Chapitre 54

Jusqu'au plus haut des Cieux…

Offrir et nourrir le respect envers le Très-Haut, aidé par la flamboyance de leur amour, avaient condamné les Séraphins à se complaire dans l'adoration de l'être suprême. Voici aux yeux des anges et des mortels, ce que ces impressionnantes rotations étaient en mesure de représenter. Chez eux se retrouvait un peu de la gloire passée, de celle qui avait, autrefois, enchanté le Créateur et permis d'envisager le meilleur. Mais la discordance, la vanité et le fourvoiement, avaient condamné l'espérance.

Partagés entre la curiosité et la méfiance, les séraphins ne se plaignaient jamais, ne cessaient jamais de louer la gloire du Seigneur tant ils en comprenaient la bienveillance. Jugeant le moment opportun, ils imposèrent le silence. Leurs rotations ralentirent, mais n'en demeurèrent pas moins constantes. Les conseillers célestes dispensaient perpétuellement la lumière divine en tournant au plus près du Seigneur.

Associé au ciel et au sacré, le cercle symbolisait l'unité, l'infini, la perfection, l'éternité…

L'ordre divin, comme la perpétuation des cycles, était ancré dans ce mouvement, c'est pourquoi il ne cessait jamais, et à l'intérieur de leurs prunelles d'un blanc nacré, apparaissait la figure géométrique, octroyant à leurs regards une impressionnante solennité. Peu était en mesure d'admirer pareille merveille, pas même les archanges, trop soucieux de respecter la volonté de leur Créateur.

Il en allait ainsi. La quintessence du pouvoir demeurait au sommet de la gloire éternelle…

Cependant… cela changeait, Gabriel le devinait.

Thranduil et Olana hésitèrent un long moment sur l'attitude à adopter. Hésitante, la jeune femme faillit renoncer à ce qu'elle s'apprêtait à faire, mais un élan de compassion l'encouragea à avance avec circonspection. Cette étrange vision lui semblait, quelque part, familière. Un peu comme l'émergence d'un souvenir depuis trop longtemps enfoui.

Gabriel s'approcha à pas feutré de Sa Majesté le roi sylvestre et murmura à son oreille :

- C'est par sa seule volonté que son esprit se meut. Son corps répond à ses prières intérieures. Les êtres ailés sont les plus hautes instances sacrées. Elles sont l'incarnation du Très Haut. Notre petit séraphin rejoint enfin les siens. Elle est des leurs, à présent…elle l'a toujours été…

Le monarque se sentit envahi par une flambée d'amour. Voir son épouse embrasser son destin lui octroyait une grande fierté. La hardiesse dont elle faisait preuve, démontrait cette force qu'elle avait toujours abritée en elle sans jamais en avoir eue la moindre conscience. Le moment était venu.

Les entités tournoyèrent plus lentement, plongeant leurs prunelles énigmatiques dans celles de la jeune femme.

Elle manqua suffoquer sous leurs regards, mais parvint à reprendre contenance. Son pas l'avait menée jusqu'en ces lieux, elle l'avait toujours souhaitée, et bien que souvent éprouvée, sa dévotion ne l'avait jamais abandonnée. De sa naissance à son trépas, son existence n'avait été que souffrances, péniblement endurées. Allégée du poids de sa vie terrestre, son esprit s'ouvrit à la lumière, son sourire s'éveilla à la vie, son âme se sentait enfin prête.

Ses mots furent nimbés d'une intense dévotion :

- Je n'ai rien de plus que l'amour à lui offrir, mais il est mien depuis toujours. Acceptez mon offrande, ô envoyés divins, car je la porte en mon sein tel un enfant en devenir.

Les entités ailées tournoyèrent au-dessus d'Olana émettant des paroles incompréhensibles pour elle jusqu'à…ce qu'enfin, elles ne se dévoilent en une magnifique harmonie de tonalités. La langue inconnue roula comme une pierre que l'on jette sur la terre, sembla se répéter, avant de s'aplanir et retrouver des sonorités plus compréhensibles pour elle. Alors les voix fluettes lui parvinrent afin de la rassurer :

- Nous te louons, nous te louons, nous te louons ! Par ta foi enflammée, tu as toujours été à nos côtés. Nous avons entendu ta prière. Elle est montée au plus haut des Cieux…nous te louons, nous te louons, nous te louons, pour cet amour divin dont tu as su parer chacun de tes gestes. En son royaume est ta place. Par notre voix entends l'ordre divin…

La génuflexion devint impérieuse. D'abord un premier genou pris appuie sur cette terre accueillante, avant que le second ne suive.

Une sensation diffuse s'empara de son corps. Les meurtrissures de son âme dues à un douloureux passé, se matérialisèrent en un brouillard sombre, lévitant au-dessus de son corps. Avant de se dissoudre dans l'air, l'on perçut très distinctement un rire caverneux suivit d'une parole inintelligible, sauf pour les Séraphins dont l'intensité de leurs prières vint contrer le maléfice.

Olana comprit combien ses malheurs n'avaient pas été le fruit du hasard. Un ennemi puissant s'était joué de son destin.

Ses nombreuses cicatrices s'effacèrent lentement. Sa peau retrouva un grain affiné et soyeux. Paumes ouvertes vers les Cieux, elle s'abîma dans un silence empreint d'un sentiment de paix intérieure. Peu lui importait le temps, seul comptait sa dévotion.

Bientôt retentit une voix à la tessiture profonde. Tous les anges se courbèrent leurs ailes, psalmodiant une litanie entêtante. Les trois archanges s'abîmèrent dans un profond salut tandis que les Séraphins s'enflammèrent en tournoyant au-dessus d'Olana :

- Viens à moi, Mon Enfant

Un sentiment de bonheur et de plénitude se logea dans son cœur comme elle se tournait vers son époux inquiet des larmes de sa bien-aimée :

- Recevez-moi, Père…je viens vers vous. Que la lumière soit…maintenant et pour toujours. Amen.

Le roi vit son épouse mettre un pas en avant, aussi déterminée qu'elle ne l'avait jamais été dans son monde, puis elle se tourna vers lui et tendit sa main :

- Mon aimé, mon amour, mon époux…nous ne faisons qu'un. Prenez ma main…

Une voix similaire à celle du Très-Haut, émergea parmi les chuchotements des anges. Elle s'adressa au monarque :

- Enfant d'Illùvatar, place ton pas sur celui de ton épouse, pour qu'en ce jour, de ma bienveillance je puisse guider ton âme.

Le son des harpes couvrirent le chant des anges, s'efforçant d'encourager leurs pas. Disparus vers les hauteurs de cet immense néant, les séraphins les invitèrent à obéir au commandement divin.

Il n'y avait rien au-devant d'Olana qu'une impressionnante noirceur. Rien ne les inciter à se fondre dans cette nuit opaque. Néanmoins, elle sentit une force incroyable l'exhorter à avancer. Une dernière fois, elle pivota sur elle-même, fixa l'archange Gabriel. Un indicible élan d'amour pour le guide qu'il avait toujours été pour elle, l'envahit. Il n'avait jamais cessé de lui sourire. Une pensée diffuse revint hanter leurs esprits liés. Par un bel après-midi d'été, l'image de l'élue, adossée au tronc d'un vieux chêne...

La spontanéité de la jeune femme pour lui venir en aide, sa compassion chevillée au corps…tant de signes qu'il avait été soulagé de trouver en elle…

Le soleil dispensait alors une chaleur étouffante, plongeant dans une surprenante torpeur la nature, et les nombreuses créatures évoluant en son sein.

Cela ne paraissait pas être une préoccupation pour Olana. Les cheveux caressés par une brise légère, le petit livre relié de cuir rouge entre ses mains, pour lequel elle s'abîmait dans une profonde et passionnante lecture, les expressions de son visage, ses soupirs, ses sourcils se soulevant au fur et à mesure de l'avancé de son récit…

De l'eau avait coulé sous le pont de sa vie depuis….

Cette enfant ignorée de tous, l'adolescente incomprise livrée au Mal, la jeune femme pleurant la mort de son nouveau-né, entrait enfin dans le Saint des Saints. Par ses intercessions auprès de ses pairs, Gabriel avait réussi à faire entendre sa voix, cette même voix laquelle s'élevait, en ce moment, vers son Créateur, le louant pour son abnégation à lui avoir octroyé sa confiance.

Et lorsqu'il lut sur les lèvres d'Olana les plus belles paroles qu'ils lui aient été donné de connaitre du monde des hommes, son cœur s'enflamma d'un amour divin. Ce « Je vous aime Gabriel »…eut l'effet d'un baume apaisant …sa détermination pour assoir sa décision au Concile des archanges, n'avait point été vaine.

Rassérénée, elle fit face au néant, souleva légèrement son pied gauche en le dirigeant vers l'avant.

