Bonjour à tous !

Nous entrons dans un passage que j'aime beaucoup~

Disclaimer :Hetalia, son univers et ses personnages © Himaruya Hidekaz


Affaire 24 : Le flou

Son ventre avait beau crier famine, Emil demeurait étendu dans son lit, les yeux rivés sur le plafond dans la pénombre de sa chambre. Il venait encore de passer une nuit affreuse.

Une alarme stridente. Une étreinte subite de la part de son frère. Une odeur âcre. De la sidération. Une ruée paniquée. Tout se mélangeait jusqu'à se fondre dans le noir d'encre de son esprit embrouillé. Et puis soudain, comme un assaut agressif aux couleurs criardes, le corps de Zoltàn Hédèrvàry tombait lourdement sur le sol. Une véritable poupée de chiffon qui n'expirait déjà plus un souffle. Lorsqu'Emil relevait ses propres mains, ils les découvraient piquées de points violacés desquels gouttaient des perles de sang. Au loin, il percevait vaguement des pleurs.

Cette nuit aussi, il s'était réveillé en sueur, pétrifié dans ses draps en bataille.

Hier, il avait été bien obligé de se déplacer jusqu'au poste de police, appelé à témoigner. Les agents avaient été très amicaux, là n'était pas la question. Mais devoir se remémorer, s'obliger à repasser au peigne fin les évènements de la veille avait été une tâche éprouvante. Il en était ressorti plus ébranlé encore et avait passé un long moment planté sur un banc dans un parc voisin, à observer distraitement le gravier.

Des histoires sordides, il en avait entendues. Il en avait vécues. Des meurtres, il en avait entendu être résolus. Il avait participé à l'investigation de certains, en secondant Lukas. Mais jamais, au grand jamais, il n'avait assisté à un homicide, ni même à l'agonie de quelqu'un.

Assister… Tout s'était déroulé littéralement sous son nez et il n'avait rien vu. Emil ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Il avait été responsable de la réception. Cet événement tragique avait un goût d'échec, de manque de professionnalisme et de vigilance. Il avait aussi eu l'impression de trahir Lukas, de trahir tout ce que son frère représentait. De temps à autres, il repensait encore à l'enlèvement de Xavier-Henri, un jeune homme qu'ils avaient hébergé pendant un temps sous leur toit. Il avait failli à cette simple mission et cela avait d'ors et déjà été difficile à encaisser. Alors face à un meurtre qui s'était déroulé lors d'une soirée qu'il avait organisée…

Emil avait à chaque fois envie de vomir lorsque cette pensée revenait le frapper.

Pire encore était la sensation d'assister à la mort subite d'une personne qu'il connaissait. Certes, ce n'était pas une relation amicale, mais Emil travaillait pour Zoltàn Hédèrvàry. Il était très souvent en communication avec lui. Il entendait encore résonner ces injonctions de sa voix profonde. Bougonne même, quand son gendre devait être mentionné. Il entendait encore marteler le son sec de sa canne sur le sol. Il le revoyait encore se voûter pour signer quelques documents. Mais tout ceci était voué à s'évaporer désormais. Tout ceci devait être dès lors consigné dans le passé. Cela signifiait-il qu'il était dorénavant sans-emploi ? Qu'allait-il advenir de lui ? Penserait-on à sa situation ? se surprenait-il à penser.

Comme si cela n'était pas déjà assez difficile à encaisser, Emil connaissait bien la fille de son employeur, Erzsébet. Il avait son bureau dans les locaux du spa de la jeune femme, à Oslo même. Il ne lui semblait pas l'avoir vu pleurer, ni même crier. Tout était flou dans son esprit. Il avait seulement en tête son visage souriant et déterminé qui la caractérisait. Cela ferait-il aussi parti du passé ?

Tant d'inconnues, tant de questions. Emil n'en pouvait plus de ces pensées intrusives et omniprésentes.

Il se demanda un instant comment Lukas faisait pour appréhender la chose avec autant de calme. Il s'était même pris à enquêter dessus. Comme si la police n'allait pas le faire ! Mais peut-être bien que c'était sa manière à lui de gérer une telle tragédie. Chercher à comprendre, à détenir la vérité pour mieux la supporter.

Pourtant, malgré son état chamboulé par ces nuits malaisées, Emil éprouvait toutes les difficultés du monde à sortir de son lit. Il n'avait aucune énergie. Il était comme enfermé dans son esprit, incapable de la moindre décision.

Aujourd'hui, il était censé retrouver Jia Long chez lui. Son compagnon l'avait invité voilà des semaines auparavant, excité à l'idée de pouvoir enfin lui présenter en face à face son frère ainé, Shanda, arrivant tout droit de Macao. C'était quelque chose qui lui tenait à cœur et qu'ils avaient prévue de longue date. Emil n'avait pas envie de perturber leur plan. Ou plutôt, il n'arrivait même pas à trouver la foi de prévenir d'une indisponibilité factice. Néanmoins, il se demandait s'il faisait bien d'aller voir Jia Long, dans l'état où il était.

