérieuse. Téa… C'était Téa. C'était la réplique parfaite de Téa, c'était la jeune femme, mais à l'époque de l'Egypte ancienne, plus élégante, plus… royale…

« Ne te mêle pas de ça », gronda Anera. « Ca ne te concerne pas. »

Quelques instants auparavant, elle implorait et suppliait le Pharaon. Maintenant, l'Anera de l'Egypte ancienne, toujours agenouillée auprès du Prêtre Seth, portait un regard mauvais sur l'avatar antique de Téa, celle-ci dardant sur elle un regard suffisant, semblant nullement impressionnée par l'imposante aura que dégageait soudainement Anera. Les traits du visage de la jeune femme s'étaient durcis en une expression agacée et énervée, comme si la simple présence de l'ancêtre de Téa suffisait à ruiner son humeur.

« Ce qui concerne le Roi me concerne également, Anera. Je suis son épouse. »

Pardon ?

« Et je suis sa sœur. »

Atem eut l'impression qu'on lui donnait un violent coup de poing dans l'estomac, lui coupant le souffle. Ahuri, il observait la scène, les yeux écarquillés ; il n'eut même pas le réflexe de se tourner vers les premières concernées, réflexe qu'eut Yûgi qui, tout à sa surprise – et le mot était faible – tourna son attention sur la Téa qu'il connaissait, la retrouvant médusée et fixant la scène d'un regard ahuri, l'esprit visiblement trop étonné pour mener une quelconque réflexion, puis vers Anera. La jeune femme était à moitié allongée sur le côté et, les yeux fermés, elle se tenait la tête entre les mains en grimaçant.

« Et alors ? », répliqua l'avatar en s'avançant aux côtés du Pharaon étrangement silencieux, son visage à présent fermé, alors même que quelques instants auparavant, ses traits étaient tendus par la colère.

« Alors, malgré ton statut de Reine, tu n'as pas la même assise que moi sur ce Royaume », répondit Anera en se relevant. « Le même sang coule dans mes veines et dans celles d'Atem, et je me fais un plaisir de te rappeler que jusqu'ici, le Royaume n'a pas eu de besoin que tu deviennes sa Reine. »

« Tu deviens insolente. »

« Vraiment ? C'est un plaisir, alors, de savoir que je commence à t'énerver. Montre-moi donc ce qu'est capable de faire ton précieux monstre contre le mien. »

« Arrête… »

« Que tu le veuilles ou non, Téana, tu ne feras jamais le poids contre moi. Le Royaume m'a reconnu comme étant sa Reine, et même si je n'ai pas l'honneur de pouvoir m'asseoir à la gauche de mon frère, il va te falloir te faire à l'idée que tu n'as aucune influence sur le Royaume que tu prétends diriger en compagnie de ton cher époux. Alors sors d'ici, tu n'as rien à faire dans cette histoire. »

« Magicien des Ténèbres, remets-la à sa place ! », hurla Téana, toute élégance et retenue disparue.

« Ca suffit ! »

Une lumière aveuglante envahit soudainement la Salle du Trône sous les exclamations de stupeur et de douleur des personnes présentes. Lorsque la visibilité redevint possible, Anera n'avait pas bougé de sa place, plantée devant le Prête Seto qui avait un genou à terre, et Téana se retrouvait à terre, manifestement bousculée par une puissance venue de nulle part. Entre elles se dressaient, toutes griffes et crocs dehors, le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine, son regard luisant de colère, et le puissant Dragon d'Or aux Yeux Noirs, plus réservé mais néanmoins prêt à se jeter sur quiconque tentait d'attaquer la Princesse. Le visage de cette dernière trahissait sans équivoque la fureur qui la dévorait. Le Magicien des Ténèbres, quant à lui, était de nouveau prisonnier, mais des griffes du Dragon d'Or aux Yeux Noirs cette fois-ci.