Son premier pas dans le royaume céleste rencontra une marche. Auparavant invisible, elle s'était matérialisée à présent sous la forme d'un rectangle lumineux et transparent, au travers duquel la masse sombre persistait. Puis elle réitéra le mouvement en y joignant toute la solennité dont elle fut capable. Une seconde s'éclaira, l'invitant à poursuivre sa montée.

C'est ainsi que, marche après marche, l'escalier du Tout Puissant apparu aux époux consacrés. Avant de disparaitre des regards des anges, leurs voix s'égrenèrent en une mélopée des plus poignantes. Au cœur de leurs chants se devina la lancinante litanie : « Agnus Dei », scandée avec joie et ferveur.

Une pluie de tonalités, toutes plus incroyables les unes que les autres, s'élevèrent jusqu'au plafond des Cieux, enflammée par le passage des Séraphins.

Paradoxalement, la blancheur du Paradis faisait ainsi opposition à l'impressionnante noirceur d'où avait émergé la vie. Tout en poursuivant son ascension, les larmes d'Olana se transformèrent en de magnifiques joyaux roulant sur ses joues rosies.

Ces bijoux de flamboyance n'étaient que l'évidente démonstration de l'appartenance d'Olana au monde céleste. Sans doute aurait-elle été en mesure d'avoir une place d'importance, si la rébellion de Lucifer n'avait désorganisé l'échiquier divin, obscurcissant les plus merveilleux desseins qui avaient été préparés sous le souffle de la Création.

Dans les Enfers, Satan n'était pas dupe. On l'avait trompé depuis le commencement des temps. On lui avait volontairement dissimulé la présence de la jeune femme. A cela, nul ne pouvait être tenu responsable. Sa trop précieuse redondance en avait écarté la possibilité.

Après avoir disparu de la vision des archanges, Gabriel, Raphaël et Mickaël poussèrent un profond soupir. Leurs tâches s'achevaient ici. Une autre commencerait-elle bientôt ?

L'on avait enfin réunit les enfants du Très Haut et d'Illùvatar pour ne faire qu'un.

La prophétique fusion des âmes de la forêt de la Lothlorien avait été l'apostolat suprême, l'enjeu de l'avenir des elfes comme celui des humains et de toute race évoluant en deux mondes bien distinct, celui des humains, et celui des elfes et autres créatures des terres d'Arda.

En ce jour…se jouait le sort de la vie en elle-même et la montée des marches de la gloire céleste en était la plus parfaite démonstration.

Le couple royal portait l'histoire de leurs peuples respectifs en leurs cœurs durement éprouvés par les épreuves de leurs existences.

Aidés de leur généreux et invincible élan, les Séraphins rejoignirent le monarque et son épouse, assistant leurs volontés communes, tout en les entourant d'un amour brûlant. Les dernières notes des chants des anges se perdirent dans l'immensité sombre avant qu'un impressionnant silence ne les entoure.

Olana ressentit de l'appréhension, tout comme Thranduil.

Seraient-ils en mesure de se montrer digne devant leurs créateurs ?

Il était trop tard pour apposer un voile de suspicion sur leurs intentions et chacun s'emplit un peu plus de piété et de respect face à leurs destins.

Enfin, il arriva que plus aucune marche ne se présenta sous leurs pieds. Ils s'immobilisèrent…silencieux. Pas la moindre lueur ne se présenta à eux. Seuls l'obscurité et le silence, les enveloppaient comme un linceul. Un terrible et imposant silence, semblable à celui qu'avait dû connaitre le commencement.

Désarmés, ils ne surent quelle contenance adopter. Se faisant face, leurs regards puisaient chez l'autre un peu de cette confiance dont ils ne se repaissaient jamais. Comme les deux moitiés d'un seul être, ils se réconfortaient sans cesse, s'épaulaient, sentaient leur amour les pousser l'un vers l'autre.

Leurs mains se lièrent, leurs fronts s'effleurèrent et la voix se fit entendre :

- Enfant du Très Haut, que ton nom porte en lui les prémices du renouveau, car en ces temps de malheur, s'offre à toi un choix !

Cela fut dit avec solennité. Bien que fortement impressionnée, elle parvint néanmoins, à rassembler ses premiers mots face à son Créateur :

- Permettez-moi, Seigneur, de m'en remettre à vous. Je ne suis que votre humble servante…

- Ce n'est plus moi que tu devras servir, mais un peuple qui dans son errance a perdu depuis longtemps son guide, et qui par ta seule volonté, pourrait devenir tien. Je te laisse le choix de leurs venir en aide, ou de demeurer à jamais dans le royaume des Cieux dans la paix de l'esprit pour les siècles des siècles.

Olana répondit avec tant de ferveur que ses doigts s'entremêlèrent à ceux de son époux :

- Si je puis porter la lumière à des personnes meurtries dans leurs chairs, et tout aussi perdues dans l'immensité du chaos, alors je brillerai dans la nuit apportant chaleur et réconfort aux âmes de bonne volonté.

- Olana, mon enfant, ta souffrance ouvrit en ton cœur, une brèche où l'amour que tu portais en ton sein et m'étant destiné, se glorifia malgré ton chemin semé d'embûches. Ecoute, en ce jour, l'histoire de ton monde, car elle te sera narrée par celui qui le créa.

Jadis, la terre était nue et stérile. J'insufflai la vie, puis je séparai la lumière des ténèbres éclairant ce monde du premier matin, avant qu'il ne s'éteigne et ne soit rejoint par la nuit.

Le firmament sépara les eaux du dessus de celles du dessous, puis elles se rapprochèrent et formèrent les mers et les océans d'où émergea la Terre. L'herbe la recouvrit, et de sa semence d'autres espèces fleurirent. Comme les nuits étaient noires, j'éclairai les cieux de mes vœux les plus ardents lesquels donnèrent naissance aux étoiles. Chacune d'entre elles éclaira la voûte céleste, apaisant la noirceur du vide. Je rendis l'air et les eaux féconds, bénissant les animaux avant qu'ils ne procréaient en toute quiétude. Et de ce monde merveilleux, je goûtai la sérénité. La terre devait, à son tour foisonner de vie. Les bêtes et différentes espèces comblèrent l'espace prenant place sur l'équilibre harmonieux de ma divine architecture. Je donnai en guise de nourriture, l'herbe verte et tendre à tous ces animaux. Enfin…je parachevai mon œuvre par une ultime naissance…celle de L'Homme et la Femme. Soyez féconds, multipliez-vous et soumettez ce monde, devenez-en les Maîtres. Le septième et dernier jour fut béni et consacré. Ainsi se souviendrait-on en ce jour de repos, de mon œuvre accomplie.

Olana serra la main de son époux :

- Notre semaine, notre repère dans le temps et le souvenir, Mon Roi…

Bientôt, une autre voix résonna dans le silence revenu. Peu à peu, l'on distingua dans les hauteurs de la voûte, de magnifiques arches de lumière où des silhouettes en demi-teintes, s'approchaient sanas pour autant quitter le repère rassurant de ce décor merveilleux. Le même respect nimba les prochaines paroles prononcées :

- Enfant d'Illùvatar, digne fils d'Oropher, monarque protecteur et redouté…Thranduil…écoute, en ce jour, l'histoire de ton monde…

Au commencement, je créai les Ainur. Jamais êtres ne furent aussi purs…

Doués et talentueux, ils glorifièrent le thème de ma première création en y joignant une ferveur chaleureuse. Chacun d'eux composa une infime partie de La Grande Musique, harmonie de nos pensées communes, et chacun d'eux s'en réjouit. Je rendis ce chant visible, le nommai « L'Ainulindalë» et m'en inspirai pour créer le monde de mes enfants. Je perçai le néant des ténèbres, offrant au silence la beauté de cette œuvre. Je me repus de cet amour chanté avec tant de ferveur…

Les Ainur s'éprirent de ma création, admirant, glorifiant chacune de mes visions. Un feu sacré fut envoyé au cœur du Monde créé et nommé Eä. Mes premiers nés, les elfes dont tu es issu, prospérèrent sur cette terre, et ma joie fut contenté bien plus que la musique ne l'aurait exprimé.

