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Les Liaisons Dangereuses
Chapitre II : Le Vice
Je me réveillai avec une affreuse migraine par les rayons du soleil, sans aucun souvenir de ce qui s’était passé la veille. Je me retournai afin d’éviter que l’astre du jour ne me brûle les yeux, et je vis Jasmine, assis comme précédemment, au bord du lit.
- Cette situation m’en rappelle une antérieure, murmurai-je.
Jasmine eut un petit éclat de rire. Il semblait assez fatigué, des cernes gris apparaissant sous ses yeux.
- Que s’est-il passé ? demandai-je plus sérieusement.
- Eh bien, tu dansais avec Kaya quand tu as fait un malaise devant toute l’assemblée. Nous avons réussi à cacher le fait que tout cela était lié au fait que tu avais trop bu.
Je posai ma main sur mon front en signe de désespérance. Avais-je vraiment tant bu que ça ? A vrai dire, je me souvenais d’avoir arrêté de compter au quatrième.
- Tu as déliré toute la nuit après que nous fûmes rentrés. Nous t’avons entendu hurler plusieurs fois et tu t’es souvent réveillé trempé. Il serait plus convenable que, la prochaine fois, tu fasses un peu plus attention à ton image, car elle met en péril celles de nous autres. Sur ce, je vais me coucher, j’ai passé une longue nuit à ton chevet.
Mon sourire, qui s’était peu à peu rétréci, disparut complètement. J’entendis la porte claquer alors que me revenaient des images de la soirée. Je revoyais ainsi cette magnifique femme, cette brune aux yeux merveilleux. Était-ce réellement à cause de l’alcool que j’avais perdu conscience ? J’en doutais. Je pensais plutôt à la possibilité d’une répétition de ce qui c’était passé avec Hizaki lors de notre première rencontre, et je penchais plutôt pour cette explication.
Seulement, si la vue d’une seule femme si belle me mettait dans tous mes états, étais-je vraiment humain ? Aucun homme, à ma connaissance, n’avait ce genre de comportement. Bien vite, j’étais hanté par la volonté de revoir Kaya et de mieux la connaître.
A chaque pensée étant liée à elle, mon cœur battait de plus en plus vite et j’en avais la nausée.
Je vomis d’ailleurs plusieurs fois au cours de la journée, bien que d’ordinaire, je réussisse à rester d’humeur correcte le lendemain de mes sorties.
Je ne sortais pas de mon lit, et personne ne vint me voir non plus, me renfermant plus dans mon sentiment de culpabilité. Je remuais mes pensées sombres toute la journée, si bien que, exténué, je me plongeais très tôt dans un sommeil agité.
Je décidai de sortir de ma chambre deux jours après l’incident. Je devais bien un jour ou l’autre m’extirper de mon cocon pour affronter le monde extérieur, me sentant un peu mieux, et je pensais que ce devait être maintenant ou jamais.
Pourtant, je ne me dirigeai pas vers la bibliothèque, comme à mon habitude, mais dans la salle de musique, où je m’asseyais sur le banc du piano. Inspiré et voulant exprimer ce que je pensais, je jouai une mélodie qui me sortait de la tête. Je jouais comme cela durant ce qui me sembla être des heures avant que je n’entendisse la porte grincer. Je produisis une fausse note qui nous déchira les oreilles.
- La note finale n’est pas de circonstance, dit Teru.
Je refermai le clapet du piano, dépité, mais Teru posa sa main sur mon épaule, comme pour me calmer.
- Alors, monsieur le sans gêne, bien dormi ?
Je maugréai mais me laissai faire.
- Kamijo, regardez-moi. Vous ne devez pas vous sentir coupable pour le bal. Ce n’était pas votre faute. Moi qui suis resté avec vous, je sais parfaitement pourquoi vous avez fait un malaise.
Malgré tout, je fuyais son regard.
- Ne vous apitoyez par sur mon sort. Ce qui est arrivé ne concerne et n’occupe que ma personne. J’ai cru pouvoir me reposer sur quelqu’un d’autre et j’ai eu tort. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.
Je m’installai dans un des fauteuils de la salle, alors qu’une des employées de la demeure nous servait deux tasses de café pour le petit-déjeuner.
- Et maintenant, qu’allez vous faire ?
- A propos de quoi ? Demandai-je, ne voyant pas de quoi il voulait parler.
