CHAPITRE 25 :

Robert et ses hommes arrivèrent à Saulges à la nuit tombée. Tout juste à l'entrée du village, au milieu d'un boisé touffu, ils attachèrent leurs chevaux et, après un regard vers sa prisonnière, le chef prit la parole :

« Il serait risqué de les attaquer ce soir. Le marquis de Maillé-Brézé possède sa propre garde, qui sera doublée par les mousquetaires. Nous ne sommes que six. »

En temps normaux, il aurait facilement pu se faufiler, escalader, courir, se battre…mais avec sa jambe blessée, ses options étaient limitées. Ils pourraient peut-être trouer quelques casaques bleues par contre….

« Nous irons d'abord évaluer le terrain, puis nous prendrons une décision. »

« Et elle? » fit un des sbires en désignant leur otage du pouce.

Robert se leva et baissa encore les yeux vers la jeune blonde qui n'avait pas dit mot.

« Celle-là reste ici. » Il n'était pas question de la mettre au courant de leurs plans, surtout si elle se révélait être le mousquetaire travesti.

Il allait partir quand il s'arrêta subitement et revint sur sa décision. Si la femme était Aramis, c'était une fort mauvaise idée de simplement la laisser seule, attachée à un arbre.

« Toi! » ordonna-t-il en désignant son messager. « Tu restes ici. Surveille-la. On ne devrait pas en avoir pour longtemps.»

Ce disant, avec ses autres hommes de main, il quitta les lieux. En moins de vingt minutes de marche, il poussait la porte de l'unique auberge du village, celle où on lui avait dit que se trouvaient les mousquetaires du roi.

Il embrassa des yeux la salle commune. La pièce était grande, profonde et bien éclairée et, en plus de contenir une douzaine de soldats, des villageois se greffaient à la gent militaire. Quelques filles, assises sur les genoux des hommes, prodiguaient caresses et autres baisers. L'aubergiste et sa femme allaient et venaient entre les tables d'où s'élevait un brouhaha animé. La fumée des pipes nimbait la salle d'un faible nuage blanchâtre. Au travers cette cohue et cette brume, tout au fond de la salle, il distingua les trois personnes qu'il cherchait, spécialement celle qui arborait une luxuriante chevelure blonde. Aramis, la main autour d'une bouteille, avait le front plaqué contre le bois de la table où il était assis, roulant son crâne lourdement. Athos s'était approché de lui pour mieux entendre ce qu'on lui disait. Le blondinet semblait avoir trop bu…

…Ou tentait de dissimuler son visage. En effet, affalé de cette manière, le Masque de Fer ne pouvait pas distinguer ses traits. Ses yeux, surtout…

Sa suspicion s'intensifia lorsque, faisant un seul pas dans leur direction, les deux incriminés se levèrent d'un trait, Athos passa le bras d'Aramis autour de son cou pour le soutenir et, clopinant, ils sortirent par la porte arrière de l'auberge qui se trouvait près d'eux. Juste avant de s'éclipser, le plus âgé des deux affirma à leur plantureux compagnon Porthos qu'il allait mettre l'autre au lit. Enfin, ce ne fut peut-être qu'une coïncidence, mais les yeux d'Athos croisèrent les siens pendant une infime fraction de seconde avant qu'il ne regarde ailleurs.

Robert prit une profonde inspiration, sourit et emprunta la même sortie.

. . . . . …

Saulges était un petit hameau charmant qui avait le privilège d'héberger entre ses murs la sœur du cardinal de Richelieu, Nicole du Plessis-Richelieu, marquise de Maillé-Brézé. Le monarque ne pouvait pas passer tout près sans s'arrêter pour offrir ses salutations à la parente de son illustre ministre. Un mousquetaire fut donc envoyé en avant pour l'avertir de l'auguste et imminente arrivée. Le roi pourrait en profiter pour se faire accueillir selon son rang et non passer pour un anonyme soldat. Ainsi lui, Philippe et Tréville purent apprécier la table et l'hospitalité de la marquise. On tira au sort les mousquetaires qui seraient de garde pour la nuit; les noms d'Athos, d'Aramis et de Porthos ne furent pas nommés. Après les gourdes des derniers jours, le plus âgé des trois se demanda si son capitaine n'avait pas expressément écarté son nom ainsi que celui d'Aramis pour ne pas qu'ils provoquent une scène devant leur hôte…

Le vétéran était fort aise. Il n'était pas question qu'il soit séparé de son épouse déguisée. Cette dernière s'était tenue bien tranquille toute la journée mais Athos la savait constamment aux aguets et prête à menacer l'un ou l'autre de ses amis. Il n'était nullement d'humeur à se chamailler avec elle. La vraie Aramis n'était toujours pas revenue et c'était franchement inquiétant. S'il fallait qu'il attache Anna au lit pour partir à sa recherche cette nuit, il le ferait. Il avait élaboré des plans tout l'après-midi; il ligoterait sa femme puis il remonterait la route jusqu'à Rennes s'il le fallait! Bien qu'il se demandait comment parcourir la vingtaine de lieues assez rapidement pour chercher son amie – en pleine nuit! – et revenir à temps pour ne pas que personne ne remarque le doublé d'Aramis, ou faire face à Milady.

