Une lueur dorée irradiait dans la nuit. De loin, on aurait pu confondre la haute tour interminable d'où elle venait avec un phare, si ce n'était que cette tour flottait dans le ciel, posée sur un amas de nuages duveteux. De plus, de simples mortels ne pouvaient la distinguer. Outre le fait qu'elle flottait à des kilomètres d'altitude et qu'elle était entourée d'un cocon de nuages en permanence, elle était invisible aux yeux des humains. Tout comme les êtres qui la peuplaient, d'ailleurs.

La source de cette lumière se situait dans une petite salle au plafond bas, au dernier étage de cette tour. L'arbre majestueux qui poussait au sommet avait étendu ses racines jusque dans cette pièce, et elles s'entremêlaient et zigzaguaient le long des murs et du plafond. A ces racines pendaient quatre gros fruits d'une teinte jaune pâle légèrement brillante, à l'exception de l'un d'entre eux, qui irradiait d'une lueur dorée. C'était de ce fruit que venait la lumière éclatante. Elle éclairait les visages imperturbables des trois êtres qui se tenaient dans cette salle, immobiles, silencieux et patients. Ces trois êtres étaient là depuis plusieurs heures déjà, mais cela leur importait peu. Le plus âgé d'entre eux avait vu le jour plusieurs millénaires auparavant; les deux autres étaient âgés de quelques siècles. Ils étaient dotés d'une patience infinie. Pour eux, une poignée d'heures n'était rien.

En apparence, ces trois êtres semblaient humains, si l'on excluait leurs grandes ailes blanches garnies de plumes et l'auréole divine au dessus de leur tête. Mais ils n'étaient pas humains. Leur espèce était à part.

Le silence qui régnait en maître depuis des heures fut soudait brisé par l'un des trois êtres divins qui se tenaient là. C'était une femme, aux cheveux châtain foncé attachés en queue-de-cheval et aux yeux marron, qui osa reprendre la parole la première.

"Regardez ! On dirait qu'il va enfin éclore !"

Elle désignait du doigt l'étrange fruit lumineux, fruit qui n'en était pas vraiment un. A l'intérieur, un petit être, semblable aux trois adultes qui patientaient dans la salle, s'était développé lentement, jusqu'à aujourd'hui, où il semblait enfin prêt à venir au monde. L'œuf-fruit était maintenant parcouru de minuscules lézardes, de plus en plus nombreuses chaque seconde, qui fendaient la coquille dorée avec un petit bruit de verre qui se brise. Enfin, il se fissura entièrement et libéra un flot de liquide huileux qui éclaboussa les dalles. Un être minuscule, roulé en boule et enveloppé dans ses petites ailes, en tomba à son tour. Le nouveau-né poussa un petit cri aigu, comme le font tous les bébés humains à leur venue au monde, et tenta de se libérer de ses ailes collantes et poisseuses. La femme qui avait prédit l'éclosion imminente de l'œuf-fruit s'approcha. Elle souleva le bébé et l'enveloppa dans une couverture douce et moelleuse. L'un des deux autres êtres ailés, le plus âgé, à la longue barbe blanche et au visage adouci de profondes rides, se tourna vers le troisième être, qui n'avait pas bougé d'une plume. C'était une femme, elle aussi, aux cheveux châtain clair noués en une seule natte et aux yeux bleus, sensiblement plus jeune que les deux autres.

"Paeonia, l'interpela-t-il de sa voix douce et calme, va chercher notre soigneur. Il est primordial qu'il s'assure que ce nouveau-né est en bonne santé.

-Tout de suite, Commandant Apodis, obtempéra la jeune femme en s'inclinant légèrement."

Le vieil homme, Apodis, car tel était son nom, s'avança vers la seconde femme. Le tapotement régulier de sa canne sur les dalles renvoyait des échos dans toute la salle.

"C'est une fille, Commandant, lui annonça-t-elle en lui présentant le bébé. Et admirez la couleur de ses cheveux. N'est-elle pas magnifique ?"

Les cheveux courts et épais de la petite, déjà délicatement ondulés, étaient d'un beau blond. Ni blond clair, ni blond foncé, ni même blond doré, mais d'un blond lumineux comme des rayons de soleil.

"Elle possède exactement la même couleur de cheveux que lui, remarqua Apodis. Penses-tu que ce soit un signe, Enora ?

-Je ne saurais le dire, répondit la dénommée Enora. Nous autres, les Célestelliens, avons classiquement les cheveux châtains, bleus ou blonds -mais vous avez vu naître suffisamment de bébés célestelliens pour le savoir mieux que moi. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que cette petite soit blonde, mais...

-... Mais la teinte de ses cheveux est sans pareil, compléta le Commandant. Il était le seul d'entre nous a les avoir de ce même blond lumineux. Je doute que cela soit le fruit du hasard."

Alors qu'il touchait délicatement le front du bébé, il eut comme un éblouissement. Une révélation s'imposa à lui, si forte que ces mots sortirent de sa bouche sans qu'il réfléchisse :

"Elle fera de grandes choses. Cette petite a été choisie par le Tout-Puissant et notre arbre sacré, duquel elle est née, pour accomplir la Prophétie.

-Commandant, intervint Enora, vous souvenez-vous que... vous avez eu la même révélation lorsqu'il est né ?

-Oui, mon enfant, je m'en souviens parfaitement. Qui sait, peut-être cette petite réussira là où il a échoué.

-Je l'espère de tout mon coeur. Avez vous décidé quel sera son nom ?

-Sommes-nous bien le jour de l'équinoxe de printemps, aujourd'hui ?

-Il me semble que oui, Commandant.

-Dans ce cas, cette petite Célestellienne recevra pour nom Daisy, en hommage aux premières fleurs qui poussent au printemps et annoncent la fin des rudesses de l'hiver."

Apodis se pencha sur la petite et conclut :

"Bienvenue, Daisy, jeune Célestellienne en devenir. Bienvenue à l'Observatoire."