Titre : Légendaire

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).


Cela faisait maintenant une petite semaine qu'Athéna s'était réincarnée. Le Sanctuaire n'avait détecté aucun signe d'activité quelconque en provenance des sites autrefois occupés par les divinités ennemies. Les prisonniers du Masque de la Culpabilité semblaient également sous contrôle, ce qui permit de détendre un peu la situation. Au cours de l'histoire, Athéna ne s'était pas toujours réincarnée suffisamment tôt pour avertir le Sanctuaire de l'identité de ses adversaires. Même si jusque-là elle avait toujours triomphé, et que ses scellés lui donnaient l'avantage de pouvoir anticiper le moment où ils céderaient, il était impossible d'en déterminer le moment exact, car leur résistance dépendait de l'environnement où ils se trouvaient et de la résistance de la divinité entravée. Il était arrivé que ceux-ci ne se libèrent que lorsqu'Athéna avait atteint l'âge adulte, facilitant ainsi sa victoire, mais les guerres saintes qui se produisaient dans sa jeunesse avaient été nombreuses et difficiles. Shion était angoissé à cette idée. Au moins, les leçons de puériculture que madame Demetriou prodiguaient aux deux protectrices d'Athéna ne semblaient pas leur poser particulièrement de problème. Du reste, des ouvrages spécialisés avaient été achetés en urgence, ainsi que de grandes quantités de matériel adéquat. En dépit de son statut, madame Demetriou l'avait envoyé paître quand il avait voulu émettre un avis sur la qualité des choses achetées. "On pète aussi facilement dans la laine que dans la soie. Donc ça sert à rien de dépenser des milliers de drachmes en draps fin pour une morveuse qui va les souiller tous les jours pendant six ou sept ans." ... Après coup il lui était revenu en mémoire que cette femme avait dû être formée par le même maître que Darina avant de tomber enceinte. Rien d'étonnant, donc.

Les chevaliers d'or étaient toujours sur le qui-vive, mais la présence d'Aiolos et Saga leur avait donné confiance et avait apaisé une partie de leurs craintes. Partant de là, le reste du Sanctuaire s'était aussi calmé. Bien entendu, il avait fallu organiser le ravitaillement des Douze Maisons. Leurs occupants n'ayant pas le droit de se déplacer pour le moment, le Pope avait recours à la technique que lui seul connaissait pour poser un verrou mental sur un certain nombre de gardes après accord de ces derniers : ceux qui s'occupaient du ravitaillement ne pouvaient aller et venir que pour leur travail. Toute influence ennemie entrant en conflit avec les instructions du Pope entrainait la mort si la personne luttait ou une profonde catatonie. Les chevaliers d'or ayant la liste des personnes autorisées à passer, tout contrevenant pouvait être exécuté s'il n'était pas accompagné d'un de ces gardes. Shion pouvait désormais se concentrer plus intensivement à la lecture des étoiles, et s'était rendu plusieurs fois à Star Hill, notamment pour renforcer le sceau protégeant la fiole emplie du sang d'Athéna afin que cette dernière puisse accéder à son armure dès qu'elle en aurait besoin sans s'affaiblir. Il avait néanmoins dû laisser Saga repartir pour donner une réponse négative au régent. Cet homme avait tant de sang sur les mains qu'il était hors de question de l'aider en quoi que ce soit. Tant pis pour lui si ses alliés d'hier le renversaient demain. Outre ses problèmes de santé probablement accentués par sa nervosité, et notamment un malaise dans sa chambre qu'il avait préféré taire, Shion se sentait inquiet. Ce n'était sans doute rien, mais il avait peur de mourir inopinément. Craignant de laisser le Sanctuaire désorganisé à un moment critique, il avait décidé de nommer officiellement un successeur pour pallier à cette possibilité. Le jeune Saga semblait tout indiqué, mais ses doutes à son égard ne s'étaient jamais totalement dissipés, aussi avait-il préféré se tourner vers Aiolos. Il aurait pu désigner un chevalier de bronze ou d'argent, il y avait eu des précédents, mais il voulait quelqu'un en mesure d'imposer sa volonté aux trop jeunes chevaliers d'or qui avaient été nommés. Et seul l'un d'entre eux serait à même de le faire. Enfin, ce n'était pas à dire qu'il souhaitait mourir, bien entendu. Selon toute vraisemblance, la guerre sainte ne commencerait pas avant plusieurs années, un laps de temps suffisant pour que ces jeunes gens mûrissent, peut-même assez pour qu'il en choisisse un autre.


