Les langues de Schtroumpfs

Une fois de plus, Spock s'était jeté sur le plat de lasagnes à peine celui-ci posé sur la table.

Quel appétit, se dit sa mère tout en affichant un large sourire…on croirait qu'il n'a pas mangé depuis 15 jours ! Dommage cependant qu'il ne grossisse pas davantage, il me semble toujours aussi frêle…

Spock, bien qu'âgé de 13 ans, était un jeune garçon maigrelet et petit en taille. Il était entré dans la délicate période de la préadolescence mais comparé aux autres garçons de son âge, il mesurait une tête de moins et sa masse musculaire était peu développé ce qui suscitait des moqueries de la part de ses camarades de classe. Sans doute, sa physiologie hybride y était pour quelque chose…

Mais ce n'est qu'une phase, bientôt il poussera comme un champignon, comme les hommes de ma famille…J'espère pour lui qu'il n'aura pas d'acné, ce serait pire pour lui si tel était le cas, se dit Amanda qui regrettait le temps où son petit garçon lui posait trente-six questions à l'heure. Lui, si curieux de tout, était à présent un jeune garçon posé et silencieux…Trop replié sur lui-même à son goût.

Un doute traversa soudain son esprit. Un doute qui fit rapidement disparaître son beau sourire.

« Spock ? Qu'avez-vous mangé à la cantine aujourd'hui ? » Demanda Amanda. Bien entendu, l'école lui avait envoyé, comme à toutes les autres mères, la liste complète et détaillée des menus servis à la cantine pour les trois mois à venir. Prévoyantes, ces dernières pouvaient ainsi élaborer les repas du soir de façon à ce que leurs enfants ne mangent pas deux fois la même chose la même journée.

Dix puis vingt secondes passèrent…c'était déjà quinze secondes de trop ! Signe que Spock hésitait. Comment pouvait-il hésiter ? Il ne pouvait pas avoir oublié ce qu'il avait eu au déjeuner ?

Amanda devint vite anxieuse, ce que Sarek, son époux, remarqua aussitôt. Il se mit à observer son fils, qui au bout d'une minute, n'avait toujours pas répondu à cette simple question.

La fourchette en main et le regard plongé dans son assiette, Spock semblait avoir soudain toutes les difficultés du monde à mastiquer et avaler ce qui n'était qu'autre qu'une macédoine de légumes en accompagnement des lasagnes !

« Spock, répondez à votre mère. Qu'avez-vous eu au déjeuner ? » Demanda Sarek, sur un ton neutre. Depuis quelques temps déjà, sa complicité avec son fils s'était étiolée. C'était, aux dires de son épouse, un autre phénomène due à l'adolescence.

Lorsqu'il vit Spock relever les yeux, les lèvres scellées, il comprit que Spock ne donnerait jamais la bonne réponse…

« Spock ! Que se passe-t-il ? Ce sont ces mêmes garçons, n'est-ce pas ? Que font-ils cette fois ? Vous volent-ils votre repas ? Vous bloquent-ils l'accès à la cantine ? » Amanda était furieuse à présent. Spock était constamment la cible d'insultes de la part de trois camarades de sa classe et d'autres élèves, plus âgés que lui. Ceux-ci ne supportaient tout simplement pas son existence ! Bâtard, métis, Terrien, tels étaient les noms utilisés pour le désigner. La haine à son égard n'avait fait que croître ces derniers mois. Allez savoir pourquoi, peut-être une fois encore, était-ce la faute à leurs hormones ? Amanda se demandait toujours jusqu'où ils pouvaient aller…Par deux fois déjà, Spock avaient dû se défendre avec ses poings, après que ceux-ci l'aient juste 'bousculé' par inadvertance, à ce qu'ils avaient prétendu.

Spock baissa la tête aussi vite qu'il l'avait relevé. Il posa ensuite sa fourchette et sortit de table en un éclair.

