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SANG FROID
Résumé : Post T7. L'été qui suit la fin de la guerre, Harry accepte de mauvaise grâce de se rendre chez un psychomage. Pour faire plaisir à Hermione. Et pour parler. Même s'il se demande bien de quoi. Un jour, il croise dans la salle d'attente quelqu'un qu'il ne se serait jamais attendu à trouver là. Slash HPDM.
Disclaimer : Rien à moi, tout à JKR, sauf l'intrigue de cette histoire.
Avertissement : C'est un slash, vous êtes donc prévenus.
Note
Et non, ceci n'est pas un nouveau chapitre ! Suite à vos reviews, je me suis rendue compte de mon erreur. J'avais complètement oublié que Harry réparait sa baguette à la fin du tome 7. Mea culpa. Du coup, par soucis de crédibilité, j'ai réécri la fin de mon chapitre. Le début, jusqu'à la rencontre avec Draco, est inchangé, mais j'ai corrigé quelques fautes, rajouté des mots ici ou là et même quelques paragraphes dans la toute dernière partie, lorsque Draco et Harry sont au café.
Bisous à tous,
Sillia
Chapitre 1
Indélicatesses
Le soleil déclinait à l’horizon, projetant ses rayons orangés contre les fenêtres closes du Terrier. Un vent tiède balayait les herbes hautes du jardin, produisant un étrange son aérien, semblable à un chuchotement. Harry était allongé sur le dos à l’ombre d’un vieux chêne verdoyant, les bras croisés derrière la tête, les yeux fermés, à peine visible depuis la maison. Un carnet reposait à côté de lui, abandonné près de sa hanche, un crayon placé en travers de sa couverture en cuir rouge foncé.
Le mois de juillet était à peine entamé. Et pourtant, Harry trouvait que le fond de l’air s’était déjà rafraîchi. Il lui arrivait très souvent d'avoir froid. Comme lorsque l’on porte des vêtements mouillés qui collent à la peau. Dans ces moments-là, mêmes l’eau brûlante de la douche ne l’aidait pas à se réchauffer et il n’était pas rare, le soir venu, de le voir déambuler dans la maison emmitouflé dans un pull d’hiver.
Ses amis s’en inquiétaient beaucoup trop à son goût. Souvent, il surprenait Hermione en train de le dévisager avec cette même expression d’attente soupçonneuse qu’elle avait eu après la mort de Sirius, comme si elle espérait pouvoir lui arracher des confidences par la seule force de son regard. Et si Harry avait finalement accepté d’aller voir « l'extraordinaire » psychomage qu'elle lui recommandait avec un enthousiasme suspect, c’était uniquement pour qu’elle lui fiche la paix. Il n'avait jamais eu le sentiment d’avoir besoin d’être guéri de quoi que ce soit.
C’est ainsi que la veille, il s’était retrouvé dans un bureau étroit et sombre, aux murs lambrissés, assis dans un fauteuil de cuir noir, face à une femme d’une quarantaine d’années doté d’un visage sévère et de cheveux bruns coupés au carré. Derrière ses lunettes en forme d’ailes de papillons brillaient deux yeux noirs et inquisiteurs qui l’étudiaient avec la même application qu'Hermione, la compassion en moins, et une fois de plus, Harry s’était demandé ce qu’il faisait là.
- Pourquoi êtes-vous venu me voir, Mr Potter ? lui avait-elle demandé, les mains jointes sur son bureau, le visage neutre.
- Parce que ma meilleure amie me l’a demandé, avait-il répondu en lorgnant vers la porte. Elle s’inquiète. Elle me trouve trop… silencieux.
- Et vous pensez que c’est le cas ?
Harry avait haussé les épaules.
- On est tous un peu plus silencieux, mais je ne vois pas en quoi c’est vraiment surprenant.
- A cause de la guerre.
C’était une affirmation, pas une question et, agacé, Harry avait eu beaucoup de mal à ne pas lever les yeux au ciel. N’importe quelle personne dotée d’un minimum de jugeote serait arrivé à la même conclusion qu’elle, sans pour autant posséder le cabinet le plus réputé du Chemin de Traverse. Il avait croisé les bras sur sa poitrine, les yeux un brin moqueurs, le visage sceptique, certain d’être en train de perdre son temps. Merci Hermione, avait-il pensé.
- Parlez-moi de ce qui s’est passé à Poudlard, avait-elle continué en griffonnant quelque chose dans son carnet.
Bien sûr, Harry savait ce qu’il aurait eu envie de lui dire mais il savait aussi qu’il ne le pouvait pas. Voilà pourquoi il avait trouvé l’idée d’Hermione particulièrement stupide. Comment cette femme antipathique pouvait-elle l’aider alors qu’il lui était impossible de tout lui dire ?
Ses yeux étaient passés de la porte à la fenêtre mais il n'avait rien dit.
- Vous ne voulez pas en parler, avait-elle constaté.
- Il n’y a rien a dire. J’ai fait ce que j’avais à faire, c’est tout.
- Est-ce que cela vous perturbe, de l’avoir tué ?
Harry avait planté ses yeux froids dans les siens.
- Je n’ai aucun remords, avait-il dit d’une voix dure. Voldemort méritait de mourir.
- Mais tuer un homme, surtout lorsque l’on est aussi jeune que vous l’êtes, ce n’est jamais quelque chose de facile, avait-elle contré.
- Croyez-moi, cela fait bien longtemps qu’il n’était plus vraiment un homme, avait répliqué Harry, irrité. Et parmi toutes les choses que j'ai eu à faire cette nuit-là, lui ôter la vie a sans doute été la plus facile à supporter !
