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Chapitre 4
Durant quelques secondes, un agent du FBI et un membre d’une organisation criminelle se défièrent mutuellement du regard. Une question identique se lisait sur leurs lèvres respectives, plissées par le même rictus narquois.
Lequel d’entre eux finirait par assassiner l’autre, et trahir ses compagnons de route au profit de leurs prédateurs naturels ? Même si la réponse aurait du être évidente, au point d’en rendre la question futile, une certaine jeune femme avait eue la bêtise de se hisser sur l’un des deux plateau de la balance, au point d’en perturber l’équilibre…ou plutôt au point d’éveiller le doute dans l’esprit de l’étranger qui pesait le pour et le contre.
Bon, il pouvait toujours s’arranger pour intégrer les deux sœurs au programme de protection des témoins, dès l’instant où il aurait tous les atouts en main pour mettre son adversaire échec et mat. Mais il restait un risque… Si Shuichi Akai était en position de faire une proposition de ce genre à Akemi Miyano, ce n’était pas le cas de Moroboshi Dai.
On pouvait lui attribuer un certain nombre de défauts, mais l’idiotie ne figurait pas dans la liste. Elle prendrait peut-être le risque d’accorder sa confiance à un agent du FBI, au point de lui confier sa vie et celle de sa sœur, mais elle ne se ferait plus aucune illusion vis-à-vis du semblant de romance qui avait pu ou qui aurait pu exister entre eux.
Dans le pire des cas, elle pouvait même pousser l’idiotie jusqu’à refuser sa proposition. Simplement pour se venger de sa petite plaisanterie cruelle, avoir si bien joué son rôle qu’elle en était tombée amoureuse du personnage, sans voir l’acteur qui tirait les ficelles dans les coulisses…
À moins qu’elle ne pousse le vice jusqu’à le livrer à ses propres tortionnaires ? Si on mettait de côté l’argent, l’amour et le sexe figuraient en tête de la liste des mobiles qui poussaient une fraction non négligeable de l’humanité à franchir les portes de la morgue, ou celles du tribunal…
Il pouvait déjà s’imaginer la scène mélodramatique à souhait. Son amante qui lui aurait donné rendez-vous, en lui annonçant qu’elle avait réfléchi à sa proposition et envisageait de l’accepter, un dernier entretien en tête à tête à la terrasse d’un café, le mélange de culpabilité et de rancœur qui aurait brillé dans ses yeux, et pour finir, le sourire du tireur embusqué qui aurait pressé la détente pour achever des adieux qui s’éternisaient… Une agonie douloureuse, qui aurait été rendue encore plus insupportable par la souffrance qui se serait mêlée à l’incrédulité sur le visage d’une idiote, une idiote trop faible pour assumer sa haine jusqu’au bout.
Cette comédie aussi grotesque que tragique, elle se serait peut-être achevé par une confession larmoyante, tandis que l’héroïne serrait le corps de son amant agonisant dans ses bras, en lui suppliant de la pardonner. Pathétique vraiment… Et en faisant une scène de ce genre, elle signerait son propre arrêt de mort. Le sniper ajoutant une deuxième cible à son tableau de chasse, pour débarrasser son syndicat d’une traîtresse potentielle après l’avoir purgé d’une taupe du FBI.
Quoique… Non, la connaissant, si elle en arrivait jusque là, elle se payerait le luxe et le courage de presser elle-même la détente. Il n’y aurait pas de tireur embusqué pour s’immiscer à son dernier dîner en tête à tête, cet entretien où elle lui jetterait sa lettre de rupture à la figure, sous la forme d’une balle, droit dans son cœur.
Les yeux d’Akai se plissèrent tandis qu’il les détournait du miroir pour les poser sur la chevelure de sa future…sa future meurtrière ou sa future victime ?
Pourquoi se poser la question ? Si cette idiote passait définitivement de l’autre côté de la barrière, aucun intermédiaire ne s’interposerait entre elle et ses victimes, que le mobile soit une rancœur personnelle ou le bien être de la seule personne composant sa famille…et si Shuichi Akai rejoignait la longue liste des MIA, ce ne serait certainement pas une idiote transie d’amour qui serait en mesure de mettre fin à sa carrière.