- De Kaya (il fit mine de ne pas s’apercevoir que je venais de frôler la mort en m’étouffant avec mon café lorsqu’il avait prononcé ces deux mots). J’ai bien vu comment vous la regardiez lors de votre valse. Vous ne pouviez pas détacher vos yeux d’elle.
Je baissai les yeux, faisant mine de réflechir, et posai ma tasse sur la table.
- Je... Je ne sais pas, bégayais-je. Je ne suis qu'un simple bourgeois, je doute qu'elle ne puisse ne serait-ce que s'intéresser à moi. Les aristocrates se marient avec les aristocrates, les gens de mon espèce avec d'autres bourgeois ou des gens du peuple.
- Allons, ne partez pas comme cela. Nous sommes à l'aube d'une ère de changement, vous pouvez vous permettre des choses que vous ne pouviez pas faire il y a quelques années.
- Pas pour l'instant. Je dois me remettre sur pied, inventais-je.
- Vous devriez aller voir Hizaki, elle a peut être un remède pour vous – vous savez qu'elle aime faire des recherches sur les plantes médicinales.
J'acquiesçai en silence, et après avoir bu ma tasse, je me levai dans l'optique de suivre les conseils de mon ami, sans vraiment remarquer la façon dont il avait appelé Hizaki, qui était officiellement sa sœur. Je pris alors congé de Teru.
Les quelques jours qui suivirent me firent comprendre que malgré ce que me laisser à penser Jasmine, le groupe ne me rejetait pas tellement. Nous avions repris les mêmes activités qu'auparavant, les mêmes discussions, si bien que tout me paraissait monotone, et c'était plutôt moi qui m'éloignait des autres : je pouvais rester enfermé des heures dans mes appartements avec pour seule compagnie la bouteille d'absinthe.
Seulement, un des rares jours où je profitais du soleil avec les autres, un événement vint troubler mon quotidien. Nous profitions des beaux jours d'été dans l'immense parc du manoir quand Yuki prit la parole, chose rare :
- Au fait, Hizaki ne vous a peut être pas prévenu, mais ce soir viennent dîner la famille De Roseraie, vous savez, la famille de Kaya.
Je fermai mon livre, un peu plus sèchement que je ne l'avais voulu.
- Vous.. Vous en êtes certain ? Bégayai-je. Sommes-nous tous obligés d'être présent ?
- Tu comptes peut être rester enfermé tout seul dans tes appartements ? Non mais voyez-vous ça ! Dit Jasmine dans un éclat de rire.
- Vous pourriez en profiter pour lui présenter vos excuses pour la dernière fois, renchérit Hizaki.
Je laissai échapper un soupir – ils avaient tous l'air ligués contre moi, comme pour se venger de la soirée que je leur avais faite passer.
- Je vous déteste, dis-je d'un ton désespéré et à demi-convaincu.
C'était par amitié qu'ils faisaient ça, j'en avais conscience, mais j'avais un mauvais pressentiment.
- C'est cela, rigola Hizaki. Allez vous préparer, le dîner débutera dans deux heures.
A ces mots, Teru, Yuki, et moi même nous en allâmes nous changer pour des tenues de dîner.
Tout compte fait, la venue de Kaya ne me provoqua que quelques bouffées de chaleur au repas, mais je pus y participer sans trop de contrainte, malgré que je semble plus attiré parce le contenu de mon assiette que des visages de l'assemblée.
Hizaki conservait de bonnes relations avec nos anciens hôtes; et ce malgré mes derniers actes, m'étonnant. Dans notre monde décadent, il suffisait de peu pour que l'une des personnalité française abandonne tout à coup ses affaires, par simple intérêt. Je soupçonnais un mouvement financier de la part de Hizaki ou de ses proches.
Notre dîner fut simple, ne me fit que peu d'effet, sauf peut être l'île flottante avec sa crème anglaise onctueuse. La cuisinière semblait avoir un don pour réussir ce plat, ce qui n'était pas pour me déplaire. Jasmine me faisait plusieurs fois relever la tête, mais j'évitais alors de croiser le regard de nos invités.
Après le dessert, j'en profitai pour me retirer sans bruit sur le perron du manoir pour prendre l'air, la migraine pointant dans un coin de mon cerveau. Je respirai profondément, regardant les étoiles.
- Ça ne va pas ? Murmura une voix, dans mon dos.