La sueur lui dégoulinait le long du front. Il entendait ses cris au milieu du ressac. Cela faisait plusieurs jours qu'il l'avait enfermé et qu'il revenait guetter les signes d'une éventuelle rédemption. Comment avait-il pu tenter de le corrompre de cette manière ? D'un autre côté, avait-il tord ? Pourquoi le Pope l'avait-il rejeté ? N'était-il pas celui qui avait fait tout ce qu'on avait attendu de lui ? Ce mal de crâne... Il avait pourtant sacrifié son propre frère pour assurer la sécurité du Sanctuaire, et c'est comme ça qu'on le remerciait ? Mais il regagnerait la confiance du Pope ! Ha ha ! Ils allaient tous voir ce dont il était capable ! Personne ne le mettrait à terre ! Personne ! Ça ils ne s'y attendraient pas ! Il débusquerait le moindre ennemi et les écraserait tous, même les infiltrés. Mais qui lui disait qu'il n'y avait pas déjà des infiltrés au Sanctuaire ? Il devrait redoubler de vigilance ! Ne pas se tromper ! Veiller et frapper juste et fort ! Ce ne serait pas sur le Pope qu'il faudrait compter, c'est sûr ! Un vieux pluricentenaire qui ne comprenait rien au monde moderne qu'il prétendait protéger. C'était presque une farce, une coquille vide... À croire qu'il cherchait à affaiblir le Sanctuaire. Il devenait dangereux. Et cette déesse stupide ! Qu'est-ce qui lui prenait de s'incarner sous la forme d'un nourrisson ? Pourquoi ne pas proclamer à l'Olympe que n'importe qui pouvait venir les envahir ? Un binôme fantastique ! Et c'est pas Bigleux qui améliorerait la situation ! Toujours aussi débile et imbu de lui-même ! ... Qu'est-ce qu'il attendait pour mourir, l'autre ? Pourquoi il s'accrochait à la vie comme ça ? Devrait-il faire comme lui et s'accrocher à ses convictions ? Ces derniers temps il ne comprenait plus rien à ce qui se passait, il avait l'impression que tout le monde le faisait tourner en bourrique. Frapper juste et fort. Mal à la tête.

Saga avait porté la réponse du Pope au régent et premier ministre du pays, qui avait été fort déçu et s'était emporté. Saga était d'autant plus navré qu'il avait espéré que certaines de ses propositions soient retenues pour le bien du Sanctuaire. Puis, sur un coup de tête, il avait décidé de ne pas y retourner tout de suite. Il s'était senti subitement euphorique. Il était allé voir une prostituée, sans même savoir pourquoi. Sur le moment ç'avait été merveilleux, mais le lendemain il s'était énervé un peu stupidement et lui avait fracturé le bras. Il s'était excusé et lui avait laissé suffisamment d'argent pour se faire soigner, ce qui n'avait pas fait cesser les hurlements de terreur, alors il était parti. Elle l'avait traité de cinglé. Il n'était pas fou ! Il n'avait rien à voir avec sa mère ! Lui n'aurait jamais tué son conjoint parce qu'il avait laissé ses sabots dans l'entrée ! Il n'aurait jamais tenté de défoncer la porte de la cave non plus. Il revoyait encore la lame du couteau la traverser à divers endroits pendait qu'ils tiraient tous deux sur la poignée pour l'empêcher d'entrer. Ça lui avait fait peur, pourquoi avait-elle fait ça ? Il revoyait les rais de lumières qui rentraient par les trous laissés dans la porte. Y compris ceux que les policiers avaient fait quand ils étaient entrés et qu'ils avaient tiré. Ils avaient tous les deux fait dans leur pantalon. Le docteur Iaskaris était venu et avait essayé de sauver papa mais c'était trop tard. Il avait dit aux policiers que maman souffrait de troubles bipolaires. Mais il se surveillait, il était suffisamment responsable pour savoir quand il ne serait plus capable de servir Athéna. Responsable... Oh oui, il le serait dix fois plus qu'avant.


Aiolos était assis sur les premières marches de sa Maison, secouant nerveusement la jambe. Qu'est-ce qui avait pris au Pope de leur dire ça ? Quelle pression énorme ! L'idée qu'il serait peut-être amené à diriger le Sanctuaire si le Pope venait à disparaitre le terrifiait. Il s'habituait tout juste à être chevalier d'or, et maintenant on lui parlait de devenir l'intermédiaire direct d'Athéna ! Pourquoi n'avait-il pas plutôt choisi Saga ? Et pourquoi ce dernier mettait-il autant de temps à revenir ? Le gouvernement allait-il encore leur infliger une entourloupe ? Tout ceci le rendait nerveux. Il espérait aussi qu'Alexis - non, c'est vrai qu'il insistait pour qu'il l'appelle Aiolia comme les autres - sache se tenir et ne fasse pas de bêtise. Ne pas lui parler lui coûtait, mais il fallait voire ça comme une épreuve. Si le jeune garçon ne savait pas supporter l'isolement et la pression, c'est qu'il ne méritait pas de porter son armure. Enfin... il pouvait parler. Il s'était presque fait dessus quand le Pope l'avait introduit dans les appartements d'Athéna. Le cosmos de cet enfant était hallucinant, et en même temps empreint de douceur, apaisant. Quelle expérience extraordinaire. Mais il ne pouvait en parler à personne pour le moment.

Comme il était bien trop nerveux, Aiolos décida de se mettre à méditer, cela lui ferait le plus grand bien. C'est sans doute ce que Darina aurait fait. Quoique... elle aurait plutôt tourné en rond où aurait cherché un moyen de s'occuper. La journée passa assez lentement, uniquement rythmée par les allées et venues des gardes chargés de nombreuses et diverses choses. Il devait néanmoins se contenter du strict minimum. C'est que le trajet était long et que leur cosmos faible voire inexistant limitait les quantités transportables, même en s'y mettant à plusieurs et en se relayant. C'était étrange, ce regard fixe qu'ils avaient. Le Pope lui avait dit que c'était le résultat d'une technique secrète. Pourquoi pas. Au moins il savait maintenant que si rien ne se passait au bout d'un mois, l'état d'urgence serait abandonné. C'était trop de stress pour tout le monde, on ne pouvait tout simplement pas vivre comme ça en permanence. Aiolos regarda le soir tomber sans que Saga ne revienne. Le Pope traversa une fois de plus sa Maison pour se rendre à son observatoire et refusa une fois de plus qu'Aiolos ou qui que ce soit l'escorte. Tant pis pour lui, mais il montrait vraiment de plus en plus de signes de fatigue. L'ascension devait en être d'autant plus éprouvante pour lui. D'ailleurs, Aiolos se demanda si le bâtiment qui s'y trouvait était entretenu par des gardes sous l'influence de la technique du Pope. Personne n'avait le droit de s'y rendre, pourtant. Ou alors il s'en chargeait lui-même ? Ce serait très étonnant. Peut-être que le cosmos d'Athéna maintenait l'endroit en état... Allez savoir. Il allait encore passer la nuit le nez en l'air et revenir avec un torticolis...

