Titre : Légendaire

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).


Darina avait du mal à s'endormir et ne cessait de se retourner. Elle et ses apprentis s'étaient absentés du Sanctuaire pendant un peu plus d'un jour. Son dos et ses bras la faisaient souffrir. Ça lui était déjà arrivé de temps en temps, mais là il était clair que les combats qu'elle avait mené l'avaient fatiguée plus que d'habitude. Un signe qu'elle aussi vieillissait... Elle avait déposé Bigleux à la maison et emmené Junior faire son rapport au Pope. Junior avait eu l'air très impressionné, ce qu'elle remarqua par la quasi absence de stupidité lorsqu'il parla. Fait étonnant, Gigas lui avait demandé si elle avait été blessée car il l'avait trouvée pâle. En dépit de sa rigidité et de son caractère insupportable, ou du moins incompatible avec le sien, il semblait d'habitude toujours veiller au bien être des jeunes du Sanctuaire. Darina l'avait néanmoins toujours trouvé un peu opportuniste. Le Pope avait été satisfait de la conclusion de cette affaire, et plus particulièrement de l'enfouissement de la porte du temple. Le récit de ce qui était arrivé à Bigleux l'avait quelque peu agacé par contre. En tant que soldat d'Athéna, on était parfois amené à faire des choix difficiles et douloureux. Un apprenti qui se laissait submerger par ses sentiments et perdait de vue la situation globale manquait de maturité. Mais Bigleux était encore jeune, et Darina attribua ceci au fait qu'il venait de retrouver son propre frère. Quelques années d'entrainement supplémentaire et l'âge lui mettraient probablement un peu de plomb dans la tête. Le Pope souhaita toutefois entendre Bigleux en personne. Sans doute souhaitait-il lui expliquer tout ceci lui-même. À l'âge de Bigleux, il était parfois plus facile d'écouter les conseils qui ne venaient pas des parents ou de ce qui en tenait lieu.

Le retour à la maison avait été assez difficile, par contre, parce qu'il n'avait pas du tout digéré de s'être fait neutraliser de la sorte, et que l'extermination des créatures lui semblait contrevenir à tout ce à quoi il croyait. Les adolescents étaient si passionnés et épris de justice. C'était touchant et rassurant, mais il fallait bien leur remettre les pieds sur la terre ferme... Il leur apprit qu'il y avait de quoi ressusciter ces créatures au sein du temple, une information qui ne fit que conforter Darina dans l'idée qu'elle avait pris la bonne décision en enterrant le temple. Bigleux sortit furieux et ne revint pas le soir. Bah... Même s'il quittait le Sanctuaire elle le retrouverait facilement de toute façon. Il allait probablement retrouver son frère et se plaindre qu'elle avait été cruelle. Les enfants faisaient ça, parfois. Il murirait, avec le temps. Junior, lui, ne comprit pas pourquoi son comparse s'était mis en colère, et préféra se goinfrer tranquillement. Lui aussi aurait bien besoin de grandir, mais pour d'autres raisons. Pour une fois il avait fait preuve d'un peu plus de curiosité que d'habitude.