A nouveau, la voix du Très-Haut emplie le vide :

- Parmi mes premières créations, les anges, brillait un être de splendeur. De sa magnificence, il en fit une armure, de la confiance dont je l'avais paré, il en fit une arme, et de ses paroles en découla le fiel. Mon plus bel enfant, tournait le dos à son père. Alors que tous les autres chantaient et louaient mon nom, Lui…l'être devenu sombre, ourdit un plan néfaste pour s'emparer de mon trône. Fort de se sentir unique, il encouragea d'autres anges à entrer en rébellion. Ma colère fut à la hauteur de ma déception. Sur la Terre, il est celui que l'on ne doit plus nommer, mais dans les Cieux, il portait le nom de Lucifer, Lux-ferre, le porteur de lumière…

Un instant de silence fit comprendre à Olana la souffrance de Dieu. La trahison de la part de son enfant avait dû lui coûter. La narration reprit…dure, elle était le reflet de sa colère :

- De la chute spectaculaire de « L'astre brillant», naquit une guerre sans concession, combattue par l'armée de l'archange Mickaël. A jamais ils seront condamnés à parer ses coups et sa malice. Devenus, depuis, les ennemis de l'humanité et de son Dieu, auquel il avait prêté autrefois allégeance, il rôde sous diverses formes au plus profond de la terre, là où son palais construit par les suppliciés, abrite sa fourberie. Tapis dans l'ombre, il attend…il attend son heure de gloire, et c'est à travers toi mon enfant, qu'il décida de porter le coup de grâce. Il fut inclus, dans ton existence ponctuée de souffrances et de larmes, le meurtre et le sang. Ta main s'arma de ta haine et profana l'un de mes commandements imposés aux hommes. L'ombre de Satan, rebaptisé par sa soif de pouvoir, entra en toi et glorifia l'appel au meurtre. Gabriel intercéda en ta faveur, et nous promit ton âme. Lui seul était en mesure de te sauver, mais il fallait combler un manque…un terrible manque par lequel l'Ennemi te fit miroiter la victoire…l'Amour.

La musique lointaine d'une harpe, vint adoucir le début du discours de Dieu. Les doigts d'Olana, serrèrent la main de son époux. Ce rappel de son passé la meurtrissait plus que de raison. Elle en avait honte. Et même si, à l'époque, ce geste l'avait libérée d'une emprise néfaste, il hantait encore bon nombre de ses nuits.

Thranduil caressa de son pouce les douces phalanges de son épouse, démontrant, par ce geste empli d'amour, combien la vie qui avait été sienne avant sa venue sur Arda, ne prévalait en aucune façon sur sa passion pour elle.

Eru fit preuve de compassion à l'égard de Dieu. A lui de conter le Mal qui avait contrecarré les thèmes proposés aux ainur :

- Parmi mes premières créations, Les Ainur, il s'en trouva une, affamée de pouvoirs et de gloire, qui mêla au premier thème sa noirceur et ses ambitions. Alors que le son de la mélodie emplissait le néant et se parait de magnificence, la volonté de l'Ainur amena une discordance au cœur de cette symphonie. Elle offrit une profondeur à l'intérieur de laquelle naquit une étrange beauté. Cela m'obligea à en rectifier le thème initial et je ne vis aucun mal à ce que l'embellissement des sonorités en fut changé, mais la musique se para d'une étrange suffisance. Les notes introduites par la plus belle de mes créatures, dénaturèrent l'architecture de ma construction. Une admiration sournoise, vint hanter le cœur des Ainur surprit par l'arrogance de l'un d'entre eux et quelques-uns, poussés par leurs nouvelles hardiesses, suivirent le désorganisateur du thème initial. Celui qui brisa son destin, était le plus beau, le plus talentueux, mais le plus ambitieux aussi. Sa légendaire flamboyance lui ouvrit les portes d'un destin malfaisant. Il se nommait Melkor, et brillait d'une lumière sans égale, avant que la noirceur n'envahisse son cœur.

- Puis, on le nomma Morgoth « Le noir ennemi». Après avoir trahi, tué, saccagé, il fut livré aux derniers Ainur en lice de le combattre. Leur sentence s'abattit sur celui qui, autrefois, brillait dans l'harmonie céleste. Ses mains et ses pieds furent coupés, afin qu'il ne puisse courir et porter la vilénie, et le bannirent des « Cercles des Mondes».

Toutefois, les traces de sa présence sur Arda, furent remplies par son plus fidèle lieutenant, Sauron, lequel se promit de surpasser son maître. Aidé des balrogs survivants de la terrible guerre de La Grande Colère, et des quelques dragons encore en mesure de se montrer puissants, celui qui autrefois se nommait Mairon L'Admirable, poursuivra, sans relâche, sa néfaste quête… anéantir ma création, et faire régner, à tout jamais, l'ombre et le mal, jusqu'au retour de Morgoth. Comme il fut choisit une femme pour combattre le Mal sévissant dans le monde de ton épouse, roi Thranduil, il fut choisit un immortel pour s'opposer à celui qui, dans l'ombre, attends le moment favorable pour frapper. Mais le chagrin mit fin à ton existence que nous espérions bien plus longue.

Le monarque saisit la main de son épouse. La force liait ces deux êtres aussi sûrement qu'un puissant serment. La prophétie de son père quant à celle qu'il choisirait, prenait ici sa place, expliquant bien des paroles énoncées par l'ancien monarque.

Un court instant, ses pensées s'évadèrent. Son père, celui pour qui son cœur avait été si proche, lui apparut soudain comme le guide spirituel de son existence. Il avait donc œuvré en conséquence, écarté toutes les prétendantes présentées par les parents soucieux de contracter un mariage avec un futur monarque aussi prometteur. Connaissait-il la destinée qu'il s'apprêtait à vivre ?

Illùvatar répondit à cette étonnante interrogation :

- Nous fîmes ce qu'il fallait pour qu'il en ait conscience, roi Thranduil. Poussé par son instinct, il s'engagea à te protéger, envers et contre tous. Ses meilleurs conseillers en furent pour leurs frais, mais dans l'ombre, Morgoth sema le désordre dans le cœur du jeune prince que tu étais alors. Une jeune elfine, éblouie par la vision qu'elle reçue de toi, priva ton destin de sa pierre angulaire. Dès lors, ton chemin se détourna de celui où tu aurais dû t'engager. Le désordre et le chaos ne tarderaient pas à éclore dans ton existence. Nous en fûmes conscients et souhaitâmes y remédier, mais ni l'aide précieuse de l'archange Gabriel, ni celle d'Irmo le maître des rêves, ne parvint à déraciner la fleur du doute germant lentement dans ton esprit. Tes sentiments firent leurs ouvrages dans ton cœur amoindrit, mais ce n'était point l'amour qui t'était promis. Votre rencontre se heurta à l'épineux problème de la fidélité. Dès lors, tes nuits ne furent que tourments. Tes doutes t'assaillirent si douloureusement, qu'ils ouvrirent une brèche en toi, dans laquelle Olana s'engouffra. Celle qui t'avait été destinée, venait de faire voler en éclat ta condition elfique. Dès votre premier regard, vos cœurs se sont trouvés. Elle était celle que tu espérais depuis toujours. Aucun être en ce monde n'aurait pu séparer ce que nous nous étions ingéniés à réunir, pas même ta première épousée, victime malheureuse de ton destin contrarié. Reconnaissant le lien puissant vous unissant, elle finit par se résigner, et lentement votre mariage se délita comme une brume malfaisante. Par-delà son trépas, la peine de Neryëlle se mua en compassion pour celui qu'elle aima d'un tendre amour. Cette souffrance fut une lourde peine pour elle, mais nous prîmes soin d'atténuer son chagrin.

Olana sentit son cœur vaciller. Jamais elle n'aurait imaginé faire souffrir intentionnellement la première souveraine. Elle ne l'avait jamais haïe, et avait même trouvé, en son cœur, une place de choix. Tout juste avait-elle enviée son statut d'épouse officielle reconnu par la communauté elfique, quant elle avait peiné à trouver sa place dans ce monde qui n'était pas le sien. La voix d'Eru trouva un écho à sa compassion :

- Le Très-Haut loua ton nom, lors de notre projet commun. A mon tour, je loue la compassion et l'amour qu'en ton sein tu possèdes, et qui fais de toi, l'élue ! Thranduil, roi juste et bon parmi les justes et les bons, le choix t'appartient de guider les peuples de nos deux mondes en errance vers la lumière de la paix, ou de demeurer à jamais sur les terres de Valinor où ta bravoure sera honorée.

A son tour, le monarque posa une voix forte et déterminée sur sa décision :

- Si le soleil est une première fois venu à ma rencontre, énonça-t-il en posant un regard empreint d'amour sur son épouse, alors j'embrasse ma destinée avec joie, et porterai le lumière là où l'ombre sévira, et rendrai à ces mondes corrompus, la liberté à laquelle ils aspirent !

La voix d'Illùvatar, résonna d'une emphase inhabituelle :

- Nos deux mondes sont voués à s'éteindre. Devenues instables, ces architectures se fragilisent lentement, corrompues par les attaques sournoises de nos plus belles créatures. Au bord du gouffre, leurs temps sont comptés. Olana…Thranduil…la Grande Finapproche. Eärendil, fils de Tuor,fierté de la Maison de Hador, reviendra des Cieux, accomplir la prophétie.

Les mots du Très-Haut rejoignirent ceux énoncés :

- Au commencement du premier jour, le monde était déjà engrossé par sa propre destruction. J'ai donné la vie de mon fils, pour répandre les enseignements qui sauveraient les plus méritants. Moi seul choisirai le moment de l'Apocalypse. L'on ne pourra défaire mon ordonnancement ! Celui qui est assis à ma droite, viendra vers vous. Prenez garde que personne ne vous éloigne de lui, car beaucoup se présenteront à vous comme étant ses envoyés. Son nom sera amour, paix, et compassion, et vos âmes communieront avec l'esprit saint.

