Il y eut un grondement sourd. Le sol trembla. De petites fissures se formèrent, d'où s'échappa une inquiétante fumée noire. Elle s'éleva lentement dans les airs en tournoyant, nuage de particules éparses. Puis, au fil des secondes, la brume sombre sembla de plus en plus consistante, jusqu'à laisser entrevoir une forme. Tout d'abord, ce ne fut qu'une silhouette indistincte, un peu floue. Puis, peu à peu, les contours se précisèrent. La fumée finit par se dissiper, laissant place à un être vivant. L'homme lissa son élégante veste noire avant de jeter un bref regard autour de lui. Un sourire entendu étira ses lèvres fines. Puis, il prononça d'une voix grave, profonde, ses premiers mots depuis des millénaires :
— Enfin de retour...

Dean referma la porte du bunker des Hommes de Lettres, s'y adossa et se laissa glisser sur le sol. Submergé par le chagrin, il se recroquevilla alors que les larmes inondaient ses joues.
Il était arrivé trop tard. Au moment où il avait ouvert la porte de la chapelle abandonnée, Sam terminait la dernière épreuve. Une vive lumière blanche avait envahi les lieux, l'aveuglant. Lorsqu'il avait enfin pu y voir à nouveau, la chapelle était vide. Sam et Crowley avaient disparu sans laisser de traces. Et Castiel restait sourd à ses appels désespérés. Pour la première fois de son existence, lui, Dean Winchester, était seul, totalement seul et désemparé. Il ne se souvenait pas avoir pris le volant pour rentrer dans leur refuge, pourtant, il était là, à pleurer la disparition de tous les êtres qu'il avait aimés.

Assis sur le sofa, Dean fixait l'écran de l'ordinateur portable sans le voir. Cela faisait un peu plus d'une semaine que Sam avait disparu. Après presque deux jours durant lesquels il était resté prostré, incapable de bouger, son instinct de survie l'avait rattrapé. Il avait pris une longue douche brûlante, puis avait décidé de vérifier si le sacrifice de son frère n'avait pas été vain. Il avait donc passé ses journées sur le net, à chercher des traces d'attaques démoniaques mais ce qu'il avait trouvé n'était pas concluant. Soit la disparition de Crowley avait calmé ses troupes pendant quelques jours, soit les portes de l'Enfer étaient vraiment scellées, pour de bon.
Il posa le portable sur la table basse devant lui, puis s'allongea. Il ne dormait presque plus. À chaque fois qu'il fermait les yeux, des images d'horreurs, issues de ses souvenirs ou imaginaires, envahissaient son esprit. Il savait qu'il ne tiendrait pas longtemps ainsi, mais à quoi bon ? Sam avait disparu et Castiel ne répondait plus à ses prières. Pour qui devrait-il faire l'effort de survivre à présent ?
Dean se débattait avec un cauchemar violent lorsqu'il fut réveillé par des coups frappés à la porte du bunker. Surpris, il mit quelques secondes à réaliser que le bruit ne provenait pas de son rêve. Il attrapa son revolver, puis s'approcha silencieusement. Lorsqu'une voix faible s'éleva de l'autre côté de la porte, son cœur manqua un battement.
— Dean...
Les mains un peu tremblantes, le chasseur ouvrit rapidement.
— Cass !
À peine le battant fut-il ouvert que l'ange s'effondra dans les bras de son ami. Ses vêtements étaient déchirés. Son visage et son torse étaient couverts de sang et il semblait si faible que Dean avait du mal à le reconnaître.

Dean installa Castiel dans l'une des chambres inoccupées. Il lui ôta ses vêtements et eut un haut-le-cœur en voyant les marques violacées et les coupures profondes qui couvraient le corps de son ami. Sans plus attendre, il partit chercher sa trousse de secours, puis se mit à nettoyer consciencieusement chaque blessure, attentif au moindre signe d'éveil de l'ange. Tout en le soignant, Dean sentit que son ami était brûlant de fièvre. Il fit fondre un comprimé et réussit à le lui faire avaler, en espérant que ça suffise à faire baisser sa température.
