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Author of 17 Stories |
Auteur: katoru87
Disclaimer: Tout appartient à J..
Genre: yaoi. UA.
Dédicace: Aux Plumes.
The Show must go on
Chapitre 6
Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que Tom venait de dire, et encore un moment pour comprendre qu’il était sincère. Aussi estomaqué que moi, Neville n’a pas dit un mot. Pendant une courte seconde, j’ai eu envie de demander à mon patron s’il avait perdu la raison. J’ai eu envie de l’insulter et de lui lancer à la tête le premier truc qui me serait tombé sous la main. Cet orchestre représente cinq ans de ma vie : cinq ans de travail et d’acharnement pour devenir meilleur que les autres et me démarquer du lot ; cinq ans de voyages et de tournées dans le monde entier, de souvenirs et de rencontres plus ou moins marquantes ; cinq ans passés à baigner dans le bonheur et la fierté de faire partie d’un des ensembles les plus connus du monde. Ma carte de visite est un véritable passe-partout dans les milieux mélomanes. J’ai été invité à tellement de soirées, de galas et de dîners que ça donne le vertige. J’ai dansé avec les plus belles femmes, fleureté avec des hommes magnifiques et bu les meilleurs vins qu’on puisse produire. A mesure que ma confiance grandissait, je passais avec de plus en plus d’aisance d’un groupe à l’autre, discutant avec les uns, riant avec les autres, et toujours j’avais une flûte à champagne dans la main. Je me suis découvert un don pour entretenir une conversation et une capacité étonnante à pouvoir traiter de tous les sujets. Pourtant, je m’en rends compte maintenant, ce n’était jamais le seul violoniste qui était convié à ces évènements mondains, mais toujours le premier violon de l’orchestre Impero et le remplaçant officiel de Tom Riddle. J’ai beau être un des espoirs de la jeune génération, je n’existe qu’avec l’ensemble. Seul, je ne suis pas grand chose et ne suis plus connu de personne. Et c’est bien là que le bas blesse ! D’autant plus que mes vieux briscards de collègues ne peuvent pas faire un pas sans être assailli par des admirateurs louant leur talent et regrettant l’époque bénie de leurs tournées en solo. Il m’a suffit de penser à eux pour que mon envie de révolte se dissipe.
Ces cinq dernières années n’ont pas été faites que de bonheur et de petits cœurs roses. Il m’a fallu supporter la pression des attentes du public vis-à-vis du possesseur du second Red Rose, et c’est fou ce que le public peut être exigeant. Je n’ai jamais eu droit à l’erreur. La moindre fausse note m’aurait desservi. Sans parler de la pression des concerts, de la fatigue engendrée par les tournées et les incessants voyages en avion, des querelles inhérentes à l’étroite proximité prolongée entre individus aux caractères affirmés. J’ai failli m’écrouler plus d’une fois, je me suis écroulé plus d’une fois et pendant un temps j’avais mes amours pour me ramasser – maintenant je dois me relever seul. Et là je n’ai parlé que de ce que chacun de nous devait subir, je n’ai pas évoqué les brimades et les coups bas de la mère Bellatrix et de ses mignons. Les railleries mesquines, les moqueries ouvertes et le fiel qui suintait dans chaque parole. Se lever le matin relevait parfois de la pire des corvées. Et tenir toute une journée dans un espace restreint, mal chauffé l’hiver, étouffant l’été, confinait à l’exploit. J’ai beau me forcer, ce sont les mauvais souvenirs qui me reviennent le plus facilement quand je me penche sur ce temps passé entre ces quatre murs. La pression, le stress et la fatigue ne sont rien à côté de la haine et de la colère que j’ai éprouvées régulièrement. Combien de fois ai-je voulu abandonner ? Et combien de fois ne l’ai-je pas fait, par fierté ?
Debout à quelques pas de moi, Neville est toujours muet. Il sait ce que j’ai traversé mieux que personne, seulement lui a eu l’intelligence de partir quand l’occasion s’est présentée. Il a quitté l’orchestre la tête haute, après avoir dit à Bellatrix Lestranges tout le bien qu’il pensait d’elle – ce qui ne nous a pas facilité les choses par la suite mais s’est révélé particulièrement jouissif sur le moment. Cette expérience éprouvante lui a fait comprendre qu’il n’est pas fait pour jouer dans un orchestre, il est beaucoup plus à sa place dans son atelier, au milieu de ses outils et de ses pots de vernis. Inconsciemment, peut-être que j’attendais moi aussi une porte de sortie, un moyen de raccrocher sans blesser mon orgueil.
