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Dans ses yeux
Author:
Oceanna PM
Les yeux sont le miroir de l'âme. Le regard de l'une brûle d'une révolte désespérée, celui de l'autre est mort. Pourtant, c'est elle qui est condamnée et c'est lui que fait partie des bourreaux. Et pourtant, leurs regards ne cessent de se croiser...
Rated: Fiction T - French - Angst/Romance - Anna A. & Kratos A. - Chapters: 14 - Words: 38,904 - Reviews: 43 - Follows: 3 - Updated: 02-20-13 - Published: 01-22-11 - id: 6676100
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Chapitre 7 : Aubes noires

103 jours.

C'était le premier jour de la fin de ma vie. Il s'est déroulé presque comme tous les jours que j'avais connus à la ferme. Le réveil, le bol de gruau, les blocs à pousser, les pauses, les bras lourds et les jambes douloureuses et ainsi de suite. L'idée de ma mort semblait presque irréelle dans ce quotidien que je connaissais par cœur. J'ai presque réussi à l'oublier.

Mais cela n'a pas pu durer toute une journée. Quand nous avons entendu la fin du travail sonner, les gardes m'ont encadrée alors que je titubais de fatigue et m'ont dirigée vers le laboratoire. Ni Kvar ni Kratos n'étaient présents, seulement deux scientifiques à l'air fatigué, qui n'ont pas pris le temps de m'installer les électrodes et qui m'ont injecté leur terrible liquide qui a déclenché le feu dans mes veines. Je n'avais aucune raison de résister. J'ai hurlé jusqu'à perdre conscience.

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Ce ne fut qu'arrivé à Derris Kharlan que Kratos se laissa quelques secondes pour se poser. Il avait pris un téléporteur jusqu'à ses appartements – toujours les mêmes depuis quelques millénaires – avant d'informer un ange qu'il voulait parler à Mithos dès que possible. Il fallait qu'il lui donne son rapport en main propre. Il lui devait cela.

Il ne savait pas à qui – à Mithos ou à elle.

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Je suis brièvement revenue à moi-même dans ma cellule. Je ne savais pas quelle heure il était : les veilleuses perçaient difficilement la pénombre, comme toujours, et Kratos était absent. Je me suis rendormie et me remémorant notre dernière conversation, sa voix placide qui me chuchotait de dormir, et ses doigts qui avaient su m'apporter l'oubli dans une caresse.

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Son entrevue fut décevante, et pourtant, elle n'aurait pas dû. Mithos ne la connaissait pas, elle, il n'avait aucune raison de s'attarder sur une cobaye. Et d'ailleurs, s'il l'avait fait, qu'aurait-il pu répondre ? Lui parler honnêtement de cette femme ? Il entendait la voix du chef du Cruxis : « Allons, Kratos, tu sais très bien que les humains sont pourris jusqu'à à la moelle. Je comprends ce que tu penses, mais imagine : si elle s'était retrouvée à la rue et non à la ferme, ne crois-tu pas que sa résistance lui aurait servi à devenir voleuse de grands chemins et non pas une femme ordinaire ? »

Aurait-il fait passer son attitude pour une passade ? Le rire de Mithos l'aurait mis en colère. Et puis, réduire leurs échanges à quelque chose d'aussi banal, d'aussi frivole qu'un désir passager sans profondeur lui hérissait la peau.

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Les jours qui suivirent ne furent que brouillard. Comme pour obéir aux dernières paroles de Kratos, la chose en moi s'était endormie. Les premiers jours, sa force me manqua. Et puis, je l'ai suivie, voyant mes jours défiler comme une somnambule. La fatigue faisait son effet, comme le manque d'une véritable nourriture. L'exsphère rongeait mes forces.

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À quoi cela lui servait-il de partir, s'il voyait toujours ses yeux ? Il finirait par devenir fou ! Il croyait sentir son regard, révolté, réprobateur, accusateur dans son dos comme un couteau bien lancé.

En plein cœur.

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Je crois que c'était presque confortable, cet état. Presque. Ne pas penser, ne pas se rendre compte de ce qui m'arrivait... Oui, c'était confortable. Il n'y avait rien à espérer : je n'avais aucune raison d'être triste ou déçue. Il n'y avait que le quotidien, d'une régularité réconfortante, une série de gestes qui s'effectuaient tous seuls : pas besoin de penser, pas besoin de réfléchir, pas besoin de rassembler mes forces pour m'opposer : juste bouger.

C'était d'une simplicité enfantine.

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Il avait du travail. Le Demi-Elfe lui avait demandé de vérifier les lignées des élus afin de choisir quel couple aurait le plus de chance d'avoir un enfant dont la signature Mana se rapprocherait le plus possible de Martel.

Il aurait dû en être satisfait : c'était une responsabilité d'importance et un pas de plus vers la résurrection de Martel. Et Mithos était trop occupé pour s'en occuper – et il aurait été purement cruel de laisser Yuan s'en charger. Il était le seul à pouvoir le faire.