La nuit tomba lentement sur le Sanctuaire, les exercices des novices et des apprentis prirent fin, chacun se précipita vers son repas puis vers une équipe de garde pour ceux qui étaient concernés. Aiolos sentit le Sanctuaire s'endormir progressivement. Comme tous les six jours, c'était aujourd'hui son tour d'assurer la veille de nuit pour les Douze Maisons avec Saga, son vis-à-vis zodiacal. Il allait visiblement devoir le faire tout seul... Super. Le ciel dégagé lui offrait au moins un beau spectacle.


Saga finissait sa bouteille. Il n'y avait vraiment pas de quoi en faire tout un plat, il se sentait assez lucide. Suffisamment lucide pour comprendre que le Pope s'était trompé en désignant Aiolos. Cet abruti n'était pas à la hauteur pour gérer le domaine d'Athéna. Parlons-en de celle-là ! C'est pas sa présence qui leur serait utile dans l'immédiat ! De toute façon, ce n'était probablement son vrai corps, elle allait juste les pousser à combattre en son nom, sans vraiment rien risquer. Même sa mort ou son absence n'empêcherait pas le Sanctuaire de fonctionn... Saga se redressa. Il sentait qu'il tenait quelque chose. Une idée importante. Oui. Il lui fallait protéger le monde de l'incompétence de ceux qui prétendaient le défendre ! Il fallait... Ce ne serait qu'un coup d'État comme tant d'autres. Athéna ne s'incarnait que quelques années tous les deux ou trois siècles, comment pouvait-elle prétendre être utile à l'humanité. Ils verraient. Ils verraient tous ! Saga aperçut au loin le Pope se diriger vers Star Hill. C'était un signe du destin ! Lui seul serait à même de mener le monde vers la paix, et tant pis s'il fallait sacrifier quelques pions. Ce ne serait pas comme son idiot de frère l'avait insinué, ce serait pour le bien de tous. Non ! Que lui arrivait-il ? Comment pouvait-il penser des choses pareilles ? C'était sans doute l'alcool. Il allait... il allait se présenter devant le Pope et... et lui présenter ses excuses. Il ne ferait que lui parler. Il comprendrait.


Aiolos avait enlevé son armure. C'était interdit lors de l'état d'urgence, mais il faisait tellement chaud cette nuit ! Et c'était plus pratique pour méditer. Ses perceptions étaient devenues beaucoup plus aiguisée que lorsqu'il suivait sa formation aux côtés de Darina. Il sentait tout le Sanctuaire, les gens endormis, les équipes de nuit - tiens, ça devait être Junior au loin, non ? - même le Pope, qui semblait troublé. Son cosmos paraissait toujours si ténu quand il était là-haut. Sans doute souhaitait-il être le plus discret possible. Aiolos continua à surveiller la montagne et la vallée environnante comme il le devait. La forêt était si paisible, ça lui donnait envie de dormir. Allons, il n'était même pas une heure du matin... Encore quelques heures à tenir et il pourrait se reposer sans problème. Qu'est-ce que c'était que ça ? Un infime tressaillement de cosmos attira son attention. Ça venait de Star Hill. Pourtant il n'y sentait rien de particulier. Étrange. Il espérait que le Pope n'ait pas fait un malaise ou quelque chose comme ça, ce serait la galère pour aller le chercher en plus... Trois quarts d'heure plus tard, il le vit revenir dans l'obscurité, sa toge partiellement déchirée.

- Mais ! Grand Pope, vous allez bien ?
- ... Je... c'est plus de mon âge. J'ai un peu glissé. Rien de grave. Je remonte, j'ai croisé Saga, en bas, il s'excuse pour le retard et veillera pour le reste de la nuit. Va-donc dormir.
- Heu... très bien, Grand Pope. Vous devriez faire attention, quand même, à votre âge...
- Je sais, je sais.

Aiolos regarda la silhouette traverser sa Maison et disparaître. C'était ballot qu'ils n'aient pas le droit d'éclairer les marches, c'était un coup à glisser et à se faire mal. Mais il était si têtu. Saga remonta lentement et discrètement, comme dans un rêve. Les autres chevaliers d'or dormaient lourdement, ce n'était surtout pas le moment de les réveiller. Il arriva au palais et s'enferma dans la salle du trône. Ce n'est qu'une fois assis sur ce dernier, que les émotions le submergèrent. Un maëlstrom de panique, d'euphorie, de culpabilité et de confiance secoua son esprit. Qu'avait-il fait ? Qu'est-ce qui lui avait pris ? Que dirait-il aux autres chevaliers ? À moins... à moins que... oui... Saga était venu voir le Pope car il était tourmenté par ses démons intérieurs, et avait pris la fuite de peur de ne pas servir noblement Athéna, voilà ce qu'il pourrait leur dire. Ils ne remarqueraient pas la différence, n'est-ce pas ? De cette manière, il continuerait à servir la petite Athéna, et expierait sa faute envers le Pope. Voilà, il se rachèterait d'une manière ou d'une autre ! C'est alors qu'il entendit la voix désincarnée et qu'il vit le casque et l'épée qui lui était tendue.