Dans les yeux de Tom, il n’y a ni froideur ni déception, juste de la compréhension. Je suppose que pour lui non plus ce n’est pas facile. Les anciens ont empoisonné mes débuts dans la profession, et ils ont gâché son rêve. Leur célébrité leur a tellement gonflé les chevilles qu’ils n’imaginent plus leur nom ailleurs qu’au beau milieu de l’affiche et leur participation se paye cher. Je me trompais sans doute en pensant qu’ils n’étaient ainsi qu’avec leurs futurs successeurs – leur guéguerre ridicule a des racines bien plus profondes.
Proche au point que son bras frôle mon épaule, Tom plonge ses yeux dans les miens et exprime le fond de sa pensée. Il ne veut pas que je parte, mais il sait que l’orchestre n’a plus rien à m’apporter – si ce n’est une dépression et de l’amertume. D’après lui, je n’ai pas encore développé tout mon potentiel et je ne pourrai pas le faire dans un environnement aussi oppressif. Mieux vaut que je parte avant de ne plus pouvoir donner quoi que ce soit, de ne plus avoir l’envie d’avancer et d’évoluer.
Il m’offre une porte de sortie.
Quand je retourne à ma voiture, un long moment plus tard, j’ai le cœur plus léger. Je me sens étonnamment bien. J’ai démissionné.
Et je me demande combien de temps Tom mettra à faire de même !
oooooo
Si Harry était rentré chez lui le cœur léger, heureux d’être enfin libéré de ses collègues, il avait déchanté dès le lendemain. Comme à son habitude, il s’était levé tôt et s’était rendu dans sa cuisine pour boire une tasse de thé. Puis il avait préparé son petit-déjeuner et rempli la gamelle de Cachou. Quand le chat était venu se frotter contre sa jambe en ronronnant et en faisant le dos rond, il s’était fait la réflexion qu’il perdait ses poils et qu’il était grand temps de lui racheter une nouvelle brosse pour remplacer celle que Blaise lui avait bousillée en faisant Dieu sait quoi avec. Ses toasts avalés, il avait posé sa tasse dans son évier et était allé prendre une douche. Il était en train de se raser quand il s’était souvenu qu’il n’avait plus d’emploi. Son enthousiasme s’était envolé aussitôt : il avait démissionné, certes, mais il n’avait aucun plan de secours et pas le moindre projet. Depuis cinq ans, l’orchestre faisait entièrement parti de son quotidien et il se rendait maintenant compte qu’il n’avait jamais envisagé un après. Il avait sincèrement pensé qu’il ferait toute sa carrière au côté de Tom. Sa naïveté lui sauta à la gorge : la vie d’un musicien était rarement un long fleuve tranquille, il y avait des tas de chemins à emprunter et des tas de bifurcations à prendre en cours de route. Blaise en était un exemple frappant. Qui aurait pu prédire, des années plus tôt, que le violoniste de formation classique deviendrait le bassiste vedette d’un groupe de métal ? Absolument personne et c’était pourtant un fait. Et Draco, le pianiste qui n’envisageait sa carrière qu’en tant que soliste et qui venait pourtant de signer un gros contrat avec un palace londonien souhaitant former un ensemble de renommée mondiale pour ajouter encore quelques dorures à son luxueux blason. Et Harry pouvait citer de nombreux autres exemples.
Comment avait-il pu penser que sa carrière serait un fleuve tranquille ? Et surtout comment avait-il pu vouloir d’un avenir aussi morne, avec toujours les mêmes gens et toujours les mêmes conflits qui se seraient répétés d’année en année jusqu’à ce que les anciens s’en aillent et que ce soit à son tour de martyriser les jeunes recrues ?
Ce n’était pas ce qu’il voulait !
