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Author of 13 Stories |
Titre : Pandemonium Project
Auteur : Shirenai
Rating : M
Disclaimer : Hoshino Katsura est le génie qui possède D Gray-Man, ses personnages et son univers. Je ne possède que mon scénario.
Bonne lecture.
Pandemonium Project
Chapitre IV : A Place to Hide
Tandis qu’il revenait vers le lit, Allen surprit Lavi en train de le regarder d’un air… intéressé. Faussement scandalisé, et plus gêné qu’autre chose, il fronça les sourcils et marmonna :
« Je paierai ma dette après avoir entendu ce que tu as à dire sur ce bout de papier. Pas la peine de me regarder comme un lion qui se fait saliver en contemplant une carcasse…
- Les lions ne sont pas des charognards, tu sais ? » répliqua le jeune homme sur un ton tout à fait naturel
« Bref, on s’en moque, ce n’est pas le propos. Tiens. »
Il lui tendit le morceau de feuille et l’ancien successeur de Bookman put constater en l’attrapant que la main du plus jeune tremblait un peu, et était crispée sur le papier. Le jeune Maréchal avait beau ne rien dire, le jeune homme savait très bien que quand il était anxieux, Allen aimait qu’on le rassure, et toute vanité mise à part, il savait tout aussi bien que c’était surtout de lui que l’adolescent attendait un geste. Aussi, au lieu de se contenter de prendre la feuille, il tira à lui son cadet, le précipitant en avant. Surpris, le disciple de Cross s’étala de tout son long sur le torse encore nu de son amant. Effet garanti, il ne bougea pas. Si Lavi pouvait être un éternel blagueur et provocateur, il avait ses moments de sérieux et son ami était parfaitement en mesure de savoir que ce genre d’initiative n’avait pas pour but de l’agacer. Le ton presque grave du rouquin le conforta dans cette idée :
« Je ne sais pas ce que ce truc contient, mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est que ça te touche. J’aurais même tendance à dire que ça t’effraie. Calme-toi, Allen. »
Il appuya ses dires en pressant son cadet contre lui, un bras passé dans son dos. L’instant d’après, sa voix retrouvait son éclat taquin, malicieux :
« Je peux avoir une avance ?
- Sur ?
- Bah mon paiement, quelle question !
- Ah. »
Ne lui laissant volontairement pas plus le temps de réfléchir à un moyen de refuser, il amena le visage du symbiotique vers le sien en le prenant par le menton et l’embrassa. De cette manière qui étourdissait toujours Allen. Il l’embrassait avec une certaine force, comme pour le convaincre, lui prouver qu’il était bien là. Et à chaque fois que ce genre de chose arrivait, l’adolescent était toujours remué par tant de présence. Il avait la sensation de prendre pleinement conscience de l’existence de son camarade et cela lui en donnait le vertige. Un peu étourdi, le cadet de la Congrégation se défit lentement de l’étreinte de son équipier, ne sachant pas bien s’il devait protester ou se taire. Il se décida pour la seconde option quand les bras de Lavi le maintinrent fermement contre sa poitrine tiède. Un tel geste eut pour effet de crever l’abcès. Lentement, le garçon se blottit un peu plus dans la chaleur humaine, rassurante, vivante de son vis-à-vis et se mit à parler. Il bafouilla, se reprit, ne savait pas vraiment comment formuler ses craintes, mais son aîné restait attentif et ne bougeait pas. Il l’écoutait avec attention, comme toujours :
« Lavi… j’ai peur.
- Je vois ça. De quoi ?
- Je… je ne sais pas trop. Mais quelque chose dans ce papier ne m’inspire pas du tout.
- Laisse-moi regarder ça. »
Il déplia la feuille, en parcourut le contenu. Pas un seul instant au cours de sa lecture, son expression ne changea. Déformation professionnelle, sans doute. Le texte était en rimes, sans style particulier. Mention d’une ville infernale fictive, sacrifice, idée de mort prochaine… un thème réjouissant, en somme. Lorsqu’il eut tiré du document tout ce qui lui semblait important ou notable, Lavi s’autorisa à froncer les sourcils.
« Effectivement, » dit-il « ça n’a rien de très avenant.
- C’est le moins qu’on puisse remarquer.
- Dis-moi, Allen… comment et où as-tu trouvé ce papier ?
- Pendant notre infiltration au palais de l’Ordre. Il était par terre, froissé, dans une salle vide.
- Quel genre de salle ?
- Je n’y ai pas vraiment fait attention… un bureau avec une bibliothèque, je crois.