- Et qu’est-ce qui a été difficile à supporter, Mr Potter ? lui avait-elle demandé, sans se départir de ce calme professionnel qui lui mettait les nerfs en pelote. La mort de vos proches ?
- Expliquez-moi comment ça aurait pu ne pas être difficile ? avait rétorqué Harry en essuyant ses mains moites sur le tissu rêche de son jean. Vous croyez peut-être qu’à force de voir les gens mourir autour de moi, j’ai fini par m’y habituer ? Et bien, non !
- Quelle perte vous a le plus affecté ?
- Ce n’est pas quelque chose qui se mesure ! s'était indigné Harry.
Elle n'avait pas bougé un cil.
- Le chagrin est proportionnel à l’attachement, lui avait-elle expliqué. Il est parfaitement normal de davantage pleurer la mort du frère de votre meilleur ami que celle d’un étudiant à qui vous n'aviez même jamais parlé. Maintenant répondez à ma question. Mais ne réfléchissez pas trop.
Harry avait brièvement fermé les yeux.
- Mes parents, avait-il finalement murmuré, parce qu’ils m’ont toujours manqué... toute ma vie... peut-être même encore plus maintenant qu’avant… et Sirius…
- Pour quelle raison vos parents vous manquent-ils plus maintenant qu’avant ?
- Parce qu’il ne me reste plus personne pour me parler d’eux, parce que tout ce qui me reliait à eux a disparu et parfois, j’ai peur de réussir à les oublier, ou de douter qu’ils ont existé…
- Vous me parliez de Sirius Black, votre parrain, le coupa-t-elle, mais lui non plus n’est pas mort à Poudlard, pendant les combats, n’est-ce pas ?
Ne comprenant pas où elle voulait en venir, Harry avait chassé la boule dans sa gorge et secoué la tête, sourcils froncés.
- Pourtant, au moment de la mort de votre parrain, votre amie n’était pas inquiète pour vous au point de vous envoyer me voir.
- Je… non… non, je ne crois pas…
- Alors qu’est-ce qui a changé, Mr Potter ? Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là, à Poudlard, pour que, cette fois-ci, vous vous retrouviez devant moi, tellement réticent à l’idée de me parler ? Aidez-moi à comprendre…
- Pourquoi voulez-vous comprendre ?
- C’est mon métier, Mr Potter, et vous me payez pour ça.
Harry avait eu un sourire glacial.
- N’ayez pas mauvaise conscience. L’argent n’est pas un problème pour moi.
Cette dernière réflexion lui avait échappé avant qu’il n'ait eu le temps de la retenir mais il aurait aussi bien pu lui demander l’heure qu’elle n’aurait pas montré plus d’émotion.
- J’ai appris que vous aviez décidé de retourner à Poudlard, à la rentrée…
Harry avait simplement hoché la tête, très brièvement, le regard rivé aux tableaux bariolés qu'elle avait accroché au mur, juste au-dessus du bureau.
- Est-ce que cela vous angoisse, de retourner sur les lieux de la dernière bataille ?
- Pas vraiment, avait distraitement répondu Harry. Ce sera certainement plus difficile pour Ron… et pour Ginny…
- Ginny est votre petite-amie…
- Je vois que vous êtes bien renseignée.
Elle avait eu un bref sourire, un peu sec.
- Comme tout le monde, je lis les journaux, Mr Potter. Parlez-moi d’elle.
Les doigts de Harry s’étaient crispés autour de son genou.
- Elle est en deuil. Et moi… moi, je suis... disons juste que l’atmosphère n’est pas très propice à la romance…
- Vous vous êtes éloignés ?
- C’est juste un passage, avait-il éludé. Elle a besoin de temps pour dire au revoir à son frère et moi, j’ai besoin de temps pour…
Il avait fait une pause, cherchant ses mots.
- Pour ? l’avait-elle encouragé, penchée vers lui, l’expression soudain avide, comme s’il s’apprêtait à révéler quelque chose de capital.
- J’ai besoin de temps, c’est tout.
La pendule fixée au mur avait à ce moment-là émis une court tintement métallique, indiquant que l’heure impartie touchait à sa fin. Soulagé, Harry s’était immédiatement levé d’un bond, et le cuir du fauteuil avait couiné.
- J’aimerais vous revoir dans une semaine, Mr Potter, avait-elle dit en griffonnant à nouveau quelque chose du bout de sa plume. Et en attendant, je voudrais que vous teniez un journal…
- Un journal ? s’était écrié Harry, bouche bée. C’est une plaisanterie ?
- Ce journal, personne n’y aura accès à part vous. Pas même moi. Écrivez-y ce que vous voulez, déchargez-vous de ce qui vous fait souffrir. Et puisque vous ne voulez pas parler, écrire peut être une très bonne alternative. Pensez-y.
- Il n'y a rien qui me fait souffrir ! s'était brusqué Harry.
- Évidemment, avait-elle répondu en se levant à son tour. A la semaine prochaine. Et n'oubliez pas ce que je vous ai demandé.
Harry avait fait oui de la tête, davantage parce qu’il voulait sortir le plus rapidement possible de cet endroit que parce qu’il avait l’intention de suivre ses conseils. Hermione et Ron l’attendaient à la terrasse bondée d’un café, sous un parasol vert, quelques achats déposés en pile sur un coin de la table. Harry s’était laissé tombé sur la troisième chaise, l’air particulièrement maussade, et Ron avait aussitôt retiré sa main de celle d’Hermione. Son visage était souriant, ouvert, mais ses yeux cernés semblaient éteints.