Le rasoir luisant à quelques centimètres de son visage, ses yeux rivés au miroir, il répéta à haute voix ce constat qui lui semblait désormais tellement évident :
« Ce n’est pas ce que je veux ! »
Et ces quelques mots qui se répercutèrent sur les murs de sa salle de bain lui firent un bien fou. Englué dans ses problèmes liés à l’orchestre, mais trop attaché à sa situation professionnelle, il s’était laissé porter par les évènements et avait oublié ce qui avait pourtant longtemps fait partie de lui : la rage de s’en sortir et de se construire l’avenir de son choix. Il avait trop accepté qu’on lui marche sur les pieds. Au début, il s’était écrasé, pensant qu’il n’aurait qu’à faire ses preuves pour qu’on l’intègre. Quand il avait compris que même meilleur que Tom ses collègues ne l’accueilleraient pas à bras ouverts, il avait continué de faire profil bas parce que c’était le seul moyen d’avoir un semblant de paix.
Le sentiment de libération qu’il éprouvait était à la hauteur des années de frustration qui l’avait précédé.
Certes, il n’avait aucune autre place en vue mais il avait assez d’économies pour prendre le temps de chercher. Même de simples contrats de remplacement feraient l’affaire le temps qu’il sorte la tête de l’eau, et cela lui permettrait de rencontrer d’autres gens. Il finit de se raser et décida de s’accorder un ou deux jours de congés. Une fois n’est pas coutume et il avait besoin de se reposer.
Ce jour-là Harry prit le temps de faire ses courses, sans rien oublier ce qui était suffisamment rare pour être noté, et de se promener dans Londres. Il faisait froid mais les premiers signes du printemps pointaient déjà le bout de leur nez. La neige fondue formait une fine croûte de boue mêlée de sel sur les trottoirs. Les mains dans les poches et le bonnet enfoncé jusqu’à la bordure de ses sourcils, Harry regardait le monde autour de lui : des employés de la compagnie d’électricité vérifiaient les ampoules des réverbères, les vitrines des magasins avaient abandonné le thème des fêtes de fin d’année pour mettre en avant le retour des beaux jours et la saint Valentin, les gens autour de lui marchaient à pas pressés, la tête rentrée dans les épaules, et le vent charriait une odeur d’hydrocarbures et de pluie à venir. Londres était une capitale grouillante de vies, qui ne dormait jamais vraiment ou plutôt toujours d’un seul œil. Harry se surprit à aimer cette ville et son agitation, même s’il aurait préféré vivre à Paris – quitte à se coltiner une foule de tous les diables, autant que ce soit sur fond de boulevards haussmanniens et de tour Eiffel.
Sur un coup de tête, il s’enfonça dans la première bouche de métro qui croisa sa route et prit la direction de Dalston. Il avait envie d’exotisme et cela faisait des années qu’il n’avait pas mis un pied dans le marché de Ridley Road. En vérité, il n’y était allé qu’une fois et c’était avec Blaise. À ce moment-là, son ami venait de rompre avec sa fiancée et avait décidé de fêter l’évènement en se teignant les cheveux au henné. Ni lui ni Harry ne savait d’où lui venait cette lubie, pas plus qu’ils ne savaient pourquoi du henné plutôt que des colorations industrielles, mais ils n’avaient pas vraiment creusé la question et s’étaient pointés au beau milieu du quartier africain sans même savoir à quoi pouvait bien ressembler ce qu’ils cherchaient. L’ambiance unique de l’endroit les avait aussitôt happées. Ils avaient passé des heures à se promener entre les étals, à discuter avec des marchands et à goûter à peu près tous les produits comestibles qui leur étaient passés à portée de main – des fruits dont ils n’avaient jamais entendu parler, des beignets de banane, des galettes à base de farines étranges, des douceurs du Maghreb. Ils en avaient complètement oublié le henné, trop pris par leurs découvertes, et Blaise s’était contenté de se faire faire des atébas quelques jours plus tard dans un salon de coiffure afro, puis des dreadlocks.
Quelques années s’étaient écoulées depuis lors, et rien n’avait changé. Les étals croulaient toujours sous le poids de lourds sacs d’épices, de fruits et légumes exotiques ou de saison, de tissus chamarrés, de produits cosmétiques fabriqués à partir de recettes secrètes ou encore de bijoux colorés. Un petit bout d’Afrique au milieu de Londres. La même odeur flottait dans l’air : un mélange capiteux d’épices, de graillon, de sueur et de fruits trop mûrs. Une femme solide au visage luisant de sueur plongeait de grosses boules de pâte molle dans une cuve pleine d’huile bouillante. Ses beignets de légumes en ressortaient luisant de graisse et dorés comme du pain frais, appétissants et odorants. Un peu plus loin, un jeune garçon aidait sa mère à découper des fruits pour les faire goûter aux clients. En face, un homme à l’aspect usé, aux cheveux méchés de gris, maigre comme un chien errant, découpait avec minutie de gros morceaux de viande rouge et luisante. Sur un coin de trottoir, un groupe de jeunes gens jouait du djembé.
