Bonjour ! Petite histoire commencée suite à une review pour "Le détective agonisant" : comment Mycroft a-t-il pu "voir" le palais mental de son frère...? J'avais déjà cette idée derrière la tête, j'y ai réfléchi, et voilà le début. Le titre est celui d'une chanson de The Verve, mais il n'y a pas de référence à cette chanson. Je vous préviens, c'est assez sentimental, et entièrement vu du point de vue de Mycroft (je sais que les mots "sentimental" et "Mycroft" ne vont pas très bien ensemble et qu'il est rare de les voir cohabiter dans la même phrase, mais je me dis que l'aîné Holmes ne peut pas être tout le temps, tout le temps impassible, froid et maître de lui, surtout lorsque son frère est en danger de mort...). J'ai voulu explorer le côté plus sombre de Sherlock, à savoir la drogue et sa tendance à l'autodestruction, tout en dévoilant une partie de son palais mental. Il y a quelques référence à ma version du "Détective agonisant" mais c'est très compréhensible même si vous ne l'avez pas lu. Ce sera une histoire courte, pas plus de trois chapitres et plus probablement deux. Pas d'enquête policière, juste un huis clos entre les deux frères Holmes (et, je vous l'ai dit, peut-être un peu trop de sentiments pour eux...). Cette histoire se passe plusieurs années avant la rencontre entre Sherlock et John, donc pas de John non plus... Désolée...

The drugs don't work - 1

- Mycroft...

L'aîné des Holmes sursauta comme si on l'avait violemment frappé. Il redressa brusquement la tête, qu'il avait enfouie entre ses mains pour ne plus voir s'écouler les secondes sur sa montre, ni le visage mortellement pâle de son frère, ni ces traces au creux de son bras, pour ne plus rien voir du monde extérieur qu'il aurait volontiers détruit entièrement, s'il avait pu laisser libre cours à sa colère et à sa douleur. Au lieu de cela, il était resté parfaitement calme lorsqu'on lui avait appris la nouvelle il avait prétexté auprès de ses collaborateurs une urgence professionnelle et avait pris un taxi jusqu'à l'hôpital – toujours maître de lui jusqu'à ce que les médecins l'introduisent dans la chambre blanche et referment la porte derrière eux.

Là, il avait craqué. Pour la première fois depuis très longtemps, depuis que Sherlock avait failli mourir dans ses bras, alors qu'il n'avait même pas onze ans... Seize années s'étaient écoulées depuis ce jour. Seize années pendant lesquelles Mycroft avait cru s'être endurci au point de pouvoir rester parfaitement stoïque en toute circonstance. Il avait vu des horreurs, fait des choix douteux, et pouvait s'estimer raisonnablement responsable de la mort d'au moins douze hommes. Il avait ordonné leur exécution d'un ton calme et uni. Il avait vu mourir deux de ses plus proches collaborateurs, l'un après la lente agonie d'une maladie particulièrement douloureuse. Mais jamais il n'avait ressenti cette déchirure intense, cette impression de vide et de froid qui s'était emparé de lui lorsqu'à l'autre bout du fil, le médecin lui avait expliqué, avec quelques précautions oratoires inutiles, ce qui s'était passé.

Alors, lorsqu'il s'était retrouvé seul face à son frère, il n'avait pas pu demeurer impassible. Il n'avait pas à lutter contre la mort, la douleur, la maladie qui s'abattent sur les hommes de façon imprévisible. Il devait se battre contre son propre frère, contre les choix qui l'avaient mené ici, dans cette chambre d'hôpital vide et froide, qui sentait le désinfectant et le plastique neuf. Au cours de ces dernières semaines (mois ? années ?), Sherlock s'était employé à se détruire méthodiquement. Aucune fatalité là-dedans. Rien que sa volonté d'en finir avec la vie, ou tout du moins de s'échapper de la réalité. Et Mycroft, qui pensait avoir le sens de l'observation le plus aiguisé du monde, n'avait rien vu venir. Il rencontrait son frère tous les mois, en partie pour s'assurer que tout allait bien. Et il n'avait rien vu, rien compris. Comme d'habitude. Peut-être était-il incapable de comprendre la moindre chose concernant Sherlock, après tout.