Lorsqu'il eut fini de panser les plus importantes blessures de l'ange, Dean lui enfila l'un des pyjamas trouvés dans une armoire du bunker et le recouvrit d'une couette épaisse. Puis il s'assit à côté de lui, sur le bord du lit. Il était inquiet. Normalement, de par sa nature, Castiel aurait déjà dû guérir. Sauf si... Dean se morigéna. Il ne servait à rien pour le moment de se faire des films sur ce qui avait pu se passer. Son ami devait avant tout se remettre de ses blessures et, ensuite, il lui raconterait ce qui lui était arrivé. Machinalement, la main de Dean serra celle de Castiel. Il n'était plus seul. Et, à présent qu'il l'avait retrouvé, il refusait de le perdre à nouveau.

Castiel dormit une journée entière. Dean ne le quitta pratiquement pas, s'assurant régulièrement que son état physique ne se détériorait pas. La fièvre tomba peu à peu et le visage du dormeur reprit des couleurs plus naturelles. Épuisé, Dean finit par s'endormir sur une chaise, près du lit, la main de son ami toujours serrée dans la sienne. Et, pour la première fois depuis des semaines, aucun cauchemar ne vint le tourmenter.
Dean s'éveilla, surpris d'avoir dormi aussi paisiblement. Son regard se posa sur Castiel et il sursauta. L'ange le fixait d'un regard vide, comme s'il ne le reconnaissait pas.
— Cass ? Castiel, tu m'entends ? C'est moi, Dean.
Son ami fronça les sourcils alors qu'il semblait retrouver ses esprits, puis souffla :
— Dean ? Je... Où...
— Tu es dans le bunker des Hommes de Lettres et tu es blessé... tu as été salement amoché. Tu peux me dire ce qui t'es arrivé ?
Castiel tendit la main en direction du verre posé sur la table de chevet. Dean l'attrapa et aida son ami à boire. Après avoir fini son verre, l'ange ferma les yeux en soupirant. Lorsqu'il les rouvrit, le chasseur fut choqué de voir des larmes s'en échapper.
— J'ai perdu ma Grâce... souffla Castiel, l'air anéanti.
— Quoi ? Comment ?
— Metatron... Il a tué Naomi... Il ne voulait pas seulement sceller le Paradis. Il voulait en déchoir tous les anges... Pour la dernière partie du sort qu'il préparait, il lui fallait une Grâce, la mienne... Il a réussi à me la prendre, mais avant qu'il puisse l'utiliser, je l'ai détruite.
Encore plus abasourdi, Dean s'exclama :
— QUOI ? Mais pourquoi ?
— J'étais affaibli. Si je l'avais réintégrée en moi, Metatron n'aurait eu aucun mal à la reprendre. Je n'avais pas d'autre choix pour l'empêcher de réaliser son plan, pour sauver tous les autres.
— Tu t'es sacrifié...
— Beaucoup d'anges sont morts par ma faute... Je ne pouvais pas le laisser déchoir ceux qui restaient.
— Et que s'est-il passé ensuite ? Comment tu t'es retrouvé dans cet état ?
Castiel referma les yeux et secoua la tête.
— J'ai beau me concentrer, je ne me souviens pas. Je me suis réveillé, blessé, en pleine forêt. J'ai réussi à marcher jusqu'à une route que j'ai suivie pendant... je ne sais pas combien de temps ça m'a pris... J'ai fini par reconnaître les lieux et j'ai su que venir ici était ma seule option.
Il rouvrit ses paupières et darda son regard clair sur Dean.
— Où est Sam ?
Le chasseur soupira profondément avant de répondre :
— Disparu en achevant la dernière tâche. Crowley aussi. Je n'ai aucune idée d'où ils peuvent être, je ne sais même pas si cela a fonctionné, si les portes de l'Enfer sont scellées ou non.
Castiel se mit à fixer le plafond blanc.
— Je ne suis même plus capable de le savoir... Je ne suis plus rien à présent...
— Tu es vivant !
