|
Author of 25 Stories |
Titre : Chalasmata, ("ruines" en grec)
Auteur : Niladhevan, aka Tenbra
Disclaimer : Les personnages mis en scène appartiennent à Kurumada et une poignée d'autres bienheureuses personnes dont je ne fais malheureusement pas partie xD.
Rating : T, pour être tranquille.
Genre : Anticipation, angst, drama, pour changer…et quelques touches de douceur de vivre.
Résumé Général : Legete, mihi amici. Legete.
Note de l'auteur: Arf, dirais-je. Ce chapitre m'a donné du fil à retordre, même si, vous me direz, il ne s'y passe pas grand chose. Merci pour vos réactions, et je suis encore une fois désolée de ne pas y répondre systématiquement (la mauvaise habitude que j'ai prise ! TAT)
J'en profite au passage pour souhaiter un joyeux anniversaire à ma belle Wind, qui fête ses dix-huit ans !
Musiques écoutées :
- Om Mani Padme Hung
- Hero, Nickelback
- Death is the road to awe (encore, toujours, y hasta la muerte !)
Chapitre XIII : Iandala
« Aïe ! »
Ichi inclina légèrement la tête, une grimace de douleur traçant une ligne oblique sur ses lèvres. Il tourna un regard humide et presque accusateur vers Shaina, qui ne lui renvoya que le reflet d’obsidienne de son masque.
« Arrête un peu de gesticuler, tu veux ? »
L’Hydre se tint immobile, un peu à contrecœur, et laissa l’autoritaire Italienne appliquer un énième pansement sur son omoplate. Et dans un tintement ferreux, un énième éclat de verre moucheté de sang tomba dans un récipient déjà encombré d’autres bris.
« Il y en a partout…soupira-t-elle en coulant un regard le long du dos d’Ichi, constellé de coupures minces mais profondes. Ce dernier frémit, poussa un soupir sifflant et sembla tenter une plaisanterie – mais sur ton résolument abattu :
- Moi je pense surtout à mes merveilleuses préparations médicinales, qui ne sont d’aucune utilité au plancher sur lesquel elles se trouvent actuellement ! Ah, quel gâchis, quel gâchis ! Le talent du grand Ichi de l’Hydre perdu par sa maladresse, toute aussi grande… »
Il inclina la tête, et renifla discrètement. Son ton devint plus amer, et sa voix s’étiola en un vague murmure :
« Shaina-san, vous croyez…qu’il me déteste ? »
Elle ne répondit pas immédiatement, occupée à repousser sur l’épaule du chevalier sa longue chevelure incolore. Sur sa nuque était toujours fichée un triangle de verre, pas assez profondément pour être inquiétant, mais elle ne put réprimer un frisson. Ichi n’avait pas crié, aucune plainte de douleur réelle ne s’était échappée de ses lèvres, si ce n’était pour déplorer la disparition de Yakoff et s’accuser de toutes les incompétences. Shaina éleva la main, mal assurée, et ôta d’un coup sec l’éclat de verre. Encore une fois, Ichi ne réagit pas ; il attendait juste sa réponse, anxieusement, dévoré par cette angoisse de ne pas être aimé qui lui était propre.
« Non…Non, toi, tu ne lui a rien fait, rétorqua-t-elle enfin en lâchant nerveusement le tesson dans la bassine. Ne t’inquiète pas pour ça. »
Ichi esquissa un léger mouvement de tête, mais ne dit rien. Au même moment, un souffle de vent chaud et sablonneux s’engouffra dans l’officine, et les deux vétérans levèrent la tête vers l’entrée. Nachi était de retour. Il entra d’un pas lourd, le souffle court, et les muscles encore crispés d’une nervosité toute palpable. Derrière lui, à l’extérieur, allaient et venaient cinq des six loups de sa meute, qui lâchaient des grognements et des jappements apparemment irrités.
« J’ai fouillé les douze maisons, fit Nachi d’un ton sombre. Rien. Je me demande s’ils sont encore en Grèce… »
Le Japonais se frotta son avant-bras, couvert de griffures fines et entrecroisées, et grogna une nouvelle fois, de façon presque animale.
« Calme-toi, fit aussitôt Shaina d’un ton sec.
- Me calmer ?! S’exclama le Loup en relevant agressivement la tête. Il a blessé deux fois mon élève, et maintenant il a disparu avec lui on-ne-sait-où, alors qu’il avait encore besoin de soins médicaux ! Tu resterais calme, toi, Shaina d’Ophiuchus ? »
Shaina inclina le menton, plus dans un signe de colère que de reddition, tandis qu’Ichi agitait la main :
« Nachi-kuun ! »
Le Loup cilla, posa son regard éreinté sur Ichi. En l’espace de deux secondes, sa colère devint tiède, et il fit avec un peu plus de douceur :
« Quoi…?
- Maintenant, tu me dois deux tables, tu le sais ça ? Hum ? »
Ichi lui adressa un sourire penaud, qui acheva de transformer la colère de son ami en embarras. Il détourna son regard, lâcha un vague « oui » en se frottant la nuque. Shaina, qui ne pouvait saisir l’allusion, se contenta de reprendre son entreprise - non sans lâcher un soupir excédé. Nachi fronça les sourcils, se dirigea vers la porte où l’attendaient ses loups :
« Meigetsu, au Cap Sounion. Kagen et Jougen, aux temples. Mikazuki, Hagane, retournez aux Chrysopyles. Attaquez s’il le faut, et prévenez-moi. »
Alliant de façon presque superflue des gestes précis à ses injonctions, Nachi vit les cinq loups japper et partir aussitôt au grand galop dans les directions qu’il leur avait indiqués. Les badauds de l’Agora, plus par habitude que par réelle crainte, se déportèrent sur le côté pour leur laisser champ libre. Lorsqu’ils furent tous hors de vue, Nachi tourna son regard vers l’intérieur de l’officine :
« Ne comptez pas sur moi pour rester les bras croisés.