Les époux jurèrent fidélité à la Loi divine, fermement décidés à accomplir la Mission qu'ils avaient librement choisie. Sous l'effet d'une brume parfumée, la noirceur quitta le cœur d'Olana, octroyant à son âme la fin de ses souffrances. Qu'il était bon d'oublier le mal enfoui au plus profond de ses entrailles…une nouvelle vie s'ouvrait devait elle, dont le courage ne sera pas exempt.

Il en fut de même pour son époux. Son cœur, longtemps alourdit par le doute, s'apaisa de lui-même.

Sous les arches des espaces éternels où était né le chant de L'Ainulindalë, régnait encore le silence. Devant la divine architecture matérialisée devant les époux royaux, s'entendait une timide et sombre mélopée où les notes peinaient à se présenter sous la lumière de la vie.

Ce n'était que quelques notes soutenues sans grande conviction, mais elles portaient en elles une grande tristesse. La clé de voûte manquait à l'harmonie de l'ensemble. La discordance semblait avoir disparue, et l'unité du chant s'était depuis longtemps assoupie sous les terribles assauts de Melkor et sa terrible intention de nuire au thème initial. L'on ne savait plus chanter…l'on avait perdu le gout du chant. La mélancolie revêtait chaque son d'un voile opaque, comme pour l'enfermer dans le désespoir.

Il demeurait, cependant, quelques velléités à faire renaître l'œuvre…celle qui, dans sa flamboyance, avait offert la vie, l'ensemencement de la terre, et le ciel sur un monde façonné par la main d'Eru.

Olana ressentit cette désespérance. Il fallait tenter quelque chose…

Son pas, bien que mesuré, demeura hésitant. Il lui revint en mémoire un passé encore présent, malheureusement.

En matière de chant lyrique, l'émission de la voix nécessitait une maîtrise parfaite. Olana n'avait en rien oublié ses premières leçons à l'époque où sa vie au château familial lui laissait espérer un avenir serein.

Son professeur de chant avait été catégorique Olana présentait de belles aptitudes pour cet art. Il aurait été bon d'encourager ce don, mais…sa toute puissante mère mit fin à ce rêve, omettant les suppliques de la jeune duchesse d'Isendril. Une dame de la haute société, n'avait pas à pousser la chansonnette en public, selon elle. Tout juste se contenterait-elle d'en faire profiter son futur époux à ses heures.

La jeune fille qu'elle était alors, s'enferma dans un mutisme et ne chanta plus jamais devant sa famille. Seuls les animaux, lors de ses promenades en solitaire, s'approchaient pour écouter ce filet de voix exceptionnel.

L'exception de ce moment unique, ramena la jeune femme à de plus humbles intentions. Elle le savait, le chant réclamait une beauté vocale absolue, un don de soi, il était le lien entre la réalité d'une voix, et la magnificence des notes émises. La nécessité d'énoncer intelligiblement son texte dans un lieu aussi vaste, fit naître en elle une appréhension légitime, mais son envie d'offrir sa voix fut la plus forte.

Alors le chant s'éleva pur, innocent, chargé d'un amour incommensurable. Peu à peu, la joie s'y inclut, ajoutant à la solennité du moment l'amour contenu en son cœur.

Les voix des anges, comme celles des Ainur se mêlèrent timidement à la sienne. Une explosion de lumière naquit dans les froides ténèbres du néant.

Le feu de la passion selon Olana, en nourrit la noirceur laquelle, peu à peu, s'effaça devant la multitude de couleurs s'entremêlant, et tandis que les cieux se déchiraient, les chœurs accompagnèrent le chant de l'épouse du monarque elfique.

Plus ses poumons s'emplissaient d'air, plus les notes émises libéraient l'amour de son sein. Bientôt, la ferveur se répandit dans le cœur de tous les êtres présents en ces lieux…Olana, Thranduil, les enfants d'Eru, et ceux du Très-Haut. Peu à peu, la magnificence d'un nouveau thème émergea du néant. Son ordonnancement émut Illùvatar. Le Très-Haut entendit les mots de son enfant chéri, car de sa voix naquit sa prière :

J'ai levé les yeux vers le ciel...

J'ai levé les yeux vers le ciel, et tu étais là.…

Construite et défaite aussitôt,

Mon esprit, en ce jour, vous découvre tous deux.

Pour qu'enfin, je m'ouvre à ce mystère,

Et pouvoir m'en repaître.

Ouvre une brèche, divine lumière,

Détruit toutes les peurs que tu trouveras sur mon chemin,

Car c'est de toi dont je me nourrirai,

Et sur les ruines de mes doutes, se bâtiront l'espérance et le pardon.

Ô lumière divine,

Entre en moi pour la première fois.…

Fais de ton ouvrage un hymne à la joie.

Je m'en remets à toi,

Lumière divine,

Eclaire ma voie,

Efface les pas,

De ceux qui m'ont égaré autrefois.

Je viens vers toi,

Je reviens à toi…

Alors les voix des Ainur semblables à des luths, des violes, des flûtes et des harpes, tissèrent une partie du thème dont Olana fut l'inspiratrice.

Alors les voix des Archanges semblables à des luths, des violes, des flûtes et des harpes entonnèrent le chant, joignant aux notes la flamboyance qu'elles avaient perdu lors du chaos provoqué par Lucifer.

La foi…unique, singulière…et à la fois commune à ces mondes au fond semblables, se révéla soudain dans son unicité. Toutes deux communièrent, mêlant les consciences des uns et des autres, harmonisant une nouvelle pensée universelle.

Ainur et Archanges, s'unirent, et de leurs volontés, naquit un monument d'une incroyable splendeur à l'intérieur duquel, Eru et le Très-Haut pénétrèrent de concert.

Une nouvelle architecture rayonnante commençait à s'édifier, lentement, offrant une impressionnante perspective à leurs yeux.

Chaque pilier soutenait des voûtes aux dimensions gigantesques. Structures incurvée semblant soutenir le poids de la nouvelle pensée, elles étaient capables d'enjamber l'espace de cette foi, tout en soutenant l'ensemble de la construction.

Leurs enfants œuvraient de concert et bientôt, une nouvelle musique naîtrait de cette ferveur…mais la tâche semblait difficile, et bien des ferveurs se perdraient dans le chaos.

Du haut de leurs trônes, Illùvatar et le Très-Haut, enracinèrent leurs espoirs en cette femme et cet elfe dont tout, désormais, dépendrait…

§§§§§§§

Au chant, s'ajouta la musique

La verticalité de cette œuvre prouvait à elle seule, le besoin des Ainur et des Archanges de rejoindre leurs créateurs.
La multiplication des jeux de lumière et de couleurs furent ainsi facilité par la multitude d'arcs en ogives.

L'alternance du vide et du plein, présentait une perspective des plus étonnantes. La fusion de l'espace se voulut entière et complète, si bien que le chant se répandit en tous points, au-dessus, au-dessous et sur les côtés.

Une cathédrale…voici ce qui se bâtissait sous les regards emplis de fierté des entités des deux mondes. Une cathédrale toute en transparence, et luminosité où le chant divin s'installait enfin à son aise.

Protéger ce chant, cette litanie merveilleuse dont personne ne se lassait…il en était ainsi de l'offrande d'Olana.

Satisfaits de cette magnifique création, tous en apprécièrent les accords, les consonances et s'en repurent jusqu'à satiété, et lorsqu'enfin l'émotion de l'épouse du roi Thranduil atteignit son paroxysme, elle baissa ses paupières, laissant libre cours à ses larmes.

Tendrement, le monarque l'accueillit entre ses bras, la berçant d'un amour débordant de mille mots.

Les chants ne cessèrent point pour autant car, le thème choisit par Olana ouvrit une brèche dans la grâce des Cieux.

Les envolées de notes, poursuivirent l'œuvre de la jeune femme, augmentant en force et volonté, jusqu'à ce que deux voix différentes, profondes et nimbées d'une incroyable force, en magnifient l'agencement.

Eru et Le Très-Haut, émus au-delà du possible, reconnaissait le chant sacré. L'harmonie du commencement, renaissait de ses cendres et demeurerait à jamais confiné dans la nef de la construction. Veillée tel un trésor, elle serait désormais vouée à l'unification de la Pensée et de la Foi, dans les meilleurs moments comme dans les pires.

Et tandis que les Chérubins, apprenaient le nouveau chant pour l'amour de leur Créateur, entourés par la bienveillance des Ainur, Illùvatar et le Très-Haut s'adressèrent à Olana et Sa Majesté Thranduil :

- Nous te louons enfant que l'amour a unis à un mari dévoué. Tu es à nos côtés, maintenant, pour construire un nouveau monde. Ton chant a œuvré en nos cœurs et fait jaillir une nouvelle source vive ! Bien qu'inachevé, il continuera de s'écrire avec l'Histoire.