— Et humain... totalement humain... je suis inutile, Dean. Ma vie ne vaut plus rien.
Le chasseur sentit la colère monter en lui.
— Je t'interdis de dire ça !
Il se leva d'un bond, les poings serrés sous le regard incompréhensif de son ami.
— De tous les emplumés, tu es celui qui as toujours eu le plus de considération pour la vie humaine ! Alors ne vas pas dire que tu es inutile, que ta vie ne vaut rien. Chaque vie humaine est précieuse !
Il prit une grande inspiration pour se calmer, puis se rassit au bord du lit en soufflant :
— Je suis conscient que ça doit être difficile pour toi de passer d'un être quasi omnipotent à un simple humain... mais tu n'es pas seul... je suis là... je serai toujours là pour toi, Cass...
Alors que l'ancien ange allait répondre, son ami posa un doigt sur ses lèvres pour l'en empêcher.
— Si tu veux continuer cette discussion, nous le ferons plus tard. Tu dois te reposer et reprendre des forces pour guérir le plus rapidement possible.
Castiel soupira, puis hocha la tête. Dean lui sourit.
— Est-ce que tu as faim ?
— Je me sens surtout très fatigué.
— Alors rendors-toi. Je reste là et je veille sur toi.
Alors que son ami sombrait dans un sommeil profond, Dean souffla :
— Je veillerai toujours sur toi, je te le promets...

Une semaine passa. Castiel se rétablissait petit à petit, pourtant il était encore incapable de se lever seul. Il tenait à peine debout, juste assez pour pouvoir prendre une douche de temps en temps, mais cela le fatiguait énormément. Dean était aux petits soins pour lui, retrouvant ainsi une raison de vivre. Il n'avait quitté le bunker que quelques heures, le temps d'aller acheter de quoi remplir le réfrigérateur et les placards. Il avait également ramené des vêtements et une trousse de toilette pour Castiel. L'ancien ange avait considéré les habits, jeans et tee-shirts, avec circonspection, mais n'avait fait aucune remarque.
Lorsqu'il ne dormait pas, Castiel passait ses journées le nez plongé dans l'un des livres des Hommes de Lettres. Dean, quant à lui, avait élu domicile sur l'unique fauteuil de la chambre, l'ordinateur portable de son frère sur les genoux. Il pouvait ainsi rester à ses côtés tout en continuant ses recherches. Jusqu'à présent, il n'avait trouvé aucune trace d'attaque démoniaque, ni rien qui prouve la fermeture définitive des portes de l'Enfer. Pour s'en assurer, Dean aurait pu appeler Garth ou d'autres chasseurs de sa connaissance. Mais les contacter signifiait qu'il devrait parler de Sam, de sa disparition. Et il était encore trop tôt. La blessure dans son cœur était toujours à vif. Castiel l'avait sûrement compris car il n'y faisait jamais allusion.

Dean s'était remis à cuisiner pour son ami. L'ancien ange n'avait que très peu goûté la nourriture terrestre et le chasseur s'était mis en tête de lui faire découvrir une multitude de nouvelles saveurs que lui-même adorait.

Ce soir-là, Dean referma l'ordinateur en soupirant profondément. Castiel leva les yeux de son livre et souffla :
— Tu devrais aller dormir... dans ta chambre, je veux dire.
Le chasseur jeta un bref regard au lit de camp qu'il s'était installé près de celui de son ami.
— Tu ne supportes déjà plus ma présence ? Demanda-t-il en riant.
— Je n'ai pas dit ça ! S'exclama Castiel, visiblement outré par cette idée.
Dean leva les yeux au ciel.
— Il faut vraiment qu'on travaille ton sens de l'humour, Cass !
— Oh... Désolé...
— Ne le sois pas. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre en tant qu'humain.
— C'est vrai. Et je ne t'ai pas encore remercié de m'aider.
— Tu n'as pas à le faire. Tu es mon ami, il est normal que je sois là pour toi. Et je t'avoue que ta présence me fait du bien. Si tu n'avais pas déboulé ici l'autre jour, je ne sais pas si... La solitude ne m'a jamais vraiment réussi. Donc... on va dire qu'au final, on s'entraide. Alors, dis-moi pourquoi tu ne veux plus que je dorme ici ?