- Nachi, il est impossible de savoir où Kiki a bien pu aller, et avec quelles intentions.
- Il a blessé Yakoff et Ichi, sans raisons valables à mes yeux. Je doute que ses intentions soient bonnes, désolé. »
Son dernier regard se fit plus dur, comme pour leur rappeler quelque chose qu’ils savaient tous les trois, et il disparut à nouveau. Un soupir colérique roula dans la gorge de Shaina, qui lâcha d’un ton d’accusation vibrant de sévérité :
« Il s’épuise inutilement.
- Oui, acquiesça faiblement Ichi après un temps de silence. Je sais.
- Et il agit en idiot, renchérit-elle. »
Ichi ploya sa nuque blessée, l’air absent, et répéta dans un murmure : « Je sais. »
Yakoff resta de longues minutes à fixer le masque qui était accroché au mur, aussi ahuri que terrifié par son aspect. Il s’agissait d’un masque rond et blanc, sans doute taillé dans du bois, creusé d’un trop large sourire rouge dévoilant trop de dents trop carrées. Les yeux étaient creux, ronds et rouges eux aussi, les joues lisses, le front bombé marqué d’un glyphe rouge vif rappelant un œil stylisé. De larges rubans blancs s’écoulaient derrière lui, le long du mur, touchant presque le sol. C’était tout ce qu’il pouvait voir, depuis qu’il s’était réveillé. Tourner la nuque lui faisait trop mal. Il n’était pourtant pas mal installé ; son corps était littéralement noyé dans un amas d’étoffes lourdes et pelucheuses aux couleurs chaudes qui devait sûrement s’apparenter à un lit, mais qui lui laissait plutôt l’idée d’un nid, aménagé avec un maximum de draps amoncelés.
Un soupir s’échappa difficilement d’entre ses lèvres. Ce masque était horrible. Et où se trouvait-il, d’abord …? Son regard erra sur le reste de la pièce qu’il pouvait apercevoir ; le reste du mur circulaire était blanc et nu de tout autre ornement. Le sol était fait de larges dalles de pierres, empoussiéré au possible. Il avait bien senti que le cosmos du fantôme…non, Kiki, c’était son nom…en tout cas, son cosmos l’avait transporté. Restait à savoir où. Et pourquoi. Yakoff referma les yeux, consterné par le calme un peu trop résigné avec lequel il ressassait la situation. Mais rien à faire, il ne sentait plus de menace mortelle peser sur ses épaules ; il s’inquiétait plutôt pour Ichi.
Il tenta de bouger les épaules, sans grand succès. Tous ses membres lui paraissaient lourds comme du plomb. Alors le dieu, le fantôme…s’appelait Kiki ? Il voyait mal une créature aussi surnaturelle se faire nommer ainsi. C’était bien trop… « Gentil »… pour lui convenir. Yakoff esquissa une grimace contrariée. Kiki. Ce nom lui disait tout de même quelque chose…
« Iandala. »
Son cœur rata un battement, et il laissa échapper un hoquet de stupeur étranglée. Il parvint à relever la tête, non sans un furtif élancement de douleur, pour voir se profiler celle de Kiki, qui était accoudé au sommet de l’amas de draperies aussi naturellement que s’il s’était tenu là depuis des heures. Son menton était échoué au creux de sa paume, et il le fixait avec une gravité qui semblait confiner à l’ennui. A son poignet, le bracelet d’or luisait délicatement. Ses longs cheveux couleur d’abricot s’écoulaient mollement le long de sa peau, peu couverte alors qu’il faisait phénoménalement froid dans cette pièce.
Yakoff déglutit difficilement, sans savoir ce qu’il convenait de faire, ou dire, sans que cela déclenche aussitôt sa fureur. Il esquissa un sourire crispé par quelques ridules d’inquiétude, et tenta un bref salut en grec :
« Hum…Kalimera… ? »
Un pli se creusa entre ses yeux, rapprochant un peu les deux points colorés qui remplaçaient ses sourcils. Oh oh. Yakoff se mordit les lèvres, mortifié par cet énième échec, et il referma les yeux. Cependant, il n’y eut aucune déflagration de cosmos, et pas de hurlement : juste un souple froufrou de tissu. Yakoff se risqua à rouvrir un œil, et ne nota que le déplacement qu’avait effectué Kiki ; il se trouvait à présent assis en tailleur juste à côté de lui, dans son champ de vision. Avec le masque blanc et rouge sur son visage. Le Russe, tendu comme une corde toute prête à se rompre, suivit avec des yeux écarquillés les délicats mouvements de tête que fit le fantôme, comme s’il l’observait à la façon de l’animal surnaturel dont le masque caricaturait l’épouvantable faciès. Puis, soudainement, Kiki éleva ses deux bras fins, mimant des serres avec ses doigts, et un grognement sec, étouffé par l’épaisseur du masque de bois, s’éleva :
« Arr ! »
Yakoff ne put que battre stupidement des cils, sans se décider sur la réaction à avoir. Son intuition l’aurait sûrement poussé à s’esclaffer, ou au moins à se détendre un peu par un sourire. Mais ce masque horrible, et cette personne mystérieuse qui se cachait derrière, ne prêtaient pas vraiment à rire, au contraire. Ainsi, le Russe resta parfaitement immobile, plongé dans ses réflexions embrouillées, tandis que Kiki demeurait également figé dans sa mimique, comme s’il attendait patiemment que son captif se roule par terre d’angoisse après une telle interprétation. Un silence particulièrement lourd s’installa dans la pièce blanche.