- Alors ? avait demandé Hermione en lui tendant un verre de soda qu’elle avait commandé pour lui.
Harry avait avalé une longue gorgée du liquide pétillant et leur avait raconté son entretien avec la psychomage.
- Bizarre, cette bonne femme ! s’était exclamé Ron et Hermione lui avait lancé un regard agacé.
- Au contraire, je crois que c’est une très bonne idée, avait-elle rétorqué.
- Tu penses vraiment que je suis le genre de personne à tenir un journal ? avait répliqué Harry d’une voix offensée.
- Il n’y a rien de dégradant à tenir un journal, Harry, avait-elle dit d’une voix patiente. Et peut-être que ça pourrait t’aider.
- Combien de fois faudra-t-il que je te répète que je n’ai pas besoin d’être aidé ? Est-ce que vous, vous ressentez le besoin de pleurnicher sur votre sort dans un pathétique journal intime ? Non ! Et pourtant, vous avez vécu la même guerre que moi !
- Nous avons peut-être vécu la même guerre, Harry, mais nous n’avons pas vécu ce que tu as vécu dans la forêt interdite ! Peu de gens auraient eu le courage de se laisser… tuer… comme tu l’as fait. Parfois, j’essaye d’imaginer ce que tu as pu ressentir et ça me semble insupportable, parce que c’était comme… comme un suicide. Tu ne pouvais pas en sortir indemne, Harry ! Et en souffrir ne veut pas dire que tu es faible !
- Je me demande pourquoi j’ai gaspillé mon argent chez cette incompétente alors qu'il me suffisait de te demander une consultation, avait répondu Harry avec un sourire amusé.
Hermione avait haussé les épaules, l’air malgré tout flatté. Elle s’était ensuite penchée sur le côté et lorsqu’elle s’était redressée, une cage recouverte d’un emballage violet pendait au bout de son bras. Elle la lui avait tendu avec un sourire plein d'anticipation.
- Cadeau ! s’était-elle exclamé. De la part de Ron et moi.
- Ce n'ai pas encore mon anniversaire, avait-il objecté, perplexe, mais Hermione avait balayé sa remarque d’un simple geste de la main.
Résigné à ne pas comprendre, Harry avait ôté l’emballage qui recouvrait sommairement la cage et s’était aussitôt retrouvé nez à nez avec un hibou qui ressemblait à s’y méprendre à une peluche. Il était plus proche du gabarit de Coq que de celui d’Hedwige et son plumage mordoré était hérissé. La tête penchée sur le côté, il avait observé Harry en clignant de ses grands yeux d’ambre et celui-ci avait senti une bouffée d’affection l’envahir. Spontanément, il avait glissé son doigt entre les barreaux de la cage et le bec du hibou s’était gentiment refermé autour de son ongle.
- Hermione trouvait son côté ébouriffé attendrissant, avait dit Ron. Mais c’est vrai que vous êtes plutôt bien assortis, tous les deux.
Il avait accompagné sa dernière remarque d’un geste du doigt en direction des cheveux de Harry et celui-ci avait souri, touché par l’attention de ses amis.
- Merci, avait-il simplement dit.
- Un conseil, vieux, baptise-le avant de rentrer, sinon c’est Ginny qui va s’empresser de le faire et reconnais qu’elle a un goût douteux… en matière de noms, je veux dire…
Sur ce point, Harry ne pouvait pas le contredire.
- Qu’est-ce que vous pensez d’Edwin ? avait-il soufflé, son doigt caressant l’oiseau entre ses deux yeux ronds.
- La consonance est peut-être un peu trop proche de celle d’Hedwige, avait répondu Hermione d’un ton prudent.
- Justement… ce serait comme… comme un hommage…
Ses amis n’avaient rien trouvé à redire et plus tard, juste avant de rentrer au Terrier et non sans s’être senti complètement ridicule, Harry avait été acheté un carnet dans une papeterie du Chemin de Traverse, qu’il s’était empressé de jeter dans son chaudron neuf, comme s’il avait eu peur qu’il ne lui explose à la figure. En retournant au Chaudron Baveur, ils étaient passé devant le magasin fermé des jumeaux et si Ron avait tout fait pour ne même pas y jeter un coup d’œil, Harry avait tristement contemplé la porte close et les vitrines vides.
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Secouant la tête comme pour chasser ses souvenirs, Harry poussa un soupir et se retourna, de telle sorte qu’il se trouvait désormais étendu sur le ventre. D’un geste réticent de la main, il attrapa le carnet et, la tête posée sur sa paume, il tourna la première page et lissa machinalement le papier. Puis, une grimace tordant sa bouche, il se saisit du crayon, hésita quelques instants et inscrivit la date au coin de la page.
5 juillet.
Et maintenant quoi ? Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il fallait écrire dans un journal et il se voyait mal demander des conseils à Ginny, sachant que cela aurait été de très mauvais goût…
Le crayon courut avec hâte sur le papier mais dès qu’il traça les premiers mots, Harry secoua la tête, étouffa un ricanement incrédule, murmura un sort en agitant sa baguette et la page redevint vierge. Il se sentait ridicule. Agacé, il se frotta distraitement les yeux, referma le carnet, reposa le crayon sur sa couverture rouge puis soupira, reprit le crayon et rouvrit le carnet.