« Comment oses-tu… », gronda Anera, de façon presque identique à celle de ses dragons qui se tenaient devant elle, tournés face à Téana. « Comment oses-tu donner des ordres à Mahad ? »

« C'est… », bégaya Téana, visiblement apeurée, toute dignité et résistance à Anera envolée. « Le Magicien des Ténèbres doit… protéger le couple royal… »

« Tu n'as aucune légitimité à prétendre contrôler le Magicien des Ténèbres ! », vociféra la Princesse. « La seule chose que tu as pour prétendre au titre de Reine, c'est le maintien et l'élégance dont tu sais faire preuve quand tu te pavanes devant la Cour, aux côtés de mon frère ! Tu n'es qu'une misérable façade, Téana, et tu oses prétendre être la Reine de ce Royaume, alors même que la créature du Roi est le puissant Magicien des Ténèbres ? Tu es une véritable humiliation pour la famille royale ! Que doivent penser nos ancêtres, en te voyant monter sur le trône par le mariage, avec une créature aussi faible ? Tu crois qu'en cas de danger, ton précieux Aile d'Amour saura sauver notre Royaume ? Tu es la Reine parce que tu es mariée au Roi, mais ton titre s'arrête là. Tu n'as aucun droit de manipuler à ta guise la puissance de Mahad. »

Un sourd grognement roula dans la gorge du Dragon d'Or aux Yeux Noirs dont le regard se fit plus aigu, transperçant la personne de Téana. Cette dernière, toujours à terre, était terrifiée. Devant elle se dressaient deux dragons féroces, prêts à bondir à la moindre occasion, et une Princesse dont l'aura était écrasante. Presque meurtrière.

« C'est de ta faute », reprit Anera d'une voix dangereusement basse. « C'est de ta faute et de ta créature malchanceuse d'être tombée sur toi, si Kisara est morte. »

Derrière elle, le Prêtre Seth eut un tic nerveux tandis que les yeux de Téana s'agrandissaient un peu plus sous l'effet de cette déclaration qui signifiait tant de choses. A cet instant, Atem pensa qu'il n'avait encore jamais vu un regard aussi haineux que celui de la Princesse. Il n'avait d'ailleurs jamais cru qu'un tel regard puisse se retrouver chez quelqu'un.

« Laissez-moi seule avec le Roi », ordonna Anera d'une voix forte et autoritaire.

Dans une dernière salutation respectueuse, les gardes agenouillés dans la salle se relevèrent et évacuèrent la salle dans un ordre militaire strict ; le Prêtre se releva lui aussi, sembla hésiter mais un regard appuyé de la Princesse lui fit comprendre qu'il était aussi concerné par l'ordre. Le Dragon Blanc aux Yeux Bleus qui était resté à ses côtés pendant toute l'entrevue se redressa également, ayant eu le cou arrondi et les ailes repliées sur son corps en signe de révérence, et suivit Seth hors de la Salle du Trône.

« Il me semble n'avoir désiré que la présence du Roi », grinça la jeune femme lorsqu'ils eurent tous disparu.

Téana, qui en avait profité pour se relever, fut certainement sur le point de répliquer mais un geste sec de la part du Pharaon, demeuré silencieux jusqu'ici, lui fit comprendre qu'elle ferait mieux de lui obéir.

« Atem… »

« Va-t'en. »

Malgré la déception évidente de Téana, le Pharaon resta insensible et la Reine finit par se retirer, après une gracieuse révérence. Une fois qu'ils furent seuls, Anera lança un regard à ses dragons qui semblèrent en comprendre le message ; le Dragon d'Or se posta derrière la porte principale, le Dragon Blanc derrière une porte latérale et le Magicien derrière l'autre porte latérale. Au moins, ils étaient sûrs de ne pas être ni dérangés ni écoutés.

« Tu es cruelle avec elle », commença Atem sans même la regarder ni lui faire face.

« Parce que tu as été clément, tout à l'heure ? »

Le Pharaon resta silencieux.

« Atem, cette situation ne peut plus durer… », soupira Anera en se passant une main lasse dans les cheveux. « L'échec de cette entreprise n'a été qu'un prétexte pour l'humilier publiquement, et tu le sais. »

Atem s'obstinait à garder le silence, son regard s'envolant par-delà les immenses fenêtres de la salle, bras croisés sur le torse.

« Atem… »

« Cet échec peut nous embourber dans un conflit mortel, Anera, je ne devais pas laisser passer une erreur pareille. »

« Et tu penses vraiment qu'il était juste d'utiliser la puissance de Mahad pour le châtier ? Il aurait pu en mourir. »

« Son Dragon est assez puissant pour encaisser l'attaque sans broncher. »

« Il ne s'agissait pas de son monstre ! », s'écria Anera en montant sur l'estrade. « Tu l'as visé lui ! Et l'attaque que tu as dirigée sur moi, tu voulais à l'origine la lui faire subir, et je peux t'assurer qu'elle aurait pu le tuer. Avec ou sans la présence de son Dragon Blanc aux Yeux Bleus. Dans cette histoire, ce qui t'a motivé, ce n'était pas l'échec de l'entreprise, mais bien ta propre souffrance. Ca ne peut pas continuer ainsi. »

Visiblement, le Pharaon s'était muré dans un silence borné et ne semblait pas vouloir en démordre. La conversation était à son désavantage et son manque de répartie était une preuve assez probante de la véracité des propos d'Anera ; Atem n'avait jamais su mentir.