- Hum… »
C’était évident. Il y avait quelque chose de louche dans cette histoire. Pourquoi prendre le risque de laisser tomber des Exorcistes sur ce qui semblait être un plan du Comte Millénaire ? La seule réponse tangible que voyait le jeune homme était qu’on voulait qu’ils tombent dessus. Mais encore une fois, pourquoi ? Effrayer ? Avertir ? Semer le trouble ? Brouiller les pistes ? Les raisons pouvaient être multiples et aucune ne semblait, à première vue, plus probable que les autres. Repensant à son cadet, l’ancien disciple de Bookman pondéra la situation en un éclair. S’il disait lui disait la vérité alors qu’il n’avait pas la moindre preuve de ce qu’il avançait, il l’inquièterait pour potentiellement rien. Cependant, prévalait dans sa tête la réflexion suivante : Allen était son ami, son équipier et plus que ça. Lui cacher quelque chose de grave ou d’important n’était pas concevable. Qui plus est, c’était l’adolescent lui-même qui était venu lui demander son avis sur le document, il ne pouvait décemment pas mentir ou omettre. Agacé de son hésitation, et devant prendre une décision rapidement, il coupa la poire en deux et choisit la demi-vérité. Il culpabiliserait plus tard.
« A mon avis, il y a bien quelque chose de préoccupant dans cette histoire de prophétie. Le problème étant que je n’ai pas assez d’indices pour te dire de quoi il en retourne avec plus de précision. Dans tous les cas, ça ne fait pas de doute, il s’agit bien d’un papier qui concerne le Comte et ses plans.
- Tu ne vois rien d’autre ?
- J’en suis désolé, Allen. Si j’avais été avec toi sur le moment, peut-être que j'aurais pu t’en dire plus…
- C’est pas grave, Lavi, répondit-il avec un peu d’amertume en se souvenant de l’incident qui avait eu lieu au palais de l’Ordre. »
Il connaissait le symbiotique depuis trop longtemps pour croire qu’il le prenait si bien. Soucieux, il demanda :
« Si ça peut t’aider, je pourrai toujours donner la feuille au vieux Panda. Ce n’est pas parce que je ne suis plus son successeur que je ne le vois plus…
- C’est gentil de ta part, mais ne t’en fais pas pour ça, d’accord ?
- Je te trouve bizarre, qu’est-ce qui ne va pas ?
- … rien, je repensais juste à un truc.
- Tu veux en parler ? demanda-t-il doucement
- Je ne sais pas comment tu vas le prendre, mais… oui, je pense que c’est une bonne chose.
- Je t’écoute, fit le plus âgé en laissant son interlocuteur se placer en tailleur en face de lui.
- Quand on était au palais, Kanda et moi, on s’est battus avec Lulubell.
- Oui, tu me l’as dit hier.
- Et en fait, au moment où elle est arrivée, elle avait… pris ton apparence.
- Ah bon ? La mienne ? »
Le jeune Maréchal avait baissé la tête, soudain fasciné par le motif du drap. A mi-voix, et prenant sur lui pour ne pas s’arrêter en chemin, il poursuivit :
« Oui… et quand Kanda a couru vers elle pour l’affronter, j’ai… »
C’était trop. Il ne termina pas sa phrase, espérant que l’esprit développé de son ami ferait le reste. Par bonheur, ce fut le cas. L’ancien disciple de Bookman ouvrit grand son seul œil visible et resta suspendu un moment, incapable de savoir comment réagir. Son camarade n’avait pas osé un regard vers lui ; il avait trop honte pour ça. Le rouquin avait saisi l’idée, néanmoins il ne comprenait pas en quoi cela pouvait mettre son ami si mal à l’aise. Avec prudence, il se risqua à demander plus d’explications :
« Tu t’es interposé ?
- …
- Tu as cru que c’était vraiment moi ?
- Oui…
- Mais… Allen, commença-t-il
- Je sais ! » tempêta soudain le plus jeune « Je sais que c’est idiot, pourtant... »
Lavi allongea le bras pour ébouriffer les cheveux de son amant dans un geste se voulant tendre mais avant même qu’il n’ait atteint sa tête, il fut détourné par la main du jeune Anglais.
« Je me demande quelque chose, Lavi… Ca fait déjà longtemps que j’y pense mais ce n’était jamais allé aussi loin. Dès qu’on passe un moment plus ou moins long sans se voir, je commence à ne plus y voir clair, à me poser des questions, et j’ai peur qu’il en soit de même pour toi.
- Bien sûr que c’est le cas » répondit-il avec douceur « et c’est bien normal. Tu le sais, non ?
- Non, ce n’est pas normal, Lavi ! Si on n’est pas concentré sur la mission, on peut faire des erreurs, comme celle que j’ai faite le soir où nous avons affronté Lulubell. Cette erreur a valu une mauvaise blessure à Kanda – qui a guérie étonnamment vite d’ailleurs – et ce genre d’incident n’aurait pas dû avoir lieu.