Elle m'était inconnue, mais j'étais certain de l'avoir déjà entendue durant le bal. Je me retournai donc, prêt ou non à affronter l'inconnu, et ce fut Kaya qui se présenta à moi, que j'avais évitée toute la soirée. Elle dut voir que je n'étais pas bien, car je vis ses sourcils se froncer et son doux visage prendre une moue gênée.
- Vous êtes tout pâle.
- J'ai quelques difficultés à supporter la foule, mentis-je.
Elle s'approcha de moi.
- Je vous comprends, cela m'arrive parfois. Dans ces cas-là, je m'isole et vais me promener dans les jardins.
- Il est vrai que les vôtres sont magnifiques. Je les ai aperçus en arrivant chez vous, la dernière fois.
Il y eut un moment de silence, et nous nous regardâmes. Ces yeux semblaient lire en moi comme dans un livre ouvert.
- C'est pour cela que vous avez eu un malaise lorsque vous dansiez avec moi ?
Je sentis une pointe d'amertume dans sa voix. Je détournai mon regard, soudainement gêné, mais elle posa sa main sur mon bras.
- Expliquez-moi, je veux savoir, dit-elle, comme si c'était un ordre.
Je sentis alors une douce chaleur dans mon corps, une sorte de plénitude, et je lui répondis, sans pouvoir lui mentir et sans connaître la raison d'un tel acte.
- Je... j'ai une énorme sensibilité et une empathie importante. Dès que je croise le regard de quelqu'un d'autre, je réagis selon ses réactions et son comportement envers moi. Par exemple, lors de notre première rencontre, Hizaki m'a tellement marqué par sa froideur que j'ai aussi eu un malaise.
Ne pouvant plus m'arrêter, je continuai sans m'en rendre compte :
- Au bal, je pense qu'au delà de l'alcool, c'est votre beauté qui m'a choqué. J'entends ici votre beauté intérieure, votre innocence apparente. Vous m'avez parue d'abord si fragile... Si... Je ne saurais comment l'expliquer. Puis votre candeur a disparu de votre regard pour m'en montrer la sagesse, une sagesse noble. Je n'avais jamais rencontré une personne telle que vous auparavant, et je pense que cette première rencontre et cette prise de conscience de ma part pour votre existence m'a fait un tel effet, et je m'en excuse. J'espère que vous ne m'en voudrez pas indéfiniment.
Je m'éloignai un peu d'elle. La magie commençait à retomber.
- Rassurez-vous, me murmura-t-elle à l'oreille, je connais votre situation, et je vous comprends.
Je sentis ses mains se poser sur les miennes, et je me crispai plus que je ne l'étais déjà. Je tremblais à présent, et j'avais alors des sueurs froides au lieu des bouffées de chaleur, me demandant comment je faisais pour rester encore debout.
- Vous avez froid ? Demanda-t-elle. Voulez-vous rentrer ?
J'acquiesçai, et nous nous dirigeâmes, moi titubant, vers le salon où tout le monde prenait un café. Je ne remarquai pas alors l'ombre qui nous observait depuis le début de la scène, sous un arbre du jardin.
- Kamijo ? Vous êtes d'une pâleur effroyable ! Qui a-t-il ? Venez vous allonger quelques instants, proposa Teru, en m'aidant à m'asseoir et ainsi décharger Kaya de mon poids.
Je m'enfonçai dans un fauteuil crapaud, prêtant peu d'attention à la conversation.
- Ma chère Kaya, dit Hizaki. Votre famille vous donne l'autorisation de rester quelques jours ici, au manoir. Voudriez-vous vous joindre à nous ?
J'ouvrai de grands yeux, mais Jasmine m'empêcha de faire plus. Après tout, une présence féminine de plus ne serait pas de trop dans la maison, surtout pour Hizaki qui semblait baigner dans un monde d'homme avec nous quatre.
La conversation et la décision de rester de Kaya mit fin à notre soirée. Alors que nos invités repartaient pour un voyage de plus ou moins deux heures jusqu'à Tours, où ils devaient passer la semaine, je fus l'un des premiers à aller me coucher, suivi peu après par Jasmine qui vint me voir dans mes appartements pour s'assurer que je ne m'étais pas effondré en chemin.