Emil avisa la lumière flamboyante de cette belle journée d'été qui perçait au travers des épais rideaux.

Il en avait marre de sa chambre. D'une certaine manière, une partie de lui bouillonnait d'une colère étrange et qu'il ne s'expliquait pas. Peut-être le méli-mélo d'une certaine impuissance associé au relent d'un sentiment d'injustice face à l'existence.

Peut-être que Jia Long saurait le tirer de ce marasme. Il n'était pas sûr d'y croire, cela dit.

Il savait qu'il serait en avance. Mais maintenant qu'il s'était levé, Emil ne supportait plus d'être enfermé dans cette maison plongée dans un calme profond. Même le macareux se contentait de nettoyer son plumage en silence, chose inhabituelle. Son frère était apparemment encore enfermé dans sa chambre. Mathias était peut-être avec lui. Peut-être pas. Tout ça lui échappait et lui importait peu.

Emil se rendit chez le père de Jia Long, chez qui il résidait encore.

Yao. Lui aussi avait été là vendredi soir. Lui aussi avait tout vécu de ce tragique évènement. Emil s'arrêta en plein milieu du trottoir. Il n'était pas sûr de vouloir, et surtout de pouvoir, faire face à Yao. Ce serait comme se mettre en face de cette réalité qu'il avait encore du mal à saisir. Bien sûr son frère lui avait demandé des informations, preuve qu'un homme était bien mort. Mais Lukas travaillait tout le temps sur des enquêtes. Ce n'était pas inhabituel. Mais si Yao commençait à lui parler de la réception…

Emil se crispa. Il tourna les talons.

Il était toujours temps de rentrer. Mais à l'idée de se retrouver à la maison, de se retrouver encore une fois coincé dans ses pensées, de ne pas savoir quoi faire… Il en avait la nausée. Il opéra un nouveau demi-tour sous les regards de quelques passants intrigués. Non, il avait réussi à se lever, il n'avait aucune envie de retourner en arrière. Il inspira profondément et reprit sa route.

Arrivé devant chez les Wang, jouxté par le restaurant familial, il sonna. Il perçut le bruit de petits pas pressés et pria pour que ce ne soit pas Yao qui vienne lui ouvrir. Il fut soulagé de découvrir le visage de Mei, la sœur cadette de Jia Long, tout sourire et les cheveux rehaussés en queue de cheval haute.

- Ah, salut Emil ! T'es en avance, non ? Mais entre, je t'en prie.

Elle l'invita à entrer d'un signe de la main. Il pénétra dans la maison et elle referma derrière lui.

- Long ne devrait pas tarder. Je dois finir de ranger la cuisine, mais viens.

Emil la suivit sans dire un mot. Il avisa les silhouettes de Kiku et d'un jeune homme dans le salon, en pleine partie de jeu vidéo. Il avait l'impression de l'avoir déjà croisé. Mei revint sur ses pas en voyant qu'Emil ne bougeait pas.

- Ah ! Oui, Daisuke est là. Tu sais, le fils de notre oncle.

Oui, cela lui disait quelque chose en effet. Il l'avait croisé il y a de cela quelques années. Mei le héla depuis la cuisine.

- Tu veux du sirop de litchi ?

- Euh… oui. S'il te plaît.

Mei trotta gaiement dans la cuisine qui sortait tout juste de son service du déjeuner. Elle servit Emil avant de retourner à son rangement de la vaisselle.

- C'est trop chouette que Shanda puisse enfin venir nous voir. Ça changera un peu de d'habitude. Tu vas voir, il est très gentil !

Les assiettes ayant retrouvées leur juste place, elle se rua dans le salon.

- Kiku, Daisuke, vous voulez du sirop de litchi ?

Ils la remercièrent poliment et acceptèrent. On percevait à peine leur voix, tant ils étaient calme tous les deux.

- Au fait ! Emil est là.

Emil resserra sa prise sur le verre. Il se serait bien passé d'une telle annonce. Pour le moment, Yao n'était nulle part en vu, et c'était tant mieux. Il n'avait pas non plus envie de voir d'autres personnes. Mais Kiku était décidément quelqu'un de très poli. Son fils aussi visiblement. Ils vinrent tous les deux le saluer et prendre des ses nouvelles.

- Que fais-tu en ce moment ?

Il savait que ce n'était que pure politesse de la part de Kiku, mais la question tombait très mal.

- Pas grand-chose, bredouilla-t-il, euh… et vous ?

- Je profite de la présence de mon fils, qui est en stage dans mon entreprise.