Avec leur groupe, il s'était attablé à l'auberge de la Fleur de Lys. Milady avait choisi, comme à l'habitude d'Aramis, la table dans le coin le plus reculé de la salle et, dos contre le mur, pouvait d'un seul regard voir tous ceux qui entraient dans l'établissement. Athos se demanda s'il n'y avait pas quelques craintes féminines derrière ce choix jusqu'à ce qu'il réalise que les deux femmes avaient bien des choses à cacher et avaient tout intérêt à connaitre parfaitement leur environnement, incluant autant leurs amis que ceux qui pouvaient causer problème.

Il avait passé la soirée à observer la course descendante du soleil au travers la fenêtre, se questionnant comment il pourrait faire faux-bond à Porthos pour aller enchainer Anna. Il pourrait ensuite revenir demander l'aide de son ami… Il faudrait alors tout lui avouer, affronter le courroux possible de Porthos….mais pour Aramis, que ne ferait-il pas?

Des images de la nuit précédente refirent surface et il les chassa aussitôt. Pardieu, était-il possible de s'embourber d'avantage!

Tandis que Porthos s'était mis à parler avec Nazelle, assis juste à la table à côté, il allait ordonner à Milady de le suivre pour qu'ils s'éclipsent quand soudainement elle s'écroula face contre table.

« Qu'avez-vous? » lui demanda Athos.

« J'ai trop bu…sortons. »

Il était difficile de bien l'entendre avec tout le vacarme ambiant, aussi se pencha-t-il vers elle.

« Pardon? »

« Transportez-moi comme si j'étais saoule. Dépêchez-vous. »

« Mais que… »

Saoule? Elle n'avait même pas bu!

« Je vous en prie! »

Athos fut frappé de l'urgence contenue dans les derniers mots mais surtout de l'utilisation de la formule. Je vous en prie…Anna ne l'avait jamais supplié. Abasourdi, il se leva aussitôt et, tel que demandé, enroula son bras autour de la femme qui marchait avec le déhanchement typique des gens en état d'ivresse.

« Sortons par derrière, » le guida-t-elle discrètement jusqu'à la sortie située à quelques pas d'eux.

Dès qu'ils furent à l'extérieur, elle força son mari à presser le rythme et, empruntant l'escalier de bois, ils se dirigèrent à l'étage où étaient les chambres et s'engouffrèrent dans la leur, non sans avoir entendu le bruit des pas de quelqu'un qui les suivait.

La porte se referma sur eux et Milady se précipita vers le lit, serrant son épée entre ses bras et fixant la porte sans broncher.

Il était déjà là.

Lui!

Elle avait senti sa présence l'écraser dès qu'il avait poussé la porte de l'auberge et elle s'était aussitôt dérobée à ses yeux inquisiteurs. Sa grande stature imposante était d'ailleurs facile à distinguer parmi les nouveaux arrivants et malgré qu'il entrait seul et en boitant, elle savait l'immense danger qu'il représentait.

Est-ce que sa venue signifiait qu'il avait déjà rattrapé Aramis et voulait s'assurer qu'il avait capturé la bonne personne?

Une immense vague de culpabilité la noya. Pourquoi avait-elle fait cela? Pourquoi avait-elle livré Aramis?

« Anna… » commença Athos.

Elle mit aussitôt un doigt sur ses lèvres et secoua frénétiquement la tête. Il ne fallait pas qu'il sache que c'était elle! Sinon il tuerait Aramis….s'il ne l'avait pas déjà fait. Mais s'il était ici, c'était qu'elle était encore en vie….elle le connaissait. Mais dans quelle condition était la femme-mousquetaire?

Un bruit fit retourner leurs têtes en direction de la porte. Le passage qui menait aux chambres était éclairé et, dans le bas de la porte, ils purent voir les ombres de deux pieds immobiles, directement devant leur cellule.

Anna retint son souffle mais plaqua ses mains sur sa bouche quand on frappa à la porte. Son cœur cognait si fort dans sa poitrine qu'elle avait l'impression qu'il voulait la défoncer.