Aiolos se redressa sur sa couche. Qu'est-ce que c'était que ça, encore ? Il était certain d'avoir senti un cosmos étranger, et ça venait du palais du Pope. Et, plus étrange encore, il avait eu l'impression de percevoir celui de Saga. Qu'est-ce qui se passait ? Il s'assit, en proie à une vive inquiétude. Tous les gardes étaient sous l'influence du Pope, mais ce dernier était-il à l'abri de ce genre de technique ? Et Saga ? Pouvait-il avoir été corrompu par une autre divinité ? Aiolos sauta sur ses pieds, désormais terriblement inquiet. Mieux valait aller vérifier, et tant pis si on lui passait un savon après ! Il se mit à courir en direction du palais, la peur au ventre. Avait-il failli à protéger Athéna ? Aurait-il sa mort ou sa mise en danger sur la conscience ? C'est lui qui était responsable de la surveillance des Maisons et du Sanctuaire au cours de la nuit, il aurait dû être bien plus vigilant. Aiolos arriva rapidement au palais, et ne trouva personne dans le bureau ni dans la chambre du Pope. Pas plus que dans la salle du trône. Il se dirigea vers les appartements d'Athéna et découvrit ses deux protectrices sans vie. Certain que le pire était sur le point de se produire, Aiolos entra dans la pièce.


Junior ruminait. Cette semaine n'avait pas été très bonne pour lui. L'état d'urgence ne faisait que lui rajouter du travail, ce qui le fatiguait grandement. Et, comble du bonheur, son amante lui avait signifié qu'elle avait trouvé plus efficace et qu'elle se passerait de ses services. Et si ça n'était pas assez, ça... ça c'était mis à le gratter en bas... Il avait donc remplacé au pied levé un garde malade, parce qu'il avait vraiment besoin de réfléchir à sa vie. Ah, c'est pas Bigleux qui avait ce genre de problème, c'est sûr. Lui, on lui présenterait Athéna un jour, alors que Junior serait chargé de vider les latrines. Quelle vie de merde. Vers le petit matin, Junior préféra rester errer dans la montagne et dit aux autres gardes de rentrer sans lui. N'étant pas spécialement proches de lui, ils n'y virent aucun problème et partirent sans lui.

- ... On se sent apprécié, dis-donc. Bah !

Il déambula sans but, contemplant les étoiles qui laissaient peu à peu la place aux premières lueurs de l'aurore. Autant en hiver à cette heure on se caillait les miches comme c'était pas permis, autant à partir du printemps ça devenait agréable. On pouvait profiter d'un peu de fraîcheur avant la chaleur de la journée, et ça aidait à se détendre. La constellation du Sagittaire était étrangement brillante, aujourd'hui, tiens. Dire qu'il aurait pu en être le représentant. Pas sûr qu'il ait pu être à la hauteur. La hauteur était décidément un facteur important, se dit-il en tombant brutalement après s'être pris les pieds dans une roche qui dépassait un peu trop.

- Tain de cailloux à la con... Ah, je me suis niqué le genou, merde !

De mauvaise humeur, Junior poursuivit son errance nocturne, écoutant le vent et les bruits de la forêt proche. Il put apercevoir une horde de cerfs qui longeait les contreforts de la montagne. C'était de sacrés bestiaux. On retrouvait parfois leurs bois en forêt, et certains les ramenaient pour les sculpter. Il continua à marcher seul pendant une petite heure puis décida de rentrer avant de se rendre compte qu'il s'était un peu trop éloigné et se trouvait à la limite du Sanctuaire. S'il rebroussait chemin, le trajet serait facile mais plus long, s'il continuait ce serait rapide mais difficile. Bah ! Il avait bondi tant de fois sur ces roches que ça ne devrait pas poser de problèmes. Il se releva cinq minutes plus tard en se massant l'épaule. Bon, c'est vrai qu'il avait arrêté de s'entrainer aussi intensément qu'avant, mais là il faisait nuit. Autant continuer. Le chemin était effectivement très compliqué et très physique en raison du relief difficile de la montagne à cet endroit. Quelques minutes et plusieurs contusions plus tard, il parvint à se hisser au sommet d'une falaise. Oui, il avait effectivement perdu des capacités depuis qu'il était devenu garde et... Un bruit étrange lui était parvenu. Un animal qu'il ne connaissait pas. Il avait laissé ses armes à ses collègues, mais tant pis, il restait un garde, quoi ! S'approchant silencieusement, Junior jeta un bref coup d'œil derrière la paroi rocheuse qui le séparait de la créature. Puis il en jeta un deuxième car le premier lui avait paru tellement incongru qu'il voulut vérifier. Il contourna la parois et se rapprocha prudemment du corps. La lumière était faible, mais il pouvait voir que le type avait sévèrement dégusté. Qu'est-ce qu'il tenait dans ses br... Aaaah ça bougeait ! Ça bougeait ! Le bruit recommença. Un bébé ? Qu'est-ce que c'était que ce délire, encore ? Junior posa la main sur l'enfant pour le soulever et sentit deux choses. Un cosmos d'une douceur inexplicable, et une odeur de merde d'une agressivité inouïe.