— Je pense que tu t'es assez occupé de moi. Tu as l'air fatigué et tu te reposeras sûrement mieux en étant dans ta chambre.
— C'est pas gagné... grogna Dean.
Castiel lui adressa un regard interrogatif. Son ami soupira à nouveau, puis décida d'être franc.
— Avant que tu n'arrives, à chaque fois que je dormais, je faisais des cauchemars... au point que j'espérais ne plus avoir à fermer les yeux... Mais depuis que tu es là, depuis que je dors à côté de toi, mon sommeil est des plus paisibles. Tu es un attrapeur de rêves vivant !
— Je ne suis pas...
L'ancien ange s'interrompit, puis sourit.
— J'ai compris... c'était une comparaison...
Dean ne put s'empêcher d'éclater de rire devant l'expression de son ami. Celui-ci le considéra un moment d'un air circonspect, puis se mit à rire à son tour. Leur hilarité devint vite nerveuse et le fou-rire dura de longues minutes, jusqu'à ce que Dean ne soit obligé de sortir pour se calmer. Lorsqu'il revint dans la chambre, Castiel s'essuyait les yeux avec son drap. Son visage était un peu rouge et, pour la première fois depuis son arrivée au bunker, il semblait réellement heureux.
— Je n'arrive pas à croire que j'ai pu vivre aussi longtemps en ignorant quel bonheur procure le rire... le vrai rire... c'était... incroyable...
Dean sourit, attendri. Il s'était rendu compte au fil des jours qu'il aimait apprendre à son ami à découvrir les petits bonheurs de l'existence humaine. Castiel avait parfois la naïveté d'un enfant et ses sourires si sincères réchauffaient le cœur meurtri de l'autre homme.
— Tu peux rester dormir ici aussi longtemps que tu le souhaiteras, reprit l'ancien ange.
— Merci, Cass.
Étrangement, Dean fut soulagé que son ami accepte sa présence constante à ses côtés. Au-delà du mystère de la disparition de ses cauchemars, il ne se sentait pas le courage de retourner dormir seul dans sa chambre, pourtant située à seulement quelques mètres de là.
— En revanche, tu devrais peut-être t'installer un lit plus confortable. Ou tu peux dormir avec moi, il y a suffisamment de place pour deux.
Tout à coup très embarrassé, Dean bredouilla :
— Non, euh... je... je vais te gêner... j'irai chercher un autre lit demain.
Castiel ne sembla pas conscient de son trouble. Il sourit.
— Comme tu veux.

Quelques minutes plus tard, alors qu'ils venaient de se coucher et d'éteindre la lumière, une idée traversa soudain l'esprit de Dean :
— J'étais en train de penser à Metatron. Comment peut-on être sûrs qu'il ne va pas s'attaquer à un autre ange et lui voler sa grâce ?
— Parce que les autres vont se méfier de lui. Il a eu Naomi par surprise. Et moi... il m'a dit exactement ce que je voulais entendre... il m'a fait croire que ses intentions étaient honorables... il s'est servi de ma culpabilité à l'égard des miens pour assouvir sa vengeance. Si j'avais été plus prudent, rien de tout ceci ne serait arrivé...
— Tu ne peux pas le savoir. Il aurait très bien pu faire la même chose avec un autre ange.
— C'est gentil d'essayer de me réconforter, Dean. Cependant... je sais quelles sont mes fautes... envers mes frères, envers les hommes... envers toi...
Le chasseur sentit que son ami avait besoin de soulager ce qui lui pesait sur le cœur. Et l'obscurité était plus propice à certaines confidences que la lumière. Il attendit donc que Castiel continue. L'ancien ange mit un certain temps à reprendre :
— Tu as toujours compté sur moi... tu avais confiance en moi... et moi... je t'ai trahi tellement souvent ! J'aurais dû être là pour toi quand tu avais besoin de mon aide. J'aurais dû répondre à tes appels... à tes prières...