Non, ce serait plutôt sa maudite fierté. Au lieu de dégainer à son tour, il la mettrait au défi de presser cette détente, tout en se moquant du tremblement agitant la main de sa supposée meurtrière, avant de décrire sa médiocre carrière au sein d ‘une organisation qui ferait le ménage dans ses propres rangs, en constatant la sensiblerie dont faisait preuve ce mouton qui bêlait, en espérant qu’on le prenne pour un loup…
Pour finir, il lui aurait rappelé les conséquences de son acte, et l’impossibilité de revenir en arrière une fois que tout serait consommé… Le dénouement ? Prévisible au possible. Entre deux quintes de toux où il aurait aspergé son manteau avec son propre sang, il aurait maudit la bêtise qui l’avait poussé à sous-estimer, ou plutôt surestimer, une idiote.
Tout ça à cause d’une fierté mal placée, qui l’aurait empêché de se salir les mains avec le sang d’une demeurée naïve, une stupide fierté qui l’aurait persuadé d’être en mesure de sauver un pion, un pion qui se serait retrouvé dans le camp des perdants de toute façon, quel que soit le gagnant de cette partie d’échec…
Akai avait posé les mains sur les épaules de sa proie, et au fur et à mesure que ses pensées prenaient un cours plus pessimiste sur le dénouement de cette comédie, la pression exercée par ses doigts se renforçait. Un phénomène qui suscita le trouble d’Akemi.
Levant les yeux vers son miroir, elle contempla longuement le visage de son amant. On pouvait lire la vie et les sentiments de certaines personnes sur leur visage comme s’il s’agissait d’un livre ouvert, pour d’autres personnes, le livre restait définitivement fermé et sa couverture était vierge de toute inscription qui aurait pu donner un semblant d’indice sur son contenu. Et il y avait des cas particulier se situant entre ces deux extrémités, ces deux étrangers dont elle ne connaissait que le nom, Shiho Miyano et Moroboshi Dai.
Il y avait des moments où elle été autorisée à entrouvrir légèrement le livre, mais elle avait à peine le temps de jeter un bref coup d’œil. Quelques mots isolés parvenaient à se graver dans sa mémoire, mais elle devait reconstituer les phrases toute seule, et il y avait tant de possibilités… Une chose à laquelle on pouvait prêter une infinité de signification finissait par ne plus signifier grand-chose. Mais elle pouvait aussi signifier ce qu’on voulait après tout.
« Cela t’inquiète tant que ça de sentir que quelqu’un est en train de se ménager une place importante dans ta vie ? »
Akai haussa les sourcils.
« C’est à moi que tu t’adresse ou bien à ton reflet ? »
Prise à son propre piège, Akemi garda le silence, ce qui ne manqua pas d’arracher un sourire amusé à celui qui se tirait des mailles de son filet.
« Et tu te demande si c’est encore ta sœur, hein ? Si tu la connaissais d’un peu plus près, tu comprendrais que tu n’as pas besoin de t’inquiéter de ce côté-là… »
Devait-elle prendre ce murmure comme une accusation ou une remarque destinée à la rassurer ? Impossible de trancher en se basant sur le ton de son interlocuteur…
« Qu’est ce qui te fait dire ça ? »
Un doigt entama l’ascension de la gorge d’une jeune femme, un parcours souligné par un frisson.
« Ta sœur a la sale habitude de dédaigner ceux qui l’entourent, pour s’intéresser à ceux qui vivent de l’autre côté de son miroir… »
Allons bon, voilà qu’il mettait sa victime en garde contre son alter ego, que ce double réponde au nom d’Akai ou à celui de Dai.
« Si encore vous étiez narcissique, mais quand on vous observe dans ces moments là… »
L’index d’Akai exerça une pression sur le menton de sa proie, pour la forcer à incliner sa tête en arrière.
« …c’est plutôt de la méfiance qu’on ressent chez vous. Comme si vous vous posiez des questions sur la personne qui se dissimule derrière ce reflet. »
Une méfiance qui commençait à s’estomper dangereusement quand elle contemplait le reflet de Shuichi Akai, ce qui ne manquait pas d’irriter ce dernier.
« J’ai parfois du mal à regarder la grande sœur de Shiho en face, je suppose que c’est pareil pour Shiho quand elle se retrouve face à ma petite sœur… Ceci dit… »
Refermant ses doigts sur l’une des mèches de cheveux qui lui caressait la joue, Akemi força son amant à incliner la tête de quelques centimètres.