- C'est pas très marrant, déclara Daisuke en sirotant le sirop que Mei venait de lui servir

- Le travail n'a pas à être marrant, Daisuke, le reprit son père

- Moi, je voudrais ouvrir une auberge ou des bains publics. C'est plus fun.

Kiku parut perturbé.

- Eh bien… euh… tu verras cela avec ta mère.

- Pourquoi maman a le droit d'être prof de sanshin et moi je dois être employé de bureau comme toi ?

Les joues rouges, Kiku était embarrassé.

- Ah, c'est que… vois-tu, il faut… enfin, comment dire ? C'est une certaine question de…

Daisuke posa une main sur l'épaule de son père, qu'il dépassait désormais d'une bonne tête. Kiku se raidit.

- Papa, ça ne veut rien dire ce que tu racontes.

- Mes excuses.

Ils adressèrent quelques mots à Emil avant de s'en retourner dans le salon, leur verre de sirop de litchi en main. Ils n'en savaient rien mais leurs voix avaient eu le don de l'apaiser. Il inspira et osa poser la question qui le taraudait à Mei, alors en train de passer un coup de chiffon sur la table.

- Où sont les autres ?

- Yong Soo dort, je crois. Enfin, il fait sa vie, lui. Quant à papa, il n'est pas là. Il est sorti faire des courses. Oh, d'ailleurs, tu ne devineras jamais ! C'est trop drôle, papa s'est mis en tête d'ouvrir une chaine de restaurants à travers le monde.

Elle pouffa de rire.

- Je ne vois même pas comment il fera pour trouver les sous pour ça !

L'image de Dariush Mirza vint à l'esprit d'Emil. Il avait bien sa petite idée sur la question au contraire. Mais il s'abstint de tout commentaire. Mei n'attendit pas de réaction de sa part et poursuivit sur sa lancée.

- Je ne sais pas si Long t'a dit, mais je pars en échange universitaire l'année prochaine.

Emil haussa un sourcil surpris. Mei n'était plus au lycée ? Peut-être bien. Il n'avait jamais suivi.

- Je vais passer un an à Taïwan. Plus tard, j'aimerais bien travailler avec les personnes âgées. Ou peut-être handicapées. Hors de question que je finisse comme Long dans le resto de papa. Enfin ! Son restaurant m'aura permis de trouver ma voie quand même, alors je ne serai pas trop médisante. J'ai toujours aimé discuter avec nos vieux clients qui adorent la cuisine de papa.

Elle eut un petit sourire en coin, le regard perdu.

- C'est sympa.

Emil ne savait pas quoi dire d'autre. Il appréciait cette distraction que lui offrait Mei de parler ainsi, de tout et de rien, sans se préoccuper de son état. Mais le fait était qu'il avait également du mal à saisir ce qu'on lui disait. Il se sentait un peu déphasé. Les mots glissaient, sans saveur. C'était beaucoup trop de nouvelles et qui le concernaient si peu. Des allées et venues. C'est tout ce qu'il avait retenu. Il avala d'une traite la fin de son sirop de litchi et porta son verre dans le lave-vaisselle.

La porte d'entrée claqua. Deux voix s'élevèrent en cantonais et les roulettes de valises roulèrent sur le parquet.

Aussitôt, Mei délaissa sa tâche pour jaillir dans l'entrée et sauter au cou de l'ainé de la fratrie. Emil la suivit timidement.

Shanda ressemblait énormément à Jia Long, tout du moins physiquement. Ce fut sa première réflexion en se retrouvant face à ce jeune homme qui saluait cordialement sa cadette. Il ne paraissait pas venir de traverser la moitié de la planète pour retrouver sa famille. Derrière ses lunettes, son regard rencontra celui d'Emil.

- Milou ! s'exclama Jia Long en levant les bras, enthousiaste

Sans aucune gêne, fidèle à lui-même, il vint embrasser son compagnon. Emil répondait peu en présence d'autres individus, d'autant plus des inconnus, mais il paraissait cette fois si détaché que Jia Long le dévisagea longuement.

- Ça va pas ?

Emil cligna plusieurs fois des yeux.

- Hein ? Ah, si. Si, ça va.

Shanda avança une main chaleureuse.

- Emil, n'est-ce pas ? Enchanté, Shanda. Tu te doutes que j'ai beaucoup, beaucoup entendu parler de toi.

Emil répondit poliment à son geste, rougit un peu à la remarque. Puis, sans pouvoir rien y faire, il sentit de nouveau son esprit s'évaporer, comme s'il n'était pas vraiment là.

Délaissant les valises, Mei et Jia Long s'emparèrent aussitôt de leur frère et le poussèrent vers le salon pour y retrouver Kiku et Daisuke, qui mirent aussitôt leur jeu vidéo en pause et saluèrent bien bas le nouvel arrivé. Ils préparèrent un goûter consistant et se retrouvèrent bientôt dans la salle à manger. Emil était face à un nouveau verre de sirop de litchi auquel il ne toucha pas.