- Je ne partage pas ton point de vue, Allen. Compte tenu des circonstances et de notre relation, ce qui est arrivé, nous arrive et continuera d’arriver est on ne peut plus normal. Quand on mêle l’affectif à ce genre de choses, c’est le minimum auquel il faut s’attendre » ajouta-t-il d’un ton volontairement sérieux et dur « regarde l’exemple des Li. »
Le cadet des Exorcistes tressaillit. Komui avait effectivement rejoint la Congrégation parce que sa sœur cadette s’y trouvait. Et pour le coup, l’affectif était forcément présent. Cependant, ce n’était pas comparable à son histoire avec Lavi. Du moins, il le pensait. Et comme son camarade avait toujours une longueur d’avance sur lui, il ajouta avec calme :
« Si tu penses que ce n’est pas comparable parce qu’ils sont frère et sœur, je t’arrête tout de suite. Quelle que soit la nature d’un sentiment, l’effet est le même : on perd son sang froid en cas de problème. »
Il avait dit ça d’une manière qui trouvait toujours résonance aux oreilles d’Allen. Le jeune homme parlait calmement, sans prétention, mais il y avait derrière sa voix quelque chose, une intonation qui faisait croire au Maréchal qu’il savait ce qu’il disait. Et c’était bien le cas, se souvint-il tout à coup. Lavi était devenu comme fou lorsqu’il s’était rendu compte qu’il s’était retourné contre l’adolescent. Il avait perdu tous ses moyens et la seule solution à laquelle il avait réussi à parvenir pour ne pas blesser son équipier avait été de lancer son attaque contre lui-même, avec pour finalité de se tuer. C’était idiot, insensé, irréfléchi. C’était une action sous le coup de l’émotion. Le disciple de Cross soupira.
« C’est vrai.
- Je n’ai pas envie qu’on se dispute à ce propos, Allen, mais je crois que tu devrais simplement arrêter de réfléchir à de telles choses. Tu te poses trop de questions, je pense.
- Peut-être bien… »
Cette fois, il ne fit rien pour détourner le geste du jeune homme et se laissa ébouriffer les cheveux.
« Revenons-en à cette histoire de papier, si tu veux bien.
- Oui. Je ne sais pas encore ce que je vais faire mais Komui-san est au courant, je devrais peut-être en discuter avec lui.
- Pour quoi faire ? Tant que rien n’est mis en place pour concrétiser ce qui est dit dans cette prophétie, ça ne sert à rien de gamberger.
- Mais on ne peut pas rester les bras croisés et attendre que le Comte fasse son premier mouvement ! » s’emporta le Maréchal « Je ne sais pas ce que tu as, Lavi, mais ça ne te ressemble pas, de rester passif devant un problème !
- Pour l’instant il n’y a pas de problème ! » répondit-il un ton plus haut que son interlocuteur « Alors cesse de crier, Allen ! »
L’effet fut foudroyant. Le susnommé resta interdit. C’était rare, très rare que Lavi se mette ainsi en colère ; il devait vraiment avoir dépassé les limites… Il ne comprenait cependant pas comment son camarade pouvait être si calme alors que le message donné par le morceau de papier était clair. Le Comte Millénaire et les Noah préparaient quelque chose à coup sûr. Partant de cet état de faits, il lui paraissait inconcevable d’attendre le premier mouvement de leurs ennemis pour se mettre à réfléchir à une solution. Ce n’était pas le genre de la Congrégation et certainement pas le sien.
« Allen. Désolé d’avoir crié mais il fallait que tu m’écoutes… Les indications que nous avons sont minces ; on ne sait pas quand ni où le Comte va frapper ni ce qu’il cherche exactement à faire. En résumé, on a quasiment rien. Je sais que tu ne veux pas prendre le risque de leur laisser l’avantage mais quand bien même on se pencherait sur la question, cela reviendrait à chercher une aiguille dans une botte de foin…
- Tu as raison. C’est juste que ta réponse m’a surpris ; tu ne me paraissais pas du genre à rester… passif devant une chose pareille.
- Je ne suis pas passif, Allen » rétorqua-t-il, vexé « je préfère juste éviter de te dire quelque chose d’erroné et nous affoler pour rien. As-tu pensé qu’il pourrait aussi s’agir d’un coup de bluff ?