- Darina ?
- Mmm ?
- Vous ne vous êtes pas fait gronder pour les protections.
- Non, c'est pas plus mal. J'imagine que les gardes se sont fait dessus à l'idée d'en parler à Gigas et ont préféré la fermer.
- Mais elles ont quoi de spécial ? Les protections d'entrainement sont en cuir, celles-là étaient en métal, mais c'était pas des armures sacrées, si ?
- Non. Tu n'as rien remarqué en te battant ?
- Heu... Les monstres tapaient fort, mais ça faisait pas trop mal, ça veut dire qu'elles étaient résistantes.
- Tu te souviens combien de sortes d'armures il existe ?
- Heu... Ben les armures d'or, les armures d'argent, les armures de bronze. Et il paraît qu'il y en d'autres qui n'appartiennent à aucun groupe.
- Bien. Ces protections sont, pour l'essentiel, un legs de divinités mineures à Athéna. Des divinités qui voulaient la remercier ou la soutenaient pour une quelconque raison. Il y en a peu, certaines sont inspirées par les éléments, d'autres par des créatures de la mythologie au même titre que les constellations. On dit qu'une nymphe aurée éprise d'Athéna aurait prit la forme d'une armure de glace pour pouvoir continuer à rester à ses cotés, reflétant ainsi tant sa fidélité que le froid qui gelait son cœur en voyant que son amour n'aurait jamais de réponse.
- Ha... Et donc... on a porté ça ?
- Non. Un jour, plusieurs de ces divinités assistèrent à la première guerre sainte qui opposa Athéna à Poséidon sans pouvoir prendre part au conflit. Voyant le chagrin d'Athéna face aux nombreuses victimes de ce conflit, elles voulurent l'apaiser mais ne voyaient pas de quelle manière. Dionysos, à demi-ivre, leur souffla la solution : inspirer aux mortels servant Athéna la création d'armures sacrées qui pourraient rivaliser avec les protections portées par les ennemis de notre déesse.
- Et... ?
- Les mortels, inspirés par ce qu'ils pensaient être de simples rêves, créèrent de puissantes armures sacrées, mais aussi des protections pour les combattants doués mais qui n'avaient pas trouvé leur constellation protectrice, ou bien dont l'armure correspondant à celle-ci avait déjà été attribuée.
- Des armures de soldats ?
- Exactement. Des protections simples mais néanmoins capables de répondre au cosmos de leur utilisateur. Hadès a ses gardes squelettes, Poséidon ses gardes marins, Athéna ses gardes du Sanctuaire.
- Y en a beaucoup ?
- Hélas il n'en reste plus que deux. Pendant des siècles, les apprentis ou gardes puissants pouvaient revêtir ces armures, et étaient appelés les divins hoplites. Hélas, alors qu'un conflit contre Hadès touchait à sa fin et qu'Athéna et les chevaliers survivants arrivaient à sceller son âme et son hôte, le dieu Arès attaqua par surprise. Il fut aisément battu, mais Athéna se rendit compte trop tard qu'il avait profité de la guerre sainte pour subtiliser les armures de nos soldats morts ou blessés.
- Pourquoi faire ?
- Il pensait handicaper Athéna au cours des prochains conflits, ce qui s'avéra exact. Il ne reste aujourd'hui plus que deux armures d'hoplites, et on ne les garde que pour les cas d'extrême urgence. Mais comme depuis lors les apprentis et gardes méritants se font tuer facilement, faute de protections, le Sanctuaire est en déficit de combattants qualifiés et doit, en plus de protéger la terre et Athéna, protéger ceux qui pourraient prendre la relève.
- Et il n'y a aucun moyen de savoir où elles se trouvent ?
- Si c'était aussi facile, le Sanctuaire les aurait déjà récupérées. Il est probable qu'Arès les a cachées en son domaine. D'autres existent encore, ceci dit.
- Hein ? Je croyais qu'il en restait que deux...
- Des serviteurs d'Athéna furent autrefois chargés de veiller sur l'âme de Poséidon scellée dans le grand nord. Leurs descendants portent toujours des armures d'hoplite, même si beaucoup ont été détruites et que les réparations qu'elles ont subi ont dû leur donner un aspect différent de celles que vous avez porté.
- C'est un genre de dépendance du Sanctuaire ?
- Mmm, disons qu'après tout ce temps les liens se sont un peu distendus. Ils sont de moins en moins nombreux et je crois qu'ils n'ont plus qu'une poignée de guerriers. Par le passé ils ont déjà combattu les troupes de Poséidon à plusieurs reprises, ce qui a convaincu Athéna de ne pas leur réclamer les armures.
- Ah bon.
- Mais ne désespère pas, tu as encore une bonne chance d'obtenir une armure sacrée !
- ... Oh, oui oui...

Darina soupira. Elle était trop fatiguée pour se mettre en colère et préféra se coucher tôt après s'être enduite d'onguent pour soulager ses courbatures. Junior dormait déjà, de toute façon.