- ... Un cosmos ? D'où tu sors, toi ? T'as été banni parce que t'empestait tout le Sanctuaire ? Ah la vache ! Tu me rappelles ma petite sœur, tiens ! Et l'autre, là, c'est qui ?

L'individu en question se réveilla et pivota avec difficulté. Sa respiration était sifflante et il était couvert de blessures.

- Putain, Bigleux ! Mais qu'est-ce que tu fous là ? Qui c'est qui t'a mis dans un état pareil ?
- Ah, il fallait que... je tombe... sur toi... Si tu veux me tuer... fais-le vite, mais... si tu le fais... pars... avec la gamine.
- C'est une fille ? C'est la tienne ? C'est quoi ce bordel ?
- Nnn... aaaah... c'est... c'est Athéna.
- Athéna. Athéna comme... comme Athéna la patronne ?
- Oui. Il y a... aaah... traitre. Saga.
- Saga ? Un traitre ? Pour ça faudrait qu'il s'enlève le balai qu'il a dans le derrière, je crois.
- Tais... toi... Saga... tué... Pope... l'a pris... sa place... tenté de tuer... Athéna.
- ... Heu... c'est un peu la merde ce que tu dis. Faut avertir tout le monde.
- Non... accusé... poursuivi... Porte-moi... limite du domaine... Athéna... danger.

Junior remarqua seulement à ce moment que l'urne du Sagittaire se trouvait à coté. Les autres allaient forcément se rendre compte de la supercherie, non ? Le vieux était là depuis tellement de temps que tout le monde saurait tout de suite ce qui s'est passé. Par contre, s'il ne réagissait pas tout de suite, Bigleux allait crever et il se retrouverait avec une gamine qui pue sur les bras. Il pressa donc ses points étoilés, histoire de limiter les dégâts.

- Heu... bon, on va... on va aller trouver un médecin, déjà, mais pas à Afidnès vu qu'il vient de mourir. Ah, c'est toujours le bordel avec toi, je sais pas comment tu fais.

Junior redressa Bigleux et lui passa les sangles de son urne, déchira sa tunique pour maintenir la gamine - quelle odeur, c'était immonde ! - et souleva le tout, non sans tituber.

- Argh ! Mais tu veux pas laisser ton armure ? Je me suis ramolli, moi.
- ... fonce... te plaît.
- T'as vraiment aucune pitié pour moi !

Pour la première fois depuis longtemps, Junior intensifia son cosmos pour faire face à cette épreuve inattendue, quand l'urne s'ouvrit pour laisser l'armure recouvrir son corps.

- Heu... Bigleux ?
- ... armure... donne... force.

Effectivement, Bigleux se sentit terriblement puissant d'un seul coup et... il eut presque l'impression de sentir Darina à ses côtés. Cette sensation il s'en souviendrait jusqu'à la fin de sa vie. C'était donc ça qu'on ressentait quand on était chevalier. Très bien, il allait leur montrer à tous ce qu'il valait. Moins d'une seconde plus tard, les deux hommes et l'enfant avaient disparu. Bigleux était manifestement inconscient, ce qui n'était pas bon signe. Junior décida donc d'intensifier son cosmos à son paroxysme, et sentit l'armure réagir et amplifier sa force, augmentant sa rapidité. La sensation était étrange, il n'avait pas l'impression d'aller si vite, c'est le reste du monde qui lui semblait désormais immobile. Il croisa d'ailleurs plusieurs oiseaux figés en plein vol entre deux arbres, alors que la gamine remuait tout à fait normalement. Darina leur avait expliqué que les chevaliers n'étaient pas tellement plus rapides que les humains normaux, c'est juste que la maîtrise du cosmos leur permettait de contrôler leur espace-temps et d'accélérer leurs métabolismes autant que nécessaire. La capitale était trop agitée pour arriver discrètement, aussi Junior choisit-il de se diriger vers Éleusis, guère plus éloignée mais bien moins fréquentée. Alors qu'il se rapprochait des faubourgs, le cosmos de la gamine lui "communiqua" de traverser la ville pour s'arrêter à proximité des ruines du Télestérion, désertées à cette heure-ci. Bigleux sortit de sa torpeur et l'armure quitta Junior pour retourner dans son urne. Il se redressa tant bien que mal et lui reprit l'enfant des mains.

- Mais ? Qu'est-ce que tu fous ?
- Saga... doit pas... savoir... où... est Athéna... Repars.
- Mais...
- Peux... te forcer... à parler... Oublie.

Bigleux se retourna et partit en titubant, laissant Junior déstabilisé. Que devait-il faire ? Il avait bien reconnu le cosmos de la déesse, il n'avait aucun doute sur son identité, par conséquent le reste du Sanctuaire l'aurait probablement reconnue aussi, non ? Et il fallait être sacrément débile pour ne pas s'apercevoir que le Pope avait pris un brutal coup de jeune. Ça coulait de source. Pouvait-il laisser Aiolos dans cet état ? Et s'il mourait avant d'avoir fait quoi que ce soit ? Junior se débattait dans ses hésitations mais décida de lui faire confiance et de repartir. Bigleux traversa les ruines en titubant, son armure sur le dos. Alors qu'il se dirigeait vers la ville, un type arriva et, voyant Bigleux s'effondrer, se précipita vers lui. Il distinguait mal en raison de la faible lumière mais l'appareil photo indiquait que ça devait être un touriste. Plus ça allait, plus ils pullulaient dans tous les coins.