- Venant du Comte ? Non, Lavi, je n’y crois pas une seule seconde. »
Et il n’avait pas tort. Depuis le début, le Comte avait agi en montrant clairement ses intentions, il était donc difficile d’envisager qu’il s’agissait d’une feinte. Paradoxalement, c’était aussi ce qui rendait cette éventualité d’autant plus plausible. Le disciple du Maréchal Cross était perdu. Plus il tentait de bâtir une hypothèse solide et plus ses idées lui semblaient voler en éclats. Trop de questions sans réponse se bousculaient encore dans sa tête mais il savait qu’il n’avait d’autre choix qu’attendre pour les obtenir. En attendant, la journée était bien entamée et ils n’avaient pas que ça à faire. Il se leva une nouvelle fois, pensif. La faim prit cependant le dessus sur ses sombres réflexions quand son estomac se rappela bruyamment à son bon souvenir. Un gargouillement vindicatif éclata dans le silence comme un coup de tonnerre. L’atmosphère se détendit soudainement et Lavi s’autorisa à sourire devant la mine penaude du plus jeune :
« S’il y a bien une chose qui n’a pas changé depuis que tu es devenu Maréchal, c’est ton légendaire appétit, » plaisanta-t-il gentiment « on devrait aller manger. »
Allen hocha la tête. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire pour le moment. Ensuite, il irait faire son rapport à Komui et dire bonjour à ses amis, s’entraîner quelques heures et le reste de la journée serait vite passé. Les deux garçons marchèrent silencieusement dans les couloirs menant à la cafétéria, mais ce silence était confortable, rassurant.
Lorsqu’ils arrivèrent dans le léger brouhaha de la grande salle, Lavi s’anima de nouveau et se mit à babiller, lancer des sourires à tour de bras et de grands signes de main à droite, à gauche. Le plus jeune repensa à ce que lui avait dit son ami. Depuis qu’il était devenu Maréchal, beaucoup de choses avaient changé ; il avait parfois l’impression qu’une partie de lui-même avait disparu, qu’il n’était plus tout à fait le même Exorciste. Cela avait ses avantages et ses inconvénients.
Il s’en faisait par ailleurs la réflexion, mais depuis quelque temps, il était pris de maux de tête plus ou moins violents. Bien qu’il fît des efforts pour ne pas laisser ces désagréments prendre le pas sur son humeur, les migraines avaient tendance à le laisser un peu sur les nerfs. Il n’en avait cependant pas senti depuis un moment et c’était loin de le déranger…
« Allen ! Tu t’assois ou tu veux qu’on t’apporte de l’engrais ?
- Assieds-toi, Allen-kun » fit la voix douce de Lenalee
Le jeune homme s’exécuta, encore pris par le flot de ses pensées. Il salua la cadette Li du bout des lèvres et alla commander. Jerry lui fit remarquer qu’il avait une petite mine mais le Maréchal préféra ne rien répondre, se bornant à un sourire aussi faux que pouvait l’être la voix de Kanda lorsqu’il chantait – mais chantait-il seulement ? Allen se dit qu’il n’avait aucune envie de le savoir et retourna à sa commande. Les bonnes odeurs de la nourriture eurent tôt fait de le sortir de son mutisme et il finit par se dérider, allant jusqu’à prendre part à la conversation que ses deux amis avaient à propos de la potentielle relation entre Miranda et Krory.
Echanger des banalités lui fit le plus grand bien : quand il sortit du restaurant collectif, il riait de bon cœur. Ce fut en étant de nouveau serein qu’il bifurqua vers le bureau de Komui après avoir averti son amant du regard – il n’aimait pas l’idée de le savoir seul avec une aussi jolie fille que Lenalee, fût-elle leur équipière. Allen salua de loin Reever, Johnny et leur équipe puis frappa la porte du chef intendant, sans toutefois obtenir de réponse mais ce n’était pas comme si cela l’avait surpris.
Loin de se laisser démonter, il entra silencieusement dans le capharnaüm servant de bureau au frère de Lenalee et trouva ce dernier avachi sur la table, béret tombant, le nez au milieu de feuilles éparses, tasse de café menaçant de tomber au moindre mouvement de bras. Toujours aussi désordonné, se dit le symbiotique en souriant. Il s’approcha de son supérieur, enleva prudemment le mug et murmura :
« Komui-san. J’ai vu Lavi partir avec Lenalee tout à l’heure, ils avaient l’air de beaucoup s’amuser…
- Nooooooon !! Lenaleeeeeee ! Ton grand frère ne te pardonnera jamais si tu finis avec ce vaurien de Lavi !! »
Silence. Allen toussa vaguement pour indiquer sa présence.
« Ah, Allen-kun, » fit-il plus calmement en se raclant la gorge « assieds-toi, assieds-toi. C’est pour ton rapport ? »
L’interpellé hocha la tête en signe d’approbation et s’installa dans la confortable causeuse. Il y a à peine quelques mois de cela, il aurait remis un dossier rédigé en bonne et due forme et aurait pris congé mais depuis la destruction de l’ancien quartier général, l’Intendant avait instauré cette règle des rapports oraux, se chargeant lui-même de la trace écrite.
