Titre : Légendaire

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).


Junior soupirait. Il avait beau frotter, ça ne partait pas. Foutu mioche, il aurait quand même pu courir plus vite vers les toilettes plutôt que de se vider comme ça. Ou aller derrière un rocher, c'était pas ça qui manquait. C'était la quatrième fois que ça lui tombait dessus cette semaine. C'était toujours pareil après l'arrivée d'une nouvelle phalange. Les novices changeaient d'alimentation, de style de vie, étaient stressés... Pour un peu qu'ils mangent un peu trop de légumes et boum, ça partait tout seul. Et qui c'est qui se chargeait de l'intendance, c'était bibi ! Plus d'une fois au cours de ces trois dernières années, il s'était dit qu'il avait peut-être fait le mauvais choix. La vie de garde lui avait semblé tellement agréable par rapport à celle d'apprenti. Elle comprenait moins de coups, c'est vrai. Mais beaucoup, beaucoup plus de tâches peu ragoûtantes... Bon sang, s'il avait su qu'il nettoierait la merde des autres, il aurait pulvérisé Bigleux beaucoup plus tôt. Enfin maintenant c'était trop tard, n'est-ce pas ? Il avait choisi, pas de retour en arrière possible. C'était peut-être aussi bien, allez savoir.

Après que Bigleux - ah non, pardon, il fallait dire Aiolos maintenant... - après qu'il avait obtenu son armure, Junior pensait se la couler douce. Tu parles, mon con ! La discipline des gardes était encore pire. Debout à six heures, sept quand on avait fait le service de garde en soirée (midi quand on montait la garde de nuit, une fois par mois, certes). Et on ne finissait au plus tôt que douze heures plus tard, avec des repas pris sur le pouce, tout en surveillant des mômes qui pleuraient ou se battaient régulièrement... Il s'attendait à l'inverse, mais bien entendu les gardes plus vieux en faisaient de moins en moins en arguant de leur ancienneté et puis... Il était quelque peu tombé du ciel en découvrant que la charge de travail était aussi intense parce qu'il y avait moins de gardes que de candidats recalés. Certains mouraient, certes, mais la quasi-totalité des novices filles finissaient par apprendre l'existence de la règle qui interdisaient la présence de femme enceinte au Sanctuaire. Un excellent moyen de s'en faire expulser, donc. Au-delà de dix-sept ans, les rangs des femmes au service d'Athéna s'estompaient considérablement avec parfois le départ de jeunes pères désorientés qui, eux, n'avaient jamais entendu parler de cette règle et se retrouvaient chargés de famille sans avoir bien compris comment ils en étaient arrivés là. Et ce qui restait de recalées préférait souvent servir en cuisine ou au palais du Pope que continuer à s'entraîner.

Tous les travaux sales et physiques revenaient donc aux gardes. Entretien des bâtiments, lessive, transports des marchandises, lutte contre les incendies, soins aux malades, en plus du service de garde et du maintien de l'ordre. Bref, les recalés devenus gardes se retrouvaient harassés de travail et étaient globalement déconsidérés. Des individus dont chevaliers et apprentis ne connaissaient plus les noms, et dont pas grand monde ne se souciait, en fait. Ils étaient là, ils faisaient fonctionner le Sanctuaire depuis des temps immémoriaux, et si on leur fichait globalement la paix du point de vue militaire, on ne les considérait que comme de la main d'œuvre corvéable à merci. Les gardes étaient, dans l'ensemble, assez désabusés et prenaient les choses avec philosophie, du moins pendant un certain temps. Les suicides n'étaient pas rares, et diminuaient encore les effectifs tout en atteignant le moral du groupe. Et puis, il fallait être honnête, presque tous avaient espéré avoir droit à un peu d'affection après leurs années de formation, mais comme il ne restait plus beaucoup de femmes et qu'elles n'étaient pas forcément intéressés... Les journées semblaient parfois bien longues. Oh, oui, le Pope lui avait dit de continuer à s'entrainer car si Bigleux venait à disparaître prématurément il serait peut-être appelé à le remplacer, mais cette perspective lui semblait totalement improbable.