- Je te connais, me dit-il, alors qu'il m'aidait à me déshabiller, étant trop faible pour cela. Aussi, j'ai fait préparer une potion pour que tu évites de réveiller notre invitée et accessoirement toute la maisonnée pendant la nuit.
Après que j'eusse rejoins mon lit, il me tendit un verre rempli d'un liquide de couleur ambrée, qui dégageait un doux parfum de verveine. Je le bus, et sentis aussitôt la fatigue peser un peu plus sur mon corps. Je m'enfonçai alors dans un sommeil sans rêve.
Le lendemain matin, je me sentais encore nauséeux, mais j'allai vers la salle de musique, où j'avais pris l'habitude de prendre le déjeuner avec Teru. Seulement, j'y trouvais seulement Jasmine qui s'essayait au violon de Teru, justement.
Alors que j'entrais, il s'arrêta de jouer et me le tendit. Je savais, outre que de jouer du piano, composer au violon qui restait mon instrument premier auprès duquel j'avais appris à faire mes gammes. Il prit place au piano et esquissa le début de l'accompagnement d'un concerto pour violon de Brahms, l'opus 77, 3ème mouvement, que je reprenais.
Nous jouâmes une dizaine de minutes, puis il plaqua un accord magistral sur le clavier et ferma plus doucement le clapet.
- Bonjour, ami ! Fit-il en m'enserrant. As-tu bien dormi avec le somnifère ?
- Je devrais t'avouer, mon cher, que j'aurais référé me laisser m'emporter par mes rêves. Mais si cela vous a permis de dormir en paix, je m'en accorde.
Nous nous assîmes alors, et nous perdîmes dans nos pensées pendant quelques instants.
- Au fait, tu es, comme d'habitude, le dernier à te réveiller. Les 'filles' (il insista bien sur ce mot) sont déjà dans le jardin; et Yuki et Teru sont partis très tôt ce matin à Tours pour je-ne-sais-quelle affaire. Tu as prévu quelque chose ?
Je niai, d'un signe de tête, tout en sirotant mon café qu'on venait de me déposer sur la table basse.
- Nous pourrions aller pique-niquer sur les bords du Cher. Teru, Yuki et moi avons décelé un endroit idéal pour pêcher, la dernière fois.
Sans attendre ma réponse, alors que j'avais fini ma tasse, il me conduisit aux cuisines et donna quelques ordres quant au déjeuner.
Nous partîmes une heure plus tard, tout au plus, et nous nous installâmes près du fleuve, tranquilles, ayant dresse une nappe dans un coin d'ombre que nous offrait un saule pleureur. Nous avions laissé au manoir un mot disant où nous étions, au cas où nos amis voudraient nous rejoindre.
Jasmine s'était mis en tête de pêcher notre dîner qui, d'après les quelques prises que j'apercevais, allait se révéler frugal. Kaya et Hizaki discutaient comme deux grandes amies en piochant dans un saladier, tandis que moi-même, allongé dans l'herbe, non loin de là, semblait finir ma nuit.
Au bout de quelques instants, Jasmine en eut assez de son jeu et vint se joindre à nous pour déjeuner. Je m'étais dans la foulée déplacé avec autant de motivation que je pouvais déployer, c'est à dire très peu. Je me rallongeai près de la nappe, assez loin pour ne pas m'étaler dessus et assez près pour que je puisse manger correctement.
Je me sentais beaucoup mieux, et j'en profitais pour observer Kaya, qui resplendissait et semblait vouloir faire de l'ombre au soleil. Je devais l'observer sans m'en rendre compte de façon outrageante, car je sentis plusieurs fois le coude de Jasmine s'enfoncer dans mes côtes.
- Tu pourrais te tenir un peu mieux, me dit-t-il, alors que Hizaki et Kaya étaient repartis dans une conversation sur leurs dernières robes achetées au nouveau grand magasin de Tours. Ce n'est pas parce que nous sommes ensemble que tu dois n'en faire qu'à tes manières.
Je soupirai, comme un peu trop souvent en ce moment, puis me rassis comme le voulait la tradition et les bonnes manières. L'attitude de Jasmine commençait à m'énerver, mais je préférais me soumettre à ses avis, sachant pertinemment qu'il était beaucoup plus posé que moi.
Notre déjeuner se termina vers trois heures de l'après midi. Jasmine se remit à la pêche, où Hizaki l'avait rejoint, et ils discutaient à présent tranquillement l'un et l'autre, doucement pour ne pas effrayer les poissons. Kaya m'avait proposé de faire un tour sur les bords du Cher, un peu plus loin, pour pouvoir discuter sans déranger les deux autres.