« Hum. »
Yakoff se rengorgea enfin, esquissa un vague sourire peu convaincu, et tenta :
« Ton…Ton nom…c’est Kiki, c’est ça ? »
Le masque au sourire béant s’inclina légèrement, et ses mains retombèrent sur ses genoux. Le Russe prit cela pour un « oui », et se détendit un peu contre son nid d’étoffes. Il grimaça un peu, et parvint à porter une main sur son torse entièrement recouvert de bandages. L’autre sembla suivre son geste avec attention, puis il murmura de sa voix étrange et toujours feutrée :
« …Tu as mal ?
- Hum, oui…
- Tu ne sais pas voler. »
Le Russe ne put que sourire à cette remarque, se souvenant vaguement de sa chute dans les gorges, et baissa les yeux vers son bras toujours immobilisé par un épais bandage.
« C’est certain, soupira-t-il. Ah…au fait, je suis désolé pour le bracelet… »
Il coula son regard vert anis sur l’étrange être masqué, qui ne bougea pas d’un pouce. Sa voix s’éleva encore une fois.
« Iandala. Iandala.
- Je…Je ne comprends pas, souffla Yakoff. Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Elle n’a pas ouvert les yeux, cette fois-là, rétorqua-t-il avec froideur, comme si la question du Russe était extrêmement vexante. Je n’y pouvais rien. Elle s’est sauvée, seule, mais toi ne tu peux pas, tu ne sais pas voler. Iandala est peut-être un mensonge… peut-être ! »
Yakoff se tut, incapable de comprendre de quoi cet être parlait avec tant de ferveur froissée, et toujours aussi étonné de noter la façon qu’il avait de buter sur des mots pourtant élémentaires, comme s’il n’avait l’habitude de parler cette langue, ni même d’articuler des mots.
« Qui… ?
- Une goutte de pluie qui avait le mal du pays. Ça arrive. Elle savait voler, elle. Toi, tu ne sais pas. Tu ne sais vraiment pas ?
- Voler ? N…Non…enfin…Qu’est-ce que…
- Qu’est-ce que ça veut dire ?! »
Kiki se leva brusquement, l’air terrifié, esquissa un léger pas en arrière et disparut dans un frémissement lumineux avant que son pied ne touche le sol. Yakoff, éberlué, fouilla inutilement les alentours des yeux à la recherche de l’étrange masque de squelette. Au bout d’une longue minute d’attente soupçonneuse, il se laissa retomber dos contre les étoffes chaudes en lâchant un soupir de résignation – bien plus serein que ce que la raison exigeait.
Les heures passèrent. Yakoff s’endormit plusieurs fois, faisant des siestes courtes et agitées, au bout desquelles il s’éveillait en sursaut, seulement pour se rendre compte qu’il était toujours seul. L’air était froid, et il respirait difficilement –peut-être à cause de ses blessures, mais il n’en était pas tout à fait convaincu. Son bras lui faisait mal, les antalgiques administrés par Ichi ne faisaient peut-être déjà plus effet.
L’isolement et le réveil progressif de son corps le poussèrent alors à tenter une « fuite ». Bien qu’il fût parfaitement conscient que son état ne lui permettrait jamais d’échapper à Kiki si ce dernier refusait de le laisser s’en aller, il voulait essayer, tout de même. Après quelques interminables minutes d’efforts précautionneux, il parvint à se remettre debout sur ses jambes tremblantes. Sentant son équilibre vaciller dangereusement, il s’appuya d’une main sur le mur où trônait avant le masque, et s’accorda quelques secondes pour se remettre de tous les élancements que ce geste insignifiant avait déclenchés dans son torse. Yakoff tâcha de respirer calmement, puis leva enfin son regard vers le reste de la pièce. Et se retint de justesse de hurler.
« M…Mais…J’hallucine… ! C’est impossible ! » souffla-t-il d’une voix hachée par une angoisse naissante.
La pièce circulaire avait pourtant l’air parfaitement normale, à première vue – loin de l’idée de geôle nue que s’était figuré Yakoff jusque là. Les murs étaient blancs, vieux, ornés d’autres masques et d’objets métalliques difficiles à identifier. D’un côté, une bibliothèque chargée de parchemins et de livres décrépis épousait la forme du mur. De l’autre, un entassement de quelques caisses de bois à moitié recouvert de tentures rouges et pelucheuses. Là où il se trouvait, le lit noyé de couvertures tissées ou de fourrures était de forme circulaire. Et il n’y avait pas de fenêtres. Ni de porte. Tout n’était qu’un long ruban blanc de mur plâtré et décoré d’objets hétéroclites, et la lumière n’était dispensé que par une mince frise ajourée qui creusait la partie supérieure de la façade. Le souffle de Yakoff s’était fait plus bruyant, tandis qu’il clignait avec ferveur des yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. Pas la moindre ouverture. Pas la moindre, qu’est-ce que cela voulait dire ?