Un studio de tatouages avait ouvert ses portes mais c’était bien le seul changement notable.
Le jeune homme prit une nouvelle fois le temps de flâner dans les allées du marché, de regarder ce qu’il y avait autour de lui. Ses yeux glissèrent sur une pile dorée d’oranges, sur la peau lisse et ferme d’une tomate, sur les reflets irisés d’un tissu pourpre. Il aimait cette ambiance simple et chaleureuse. Il s’autorisa également à admirer les jeunes hommes qui passaient près de lui, le frôlant avec plus ou moins de légèreté. Les peaux sombres se déclinaient dans toute la gamme des différents coloris de chocolats, les yeux étaient le plus souvent bruns ou noirs, et les cheveux souvent décolorés. Ce qui frappait le plus Harry, c’était les sourires que certains lui adressaient. Des sourires francs et lumineux, communicatifs.
Il se fit aussi un plaisir de regarder les corps de ces gens : fesses fermes, agréablement rebondies et potelées, ventres plats et belles bosses dans les caleçons étaient légions. Il s’était peut-être planté en allant dans les boîtes de nuit, le marché était un lieu certes peu banal pour draguer mais il y avait des affaires à saisir et la qualité des produits était indéniable !
Il s’arrêta brusquement au beau milieu du chemin, sorti de ses pensées par une vision inattendue et pas spécialement souhaitée. à quelques mètres de lui, un panier posé à ses pieds, un châle épais jeté sur ses épaules et ses lourdes boucles rousses volant dans la brise hivernale, Molly Weasley discutait avec une marchande de fruits et légumes. Elle tâtait les produits, les sentait et les observait avec soin, désireuse de n’acheter que le meilleur. Il faisait froid mais Molly ne semblait pas pressée de rentrer chez elle. Elle goûta un kumquat et exprima son contentement d’un hochement de tête.
Harry pressa le pas et dépassa l’étal en prenant soin de ne pas se faire remarquer. Il se fondit dans la foule en soupirant de soulagement : il avait évité une catastrophe.
La découverte de la séropositivité de Ron avait été un coup très dur pour la famille Weasley, sur le plan mental autant que sur le plan financier. Ils avaient beau savoir que la médecine avait fait des progrès, ils retenaient surtout qu’il n’existait pas de médicament vraiment efficace et que Ron ne vivrait sans doute pas assez longtemps pour en voir un apparaître sur le marché. La maladie avait rapidement gagné du terrain. Il avait obtenu une remise de peine et était sorti de prison. Le jeune homme avait essayé de ne pas broyer du noir, d’entretenir son corps pour qu’il ne le lâche pas tout de suite mais rien n’y avait fait. Au bout de six mois il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Pour payer la trithérapie de leur fils, Arthur et Molly avaient vendu la ferme familiale et s’étaient installés dans un petit appartement dans la banlieue de Londres. Quand son état s’était aggravé au point qu’il ne pouvait plus rester auprès de ses parents, ceux-ci l’avaient fait admettre dans la meilleure clinique privée de la ville. Il était mort là-bas, le jour de la fête du Travail.
A cette époque, Harry était en tournée avec l’orchestre, quelque part en Asie du sud-est. C’était Draco qui lui avait appris le décès de son ancien petit-ami. Il ne se rappelait plus très bien de ce qu’il avait ressenti en entendant la nouvelle, et il ne tenait pas à s’en souvenir. Ron n’était déjà plus qu’un souvenir pour lui, et mauvais qui plus est. Il avait refusé de s’intéresser à sa fin plus que nécessaire. La vie avait continué et lui avait poursuivi la tournée avec le reste de l’ensemble.
Molly ne lui avait jamais pardonné de ne pas être venu à l’enterrement.
Et brusquement elle s’était mise à lui en vouloir à mort d’avoir fait envoyer son fils derrière les barreaux. Toute la compassion dont elle avait fait preuve lors du procès s’était envolée : tout était différent maintenant que son fils n’était plus là. Ce qui aurait dû n’être qu’une sale expérience, un souvenir lointain sur lequel on se retourne vaguement à l’âge de la retraire, était devenu une part importante des derniers mois de la vie de son fils. Une part dont elle avait été exclue, elle qui toute sa vie avait mis un point d’honneur à soutenir et aider ses enfants. Cela avait été insupportable.