Il l'avait pas pleuré en le voyant, non, mais ses mains s'étaient mises à trembler de manière incontrôlable et elles n'avaient pas cessé pendant ces longues heures d'attente, pas même lorsqu'un médecin, à trois reprises, était venu vérifier les constantes du jeune homme allongé sur le lit qui semblait trop grand pour lui. Mycroft avait alors essayé de regagner le contrôle sur lui-même – et avait lamentablement échoué. Il s'était contenté de se lever et de se placer dans un coin de la pièce, mains derrière le dos, pendant que l'homme en blouse blanche effectuait ses contrôles. Il ne posa pas une seule question, car aucune réponse sur l'état de santé de son frère n'aurait pu le réconforter. Il n'aurait pas dû se trouver ici. Une fois de plus, il avait échoué.

- Mycroft... murmura de nouveau Sherlock.

La voix était rauque, cassée, faible, comme si le jeune homme avait hurlé pendant des heures d'affilée. Ce qui, songea douloureusement Mycroft, était peut-être le cas. Que savait-il des circonstances de cet... accident ? Il ignorait où était Sherlock avant d'être emmené à l'hôpital, qui l'avait trouvé, comment il était arrivé ici. Il n'avait pas posé une seule question, se contentant de demander à voir son frère et à être laissé seul avec lui. Il savait qu'il n'aurait pu supporter aucune réponse, quelle qu'elle soit.

Le plus jeune des Holmes avait ouvert les yeux et regardait son frère avec une intensité difficilement supportable. Sa peau était d'un gris maladif et sa maigreur presque impossible à regarder sans pitié. Les yeux rougis paraissaient immenses, encadrés de larges cernes noirs. Un bleu décorait sa pommette gauche, une large coupure lui barrait le front. Il tremblait légèrement.

- Combien de temps ? demanda Sherlock.

Mycroft avala sa salive. Sherlock était réveillé, il se souvenait de son nom, il posait des questions cohérentes. Le plus dur était passé. Il pouvait lui répondre à présent – si seulement ses propres mains pouvaient cesser de trembler !

- Sept heures, vingt-deux minutes et... quelques secondes.

Il parlait volontairement bas, ne pouvant faire totalement confiance à la fermeté de sa voix.

- Oh.

- Comme tu dis.

Les yeux de Sherlock papillonnèrent un instant avant de se refermer. Mycroft se leva, le cœur battant. Sans réfléchir, il agrippa son frère par les épaules et le secoua, sans aucune considération pour les tuyaux qui le reliaient à différentes machines salvatrices. Si Sherlock se rendormait, il en était certain, ce serait pour toujours.

Et une telle éventualité n'était même pas envisageable.

- Pas question. Tu restes éveillé.

Les paupières du jeune homme se soulevèrent avec difficulté.

- Tout va bien, murmura-t-il.

Il reçut une gifle en guise de réponse.

- Qu'est-ce qui te prend ?

- Ce qui me prend ? répéta Mycroft, incrédule. Sept heures et vingt-deux minutes à attendre que tu te réveilles, tout en sachant que tu n'avais qu'une chance sur deux de le faire ! Je pense que tu mérites bien plus qu'une simple baffe, Sherlock. Ne refais jamais ça, tu m'entends ? Jamais !

Sa voix se brisa légèrement à la fin de la phrase. Il avait hurlé. Il avait secoué et frappé son petit frère incapable de se défendre, au moment où il était le plus vulnérable. Sa respiration était à présent saccadée, et le rythme de son cœur s'accélérait de seconde en seconde. S'il ne se calmait pas maintenant...

Tout devint noir.

Lorsqu'il revint à lui, il était assis sur une chaise dans le couloir et une infirmière lui offrait gentiment un verre d'eau.

- Comment vous sentez-vous, Monsieur Holmes ?

Il mit quelques secondes à comprendre que c'était à lui que la jeune femme s'adressait.

- Tout va bien, je vous remercie, répondit-il.

Son cerveau était passé en mode "pilote automatique". Ne jamais montrer ses faiblesses en présence d'une tierce personne. Maintenir l'apparence.

L'infirmière sourit.

- Votre frère est hors de danger, le médecin est en train de l'examiner, puis vous pourrez aller lui parler. Pas trop longtemps, pour ne pas le fatiguer.