Un léger moment de silence flotta entre eux deux, alors qu'Atem continuait toujours et inlassablement à fixer l'extérieur sans certainement le voir, et qu'Anera l'observait, son visage précédemment ravagé par la haine et la colère adoucit par l'inquiétude et la peine. Quelques secondes plus tard, elle s'approcha d'un pas et tendit la main ; elle allait toucher l'épaule de son frère que celui-ci se déroba violemment en frappant le poignet de la Princesse.

« Ne me touche pas », gronda-t-il en plantant son regard énervé dans les yeux de sa sœur.

« Atem… »

« J'en ai assez de ta pitié, j'en ai assez que tu continues à faire comme si de rien n'était ! », s'exclama-t-il. « Tu veux me faire croire que tu es de mon côté, mais tu es toujours avec lui, tu ris avec lui, tu te promènes avec lui ! J'ai peine à croire que tu es ma sœur. »

« Seth est seul. »

« Et moi aussi ! »

« C'est toi qui a voulu m'éloigner ! Tu as épousé Téana en toute connaissance de cause, tu savais ce qui découlerait de ce mariage. »

« Ce… Ce n'était pas mon intention… »

« Bien sûr que non. Ton intention était de faire du mal à Seth, comme il y a quelques minutes. Tu te sers de Téana, tu te sers de l'amour aveugle qu'elle te porte pour le blesser, tu n'as aucune considération pour ça. Regarde, tu ne prends même pas sa défense quand je ne me prive pas de lui dire ce que je pense d'elle. Tout ça n'est qu'une vaste comédie. »

Atem eut un sourd grognement et s'éloigna d'Anera d'un pas rageur, les dents serrées.

« Tu as Téana à tes côtés », continua d'une voix douce la Princesse alors qu'Atem descendait l'estrade de pierre. « Malgré tout, elle reste ton amie d'enfance que tu aimes tant, et puis, Mana, malgré son apprentissage intensif, t'accompagne aussi. Seth, lui, n'avait que Kisara, toi et moi… Je ne peux pas le laisser tomber, maintenant que Kisara… est morte… »

Il y avait dans sa voix cette note douloureuse qui fit vibrer quelque chose au fond d'Atem, au fond de son cœur, bien plus que son cœur… La silhouette du Pharaon tressaillit et elle s'arrêta, dos à la jeune femme dont le regard, se détournant vers la fenêtre à son tour, trahissait le chagrin profond, la souffrance de la perte d'un être cher… A sa droite, le Dragon Blanc aux Yeux Bleus tourna sa tête busquée puis, quelques secondes plus tard, il se détourna complètement de la porte qu'il surveillait et vint, avançant d'une démarche féline étonnante pour une créature de sa taille, se placer à côté d'Anera. De sa tête, il poussa gentiment la Princesse dont les lèvres s'étirèrent en un triste sourire, alors qu'elle l'enlaçait dans une douce étreinte. Le Dragon ferma les yeux.

« Je suis désolé. »

« Tu n'y es pour rien. »

Anera caressait avec douceur la joue du Dragon.

« Il n'y avait que trois personnes… », souffla la Princesse sans quitter des yeux la blancheur de la peau lisse de la créature, ses doigts continuant à tracer de longs traits sur sa joue. « Il n'y avait que trois personnes qui avaient le pouvoir de faire sourire Seth. En à peine deux mois, il en a perdu deux. Je ne peux pas l'abandonner, Atem. »

Le Pharaon ne lui répondit rien. Son visage arborait une expression indéfinissable, il y avait comme de la souffrance et de la peine dans ses traits, de la colère, peut-être aussi… Un peu de honte et de culpabilité. Debout, au bas des deux marches de l'estrade royale, il continuait de tourner le dos à sa sœur, apparemment incapable de lui faire face. Depuis qu'ils étaient tous les deux seuls, il ne lui avait pas faire face une seule fois, mis à part lorsqu'il avait laissé libre court à la colère qui courrait dans ses veines, incapable de la contenir davantage. C'était la seule et unique fois qu'il l'avait regardée dans les yeux. C'était presque si… S'il n'apparaissait pas comme honteux, de se présenter devant sa sœur après ce qu'il avait fait. Comme s'il savait que ce qu'il avait fait n'aurait jamais dû être et que, en toute connaissance de cause, il l'avait quand même fait…