— Tu les as entendues ? Demanda Dean du bout des lèvres.
— Toutes... sans exception... chaque mot que tu as prononcé est gravé dans mon esprit. J'ai parfois préféré te faire croire que je ne t'avais pas entendu car c'était plus facile pour moi. Je crois que j'ai même fini par m'en convaincre. Si tu savais combien je m'en veux... C'est pour ça que ta gentillesse à mon égard est parfois difficile à comprendre pour moi. Même si je l'apprécie au-delà de ce que je pourrais exprimer.
Dean était ému aux larmes par le discours de son ami. Il prit une grande inspiration avant de répondre :
— Il n'y a plus que nous, Cass... et je suis fatigué... si fatigué de cette vie, de toutes ces morts... Bien sûr, si on me donnait la possibilité de retrouver Sammy, si je savais où le chercher, je mettrais tout en œuvre pour le ramener... Mais pour le moment... j'aimerais juste me reposer un peu, souffler, vivre sans avoir à regarder par-dessus mon épaule à chaque instant... prendre soin de toi. Je ne dis pas que je vais arrêter définitivement la chasse. J'aimerais juste... faire une pause... une longue, très longue pause...
— Je comprends, Dean.
Le chasseur soupira profondément, puis changea de sujet.
— Demain, si tu te sens assez bien, tu pourrais faire un petit tour dans le bunker, histoire de te dégourdir un peu les jambes.
— Bonne idée.
Dean sourit en entendant son ami bâiller.
— Mais pour l'instant, il est l'heure de dormir ! Bonne nuit, Cass !
— Bonne nuit, Dean.

Il fallut encore presque une semaine à Castiel pour pouvoir tenir une journée entière sans avoir besoin de faire des siestes régulières. Ses blessures étaient en très bonne voie de guérison et Dean décida qu'il était temps pour son ami de sortir de leur bunker. Mais aussi de retrouver une apparence un peu moins négligée.
Alors qu'ils finissaient de dîner, le chasseur proposa :
— Tu ne voudrais pas que je t'apprenne à te raser, demain ?
Castiel caressa son menton recouvert d'une barbe de deux semaines, puis sourit.
— Pour l'instant, j'ai envie de rester un peu comme ça... Je n'arrive pas encore à savoir si ça me plaît ou non...
— Ok. En revanche, si ça te dit, on pourrait aller faire quelques courses demain, pour remplir le frigo. Et, on pourrait aussi aller t'acheter d'autres vêtements, histoire que tu puisses enfin avoir ta propre garde-robe.
Le regard de l'ancien ange s'éclaira.
— Je pourrai choisir ce que je veux ?
— Tout ce que tu veux... sauf une chose !
— Laquelle ?
— Hors de question que tu portes à nouveau un imperméable d'expert-comptable coincé !
Castiel parut considérer sérieusement cette condition imposée par son ami, puis demanda d'un air timide :
— Je pourrai avoir une cravate ? Je crois que ça me manque de ne plus en porter.
Dean sourit largement :
— Tu peux même en acheter plusieurs, de différentes couleurs.
Son ami parut soulagé et, surtout, très impatient d'être au lendemain.

Lorsque Dean s'éveilla, il ne fut pas surpris de voir que Castiel n'était déjà plus dans la chambre. Il prit une douche rapide, s'habilla, puis rejoignit son ami dans la cuisine. L'ancien ange avait préparé des toasts grillés et un doux arôme embaumait les lieux.
— Assieds-toi, le café est presque prêt.
Alors que Dean s'installait à table, son ami se tourna vers lui et souffla :
— J'ai appris à faire tout ça en te regardant, j'espère que ça ira. Je suis si impatient d'aller acheter de nouveaux vêtements que je n'arrivais plus à dormir.
— Je m'en doutais, sourit le chasseur, amusé par l'enthousiasme de l'autre homme qui semblait aussi impatient qu'un gamin le matin de Noël.