- Il est pas là, le vieux ?

- Oh, Jia Long, lui reprocha son frère, je sais qu'il est croulant mais tout de même.

- Il est sorti faire des courses.

Mei avala un nougat au sésame avant de se lever de table.

- Je vous laisse. J'ai pas encore fini.

- T'es de corvée ?

- Ben, oui. Quelqu'un a décidé qu'il se consacrerait à son copain et son frère aujourd'hui !

Elle lança une œillade et tira la langue, feignant le reproche, puis s'évada.

Ne restèrent plus qu'eux trois autour de la table. Jia Long se lança aussitôt dans une longue tirade enthousiaste à propos de Shanda, d'Oslo, du séjour de son frère et des multiples activités qu'il avait prévues pour lui. Emil ne l'écoutait qu'à moitié, sans dire un mot. A ces oreilles ne résonnaient que les louanges que Jia Long exprimait au sujet de son frère ainé, quoique lui envoyant quelques piques amicales de temps en temps. Parfois, la discussion bifurquait sur Macao, Hong Kong, la Chine et les étés qu'ils avaient passés ensemble récemment. Ils possédaient un lien très fort. Et ce lien sauta à la figure d'Emil et lui fit peur.

Il avait cru que venir voir Jia Long aujourd'hui lui changerait les idées, lui permettrait d'oublier la tragédie de vendredi soir. Mais il eut plutôt l'impression qu'il allait de Charybde en Scylla. Il quittait une situation floue pour en trouver une autre. Il quittait ses préoccupations d'emploi pour retrouver celle de sa vie de couple.

Avoir ainsi les deux frères sous les yeux donna la sensation à Emil d'être au pied du mur. Les quelques conversations qu'il avait pu avoir avec Jia Long au sujet d'une future vie sous le même toit lui revinrent en mémoire. Jia Long n'avait alors jamais manqué de lui faire part de ses opportunités aux côtés de Shanda. Sauf que, pour Emil, il était inenvisageable de quitter Oslo pour le moment.

- Emil ?

Il cligna plusieurs fois des yeux et dévisagea Jia Long. Ce dernier le détailla, le front barré par l'inquiétude.

- T'es sûr que ça va ?

Il aurait voulu articuler quelque chose, n'importe quoi, mais rien ne vint.

- T'as chopé un truc ?

- Non, réussit-il finalement à répondre. Non, t'inquiète. Tout va bien.

- Sûr ?

- Certain.

Jia Long fixa encore un moment Emil qui esquissa un sourire. Il ne devait pas ressembler à grand-chose, ce sourire, pensa-t-il. Néanmoins, Jia Long savait que son compagnon pouvait parfois se renfermer dans sa bulle sans crier gare et pouvait alors paraître manquer de réaction. Petit à petit, il reprit son flot de paroles, en poursuivant avec des anecdotes sur sa vie à Oslo.

Et Emil de retrouver ses pensées invasives. Certes, elles le laissaient tranquille au sujet de Zoltàn Hédèrvàry, mais c'est qu'elles avaient trouvé un autre terrain de jeu. Se retrouver face à Shanda était plus éprouvant qu'il ne l'aurait cru. Il avait l'impression d'être en présence d'un avenir qu'on lui imposait plus ou moins de force. Après tout, lui souffla une voix insidieuse dans son esprit, il n'avait désormais plus de travail puisque son patron était mort. Il n'avait plus d'argument à opposer à Jia Long, lui soufflait-on. Peut-être même Jia Long avait-il orchestré cette rencontre exprès, poursuivait-on. C'était hors de contrôle. C'était terrifiant.

Emil blêmit.

Il se leva brusquement et s'écria :

- J'en veux pas de ton plan pourri !

Jia Long ouvrit de grands yeux, incrédule.

Emil se sentit étouffé tout à coup. Le rouge lui monta aux joues en réalisant qu'il faisait l'objet de toutes les attentions, jusque dans le salon. Il capta subrepticement le regard en arrière de Daisuke, intrigué. Sans se retourner, Kiku lui intima de faire comme si de rien n'était.

Pris de panique, la gorge sèche, Emil bredouilla quelques mots, peut-être des excuses, il ne savait pas très bien lui-même, et s'en alla d'un pas pressé, la tête basse. Il perçut vaguement Jia Long répéter son prénom à plusieurs reprises, ses pas le rattraper. Il capta à peine le rejet qu'il lui opposa quand son compagnon tenta de l'attraper par la main. Emil ne pensait qu'à une chose : rentrer. Rentrer et s'enfermer. Tout était flou. Beaucoup trop flou.


Affaire à suivre…