Le disciple de Cross savait quelles étaient les relations avec le Vatican, et notamment l’aversion de Komui pour Leverrier ; c’était justement cela qui l’amenait à penser que par souci de discrétion, tant envers les Exorcistes que les potentiels incidents, il avait préféré limiter les fuites d’informations, du moins celles qui risquaient de compromettre un de ses protégés. C’était une situation à double tranchant ; en agissant de la sorte, il prenait le risque de tous les mettre en danger si son comportement venait à être mis à jour – en tant que responsable, il jouait gros –, pourtant le jeune homme comprenait et approuvait parfaitement.
La rétention d’informations, qui pouvait ici être qualifiée d’omission, était dangereuse, mais elle avait pour but premier de ne pas exposer à outrance les Exorcistes, ce qui se défendait quand on suivait le raisonnement de l’aîné Li : pas d’Exorcistes, pas de combat, il faut donc les protéger. Logique. Sauf que le Vatican ne partageait pas cette vision des choses, c’était évident à en juger la façon dont Leverrier avait poussé Lenalee jusqu’à ses ultimes limites pour qu’elle se synchronise à nouveau.
Alors, calmement, Allen entreprit de faire le récit de sa mission avec Kanda. Il n’omit rien, pas le moindre détail, et remercia intérieurement Lavi de lui avoir déteint dessus quant à l’utilisation de sa mémoire. Il marqua une pause après avoir raconté l’histoire du papier.
« Hum… tu peux me montrer ce papier ? »
Le disciple de Cross tira la petite feuille d’une poche de sa veste et la tendit à son vis-à-vis. Ce dernier avait repris son air sérieux et attentif. Le Maréchal trouvait que même si c’était rassurant de le voir faire preuve de concentration, ça n’allait pas avec le personnage de Komui. Celui-ci parcourut donc le morceau de papier et reporta son attention sur le symbiotique.
« Comme je te l’ai dit, Allen-kun, je peux toujours mettre l’équipe de Reever là-dessus, mais je pense que Bookman est le plus à même d’en tirer quelque chose.
- Je l’ai montré à Lavi, » avoua-t-il un peu honteux de ce que cela sous-entendait « et il n’a pas vraiment su quoi en dire…
- Bon, je vais le transmettre à Bookman dès que j’en aurai fait une copie. Je te remercie, Allen-kun. Mais dis-moi, tout s’est bien passé, avec Kanda-kun ?
- Si on oublie que cette pousse de soja décolorée n’en a fait qu’à sa tête tout le long, ouais, on peut dire que ça aurait pu être bien pire…
- Kanda ! » s’exclama-t-il, surpris de ne pas l’avoir entendu rentrer « Je m’appelle Allen, Allen ! Et puis j’y peux rien, mes cheveux sont comme ça ! »
Le kendoka eut un reniflement moqueur et avança dans la pièce.
« Vous vouliez me voir ?
- Oui, Kanda-kun. Je finis avec Allen et je m’occupe de toi. Donc, Allen-kun, tu te reposeras demain encore. Ta prochaine mission sera avec Miranda et Lavi. Je vous expliquerai cela plus en détails demain mais vous partez pour la Russie. En cas de besoin, Krory et Chaoji-kun vous rejoindront le plus tôt possible, ils sont en Chine actuellement. Tu peux disposer. »
Puis il ajouta, après un temps d’arrêt :
« Et ne t’inquiète pas trop. »
Le jeune homme s’inclina poliment et quitta la pièce. Il était un peu curieux de savoir ce qui attendait le Japonais mais cela ne le regardait pas, aussi se concentra-t-il sur ce que lui avait dit le grand Intendant à propos de sa future mission. La Russie… il avait eu quelques mauvais souvenirs durant son entraînement auprès du Maréchal Cross, qui revenait saoul tous les soirs et se couchait au milieu de cadavres de bouteilles de vodka. Et puis il y faisait très froid, trop à son goût, d’ailleurs, et les rues de Moscou, sombres, hostiles, sentaient la graisse et l’alcool. Il n’avait pas aimé cette Russie inquiétante, aussi l’idée d’y retourner ne l’enchantait-elle pas.
S’il s’était voulu optimiste comme lorsqu’il avait quinze ans – dieu ce que cela lui semblait loin, à présent –, il aurait pensé qu’il devait s’estimer heureux d’avoir l’occasion de passer un peu plus de temps avec Lavi mais il n’arrivait pas à se réjouir. Il décida de se cantonner à de l’analyse ; Komui avait dit qu’ils seraient trois, dont un Maréchal, plus deux potentiels alliés. Ce ne devait donc pas être une mission des plus dangereuses mais qui devait tout de même comporter des risques, la prudence serait de mise… Par ailleurs le fait qu’ils ne soient justement que trois indiquait aussi que Komui comptait sur leur discrétion.