Arthur s’était mis à haïr ceux qui partageaient les préférences de son défunt fils. Il les tenait pour responsables de son deuil, et Harry n’avait pas fait exception. Quand il avait essayé de renouer le contact avec les Weasley, à son retour en Angleterre, il avait été accueilli par une pluie de reproches. Il était reparti aussitôt, sans oser révéler aux parents éplorés que le défunt était le seul responsable de ce qui lui était arrivé. Et qu’il avait probablement entraîné nombre de jeunes gays dans sa chute.
Le violoniste avait fait une croix sur ces gens, en espérant secrètement, au fond de lui, que cette séparation aurait la même fin que sa dispute avec Sirius, des années auparavant.
Il avait gardé le contact avec les jumeaux, fidèles à eux-mêmes, mais ses liens avec les autres enfants de la fratrie s’étaient effilochés avec le temps et la distance. Il avait des nouvelles grâce à Fred et Georges, c’était tout. Bill s’était installé en France avec sa femme et avait fondé une famille ; Charlie continuait de crapahuter en Amazonie ; Percy poursuivait son bonhomme de chemin dans les bureaux du gouvernement et Ginny travaillait désormais comme stagiaire dans un petit cabinet à New-York.
Chacun faisait sa vie et lui, Harry, venait de perdre son emploi et n’avait pas de réel projet. Sa bonne humeur le quitta brusquement, ainsi que sa confiance en l’avenir. Cela remontait à loin la dernière fois qu’il était ainsi passé d’un extrême à l’autre, en un claquement de doigts. Ou peut-être pas si loin que ça, mais il ne tenait pas spécialement à se croire lunatique.
D’un coup il se sentit déplacé au milieu des rires, des couleurs et de la chaleur de Ridley Road. Il se sentit oppressé, mal à l’aise et surtout terriblement seul.
Une bourrasque plus forte que les autres le gela jusqu’à la moelle des os, un long frisson remonta dans son dos et il éternua violemment. Il n’aurait pas dû venir ici, dans un lieu qui, en cet instant, lui rappelait son célibat et la suite d’évènements qui l’avait provoqué.
Planté au milieu de l’allée, Harry souffla dans ses doigts pour les réchauffer. Comme à chaque fois qu’il ne savait pas quoi faire, qu’il se sentait mal, il laissa son instinct prendre le pas sur le reste. Presque automatiquement il reprit la direction du métro et s’engouffra rapidement dans les souterrains gris de la capitale.
oooooo
Au pied du bel immeuble qui n’était plus sa maison, Harry se demanda si son masochisme lui était dicté par son instinct. Il n’avait pas réfléchi une seule seconde en montant dans la rame qui l’avait amené dans son ancien quartier. Ses angoisses avaient pris le pas sur le reste et un vieux réflexe était remonté à la surface : se réfugier dans les bras de Severus et Draco.
Ce n’était plus un réflexe, mais une sale manie !
Pourtant le jeune homme ne rebroussa pas chemin. Il aurait pu, il avait d’autres personnes vers qui se tourner, mais à la place il poussa la porte et pénétra vivement dans le hall d’entrée. Le vaste espace était en travaux - s’il l’avait su, le jeune homme ne se serait pas pris les pieds dans une bâche et n’aurait pas renversé par terre un énorme pot de peinture blanche. L’hilarité des ouvriers le laissa de glace : ce n’était pas lui qui allait nettoyer les dégâts et il avait d’autres sujets de préoccupations. Il y avait des tâches de peinture sur ses vêtements mais il s’en fichait. Le sentiment d’oppression ne le quittait pas, il était glacé à l’intérieur et sentait la crise d’angoisse arriver à toute allure.
L’ascenseur était en panne. Encore. À moins que personne ne l’ait fait réparer depuis la dernière fois ?
Quatre étages à monter à pieds. Harry prit son temps.
Arrivé sur le bon palier il n’était pas essoufflé mais n’allait pas mieux pour autant. Il ne s’était plus angoissé pour son avenir depuis qu’il avait quitté le conservatoire, cela ne lui avait pas manqué. Face au stress il ne valait pas grand chose et il constatait avec déplaisir que cela ne s’était pas amélioré avec le temps. Pas plus que ses habitudes alimentaires catastrophiques mais c’était un autre chapitre.