Intimidée, l'épouse royale sentit le pouvoir s'infiltrer en son cœur et son âme. Illùvatar, dont les intonations légères, trahissaient une joie nouvelle, offrit à l'ellon et la jeune femme, une surprenante nouvelle :

- Il existe un monde, au-delà de la connaissance, pour lequel le partage de nos rêves fut une source de joies. Vous en êtes à ce jour, les seuls légataires. Ce monde est à vous et ceux qui vous ont aimé. Jouissez-en en toute quiétude, faites fleurir une nature d'exception, magnifiez –en les cieux…rien ne sera trop beau pour l'ensemencer de votre amour.

Un instant de silence offrit au Très-Haut la suite de ce discours :

- Tu partageras ta charge, car ton époux sera à tes côtés. Il soutiendra chacun de tes pas, annonça la voix adoucit du Très-Haut. Tu deviendras reine en ce royaume, tout comme il fut un roi sur ses terres. Ensemble, vous apprendrez ce qu'un tel pouvoir requiert.

Le pouvoir…avait-elle seulement imaginé un jour en goûter la saveur ? Jamais son esprit n'aurait été en mesure de se l'imaginer. C'eût été pure folie que s'y risquer. Et pourtant, son destin aussi facétieux qu'imprévisible l'y avait conduit.

Une seule question la taraudait cependant…pourquoi elle ?

- Parce que ton histoire a fait de toi une femme meurtrie au plus profond de ses chairs depuis sa plus tendre enfance. Parce que ta foi à fait de toi, mon plus beau séraphin. La main vengeresse qui ôta la vie de ton premier époux ne fut point armée par hasard. Une volonté sournoise t'obligea à trahir l'un de mes commandements, toi qui par ton innocence m'avait juré ton amour. A celle-ci tu joignis ta vengeance envers cet homme d'une rare violence. Ainsi…à travers ton geste, le Mal venait de poser les prémices d'un plan machiavélique. Ta vie de souffrance nous prouva combien le courage et l'opiniâtreté étaient les seuls moyens de combattre le malheur, mais l'arme fut de trop. Ce mariage fut la volonté du Mal. Cet homme qui te prit pour femme avait reçu la visite d'un émissaire de Satan…Asmodée. Le fidèle lieutenant de son Maître, encouragea ton futur mari à signer de son sang, un pacte. Le mirage d'une fortune l'aveugla plus que de raison et la dernière parcelle de son âme se perdit lors des négociations. Tel l'agneau sacrificiel, victime innocente pour racheter les péchés des hommes, comme le fut mon fils, ton sort fut scellé tout aussi ignominieusement par l'un des valets de celui qui fut ma plus belle création. Ta mort et ta résurrection viennent de légitimer ta place à ma gauche, et de ton amour pour le grand roi Thranduil, tu en tiras la plus grande force, celle qui, de ton cœur jaillira pour aider Michaël à terrasser le dragon. Armée de ton amour, tu anéantiras le Mal, tel est le destin qui t'attend…ma fille, mon enfant de douleur. Prends-tu conscience de ce sacerdoce ?

- Mon Père tout puissant…j'en suis consciente. Des ténèbres qui m'entourait est née une lumière qu'il m'a été difficile d'apprivoiser, mais je n'ai plus peur maintenant. Si j'ai été choisie pour accomplir une Mission, alors j'apprendrai à distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste, la fourberie de l'innocence et ferai régner le bien par-delà l'horizon de notre monde en perdition.

- Que cela soit écrit et psalmodié ! Tu n'éprouveras plus jamais la peur. Celle qui sème le blé sera la fille du Très-Haut. Tu sépareras le bon grain de l'ivraie, et celui qui te conseillera de le planter sera l'un des serviteurs de Satan. Soyez les moissonneurs. Aimez-vous, et soyez féconds !

Le dernier mot du Très-Haut éveilla une vive douleur chez la jeune femme. La perte de son enfant lors de son premier mariage, était encore vivace à son esprit. Il n'existait pas un seul jour sans qu'elle ne pensa à lui…à ce petit corps malingre posé entre ses bras…au dernier souffle recueillit dans un baiser…la douleur ne mourrait jamais.

Le monarque caressa, de son pouce, les phalanges de son épouse.

Malgré le désordre suspicieux de son ancienne existence qui avait ruiné ses espoirs de maternité, il se devrait désormais de lui faire oublier ce lointain malheur. Elle serait mère un jour. Il se promit d'œuvrer en ce sens.

- Voici votre royaume !

§§§§§§§

Que le monde s'ouvre à toi et aux tiens

Le néant…pour l'instant, il n'existait rien d'autre que le néant.

Olana se tourna vers son époux. Que représentait cette noirceur ? Le roi pressa sa main, l'enjoignant à repositionner son regard devant elle. Sa surprise se changea en stupéfaction lorsqu'elle vit jaillir de ce vide, un amas globuleux extrêmement lumineux tournoyant sur lui-même. Cette vision lui rappelait un jouet…une toupie. Fascinée, Olana ne pouvait détacher les yeux de l'impressionnante lumière vive…

L'amas implosa de l'intérieur, occasionnant un rayonnement de particules aussi impressionnant qu'un feu d'artifice.

Il en naquit un nuage elliptique dont la course lente entrainait dans son sillage la lumière. Le vent mêlé aux particules irisées de gaz, poursuivit son façonnage en aplatissant le centre tout en lui conférant une teinte rosée. Il émergea de ce labeur divin, une vision d'une grande magnificence.

Une nature luxuriante recouvrait une terre nourrie de chaleur et de lumière. Deux astres blonds éclairaient un monde vierge. Accolés l'un à l'autre, tels des époux veillant un amour précieux. A leur gauche s'élevait deux pics rocheux d'une impressionnante hauteur. Effilée, la roche gracile luisait sous les reflets étincelants des soleils.

Dans le lointain grondait un océan soumis à la vindicte des vents facétieux. Les oiseaux mettaient à profit ce moyen inespéré pour évoluer dans l'espace.

Partout retentissait des cris animaliers…des hiboux inspirés, des crapauds enchantés de leurs gouailles bien nées, des chevaux par milliers hennissants dans les prés, et des dragons ronflants près d'une chaîne volcanique aux éruptions dithyrambiques.

Le feu s'alliait à l'eau, obturant certains points sur l'horizon de vapeurs blanchâtres, et la cendre rebelle recouvrait les pentes des somptueux cônes sombres. La terre grondait, enflait, s'étirait, se répandait selon son envie, dédaignant la paisible sérénité du reste du paysage.

L'air s'emplissait de parfums envoûtants, tandis que les cieux empourprés dans un dernier flamboiement de lumière, laissait deviner une voûte céleste chargée de mille et un scintillements.

L'eau vive d'une rivière profondément ancrée au cœur d'une vallée, remuait dans un grondement de tonnerre les nombreux galets polis par le courant. Sur les berges rouges qu'une fine argile colorait intensément, croissait une grande variété de plantes aux feuillages inconnus. Les couleurs vertes et rouges s'acharnaient à gagner toujours plus de terre, se mêlant aux ordres divins.

Au-delà, de vastes plaines avaient été ensemencées par un blé aussi blond qu'un astre de feu. Les nombreux épis ondulaient, comme les vagues d'une mer tempétueuse, ployant sans cesse sous le poids de leurs grains.

Des montagnes naissaient, s'élevant au plus près des cieux sous l'action des forces telluriques. Tour à tour, la roche se contractait, marquait sa colère de se sentir ainsi ralentie par l'harmonie de ce monde en formation. Il lui fallait croître, et croître encore…forcer le temps et les lois…montrer sa force…

Partout la terre s'enorgueillissait de se montrer vierge, belle et fière.

Un monde se bâtissait ici. L'on n'en était encore qu'aux prémices, mais il était promû à l'opulence et la beauté. Nul n'en aurait dérangé l'ordonnancement, si ce n'était pour le seul désir de parfaire ce que les dieux avaient commencé.

Olana et Thranduil, doigts entremêlés, se repurent de cette vision enchanteresse. Une joie indicible s'ancra dans leurs cœurs, offrant à leurs pères, la récompense tant espérée. Leurs voix se joignirent à leurs vœux :

- Ce monde est merveilleux !

Et les Dieux de leur répondre...…

- Ce monde est à vous ! Partager ce cadeau. Profitez des bienfaits qu'il vous offrira. Aimez cette terre. Ensemencez-là, car de votre union naîtra un avenir que nous souhaitâmes radieux…autrefois.

