Disclaimer : Le personnage de Dracula ne m'appartient pas, il appartient à Bram Stoker.


Oubliez dorénavant tout ce que vous pensiez savoir de moi.

Je ne suis pas et n'ai jamais été le comte Dracula que Bram Stoker a dépeint. Cependant, j'ai rencontré Bram Stoker avant qu'il n'écrive Dracula. Il a même été l'un des premiers à ne pas me voir comme un monstre, à offrir une amitié sincère à un être en repentir tel que je l'étais. Paradoxal, me direz-vous, car dans son roman Dracula est un monstre mais il l'a fait pour protéger. Vous vous imaginez bien que des gens auraient tenté de trouver ma demeure certains pour des intentions louables et d'autres avec un dessein beaucoup plus funeste. Bram a construit ce mythe terrifiant autour de moi comme on a créé les contes pour protéger les enfants des dangers extérieurs. Le danger qui pouvait m'affecter était la peur des autres envers moi, envers ceux qui étaient différents. Pendant que ceux qui auraient pu me vouloir du mal cherchaient un vampire dans Londres ou dans un vieux château en Transylvanie, ils ne me cherchaient pas là où j'étais réellement, en Irlande dans une chaumière près de la mer et loin de la civilisation.

L'apparence du comte a aussi été amplifiée pour me protéger : sa laideur dans son château de Transylvanie comme sa sensualité en Angleterre. Tout avait été amplifié et, en réalité, je ressemblais à monsieur tout-le-monde... En plus sexy selon les bruits de couloirs.

Néanmoins, la description que Bram Stoker fit de moi n'était pas totalement erronée : à une époque, dans mes jeunes années, j'étais ainsi, un être cruel, blessé, assoiffé de sang. Aujourd'hui, je parvins tant bien que mal à résister à ma soif de sang... la plupart du temps. Je n'ai tué personne depuis la fin des années 1970. Ce jour-là, j'ai durci les lois que je m'étais imposé depuis plus de cent ans. J'aspirais à être une créature neuve et vaincre ma nature profonde alors je devais être intransigeant avec moi-même, ne pas m'accorder de circonstances atténuantes.

Ma première loi : Ne jamais rester au même endroit plus de dix ans.

La raison de cette loi était tout simplement de ne pas éveiller les soupçons de mes concitoyens.

Depuis deux ans, j'avais entamé une nouvelle vie dans le nord-ouest de la France. Je m'y faisais passer pour un Irlandais de trente-et-un ans répondant au nom de Gabriel Mason, un professeur de littérature irlandaise dans l'université la plus proche. Une belle couverture qui me permettais de vivre tranquillement. Je ne pouvais pas me plaindre.

En fait, il y avait un défaut dans cette vie : les étudiantes et parfois même les étudiants ne cessaient d'essayer de me séduire. Combien d'étudiantes étaient venues me voir pendant que je fumais une cigarette pour me demander du feu ou une « clope » comme elles disaient alors que nombre d'entre elles ne fumaient pas ? Plus que je ne saurais en compter. A chaque fin de cours, un étudiant m'abordait pour X ou Y raisons. C'était fatiguant mais je m'y étais fait au bout de longues années. Toute fois, je ne pouvais m'empêcher de m'interroger : que me trouvaient-ils ? Physiquement je n'étais pas laid mais j'étais fichtrement banal : grand, mince et un peu musclé, des cheveux noirs bouclés, des yeux tout aussi noirs que mes cheveux, une barbe de trois jours qui masquait en partie le bas de mon visage, quelques défauts physiques comme des lèvres très fines, une cicatrice sur ma joue droite (cicatrice cachée par ma barbe)... Moralement, j'étais un peu sadique et cynique avec mes étudiants. Je répondais à ce dicton « Qui aime bien châtie bien ». Plus important, j'étais devenu, au fil des années, amoureux de la vie, d'une vie simple ou je cohabitais avec des êtres qui auraient pu me voir comme un monstre mais qui me voyaient comme leur voisin, leur professeur, leur ami... Tout simplement comme un homme normal. J'étais franc, je n'avais pas peur de ce qu'on pouvait me faire, je croyais en une justice supérieure et en des jours meilleurs. Je crois pouvoir dire que j'étais fidèle mais cela faisait si longtemps que je ne m'étais pas lié à quelqu'un. J'avais aussi en moi cette violence, cet instinct sanguinaire de chasseur. Comment m'en vouloir me direz-vous mais j'arrivais encore à m'en vouloir après tous les efforts que je faisais pour vaincre ma part d'ombre. J'étais et me devais d'être intransigeant envers moi-même.

La discipline est la clé de ma réhabilitation, me répétais-je chaque jour.

Au fur et à mesure des années, en voyant les Hommes perdre peu à peu de ce qui faisaient d'eux des Hommes, j'avais développé une forme de misanthropie optimiste car je ne désespérais pas de voir quelqu'un de différent sortir du lot. Toute personne n'était pas fondamentalement mauvaise mais plus je vieillissais et plus l'humanité me dégoûtais et m'ennuyais. Parfois, je devais me forcer pour aller travailler mais comme je le disais toujours :

La discipline est la clé de ma réhabilitation.

Tout ceci est très joli, je le conçois et j'aurais pu vivre ainsi encore de longues années si mon démon intérieur ne venait pas me harceler au moment même où je pensais m'être débarrassé de ma dangerosité. Mais non, jamais je ne m'en débarrasserai à cette cadence. Le démon de l'Amour est un vieux fou, dur à la tâche... Impossible de l'obliger à aller voir ailleurs. Parfois, il le faisait mais ça ne durait jamais très longtemps. Pour moi, ça avait duré une petite quarantaine d'années. Cette année, il avait de nouveau envoyé l'un de ses sbires, l'une de ses démones. J'avais des raisons de dire que l'Amour était un démon : à chaque fois qu'il se tournait vers moi, il m'offrait une femme qui ressemblait à s'y méprendre à mon premier amour et à chaque fois, je la tuais comme j'avais tué mon premier amour.

Cette fois-ci, l'Amour avait été plus intelligent et m'avait envoyé une femme très différente des autres. Je devais tout de même m'éloigner d'elle pour ne pas retomber dans ma part d'ombre. Pour ne pas tuer ou damner une âme innocente. Prendre mon courage à deux mains et m'enfuir loin d'elle alors que mon âme et mon cœur étaient appelés par son âme et son esprit. L'amour pouvait-il m'avoir fait le plus beau coup possible ? Avait-il caché mon âme soeur dans le corps d'une presque inconnue, dans le corps d'une de mes étudiantes qui plus est ? Heureusement pour elle, c'était bien la rare étudiante à n'en avoir rien à faire de moi. Peut-être serait-elle sauvée de mes crocs par son indifférence ? Je priais pour qu'il en soit ainsi...

Sinon...

La discipline est la clé de ma réhabilitation.

La discipline serait la clé de ma résistance face à mes pulsions animales.

Alors... Pensez-vous toujours que je suis le diable ?


Ceci n'est qu'un prologue. L'intrigue (amoureuse, bien sûr) arrivera bientôt mais patience. =)