Je me souviens qu’un soir, écrivit Harryen se mordillant la lèvre inférieure, lorsque j’avais neuf ans, Dudley a profité de l’absence de ses parents pour me mettre au défi de regarder avec lui un film d’horreur que Piers Polkins lui avait prêté la veille à l’école. Au bout d'une demi-heure, il était déjà caché derrière le canapé du salon. Je voyais sa grosse tête blonde réapparaître de temps à autre au dessus du dossier, mais jamais bien longtemps. Moi, je ne pouvais pas détacher mes yeux de l'écran. Je me rappelle l’immonde bestiole qui sortait tout à coup du ventre d’un pauvre type qui hurlait à plein poumons. Bizarrement, c’est exactement comme ça que je me sens aujourd’hui. Pas fasciné comme je l’étais en regardant le film… non… je me sens comme le pauvre type avec la bête dans le ventre...
Harry entendit un bruissement non loin de lui. Il leva brusquement la tête. Ginny marchait dans sa direction, les pieds nus. Elle faisait de grands pas pour enjamber les herbes hautes mais le bas de sa robe d'été s’y accrochait néanmoins. Harry referma le carnet d’un geste empressé, le rétrécit d’un sort et le rangea dans la poche arrière de son pantalon.
- Le dîner est servi, lui dit-elle avec un sourire et Harry se leva, nettoya son jean des herbes qui s’y étaient accrochées et Ginny, sur la pointe des pieds, en retira quelques unes de ses cheveux.
Alors qu’ils marchaient en silence vers la maison, côte à côté, Harry sentit la main fraîche de Ginny se glisser dans la sienne et, surpris par ce brusque signe d’affection, il la pressa doucement.
- Ce serait bien si on pouvait parler, Harry, après le dîner, murmura Ginny alors qu’ils s’apprêtaient à s’engouffrer dans la demi-obscurité de la cuisine.
Harry lâcha aussitôt sa main et hocha la tête avec appréhension, le visage inquiet. De quoi pouvait elle bien vouloir lui parler ? Est-ce qu'elle avait finalement décidé qu'elle ne voulait pas pour petit ami d'un type qui avait besoin d'aller s'épancher chez un psy ?
- Ne fais pas cette tête, s’esclaffa Ginny en lui embrassant gentiment le coin de la bouche. Ce n’est rien de grave.
- Un indice, peut-être ? suggéra Harry en haussant les sourcils.
Elle secoua la tête, les yeux brillants et se pencha à nouveau vers lui.
- Pas d’indice, murmura-t-elle contre sa bouche.
Comme tous les soirs depuis le début de l’été, le dîner se déroulait en silence. On n'entendait seulement résonner le faible tintement des couverts et Harry gardait les yeux obstinément fixés sur son assiette. Regarder les Weasley lui était trop pénible. Et il y avait cette chaise vide en bout de table qui les narguait. Ces deux chaises vides. Car George ne sortait plus beaucoup de sa chambre et ne mangeait que très rarement avec eux. Harry l'entendait parfois descendre dans la cuisine au beau milieu de la nuit.
Harry trouvait hypocrites et indélicats, tous ces gens extérieurs à la famille qui se permettaient de sermonner George, lui répétant qu'il ne devait pas se laisser aller de la sorte, que Fred ne l'aurait jamais voulu, transformant sa tristesse en une forme d'ingratitude indigne à l'égard de son pauvre frère mort. Mais qu'en savaient-ils ? Personne ne pouvait plus dire ce que Fred aurait voulu ou non. Et Harry comprenait qu'il ait besoin de temps.
Monsieur Weasley souleva ses lunettes, se frotta les yeux, soupira.
- Alors, qu'avez-vous fait de votre journée, les enfants ? demanda-t-il poliment, brisant le silence.
- Et bien, Harry est allé voir...
Ron poussa alors un cri de douleur et Harry comprit non sans soulagement qu'Hermione venait de lui écraser le pied sous la table.
- Pour s'acheter un chaudron neuf, haleta Ron, qui lança un regard offusqué à Hermione.
- Oh, répondit Monsieur Weasley en regardant Harry avec perplexité. C'est... très intéressant...
- N'est-ce pas.
Harry se leva précipitamment avec son assiette vide. Il venait de comprendre, à la manière dont le regard de Percy s'était soudain illuminé à la mention du mot chaudron, qu'il était extrêmement dangereux pour lui de s'éterniser à table. Ginny le suivit aussitôt et Ron se redressa vivement.
- On était pas censé joué aux échecs ? s'exclama-t-il en plissant suspicieusement les yeux.
- Plus tard, Ron, répondit Harry en déposant son assiette dans l'évier.
- C'est ça, plus tard, Ron, répéta Hermione en lui adressant un regard appuyé.
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Ce n'était pas du tout ce à quoi Harry s'était attendu quand elle lui avait dit vouloir parler. Car ils ne s'étaient pas adressés un seul mot. La porte de sa chambre refermée, Ginny l'avait attrapé par le bras, tiré à elle et embrassé. Rien d'inhabituel en soit. Sauf que depuis son anniversaire, elle ne l'avait plus jamais embrassé de cette manière. Il y avait toujours eu dans ses baisers une forme de retenue qui poussait Harry à se demander si elle voulait encore de lui.
Il avait maintenant sa réponse.
Et c'était réconfortant de la sentir si vivante, si chaude dans ses bras, alors que lui... lui, son sang lui paraissait si froid. Il se demandait comment elle pouvait ne pas le sentir sur son visage, sur sa peau qu'elle touchait, caressait, comment elle pouvait ne pas se rendre compte de ce qu'il avait été.
L'intrusion du souvenir l'incita à lâcher prise. Il la repoussa doucement, hors d'haleine.
- Tu voulais me parler ? lui demanda-t-il.
- Non, pas vraiment, répondit-elle en jouant avec les plis de son tee-shirt.