Castiel lui servit un plein mug de café et attendit son verdict, l'air inquiet. Dean hocha la tête.
— Parfait.
— Vraiment ? Tu ne dis pas ça juste pour me faire plaisir ?
— Non non, je t'assure. Il est très bon.
Le sourire de l'ancien ange s'élargit. Il s'assit en face de son ami et mordit à pleines dents dans un toast recouvert de confiture de fraise, son pêché mignon.

À peine avaient-il fini leur petit-déjeuner que Castiel se dirigeait vers la porte du bunker.
— Attends ! Tu ne peux pas sortir comme ça !
Surpris, il baissa les yeux sur sa tenue : un jean et un sweat-shirt que Dean lui avait achetés lors de son arrivée.
— J'ai oublié quelque chose ?
Le chasseur s'approcha, un blouson en cuir élimé dans les mains. Castiel lui adressa un regard abasourdi.
— C'est celui de...
— De Sammy, oui. Le temps s'est drôlement rafraîchi depuis quelques jours et je n'aimerais pas que tu attrapes froid.
— Mais...
— Je suis sûr qu'il serait d'accord pour que tu le portes, ajouta son ami, le cœur serré.
Castiel se contenta d'approuver d'un hochement de tête. Il enfila le blouson, bien sûr trop grand pour lui. Dean se détourna, les yeux embués de larmes. Il ne bougea pas quand Castiel posa une main sur son épaule.
— Dean ?
Il prit une profonde inspiration avant de répondre :
— Je vais bien, Cass.
— Si tu as besoin de parler, je suis là.
— Je sais... merci... mais pour l'instant, nous avons des achats à faire !

Une heure plus tard, Dean était assis près d'une cabine d'essayage. Il avait aidé son ami à choisir des sous-vêtements confortables, puis ils s'étaient rendus dans le rayon prêt-à-porter. Là, Castiel avait sélectionné plusieurs tenues à essayer. Assis sur un pouf, adossé au mur, les bras croisés, Dean regardait sans les voir les autres clients et les vendeurs défiler en attendant que son ami veuille bien sortir de la cabine.
Castiel finit enfin par se montrer, vêtu d'un jean noir et d'une chemise blanche. Il tenait une cravate noire à la main et souffla, l'air penaud :
— Je viens de m'apercevoir que je ne sais pas la nouer...
Attendri, Dean se leva et entra dans la cabine avec lui afin de lui montrer. Lorsqu'il eut fini, ses mains s'attardèrent sur le nœud alors qu'une drôle de sensation s'emparait de lui. Il voulut lever les yeux, mais cela ne fit qu'empirer son trouble lorsque son regard plongea dans les yeux clairs de Castiel. Ils restèrent ainsi immobiles un long moment, jusqu'à ce qu'un échange de voix non loin ne rompe le charme. Dean s'empressa de ressortir de la cabine en bredouillant :
— Je vais faire un tour !
Soudain oppressé, il quitta le magasin. L'air froid lui fit du bien. Pourtant, les images dérangeantes qui venaient d'apparaître dans son esprit ne firent que se renforcer. Il secoua la tête, essayant de les chasser.
— Putain, je vais vraiment plus mal que je ne le pensais !
Il se laissa tomber sur un banc près de l'entrée du magasin, la tête entre les mains. Les images continuaient à se former, toutes plus troublantes les unes que les autres. Il se voyait en train de dénouer la cravate de Castiel, de lui déboutonner sa chemise et de le plaquer contre le mur pour l'embrasser furieusement. Il voyait leurs corps nus enlacés dans une étreinte fiévreuse. Une vague de désir lui enflamma les reins et il se sentit tout à coup très à l'étroit dans son jean. Puis, aussi soudainement qu'elles étaient apparues, les images s'effacèrent. Dean prit plusieurs profondes inspirations afin de calmer son excitation malvenue. Il attendit encore quelques minutes, histoire d'être sûr de pouvoir retourner à l'intérieur sans risquer de se jeter sur Castiel pour lui faire subir les pires outrages.