« KIKI ! »
Yakoff s’adossa au mur, le front baigné de sueurs froides. Il inspira profondément, et réitéra son appel où un peu de fureur venait se mêler à son angoisse :
« KIKI ! »
Il lui fallut répéter une bonne dizaine de fois ce prénom pour que le jeune homme au masque réapparaisse dans la pièce : il y eut un éclat, et Yakoff le vit juché au sommet de l’une des caisses, les jambes croisées et son menton en appui sur son poing fermé. Son masque était toujours là sur son visage, avec son sourire béant et pourpre.
« La Neige pleure très fort, commenta-t-il d’une voix neutre.
- JE NE PLEURE PAS ! S’époumona Yakoff sans vraiment mesurer son audace. C’est quoi cette pièce ?! Un tombeau ! Je veux sortir de là, tout de suite !
- Tombeau ? »
La tête de Kiki dodelina de côté, et il répéta de sa voix sourde le mot « tombeau », semblant se plonger dans ses pensées. Yakoff se tut, soudainement partagé entre son angoisse et une sorte d’inquiétude indicible, et darda un regard pâle sur Kiki.
« Tombeau ? reprit-il en relevant son visage. Qu’est-ce qui n’est pas un tombeau ?
- Que…
- Tu pleures pour ça, toi aussi ? Tu as raison, il faut faire comme les autres... »
Une ridule de désespoir se creusa entre les sourcils du Russe, qui ne trouvait rien à rétorquer à cette remarque incompréhensible. Ses omoplates se collèrent un peu plus contre le plâtre froid du mur, et il agrippa d’une main son bras cassé comme pour bâillonner sa douleur, sans lâcher le jeune homme des yeux.
« Pourquoi je suis là ? murmura-t-il. Tu peux me le dire, au moins ? »
Sans répondre, Kiki se pencha un peu en avant, puis en arrière, et croqua ce mouvement de balancier quelques instants. Il avait replié ses longues jambes en tailleur. Yakoff déglutit faiblement. Un mot tournait dans sa tête pour qualifier ce comportement, mais il n’osait pas l’utiliser, ni même se l’entendre penser. Ce mot seul lui ferait peur – et bien plus que la personne qu’il désignerait.
« Tu ne poses pas les bonnes questions, rétorqua enfin le roux en élevant un index. Pourquoi, ce n’est jamais une bonne question.
- Où sommes-nous, alors ?
- C’est mieux ! Ici…c’est mon tombeau. Mon cimetière. »
Kiki éleva une main fine vers son visage, et enleva avec précaution le masque de bois. Les longs rubans blancs glissèrent de ses cheveux et vinrent s’enrouler mollement autour de son coude. Ses larges yeux pervenche désarçonnèrent complètement Yakoff, qui oublia aussitôt le reproche cinglant qu’il avait au bout des lèvres. Ses épaules s’affaissèrent lamentablement, et il s’efforça de reprendre d’un ton plus calme :
« Ton cimetière ? Qu’est-ce que j’ai à faire ici, moi ? Je veux rentrer au Sanctuaire…j’ai…je devrais être à l’infirmerie… »
Il passa sa main sur son épais bandage au bras. Kiki baissa le regard. Son visage avait toujours quelque chose d’impitoyablement fixe et indéchiffrable : le pli de ses lèvres avait tout d’une sévérité mûre et affirmée, tout en rappelant aussi une moue enfantine et triste. Et ses yeux étaient muets, effroyablement muets.
« C’est pour ça que tu es là, répliqua-t-il dans un murmure évasif avant de reprendre avec ferveur : « C’est peut-être un mensonge, peut-être que ce n’est pas vrai… ! La neige doit attendre, elle doit patienter, je n’ai pas encore…
- Je ne comprends rien ! S’impatienta Yakoff d’une voix éraillée.
- Iandala ! s’exclama-t-il nerveusement en bondissant de son perchoir. Iandala, c’est la raison et le mensonge ! »
Il lui suffit de quelques aériennes enjambées pour s’approcher de Yakoff, qui, soudainement ramené au silence, se colla de tout son corps contre le mur. Kiki le dépassait d’une tête, et l’éclat anonyme dans ses yeux trop grands ouverts l’inquiétait, irrésistiblement. Le Russe frémit, et chercha en vain à comprendre le sens de ses paroles, pourtant lancées comme une évidence. L’étrange jeune homme se campa devant lui, les poings serrés, et articula avec précaution :
« Tu…dois attendre. »
Yakoff cligna des yeux plusieurs fois, soudainement plongé dans une apathie contemplative. Le visage de Kiki n’était qu’à une petite dizaine de centimètres du sien – ce pâle « fantôme des noëls passés » aux yeux d’aube, qu’il ne comprenait pas... Se jouait-il de lui, ou était-il réellement… ?
« Je ne veux pas rester dans cette pièce, murmura Yakoff. J’attendrai si tu le veux, mais pas ici ! »
Kiki eut un infime mouvement de tête, comme si la logique de cette supplique lui échappait. Il jeta même un regard circulaire à la chambre, avant de reporter sombrement son regard sur l’apprenti.
« La neige va tomber. Et pleurer. »
Yakoff s’apprêtait déjà à rétorquer quelque chose, mais les mots s’effritèrent dans sa gorge, et il ne laissa échapper qu’un vague hoquet de stupeur : son vis-à-vis venait de tendre brusquement son bras, ancrant ses doigts fins sur son épaule. Il entendit le bracelet doré tinter légèrement, sans avoir le temps de comprendre ce qu’il se passait.