Allen en déduisit immédiatement qu’il s’agissait d’une tension d’ordre religieux. Le Vatican, qui était une institution, un pays catholique, berceau de la religion, n’était pas nécessairement le bienvenu sur les terres d’un tsar orthodoxe et cela se comprenait ; quel chef du gouvernement aurait envie de voir son peuple se disperser dans des croyances autres que la sienne ? D’autant que ces dernières années, on assistait à de forts changements dans la pensée religieuse. Il y avait eu le siècle dit des Lumières en Europe et les adeptes commençaient à douter, à chercher autre chose ; la religion n’était pas à l’honneur depuis déjà un moment, d’où les problèmes affleurant entre les différentes communautés.
Voilà qui faisait une raison de plus de ne pas anticiper la prochaine mission, se dit-il avec amertume ; non seulement il allait devoir retourner dans ce pays froid et peu accueillant, mais en plus il allait devoir éviter de se faire remarquer au maximum pour ne pas avoir affaire au gouvernement… Dans un moment comme celui-ci, si on avait demandé à Allen s’il lui arrivait de regretter sa « promotion », ce dernier aurait très certainement répondu que oui. Comme il n’avait plus besoin de faire ses preuves à la Congrégation, on lui confiait des missions plus difficiles, plus techniques, nécessitant plus de réflexion que d’autres ou un profil particulier. Bien que cela ne le dérangeât pas, il ne pouvait nier que le handicap avec lequel il devait composer était parfois source de soucis pour lui.
Ne lui restait donc qu’à aller s’entraîner pour se changer les idées. En chemin pour l’étage, il croisa de nouveau Lavi :
« Komui t’a déjà relâché ?
- Oui, je n’en avais pas pour longtemps, et puis il voulait voir Kanda.
- Yuu ? Ton rapport ne lui suffisait pas ?
- Je ne sais pas. Je suis sorti avant qu’il n’engage la conversation…
- Oh. »
Lavi préféra s’abstenir de dire à son ami qu’il avait un mauvais pressentiment quant à une telle attitude de la part de Komui. En général, les rapports d’Allen étaient largement suffisants, complets et correctement rédigés – grâce à qui ? – pour que l’Intendant ne se sente pas obligé de faire appuyer sa version des faits ou de l’étayer par un autre point de vue. Et puis la confiance, surtout. Alors son raisonnement l’amenait à penser qu’il se tramait quelque chose mais il ne jugea pas utile d’inquiéter le jeune homme plus que de raison ; il avait l’air assez fatigué et nerveux comme ça depuis son retour de Malte.
« Et tu allais où, comme ça ? » demanda-t-il l’air de rien en lui emboîtant le pas
« M’entraîner.
- T’entraîner ? Pourquoi aujourd’hui alors que tu es supposé te reposer ?
- C’est justement parce que je suis au repos que je peux m’entraîner, Lavi.
- Ca te dérange si je viens avec toi ?
- Euh… non mais… » hésita le plus jeune
« Mais ?
- Mais je ne sais pas si… enfin si je vais arriver à me battre contre toi…
- Ah, ça. Tu sais Allen, l’entraînement est aussi là pour ça, » fit le rouquin d’un ton un peu trop lugubre au goût du symbiotique « par exemple si j’ai un problème avec mon Innocence et que je menace la vie de nos coéquipiers, notamment la tienne, il faut que tu sois capable de m’abattre sans trop hésiter. »
Repensant à Suman, le Maréchal frissonna. Lavi n’était certes pas de type symbiotique mais aucun d’entre eux n’était à l’abri d’un problème avec l’Innocence et par conséquent ils étaient tous susceptibles de devenir un Rejeté un jour ou l’autre. Il préférait cependant ne pas imaginer ce cas de figure et encore moins celui où il devrait tuer Lavi de ses propres mains. Cela lui causait une frayeur aigre qui se diffusait jusque dans son bras gauche, lequel frémit en réponse aux sentiments du jeune homme. Devant le silence de ce dernier, l’ancien successeur de Bookman lança, pour enlever un peu au côté dramatique de la conversation :
« Enfin c’est pas comme si ça risquait d’arriver, hein. Mon Innocence et moi, on s’est très bien entendus jusqu’à maintenant, y’a pas de raison… »
Le disciple de Cross ne répondit rien. Son aîné retint un soupir ; non pas que ce fût usant mais ces derniers temps, il n’en fallait pas beaucoup à Allen pour partir dans des réflexions sombres. Il lui ébouriffa alors les cheveux en ce geste affectueux qu’il aimait faire pour rassurer son camarade et ajouta :
« Je préfère ne pas l’envisager non plus, tu sais. Tant dans un sens que dans l’autre. Cependant ce n’est pas impossible, et on ferait aussi bien de se préparer à ce genre de situation. »
Son interlocuteur hocha la tête, peu convaincu. Il ne parvenait pas à s’empêcher de redouter encore plus la mission à venir maintenant que Lavi lui avait parlé de ça. Chose complètement irrationnelle, se dit-il ; il ne faisait que tourner tous les éléments dont il disposait de sorte à ce qu’ils accréditent son appréhension d’un nouveau voyage vers l’Est.