Alors qu'il se levait pour rentrer dans le magasin, son attention fut attirée par un mouvement sur sa droite. Son regard croisa celui d'un inconnu qui se tenait à une dizaine de mètres, ses yeux couleur acier fixés sur Dean. L'homme était grand, brun et vêtu avec élégance d'un manteau noir qui lui descendait jusqu'aux chevilles. Au moment où le chasseur fit un pas dans sa direction, l'inconnu rompit le contact visuel et s'éloigna à grandes enjambées. Dean secoua la tête, puis chassa cette rencontre étrange de son esprit avant de partir rejoindre Castiel.
L'ancien ange l'attendait près des cabines, toujours vêtu de ce qu'il était en train d'essayer lorsque son ami s'était subitement enfui. Il lui adressa un regard inquiet et Dean s'empressa de le rassurer.
— Je vais bien. J'ai juste eu un petit coup de chaud... mentit-il.
Castiel ne parut pas convaincu, mais il ne dit rien, se contentant de retourner dans la cabine en soufflant :
— Je vais essayer les autres vêtements.

Environ une heure plus tard, les deux hommes reprirent le chemin du bunker. Le trajet en voiture se fit dans un silence gêné. Dean savait que c'était sa faute, mais il était incapable d'oublier ce qui lui était arrivé un peu plus tôt.
Une fois de retour au bunker, Castiel partit se réfugier dans ce qui était devenu leur chambre, sans dire un mot. Dean alla ranger les courses, toujours aussi troublé. Il fallait qu'il trouve un moyen d'oublier cet incident, et vite. Il soupira profondément en refermant le réfrigérateur. Laissant en plan le reste de leurs achats, il se dirigea vers la chambre dont la porte était fermée. Il leva la main, hésita une fraction de seconde, puis frappa doucement.
— Tu peux entrer.
Dean poussa le battant et passa la tête à l'intérieur. Castiel était assis sur son lit, les genoux remontés contre son torse. Il avait l'air si malheureux que son ami s'en voulut immédiatement de son attitude. Il vint s'asseoir à l'autre bout du lit. Avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche, Castiel demanda d'une voix timide :
— Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
— Rien ! S'empressa de répondre Dean, embarrassé. Tu n'as rien fait de mal, Cass... C'est moi... Je...
Il s'interrompit. La situation était délicate. Castiel était humain depuis peu de temps, les considérations d'ordre sexuel n'avaient sûrement jamais encore effleuré son esprit. Pourtant, Dean voulait être totalement honnête avec lui. Par expérience, il savait que mentir n'apportait jamais rien de bon. Alors qu'il était plongé dans ses pensées, il sentit la main de son ami se poser sur son bras. Castiel s'était approché, à genoux sur le lit, et le regardait d'un air inquiet.
— Dean, que se passe-t-il ? Ça a un rapport avec Sam ?
Il aurait été si facile au chasseur de simplement répondre « oui » à cette question ! Il faillit céder à l'appel de la facilité, puis se morigéna. Il prit une grande inspiration et se lança :
— Quand on était dans la cabine tout à l'heure, j'ai ressenti quelque chose de... d'incongru...
— Ah ? Et qu'est-ce que c'était ?
Dean se leva, ayant besoin de s'éloigner de l'autre homme avant de continuer. Il se frotta la nuque, cherchant ses mots.
— Je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti ça tout à coup. Ça ne m'était jamais arrivé avant avec un mec...
Castiel fronça les sourcils, l'air perplexe. Il s'assit en tailleur sur le lit tandis que son ami reprenait :
— Ce que je veux te dire, c'est que... que j'ai eu envie de toi...
L'ancien ange parut mettre quelques secondes à comprendre ce dont son ami parlait. Son expression passa de l'incompréhension au plus sincère étonnement, puis ses joues rougirent violemment.
— Oh !
Contrit, le chasseur souffla :
— Je suis désolé, Cass... Je ne sais pas ce qui s'est passé...
— Tu n'as pas à t'excuser, Dean. Je sais que les humains ont parfois des désirs sexuels incontrôlables. Et c'est plutôt flatteur pour moi, enfin je crois...