De son coté, Bigleux passait la nuit seul, à la belle étoile. Il n'avait pas envie de dormir de toute façon. Il avait hésité à aller voir son frère, mais ce dernier avait subi un entrainement épuisant et s'endormait pendant qu'il lui parlait, aussi l'envoya-t-il à son dortoir. Les équipes de garde de nuit ne manquèrent pas de remarquer sa présence et lui demandèrent ce qu'il faisait là, mais il se contenta de hausser les épaules et de répondre qu'il n'avait pas sommeil. Du moment qu'il ne tentait pas de s'enfuir ou ne faisait rien de mal, il pouvait bien rester nu sous la neige pour ce qui les concernait. Il ne cessait de repenser à Amie et au bébé humanoïde, cruellement assassinés sans avoir fait le moindre mal à qui que ce soit. Ce n'était pas de leur faute si des humains avaient découvert le temple. Ce n'était pas de leur faute si les Chinois avaient pris peur et les avaient attaqué en premier. Ce n'était pas de leur faute et pourtant ils avaient été condamnés à mort juste parce qu'ils existaient. Et il était censé servir la déesse de la sagesse... Si Niké avait aidé Darina, Diké s'était abstenue de la retenir. Lorsqu'il avait aperçu les corps déchiquetés, son vieux cauchemar lui était revenu. Celui où le courant l'éloignait de la côte alors qu'il tentait de mettre son petit frère en lieu sûr après le naufrage. S'ils avaient été tous deux éliminés par une vedette turque à ce moment là, aurait-ce été différent de ce qui s'était produit dans le temple de Prométhée ? Aurait-ce été plus juste ?

Bigleux rumina de sombres pensées pendant plusieurs heures. En dépit de la fraîcheur de la nuit, il piqua progressivement du nez. Des souvenirs donnèrent naissance à des ébauches de rêves ou de cauchemar, interrompus par ses réveils en sursaut. Son demi-sommeil l'empêchait de déterminer ce qui relevait du songe et ce qui relevait de la mémoire. Dans un de ces rêves, un type avec des ailes le pressait de fuir un grand danger, mais il ne pouvait porter qu'un des trois bébés posés devant lui et devait choisir. Il reconnut le bébé non-humain, son petit frère, et un autre bébé qu'il ne reconnut pas mais qui l'impressionnait inexplicablement. Chaque bébé était menacé par une arme différente. Une faux pour le bébé non-humain, une grande épée pour son petit frère, et une flèche d'or pour le troisième bébé. Le type avec des ailes ne cessait de lui répéter que son temps était compté et qu'il devait prendre une décision juste le plus vite possible, sans quoi ses ennemis décideraient pour lui. Il se décida pour son frère, mais alors qu'il courait dans la brume il se rendit compte qu'il avait emporté le troisième bébé. Se retournant avec l'espoir de pouvoir récupérer son frère, une violente douleur le secoua et, baissant les yeux, il remarqua qu'une épée lui avait traversé le corps. Le fil de sa lame était si aiguisé qu'il avait du mal à la voir. De la brume émergeait un chevalier d'or à l'air farouchement déterminé à le tuer. Alors que la douleur devenait intense, Bigleux se réveilla. La blessure de l'épée avait disparu, et à sa place se trouvait un pied qui lui appuyait sur le ventre. Il leva les yeux et découvrit un apprenti aux cheveux blonds.

- Aïe !
- Pardon.
- Pardon ? Tu me réveilles en m'écrasant le bide et tu dis juste pardon ?
- Je pensais que t'étais mort, donc je vérifiais.
- Merci, quand ce sera mon tour, je vérifierais avec un coup de pied dans les bijoux !
- Le dire c'est bien, le faire c'est autre chose...
- ... Mais tu me cherches, toi ?
- Pas la peine, vu que je t'ai trouvé ! Je t'ai trouvé par terre, même !

Bigleux regarda le jeune homme d'un air interdit. Il avait l'air amusé et légèrement insolent, mais pas méchant. Bigleux se releva péniblement. Le jour se levait à peine.

- Je sais bien que le Sanctuaire ne rivalise pas avec les plus grands palaces, mais parmi les facilités qu'il propose il y a quand même des lits. Pas forcément très confortables, mais plus que la pierre. Enfin tu fais comme tu veux.

Le jeune homme souriait, semblant profiter du moment présent. Bigleux remarqua qu'il était légèrement blessé et qu'il se tenait les côtes.

- Tu t'es battu ?
- Entrainement nocturne. Toujours. Mon maître pense que combattre dans l'obscurité aiguise les sens. N'empêche, même si on le voit c'est pas facile d'encaisser un lightning bolt... Bon, c'est pas tout ça, mais je vais aller manger et dormir pendant que toi tu vas faire dieu sait quoi.

Bigleux le suivit, lui-même ayant très faim. Après tout il n'avait pas mangé depuis son arrivée dans le désert, soit il y a deux jours.

- Je sais pas pourquoi tu me suis, mais je te le dis tout de suite, t'es pas mon type.
- Hein ? ... C'est censé vouloir dire quoi ?
- Non, laisse tomber.
- ... Je te suis parce que je crève la faim, c'est tout et...