Monsieur Kido se sentait particulièrement déstabilisé. Tomber sur un mourant lui parlant de combattants issus de l'ère mythologique était vraiment... Que devait-il croire ? Toute sa vie il n'avait cessé d'être déçu par ses expériences religieuses. Le shinto lui avait été imposé par ses parents, l'école shingon lui avait paru trop compliquée et trop détachée du monde, le christianisme trop éloigné de sa culture. Pourtant il avait toujours voulu croire en quelque chose. Sans doute pour essayer de se pardonner ce qu'il avait été poussé à faire au cours de la guerre. Le jeune homme était désormais décédé et il se retrouvait chargé d'une petite fille sentant très mauvais. Ça lui rappela brutalement et douloureusement le jour où, tout juste rapatrié au Japon, il avait retrouvé sa maison calcinée. Au milieu des cendres et des gravats, la seule chose qu'il avait découvert le rattachant à son ancienne vie avait été les corps d'Akiko-san et du bébé qu'elle avait eu de lui. Il n'avait pas eu la force de pleurer. Et, après tout, combien de femmes et d'enfants avaient trouvé la mort à cause de lui ? La petite fille gazouillait, et il sentit alors une douce chaleur l'entourer. C'était une sensation indescriptible mais qui lui rappela... oui, ça lui rappelait le temps où Mère le prenait dans ses bras pour le consoler quand il était enfant. La boîte dorée se mit à briller et à résonner légèrement sans qu'il la touche. Monsieur Kido se dit alors qu'il avait peut-être enfin trouvé quelque chose qui guiderait sa vie. Son passé était fait d'ombres, mais peut-être qu'il pourrait apporter un peu de lumière à cette enfant. Et si elle était vraiment celle que ce jeune homme disait, alors il n'était pas de plus pressante obligation morale.

Des voix se firent entendre derrière lui. Se retournant, il découvrit une patrouille de police qui s'approchait de lui. Bon. Il allait de toute façon devoir donner à un moment des explications à quelqu'un, alors autant le faire tout de suite. Monsieur Kido fit signe aux policiers qui se rapprochèrent. Les deux hommes s'arrêtèrent brusquement en voyant le cadavre et regardèrent l'étranger avec méfiance. Utilisant ses quelques rudiments de grec moderne et des mots de grec ancien, il tenta de leur trouver une histoire, mais les policiers lui firent signe de les garder pour plus tard. Monsieur Kido passa donc la matinée au poste de police. En raison de la présence de l'enfant qu'il présenta comme sa petite-fille, on l'autorisa à appeler l'ambassade d'Athènes, dirigée par son ancien camarade de régiment à qui il avait rendu visite. L'ayant sauvé à de nombreuses reprises, et ayant su convaincre son futur beau-père de le laisser épouser sa fille, il savait qu'il pourrait lui demander un gros service. Il fut toutefois surpris en voyant son ami l'ambassadeur arriver en personne, accompagné d'un officier et d'un traducteur. Par son intermédiaire, monsieur Kido put expliquer qu'il voyageait avec sa petite-fille binationale pour disperser les cendres de sa fille et de son beau-fils décédés dans un accident de voiture. Il en avait profité pour commander, via un intermédiaire, une œuvre d'art plaquée or en leur mémoire à un artisan, qui avait bizarrement tenu à la lui remettre au milieu du Télestérion. Hélas pour eux, quand il était arrivé des gens avaient visiblement agressé celui-ci qui en avait perdu la vie. Il avait croisé juste avant trois hommes visiblement très alcoolisés et très excités qui lui avaient dérobé le sac de change de l'enfant, où se trouvaient malheureusement les papiers de celle-ci. Il s'en voulait énormément d'avoir failli mettre la vie de sa petite-fille en danger.

Le responsable du poste de police le gratifia d'un regard on ne peut plus clair. Il ne gobait aucunement ses salades, et le soupçonnait franchement de recel de bien culturel, de meurtre et d'enlèvement d'enfant. Il était prêt à parier qu'en entrant dans le pays, cet homme n'avait été accompagné d'aucun bébé. Devant son refus de le libérer en raison des procédures en cours, l'ambassadeur, aussi souriant et poli qu'il fut, demanda à passer un coup de téléphone. Moins d'une heure après, une huile de la police se déplaça d'Athènes en personne et ordonna la libération immédiate de l'homme, conseillant de rechercher activement les voyous qui l'avaient mis en danger. On lui rappela qu'il serait mal vu de ne pas obéir et que c'était déjà un miracle qu'il ait pu rester policier malgré la participation de son frère à la mutinerie du Velos. L'officier de police ne répondit rien, et obtempéra en serrant fortement les dents. Il en avait par-dessus la tête de ce régime qui ne respectait pas ses propres troupes. Il comprenait de mieux en mieux l'action de son frère, tiens. L'ambassadeur ressortit, accompagnant monsieur Kido et l'enfant à sa voiture personnelle, et demanda à l'officier et à l'interprète de charger l'urne dans leur deuxième voiture. L'officier protesta mais il lui fit comprendre qu'il ne lui demandait pas son avis. À l'arrière de la voiture officielle et protégé par les vitres teintées, l'ambassadeur regarda son ami d'un air navré.