Nous avions à présent rejoint la route qui longeait le fleuve, discutant de choses et d'autres. J'étais heureux de ne pas avoir de vertiges, aussi je profitais pleinement de cette balade et du grand air de la campagne – non que je commençais à en avoir l'habitude au manoir, mais celui-ci portait les relents des vents marins, et me rendaient un peu nostalgique.
- Vous sentez vous mieux depuis hier soir ? Me demanda-t-elle soudainement.
Je la regardai, étonné de cette question.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, dis-je. Il me faut seulement pouvoir me contrôler. Ou m'assommer un bon coup pour éviter que je ne gêne quelqu'un.
J'éclatai de rire à la fin de cette phrase, sans trop savoir pourquoi. Je n'en décelai aucune pointe d'ironie, pourtant son rire se joignit au mien.
- Dites-moi, Kamijo, avez-vous des prétendantes ?
J'arrêtai soudain de rire. De quel droit et surtout comment pouvait-elle me poser une question aussi indiscrète. Je décidai cependant de ne pas m'en formaliser, et lui répondit avec sincérité :
- Aucune. Ma réputation me précède dans chaque lieu public.
- Ah oui. Votre société a fait faillite.
- A croire qu'elles sont toutes attirées par l'argent...
Je laissai la phrase en suspend, mais quelques secondes plus tard, je lui retournai la question :
- Je suis dans la même situation que vous, me répondit-elle. Mon père ne m'a pas encore fait part de sa décision, mais je redoute un mariage forcé. Vous savez, je suis de ces filles qui aiment les histoires romantiques.
Elle me lança un regard brillant, et je sentis la terre tourner autour de moi. Pendant un instant, je perdis possession de mon corps, je m'envolai loin de cet endroit, restant pantois devant ses yeux, alors que nos lèvres se rapprochaient doucement. Ce fut quand elles se touchèrent que je compris mon erreur. Mais je ne me détachais pas d'elle pour autant, et elle se laissa faire sous mon baiser. Me rendant compte de ce que j'étais en train de faire, je m'arrachai à ses lèvres au goût fruité, avec une douce amertume.
- Pardonnez-moi, dis-je, la tête baissée.
Elle posa une main sur mon épaule, je sentis son regard sur moi, qui n'avait pas changé. Je relevai la tête. Un sourire ourlait les lèvres que j'avais prises un peu plus tôt, et Kaya se blottit dans mes bras, sans que je puisse faire un quelconque autre geste.
Nous n'avions alors plus besoin de paroles pour nous comprendre, tout passait dans la chaleur de nos corps.
Je ne m'expliquais mes sentiments, ni mes sensations à ce moment. Je ressentis à ce moment un moment de plénitude intense, de bonheur incommensurable, à l'état pur, comme toutes les fois où nous devions nous revoir ensuite.
Nous faisions de notre mieux pour nous retrouver loin des regards indiscrets, bien que notre secret fusse découvert environ deux semaines après notre premier baiser par mes compagnons.
Kaya avait avoué à Hizaki le pourquoi de ses fréquentes visites au manoir, sans le vouloir. Mais je savais qu'elle était assez bavarde.
Je découvrais, à chaque fois que nous nous voyions, une autre facette de sa personnalité, qui était très complexe. Et le mystère qu'elle dégageait exerçait sur moi une attirance fascinante.
Je me souviens du sourire de Jasmine, quand Hizaki, à table, après que Kaya soit repartie, avait tout dit aux autres. Teru aussi me regarda, l'air heureux pour moi, alors que je rougissais telle une pivoine, semblant trouver soudain le contenu de mon assiette très intéressant. Seul Yuki resta indifférent.
Plus nous nous voyions, plus nous devenions proches. Je n'osais pas encore m'imposer dans sa demeure, ayant peur tous deux des réactions de sa famille. La mienne, n'étant plus de ce monde, ne me posait aucun problème.
Je reprenais peu à peu possession de mes appartements à Tours, situés dans le vieux quartier près de la place Plumereau, bel héritage du Moyen-âge français. Certes, ce n'était pas d'un énorme luxe, mais il était confortable, et nous permettait de nous plonger dans la vie de la ville, qui nous attendrissait en cette fin du XIXe siècle.