« Je n'y arrive pas, Anera. »

La jeune femme tourna son attention sur lui, et lâcha la tête du Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine. Avec lenteur, elle s'approcha de lui, lui laissant le temps de se dérober si jamais il ne voulait toujours pas qu'elle s'approche ; même s'il ne fit aucun mouvement pour lui manifester son désir de la voir rester loin de lui, elle s'arrêta à la limite de la première marche.

« Tu es ma sœur… », reprit-il d'une voix trahissant sa douleur. « Tu es ma sœur, et je ne te vois jamais à côté de moi. J'ai besoin de toi, mais je te vois toujours à ses côtés. A chaque fois que je te croise, c'est en sa compagnie que tu es… Je n'y arrive pas, Anera. Je n'y arrive pas. »

« Atem… Il serait si simple que tout redevienne comme avant. »

Le Pharaon eut un rire amer et fit quelques pas au hasard.

« Ce n'est plus possible. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu'il est considéré comme étant ton amant, voilà pourquoi ! », répondit Atem en se retournant brusquement vers elle. « Anera, toute la Cour et le Royaume croient que la Princesse Anera et le Prêtre Seth sont ensemble, et ils en ont même la preuve… »

« Atem… »

« Je sais. Je sais ce que tu vas me dire, je sais que tout cela n'est qu'une façade qui n'a été érigée que pour expliquer les fréquentes excursions de Seth au Palais, je sais que tout n'est qu'une mascarade mais… Mais Alexandre… »

« Alexandre est mon fils, Atem », coupa doucement Anera, apaisante, en s'approchant doucement de lui. « Alexandre est uniquement mon fils, et longtemps tu l'as considéré comme étant le tien, c'est lui qui te succèdera sur le trône… Le jugement que tu portes sur lui ne doit pas dépendre de ses origines. »

« Si j'avais eu des enfants avec Téana, tu les aurais certainement détesté. »

« Tu sais très bien que ce n'est pas la même chose. »

Atem ouvrit la bouche, certainement pour répliquer, mais finalement la referma en détournant le regard. Anera franchit les derniers mètres qui les séparait et leva une de ses mains, hésita quelques secondes puis finalement saisit l'une des mèches blondes de son frère et joua doucement avec.

« Quoiqu'il arrive, Atem », lui dit-elle à voix basse, « je ne t'abandonnerais jamais. Ce n'est pas parce que je suis aux côtés de Seth que je suis insensible à ta propre souffrance. Je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous faire la guerre de la sorte, et je désapprouve totalement autant ton mariage que ton entêtement à ne pas lui pardonner quelque chose que tu as oublié aujourd'hui, et ça j'en suis certaine, mais… »

Elle marqua une pause et ses doigts qui jouaient avec la mèche se posèrent sur l'épaule du Pharaon dont les yeux violines étaient maintenant plongés dans ceux de sa sœur.

« Mais tu sais que quoiqu'il arrive, je serais toujours là pour te protéger. Même si tu es une véritable tête de mule bornée et fière, à l'orgueil surdimensionné qui a horreur d'avoir tort. »

Un léger sourire flotta sur les lèvres du Pharaon qui, quelques secondes plus tard, posait sa joue contre l'épaule de sa sœur, celle-ci passant ses bras autour des hanches du Pharaon. Il se dégageait de leur union un si fort amour fraternel, un si profond attachement l'un à l'autre qu'Atem fut frappé de plein fouet par ce lien qui lui avait si longtemps échappé.

C'était pour cette raison qu'il se sentait si mal, trahi, quand il voyait Anera en compagnie de Seto, c'était pour cela qu'il avait eu l'impression qu'un poignard s'enfonçait dans son cœur quand il avait appris qu'elle avait vécu et qu'elle vivait au Manoir Kaiba. Parce qu'elle était sa sœur. Et à l'évidence, elle était sa sœur jumelle. Une personne en qui il avait placé toute sa confiance, une personne avec laquelle il partageait une complicité étonnante et profonde. Une personne dont il avait besoin, au même titre que Yûgi, lorsqu'il n'allait pas bien. Une personne sur laquelle il pouvait compter et s'appuyer. Une personne… qu'il aimait.