- Que m'as-tu encore fait faire, Mitsu ? Dans quoi t'es-tu encore fourré ?
- Dans quelque chose de bien moins compromettant que ce dans quoi je t'ai trouvé fourré il y a presque quarante ans.
- Grmbl. Ce sont de vieilles histoires, ça.
- Coucher avec la femme de notre supérieur et rester coincé alors qu'il risquait d'arriver à tout moment, c'était quand même profondément stupide.
- Qu'y pouvais-je ? Elle était plus jeune de quinze ans que lui, il la méprisait, alors j'ai juste... rendu service.
- En restant coincé.
- Ce n'était pas de ma faute si elle s'est contractée tellement c'était intense !
- Et dire que je croyais que vous vous contentiez de flirter et de lire des poèmes...
- Idiot naïf... Bon, raconte-moi ton histoire. Si tu me dis que tu aimes la chair vraiment fraiche, je te laisse sur le bord de la route.
- Sot. Cette enfant est... Crois-le ou non, mais le type décédé me l'a confiée, ainsi que son machin.
- Pourquoi toi ?
- Visiblement il ne s'était pas fait que des amis ici, je l'ai trouvé dans cet état peu avant que la police arrive. Il m'a donné l'identité de cette petite et m'a demandé de la cacher jusqu'à ce qu'elle soit assez grande pour revenir.
- Ça a un lien avec leur gouvernement ?
- J'en ai l'impression mais je ne peux en être sûr. Pourras-tu me fournir des papiers ?
- Comment pourrais-je ne pas le faire ? Si tu ne m'avais pas assommé, on aurait été pris par les Russes au lieu des Chinois, et on serait morts. Enfin, je te conseillerai de faire durablement profil bas après cette affaire.
- Je sais.
- De plus, j'aimerais que tu me rendes un service en échange.
- Ah. Quoi donc ?
- Veux-tu bien embaucher mon fils ? Il est fidèle et serviable, mais ne sait pas faire grand chose. Fais-en un homme.
- Fort bien. Tu peux compter sur moi.
- Merci, Kido-san.
- Je t'en prie, Tatsumi-san.


Junior rentra rapidement au Sanctuaire, mais moins vite que quand il portait l'armure d'or. Comble de malchance, en atteignant la montagne, la fatigue et une paroi ébréchée le firent tomber et se tordre la cheville. En tentant de se redresser, il sentit très nettement quelque chose craquer à son autre pied.

- AAAH... C'est vraiment pas ma journée !

Le soleil était désormais levé depuis plus d'une heure, et il entendit au loin le son d'une corne et des cris. Il cria lui-même pour attirer l'attention, mais dut attendre près de deux heures avant que quelqu'un le trouve.

- C'est Junior !
- Qu'est-ce que tu fous-là ? T'étais pas dans l'équipe de nuit ?
- Si mais je me suis viandé en beauté. Dépêchez-vous de me remonter, je crois que me suis cassé un os du pied !
- T'as pas été attaqué ?
- Par qui ? On est envahi ?
- Par Aiolos. Il a essayé de tuer le Pope et Athéna.
- C'est des conneries, il ferait jamais ça.
- Le Pope l'a vu. Il l'a décrété traitre au Sanctuaire. Tu l'as pas vu ?
- Si je l'avais vu j'aurais rien tenté vu qu'il est plus puissant que moi et que j'y crois pas à ton histoire. Bon tu me remontes ?

Ses collègues n'ayant pas l'air très motivés à cette idée, Junior pulvérisa la falaise au bord de laquelle ils se trouvaient.

- Ben maintenant que vous êtes aussi en bas, vous allez pouvoir me remonter, bande de cons.
- Mais t'es taré !
- Aïe. Comment il peut faire ça, sergent ?
- L'a été apprenti. D'un chevalier d'or, même. Tu te souviens pas de lui ?
- Hein ? Je pensais que c'était juste un gros nul !
- Non, il est fort mais c'était un tire-au-flanc fini.
- Non mais ça ira, là ? Faites comme si j'étais pas là, hein !

Junior fut transporté par l'équipe de gardes jusqu'à l'infirmerie. Il constata que c'était le branle-bas de combat, Bigleux étant activement recherché. C'était débile d'ailleurs, personne à part un chevalier d'or n'ayant un niveau suffisant pour l'inquiéter. On lui apprit que le chevalier du Capricorne l'avait grièvement blessé avant qu'il ne prenne la fuite. Shura était connu pour être à cheval sur les principes, il n'avait donc probablement pas voulu tuer Bigleux et ne devait pas s'attendre à ce que celui-ci s'échappe. Junior en était sûr, il ne faudrait que quelques jours pour que la supercherie soit dévoilée. Il suffisait d'attendre. Tout allait revenir dans l'ordre. Forcément.


Darina était livide, ce que même son turbulent petit garçon remarqua. Elle venait de terminer un cours d'anglais à un de ces fils de bourges de la haute société quand on avait frappé à sa porte. Elle avait de la peine à déglutir, et maintenant qu'elle y pensait, ce serait une bonne idée de respirer un peu. Athéna se trouvait devant elle. Pourquoi et comment, ça restait à découvrir, mais il n'y avait aucun doute à ce sujet. Un tel cosmos ne pouvait appartenir qu'à une seule personne sur terre. En comprenant tout ce que la situation impliquait, les larmes lui vinrent aux yeux. Le choc métallique de la poubelle qui se refermait marqua la fin de son supplice, et elle put enfin reprendre sa respiration.

- Haaaa... Par toute l'Olympe ! Quelle odeur ! Même mon fils ne puait pas comme ça !
- Elle sentait pas bon, le bébé, hein maman ?
- Non mon chéri. Tiens, tu veux bien aller dans le salon pour regarder tes images avec Popinou ? Maman doit parler avec le monsieur.