Et les Séraphins, accompagnés par les Ainur de chanter...…

Gloria in exelcis Olana et Thranduil,

Gloire à Olana et Thranduil dans les Cieux,

Et in terra pax hominibus bonae voluntatis,

Et paix sur la Terre aux hommes qui L'aiment,

Laudamus Te, Olana,

Nous te louons, Olana,

Benedicimus Te, Olana,

Nous te bénissons, Olana,

Gratias agimus tibi,

Nous te rendons grâce,

Qui tollis peccata mundi,

Toi qui enlèves le péché du monde,

Qui sedes ad dexteram patres tuum,

Toi qui es assise à la droite de tes pères,

Omnia vincit amor.

L'amour subjugue tous les cœurs.

Les Ainur, et les Archanges,

Les Valar et les Séraphins,

Les Maïar et les Anges… entonnèrent un cantique aux sonorités harmonieuses, où cors et harpes se disputèrent la ferveur.

Du plus haut des Cieux, jusqu'au plus profond des entrailles de la terre, résonna une partie du chant de la victoire, car son architecture exigerait patience, opiniâtreté et courage.

Les fondations étaient posées. Du chaos naissait la lumière rédemptrice, du désarroi éclorait l'espoir, à l'erreur s'opposerait désormais la volonté de parfaire une œuvre qui se voulait unique, à l'image des omnisciences unis.

§§§§§§§

Aux abords du Styx…sous les hurlements de douleurs…

Les légions infernales, hurlèrent leurs haines, déchirant l'air de leurs griffes acérées.

Lucifer demeura plongé dans un silence éloquent. Alors que ses lieutenants s'invectivaient en termes orduriers, l'esprit malveillant de l'ange déchu, bâtissait un dessein à servir. Ses yeux se rétrécirent jusqu'à devenir deux fentes rougeâtres d'où émergea une lueur intense.

D'aussi loin que remontèrent les souvenirs de ses généraux, personne ne l'avait jamais aperçu aussi peu loquace. Tous y virent un violent désir de contrer la prophétie. Cette supposition souleva une clameur peu commune à laquelle le Prince des ténèbres prit part avant d'enjoindre la masse infernale à l'écouter :

- Bientôt le chaos fera face à l'espoir. Un nouveau monde se créé en silence…nous le trouverons, le pourrirons jusqu'à ce qu'il s'anéantisse de lui-même, et je mettrai la Femme dans mon lit la fourvoyant sous mes désirs extrêmes !

L'on acclama les paroles mauvaises et l'on dressa le banquet de la Colère où jeux, fornications et supplices, s'invitèrent au royaume de l'ombre.

§§§§§§§

En un endroit oublié de tous…

Au-delà des murs de la nuit, où les pâles lueurs de la justice faisaient grincer la chaîne liant Morgoth à son destin de prisonnier, parvint à l'esprit du Vala déchu, un enchevêtrement de mots…de multiples désirs, de conquêtes d'un monde en formation…

Son âme assoupie s'éveilla.

Bientôt viendrait son tour. Il entrerait dans la lumière, s'appuyant sur l'aide opportune d'un être inconnu dont les objectifs s'alliaient aux siens.

Il en conçut une évidente satisfaction, et d'entre ses lèvres s'échappèrent quelques notes d'une affreuse discordance.

Dans peu de temps, sa musique devrait triompher.

Cela se devait ! Il se l'était juré !

§§§§§§§

Du côté de chez Rose

Au cœur de la nuit, alors que la nature se reposait de ses œuvres, se discernait à la clarté de la lune, la taverne de Rose. Sa masse sombre ressemblait à un navire échoué au milieu de nulle part. Les derniers clients s'en étaient allés cuver leurs vins heureux chez eux, à l'abri des regards inquisiteurs. Accueillis par des épouses réfractaires aux prouesses de leurs petits maris chéris, ils s'endormiraient du sommeil du brave, englués dans de voluptueux songes nimbés d'érotisme.

Les loquets fermés de « La Taverne du cochon pendu » ne protégeaient guère ses occupants contre les bandits de grands chemins, mais par acquis de conscience, l'on se devait de refuser les derniers noceurs trop embrumés par les vapeurs d'alcool pour se rendre compte qu'il y avait un moment pour toutes choses, et notamment celui de goûter à un repos bien mérité.

Il fallait bien tirer le rideau, fermer boutique, clore les réjouissances…bref, chacun devait retrouver sa juste place, aussi condamnait-on les divers accès de l'antre de tous les plaisirs par des serrures plus symboliques qu'intimidantes.

Le sommeil rattrapait les hôtes de la maisonnée…la nuit vaquait à ses occupations.

Pour Amélie, l'amie de Rose, il en allait tout autrement. Pâle, elle reposait dans son lit. Son râle révélait une grande douleur à chacune de ses respirations. Une vilaine bronchite tardait à disparaître et les symptômes s'étaient lourdement aggravés.

Tour à tour, Opéca et Chaperon Rose la veillait assises près de sa couche, surveillant sa respiration, prenant un soin tout particulier à remonter les couvertures sur son dos courbaturé, nourrissant le feu dans la cheminée…

Le temps pesait sur son état de santé. Une mauvaise neige s'était invitée depuis plusieurs jours…la maladie n'en finissait plus de l'affaiblir.

Cette nuit-là, Amélie fit un rêve…

Elle distingua un brouillard couleur ciel, dans un océan de noirceur. Un chant mélodieux accompagnait une merveilleuse sensation de bien-être, et bien que le froid semblait l'environner, elle ressentit soudain, un bien-être couvrir ses épaules. Une grande félicité lui offrait un moment de grâce. D'un nuage de vapeurs odorantes apparut un être familier…

Olana, sa petite pougne, comme elle l'avait toujours nommée, l'enfant qu'elle avait élevée, soignée, aimée, se trouvait à ses côtés.

Aussi belle que dans son souvenir, elle s'approcha de la vieille femme, offrant des mots au goût de miel. Un sourire angélique accompagnait ses paroles. Si ce n'était sa toux, elle aurait émis un cri de joie, mais sa gorge ne lui permit aucune acclamation. A la place, elle tendit ses mains usées vers celle qui aurait pu être son enfant.

Olana s'en saisit, caressant la peau parcheminée, le regard attendrit.

Ses mots fleurirent sur ses lèvres :

- Ma douce Amélie…je reviens vers toi. Bientôt, tu entreras dans la lumière, et je serai là. Emprunte le chemin…viens à moi…Amélie…je t'attends.

Un cri déchira la nuit, bouleversant le sommeil de tous les occupants de l'auberge, et il se présenta un remue ménage comme jamais il ne s'en était présenté…

§§§§§§§

Dans un monde de feu

Jetant son épée à terre, Orlyänne jura de tous ces noms qu'il était impossible d'imaginer tant sa colère était grande. L'aiguière posée sur la table, se retrouva entre ses mains. Tandis que le vin coulait dans son verre, un chuchotement attira son attention.

Une sorte de chant l'appelait. Ce dernier ne provenait pas de ses sœurs de sangs, mais de celle dont elle avait toujours admiré la douceur. Cela ne pouvait être qu'une voix d'humain et plus particulièrement de femme.

On l'enjoignait à rejoindre l'amitié qui la liait à d'autres…le chant disait aussi qu'une lumière aveuglante finirait par détruire le monde…une senteur de fleur occupa l'espace de sa chambre…

De son balcon se déchaînait la colère des volcans non loin des forges de Dankörr où son peuple puisait sa force. Le ciel noir d'encre, absorbait toute vie environnante. Cependant, il apparut à l'Est, une petite étoile brillant d'un éclat très particulier.

Sa luminosité attirait le regard aussi sûrement qu'une pierre précieuse.

L'elfine interrompit son geste. Son verre demeura en suspens quelques instants, avant qu'elle ne le repose sur la table de bois. Une voix aussi pure, l'éclat d'une étoile aussi magnifique ne pouvait être la source du hasard. Les elfines vulcaniennes ne croyaient pas aux signes du destin. Seuls la volonté était en mesure de contrer un destin aussi brut qu'avait été le leurs depuis la nuit des temps. L'on se battait pour vivre, non pour s'enorgueillir de victoires dédaigneuses !

Orlyänne comprit alors qu'il était temps de partir. Rejoindre ses amis, devenait une évidence. La guerre attendrait bien son retour, si retour il y aurait. Consciente des risques d'un tel voyage, l'elleth interprétait chacun de ses voyages comme une fin en soi, ou plus probablement, une fin hypothétique et brutale comme toute elfine vulcanienne se devait d'envisager la sienne.

Vidant d'un seul trait son verre, réunissant une bourse de cendre et s'emparant de son épée, l'elleth embrassa l'horizon de sa terre natale une dernière fois, avant de prononcer les mots nécessaires à son départ.

Dans un éclair de lumière, elle disparut, laissant une trace brunâtre sur le sol en pierre de lave.

Et ce fut tout.

§§§§§§§

Dans un trou de Hobbit …...vivait un étrange petit homme.