Nous restions des heures assis dans un des canapés du salon, à discuter de tout et de rien, profitant de notre présence l'un de l'autre.
C'est aussi dans une des chambres de cet immeuble que nous nous unîmes pour la première fois, chose dont je me souviendrai toute ma vie. C’était à la fois merveilleux et indescriptible. Nous ne formions plus qu’un, nous étions là, rien que nous deux, enlacés comme si nous avions peur de nous perdre l’un l’autre.
Mais ce fut à ce moment là que commencèrent réellement nos tourments.
Nous nous n’étions plus vus depuis un mois déjà, en été, Kaya devant effectuer un voyage en Autriche pour voir de la famille. Aussi, je me morfondais de la revoir et me consolais de ma solitude dans l’alcool. Je commençai vraiment à trouver le temps long sans elle, aussi avais-je décidé de rejoindre mes amis au manoir.
Je devais d’ailleurs ne pas avoir l’air d’être en forme, car tout le monde me proposa un verre de vin chaud pour pallier à ma pâleur. Je leur expliquai la chose, prenant toutefois quelque plaisir à me plaindre auprès de mes amis.
Au bout d’une semaine, n’y tenant plus, je décidai de me rendre au château d’Ussé, curieux, fatigué d’attendre, et impatient de la revoir.
Je n’étais pas revenu ici depuis le bal, mais de jour, il semblait beaucoup plus grand. On conduisit mon cheval à l’écurie, et je me dirigeai vers l'immense perron, passant par les jardins.
A ce moment, on vint me trouver, m'interdisant de faire un pas de plus. Étonné, et douteux, je tentai de forcer le passage, en vain.
- Madame ne veut plus voir vous ou vos compagnons ici, menaça le majordome, qui n'avait pas l'air de plaisanter.
- Puis-je en avoir la raison ? répondis-je avec le peu d'assurance que j'avais.
- Sortez de ma demeure ! Hurla une voix derrière, que je reconnu être celle de la maîtresse de maison.
Elle apparut sur le perron, un fusil à la maison, et tira un coup en l'air pour me faire peur.
- Le prochain coup est pour vous, si vous ne décampez pas d'ici vite fait. Nous devrions exterminer les aberrations comme vous, qui ne servez qu'à engrosser les jeunes filles fragiles ! Vous n'avez pas honte ? Notre fille aurait pu avoir un avenir brillant si vous n'aviez pas été là.
La nouvelle ne fit qu'un tour dans ma tête. Sans en prendre réellement conscience, je me retournai, me dirigeai vers mon cheval qui m'attendait – la vérité étant que le palefrenier ne l'avait pas rentré à l'écurie – l'enfourchai et galopai jusqu'à la demeure d'Hizaki.
Je ne sus comment j'arrivais là bas. Je soupçonne ma monture de connaître le chemin par cœur... Après tout, n'avais-je pas fait le chemin plusieurs fois pour rejoindre Kaya ?
Tout ce dont je me rappelle, c'est d'être descendu, les larmes aux yeux, et d'avoir couru vers la bibliothèque, échappant alors ma colère et mon désespoir, seul, au milieu des livres qui subissaient mon état de détresse. Je lançais les pages et les bouquins depuis une bonne heure quand quelqu'un entra dans la pièce.
- Tu veux en parler, me demanda Jasmine.
- Non..., dis-je, la voix entrecoupée par les larmes.
- Ce n'était pas une question. Tu veux en parler.
Il se tut pendant un instant, durant lequel il me prit dans ses bras après m'avoir retiré le pauvre livre défeuillé que je tenais encore dans mes mains.
- Elle est enceinte...
- Je sais. Hizaki était au courant depuis quelques jours, continua-t-il sous mon regard interrogateur. Les ragots des femmes de chambres. Et elle leur a dit que c'était toi le père.
Voyant que je ne disais rien, la tête contre son épaule, il me demanda si j'allais bien.
- Je veux mes bouteilles d'absinthe, murmurai-je, dans le vague.
- Oh non, tu ne vas pas te saouler pour oublier ça.
- Je veux mon absinthe ! Hurlai-je entre mes larmes. Donnes-la moi !
Je le repoussai d'une force que je ne me connaissais pas, puis partis à l'autre bout de la pièce.