Les deux jeunes garçons se turent et se retournèrent pour voir passer des apprenties en train de sprinter et de bondir d'une colonne à l'autre. Fascinants rebonds... Bigleux ne savait pas pourquoi, mais ce spectacle le mettait en joie. Il n'était pas le seul, visiblement.

- La brune, elle est à moi, alors pas touche.
- ... Hein ?
- Ouais, fais l'innocent, tiens. Regarde les autres tant que tu veux, mais celle-là elle est déjà engagée.
- Heu... ah bon.
- T'en a pas une qu'est venue te montrer son visage pour l'instant ?
- Heu... non. Avec mon maître on s'entraine à l'écart et du coup on voit pas grand monde.
- Ah, c'est bête. Enfin... moi je vis la nuit, donc je croise presque personne non plus. Sauf que je dors très peu, donc les fins d'après-midi et les soirées me permettent de voir du monde.
- ... Moi je connais personne à part mon maître qui a un caractère pourri, l'autre apprenti qui est avec moi, et mon petit frère qui est dans les novices.
- C'est qui ton maître ?
- Darina.
- ... Je crois que le mien a prononcé ce nom, une fois. Il l'a traité de pétasse, je crois.
- Ben... elle l'est un peu, des fois.
- Ha ha ! J'irais lui répéter !
- Ah non ! Je me prends suffisamment de baffes comme ça ! Elle arrête pas de nous traiter de crétins ou de débiles.
- C'est peut-être mérité...
- ... Pour Junior, peut-être, mais moi non.
- C'est l'autre apprenti ?
- Ouais. Il est pas méchant mais il a pas du tout envie de devenir chevalier.
- Il est pas tout seul dans ce cas là. Quand ils sont vieux ils sont cassés de partout. Mon maître il était à la retraite et il a dû revenir parce que son successeur est mort à cause de l'épidémie de grippe. Il m'a récupéré et a continué à me former, mais quand il lance une attaque une fois sur trois il se coince le dos... C'est moi qui suis obligé d'aller le débloquer ! Et je suis obligé de le badigeonner tous les jours d'un machin qui pue.
- La vie est dure, au Sanctuaire, hein !
- Tu riras moins quand tu devras voir les fesse fripées d'un ancien chevalier ! Et je te parle pas du devant... "Entre homme on a rien à se cacher, mon garçon ! Masse-bien à l'aine, c'est tout ce qu'il y a autour de la hanche qui me fais mal !"
- ... Je suis pas sûr de vouloir voir Darina, même maintenant. De toute façon il doit rien y avoir d'intéressant à voir.

Les deux jeunes gens arrivèrent à temps pour voir les gardes installer les tables pour la distribution de nourriture, mais ceux-ci leur dirent d'attendre un peu.

- C'est la fin de l'année, y a une nouvelle phalange qui va arriver. Ça veut dire de nouvelles épreuves, et tout.
- C'est déjà maintenant ? C'est quand exactement ?
- Ben c'est la semaine prochaine.
- Faut que j'y aille. Mon petit frère y sera, je dois l'encourager.
- Ah. Pour une fois mon maître ira. Enfin il a pas le choix, le Pope lui a demandé de venir pour juger le potentiel des novices présents. Ah, ça y est la bouffe arrive !

Bigleux se leva en même temps que son comparse et se précipita vers la distribution avant de se diriger vers l'arène. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas mangé là sans Junior. L'autre l'avait suivi et, une fois assis, le regarda avec étonnement.

- Comment t'a fait pour avoir trois chaussons ?
- Les gardes sont lents, quand ils te donnent ta part, ils tournent la tête pour regarder la personne suivante. C'est le bon moment pour en piquer un de plus. Tiens.
- Oh, merci ! ... Oh wouaou, la paire !

Bigleux leva la tête de son chausson aux légumes et suivit le regard de son vis-à-vis. Une apprentie assez bien pourvue coté charme passait en contrebas. Elle avait dû entendre la réflexion car elle regardait dans leur direction. Elle se mit à chercher quelque chose par terre et leur tourna le dos, révélant un fessier qui attira tout autant leur attention. Puis elle se releva et pivota brusquement et... Bigleux n'évita que de justesse la pierre lancée à toute vitesse qu'elle leur avait lancé. Son voisin n'eut pas les même réflexes que lui et sentit le projectile lui frôler la tempe, laissant un sillon sanglant. Visiblement, il avait désormais la chair de poule.