Mitsumasa Kido regarda l'enfant s'asseoir dans la pièce à côté avec son bélier en peluche pour parcourir un livre d'images sur les animaux pendant que sa mère finissait de nettoyer le divin derrière qui gigotait devant elle. L'un comme l'autre se demandait comment engager la conversation. Finalement, ce fut monsieur Kido qui fit le premier pas et s'efforça de lui raconter ce qui lui était arrivé le matin même. Elle l'écouta sans rien dire, secouant la tête à la fin de l'histoire.

- Bien. Pourriez-vous me dire pour quelle raison je devrais vous laisser partir avec cette enfant qui n'est pas la vôtre ?
- Je pourrais effectivement vous la laisser puisque votre ami m'a donné votre adresse, mais si lui s'est fait tuer, qu'est-ce qui vous permet de croire que vous échapperiez à son sort ?
- Je suis capable de me battre.
- Contre tout votre... Sanctuaire ? N'y avez-vous pas plutôt des amis prêts à écouter votre version des faits ?
- ... En terme d'amis, c'est pas ça, non.
- Je ne comprends pas.
- Non, je n'y ai pas d'amis. On ne m'écoutera probablement pas.
- Vont-ils venir vous voir ?
- S'ils pensent que Bigleux est vivant, sans doute. S'ils savent qu'Athéna n'est plus là-bas, c'est une certitude.
- Êtes-vous prête à prendre ce risque ? Pour votre famille ?

Autrefois Darina aurait ri à la question. Aujourd'hui... Elle regarda son fils et dut reconnaitre qu'elle ne souhaitait en aucun cas le mettre en danger. C'était lâche mais... elle ne voulait pas courir ce risque.

- À qui pourrais-je remettre cette... armure dont vous me parlez ?
- Pour l'instant, à personne. Seul des apprentis formés par le Sanctuaire pourraient la revêtir. Le seul moyen que je vois, ce serait d'envoyer des jeunes dans des lieux d'entrainement éloignés du Sanctuaire. Je pourrais vous en donner une liste, et je pourrais même vous faire un courrier type avec l'imitation de la signature du chancelier. Mais je préfère vous dire que ça me parait infaisable dans l'immédiat. Outre l'impossibilité de prévoir lesquels obtiendraient une armure, comment être certain qu'ils choisiraient de vous rejoindre vous plutôt que le Sanctuaire ?
- En les y contraignant. Je... j'ai fait des choses horribles au cours de ma vie. Il est facile de manipuler un enfant, il suffit d'ancrer une promesse suffisamment profondément en lui. Si tu nous obéit, tu reverras ta famille. Si tu fais ce qu'on te dit, on te dira qui sont tes vrais parents... On a débusqué bien des espions chinois, de cette manière.
- ... Je vois. Mais encore faut-il trouver des candidats.
- J'ai de l'argent. Beaucoup. Et avant une opération dangereuse, j'avais pris la précaution de faire conserver... heu... mmm...
- ... Des graines à planter ?
- Heu, oui voilà. Enfin bref, j'ai de quoi trouver des candidats en nombre.
- Mmm. Êtes-vous certain de faire ça au nom d'Athéna ?
- Vous êtes libre de croire le contraire, mais oui, j'ai la conviction que cette enfant est bien une déesse, et que l'aider sera ce que j'ai jamais fait de mieux dans ma vie. J'y consacrerais toute ma fortune s'il le faut.

Darina observa l'homme avec méfiance. Confier Athéna à un individu si louche ? Elle n'avait pas vraiment le choix non plus. Son dos était de plus en plus douloureux, et elle craignait que Dionys et son fils paient les conséquences d'une de ses décisions. Avec réticence, Darina hocha la tête pour marquer son acceptation du projet de l'étranger. Quelle ironie que ce soit un individu sans aucun lien avec le Sanctuaire qui assure la survie de sa déesse et organise sa contre-attaque...


Saga était seul dans la salle du trône, prostré. Il fixait la porte d'un air hébété, sans plus savoir qui il était, pourquoi il était là, ni comment il y était arrivé. L'angoisse la plus insoutenable cédait de temps en temps la place à un rire nerveux parfois accompagné de larmes. Il ne savait dire s'il était heureux ou en souffrance, en paix ou tourmenté. Ses épaules étaient agitées de soubresauts, mais il n'y avait pas forcément de rire ou de pleurs pour les agiter. Ses mains étaient crispées sur le trône qui craquait mais n'éclatait pas. C'était comme si deux personnes en lui tentaient chacune de contrôler son corps.

- C'est une façon pratique d'envisager la situation, au moins comme ça on peut rejeter la faute sur un "autre". Tu vas dire que tu as été possédé, aussi ?
- ... Je ne veux pas te parler. Tu n'existes pas... Laisse-moi !

Seul sur son trône, Saga eut la chair de poule en entendant son propre rire lugubre.


De la glace à perte de vue. Voilà ce qu'il avait mérité pour avoir refusé sa proposition. Il était... répugnant. Et insolent. L'ombre qui le dominait rebroussa chemin. Peu importait, au final. Des choses se tramaient. Il en tirerait parti à un moment ou un autre. Il était la fin de tout, il ne pouvait donc en être autrement. Il lui suffirait juste d'être un peu patient. Encore une dizaine d'années, et la Terre et Athéna seraient soumises en même temps.