- Tu ne sais pas de quoi je suis capable, moi, le propre artiste de sa noble décadence, comme tu m'as dit, un jour. Je l'aime de tout mon cœur, jamais je ne renoncerai à elle. Elle est toute ma vie. Ne plus la voir signifie ma propre mort !
Et je m'enfuis avant qu'il ne puisse faire un geste. Je n'avais pas la force et l'envie d'aller bien loin. Le désespoir de savoir que je n'allais plus la revoir s'insinuait comme un poison dans mes veines. La seule chose dont j'étais certain de vouloir à ce moment était la mort. Une mort brève et douloureuse en écho à celle d'avoir perdu la femme que j'aimais. Mais d'abord, je devais tenter d'oublier.
Je me dirigeai alors vers le seul endroit où je pouvais noyer ma tristesse. Je me mis à boire jusqu'à ce que je ne puisse plus me rappeler ni mon nom ni où je me trouvais.
Lorsque je me réveillai, j'étais toujours dans la cave où j'avais élu domicile. J'espérais que personne ne voudrait m'y déloger, quand j'entendis un bruissement de vêtements à côté de moi. Je me retournai, le regard dans le vague, reconnaissant à peu près le sosie de Yuki. Il me regardait d'un air hautain, ce même air qu'avait la mère de Kaya le jour d'avant.
- Partez ! Criai-je de toutes mes forces. Allez-vous-en, avec votre généalogie de pacotille. Je vous déteste tous !
Je sentis une grande faiblesse soudain m'envahir, et une piqure au cou me fit gémir. Puis comme une apparition, Juka, le frère de Yuki, disparut.
C'était si bref que je ne me rendais pas alors compte de ce qui venait de se passer. Je me laisser à réfléchir quelques instants, essayant de comprendre le sens de cette action. Mais j'avais l'esprit trop embrouillé.
Tout à coup, la pensée de mourir avait complètement disparut de mon esprit. J'avais peur, car je ne comprenais pas. J'avais peur de mourir dans ces conditions, dans cette pièce, dans cet état de semi-conscience que me procurait l'alcool, en froid avec les personnes qui m'avaient aidé jusque là. Car sans l'aide de Hizaki, de Jasmine, de Teru et de Yuki, je serais resté le jeune homme désespéré avec son entreprise en faillite, et je n'aurais jamais vécu les moments heureux dont j'avais été témoin et actif depuis que je les connaissais.
Oui, j'avais à présent peur de mourir.
Je vomis, pitoyable, incapable de me retenir, de la bile. Je n'avais rien ingurgité depuis mon retour du château.
J'appelai Jasmine, qu'on vienne me chercher, mais personne ne pouvait m'entendre d'ici. Et mon ami, après la crise que je lui avais faite le jour précédent, devait sans doute éviter tout contact avec moi pour me faire savourer mes erreurs.
L'esprit embrumé, je puisai dans ce qui me restait de force pour me lever tant bien que mal et me dirigeai vers la sortie, titubant.
Un pas, deux pas. Ma tête tournait et m'élançait, sans doute les effets de l'alcool non dissout dans mon organisme. Parvenant à réfléchir quelques seconde, je me rappelai brièvement le chemin que je devais emprunter. Par chance, le perron menant à la cuisine, derrière le manoir, n'était qu'à une dizaine de mètres de la sortie, que je franchis à ce moment. Je devais simplement tenir jusqu'à la cuisine.
Deux pas de plus sous la chaleur déjà écrasante de cette matinée de septembre. A en juger par la lueur du soleil, il devait être dans les alentours de midi.
Ne plus réfléchir et ne penser qu'au but, la fin, l'ultime point à atteindre. Vacillant à chaque mouvement de mes jambes, je gardais pourtant en esprit cette image de la cuisine. Elle était en face de moi, je devais juste faire quelque mètres de plus.
Soudain, je fus pris d'une quinte de toux puissante, si forte que je ne voyais plus rien pendant les quelques secondes qu'elle dura. Je sentis alors un goût métallique dans ma gorge, le goût du sang.
- JASMINE ! Hurlai-je de toutes mes forces, comme si c'était la seule personne qui me restait au monde.
Mes nausées reprirent, plus fortes, et je régurgitai cette fois ma bile mêlée à mon sang. Tout devint noir autour de moi, et je sombrai dans l'inconscience, percevant toutefois quelques cris.
A suivre
Prochain Chapitre : Renaissance