Dean se sentit soulagé par la façon dont son ami prenait les choses. La réaction de Castiel n'était pas celle qu'aurait eu n'importe quel homme devant un tel aveu. Mais Castiel n'était pas n'importe quel homme... Encore un peu gêné, le chasseur reprit :
— Je ne veux pas que tu te sentes mal à l'aise à cause de ça.
— Je ne le suis pas. Mais toi oui.
— Eh bien, tu es mon ami ! Et on n'est pas censé fantasmer sur ses amis... surtout quand on est hétéro et que l'ami en question est un mec.
Castiel pencha légèrement la tête.
— Je n'ai jamais compris pourquoi les humains ont toujours eu besoin de classifier les gens en fonction du sexe de la personne qu'ils aiment. L'amour est le sentiment le plus noble que Dieu ait créé. Et après avoir été témoin de la façon de procéder de Cupidon, penses-tu vraiment qu'Il juge les humains d'après qui ils aiment ?
Dean se rassit au bout du lit avant de soupirer :
— Je pense que Dieu a toujours eu mieux à faire qu'à s'occuper de nos petites histoires d'amour. Mais ton pote Cupidon a parfois des problèmes de visée, sinon les sentiments seraient toujours réciproques.
— Il ne fait qu'implanter une petite flamme dans le cœur des humains. C'est à eux qu'il appartient de la laisser s'épanouir ou, au contraire, de l'étouffer.
— Tu crois que... qu'il... qu'il a lâché une de ses flèches sur moi ?
Castiel haussa les épaules.
— Je n'ai plus aucun moyen de le savoir, à présent que je suis humain. Il pourrait se trouver dans cette pièce que je l'ignorerais...
Son ton était triste, comme à chaque fois qu'il faisait allusion à sa nouvelle condition. Dean aurait aimé pouvoir faire quelque chose, mais seul le temps réussirait à apaiser son désarroi.
— En tous cas, s'il m'a pris pour cible, on dirait bien qu'il t'a loupé !
Castiel pencha la tête sur le côté, puis sourit.
— Il n'a pas besoin de m'insuffler de l'amour envers toi puisque je t'aime déjà, Dean.
Abasourdi, le chasseur resta un long moment la bouche ouverte, sous le choc.
— Quoi ? Que... Depuis quand ?
— Je m'en suis rendu compte lorsque nous sommes arrivés au Purgatoire, mais je pense que ces sentiments étaient déjà là depuis longtemps, ajouta-t-il en désignant son cœur. J'ai fui pour éloigner les Léviathans de toi. Je savais que tu trouverais un moyen de t'en sortir. Je voulais que tu vives, Dean, même si je devais en mourir. N'est-ce pas ça l'amour ?
Comme le chasseur ne parvenait pas à dire quoi que ce soit, Castiel reprit :
— Et comment crois-tu que j'aie repris mes esprits lorsque Naomi m'a conditionné pour te tuer ?
— Tu as touché la tablette des Anges.
— Elle a juste été le catalyseur qui m'a permis de faire ressurgir ces sentiments enfouis au plus profond de mon cœur. Lorsque j'ai réalisé que j'avais failli te tuer, j'ai compris que je devais encore une fois m'éloigner de toi. Autant pour protéger la tablette que pour te protéger toi.
Castiel s'interrompit, laissant à son ami le temps de digérer ce qu'il venait de lui apprendre.
— Donc, tu m'aimes... souffla Dean.
L'ancien ange eut l'air embarrassé.
— Oui... cependant... je n'ai pas encore l'habitude de ressentir cet amour en tant qu'humain... des sensations que ça provoque dans ce corps... mon corps... et je...
Son ami comprit immédiatement où il voulait en venir. Lui-même était plutôt perturbé pour le moment. Il s'empressa de le rassurer :
— Cass, je ne sais même pas ce que je ressens réellement. Tout ça est aussi nouveau pour moi que pour toi. Donc, ne t'en fais pas pour ça, ok ?
— D'accord, acquiesça Castiel en souriant légèrement.