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Je ne sais pas si Kratos est parfois venu me voir. Je ne sais plus. Parfois, j'espère que mes souvenirs flous de ses visites ne sont pas des rêves, que ce soit la vérité, parce que cela veut dire qu'il tenait un peu à moi. Parfois, je prie pour qu'il ne m'aie pas vue ainsi, pauvre marionnette, insensible et catatonique. Parce que la personne qu'il aurait eue devant les yeux n'était qu'une ombre et que je n'aurais pas supporté le regard déçu qu'il me lancerait.

Mais même cela, je l'ai pensé après.

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C'était étrange comme le regard des anges de Welgaia le révulsait maintenant. Il gardait la maîtrise de lui-même à la perfection, comme toujours, mais ces créatures le mettaient mal à l'aise.

Mithos avait beau dire que les Anges qui étaient créés à partir des exsphères était un mal nécessaire afin d'entretenir Derris-Kharlan sans craindre de trahison, leur regard vide et sans âme le laissait toujours avec une impression de malaise qu'il n'arrivait pas à ignorer.

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Les jours se fondent les uns dans les autres. J'ai poussé des blocs. J'ai subi leurs tests. Je me levais avec le vacarme tonitruant des grilles que les gardes soulevaient. Je m'endormais dès que je titubais dans ma cellule, souvent sans manger. Je ne rêvais plus, mais le matin, je me réveillais aussi lasse que si je n'avais pas dormi.

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Il n'avait personne à qui parler. Même Yuan serait capable d'avoir des doutes s'il lui avouait que les yeux d'une prisonnière le suivaient chaque jour et lui rendaient la vie impossible. C'était une Humaine. C'était une prisonnière. Comment pouvait-il se laisser piéger au jeu de l'empathie ? Comment pouvait-il se laisser prendre à ses pièges alors qu'il avait juré, oui, juréson allégeance à Mithos ?

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Je ne me souviens que d'un seul regret lancinant durant cette période : que mon corps ne puisse pas faire comme mon esprit et arrêter de se faire entendre. La douleur, éternelle compagne, me lassait.

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Et si elle était morte ?

La pensée l'avait réveillé en sursaut.

Et si elle était déjà morte, si Kvar avait cédé à son impatience ?

Il sentit son estomac se contracter.

Et si ses yeux étaient fermés à jamais ?

Jamais !

Il rejeta ses couvertures loin de lui, et s'assit à son bureau pour vérifier que la signature Mana du prochain Élu de Sylvarant correspondait bien à celle de Martel. Dès qu'il aurait confirmé quel couple désigner par l'intermédiaire du Cruxis, il pourrait demander à partir un ou deux jours sans avoir aucun travail pour l'enchaîner à Derris-Kharlan.

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Je n'ai jamais songé à compter les jours. Je n'ai jamais songé à me révolter. J'avais pourtant toujours été certaine que j'allais disparaître dans un dernier combat, une dernière étincelle.

Mais même cela m'avait été ôté.

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Mithos avait été surpris par sa demande pour revenir sur Sylvarant, mais il ne s'y était pas opposé. C'était même le Demi-Elfe qui lui avait proposé de faire d'abord un détour par la ferme de Kvar. Kratos n'avait pas fait de commentaires, l'avait remercié, et avait récupéré ses maigres bagages.

Il était parti, taraudé par l'angoisse : qu'allait-il faire, si elle n'était plus ?

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Était-ce cela, la sérénité que l'on ressent avant la mort ? Si c'était le cas, elle ressemblait plus à une capitulation qu'autre chose.

À ce moment-là, ça n'avait aucune importance pour moi.

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Il l'a vue, maigre, pâle, comme morte. Ses yeux étaient ceux des anges, et Kvar parlait d'elle avec satisfaction : il l'avait mâtée.

Il réprima un haut-le-cœur, que le Cardinal prit pour de la surprise – et s'en congratula d'autant plus.

Il était revenu trop tard. Il ne réussit jamais à croiser son regard, ni même à y percevoir une quelconque étincelle de ces yeux dont ils se souvenaient. Il était revenu trop tard, cette ferme allait la tuer, si ce n'était pas déjà fait.

Comment avait-il pu les laisser faire ?

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Une nuit, une main m'a secouée. J'ai vu ses yeux. Je n'ai pas eu la force de parler, je n'ai pas eu la force de bouger. Mais il parlait, lui, il m'a dit des mots que je ne comprenais qu'à peine, au travers d'un voile de brouillard.

Il a dû s'en rendre compte, parce qu'il a cessé et qu'il a posé une main sur mon front comme cette nuit-là. Ma main a bougé toute seule, en un geste infiniment lent pour effleurer ses doigts – et est retombée, épuisée. Ses yeux s'étaient agrandis. J'ai vu ses lèvres articuler quelques mots et je me suis sentie flotter, et puis ses mains me prendre, me caler en équilibre contre lui et sortir de la cellule.

Sa peau était chaude et ses mains prévenantes. Machinalement, j'ai réglé mon souffle sur le sien. Nous traversions des couloirs et étrangement, nous ne faisions pas plus de bruit qu'un chat. Quand nous sommes arrivés dans la cour, il s'est immobilisé un instant, a raffermi sa prise sur mon corps et, soudain, a donné un coup de pied sur le sol. Nous nous sommes envolés.

J'ai fermé les yeux en étant persuadée que tout cela était un rêve.

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