« …on peut difficilement contempler une femme lorsqu’elle est face à son miroir…à moins de s’immiscer dans son intimité. »
Nul besoin d’embrasser son amante pour sentir la rancœur qui imprégnait sa langue.
« Tu t’imagine que c’est la petite sœur qui m’intéresse et pas la grande, c’est ça ? Si je t’ai tourné autour, c’est pour me rapprocher de la gamine que j’avais aperçue dans ta cage d’escalier le tout premier soir, c’est ce que tu t’es mis en tête ? »
Bon, avec le recul, ce n’était pas si loin de la vérité. Au point d’être inscrits noir sur blanc dans certains rapports qui circulaient discrètement entre le FBI et la nouvelle recrue d’une certaine organisation. Contrairement à sa sœur, la gamine semblait être profondément impliquée dans les manigances de leurs adversaires. Un certain Jin Kurosawa lui avait d’ailleurs déconseillé de tourner autour d’elle pour cette raison, et Akai sentait instinctivement que son supérieur hiérarchique n’abusait pas de sa position mais appliquait simplement les directives, en tout cas dans ce cas précis.
De la honte… C’est ce sentiment qui submergea la colère et la méfiance dans les yeux qui étaient plongés droit dans les siens. Une preuve qu’elle avait réellement envisagé les choses sous cet angle, et n’arrivait pas à écarter totalement cette idée morbide.
Les lèvres de la jeune femme furent effleurées par un soupir.
« Dès que quelqu’un s’intéresse un peu trop à vous, il faut que vous vous imaginiez le pire, hein ? Je vais quand même te concéder un point, vous avez parfaitement raison. »
Sentant que la pression exercée sur ses cheveux venait de se relâcher, Akai en profita pour écarter son visage de celui de son accusatrice.
« Mais comme je n’admets pas la défaite facilement, je vais néanmoins te contredire. Ce n’est pas les bonnes arrières pensées que vous projetez derrière ce foutu miroir. »
Aussi ambiguë et imprégnée d’amertume qu’elle soit, la remarque dissipa une partie de la tension qui avait gagné Akemi.
Ecartant la tentation de se replier sur elle-même, la jeune femme déchira le voile de silence dès l’instant où il retomba sur la scène.
« Tu avait partiellement raison, tout à l’heure. Ce n’était pas uniquement à toi que s’adressait ma question. Mais tu peux comprendre qu’à mon âge, on y regarde à deux fois avant de s’imaginer que le prince charmant a frappé à votre porte… »
Un sourire désabusé ricocha sur le miroir pour se planter sur les lèvres d’Akai. Elle pouvait jouer les adultes, ses phantasmes restaient ceux d’une gamine qui ne se décidait pas à grandir.
« Alors c’est plus facile de t’imaginer que le grand méchant loup se rapproche d’un peu trop près du petit chaperon rouge, hein ? »
Si la détermination d’Akai fût suffisante pour le pousser à affronter son adversaire les yeux dans les yeux, sans se dissimuler derrière un miroir, sa fierté l’empêcha de s’agenouiller devant son amante pour ne plus la regarder de haut.
« C’est pour me rapprocher d’une des deux sœurs que je me suis mit à fréquenter l’autre, oui, mais ne va pas les confondre, je m’intéresse à la grande. »
Un mensonge de plus ? Pas du point de vue de Dai.
Après un court instant d’hésitation, Akemi se détourna de son miroir, pour contempler celui qui s’était placé à ses côtés. Elle demeura néanmoins silencieuse.
« Tu as peur que je t’abandonne ou que je te trahisse ? Ne va pas me mettre dans le même sac que cette bande de charognards… »
« Cette bande de corbeaux, comme tu les appelle… Parfois je m’imagine qu’ils m’ont définitivement séparé de ma sœur… Est ce que tôt ou tard, ils ne finiront pas par nous séparer, toi et moi ? »
Si son adversaire ne l’avait pas gratifié de ce regard mélancolique, Akai se serait permis un énième sourire devant l’ironie de la situation. Oh certes, elle avait tapé en plein dans le mille, mais c’était avec les yeux bandés qu’elle avait décoché cette flèche en plein cœur de la cible. Si l’organisation finirait effectivement par les séparer, ce ne serait pas de la manière qu’elle s’imaginait.