La situation au Sanctuaire était bien moins tendue aujourd'hui que lorsqu'il était apprenti, pas moins de neuf jeunes venaient d'être admis parmi les chevaliers d'or. Des merdeux de douze ou treize ans. Qui lui donnaient des ordres, en plus ! Surtout celui de la quatrième Maison, mais le petit jardinier était pas mal dans son genre non plus. Hélas pour eux, Junior n'était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et avait fait voler quelques dents dans les premières semaines qui suivirent leurs nominations. Le Pope avait été sympa et lui avait donné raison car lui-même reconnaissait que leur absence de maturité les rendait difficiles à contrôler. Ils auraient tous dû attendre leurs quinze ans avant d'être admis dans l'ordre mais un retour de la grippe avait eu raison de leurs maîtres, anciens chevaliers aux organismes déjà très fragilisés. Fallait s'y attendre, de toute façon, plus de médecins au Sanctuaire ça voulait dire plus de vaccins... Enfin il paraissait que ça s'agitait dehors depuis qu'un destroyer de la marine s'était réfugié en Italie et que les étudiants de l'université d'Athènes avaient fait grève. Personne ne regretterait ce gouvernement. Après, le Sanctuaire s'entendrait-il avec un éventuel nouveau régime ? Rien n'était moins sûr.

- Tain mais ça part pas, qu'est-ce qu'il a bouffé pour faire un truc pareil ?
- Te plains pas, tu préfères nettoyer les tenues des filles ?
- J'en ai aussi dans mon tas, hein.
- Hein ? Ah nan mais si les radasses respectent plus l'accord, on va commencer à réclamer les postes en cuisine aussi, y a pas de raison !
- Non je pense que ça doit être une erreur de tri, elles font toujours super gaffe d'habitude. Je pense qu'il y en a une qui a mis une tunique plutôt qu'un justaucorps, pour une fois, et ça s'est retrouvé là.
- Ah bon. Ouais enfin, c'est dégueu quand même.
- D'où que ça sorte c'est dégueu...

Le groupe de gardes continuait à frotter intensément dans l'eau savonneuse. Le silence leur était agréable. Crier sur les novices était fatiguant, autant que de voir ces pauvres gamins pleurer. Au moins ils étaient à l'abri du soleil et pouvaient rester assis ou se lever suivant ce qu'ils préféraient.

- Je crois que je vais le faire à la cendre après, ça fait que me retarder.
- Encore heureux qu'on s'occupe pas des caleçons...
- Et pourtant qu'est-ce qu'on en achète, de ces trucs. J'avais pas l'impression qu'il y en avait autant, avant.
- C'est parce que tu voyais pas les arrivages. Tous les ans on se retrouve avec je sais pas combien de kilos de chiffons qu'on fait retravailler à l'extérieur. Je crois qu'on perd dix pour cent de la masse.
- ... Les caleçons qu'on reçoit c'est pas des neufs ?
- Ben non, faut limiter les coûts, hein ! La moitié des vêtements revient en presque neuf, on a une partie qui revient sous la forme de chiffons ou de bandages et le reste le blanchisseur le garde pour faire du rembourrage de matelas ou de siège, je crois. Comme ça on a pas à dépenser des milliers de drachmes tous les ans.