Il ne serait jamais venu à l'esprit de Monsieur Bilbon Sacquet, de faire fi d'une réflexion née d'un bon esprit aguerri. C'était tout bonnement impensable.

Chez un hobbit, l'on savait s'écouter, quant à savoir si l'on était en mesure de se comprendre…il en allait tout autrement.

Pourtant, la petite pensée s'insinuant en catimini dans son âme curieuse, fut invitée à éclore à son aise.

Pourquoi ce besoin impérieux de se lever à cette heure avancée de la nuit ?

Un hobbit, qu'il soit un Touc ou un Sacquet, se devait de continuellement parfaire, son éducation dans le seul but d'acquérir la très enviée position sociale de Gentlemen. L'on accédait alors à un esprit posé…enfin, du moins lorsque la branche cadette des Touc, d'où sa mère, Belladonna, avait eu l'obligeance de s'y trouver perchée, ne s'entremêlait point à une obscure parenté sortie d'on ne sait où.

Un arbre généalogique digne de ce nom, s'enracinait, à raison et profondément, dans une terre fertile, car… comme l'on sustentait un esprit, l'on nourrissait aussi un végétal quel qu'il soit. De là venait probablement l'amour des hobbits pour le travail de la terre et tout ce qui y poussait.

Parfois, il arrivait que les Touc se prennent de fantaisie, et alors leurs esprits conventionnels en pâtissaient tôt ou tard.

S'avouer se retrouver en fâcheuse posture sur la balance de la réflexion ne semblait guère convenable, à un auguste représentant de la lignée d'un Touc, ou d'un Sacquet !

Par bonheur, il n'en était rien de tout cela, puisque l'époux de Belladona, avait su percevoir chez son épouse, un esprit bien logé dans le pays de la bienveillance et du savoir-vivre.

Mais alors, se questionna Monsieur Sacquet pour la seconde fois, que fais-je debout sur mes deux pieds, en costume de nuit, le nez collé au carreau de ma fenêtre ?

Et pour la seconde fois, il ne put apposer de réponse à ce curieux questionnement. Au lieu de poursuivre son étrange interrogation, il enfila une robe de chambre en laine tissée, chaussa ses pieds de chaussons tout aussi bien confectionnés, et se présenta sur le perron de sa maisonnée.

L'air vif lui fit ouvrir tous grands les yeux. Bigre ! Qu'un tel froid s'invite dans La Comté n'était pas ordinaire.

Il prit une profonde inspiration, expira un nuage de condensation sous la forme d'un très joli petit nuage, et leva sa tête vers le ciel. Au-dessus de ses boucles châtaines, brillait une étoile plus intense que toutes les autres réunis. Ses lèvres formèrent un O parfait, ni trop grand, ni trop niais.

Alors, il se souvint…

A son esprit s'invitèrent quelques moments de bonheur…de malheurs aussi car la vie en était parfois composée. Une femme d'une grande beauté…des cheveux longs et blancs…une voix enchanteresse.

La somme de ses dernières aventures pesa soudain très lourd sur les frêles épaules du Hobbit. Le regard posé sur l'étoile, il sentit une larme se répandre sur sa joue, et tandis qu'elle se figeait sous l'effet du froid, il la cueillit du bout de ses doigt.

Elle brillait tel un diamant dans le creux de sa main. Cela amena un sourire sur son visage.

Réprimant un frisson, il rabattit le col de son vêtement sur sa nuque et réintégra la chaleur de son foyer, remplit une bouilloire d'eau qu'il plaça au-dessus du foyer, après avoir jeté une poignée de feuilles de thé.

Lorsque sa boisson fut prête, il la versa consciencieusement à l'intérieur de sa tasse en porcelaine, dont il se servit pour réchauffer ses paumes refroidies, puis il oublia tout bonnement d'en boire le contenu.

Monsieur Bilbon Sacquet, tout à sa rêverie, venait de prendre une grande décision, de celle qui n'attendrait pas le chant du coq, aussi reposa-t-il son breuvage et se mit-il en quête de mettre en œuvre son petit projet de Hobbit.

Il en était ainsi chez les Sacquet ! Aucune idée ne devait s'empeser du poids de l'hésitation.

C'était bien là, un précepte qu'il avait acquis depuis sa plus tendre enfance, et c'est un sourire qu'il offrit aux portraits de ses parents bien exposés sur le manteau de la cheminé familiale.

Oh oui…un très beau sourire d'enfant devenu grand.

Une aventure n'attendait jamais ! Oh ça non !

§§§§§§§

Une facétie de magicien

Sous son manteau de laine bouilli, Alachnÿ le magicien, tout à son art, réfléchissait à la manière dont il serait en mesure de faire sortir de sa tête, une réflexion ardue. De toute la soirée, elle n'avait cessé de lui rendre la vie difficile.

Il se devait d'y répondre et pour cela, il n'existait qu'un seul et unique moyen partir !

Assis sur un gros tas de bûches, la fumée de sa pipe s'élevait dans les airs, formant d'étranges volutes, assez gracieuses pour ne point s'en émerveiller.

Son gros chat, Matouba, avait posé son séant de félin sur le même tas de bois. Il sortait d'entre ses innombrables quenottes pointues, de profonds grognements dont l'on aurait su dire s'ils se montraient belliqueux ou simplement sots.

Le magicien se tourna vers lui, souleva ses épaules dans un geste de dédain et offrit un petit commentaire à la nuit malicieuse :

- Stupide chat !

Ce à quoi le matou lui répondit par un sourire doté de magnifiques petites perles blanches. Cela le fit rire ce qui occasionna un mouvement d'une telle envergure que sa bedaine s'en trouva toute secouée, puis il redevint sérieux et se mit à lui parler comme l'on parle à un ami :

- Alors toi aussi tu l'as entendu ? Cet appel sans fin…cette litanie encombrante au point de ne plus parvenir à penser ?

- L'ai-je entendu, ou ne l'ai-je point entendu ?

- Stupide chat ! lui fut-il offert pour la seconde fois en guise de réponse.

Une volute de fumée de pipe plus tard, le magicien reprit là où il en était resté :

- Matouba…

Il prit une profonde inspiration, ce qui amusa l'animal :

- Que dirais-tu d'aller rendre une petite visite de mon crû à des amis ? Hum ? Mon idée parvint-elle à entrer dans ta petite caboche de félin trop nourri ?

- Graouuuu…

Lorsque le chat répondait ainsi à son maître, il fallait y voir une petite facétie de son crû, aussi le mage ne perdit point son temps à se rendre justice. Il frappa dans ses mains, se leva de son siège un peu inconfortable, et enjoignit son animal fétiche à le suivre :

- Hâte-toi, gros tas de chat, et n'en oublie point tes petites pensées doucereuses à mon égard, cela me chagrinerait de ne plus les entendre.

Et le matou de lu répondre pour la seconde fois :

- Graouuu…

Et dans la nuit se fondit deux silhouettes amies…

§§§§§§§

Perdu dans le froid

L'hiver s'était abattu en ce monde, bien plus tôt que prévu. Les nuits infinis et profondément paresseuses, se prélassaient sur ces contrées où évoluait le plus voleur de tous les lutins, Mic Mac. Les mains à l'intérieur de ses poches, une fois de plus, dûment garnies du résultat de ses nombreux larcins, il luttait contre un vent glacial. Son bonnet mité, posé sur sa tignasse emmêlée, ne suffisait plus à garder au chaud sa petite tête mal faite.

Plus aucun être n'était parvenu à le décider à démêler ses cheveux. Depuis la disparition d'Olana, la seule qui officiait sur sa chevelure, le haut de son crâne ressemblait à un champ de foin saccagé, et celui ou celle qui se serait risqué à changer ce désordre savamment entretenu, se serait vu gratifié de l'une de ses légendaires colères.

Bien que possédant deux petites jambes fort rapides, le petit gnome peinait ce soir-là à avancer dans la nuit sombre. Pourtant il se devait rapidement de regagner sa tanière, sous peine de mourir de froid, et comme cela n'entrait pas dans ses prédispositions, il hâta son pas en sortant ses menottes de ses poches afin d'insuffler dessus, un peu d'air chaud sorti de ses poumons.

Soudain, il entendit un chant…et pas n'importe lequel. De douces rêveries emprisonnèrent son esprit aussi surpris que son cœur. Cette voix aussi douce qu'une caresse de brise estivale, lui fit stopper le pas. Le chant provoqua, en lui, d'intenses émotions. Il aurait été capable de le reconnaitre n'importe où en ce monde. Les notes s'envolaient sur les hauteurs de sa peine, remuant des souvenirs qu'il tenait absolument à oublier. Bientôt, il ne put retenir les larmes s'échappant de ses gros yeux globuleux, et sa colère monta dans les tours :

- Si j'attrape celui ou celle qui se joue de mon chagrin, je le lui ferai payer fort cher, foi de lutin crasseux ! déclama-t-il d'une seule traite en brandissant son petit poing d'un geste rageur.