« Ne t’inquiète pas pour moi, je suis du genre coriace. Et s’ils me sous-estiment, ils y perdront des plumes. »
Reposant sa brosse à cheveux sur la surface du meuble, la jeune femme y laissa reposer son bras.
« Tu t’imagines que je suis si naïve que ça ? J’ai beau répéter à Shiho que nos parents ont été victimes d’un accident, j’ai autant de mal qu’elle à y croire vraiment. En fait, je n’y aie certainement jamais cru, j’ai juste du mal à regarder la vérité en face. Mais je me souviens encore du visage de ma mère avant sa mort, si je l’avais oublié, il me suffirait de regarder Shiho pour m’en souvenir de toutes façon. Et même si j’étais assez stupide pour croire que cette maudite organisation n’irait jamais jusqu’au meurtre… »
Tout en appliquant sa robe de chambre contre les courbes de son corps, Akemi appuya doucement la main sur son propre cœur.
« … il y a cette sensation, chaque fois qu’ils se rapprochent, cette peur que j’ai ressenti pour la toute première fois quand mes parents sont…quand on m’a appris qu’ils étaient… »
Les derniers mots de la phrase se perdirent dans le silence en empruntant le chemin d’un soupir.
« Alors je sais qu’un jour…ce sera peut-être mon tour…mon tour d’essayer de m’enfuir, en mettant ma petite famille hors de leur portée…Et…je t’ai racontée comment cela s’est terminé, quinze ans plus tôt, hein ? Mais ce n’est pas ça qui me fait réellement peur… »
Akai plissa les yeux tandis qu’il essayait d’anticiper la direction que prenait cette confession.
« …pour avoir une place parmi eux, il faut bien la mériter, j’imagine. Et l’idée qu’ils doivent se faire du mérite, je préférerais l’ignorer. Tout comme je préférerais ignorer les épreuves qu’ils vous ont imposées, à toi et à ma sœur. Ce qui a l’air de vous arranger plus qu’autre chose, hein ? Mais j’ai passé l’âge d’être protégée… »
Si la jeune femme baissa la tête, ce n’était pas en signe de soumission, la manière dont elle agrippait ses genoux témoignait amplement du fait qu’elle s’efforçait de contenir sa colère et sa frustration.
« Avec le recul, j’aurais préféré que mes parents me disent la vérité en face au lieu de… »
« Qu’est ce que ça aurait changé, hein ? Tu crois qu’une gamine de sept ans aurait pu changer quoi que ce soit ? »
Un constat désabusé qui transperça le cœur d’une sœur aînée, même si elle repoussa instinctivement cette vérité.
« Pas grand-chose, c’est vrai, mais elle aurait pu essayer… Essayer de s’enfuir avec sa sœur quand c’était encore possible, quand nous ne représentions rien pour eux… Au moment où ils n’auraient même pas daigné lever le petit doigt pour nous rattraper… Avant qu’ils…qu’ils ne se mettent en tête qu’une seule des deux filles était l’héritière des parents. Et quand bien même ça n’aurait rien donné, au moins j’aurais pu me dire que j’avais essayé, au lieu de traîner les mêmes regrets pendant huit ans !»
Relevant la tête, Akemi fixa d’une expression égarée celui qui avait posé la main sur son épaule, cet individu à la fierté ombrageuse qui avait pourtant consenti à s’accroupir devant elle.
« Tu te demande pourquoi est ce que ta sœur a mis cette barrière entre ta vie et la sienne ? Poses-lui la question, et si tu as de la chance, elle te répliqueras que c’est pour te protéger… »
Il ne s’aventurait pas sur le terrain des spéculations, c’était cette réponse qu’il avait obtenue de Sherry lors de leur tout dernier entretien en tête à tête, juste avant que Gin ne s’interpose. Oh bien sûr, cette gamine cynique avait fait passer ça pour un sarcasme…
« Une sœur aînée que sa cadette maintiendrait dans le monde de l’enfance, pour éviter qu’une fillette sans défense soit réduite en miette par le monde impitoyable des adultes, n’importe qui trouverait la situation ridicule, et même pathétique, non ? »
Faire passer des aveux pour une plaisanterie qu’il ne fallait pas prendre au sérieux, le truc était usé. Les criminels n’étaient jamais aussi honnêtes que lorsqu’il prétendait porter un masque.