Harry sentait ses doigts contre son ventre et essayait d'en faire abstraction.
- J'avais juste envie qu'on soit seuls, continua-t-elle en le fixant de ses grands yeux sombres. Ron s'obstine à vouloir t'accaparer. Il n'a rien de mieux à faire avec sa copine ?
Il rit. Les doigts de Ginny, toujours posés sur son estomac tressautèrent.
- Je crois qu'il a peur que je fasse des choses... inappropriées... avec toi.
- Dommage, murmura-t-elle en se rapprochant encore un peu. Parce que c'est exactement ce que j'avais en tête.
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Ginny dormait, coincée tout contre son corps, ses jambes emmêlées avec les siennes. Parce que son lit était minuscule. Harry, lui, était allongé sur le dos, tellement près du bord du matelas qu'un seul mouvement de sa part aurait risqué de le faire basculer. La tête de Ginny reposait sur sa poitrine, juste sous son menton et ses cheveux roux lui chatouillaient le nez et le menton, lui donnant envie d'éternuer. Mais il ne voulait pas bouger et risquer de la réveiller. C'était égoïste. Et pas chevaleresque pour un sou. Mais il n'avait aucune envie de lui parler. Pas maintenant.
Il était incapable de déterminer s'il était vraiment heureux de ce qui venait de se passer. En tout cas, inapproprié, cela l'avait été. Dans la maison de ses parents, avec toute sa famille à côté, dans sa chambre d'enfant... il avait fallu qu'il soit sacrément stupide ! Mais il n'avait pas eu envie de résister. Ni à ses caresses, ni à ses baisers. Quand elle l'avait poussé sur le lit, il aurait encore pu lui dire d'attendre, lui dire qu'il n'était pas prêt. Mais il avait manqué de volonté. Et quels garçons disaient ce genre de choses ?
Et puis, il y avait eu son regard. Les larmes au bord de ses yeux alors qu'elle le tenait serré contre elle, en elle. Harry, affolé, avait cru lui avoir fait mal. Mais ce n'était pas ce genre de larmes. Elle l'avait rassuré, apaisé, embrassé, et il avait finalement compris quelle forme d'engagement c'était pour elle, quelle genre de sentiments elle éprouvait pour lui. Et il s'était senti monstrueux à l'idée que cela puisse ne pas représenter la même chose à ses yeux.
Après... après, cela avait été étonnant comme une première fois, et agréable... même s'il avait manqué quelque chose pour que ce soit ce qu'il avait imaginé que ce serait. Peut-être avait-il été maladroit, impatient, indélicat... peut-être s'y était-il mal pris... peut-être juste qu'il n'aurait pas du, à cause du froid qui revenait jusque dans le bout de ses doigts. Mais comment pouvait-il lui expliquer ? C'était au dessus de ses forces. Il imaginait déjà le dégoût dans ses yeux.
Il ferma les yeux. Calma sa respiration. Le sommeil s'installa doucement et les cauchemars avec lui. Il rêvait souvent de serpents gigantesques. De leur peau rugueuse et glacée. Comme la sienne. Ils lui parlaient parfois, dans ses rêves, mais Harry, désormais, ne comprenait plus ce qu'ils lui disaient... Il avait éjecté cette partie-là de lui.
En es-tu certain ? disait une petite voix perfide, quelque part dans sa tête. Harry, chaque fois, la faisait taire.
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Tôt ce matin-là, Harry s'extirpa du lit avant que Ginny ne se soit réveillée.
Il souleva son bras, le reposa précautionneusement sur l'oreiller, enfila jean, tee-shirt, aplatit ses cheveux, se glissa hors de la chambre et de la maison silencieuse. Dehors, le ciel n'était pas encore bleu. Il était trop tôt pour cela. Harry s'assit à la table de jardin, écouta un moment le bruissement dans les arbres, le pépiement des oiseaux, sentit le carnet, toujours dissimulé au fond de sa poche. Il le sortit, l'ouvrit, et se mit alors frénétiquement à écrire. Sans même réfléchir.
6 juillet
J'ai tué le monstre en moi.
Je crois.
Celui qui vivait dans mon ventre, dans ma tête, se repaissait de mes émotions, parasitait mes sentiments, mes réactions. Je ne sais pas si je pourrais un jour me regarder dans la glace sans avoir peur de voir mon visage se transformer, mes yeux devenir rouges comme les siens. Parfois, je me demande ce qui pendant toutes ces années a été moi et ce qui a été Voldemort. Ma colère, mon impulsivité. Était-ce lui ?
Je me souviens de ce que le médaillon nous faisait, à moi, à Hermione, à Ron. Il pulsait contre ma peau. Il nous changeait, nous rendant irascibles, méchants, à fleur de peau... et j'avais la même chose, le même morceau d'âme, coincé en moi.
Une porte claqua derrière lui. Harry sursauta violemment. Il croisa ses bras sur le carnet pour le dissimuler.
Dans sa chemise de nuit enfantine, les cheveux défaits et emmêlés, Ginny fronçait les sourcils.
- Tu es là, dit-elle froidement.
Il essaya de sourire, hocha la tête.
- Et qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle.
- Rien, dit-il précipitamment.
Mauvaise réponse, pensa-t-il aussitôt en se mordant le langue.
- Rien ? répéta-t-elle, dangereusement calme. Et si tu ne fais rien, pourquoi tu n'es pas resté en haut ? Tu pensais que ça me ferait plaisir de me réveiller sans toi ?
- Non... mais... j'avais besoin de prendre l'air... et...
- De mieux en mieux, siffla-t-elle, les mains sur les hanches.