Quelques minutes plus tard, Sarek entrait dans la chambre où son fils s'était réfugié. Il avança calmement et vint s'asseoir sur le lit, invitant son fils à la rejoindre d'un geste de la main.

« Que s'est-il passé ? » Dit-il dans un soupir. Même s'il montrait une quelconque émotion, Amanda l'avait supplié de ne pas le réprimander… Plus que tout, lui avait-elle dit, il faut maintenir le dialogue avec lui…Et c'était bien l'intention de Sarek à cet instant.

« Précisez ! » Demanda Spock.

« Que s'est-il passé ce midi à la cantine…Ce midi et les autres jours. »

« Vous le savez déjà ! » Répondit Spock, sèchement.

« Non, je ne le sais pas. Autrement, il serait illogique que je vous pose la question. »

Spock fixait la fenêtre de sa chambre, à travers laquelle apparaissaient quelques étoiles. La nuit descendait doucement sur Shikkar. Le regard de Spock sembla s'adoucir à la vue de T'Khut.

Sarek ressentait l'apaisement de son fils. Bien, sa colère diminue, peut-être va-t-il enfin parler, se dit-il.

Deux minutes passèrent avant que Spock ne se confia à lui.

« Ils renversent mon plateau-repas dans le recycleur avant même que je ne commence à manger. Ils disent qu'ils veulent tester ma résistance à la faim et à la soif…Un vrai Vulcain est capable de rester plusieurs semaines sans manger…Ce n'est pas mon cas, Père…J'ai toujours faim. »

Sarek aurait souri s'il n'avait pas été Vulcain et si cela n'avait pas été aussi grave. Lui aussi, à l'âge de Spock, avait toujours faim. Il avait même eu, à cette époque, quelques envies de viande…Lui qui était végétarien, comme la plupart de ses pairs, aurait alors volontiers dévoré un Lematya !

« Spock, ce que vous ressentez n'est pas une anomalie. Vous êtes en pleine croissance… »

« En pleine croissance ? Père, Je suis toujours le plus petit de ma classe ! » S'emporta soudain Spock.

« Spock, contrôlez-vous ! » Sarek se mordit soudain l'intérieur de la lèvre. Et voilà…J'ai dit ce qu'il ne fallait pas dire…

Sarek venait une nouvelle fois de rappeler à son fils qu'il devait se contrôler. Contrôler ses réactions est difficile quand son corps et son esprit affrontent une tornade d'émotions…Fichues hormones…

« Spock, oubliez ce que je viens de dire. Exprimez-vous librement, mon fils ! » Sarek avait mis l'accent sur les deux derniers mots. Oui il était son fils, son fils qu'il chérissait même s'il n'était pas aussi démonstratif que son épouse…

Malheureusement, Spock s'était refermé comme une huître dans sa coquille.

« Et vos professeurs, les avez-vous prévenu ? »

« Mes paroles n'ont aucun poids face à celles de mes assaillants. Ils me traitent de menteur et attendent que je leur fournisse une preuve de ce que j'avance ! Aucun d'eux ne surveille le réfectoire…et aucun autre élève ne veut témoigner en ma faveur… » Dit Spock dans un murmure.

« Et les biscuits que votre mère vous donne pour le goûter ?… »

« Je …Je dois leur remettre en entrant à l'école, le matin. Ils les mangent ensuite devant moi… »

« Je vois… » Répliqua Sarek, toujours impassible mais furieux contre lui-même.

Ainsi donc, son fils se faisait racketter depuis des semaines et il n'avait rien vu !

« Spock, demain, j'irai voir vos professeurs et je leur parlerai. »

« Mais Père, ce sera inutile. Nous ne pouvons prouver que … »

Spock se tut dès qu'il vit son père arborer un faible sourire, tout en relevant légèrement un sourcil…

« Spock, je vais vous demander de me faire confiance… »

oOOOo

Le matin suivant, Spock se présenta devant le portail de son école. Comme habituellement depuis 3 semaines, six jeunes Vulcains l'attendaient.