Junior soupira en continuant le reste du tas, ne s'interrompant que pour remettre du bois sous la grande cuve autour de laquelle ils s'activaient tous. Cet après-midi il serait chargé de la réception et du rangement des fruits et légumes, puis il allait relayer l'équipe du pressoir pour continuer la production d'huile, et enfin il aurait un exercice à surveiller avant de monter le guet pendant la soirée. Ah et puis on lui demanderait sûrement de profiter de sa garde pour remplir des papiers, parce que Junior il a une belle écriture et que Gigas il peut pas tout faire tout seul alors si vous pouviez prendre une partie des tâches les plus simples... Une vie merveilleuse, effectivement. Il aimerait bien partir. Se lever un matin et juste franchir la limite du domaine pour ne plus en revenir. Mais pour aller où ? Il n'avait plus de famille depuis bien longtemps, il n'avait aucune connaissance particulière, et le Sanctuaire traiterait probablement ça avec la plus extrême rigueur. Le Pope avait beau avoir la réputation d'être très compréhensif, il ne fermait pas les yeux sur tout. Enfin... il fermait plus volontairement les yeux si on avait une armure sur le dos. Il avait bien accepté que Bigleux prenne la relève du maître de son frère quand ce dernier était mort. C'était touchant, mais Junior avait été gentiment encouragé à aller dormir ailleurs. Il avait été très poli, mais il avait bien compris que sa présence n'était plus souhaitée dans la maison du nouveau chevalier d'or. Pff. Dire qu'il y a quelques années... Bah, peu importait. Il n'était pas si attaché que ça à cette maison, après tout.

- Hé, Monobras, il reste encore beaucoup de choses ?
- Non, juste un tas.
- Bon ben dépêche-toi de tout mettre à sécher, comme ça ça avancera le travail.
- Ok.

Depuis qu'il avait perdu son bras après sa "petite bêtise", l'ancien apprenti aspirant à l'armure d'or du Lion avait changé de caractère. Il était devenu beaucoup moins jovial et beaucoup plus posé. Son handicap l'empêchait d'exercer bien des tâches, mais il s'efforçait de se rendre utile, et de faire oublier son dérapage passé. Il semblait ne pas en vouloir à Bigleux, qui était du reste navré d'avoir dû lui infliger ça. Ces deux-là partageaient la même affection pour leurs cadets et le même souhait de les protéger quoi qu'il arrive. Junior avait quand même trouvé que c'était particulièrement crétin de tenter une stupidité de ce genre pour sauver quelqu'un qui était visiblement à l'article de la mort. Enfin bon. Ça ne le regardait pas, chacun était libre de faire ses choix.

La matinée se poursuivit aussi calmement que d'habitude, monotone et laborieuse. Les novices s'endurcissaient, les apprentis s'entrainaient, les gardes trimaient, seuls les chevaliers en titre se permettaient de feignasser, Gigas rouspétait. Le repas de midi fut l'occasion de recevoir du courrier, ce qui n'arrivait que très rarement à Junior. C'était une lettre de Darina qui leur donnait quelques nouvelles. Elle leur avait écrit une ou deux fois après son départ, puis était partie dans une autre région de Grèce. Elle avait apparemment eu des soucis à cause de son ancienne appartenance au Sanctuaire, et à cause de ses origines bulgares. Il avait été question de l'expulser, mais le Pope avait fait verser une certaine somme d'argent pour que le gouvernement la laisse tranquille. C'était assez admirable de voir une bande de nuls corrompus forcer la main du représentant d'Athéna. Saga et Bigleux avaient une nouvelle fois incité le Pope à intervenir contre ce régime qui leur causait tant de tord, mais il s'en tenait à sa ligne de neutralité et n'avait agi pour aider Darina que parce qu'il ne pouvait décemment pas laisser ceux qui l'avaient autrefois servi se faire harceler quand ils quittaient le domaine. Apparemment, elle élevait maintenant son fils à Athènes en donnant des cours de langues étrangères, et Dionys était devenu employé à la télévision publique. Comme quoi, servir Athéna menait à tout. En tout cas l'enfant était très laid. Il irait porter le courrier à Bigleux avant d'aller monter le guet, ça serait rapide puisqu'ils n'avaient pas grand chose à se dire. Il devait sûrement être en train d'entrainer son frère en forêt ou dieu sait où, à l'heure actuelle. Si Junior l'avait voulu, il aurait pu en être certain en faisant appel au cosmos, mais depuis son épreuve il avait à peu près cessé de l'utiliser et ses perceptions s'émoussaient progressivement, signe que des entrainement perpétuels aiguisaient les sens. De toute façon, ils étaient entre frères et entre chevaliers d'or, alors autant ne pas se mêler de leurs affaires.