- Gin, j'ai fait un cauchemar et...
- Oh, pitié ! s'exclama-t-elle en levant ses bras nus au-dessus de sa tête. Ne me sers pas ce genre d'excuses, Harry ! Surtout pas toi ! Si tu regrettes, dis-le moi simplement !
- Ce n'est pas ça...
- Alors c'est quoi ? Qu'est-ce que tu avais de mieux à faire ?
Harry ouvrit la bouche plusieurs fois pour répondre, mais la porte de la cuisine s'ouvrit avant qu'il n'ait eu le temps de trouver quelque chose d'intelligent à dire. Madame Weasley, un panier de linge sous le bras, les regarda tour à tour.
- Qu'est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, perplexe.
- Harry prenait l'air, railla Ginny.
Furieuse, elle tourna alors les talons et disparut à l'intérieur de la maison.
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Harry était assis dans la salle d'attente du cabinet et lisait un magasine de Quidditch en attendant son tour. Ses doigts pianotaient nerveusement sur le papier glacé. Il s'était pourtant promis de ne plus jamais remettre les pieds dans cet endroit. Et de ne plus toucher à son journal. Il lui avait déjà causé bien assez de soucis. Alors qu'est-ce qu'il faisait là, sagement assis dans sa chaise d'osier ? Il se sentait même un peu... impatient.
Plus vite j'y suis, plus vite c'est terminé, essaya-t-il de se persuader en tournant distraitement une page. Voilà pourquoi je suis impatient.
Une semaine s'était déjà écoulée depuis son premier rendez-vous.
Une semaine cauchemardesque.
Ginny avait décidé de ne plus lui adresser la parole. Elle le snobait constamment, passait à côté de lui sans le voir et lui claquait la porte au nez quand il essayait laborieusement de s'expliquer. Mais expliquer quoi ? Qu'il avait eu peur ? De lui-même autant que du virage que prenait leur relation ? Bien sûr, cela n'excusait pas tout. Il était suffisamment lucide pour admettre qu'il s'était comporté comme un salaud.
Heureusement que Ron n'était au courant de rien ! Il avait même l'air plutôt soulagé que Ginny et lui soient en froid et Harry remerciait Merlin que son meilleur ami ne voit pas plus loin que le bout de son nez. S'il avait été aussi perspicace qu'Hermione, Harry se serait déjà retrouvé à la rue.
- Connerie de journal, marmonna Harry en tournant vivement les pages, réalisant qu'il datait de l'année précédente.
Il le jeta sans douceur sur le dessus de la pile et s'aperçut en levant la tête qu'il n'était plus le seul patient à faire le pied de grue dans la salle d'attente. Assis en face de lui, Draco Malfoy l'observait en silence, les jambes croisées, le visage serein. Seuls ses sourcils blancs en accents circonflexes laissaient deviner qu'il avait entendu Harry grommeler.
Harry ne l'avait pas revu depuis la fin de la guerre et ne s'en était pas plus mal porté. Que sa mère lui ait sauvé la vie était une chose, importante peut-être, il en convenait, mais cela ne changeait rien à l'antipathie qu'il éprouvait à son égard. Ce n'était de toute façon pas par bonté d'âme qu'elle l'avait épargné !
Malfoy, lui, n'avait pas beaucoup changé.
Ses cheveux étaient peut-être un peu plus courts qu'il se les rappelait. Il avait renoncé à les plaquer vers l'arrière et cela lui donnait l'air nettement moins aristocratique. Et snob. Pour le reste, c'était toujours... Malfoy. Ses yeux pâles, son nez en pointe. Ses joues étaient un peu rougies, comme échauffées, mais cela n'avait rien à voir avec de la gêne, Harry en était persuadé. Il imaginait plus facilement un effet du soleil. Malfoy était bien le genre de crétin à avoir la peau trop fragile et trop blanche pour bronzer.
- Qu'est-ce que tu fous là ? s'exclama Harry sans pouvoir s'en empêcher.
La brusquerie de son ton ne sembla pas l'émouvoir outre mesure.
- La même chose que toi, je suppose, répondit-il d'une voix monocorde.
Il regarda brièvement sa montre. Il avait l'air de s'ennuyer.
La porte s'ouvrit alors à la volée. Une petite sorcière replète sortit du cabinet en se tamponnant les joues avec un mouchoir en papier qui étouffait mal le bruit de ses sanglots. Harry leva les yeux au plafond en se tassant sur sa chaise et il lui sembla que de son côté, Malfoy détournait la tête pour masquer un sourire.
- M. Potter, l'appela la psychomage d'un ton pressant, et Harry se leva avec une réticence toute volontaire, comme si on s'apprêtait à le pendre sur la place publique.
Il passa devant Malfoy en traînant les pieds et celui-ci, contre toute attente, se pencha en avant et lui attrapa doucement le bras pour le forcer à s'arrêter.
- Tu aurais le temps d'aller boire un café... après ? lui demanda-t-il à voix basse.
De surprise, Harry s'arrêta net. Il baissa un instant les yeux sur la main de Malfoy si tranquillement posée sur son bras, s'étonna de la chaleur qu'elle dégageait sur sa peau trop froide. Il ne l'avait jusque-là jamais touché. Jamais. Autrement que pour le frapper, du moins.
Méfiant, il observa le visage levé de Malfoy, chercha la ruse dans ses yeux gris.
- Je n'ai pas l'intention de t'empoisonner, lâcha celui-ci d'un ton irrité en retirant sa main.
- Ce serait bien la première fois, répondit Harry.
Malfoy fit claquer sa langue avec agacement.