Comme il s'y attendait, personne ne lui répondit. Hormis le bruissement du vent entre les branches dénudées des arbres alentours, un silence pesant s'abattit sur ce coin de terre. Mic Mac reprit sa course en hâtant son pas, lorsque le chant reprit de plus belle.

Alors qu'il allait, une fois de plus, crier sa colère, la voix cessa de chanter pour s'adresser à lui :

- Chacune de tes larmes, te rapproche de moi…

Cette voix…il en était sûr…il l'avait connu autrefois lorsque lui et ses amis…comment une telle chose était-elle possible ?

Le petit être stoppa sa marche, s'immobilisa les pieds dans la neige au beau milieu de la forêt, oubliant combien la froidure aurait bientôt raison de lui, mais de cela, il ne s'en préoccupa guère. Seule la voix parvenait à le réchauffer, du moins…le pensait-il.

Et le lutin s'assit sur la neige, les yeux levés vers le ciel…

§§§§§§§

Une petite réunion entre amis

Jack en était certain…Prince espérait encore une fois de lui, quelques monnaies sonnantes et trébuchantes. Le nobliau de pacotille s'était-il encore fourré dans une affaire nébuleuse ? Aliénor n'en finissait plus de sourire. Ses longs cheveux blonds remontés sur le sommet de sa tête à l'aide d'une pique en bois lui conféraient un air de jeunesse que son ami apprécia comme il le fallait :

- T'es plutôt pas mal ce soir, la belette !

Le tout fut exprimé à l'aide d'un sourire et un clin d'œil où la grivoiserie était absente. Les deux guerriers s'appréciaient depuis un très long temps à présent. Faire basculer une telle amitié vers une aventure d'un soir, serait gâcher une relation forte.

Pourquoi s'encombrer d'ennuis quand l'osmose les unissait de si plaisante façon ?

Il n'en était pas la même chose pour Prince, lequel avait de très sérieuses prédispositions à se fourrer dans tout un tas d'ennuis divers et variés. Il y avait tout de même un dénominateur commun à ses soucis les femmes. Qu'elles aient été issues de la noblesse, comme de la plèbe, ce séducteur patenté, ne pouvait résister à une aventure promise après un fougueux baiser échangé à l'abri des regards indiscrets.

Il en résultait souvent de réelles complications, surtout lorsque la dame en question se trouvait mariée et bien mariée !

S'il avait fallut compter le nombre de fois ou le bellâtre s'était enlisé dans ses petites aventures d'un soir, les mains et les pieds de tous ses amis réunis, n'y aurait pas suffit !

Cette nuit-là, une fois encore, Prince requit quelques secours auprès de ceux qu'ils considéraient pratiquement, comme des membres de sa famille…enfin…du moins lorsque les problèmes commençaient à prendre de l'ampleur.

- Jack, Aliénor…mon ami…ma mie…

- J'aime pas quand tu commences comme ça Prince…répondit Jack en coupant la parole au blondinet un brin échevelé.

- Prince…tu as oublié de replacer ton catogan ou serait-ce l'urgence de ton départ qui aurait été la cause de ce manque de convenance ? questionna Aliénor dont l'envie de rire ne la quittait pas.

Le freluquet passa sa main sur ses cheveux. Une expression contrite s'afficha instantanément sur son visage un brin tourmenté :

- Ma mie, je suis au comble de la désespérance, c'est un fait. Jamais, Ô grand jamais, un tel manquement ne se serait présenté sur l'horizon de mon paraître !

Jack souleva un sourcil fourni :

- Qu'est-ce que c'est qu'ces conneries ? Tu t'entraines ou quoi ? Ta poésie, gardes-là pour les donzelles que t'aimes tant…visiter derrière le dos de leurs maris !

Tout à fait offensé par ce manquement aux règles de la bienséance, Prince releva un menton fier et lança à la cantonade l'une de ses réparties fétiche :

- L'on ne saurait atteindre la magnificence d'un prince de sang !

Et il s'enferma à double tour dans sa petite prétention de prince d'opérette. Aliénor se mit à rire, bientôt suivie par Nimïel, alangui sur son fauteuil près du feu de la cheminée. L'elfe diplomate qui avait tendu l'une de ses magnifiques oreilles pointues du côté des ennuis de son ami un brin aventureux, lui offrit un peu de réconfort :

- Prince…ma bourse doit peut-être encore contenir quelques reliquats de la fortune que nous gagnâmes lors de nos aventures passées. J'avais pris soin d'être prévoyant, annonça-t-il du bout des lèvres en laissant ses longs doigts effectuer une danse lascive dans les airs, ce qu'Aliénor ne se lassait point d'admirer.

- Ah ! Que voici un gentilhomme de bon aloi ! Ne vous l'ai-je point assez suriné depuis toujours ? Tant de grâce et de talent ne peuvent demeurer, obstinément, dans le déni au fonds des temps !

- T'en fais pas un peu trop là ? lui répondit un Jack légèrement excédé.

- Que nenni ! lui répondit le nobliau aussi fier qu'un pou. Je ne fais que pointer du doigt, une vérité criante, comme l'aurait suggéré, ma très charmante et très appréciée amie, Chaperon Rose. Si fait, Monsieur, j'accepte avec bonté votre aide et m'en vais de ce pas, calmer le courroux d'un mari jaloux mais sacrément chanceux d'avoir épousé une donzelle dont les talents mériteraient d'être vantés sur la place publique !

La main d'Aliénor s'éleva à hauteur de son visage. Sa moue en disait long sur ce que venait d'énoncer Prince :

- Nous ferons silence sur les exploits de ta belle Prince. Tu ferais mieux de régler ton épineux problème et nous revenir entier !

- Ma mie…tant de considération…

Sa phrase demeura en suspens. Alors que la nuit étirait son pouvoir sur les terres environnantes, que les derniers clients de l'auberge de Rose, avaient quittés les lieux, et que le silence régnait en maître, une douce voix s'élevait derrière la porte.

Les quatre amis se lancèrent un regard où la stupéfaction gagnait du terrain :

- Cette voix…commença Aliénor en se figeant soudain.

- Quelle étrange étrangeté, ne le pensez-vous point ? questionna Prince, l'index pointé en direction de la porte de la pièce close.

Jack quitta le lit où il était affalé, et se dirigea vers la porte de bois. Le loquet failli se casser sous la pression qu'avait octroyé Jack à son geste. Une fois grande ouverte, il s'appuya contre le chambranle pencha sa tête vers le couloir desservant les nombreuses chambres, mais ne vit qu'une pénombre trouée, ici et là, par le halo d'une bougie posée sur des dessertes.

La voix résonna à nouveau, doucereuse et bienfaisante. Aliénor se leva à son tour. A hauteur de Jack, elle posa sa main sur le bras du mercenaire. Elle put sentir ses muscles aussi bandés que s'il s'apprêtait à livrer un combat :

- Je ne connaissais qu'une seule personne dotée d'une telle tessiture, Jack…cette personne nous a quittés pourtant…

Les yeux de Prince s'agrandirent de frayeur :

- Diantre ! Un fantôme ! Sommes-nous donc maudits à ce point que nous ne soyons poursuivis par les intempéries d'une existence déjà dûment nourrie de nos exploits en tous genres ? Quelle infamie, quelle…

- Tu vas la fermer oui ? lui intima un Jack au comble de l'exaspération. Je vais faire une petite ronde histoire de tomber sur celle qui nous ferait le coup de la diva, et y'a plutôt intérêt à…

Un cri perçant retentit à l'intérieur de la maisonnée jusqu'ici endormie, auquel répondit un Prince tétanisé. Les portes s'ouvrirent à la hâte, des voix retentirent un peu partout…

Une grande agitation se mit à régner dans les lieux soudain devenus très agités.

Que se passait-il donc ?

Ici se finit l'histoire...ou pas

Il n'existait aucun endroit en ces mondes, où l'appel n'avait pas été entendu.

De part et d'autre, chacun y alla de sa petite idée, mais rien ni personne ne fut en mesure de comprendre jusqu'à ce que…

tous se rejoignent, et comprennent que l'aventure ne faisait, réellement que commencer.

Si le temps avait pris ses aises pour installer l'histoire,

Il s'assurait, à présent, que tous y soit convié.

Le destin s'engageait parfois sur des chemins de traverses pour vous diriger là où il aurait été de bon ton de s'y trouver.

Etaient-ils tous en route pour le découvrir et le vivre ?

Peut-être bien.

Mais...ceci est une autre histoire, car les récits n'avaient-ils pas pour but de distraire

Leur auditoire tout autant que leur révéler des vérités trop longtemps contenues sous le sceau du secret ?

Sans doute aussi.

Encore fallait-il se montrer prêt à les écouter...tout simplement.

Mais après tout ,…

Cette nouvelle histoire...

Me laisseriez-vous vous la conter ?

Fin du premier tome.

Arakïell