Sa famille.

Soudainement, le décor fondit autour d'eux ; les contours des colonnes et des fenêtres se brouillèrent, les silhouettes d'Atem et d'Anera enlacées se mélangèrent et il n'y eut bientôt plus rien que du néant autour d'eux. Brusquement, il se sentit aspiré vers l'arrière, irrémédiablement, et il entendait autour de lui les cris effrayés de ceux qui l'accompagnaient ; et puis, alors qu'il partait, il entendit murmurer dans sa tête :

« Tu l'aimes, Atem, tu as besoin de Seth… Il est bien plus important que Mana ou moi ; même le Magicien des Ténèbres n'est pas aussi indispensable à ta vie qu'il ne l'est. Sans lui, Atem, tu vas mourir… et je ne supporterais pas de te perdre à cause de votre foutue fierté. »

Rebecca serrait Yûgi dans ses bras presque à l'en étouffer, et Duke essayait de calmer sa petite amie au souffle court complètement déboussolée. Atem, allongé sur le dos, roula sur le côté pour se relever, se frottant les yeux à cause de la luminosité accrue. Autour de lui, ses amis semblaient reprendre conscience aussi rapidement que lui ; c'était comme si seuls leurs esprits étaient partis, laissant leurs corps inertes parsemer l'endroit du parc où Atem avait livré son duel contre Anera… Anera !

Il se redressa précipitamment et se rendit à peine compte qu'il y avait les secours autour d'eux, l'un d'entre eux lui demandant de rester tranquille. En face de lui, là où s'était tenu son adversaire quelques temps auparavant, les secours semblaient tenter de calmer la bête furieuse en laquelle s'était transformé Cataracte, hennissant de toutes ses forces, battant furieusement l'air de ses antérieurs et promettant, rien que par son regard meurtrier, de terribles souffrances à quiconque s'approcherait de sa cavalière, laquelle était allongée sur le sol, son corps tremblant de tous ses membres. Même Kaiba était tenu à distance, et il ne pouvait qu'observer, les mâchoires serrées par la rage et l'animosité que lui inspirait l'animal, son amie se relever difficilement. Au premier mouvement trahissant sa reprise de conscience, Cataracte détourna son attention d'un secouriste qui tentait de le calmer et se précipita vers elle, la reniflant puis la poussant du bout de son nez. Anera se redressa sur un coude et fouilla du regard les alentours. Son fils était recroquevillé non loin d'elle, et tendit la main vers lui, saisissant l'une des siennes.

« Cataracte… », appela-t-elle faiblement en se tournant vers lui.

Le cheval sembla saisir le message et s'allongea à côté d'elle, sous les regards effarés des secours et des spectateurs qui étaient restés, apparemment, tout le temps que dura leur inconscience, et baissa la tête. Un homme eu la mauvaise idée de vouloir profiter de la passivité de l'animal pour approcher l'enfant, et faillit se prendre l'un des sabots antérieurs du cheval qui venait tout juste de se relever, Alexandre sur le dos et fermement maintenu par Anera, à présent debout elle aussi, qui l'enfourcha avec certainement ce qui lui restait de force, serrant contre elle son fils. L'animal semblait prêt à bondir au galop ; pourtant, il resta planté là, piaffant d'impatience, alors que sa cavalière tournait son attention sur Atem, toujours à terre, n'ayant rien pu faire d'autre qu'observer la scène qui s'était déroulée sous ses yeux.

« Atem… », souffla-t-elle d'une voix fatiguée. « Tu ne dois pas abandonner… »

Il aurait voulu lui demander ce qu'il ne devait pas abandonner. Il y avait trop de choses qui se bousculaient dans sa tête. Trop de questions, trop d'images de ce qu'ils avaient vu. Trop de sensations.

Anera, sa sœur jumelle. Téana, cette femme qui ressemblait trait pour trait à Téa… sa femme. La Reine. Le Prêtre Seth, cet homme si ressemblant à Seto Kaiba, visiblement son ex amant… Kisara et le Dragon Blanc aux Yeux Bleus de la Reine, la mention d'Alexandre et son malaise vis-à-vis de l'enfant… Les dernières paroles de la seule personne qui détenait toutes les réponses à ces questions.

La seule chose dont il était sûr était que Cataracte galopait à une vitesse effarante.

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