Alors qu'il finissait de manger, une petite boulette de papier lui atterrit sur les genoux. Ah, madame avait besoin de ses services. Contrairement à beaucoup de gardes, Junior avait une relation qu'il qualifierait de stable. Une apprentie l'avait trouvé suffisamment à son goût pour se glisser dans son lit une nuit, et depuis ils se rendaient visite à intervalles réguliers. La relation était néanmoins purement physique, car ils n'avaient pas envie de partager plus, et ne trouveraient probablement rien à partager du tout. Ça leur allait bien comme ça, et Junior ne voyait pas de raison d'y changer quoi que ce soit. Après avoir passé un moment aussi intense que dépourvu de passion, chacun repartit à ses activités plus détendu. Junior avait entendu dire qu'elle fréquentait quelqu'un d'autre, mais il se moquait bien de savoir si c'était vrai. Il se dirigea vers l'intendance en passant au pied des Maisons zodiacales et croisa le jeune Angelo à qui il fit un croche-pied pour le remercier d'avoir mis le feu à son lit l'avant-veille. Il devait lui reconnaitre une certaine ténacité, et le garçon semblait s'amuser de ce genre de relations. Ignorant les cris de rage provenant de la flaque de boue derrière lui, Junior continua sa route.


Les dalles étaient à peine chaudes. Même s'il faisait plus de vingt degrés sous le soleil de mai, l'altitude et le vent les rafraichissaient. Cela faisait longtemps. Certaines fissures n'avaient pas été réparées, mais il était plus probables qu'elles étaient juste réapparues. Toujours ce défaut structurel. Année après année les mêmes réparations étaient faites, mais ça ne servirait à rien car c'était un problème d'équilibre. Enfin. Au moins ça ne tombait pas, ça ne faisait que pencher très légèrement. Il fallait le savoir pour le remarquer. Ça datait de quand ils avaient creusé la montagne pour installer la prison, lui semblait-il. Avec le temps, le poids de l'édifice avait provoqué un léger affaissement des tunnels situés des dizaines de mètres en-dessous, et le sommet de la montagne en avait été affecté. Les autres bâtiments semblaient moins bien entretenus, ce qui était contrariant. De ci-de là on pouvait apercevoir quelques colonnes brisées ou qui penchaient dangereusement. Il n'y avait pas d'allée couverte, mais disons plutôt qu'on ne l'avait pas reconstruite après sa première destruction. Par contre les linteaux ornés qui reliaient les colonnes avaient aussi presque totalement disparus... En se rapprochant de la corniche, on avait une vision dégagée sur tout le Sanctuaire. Les arènes n'étaient pas en bon état. Les balneion non plus. Ni les bâtiments communs. Quant aux habitations visibles, elles n'avaient aucun cachet. Reconstruites à la va-vite, apparemment. Mais... où étaient les fontaines ? Peut-être qu'en se déplaçant un peu sur le coté on pouvait les apercevoir. Ah non. Il lui semblait juste voir le scintillement du petit ruisseau qui servait autrefois à faire boire les chevaux. Ils avaient supprimé les fontaines... Et le mur d'enceinte, aussi ! Il n'en restait apparemment que quelques éléments épars, une ou deux tours d'observation, ultimes survivantes de fortins qui se trouvaient là autrefois. Eh bien... ça n'était pas encourageant. Tiens, c'était quoi cet oiseau bizarre ? ... Pas un oiseau, ça. Ça laissait des trainées blanches derrière... Étrange.