Une fois arrivés à l’étage, ils prirent chacun un moment pour s’échauffer, se concentrer et commencèrent par un combat à mains nues. Les deux garçons eurent du mal à ne pas retenir leurs coups mais curieusement, à mesure qu’ils rentraient dans le combat, tout venait avec plus de naturel et gagnait en fluidité. Lavi constata en esquivant de justesse un coup de poing dirigé vers sa tête que le Maréchal Walker ne cessait de s’améliorer. Cela l’impressionnait et l’effrayait à la fois, à croire que sa marge de progression n’avait pas de limites. Il se souvenait que déjà, après un entraînement à la Branche Asiatique avec Fou, Allen avait fait un bond en avant en matière de combat mais depuis l’invasion de leur propre quartier général, le disciple de Cross avait encore amélioré sa pratique.
Les attaques étaient variées, arrivaient à un bon timing et forçaient Lavi à reculer. Pour un peu, celui-ci se serait senti mis à mal. Néanmoins il avait lui aussi eu l’occasion de renforcer sa technique, tant avec Bookman que contre les akuma ou les Noah et était largement en mesure de tenir tête au petit prodige de la Congrégation. Comme il avait appris à le faire, il ferma les yeux et se laissa guider par son instinct. Alors, rapidement, il prit le dessus dans l’affrontement et commença à dicter son rythme à Allen, qui dut se mettre à parer et éviter. Une attaque vers la carotide, puis un coup de poing vers le ventre, un coup de pied vers le flanc, une attaque frontale vers les yeux. La cadence s’accéléra. Le plus jeune n’avait même plus l’occasion de riposter. C’était le moment qu’attendait Lavi pour porter la dernière attaque. Il se baissa soudain, tourna sur lui-même et le coup de pied partit vers la tempe du jeune homme, l’envoyant rencontrer le sol fort peu délicatement.
Se tenant au-dessus de lui, le vainqueur garda une main tendue, menaçante, clairement orientée vers sa gorge et le regarda un instant, l’air sévère. Allen maugréa, le souffle court :
« Ce que tu peux devenir effrayant quand tu es sérieux, Lavi… »
Le visage fermé retrouva alors son sourire espiègle et tout en aidant le symbiotique à se lever, Lavi commenta :
« Je te retourne le compliment : tu n’as pas arrêté de progresser ces derniers mois, ça n’a pas été facile…
- Ow… » gémit le plus jeune en portant une main vers la tempe « t’y es pas allé de main morte…
- Désolé… si tu n’es pas trop sonné, je suggère qu’on reprenne, maintenant qu’on est en condition.
- Suggestion retenue. »
Ils se mirent en garde, puis le combat reprit. Le temps passa et les deux garçons n’en prirent conscience que lorsque la lumière commença vraiment à décliner. Quand ils furent incapables de voir l’autre, ils s’arrêtèrent et convinrent qu’ils en avaient assez fait pour la journée.
« Tu t’es vraiment amélioré, Allen » fit le plus âgé en lui ébouriffant les cheveux pour la énième fois.
Bien que le geste se voulût affectueux, le symbiotique avait senti sans peine le sérieux qui avait transparu dans la voix de son camarade. Il connaissait ce ton. C’était le ton que Lavi prenait quand quelque chose le préoccupait un peu plus que de raison.
Quand quelque chose lui faisait… peur.
Le Maréchal resta emmuré dans son silence, préférant ne pas aller chercher plus loin et penser qu’il se faisait des idées. Pourtant la note d’inquiétude qu’il avait perçue refusait de quitter son esprit, comme si une petite voix lui murmurait sournoisement que oui, Lavi se méfiait de lui et de son pouvoir, comme tous les autres, et que l’admiration n’était jamais qu’empreinte de peur, de révulsion.
Allen eût volontiers abattu froidement le connard de propriétaire de cette petite voix.
« Tu trouves ? » se contenta-t-il de répondre « J’ai plutôt l’impression d’avoir rouillé un peu… ou alors c’est toi qui t’es amélioré, » rajouta-t-il un peu précipitamment « tu as toujours été meilleur que moi, Lavi.