- Bien fait, sale pervers !
- ... La vache, elle a failli me tuer !
- Faut parler plus bas. Moi je fais super gaffe à ce que je dis, maintenant.

Les deux garçons se remirent bien vite de leur petite frayeur et dévorèrent leur petit déjeuner avant de se séparer. Bigleux se sentait plus détendu que la veille. Mine de rien, c'était agréable de voir quelqu'un d'autre que ses compagnons quotidiens... Tiens, mais il ne lui avait pas demandé son nom ! Tant pis. Il passa faire un tour au balneion puis revint vers chez Darina en espérant ne pas avoir à subir de sermon. Lorsqu'il arriva, il l'aperçut à coté de la petite remise où elle rangeait l'outillage pour le potager. C'était étrange de la voir s'en occuper si tôt. Il continua à s'approcher et remarqua qu'elle était immobile, puis elle retira brusquement son masque et se pencha pour vomir bruyamment. Bigleux hésita à s'approcher. Il ne voulait pas se faire tuer. Mais en la voyant se mettre à quatre pattes, il s'avança jusqu'au potager et l'appela.

- Darina ? Vous voulez que j'aille vous chercher de l'eau ? Ou quelque chose à l'infirmerie ?

Darina tendit le bras en arrière pour lui faire signe de ne pas s'approcher et tenta de remettre son masque avant de l'enlever pour laisser partir un nouveau jet.

- Urgh. Mais vous avez encore mangé de la feta ? Ça vous a pas réussi, la dernière fois ! Pfff... je vais vous amener une carafe d'eau, hein.

Junior n'étant pas à l'intérieur et l'amphore d'eau étant vide, Bigleux partit la remplir à la fontaine, ainsi que la carafe qu'ils utilisaient quotidiennement. Il déposa la seconde derrière Darina et rentra la première à l'intérieur, et attendit un peu. Darina finit par rentrer après s'être visiblement débarbouillée avec le contenu de la carafe.

- Ah bon sang... Mais qu'est-ce qui m'a rendue malade comme ça ? Y avait pas de feta, c'était juste des légumes et de l'eau ! Au moins Junior m'a pas vue sortir en courant. Et toi j'espère que t'as pas essayé de voir quoi que ce soit.
- Non non. Même si vous enleviez votre masque exprès ça me gênerait plus qu'autre chose.
- Merci. Ça fait toujours plaisir.
- Non mais je veux dire, quelqu'un plus de mon âge, peut-être, je sais pas...
- Bigleux, j'ai pas la force de t'en coller une alors ferme-là...
- Peut-être que vous avez l'estomac fragile ? Mon père il digérait pas les tomates.
- Ah, j'espère que je fais pas une allergie à un légume, manquerait plus que ça.
- Vous avez pas picolé ?
- Parce que j'ai une tête à picoler ?
- ... Ben j'en sais rien, moi. Le masque, tout ça...
- Crétin, tu as déjà vu du vin, ici ? Non !
- Vous pouvez pas arrêter de me traiter de crétin ? Vous passez votre temps à m'insulter, même quand j'essaie de vous rendre service. Vous avez qu'à rester gerber toute seule la prochaine fois !
- Oui oui, bon ça va ! Je suis malade, ok ? Tu vas pas nous en faire un fromage non plus !

Darina s'allongea sur son lit en soupirant.

- Je vais me reposer une petite heure, et puis on ira au palais du Pope, il veut entendre ton rapport.
- Je vais voir mon frère, vous saurez me trouver, de toute façon.
- Oui, je saurais. Si tu croises Junior...

Bigleux claqua la porte avant qu'elle ait pu finir sa phrase. Sales gosses ! Autant ils pouvaient être adorables, autant ils pouvaient être pénibles comme c'est pas permis. Ah, qu'ils aillent au diable ! Elle voulait juste se reposer et rester seule. Se retournant, Darina enleva son masque et enfouit sa tête sous les draps. Est-ce que c'était aussi une manifestation de l'usure du corps d'un chevalier ? Est-ce que son estomac se dérèglerait progressivement ? Quel dommage que Bos ne soit plus là, elle aurait pu lui poser la question. Les anciens chevaliers ne pouvaient pas la saquer, alors c'était hors de question. Dehors, Bigleux marchait rageusement. Quelle sale vieille bique méprisante ! Il croisa Junior qui revenait du balneion la bouche en cœur.