Un sourire doucement nostalgique apparut sur son visage quand il vit que ses anciens amants n’avaient toujours pas enlevé la plaque en laiton avec leurs trois noms sur la porte. La pose de ce petit bout de métal avait été une véritable fête : le jour où il avait officiellement emménagé dans l’appartement de Chelsea avec son petit chat et ses énormes cartons, son goût pour la France et son grand désordre. Ils avaient passé la journée à ranger, à faire l’amour et à parler comme des jeunes mariés un peu particuliers. Aujourd’hui leurs noms gravés n’étaient plus qu’un rappel de ce qui s’était passé, des bons mais aussi des mauvais moments - plus nombreux qu’il ne voulait l’admettre.
L’après-midi touchait à sa fin. La lumière du jour commençait à se teinter d’orange.
Harry sonna plusieurs fois mais personne ne vint lui répondre. Un rire mi-hystérique mi-nerveux au bord des lèvres, il se laissa glisser le long du mur et se recroquevilla par terre, les genoux ramenés sous son menton. Draco et Severus travaillaient tous les deux, il aurait été étonnant que l’un d’eux lui ouvre alors qu’ils devaient encore être occupé. Et lui n’avait pas pensé à ça !
Il ne pensait plus à rien.
Il s’en voulu à mort d’avoir obéi à son instinct : il venait tout juste de tourner une page englobant cinq années de sa vie et il ne trouvait rien de mieux à faire que d’aller en parler avec les protagonistes d’une autre page, la plus douloureuse, qu’il n’arrivait pas à surmonter.
Encore que, avec Lucius, il avait réussi à être lui-même et à ne pas penser à son passé. Ses relations avec les hommes, ces dernières années, s’étaient limitées à la recherche d’un nouvel amour. Il avait pris le plaisir qu’on lui offrait, parfois, mais avait refusé l’amitié ou la complicité. Il n’avait jamais regardé l’individu mais toujours cherché le compagnon potentiel, il s’en rendait compte maintenant. Il était passé à côté de tout, des rires, des confidences, d’éventuels bons moments, parce que la solitude lui était intolérable et qu’il voulait à tout prix remplir le vide en lui avec une passion au moins aussi grande que celle qu’il avait connue. Et pourtant il n’avait pas laissé la moindre chance à ses prétendants, les comparant systématiquement à Severus ou Draco. D’un côté il voulait refaire sa vie, de l’autre il ne faisait rien pour y parvenir. Comment recommencer avec le cœur lié à des fantômes ?
Furieux contre lui-même, fatigué, las, il resserra ses bras autour de ses jambes et ferma les yeux. Il ne sentit pas le sommeil le gagner.
oooooo
Il faisait presque noir quand Draco apparut sur le palier du quatrième étage, haletant à cause de la montée. Sa journée avait été aussi satisfaisante qu’épuisante et il ne rêvait plus que d’un bon bain et d’une bonne soirée avec ses… son homme pour la clore en beauté. Il repoussa une mèche de cheveux qui lui tombait dans les yeux, puis plongea la main dans sa poche pour attraper ses clés. Il faisait sombre dans le couloir mais il ne prit pas la peine d’allumer la lumière. Il aimait cette pénombre si peu entachée par la lueur des réverbères, elle lui donnait un inexplicable sentiment de sécurité. Ce n’est qu’arrivé devant sa porte qu’il remarqua le corps recroquevillé au pied du mur. Le visage caché dans ses genoux, Harry donnait l’impression de pleurer en silence. Le blond s’aperçut très vite, avec soulagement, qu’il ne faisait que dormir. Doucement il souleva son beau brun et le porta à l’intérieur, souriant tristement en le sentant se pelotonner contre lui.
Severus arriva une bonne heure plus tard. Sa gorge le brûlait, il n’était pas sûr qu’un simple cachet suffirait – cette fois – à lui épargner une douloureuse angine. Exactement ce qu’il lui fallait à quelques semaines de la première de son nouveau récital. Il se débarrassa de son manteau et de sa sacoche dans le salon et se servit un verre de scotch, comme il le faisait chaque soir.