Mycroft acquiesça aussi dignement qu'il le pouvait. Il s'était évanoui devant son frère et toute l'équipe médicale qui entrait à ce moment dans la chambre. Comment avait-il pu se laisser aller ainsi ? Il reprenait progressivement le contrôle, rassuré par les paroles de la jeune femme qu'il remercia poliment avant de prendre le verre d'eau qu'elle lui tendait. Puis, malgré ses objurgations, il se leva, réajusta son costume et attendit que les médecins fussent sortis de la chambre de son frère.

Cette fois, il ne se déroberait pas à sa tâche d'aîné. Il parlerait à Sherlock. S'il ne le faisait pas maintenant, il y avait peu de chance pour que ce dernier lui laisse une autre occasion de le faire, étant donné sa propension à l'autodestruction...

Il entra dans la chambre et referma soigneusement la porte derrière lui.

- Tu t'es évanoui.

Le sarcasme dans la voix de Sherlock était presque palpable. Mycroft haussa les épaules et reprit sa place sur la chaise à côté du lit.

- Et toi, il paraît que tu as frappé un médecin, cassé deux fenêtres et détruit plusieurs appareils de grande valeur (que je vais devoir payer à ta place, soit dit en passant), avant de finalement passer à deux doigts de la mort, répondit-il d'un ton glacial.

Ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Il aurait voulu dire "J'ai eu peur pour toi", ou peut-être quelque chose d'encore plus sentimental, mais ce n'était pas ainsi que fonctionnait leur relation. Il était bien plus facile de se montrer froid, sarcastique et mesquin.

- Tu oublies de préciser que j'ai vomi sur deux infirmières, ajouta Sherlock avec un petit rire méchant. Je savais bien que les hôpitaux ne me réussissaient pas...

- Tais-toi.

Sherlock lui lança un regard interrogateur et narquois.

- Pourquoi veux-tu que je me taise ? Tu sais très bien que je n'aime pas trop les hôpitaux, non ? Tu es plutôt bien placé pour le savoir, il me semble... Le type qui m'a amené ici n'était pas au courant, lui. Je crois que je l'ai frappé aussi. Et insulté. Et que je lui ai craché dessus. Oh, et pour couronner le tout, je crois bien que c'était un inspecteur de police.

Le jeune homme avait presque l'air de trouver tout cela très amusant, et un observateur extérieur s'y serait sans doute laissé prendre. Mycroft, pour sa part, ne s'était jamais senti aussi près de pleurer qu'en ce moment. Il voyait bien le tremblement incessant qui agitait le corps de son frère, les regards furtifs et apeurés qu'il lançait à tout moment vers la porte, la respiration haletante qui marquait son anxiété. S'il n'avait pas été aussi faible, il y a fort à parier qu'il serait déjà loin d'ici, loin de tous ces médecins et de tous ces appareils. Comme il ne le pouvait pas, il gérait son angoisse comme à son habitude, en la remplaçant par le mépris, la colère, la désinvolture – autant de sentiments beaucoup plus faciles à accepter.

- Tu veux sortir d'ici ? demanda Mycroft. Je peux...

- Ce que tu peux ne m'intéresse pas, répondit Sherlock avec brusquerie. Fiche le camp d'ici, je n'ai pas besoin de toi. Ni de personne n'ailleurs. Je survivrai très bien sans toi.

Ça faisait mal, plus que ce qu'il voulait bien l'admettre. Mais au fil des années, Mycroft avait appris à faire avec ce genre de douleur. Avec Sherlock, il avait pris l'habitude de répondre sarcasme pour sarcasme, méchanceté pour méchanceté, insulte pour insulte. C'était devenu comme un jeu entre eux. Un jeu pas très sain, certes, mais ils ne savaient pas gérer autrement leur relation.

Mais pas aujourd'hui.

- On dirait pourtant que tu as tout fait pour ne pas survivre, cette fois-ci, dit-il avec toute la douceur dont il était capable. Pourquoi ?

Le jeune homme ne répondit pas.

- Sherlock. Je voudrais que tu m'expliques. Si tu veux vraiment mourir, il y a des manières beaucoup plus... propres de le faire, je t'assure. Pourquoi celle-là ?

Le cadet Holmes garda obstinément le silence. Mycroft pouvait cependant entendre sa respiration s'accélérer, voir le tremblement de ses mains s'accentuer.

- Pourquoi, Sherlock ? insista –t-il.