Et en un clin d’œil aveuglé, Yakoff sentit le froid, l’absence d’air dans ses poumons et le vertige d’une longue chute qui n’avait pourtant duré qu’une fraction de seconde. Kiki était toujours devant lui, le bras crispé sur son épaule, l’air grave et comme réprobateur. Le vent glacé vit voleter ses longs cheveux roux, et il tourna lentement la tête de côté, altier, indifférent. Tout autour d’eux, la chambre fermée avait été remplacée par un décor colossal de montagnes sèches aux sommets étincelants. Ils se trouvaient sur un sentier à peine esquissé sur une large corniche piquée d’herbes chétives. Yakoff haleta, déboussolé, et esquissa un mouvement de recul, jetant des regards ahuris de tous côtés.
« O…Où sommes-nous ?
- Dans les catacombes. »
Kiki désigna vaguement du doigt des gorges profondes en contrebas, comme si Yakoff était supposé y voir quelque chose d’autre que les parois rocheuses déchiquetées. Tandis que le Russe observait les alentours avec une nervosité palpable, il se baissa tranquillement pour ramasser une outre vide qui gisait au sol, la secoua mollement avant de la jeter en travers de son épaule.
Yakoff frémit. Il apercevait la mince et brumeuse silhouette d’une tour blanche au loin, sans parvenir à l’identifier distinctement ; lorsqu’il se retourna vers Kiki, celui-ci le fixait déjà avec cette sévérité paradoxalement rêveuse. Ses lèvres s’entrouvrirent délicatement, et il fit d’une voix basse et grave :
« Est-ce que tu les entends ? »
L’apprenti eut une expression de surprise, et demanda avec un accent de prudence :
« Entendre …quoi ?
- Les voix qui pleurent. C’est pour ça que tu es arrivé, l’autre nuit ? Tu les entendais ? »
Yakoff était complètement désarçonné, comme à chaque fois que les paroles de Kiki prenait de façon inopinée une tournure intelligible et plus ou moins sensée. Il faisait référence à la nuit où il s’était approché de la Maison du Bélier, il en était convaincu. Le Russe se redressa de toute sa hauteur :
« J’ai entendu hurler. Mais c’était toi, je crois. »
Un voile de stupeur tourmentée passa inexplicablement sur son visage androgyne, assombrissant son regard pervenche qu’il détourna résolument de côté.
« Moi… ? »
Ichi montait en silence des escaliers taillés dans la pierre brute de la colline. Les marches étaient inégales et souvent hautes, parfois heurtées d’épais blocs qu’il lui fallait contourner. Il était midi. En bas, sur l’agora, les gens se réunissaient et l’air chaud s’allégeait de rumeurs de conversations et de rires épars. Il continua son ascension une petite minute encore, contournant la butte, hors de vue de la place publique, puis marqua une apparente pause à l’ombre d’un maigre grenadier calciné par le soleil. Son regard noir se pencha un peu.
« Tu es là… »
Nachi cligna lentement des yeux. Il était adossé à une roche lissée par le temps, les bras inertes sur ses cuisses, une jambe en appui sur un autre bloc de pierre. Sa tête était relevée, laissant sa gorge exposée à la lumière cinglante du zénith. Il respirait profondément, signe d’une évidente lassitude. Il présentait son profil à Ichi, comme s’il ne s’était arrêté là que pour contempler sereinement la mer.
« Comment tu te sens, Nachi-kun ? » murmura faiblement l’apothicaire sans bouger d’un pouce.
Le Loup esquissa un sourire défiguré par l’amertume. Lorsqu’il répondit, sa voix se cassa en un rire lavé de toute joie :
« J’ai le choix entre mort et vif ? »
Ses épaules s’agitèrent un bref instant, puis il retomba dans l’immobilité. Ses lèvres se fixèrent en une ligne fermée. Ses yeux gris étaient cerclés d’un noir trop intense pour être encore qualifiable de « naturel ». Il battit encore une fois des cils, avec précaution. Ichi, tendu à l’extrême, reprit dans un souffle :
« Le Pope m’envoie te dire ceci : ‘‘tu es un irrécupérable idiot’’... »
Les prunelles claires dudit idiot se coulèrent lentement de côté pour croiser le regard de l’Hydre. Ils se fixèrent en silence quelques patientes secondes, puis Nachi croassa, sa voix réduite à un grondement ténu :
« Tu m’en veux ?
- J’en ai effectivement le droit, répondit le médecin en s’accroupissant lentement aux côtés de son ami. Tu peux donc être sûr que je te bouderai pour les trois heures à venir, mais…Non, je crois que je te comprends. Autant que Shaina-san te comprend.
- Vraiment… »
Nachi reporta son regard exténué vers la mer, pensif. Il eut l’air préoccupé, puis reprit d’un ton bas, à peine plus élevé qu’un murmure :
« J’ai pourtant l’impression…de me perdre. Je suis de moins en moins…moi.
- Tu es à bout de forces, remarqua inutilement l’apothicaire. Rentrons, je…je vais te donner des somnifères, si tu veux. »
Le regard que Nachi porta sur lui jeta un froid dans la poitrine de l’apothicaire. Il détourna les yeux, accablé par ses propres paroles. Le Loup eut un imperceptible mouvement de tête, troublé par d’autres hontes. Là-bas, après le dénivelé étourdissant de la côte pétrée, le bleu aveuglant de la mer mordillait mécaniquement les rocs – éternellement vengeresse, cette mer qui n’avait de marées que pour maudire Athéna.