« Mais je vais te donner ma réponse. Ce n’est pas la grande sœur qu’elle se force à protéger…c’est uniquement la petite. Une pauvre gamine qui s’imagine qu’elle n’a plus besoin de famille, mais qui crève de trouille à l’idée d’être reniée par la seule famille qui lui reste. »
Bon, ça revenait à lui vendre une partie de la mèche, mais s’il avait essayé de la persuader qu’on pouvait ressortir de l’organisation avec la conscience tranquille, est ce qu’elle aurait avalé ce bobard ? Que ce soit un mensonge ou une vérité partielle, tous les moyens étaient bons pour gagner une confiance imméritée.
« J’avais tout juste sept ans quand ma mère me l’a mise dans les bras, elle s’imagine vraiment que je peux oublier ça du jour au lendemain ? Que quelque chose pourrait me faire oublier ça ? »
Elle mordait à l’hameçon, plus qu’à relever la ligne, doucement, tout doucement…
« Donne-lui l’impression de tâter le terrain, pour t’assurer que tu peux jouer le rôle de la grande sœur, et elle n’aura aucun mal à le croire. »
« Je me moque de ce qu’elle a pu faire ou ne pas faire depuis notre séparation, ça ne changera rien entre nous ! »
La jeune femme tressaillit lorsque les doigts d’un étranger effleurèrent l’une des mains qui agrippaient ses genoux.
« Alors laisse-moi faire le sale boulot. Les sales petits secrets qui existent entre ta sœur et l’organisation ? Je les garderais pour moi. Si tout ce qui compte pour toi, c’est d’être sa grande sœur, la vérité est un luxe dont tu peux te passer, non ? Mais peut-être que tu préférerais une petite sœur plus acceptable que la tienne… »
Est ce qu’il perdait son sang froid au point de tirer un peu trop brutalement sur la ligne ? Cette provocation pouvait le rapprocher du but…ou réduire tout ses efforts à néant.
« La soeur que mes parents m’ont donné, c’est tout ce que j’ai jamais réclamé de ce côté là…et je ne réclamerais jamais rien d’autre… »
Se décidant à briser le contact entre lui et sa proie, Akai se releva, avant de se glisser derrière elle pour mieux l’enlacer.
« Alors ne réclame rien d’autre…ne me réclame rien d’autre, et tu sera satisfaite. »
Demeurant dans l’incertitude quelques instants, Akemi décida de s’en extirper en s’accrochant au seul support qui était à sa portée, le bras que son amant avait enroulé autour de ses épaules.
« Et si ça ne me suffisait pas ? Si je voulais tirer Shiho de cet enfer sans que tu prennes sa place ? »
Akai aurait préféré coupé court au mélodrame, Moroboshi Dai décida d’y sauter à pied joint.
« Je t’ai dit que j’avais passé une sacré partie de ma vie aux Etats-Unis ? Un point commun entre moi et ta sœur, tiens. À force de traîner dans les bars du coin, j’ai fini par y trouver quelque chose à ramener dans mes bagages quand je suis repassé de l’autre côté de l’océan. Tu voudrais peut-être savoir ce que c’est ? »
Prise au dépourvu par ce brusque changement de sujet, la jeune femme se contenta d’acquiescer.
« Le blues… Le blues et des histoire à dormir debout, racontées par des vieux fous à l’haleine puant le whisky. Deux choses qui ne sont pas incompatibles. Est ce que tu sais où Robert Johnson a trouvé son inspiration ? À un carrefour…un carrefour où il aurait rencontré le diable en personne. Quand ils se sont séparés, le vieux truand avait gagné une âme et le monde un musicien digne de ce nom. Si on peut vendre son âme pour une bonne chanson, autant le faire pour une femme, non ? »
Digne de ce qu’on appelait pudiquement les cheap novels… Mais quand on devait assumer le même rôles plusieurs années d’affilée, il fallait bien se payer un petit plaisir de temps en temps. Marmonner des répliques prétentieuses et ridicules dignes d’un mauvais film ? Tant qu’il pouvait en attribuer la responsabilité à son personnage, autant s’offrir ce luxe. Et à en juger au sourire amusé que lui renvoyait le miroir, il n’était pas le seul à trouver un semblant de charme à ce genre de kitsch.