Un éternuement vint. Forcément, l'air était frais et avec des vêtements légers comme ça... L'habitude reviendrait. Snif ? Ça sentait la nourriture. Quelqu'un faisait frire quelque chose. Mmm, ça faisait tellement envie, ça lui aurait presque donné envie d'y aller comme ça. C'était tentant, en fait. Pourquoi s'embêter à chaque fois, franchement, on pouvait se le demander. Est-ce qu'ils s'embêtaient à ça, les autres ? Non. ... Autant éviter de se comparer à eux. Dis-donc, qu'est-ce que ça sentait bon, ça lui donnait l'eau à la bouche, rho là là. Bon, il fallait se décider, là. On faisait quoi ? On descend, on continue comme prévu ? Parce qu'un chausson aux légumes c'était délicieux et ça faisait longtemps qu...

- Oh !

Voilà, on débarquait à peine et on commençait à perdre la tête avec tous ces stimulis, encore un peu et on en oublierait presque pourquoi on était là. Oui, c'était bien pour ça qu'il ne fallait pas faire comme les autres, il fallait repartir de zéro pour que la nostalgie et l'insouciance ne prennent pas le dessus. En faisant comme d'habitude on se réhabituait à tout ça et on y faisait moins attention. C'était bien pour ça qu'il l'avait nommé responsable du lieu, pour son attachement à toutes ces choses, mais il suffisait de relâcher sa vigilance et on risquait d'oublier tout le reste. Et puis surtout, les souffrances à venir seraient telles qu'il faudrait les subir comme ils le feraient. Allez allez ! Il ne fallait pas traîner ! Zou ! Il fallait se déshabiller, heureusement que personne ne venait là. Nouvel éternuement, le vent froid sur certains endroits de l'anatomie c'était vraiment atroce. Bon, euh... comment il fallait faire, déjà ? Ah oui. Intensifier son cosmos et se concentrer.


Junior déchargeait les mules, et transportait les sacs d'oignons vers l'intendance. C'était quand même pas mal ces nouvelles serres qu'ils avaient installé à Rodorio, ça permettait de faire pousser des trucs plus tôt et plus vite qu'avant. Dommage que ça ne marche pas pour les arbres fruit...

- Putain !

Junior tomba à genoux, le souffle coupé. Il n'était pas le seul, de nombreux gardes étaient aussi dans ce cas, seul deux novices restaient debout en les regardant avec l'air inquiet. Un cosmos d'une puissance inouïe venait d'inonder tout le Sanctuaire. Jamais Junior n'avait ressenti une chose pareille, pas même chez Darina quand elle était dans une colère noire. C'était... inhumain. Lui, ancien apprenti d'un chevalier d'or, se sentait misérable insecte devant ce déferlement de puissance. C'était incommensurable. Et ça venait de s'arrêter brutalement, laissant l'ensemble du Sanctuaire totalement hébété. Moins de trente secondes plus tard, la grande horloge s'alluma.

- Oh merde. Oh merde ! Guerre sainte !

Junior ne sut qui venait de crier ceci, mais une chose était certaine, tout le monde se mit à courir vers les armureries et se précipita, en fonction du lieu où il était, vers l'escalier des douze Maisons, ou les entrées du Sanctuaire. Junior arriva au pied de la Maison du Bélier. Il n'avait jamais vu autant d'armures sacrées à la fois. Tout ceux qui portaient un titre de chevalier avaient revêtu les leurs dans l'instant. Il y aperçu le jeune garçon qui venait d'être désigné gardien de la première Maison. Il avait revêtu son armure d'or, sans doute pour la première fois et leur fit signe de ne pas approcher. Il s'efforçait d'avoir l'air assuré, mais on pouvait voir qu'il tremblait un peu. Et c'était le cas. Le jeune garçon aux cheveux longs tentait de masquer sa nervosité et essayait de contacter son maître par télépathie.

- Zhiwön ! Zhiwön kungo ! Que se passe-t-il ? Que dois-je faire ?
- Pas maintenant, Mutig ! Chog chog re !
- Oui, kungo.