« J’ai peur, déclara-t-il soudain. S’il arrive quelque chose à Yakoff, je ne pourrais pas me le pardonner, Ichi…Si…S’il meure, je ne saurai pas quoi faire.
- Il ne mourra pas, temporisa le médecin.
- Je dois continuer à les chercher. Je ne dois pas dormir. Pas maintenant. »
Ichi secoua la tête énergiquement, les yeux fermés, avant de rétorquer d’une voix nerveuse :
« Ne gaspille pas tes forces vainement, je t’en supplie !
- J’ai peur de ce que je pourrais faire, reprit-t-il sans l’écouter, les yeux grands ouverts. C’est ça, je…je pourrais… »
Le Loup, l’air soudainement terrifié, se laissa aller contre la pierre brûlante. Il fit glisser sa main gauche vers les genoux d’Ichi, là où s’échouait en vagues douces sa longue chevelure blanche. Il captura une mèche entre ses doigts, la fit jouer un bref instant entre ses phalanges brunes. Il sembla alors retrouver un peu de son calme. L’apothicaire le laissa faire quelques secondes, embarrassé. Il posa alors une main calme et fraîche sur l’avant-bras strié de griffures fines et rouges, cherchant sur cette peau hâlée et chaude le courage qui lui faisait défaut, et le repoussa doucement. Il ferma les yeux encore une fois, et se contenta de lancer une remarque atone :
« Les roses t’ont griffé… Tu n’es pas prudent. »
Mais Nachi ne l’écoutait pas.
« Il ne faut pas, Ichi… » murmura-t-il d’une voix à peine audible. « Tu ne dois pas me laisser … »
Le visage du médecin se ferma, tandis que les mots s’assourdissaient sur les lèvres du Loup. Il n’avait pas besoin d’entendre la fin de sa supplique : il la connaissait déjà.
« … Ne me laisse pas finir comme lui. », combien de fois…
Le hurlement rauque d’un aigle fit sursauter Yakoff. Il leva les yeux et vit l’ombre immense du rapace dessiner des cercles au-dessus de leurs têtes, les plumes froissées par le vent des hauteurs. Mal à l’aise, il porta son regard plissé vers la silhouette distante de Kiki, qui marchait avec une légèreté surprenante le long d’une étroite corniche longeant une falaise abrupte. Lui-même, était collé à la paroi de pierre, avançait précautionneusement le long du sentier, et peinait à garder son indolent guide dans son champ de vision. Kiki semblait l’avoir oublié, par ailleurs : quelques minutes après qu’ils aient entamés ce périple, le jeune homme aux longs cheveux roux s’était élancé en avant, sans l’attendre, et s’était mis à chanter. Sa voix se perdait encore dans le vide vertigineux de ces montagnes inconnues, claire et encore un peu juvénile. Ses notes se tenaient si longtemps que Yakoff avait parfois l’illusion fugitive et stupéfiante que ce n’était pas une voix humaine qu’il entendait mais la vibration plaintive d’un instrument à cordes. Les paroles qu’il semblait étirer longuement de sa voix éthérée, il ne les comprenait pas plus ; mais la chanson lui semblait triste. D’autant plus que lancée ainsi dans le vent glacé de ces hauteurs sauvages, elle prenait un troublant accent de désespoir et de solitude.
Yakoff continua sa lente progression, s’évertuant à garder le regard fixé en avant –plutôt que sur le gouffre béant à quelques centimètres seulement de sa cheville douloureuse. Il ne savait pas où Kiki voulait l’emmener ; mais tout ce qu’il pouvait faire, c’était le suivre. Au bout d’un moment – péniblement long – , la corniche s’évasa pour former un vaste amphithéâtre rocheux, logé au creux d’une falaise plus haute encore que celle qu’ils avaient gravis. Le plateau était criblé d’étranges éperons de pierres, presque tous ornés de lettres dessinées en blanc. Yakoff cilla, interloqué. Le ciel était sombre et bas, de l’exacte couleur grise du sol poussiéreux qu’ils foulaient toujours à pas lent. Kiki s’arrêta cependant, et Yakoff l’imita après avoir rattrapé son retard. Il haletait, épuisé par l’ascension ; le rouquin pencha son regard vers lui, mais ne dit rien.
« On est…arrivé ? » murmura Yakoff.
Kiki eut un signe de tête négatif. Il avait maintenant l’air particulièrement morose. Et comme pour alourdir davantage l’atmosphère sinistre du plateau, un aigle immense, proprement surdimensionné, apparut en quelques battements d’ailes puissantes en haut des stalagmites gravés. Les yeux arrondis par la stupeur du Russe glissèrent du gigantesque aigle gris à Kiki, qui lui semblait regarder ailleurs, nullement préoccupé par cette arrivée.
« Kiki… ? Ce…Cet…»
Une trille aigue et nerveuse du rapace coupa la parole à Yakoff, qui se mura dans un silence inquiet. Le jeune homme à ses côtés sembla hésiter encore un instant, marmonna quelques paroles pour lui-même, puis s’avança d’un pas léger. L’apprenti se suivit avec une sourde réticence, sans lâcher des yeux l’immense aigle gris. Au fur et à mesure de leur avancée, d’autres rapaces descendaient des hauteurs du ciel, comme pour les surveiller ; et la tension de Yakoff ne baissait évidemment pas d’un cran. Il se rapprocha insensiblement de Kiki. Ce dernier tourna la tête vers lui, et dit d’un ton monocorde :
« Le pur et l’impur, leurs yeux savent faire la différence.