« Spock ! Montre-nous ce que ta putain de mère t'a donné aujourd'hui ! » Dit le plus vieux. Il devait avoir 15 ou 16 ans mais visiblement il n'avait acquis ni le contrôle de ses émotions ni la sagesse de ses pairs…Même à bonne distance, sa haine était palpable, nul besoin d'être un télépathe pour s'en apercevoir.

Tout en demeurant le visage aussi neutre que possible, Spock sortit de son sac qu'il portait à l'épaule, un petit sachet rempli de muffins et de bonbons aux couleurs chatoyantes. Comme depuis plusieurs jours, Spock se vit arracher le sac des mains.

« Vas-y, tu peux entrer ! »

Spock pénétra dans l'enceinte de l'école et ne se retourna que dix mètres plus loin pour les observer. Les trois-quart du sac avaient déjà été consommés…

Vers 10 heures, Sarek fit son entrée dans la salle de classe de son fils. Aussitôt des murmures se propagèrent dans l'immense salle. Que venait faire ici le père de Spock ? L'Ambassadeur venait-il chercher son fils ? Spock allait-il suivre une nouvelle fois son père dans l'une de ses missions diplomatiques ? Ce n'était pas impossible, cela s'était plusieurs fois produit par le passé.

Sarek s'était posté devant le professeur de son fils. Une vive discussion s'engagea avant que Spock ne fut contraint de quitter son module d'apprentissage pour les rejoindre.

« Spock ! Ton père affirme que certains camarades de classe te rackettent. Peux-tu me les désigner ? »

Spock, le visage impassible, cita les noms de ses assaillants qui furent immédiatement convoqués dans le bureau du directeur de l'établissement où Spock était scolarisé depuis ses 10 ans.

« Eh bien, Sarek. Spock porte de graves accusations, je suis certain que vous en avez conscience. Je déplore cependant que vous soyez venu ainsi sans demander au préalable un rendez-vous. Fallait-il que vous débarquiez ainsi dans la classe de votre fils, fallait-il que cette discussion ait lieu devant tous les élèves ?…Inutile de vous dire que je suis déjà au courant des accusations portées contre ses jeunes gens, tous issus de familles respectables, mais Spock ne m'ayant apporté aucune preuve … »

Le Vulcain qui venait de parler, déjà avancé en âge d'après ses rides et ses cheveux poivre et sel, se vit couper la parole par l'Ambassadeur. « Je suis en droit de prendre la défense de mon fils, et j'aurai apprécié être mis au courant de ces accusations plus tôt. N'est-ce pas votre rôle d'avertir les parents d'élèves lorsque de telles attaques ont lieues ? » Répliqua Sarek sur un ton grave. « De plus, j'ai la preuve que mon fils n'est pas un affabulateur ! »

« J'attends de voir ces preuves, dans ce cas ! » Répondit le Directeur.

Spock se tenait à côté de son professeur. Il peinait à masquer sa nervosité. Quelle preuve pouvait bien avoir son père ? Etait-il présent lorsque ses camarades l'ont délesté de son goûter ce matin-là ? Avait-il filmé la scène ?

Alignés en face de lui se trouvaient les six accusés. Le dos bien droit, le menton relevé, et le regard visiblement confiant…

L'Ambassadeur Sarek, les mains croisées dans son dos, scrutait le visage de chacun d'eux tout en les passant en revue.

« Messieurs, vous pouvez affirmer n'avoir rien dérobé à Spock ses derniers jours et …en particulier ce matin ? »

« Oui, Monsieur l'Ambassadeur ! » Répondirent les garçons d'une seule et même voix !

« Dans ce cas, puis-je vous demander de …tirer la langue !»

Tous relevèrent instantanément leurs sourcils sous l'effet de la surprise qu'une telle demande suscitait.

« Tirez la langue ! » répéta le père de Spock.

Les six jeune gens se dévisageaient à présent en fronçant les sourcils…Quelques langues sortirent et …soudain la panique se lut dans le regard des uns et des autres.