Shion, malgré son âge, courait comme un dératé. Ce cosmos, cette sensation ! Il n'avait senti ça qu'au côté d'une seule et unique personne. Son vieux cœur battait si fort qu'il craignait de faire un malaise. Shion arriva devant la statue de sa maîtresse et s'arrêta enfin, hébété. Elle était là, enfin. Il n'y avait aucun doute possible. Athéna était revenue. Elle était si petite, un vrai ange. Sentant le courant d'air froid, Shion déchira immédiatement un pan de sa robe pour envelopper la déesse.

- Soyez la bienvenue en votre domaine, ô Athéna ! Lha gyalo ! Ah ! Quelle tristesse de vieillir...

Luttant contre sa hanche douloureuse et son souffle difficile, Shion se redressa, tituba légèrement, et repartit précipitamment en direction du palais. Il se dirigea dans un coin de la salle du trône et tira frénétiquement sur un cordon pour appeler des serviteurs. Aussitôt, des gardes accoururent.

- Que personne n'entre dans cette salle. Allez immédiatement me chercher, heu... heu... les chevaliers de l'Aigle et... heu... d'Ophiuchus. Priorité absolue !
- Grand Pope ? S'agit-il vraiment de...
- Plus tard, Gigas ! Organisez immédiatement la défense du Sanctuaire, contactez tous les chevaliers hors du domaine et avertissez-les que j'ai proclamé l'état d'urgence.
- Bien monsieur !

Shion s'installa sur son trône et dressa une barrière de protection autour de lui et d'Athéna. Son cœur battait si fort, quelle épreuve ! Moins d'un quart d'heure plus tard, deux femmes en armure arrivèrent haletantes dans la salle du trône. Shion ordonna de verrouiller la salle pendant que les femmes s'agenouillaient devant lui.

- Nous sommes à votre service, Grand Pope !
- Athéna est enfin revenue au Sanctuaire, comme vous l'avez certainement ressenti.
- C'était donc bien ça ? Quelle puissance terr...
- Désormais, vous serez chargées toutes deux de vous occuper de notre déesse. Jusqu'à ce qu'elle puisse se défendre par elle-même, vous serez ses mères de substitution, vous résiderez uniquement au palais, lui apprendrez tout ce qui lui sera nécessaire, soignerez son corps, et serez l'ultime rempart contre un ennemi si tous les autres gardes, chevaliers et moi-même venions à mourir. Vous ne répondrez qu'à moi et ne prendrez d'ordre que de moi. Tout contact avec le reste du Sanctuaire est proscrit pour le moment. Si vous avez une objection, veuillez me la signifier immédiatement, nous n'avons pas de temps à perdre !

Les deux femmes se regardèrent à travers leurs masques et répondirent qu'elles n'avaient aucune objection. Shion leva sa barrière de protection, et vint déposer Athéna dans les bras du chevalier de l'Aigle dont les mains tremblaient.

- Elle est si... si petite !
- Athéna a toujours émis le souhait de partager le sort de l'humanité qu'elle défend depuis l'ère mythologique. Être élevée comme une humaine la rapproche de nous et lui rappelle pourquoi elle le fait. Vous pouvez ôter vos masques.
- Mais...
- Privilège de votre nouveau statut. Athéna ne peut-être touchée que par le Pope en fonction ou les femmes qui la servent. Vous n'êtes donc plus tenues de dissimuler votre féminité, même si c'était très fictif. De toute façon vous ne croiserez normalement personne d'autre que moi à partir de maintenant. Avec le temps, je nommerais probablement d'autres femmes à vos côtés, mais le jeune âge d'Athéna rend ceci inutile pour le moment. Je vais maintenant vous montrer les appartements que vous partagerez avec notre déesse.
- Hem, Grand Pope !
- Oui ?
- Si je peux me permettre, il serait judicieux de contacter madame Demetriou à Rodorio.
- Qui est-ce ?
- C'est la sage-femme locale. Elle sait ce qu'il faut pour s'occuper d'un enfant. Nous sommes prêtes à assumer cette tâche mais... nous n'avons jamais élevé d'enfant nous-même, bien évidemment.
- Moi je sais un peu, j'avais aidé ma mère à s'occuper de mes petits frères, mais ça fait longtemps.
- S'il était possible de faire venir quelqu'un qui puisse nous l'expliquer, mais sans avoir à l'exposer directement à Athéna... ça nous faciliterait la tâche.
- Oh. Je vois. Heu, mmm. Peut-être qu'une villageoise des environs qui aurait servi le Sanctuaire pourrait...
- Justement, madame Demetriou a été apprentie et un de ses fils est chevalier de bronze. Ça serait très bien !
- Je vais donner l'ordre de la contacter, alors. Maintenant, suivez-moi.