- C’est sensé me rassurer ? marmonna avec une pointe de désespoir le Russe, la main serrée fermée sur son bras blessé.
- … La neige va pleurer. »
Yakoff se sentait prêt à fulminer une nouvelle fois contre cette comparaison, mais à l’instant où il ouvrit la bouche pour parler, une enclume sembla s’abattre soudainement sur son crâne, et son champ de vision se gondola instantanément, comme incendié par trop de lumière. La douleur vrilla l’ensemble de son corps, et il devina, confusément, que son ascension avait accéléré le délitement des antalgiques. Mais une telle violence, était-ce possible ?
« Que… »
Il se sentit tomber en avant, et les bras de Kiki semblèrent stopper sa chute au dernier moment. Abasourdi, il resta une interminable seconde bouche bée, incapable d’articuler quoi que ce fût. L’autre ne sembla pas s’inquiéter outre mesure, et hissa Yakoff sur son dos avant de se relever sans effort. La tête de Russe dodelina de côté, tandis qu’un orage incolore crépitait furieusement devant ses prunelles.
« Je l’avais dit ! La neige va pleurer, elle ne sait pas voler. Toute cassée, pauvre neige… »
Sur ce murmure moralisateur, Kiki assura sa prise sous les genoux de Yakoff, et reprit son chemin. Certains aigles étendirent leurs longues ailes et poussèrent des hurlements rauques dans leur direction, mais sans plus. Le Russe, abruti par le brusque réveil à la sensibilité de ses nerfs, ne distingua vaguement qu’un changement de luminosité : au bout de quelques minutes de marche, Kiki et lui s’étaient retrouvés dans une obscurité que Yakoff ne put identifier. Le murmure d’un cours d’eau se fit entendre, ténu, remplaçant les voix inquiétantes des rapaces.
« Ki… »
Un vertige le prit, et il se tut subitement. Il n’avait pas mesuré jusque là l’étendue réelle de ses blessures ; l’état de choc après sa chute l’en avait empêché, puis les médicaments administrés par Ichi. Yakoff lutta pour accrocher son regard à l’endroit où ils se trouvaient, mais ne distingua que des formes pierreuses qui le laissaient supposer qu’ils avaient pénétrés une sorte de grotte. Ce constat établi, ses paupières s’abattirent avec force sur ses yeux vert anis, et il laissa échapper un énième soupir de résignation. Ce Kiki, qu’il poussât l’extravagance jusqu’aux suprêmes limites ou qu’il eût tout bonnement perdu la raison, semblait fermement décidé à le traîner encore un moment, où bon lui semblait et sans lui demander son avis.
Kiki finit par s’arrêter. Le bruissement de l’eau emplissait l’air, et une odeur minérale et suave caressa les narines du Russe. Ses yeux se rouvrirent péniblement, mais son porteur le lui laissa pas le temps de s’accoutumer au nouveau décor : les mains de Kiki lâchèrent subitement prise, et Yakoff tomba dans un glapissement étranglé ; sauf qu’au lieu de heurter le sol comme il s’y attendait, ce fut une gangue d’eau qui l’absorba dans un clappement bruyant. De surprise, ses yeux s’arrondirent dans l’eau, et il resta quelques secondes à fixer son propre corps baignant dans un bassin peu profond. L’eau était d’une incroyable limpidité, en plus d’être délicieusement tiède. Yakoff refit surface, se remit d’aplomb sur sa jambe valide et toussota un peu. Ses cheveux marine collaient son visage et gouttaient abondamment. Il releva la tête, oscillant entre de la simple stupeur et l’envie sans cesse croissante de se révolter contre ces traitements incompréhensibles. Son regard croisa celui de Kiki, et, décontenancé par la froideur presque anxieuse de son expression, il ravala ses plaintes. D’une main, il tâcha de repousser la masse de mèches qui voilaient son œil gauche, tout en faisant d’une voix rauque :
« Un bain… ? »
Kiki était accroupi sur la margelle de pierre du bassin naturel, et le filet lumineux des reflets roulait en travers de ses joues. L’endroit où ils se trouvaient était une sorte de vaste alcôve naturelle, dont ce bassin occupait la partie la plus profonde. Une menue cascade d’eau s’écoulait derrière Yakoff.
« Iandala, murmura le rouquin sans frémir d’un cil. Est-ce un mensonge ? As-tu mal ? »
Yakoff se figea. Mal ? Non. Hébété, il ne répondit pas à la question du jeune homme et baissa son regard vers ses mains humides. Non, il n’avait plus mal.
« C’est…impossible ! Je ne sens plus rien… »
Il fit jouer délicatement l’articulation de son coude, puis de son poignet dont les bandages s’étaient desserrés dans l’eau ; et il n’en ressentit qu’une gêne semblable à une courbature. En face de lui, Kiki poussa un soupir et, jetant au sol son outre vide, il s’assit en tailleur sur le rebord du bassin. Une fois que Yakoff, après maintes inspections incrédules, fut revenu de sa surprise, il s’approcha à pas lents de la margelle pour sortir de l’eau. Mais Kiki allongea aussitôt l’une de ses mains, qu’il plaqua sans grande délicatesse en plein milieu du visage du Russe pour le repousser d’une seule pression dans la source. Un bruit d’éclaboussure, un râle et une quinte de toux plus tard, Yakoff émergea de nouveau debout dans l’eau, la mine boudeuse.
« Mais quoi, encore ?!
- Reste là, martela patiemment le rouquin, la main toujours élevée. Iandala n’a pas terminé.