Spock avait quant à lui envie de rire mais se contrôlait parfaitement ! Il était un Vulcain jusqu'au bout des ongles, ce qui ne semblait plus être le cas de ses six camarades.

Tour à tour, les jeunes gens s'apercevaient avec effroi que leurs langues avaient pris une couleur bleue ! La carnation de leur peau étant verte, cela donnait un ensemble plutôt comique !

« Sarek ! Qu'est-ce que cela veut dire ? » S'écria le vieil homme, qui lui aussi avait soudain perdu son sang-froid.

« Du bleu de méthylesinol…un colorant très apprécié par les enfants de la Terre…car rentrant dans la composition de bonbons acidulés appelés Langue de Schtroumpf ! Ceux qui en mangent gardent la langue bleue durant quelques heures…Malheureusement mon épouse a, je le crains, forcé la dose en réalisant elle-même ses bonbons hier soir…Il se pourrait donc que leur langue reste bleue une semaine…C'est en tout cas la preuve qu'ils ont consommé les friandises volées à Spock ce matin ! »

Spock était droit comme un « i » mais intérieurement il jubilait ! Comment avait-il pu oublier ça ? C'était la blague préférée de son cousin Timothy qui l'avait initié à ces drôles de bonbons cinq ans plus tôt ! Ses oncles et tantes avaient tous eu droit à une langue bleue au lendemain de Noël, Timothy ayant versé le colorant dans leur café noir ! Même dilué il avait eu son petit effet ! Son père y avait échappé grâce au fait qu'il avait choisi de prendre un thé, plutôt qu'un café !

Spock replongea dans ces souvenirs heureux, il se rappela la réaction de son père et le sourire mutin qu'il lui avait glissé. Leur complicité lui manquait tant...

Sarek repartit quelques heures plus tard, satisfait des mesures punitives prises à l'encontre des six jeunes gens, les trois de sa classe ainsi que leurs trois autres complices plus âgés. Le professeur avait lui-même été les chercher dans leur classe respective pour les confronter à Spock.

Tour à tour, les parents des six jeunes gens furent convoqués et tous repartirent avec leur descendance, leur renvoi de l'école prononcé. La tête basse, certains gardaient une main devant la bouche alors qu'ils suivaient leurs parents dans un profond silence.

Tous passèrent devant Spock et Sarek. Une nouvelle fois, Sarek ne put que constater leur regard sombre et plein de haine à la seule vue de son fils. Il posa ensuite la main sur la frêle épaule de ce dernier, lui souhaitant un bon après-midi et lui affirmant le retrouver plus tard à la maison, une fois sa tâche à l'ambassade terminée.

Le message qu'il adressait à son fils était le suivant : ce soir, nous allons parler…

Mais Spock n'appréhendait pas la discussion de ce soir, au contraire, il l'attendait avec impatience. Ce midi-là, il dévora le contenu de son assiette, sous le regard médusé de son professeur qui tenait à surveiller la bonne conduite de ses élèves à son égard…

oOOOo

Entré par la porte du jardin, Spock se mit à chercher sa mère. Cette dernière était comme à l'accoutumée en train de soigner ses rosiers, un sécateur à la main. Son visage afficha un large sourire lorsqu'elle le vit !

« Mère, merci d'avoir utilisé le colorant bleu pour faire ses sucreries. »

« Spock, il n'est pas utile de me remercier. De plus, l'idée venait de votre père… »

« Je sais, Mère… Mais dîtes-moi, qu'est-ce qu'un Schtroumpf ?» Demanda Spock.

Les yeux pleins de malice, Amanda posa son sécateur sur la table du jardin et prenant Spock par le bras, l'emmena vers le salon tout en commençant son récit, heureuse d'avoir retrouvé pour quelques heures au moins, son petit garçon… « Les Schtroumpfs sont des petites créatures toute bleue, vivant heureux dans des maisons en forme de champignon, perdues au milieu d'une immense forêt… » Commença-t-elle.

FIN.