- La fausse modestie ne te va absolument pas, Allen. Tu as encore progressé, ça se sent. Tes mouvements sont plus fluides, moins hésitants, et j’ai même la sensation que tu maîtrises bien mieux tes émotions qu’avant quand tu te bats, ce qui était important et difficile pour toi il n’y a pas si longtemps de cela. »
Le jeune homme était du genre bavard mais le disciple de Cross s’en trouva plus gêné qu’autre chose et ne sut pas quoi répondre à part un « merci » vaguement bafouillé. Il prit donc l’option « changement de sujet » :
« Au fait Lavi, je ne pense pas que tu sois au courant mais on part en mission ensemble dans deux jours.
- C’est vrai ? Où ça ?
- En Russie, » grimaça le cadet « et ça ne m’enchante pas des masses.
- Vrai qu’il fait froid, là-bas… Et on fait équipe avec ?
- Miranda-san.
- Ah. » il marqua un temps d’arrêt puis ajouta « et c’est tout ?
- Apparemment oui. Mais Komui-san m’a dit qu’on avait toujours la possibilité de faire venir Chaoji et Krory en cas de besoin.
- Hum…
- Quelque chose te tracasse à propos de cette mission ?
- Non, si ce n’est que le changement de tsar a pas mal bouleversé le pays ces derniers temps ; ‘paraît que c’est pas rose.
- Oh super. Donc en plus d’une Innocence qu’on va devoir rechercher sur un territoire de plusieurs milliers de kilomètres carrés, t’es en train de me dire qu’on va devoir jouer les diplomates avec la noblesse russe ?
- Pas nécessairement, mais c’est effectivement une possibilité.
- J’adore ta façon de motiver les troupes. »
Lavi reconnut intérieurement avoir manqué de tact. Il se doutait de la raison pour laquelle Allen n’était pas enchanté à l’idée de partir en mission dans l’empire orthodoxe. Cependant il avait aussi jugé important de soulever un potentiel problème de relations. Il se laissait d’ailleurs volontiers aller à penser que c’était pour cette raison que Komui l’avait assigné à cette mission avec Allen ; de tous, c’était lui qui était le plus apte à traiter de la diplomatie en cas de besoin, sa vie de voyages avec Bookman lui ayant appris les phrases à dire, les sujets à éviter… Il ne voyait pas vraiment d’autre raison à sa présence dans cette mission ; vu leur niveau, Allen et Miranda, avec l’aide de Krory ou Chaoji, n’auraient eu aucun mal à s’en sortir, surtout pour une « simple » histoire d’Innocence à récupérer.
Mais, là encore, la présence d’Allen le questionnait. D’ordinaire, les Maréchaux avaient pour rôle de trouver des gens compatibles avec l’Innocence. La Congrégation était-elle dont tant en sous-effectif ? Ou bien s’agissait-il d’une demande d’Allen, qui refusait désespérément la clinque de son nouveau rang et les responsabilités qui en découlaient ? Car Lavi savait. Il savait que son camarade se sentirait perdu bien qu'il eût refusé de prendre l'uniforme noir et or, qu’il s’acclimaterait difficilement à ses nouvelles missions, à l’absence de ses amis, à la vie solitaire comme celle qu’avait menée son maître avant lui… qu’il ne voudrait pas abandonner ses équipiers, qu’il aurait encore envie de se battre contre les Noah, sauver les akuma, défier le Comte ; il avait fini par ne vivre que pour ça et c’était bien ce qui risquait de le perdre.
Il décida de laisser ses réflexions là où elles en étaient pour se concentrer sur la soirée et la nuit qui arrivaient. Quelque chose lui disait qu’à l’approche d’une mission difficile tant psychologiquement que physiquement, Allen aurait besoin de toute son attention pour ne pas passer son temps à gamberger et ça, c’était une perspective qui lui plaisait beaucoup plus… Il pourrait au moins offrir à son ami un endroit sûr où s'abriter avant la tempête, avant leur départ pour la Russie.
A suivre…
Note : Oui, je sais, j’ai mis un an à pondre ce chapitre qui ne me satisfait peut-être pas autant qu’il le devrait, d’ailleurs… Mais j’avais, comme je l’ai dit, un énorme trou scénaristique et pas envie d’y réfléchir alors c’est resté en plan pendant tout ce temps. Maintenant que ça va mieux, je ne promets pas de mettre la fic plus régulièrement à jour mais ça risque d’aller au moins un peu plus vite. Enfin j’espère… Merci de m’avoir lue !
Par ailleurs, petite information sur la timeline. Rien de précis n’est donné dans le manga : pas de repère chronologique fiable (les dates sur les tombes ne coïncident pas, aucun évènement historique concret sur lequel on pourrait se baser… c’est à croire que Hoshino elle-même ne sait pas quand baser son histoire) et ça a été un obstacle. Finalement, je me suis décidée, pour les intérêts de l’histoire, à situer ça en 1895, après le changement de tsar en Russie (gouvernement de Nicolas II), d’où le fait que Lavi en parle à Allen dans la fin du chapitre. Voilà !