- Tu ne comprendrais pas, répondit le jeune homme non sans une certaine amertume. Toi, tu fais toujours ce qu'il faut, comme il faut, au bon endroit et au bon moment. Comment pourrais-tu comprendre ce qu'on ressent quand on n'est jamais à sa place nulle part ? Quand on fait toujours ce qu'il ne faut pas ?

- Peut-être que tu pourrais essayer de me l'expliquer, si c'est ce que tu penses.

Sherlock haussa les épaules.

- Il n'y a rien à expliquer. Je sais très bien qu'au fond tu es comme moi. Différent. Comment peux-tu supporter tout cela, cette médiocrité, cette lenteur ? Il n'y a rien d'intéressant sur cette terre.

- Bien sûr que si ! protesta Mycroft. Tes études...

- ...Sont terminées depuis quelques années déjà. J'ai appris tout ce qu'il y avait à apprendre.

- On n'a jamais fini d'apprendre...

- Epargne-moi tes proverbes éculés, s'il-te-plaît. Peut-être que tu trouves un intérêt à ce que tu fais parce que tu as eu la chance de trouver un métier qui te convienne et te permette d'utiliser tes capacités à cent pour cent. Parce que tu as réussi à faire croire aux autres que tu es normal, si bien qu'ils ont fini par t'accepter. Moi, je n'arrive pas à faire semblant. Ça ne m'intéresse pas de faire semblant, d'ailleurs.

- Ça ne t'intéresse pas d'être accepté par les autres ?

Nouveau haussement d'épaules.

- Tu trouves ça plus intéressant d'être shooté à longueur de journée ? insista l'aîné des Holmes.

Le mot était lâché, mais Sherlock ne le releva même pas.

- Sherlock, tu t'es injecté volontairement une quantité bien trop élevée de cocaïne trafiquée par tes soins. Je ne peux pas croire que toi, l'expert en chimie et en biologie, tu ignorais quel effet cela aurait...

- Je connais parfaitement les effets de la drogue, rassure-toi. Ça fait quatre ans, Mycroft, répondit Sherlock de façon presque triomphante. Quatre ans et tu n'as rien vu. Si ce petit incident n'était pas arrivé, tu n'en aurais rien su.

Quatre ans ! Mycroft serra les poings. Contrôle. Contrôle. Contrôle. Inspiration, expiration. La première fois que Sherlock avait touché à la drogue, il avait dix-sept ans. Ses parents avaient eu la merveilleuse idée de l'envoyer à une fête organisée par quelques lycéens pour célébrer la fin de leur calvaire scolaire et leur entrée à l'université – ou, pour certains d'entre eux, dans la vie active. Sherlock avait râlé et avait fini par s'y rendre. La soirée s'était achevée, de façon catastrophique, par plusieurs lignes de coke que de prétendus camarades de classe lui avaient généreusement « offertes ». Mycroft avait dû aller chercher son frère, le ramener chez eux, appeler d'urgence ses parents qui étaient de leur côté en train de fêter leur anniversaire de mariage...

Après cela, plus jamais sa mère n'avait proposé à Sherlock de sortir avec d'autres jeunes de son âge, ce qui convenait parfaitement à l'adolescent. Mycroft avait gardé un œil sur lui au début de ses études, mais il n'avait pas replongé. En fait, le cursus qu'il suivait (un mélange de physique-chimie, mathématiques, biologie et psychologie) semblait l'accaparer tellement qu'il n'y avait pas de place pour quoi que ce soit d'autre. Cela avait duré quelques années. Puis il avait fallu que Sherlock quitte finalement l'université, mais il n'avait pas trouvé de métier. Rien d'étonnant à cela. Les Holmes étaient plutôt aisés et l'oisiveté du jeune homme n'était pas un problème. Il s'était trouvé un petit appartement et semblait s'occuper et s'en tirer assez bien tout seul. Du moins Mycroft le pensait-il, jusqu'à maintenant. Quatre ans. Quatre ans d'enfer, probablement. Quatre ans pendant lesquels il s'était tu, avait même caché son addiction à toute sa famille.

Comment avait-il pu être aussi aveugle ?

- Sherlock, est-ce que tu te rends compte de la peine que tu ferais à nos parents...

Il aurait voulu ajouter "et à moi aussi", mais il n'y parvint pas.