- Ah…Iandala…c’est cette source ? C’est de ça dont tu parlais depuis le début ? »
Kiki acquiesça, et sa main retomba sur son genou.
« Finalement, ce n’était pas un mensonge.
- Cette…cette eau est extraordinaire, s’étonna Yakoff à voix haute. J’ai retrouvé toutes mes forces ! »
Kiki resta impassible devant l’entrain du Russe, et coula son regard de côté, pensif. Cette attitude subitement rêveuse n’échappa à Yakoff, qui reprit d’un ton adouci :
« Merci. Merci, Kiki. En fait, tu m’as amené ici pour me soigner…Je t’en suis reconnaissant. »
Un pli se creusa entre les points mauves qui ornaient le front de Kiki, et son regard pervenche se coula lentement, presque avec méfiance, vers Yakoff. Ce dernier lui sourit, mais se heurta encore une fois à l’expression impénétrable du jeune homme. Le Russe, quelque peu déçu, s’immergea dans l’eau de la source comme pour meubler le silence de quelques clapotis liquides. Kiki le regarda faire une poignée de secondes ; puis il éleva son bras gauche devant lui, en un apparent geste de défense.
« Ça. Le cercle du soleil. Important, très important. »
Le bracelet d’or luisait à son poignet, parcourut de rets étincelants. Yakoff cilla, puis acquiesça avec un sourire au coin des lèvres.
« J’ai bien vu. C’est incroyable comme ce métal est sensible aux cosmos. »
Le Russe s’absorba alors dans une observation plus attentive du visage de Kiki. Il ne connaissait de lui que son nom et sa puissance colossale. Qui était-il, réellement ? Et quelle était son lien avec le sanctuaire ? Yakoff hésita un long moment, puis reprit d’un ton mal assuré :
« Tu… Tu es un apprenti ? »
Le rictus méprisant que Kiki esquissa le renseigna immédiatement sur la réponse. Yakoff tenta aussitôt de se rattraper, quoique très maladroitement :
« C’est…c’est que Ichi avait l’air de te connaître…Alors…
- Ichi, le coupa abruptement le rouquin, est aveugle. Il l’a toujours été. »
Estimant que cette réponse était suffisamment claire pour satisfaire sa curiosité, Kiki entreprit de remplir son outre de l’eau de la source, sans plus accorder un seul regard à Yakoff. Ce dernier n’en démordit pas pour autant :
« Je ne comprend pas.
- La neige tombe et pleure, c’est tout ce qu’elle fait, rétorqua-t-il presque sarcastiquement en soupesant mécaniquement son outre.
- Je m’appelle Yakoff ! »
Kiki releva enfin la tête, darda un regard pesant sur le Russe, puis répéta lentement le nom « Yakoff » en achoppant toujours sur les mêmes sonorités que lorsqu’il parlait en grec. Il hocha la tête, puis croqua un furtif geste de main – comme pour inviter Yakoff à se rapprocher. L’apprenti obtempéra, et s’arrêta au bord du bassin, ses mains appuyées sur la margelle glacée. Kiki, juste devant lui, se pencha un peu en avant, la mine grave, et dit :
« Ce n’est pas moi qui pleurait, tu te trompes. Ce n’était pas moi.
- Que… ?
- Ce n’était pas moi ! »
Sa voix avait prise d’une façon inattendue une inflexion colérique, presque fébrile. Kiki abandonna l’outre d’eau entre les bras de Yakoff, et sa main remonta vivement sur le front du Russe pour s’y plaquer abruptement. Les yeux vert clair de Yakoff s’arrondirent de stupeur, et dans la seconde qui suivit un torrent de lumière dorée l’obligea à fermer les yeux. Le cosmos dense et pur de Kiki sembla s’écouler sur lui comme pour l’absorber. Il perçut confusément l’énergie s’élever de plus en plus, bouillonnante d’un effort soutenu, puis entrer en opposition avec une autre aura qu’il n’avait pas ressentie – un champ de force qui n’avait rien d’humain, ténu et puissant à la fois, qui semblait se dégager de la roche elle-même. Le choc des énergies dura longtemps, mais finalement l’aura dorée de Kiki sembla l’emporter l’espace de quelques secondes : il y eut un sifflement, comme une déchirure dans l’air, et il perdit la sensation de la main de Kiki sur son front.
Silence. La grotte était à présent silencieuse. Kiki, essoufflé, regarda distraitement l’eau du bassin s’agiter de vaguelettes, puis abaissa lentement sa main tout en apaisant son cosmos. Il répéta dans un murmure troublé :
« Ce…Ce n’était pas moi. Si… ? »
Et comme seul l’écho de la caverne lui répondit, ses yeux s’écarquillèrent et perdirent leur étincelle lumineuse. Il rejeta la tête en arrière, ployant sa gorge pâle, et son hurlement surhumain brisa le silence séculaire des grottes de Jamir.
Notes :
- Les quatre louveteaux : Mikazuki (croissant de lune) ; Kagen (dernier quartier) ; Jougen (premier quartier) ; Meigetsu (pleine lune)
- Le masque que Kiki porte est typiquement tibétain. Il représente le "Da Gui", un "esprit frappeur". Les cérémonies visant à l'exorciser comportent des danses masquées. J'ai repéré l'un de ces masques dans une boutique bordelaise, qui était plus simple et plus "grossier" (dans le bon sens du terme) que les exemples que vous pourriez trouver sur google image.
J'espère que ce chapitre vous plaît ! Encore merci pour toutes vos reviews, et à bientôt !