Il avait remarqué les chaussures de Draco dans l’entrée. Il s’étonna que celui-ci ne soit pas déjà venu lui réclamer un baiser ou un câlin – une habitude qu’il avait prise quand Harry vivait avec eux. Sa boisson avalée, le verre posé dans l’évier de la cuisine, Severus se mit en quête de son amant : dans la mezzanine, où Draco s’endormait plus souvent qu’à son tour ; dans la salle de bain, où il était capable de traînasser pendant des heures ; dans la salle de musique, où il passait une partie de sa vie. La chambre n’était pas un choix qui coulait de source, le blond y allait rarement en dehors de ses heures légales de sommeil, et c’est pourtant là que le baryton le trouva.
Draco était allongé dans leur lit, l’épaisse couette remontée jusqu’à la taille. Harry était dans ses bras, ses grands yeux verts rivés sur les lèvres pâles de son ancien compagnon. À voix basse, les deux jeunes gens discutaient.
Severus eut la soudaine impression d’avoir fait un voyage dans le temps. Combien de fois les avait-il trouvés dans cette position, amoureux et complices, au temps où tout allait bien ? Pourtant les choses avaient bel et bien changé, et l’attitude du brun en était une preuve éloquente : il était tendu, un peu tremblant même, bien loin de l’abandon dont il faisait preuve autrefois. Il avait sans doute eu des problèmes et était venu, comme souvent, se réfugier chez eux. Severus serra les poings. Il sentit ses ongles s’enfoncer dans ses paumes et serra encore plus fort.
Ils souffraient, tous les trois, et il enrageait de savoir que c’était de leur faute, à Draco et lui. Ils n’avaient pas fait assez d’efforts. Ils avaient cru que l’arrivée d’Harry ne changerait rien et il le payait aujourd’hui. Harry ne venait désormais plus les voir que lorsqu’il était sur le point de craquer, et ils devaient s’en contenter. Ils avaient perdu le droit d’attendre quelque chose de lui le jour où il l’avait laissé partir.
Qu’est-ce qu’ils crevaient d’envie de lui demander de revenir !
Severus soupira. C’était trop compliqué.
Sans bruit, il retira ses vêtements et rejoignit ses deux cadets sous l’édredon. Ils ne parurent pas surpris de le voir, ils l’attendaient probablement. Leurs corps s’emboîtèrent avec la perfection conférée par l’habitude, leurs jambes se mêlèrent et les mains se firent caressantes. Ils étaient bien comme ça. Ils n’échangèrent pas un mot. L’arrivée de Severus avait transformé l’atmosphère. L’air s’était comme épaissi, saturé de désir et d’anticipation. L’heure n’était plus à la confidence. Elle le redeviendrait plus tard, peut-être.
Une main s’égara sur le ventre de Harry, une autre dans son pantalon. Le jeune homme rejeta la tête en arrière et ferma les yeux. Ces sensations lui manquaient, il n’avait jamais autant aimé faire l’amour qu’à l’époque où ils vivaient ensemble.
Il sentit deux paires de mains habiles lui retirer ses vêtements, deux paires de lèvres humides embrasser chaque zone de peau ainsi découverte. Il aurait voulu en faire de même, laisser ses doigts et sa bouche courir sur les deux corps qui lui étaient offerts mais ses muscles refusaient de lui obéir, paralysés par l’attente et les prémices d’un plaisir plus grand encore. Chaque fois qu’il venait se réfugier chez eux il s’en voulait de flouer encore davantage des cartes déjà pas très nettes, pourtant il oubliait tout dès qu’il sentait un souffle chaud sur sa nuque. Les lèvres de Severus, les bras de Draco – ou l’inverse – et il se retrouvait projeté des années en arrière, au tout début de leur histoire.
C’était plus fort que lui. Et il fallait que ça cesse.
Ces belles pensées disparurent en même temps que son sous-vêtement : il n’était plus que chair et nerfs.
Il perdit la notion du temps.
Une langue prit possession de sa bouche. Des paumes chaudes palpèrent ses fesses. Une caresse appuyée sur son intimité le fit gémir et se cambrer. Il avait envie de plus, beaucoup plus : plus fort, plus violent, plus douloureux. Plus vivant.
Draco sourit en voyant le brun s’enfouir sous les couvertures. Harry aimait aller droit au but. Il ne tarda pas à sentir un souffle chaud sur son sexe, qui durcit à la vitesse de l’éclair. Une langue chaude et humide, une ridicule mais jouissive pression des dents, un rythme irrégulier : le violoniste savait ce qu’il faisait. Il lui fallu faire appel à toute sa maîtrise de lui-même pour empêcher ses hanches de se balancer au rythme qui lui était imposé. Il avait chaud. Ses muscles étaient tendus comme des cordes de violon.