- On ne parle pas de ce genre de choses, d'habitude, cracha Sherlock avec une certaine dureté. Pourquoi aujourd'hui ? On s'en sortait très bien avant sans étaler nos sentiments sur la table, non ?

- Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres, répondit Mycroft avec toute l'honnêteté dont il était capable. Et je ne pense pas que tu puisses dire qu'on "s'en sort très bien" alors qu'on est incapable d'échanger deux mots sans se sauter à la gorge, alors que tu as failli mourir !

- Ce n'était pas le but, murmura Sherlock, pour la première fois depuis le début de la conversation sans animosité.

- Si ton but n'était pas de mourir, reprit-il sur un ton calme qui l'étonna lui-même, alors que voulais-tu faire ? Qu'est-ce que tu trouves là-dedans ?

Le regard du jeune homme se fit rêveur, et l'aîné des Holmes comprit que la drogue n'avait pas encore totalement été éliminée de son système. Il repartait là-bas, dans ce monde qu'il préférait mille fois à la réalité – un monde, probablement, se dit Mycroft avec amertume, où il était accepté et compris, un monde où, peut-être, il n'y avait personne, et sûrement pas son frère...

- Je voulais juste voir... murmura-t-il.

Mycroft comprit soudain, sans savoir d'où lui venait cette brusque certitude, que les mots qu'allait prononcer son frère seraient décisifs, que, pour la première fois, Sherlock allait ouvrir la porte de son esprit, qu'il avait jusqu'ici maintenue résolument close pour tout le monde – qu'il allait le laisser entrer, pour la première et peut-être la dernière fois.

- Voir quoi ?

- D'autres lieux. D'autres pièces.

Mycroft resta un instant interdit, se demandant si Sherlock planait encore ou si c'était ses propres oreilles qui lui jouaient des tours. Il sentait cependant que ces mots étaient importants, bien qu'il soit incapable, pour le moment, de les comprendre.

- Des pièces de quoi ? demanda-t-il.

- De mon palais mental, répliqua le jeune homme sur le ton de l'évidence.

Il venait de passer à deux doigts de la mort, et il lui parlait de son palais mental...

- Tu n'as pas de palais mental, n'est-ce-pas ? ajouta Sherlock avec un petit sourire – mais ce sourire n'était ni mesquin, ni ironique, plutôt espiègle, ce qui ramena Mycroft vingt ans en arrière, à une époque où la méfiance n'avait pas encore de place dans leur relation.

- Tu veux parler des procédés mnémotechniques des orateurs romains ? demanda prudemment l'aîné des Holmes, tout en se doutant bien qu'il y avait autre chose derrière cette expression, quelque chose de bien plus important.

- Un peu réducteur, tu ne trouves pas ? J'ai perfectionné la technique.

Il avait l'air complètement euphorique à présent. Qu'avait dit le médecin ? Les effets de la drogue ne sont pas encore totalement dissipés. Il est possible qu'il vous dise des choses incohérentes. Laissez-le parler, ce n'est rien de grave.

- Il n'y a que là que je me sente chez moi. Dans mon palais mental, ajouta Sherlock pour plus de clarté.

- D'accord... Et qu'est-ce qu'il y a, dans ce « palais mental » ? demanda prudemment Mycroft.

- Tu veux que je te montre ?

Les yeux de Sherlock brillaient à présent, avec une intensité que son frère n'avait jamais vue auparavant. Il souriait, toute peur disparue. Les tremblements s'étaient apaisés. Il semblait presque... heureux.

- Oui, hasarda Mycroft tout en se demandant comment le jeune homme pourrait bien lui montrer quelque chose qui n'existait pas ailleurs que dans sa tête.

Alors, Sherlock fit quelque chose de tout à fait extraordinaire. Quelque chose qu'il n'avait jamais fait, de toute sa vie. Il n'avait jamais été un enfant très expansif, et toucher les autres ne lui était absolument pas naturel. Mis à part la fois où Mycroft l'avait sorti de cette horrible clinique où il avait été enfermé pendant une semaine, il ne se souvenait pas que son frère eût jamais montré le désir d'être proche d'un autre être humain.

C'est pourquoi il eut beaucoup de mal à comprendre lorsque Sherlock tendit sa main gauche vers lui, paume vers le ciel.

- Prends-la, dit-il doucement.

Et Mycroft s'exécuta.