« Franchement, quitte à me faire des déclarations aussi ridicules et théâtrales, tu ne pourrais pas faire semblant d’y croire au moins ? D’un autre côté… »
Sans perdre tout à fait son sourire, Akemi contempla son miroir avec une expression légèrement désabusé.
« D’un autre côté, je succomberais presque à la tentation de prendre ça au premier degré. »
Une tentation qui n’était pas loin d ‘effleurer la conscience d’un agent du FBI.
« Comment est ce que tu veux prendre notre relation au sérieux, hein ? Une histoire d’amour qui débute par une agression dans une ruelle sordide, continue avec un prince charmant qui joue les stalkers, tu t’imagines peut-être que ça se finira par un mariage ? »
Tout en fermant les yeux, la jeune femme s’empara de la main de son compagnon pour la poser sur sa joue.
« Est ce que c’est réellement pour t’amuser que tu campais pratiquement devant mon immeuble ? Tu me surveillais discrètement en permanence juste pour tromper ton ennui ? Tu as rejoint…cette organisation parce que tu n’avais rien d’autre à faire de ta vie ? »
« Tu crois réellement que c’est pour les beaux yeux de Judy que Jim Stark a roulé à tombeau ouvert vers ce gouffre ? »
Comme on pouvait s’y attendre, la référence était incompréhensible pour elle. Pour être honnête, il aurait souffert d’une lacune cinématographique identique sans un certain James Black. Franchement, lui faire subir cette sale gamine pendant des semaines, il aurait pu trouver un bizutage moins humiliant pour sa nouvelle recrue… Enfin, il avait finit par prendre goût à la corvée et s’attacher à cette petite idiote…au point d’en faire sa partenaire de travail quelques années plus tard. Dire qu’il avait laissé cette morveuse l’entraîner au cinéma pour mettre fin à son harcèlement psychologique quotidien.
Mais bon, la tête de son supérieur hiérarchique quand une gamine le comparait à James Dean ? Cela valait son pesant d’or avec le recul.
« La fureur de vivre… Si ça t’intéresse, je pourrais sûrement trouver un cinéma qui accepterait de diffuser cette antiquité. Ca me rappellera quelques bons souvenirs… »
Un semblant de sourire passa sur le visage blasé d’Akai. Cette gamine lui arrivait à la ceinture et pourtant, elle avait refusé obstinément de rentrer dans l’enclos qu’ils lui avaient aménagé… Le programme de protection des témoins ? Des mots qui déchaînaient sa fureur au lieu de la rassurer. Un certain James Black avait même fini par céder à ses caprices, quitte à prendre quelques libertés avec les règles… Jodie, aujourd’hui comme hier, il ne pouvait s’empêcher de l’apprécier et même de la respecter. Avec le recul, c’était peut-être ça qui avait piqué son intérêt avec l’aînée des Miyano… Au point de lui faire franchir les bornes du professionnalisme.
« Si ça pouvait me permettre de te comprendre… »
« Comprendre quoi ? Certains imbéciles ont besoin de se lancer des défis pour se sentir en vie, n’écoute pas leurs excuses, ce n’est pas pour la fille qu’ils foncent vers le ravin, c’est pour voir jusqu’où ils sont capables d’aller… »
Jusqu’à quel point pouvait-il attribuer cette réplique à Dai ? Après tout, tenter de s’infiltrer dans l’organisation, cela se rapprochait plus du comportement suicidaire que de l’amour de la justice, et il n’avait jamais eu l’âme d’un justicier de toutes manière.
« Un caprice ou un prétexte ? C’est tout ce que je pourrais jamais être ? »
Il ne pouvait pas pousser le cynisme jusqu’à rajouter une pièce à conviction dans un dossier du FBI.
« Si je pouvais avoir un semblant de romance avec la fille tant que c’est encore possible, ça ne me déplairait pas. »
Akemi gratifia Dai d’un sourire, ce n’était pas vraiment la déclaration d’amour qu’elle se serait imaginée recevoir quelques années plus tôt, mais de la part de Dai, elle pouvait difficilement en imaginer une autre. De son côté, Akai ravala un soupir.
Tôt ou tard, il faudrait bien qu’il s’engage vers ce précipice, quitte à finir au fond, et à ce moment là, il vaudrait mieux ne pas avoir de regrets pour ce qu’il laisserait derrière lui…