- Ben t'étais où cette n...
- J'ai dormi ailleurs, Pas la peine de rentrer, Darina est encore malade.

Bigleux reprit son chemin, laissant Junior les bras ballants et perplexe. Lui non plus il n'avait pas envie de le voir. Il l'énervait au plus haut point : il ne voulait pas devenir chevalier, mais taper sur des créatures innocentes ça lui était complètement égal. Quel con. Il retrouva son frère qui partait déjà avec sa phalange, et les suivit malgré l'agacement certain des gardes. Il veilla toutefois à ne pas perturber leur entrainement, et les aida même un peu. Ces jeunes semblaient si fragiles, pourtant Bigleux se rendit compte en les côtoyant que des différences de cosmos étaient déjà perceptibles. À son grand étonnement, mais aussi avec une certaine fierté, il constata que celui de son petit frère était déjà remarquable et dépassait presque celui des gardes. Voilà qui était prometteur. Au bout de trois quarts d'heure, il vit que Darina était présente et l'observait en train d'aider son frère à faire des tractions. Soupirant il se releva et lui dit au revoir. Darina et lui marchèrent silencieusement jusqu'aux premières marches de l'escalier menant au palais du Pope.

- Il vient pas, Junior ?
- Il est déjà venu avec moi hier. Là je l'ai envoyé s'entrainer.
- Pff, il veut pas devenir chevalier alors à quoi bon ?

Darina ne répondit rien et lui fit traverser les douze maisons qui, s'il ne dit rien sur le moment, l'impressionnèrent fortement. Une fois devant le Pope il fit son rapport et manifesta poliment son désaccord quant à la décision de son maître d'éliminer les créatures. Le Pope resta silencieux un moment puis lui raconta quelques histoires du temps passé, où des chevaliers avaient amèrement regretté une décision qu'ils pensaient juste sur le moment mais qui avait eu des conséquences désastreuses sur le Sanctuaire.

- Nous comprenons parfaitement ton point de vue. Il est rassurant de savoir qu'un chevalier potentiel n'est pas un tueur sadique en puissance ou quelqu'un qui suit les ordres aveuglément. Mais en l'occurrence, je te rappelle que ton maître n'a pas eu le choix. N'oublie pas que tout ce qu'elle a vu de ces créatures c'est leur puissance redoutable et les restes de leurs victimes chinoises. Elle te savait perdu dans le temple, et quand elle t'a retrouvé, tu semblais aux prises avec l'une de ces créatures. Sa réaction a été normale. On pourrait presque dire que l'instinct maternel a pris le dessus.
- M... Grand Pope !
- Ha ha ha ! Tu t'es toujours beaucoup souciée de tes apprentis, Darina, et je n'hésite pas à dire que tu les considères un peu comme tes enfants.
- ... Si ça vous amuse de penser ça.

Darina haussa les épaules comme elle savait si bien le faire et Bigleux soupira en levant les yeux au ciel. Le Pope semblait s'amuser de la situation.

- Je vois que l'affection est réciproque. Pour en revenir à ce qui vous amenait ici, n'as-tu vraiment gardé aucun souvenir de ce qui t'es arrivé ? Darina dit que tu pouvais entendre les pensées de ces créatures.
- Je ne me souviens pas avoir dit ça. Je me souviens d'avoir vu le globe, de l'avoir touché et après... Je me souviens des cadavres... et puis je me suis réveillé au Sanctuaire. Je ne suis même pas sûr d'avoir parlé à Junior et Darina.
- Mmm. Tu as eu beaucoup de chance. Les possessions des divinités peuvent être terriblement dangereuses et puissantes, quand bien même Prométhée passe pour quelqu'un de bienveillant envers Athéna. As-tu autre chose à rajouter ?
- Non.

Shion regarda le maître et son élève s'éloigner. Il espérait que leur petite fâcherie ne durerait pas. Bien heureusement, son propre apprenti était encore sage et obéissant et lui évitait ce genre de soucis. L'apprenti de Bos aussi, même s'il ne réfléchissait pas toujours avant de parler. Ce qui l'inquiétait plus, c'était le cosmos troublé de Darina. Était-elle encore malade ? Shion priait pour que ça ne soit rien de grave.