- Il y a quelque chose dont je voudrais te parler.
Pendant quelques secondes, Harry pesa le pour et le contre et décida finalement qu'il n'avait pas grand chose à perdre, qu'il ne pouvait rien lui arriver de fâcheux dans un endroit public. Il accepta d'un bref mouvement de la tête et Malfoy se contenta de croiser les bras d'un air satisfait. Merlin qu'il pouvait l'agacer avec ses grands airs !
Harry se glissa dans le bureau à demi éclairé et la psychomage referma sèchement la porte dans son dos.
- Vous connaissez M. Malfoy ? lui demanda-t-elle en s'asseyant.
- Malheureusement, répondit Harry.
Elle réajusta ses lunettes et lui fit signe de prendre place.
- Vous n'êtes pas amis, constata-t-elle alors qu'il obtempérait.
- Avec lui ? Pitié ! s'exclama Harry en portant vivement une main à son coeur. S'il y a bien quelqu'un que je ne peux pas sentir, c'est Malfoy ! Il n'est pas seulement agaçant, il est aussi rigide, prétentieux et lâche...
- Pourtant, vous venez d'accepter de le rejoindre.
- Il m'a dit qu'il voulait me parler. Je suis curieux.
- Pour quelle raison ?
- On a toujours été ennemis, lui et moi, expliqua Harry. D'abord par manque d'affinités et puis par principe. Et finalement à cause des choix qu'il a fait. Mais il a maintenant l'air presque cordial. Et ça m'intrigue. A ma place, ça ne vous intriguerait pas ?
- Ce n'est pas à vous de poser les questions, M. Potter...
Harry leva les mains devant lui.
- Désolé, dit-il en croisant les jambes, mais ce simple geste lui rappela la posture de Malfoy, dans la salle d'attente, et il les décroisa aussitôt.
- Bien, s'exclama-t-elle en ouvrant son dossier. Avez-vous écrit ?
- Un peu, répondit Harry, mal à l'aise.
- Et qu'avez-vous ressenti en écrivant ?
- Je ne sais pas, bredouilla-t-il en regardant ses mains. Que c'était pire qu'avant. Je crois. Alors j'ai arrêté...
Elle hocha la tête, griffonna quelque chose.
- Qu'avez-vous fait cette semaine ?
- Rien de particulier, dit-il en détournant si vite les yeux qu'elle fut obligé de voir leur mouvement, comme elle vit la rougeur qui envahissait ses joues.
- Ce n'est pas une réaction normale pour quelqu'un qui n'a rien fait de particulier, dit-elle.
Harry soupira. Et puis il raconta. Tout. Du moins tout ce qui concernait Ginny. Et seulement ça. Il savait qu'elle serait la seule à ne pas le juger. Quand il eut terminé son récit, pas un seul muscle de son visage sévère n'avait bougé. Elle était toujours immobile, impassible.
- Je crois que tout cela n'a rien à voir avec votre amie, ou avec ce que vous ressentez pour elle, dit elle finalement en le regardant dans les yeux. Le problème, c'est vous, M. Potter.
Harry fronça les sourcils, surpris par son manque de délicatesse.
- Moi ? répéta-t-il en ouvrant de grands yeux.
- Oui, vous.
Le tintement de l'horloge résonna dans le bureau et Harry retint à grand peine un grognement de frustration.
- Nous poursuivrons cette conversation la semaine prochaine, si vous le voulez bien, dit-elle en se levant. Voilà qui devrait vous donner envie de revenir.
Pour la première fois, elle s'autorisa un demi-sourire.
C'est ça, pensa Harry en repoussant violemment sa chaise. Il appréciait très moyennement l'idée qu'elle ménage le suspense sur son dos.
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Malfoy s'assit face à lui avec un léger soupir.
Les cheveux presque blancs qui balayaient son front pâle avec une élégance toute volontaire voletèrent quelques secondes, retombant finalement dans ses yeux. Il les écarta d’un mouvement désinvolte de la main et ôta sa veste noire, dont il recouvrit le dossier de sa chaise. En dessous, il portait une chemise claire à manches longues et Harry se demanda comment il faisait pour ne pas avoir chaud, pour ne même pas transpirer. Lui-même sentait une fine pellicule de sueur lui recouvrir le front et pourtant, il ne portait qu’un simple tee-shirt. Un très vieux tee-shirt, d’ailleurs. Beaucoup trop large. Où l'avait-il déniché celui-là ? Au fond de quelle armoire ? A côté de Malfoy, il devait ressembler un troll.
Le café jouxtait le cabinet. Et c'était bien la seule raison pour laquelle il l'avait choisi. Il était petit, sentait la poussière, le renfermé, et sa devanture terne et triste le rendait presque invisible de l'extérieur. Des sorciers affairés passaient devant sans le voir, le pas empressé, tirant parfois des enfants réticents par la main, leurs emplettes coincées sous le bras. Harry avait regardé leur ballet incessant, assis à côté de la fenêtre, le menton posé sur sa main, le soleil dans les yeux.
Il avait attendu Malfoy une heure, le temps qu’avait duré sa propre consultation, et il se demandait encore pourquoi il perdait ainsi son temps. Il n'avait pas arrêté de regarder la pendule et le serveur s’était approché de sa table à deux ou trois reprises, lui demandant ce qu’il voulait boire et, chaque fois, Harry avait répondu qu’il attendait quelqu’un. Au sourire faussement complice qu’il lui avait renvoyé, le serveur avait certainement cru qu’il s’agissait de sa petite amie. Mais il n’avait plus de petite amie.