L’un et l’autre avaient oublié Severus qui, lui, n’en perdait pas une miette. Il repoussa la couette et admira Harry dans ses œuvres les plus hardies. Agenouillé entre les cuisses du blond, la croupe tendue et offerte, les yeux voilés, la bouche occupée à rendre fou leur pianiste d’amant, il n’avait jamais été plus beau. Un spasme de plaisir le traversa.
Il rejoignit ses hommes.
Les caresses se firent plus osées et précises. Harry ne sut jamais quand il avait cessé de donner du plaisir à Draco pour se retrouver à quatre pattes au milieu du lit, complètement offert aux désirs de ses compagnons. Severus l’amena au bord de la jouissance avant de se retirer, Draco l’attira sur lui et le prit avec une ardeur redoublée. Ils jouèrent avec lui et avec leur propre résistance pendant un temps infini. Ils crurent devenir fou mais ne s’arrêtèrent pas pour autant.
Harry, constamment harcelé, écartelé, possédé, craqua le premier.
oooooo
Harry cessa de chercher le sommeil au beau milieu de la nuit. Depuis que Draco et Severus s’étaient endormis, il n’avait pas cessé de gigoter. Il avait savouré jusqu’à la dernière goutte les effets de sa jouissance, la faiblesse de ses muscles, les frissons sur sa peau et le bruit de son cœur affolé qui avait longuement résonné dans ses oreilles. La disparition de ces effets l’avait laissé béat et fébrile, parfaitement éveillé. Il avait vu ses amants s’endormir, bien calés contre lui comme pour l’empêcher de s’enfuir, et faute de pouvoir en faire autant il s’était mis à réfléchir.
Il savait qu’il était temps pour lui d’avancer, d’arrêter de se retourner sur les évènements passés – et donc d’accepter le fait qu’on ne pouvait plus rien y changer. Il était également temps pour lui d’arrêter de courir après une autre histoire d’amour, lui qui en vérité n’était pas prêt à entamer une nouvelle relation.
Il lui fallait se concentrer sur autre chose : sa carrière.
Il était jeune et avait un bon curriculum vitae, de quoi trouver une bonne place dans…
Décidément ses réflexions tournaient en rond ! Ce qu’il lui fallait c’était un défi à relever, quelque chose qui lui permettrait de se sentir vivant et maître de son destin. Il lui fallait un projet dans lequel s’investir et une idée à défendre bec et ongle. Autre chose que ce qu’il connaissait.
L’étincelle arriva de nulle part, inattendue. Harry s’enflamma aussitôt.
Discrètement, lentement, il s’échappa du lit et se rhabilla. Il quitta la chambre sans un regard en arrière. Le moment était venu d’aller de l’avant. Quand il sortit de l’immeuble, il avait un air déterminé sur la figure et la plaque en laiton aux trois noms dans la poche. Il tenait son projet.
Il allait créer un orchestre !
À suivre…
Je sais que j'avais dit que j'essaierai de publier ce chapitre avant la fin des vacances, mais comme vous l'avez constaté je n'ai pas réussi. J'ai eu énormément de mal à écrire ce sixième chapitre et je ne suis pas sûre qu'il soit à la hauteur de vos attentes. J'espère juste que vous ne serez pas trop déçu(e)s.
Je n'ai pas avancé sur cette histoire mais j'ai passé l'été à réfléchir sur "And all that music". J'ai commencé à la réécrire pour en faire une histoire originale. Je ne m'en étais pas rendue compte à l'époque, mais cette fanfiction est bourrée de fautes de français ! Au point que j'ai fait une lecture spéciale chasse à l'erreur. Et maintenant, j'en suis à la réécriture. Je connais déjà les avis de certaines personne sur la question mais je me demandais si ce projet intéressais d'autres personnes que moi alors n'hésitez pas à me faire part de vos opinions.
Un merci tout particulier à Umbre77 qui m'a contactée quand j'étais dans le creux de la vague fictionesque, souffrant du syndrôme de la page blanche depuis des semaines. Et merci à vous tous / toutes qui me lisez et m'encouragez chapitre après chapitre. Vos commentaires me touchent et me motivent énormément.