Shion s'assura qu'Athéna et ses nouvelles servantes personnelles soient à l'abri puis couru donner l'ordre de contacter la dénommée madame Demetriou - ah il voyait qui c'était, maintenant - avant de se retrouver dans un couloir les bras ballants. Que restait-il d'autre à faire ? Prévenir Dohko, bien entendu, puis faire l'annonce officielle au Sanctuaire, même si tout le monde devait se douter de ce qui se passait. Là-bas c'était le soir, il ne devait pas encore être couché.

- Mon ami, m'entends-tu ?
- Ho ho ? Est-ce toi, mon vieil ami qui sent le mouton ? Quel est ton prochain coup ?
- Oui, c'est moi. Je ne te contacte pas pour notre partie de mah-jong. Athéna est... elle s'est réincarnée !
- ... Voilà qui ne me rajeunit pas. Les Spectres d'Hadès semblent toujours bien scellés dans leur tour.
- Tant mieux. Je dois te laisser, il me faut l'annoncer au Sanctuaire.
- Et a-t-elle les fesses roses, au moins ? Shion ? Déjà reparti...

Quelques secondes plus tard, Shion intensifia son cosmos de manière à se faire entendre de tout le domaine. Dire qu'Aiolos et Saga étaient tous deux en mission et qu'il n'y avait que des enfants pour protéger le Sanctuaire...

- Ici le Grand Pope Shion, représentant de notre déesse Athéna. Je m'adresse à tous les membres du Sanctuaire. Il y a moins d'une heure, vous avez presque tous ressenti l'arrivée d'un cosmos gigantesque. Certains d'entre vous l'auront probablement deviné, il s'agit de notre déesse en personne qui vient de se réincarner et qui se repose actuellement dans ses quartiers. À compter de maintenant, nous devons nous tenir sur nos gardes, car une guerre sainte est sur le point de commencer, ou a peut-être déjà commencé sans que nous le sachions. J'ignore qui seront nos ennemis et quand il nous attaquerons, mais nous devons nous tenir prêts. Je vous appelle à la plus grande vigilance et à redoubler d'efforts.

Le Sanctuaire, qui relayait déjà les instructions de Gigas, eut la confirmation que le temps n'était pas à la rigolade. Junior courut terminer de rentrer les cargaisons de ravitaillement. La vie du Sanctuaire devait continuer, la seule chose qui changeait était que les chevaliers et les apprentis devaient désormais monter aussi la garde et venaient donc étoffer les équipes. Une équipe fut spécialement chargée de surveiller le cimetière du Sanctuaire et l'endroit où des Berserkers avaient été scellés. Pourtant, au milieu de l'inquiétude générale, un seul individu semblait exulter. Toute cette agitation l'agaçait, mais peut-être qu'il y aurait moyen d'en tirer parti. N'importe quoi serait mieux que de rester dans l'ombre où on le confinait. Il suffirait d'un petit coup de pouce, et l'autre basculerait aussi, en dépit des grands airs qu'il se donnait. Oui, celui-là serait l'instrument de sa volonté.