- Est-ce que, toi aussi, en sortant de là, tu penses à toutes les choses utiles que tu aurais pu faire ? demanda Malfoy en remontant les manches de sa chemise au-dessus de ses coudes.
Il croisa ses bras sur le bois rayé de la petite table carrée et les doigts d'une de ses mains suivirent le dessin des zébrures et des inscriptions. Curieusement, le ton de sa voix avait été poli, un peu las peut-être, mais sans aucune animosité, et Harry se retourna discrètement pour être certain que c'était bien à lui qu'il s'adressait.
- Arrête ton cirque, Potter, tu veux bien ? railla Malfoy en se calant contre le dossier de sa chaise. C'est à toi que je parle.
Secouant la tête avec un peu d’agacement, il leva une main vers le serveur qui les regardait avec intérêt, accoudé au comptoir.
- Deux cafés, commanda-t-il d'une voix impérieuse.
Aussitôt, Harry se pencha un peu vers lui, le regard mauvais.
- Tu ne m'as même pas demandé si je voulais un café, rétorqua-t-il avec une mauvaise foi plus qu'évidente.
- Est-ce que tu veux un café ? lui demanda Malfoy d'une voix très calme.
- Oui.
Malfoy haussa les sourcils.
- C'était pour le principe, grommela Harry avec un mouvement d'épaules.
- Tu es vraiment un chieur, Potter, tu sais ?
Ce n'était pas dit méchamment. C'était même davantage une constatation qu'une insulte. Et c'était un peu étrange, surtout de la part de quelqu'un comme Malfoy, qui n'avait jamais perdu une occasion de lui sauter à la gorge, quand il n'était pas trop occupé, bien sûr, à lui taper sur le nez.
Harry n'eut cependant pas le temps répliquer, ou de même savoir comment répliquer car, le regard curieux, le serveur arrivait déjà avec leur commande. Harry laissa tomber un sucre dans sa tasse minuscule et quelques gouttes de son café noir furent projetées sur le devant de son tee-shirt.
- Merde ! jura-t-il à voix basse.
Il jeta aussitôt un coup d'oeil mortifié à Malfoy. Avec un sourire en coin, celui-ci lui tendait une serviette en papier.
- A moins que tu préfères un bavoir, s'amusa-t-il et Harry la lui arracha des mains en grommelant une insulte que Malfoy n'entendit pas.
- Il me semble que tu voulais me parler, dit-il en essuyant vigoureusement son tee-shirt, et bien vas-y, je t'écoute. C'est même la seule raison pour laquelle je suis là...
- Tu vas finir par y faire un trou, tu sais, à force de t'acharner comme ça.
- Ta gueule, répliqua Harry.
Malfoy éclata d'un rire clair, les yeux pétillants, et Harry lui lança un regard furibond qui l'incita à se taire.
- Crache le morceau, Malfoy.
Ce dernier soupira, remuant distraitement son café avec sa cuillère.
- MacGonagall a accepté que je retourne à Poudlard pour faire ma septième année. Seulement il se trouve que je n'ai plus de baguette. Je pourrais aller en racheter une, ce ne serait pas vraiment un problème, mais je sais que tu as la mienne... sans doute que tu t'en sers, ou peut-être pas, mais elle était dans ma famille depuis des générations. Et j'y suis habituée...
Harry cligna des yeux.
Il oubliait souvent que la baguette dont il se servait tous les jours n'était pas la sienne. Avec le temps, il avait même réussi à oublier qu'elle avait longtemps été celle de Malfoy. Il s'y était malgré lui attaché. Elle lui avait non seulement permis de vaincre Voldemort mais elle était aussi devenue bien plus familière que la sienne, bien plus amicale que cette baguette qu'il avait certes réparée mais qu'il ne parvenait plus utiliser, malgré la brève sensation de chaleur qu'il avait d'abord ressenti à son contact. La jumelle de celle de Voldemort. Maintenant il savait pourquoi elle l'avait si aisément choisi ! Ce n'était d'ailleurs pas lui qu'elle avait voulu comme possesseur, mais le morceau d'âme du monstre qu'il abritait...
Il sortit la baguette de sa poche et la déposa sur la table, entre leurs deux tasses à moitié pleines. Il vit les yeux de Malfoy se rétrécir à sa vue. Il avança une main vers elle, comme s'il avait voulu la toucher, puis il crispa son poing, le ramena vers lui.
- Reprends-là, s'entendit dire Harry. Elle n'a jamais vraiment été à moi.
Malfoy écarquilla un peu les yeux.
- Tu es sûr ?
- Puisque je te le dis, répondit Harry.
Les lèvres entrouvertes, Malfoy l'attrapa avec autant de précaution que s'il s'était attendu à ce qu'elle lui brûle les doigts et lorsqu'il la fit disparaître dans l'une de ses poches, Harry sentit quelque chose comme de la tristesse lui obstruer la gorge.
- Merci, lui dit Malfoy en le dévisageant. Pour ça et pour... tu sais...
Harry savait. Il se souvenait des flammes desquelles il l'avait sauvé.
- Tu aurais fait la même chose pour moi, non ?
Il y avait un peu de provocation dans sa voix.
- Pas sûr, non, répondit Malfoy avec un semblant de sourire.
- C'est aussi ce que je me disais.
Harry souriait un peu, lui aussi, mais il avait la tête baissée, pour que Malfoy ne le voit pas.
Ils replongèrent alors chacun dans leurs pensées et finirent leur café en silence.
Un silence presque confortable.
A suivre...
Merci de tous vos commentaires. Et merci de me lire.
A bientôt.