Malgré la relative pénombre, Athos pouvait voir ses pupilles exorbitées par la peur. De qui sa terrifiante épouse pouvait-elle être si effrayée? Sans empressement, il se dirigea vers la porte, non sans avoir d'abord posé la main sur le pommeau de son épée.

« Qui va là? »

« Vous avez oublié votre chapeau, monseigneur, » fit la voix derrière le panneau de bois.

Baste! Le nouveau venu avait raison, constata Athos en posant sa main sur sa tête nue. Le mousquetaire jeta un dernier regard vers Milady qui, tel un ivrogne, s'était maintenant couchée au travers du lit, dissimulée sous une couverture. Elle lui signifiait de jouer le jeu.

Athos entrebâilla la porte et fut aussitôt tétanisé par la paire d'yeux marron qui semblaient pouvoir lire jusqu'au plus intime de lui-même. Il dut même relever légèrement le menton pour lui faire face correctement: l'inconnu était aussi grand que Porthos mais de toute sa présence émanait une aura puissante et….noire. Il dut produire des trésors d'autocontrôle pour ne pas se laisser impressionner et puisa dans toutes ses années de pratique en mensonges pour se parer d'une voix et d'une physionomie nonchalantes :

« Que disiez-vous? Ah, mon chapeau! Merci beaucoup! »

« Votre ami a l'air mal en point… » dit lentement l'autre.

Athos tourna la tête vers le lit pour un moment.

« Oh…il a juste trop bu! » badina le soldat.

« Je suis médecin, je peux l'examiner... »

Athos avait prévu le mouvement que l'étranger avait fait pour entrer dans la pièce et s'était donc prestement déplacé pour l'empêcher d'avancer.

« Aramis me truciderait si je laissais quelqu'un, aussi médecin soit-il, s'approcher de lui sans son consentement! »

Il sourit et, sans broncher, malgré le regard furieux de l'autre qui n'acceptait pas ce refus, avança la main et repris possession de son couvre-chef.

« Merci encore, l'ami! » ajouta-t-il pour paraitre encore plus innocent.

Il referma la porte et omit de la verrouiller pour ne pas attirer plus de soupçons. Sans tourner le dos, retenant son souffle, main sur la garde de son épée, il recula jusqu'au lit tandis qu'il fixait le bas de la cloison. Les deux ombres restèrent là pendant une longue minute durant laquelle le cœur d'Athos battait incompréhensiblement la chamade. Enfin, l'individu quitta sans bruit le corridor et ce n'est qu'à ce moment que le mousquetaire parla.

« Qui est cet homme? »

Sans attendre la réponse, il se dirigea vers l'unique fenêtre de la piève pour voir s'il ne pouvait pas s'assurer que l'autre quittait bien l'auberge. Il répéta alors la question qui était restée sans réponse.

« Qui est cet homme? »

Milady évitait sciemment de le regarder.

Il se demanda à nouveau de qui sa diabolique épouse pouvait-elle être si apeurée. Un homme qui était plus mauvaise qu'elle, il l'avait pressenti. Mais, sous ce déguisement, qui pouvait-il savoir que c'était elle? Qui pouvait la poursuivre? Qui pouvait faire le lien entre Milady et le déguisement d'Aramis?

Tant qu'on n'a pas vu le corps…

Athos eut l'impression que son cœur s'était lourdement écrasé dans le fond de son estomac et avait cessé de battre.

« Non…ce n'est pas vrai! »

Il retourna à la fenêtre. Toujours personne en vue. Peut-être qu'il avait pris un autre chemin…

« Le Masque de Fer…. » souffla-t-il pour lui-même. L'absence de protestation d'Anna lui confirma sa suspicion. Sa respiration s'accéléra peu à peu, suivant les mouvements de plus en plus rapides de sa poitrine qui se levait et s'abaissait au rythme de sa nervosité grandissante. Le Masque de Fer; un malfrat qu'ils avaient pourchassé, était toujours en vie. Mais c'était maintenant le criminel qui les pourchassait, ou plutôt qui traquait une personne bien précise… Milady ou….

« Non non non non! » fit-il en crescendo, réalisant l'ampleur de l'horrible scénario qui se jouait dans son imaginaire et devinant toute la supercherie derrière l'échange qui avait eu lieu entre les deux femmes.

« Olivier, je suis désolée! »

« Vous êtes désolée?! » En se retenant pour ne pas hurler, sa voix avait craqué.

Il hyperventilait presque. Aramis. Son Aramis. Aux mains du Masque de Fer. S'il advenait quelque chose à son Aramis, il ne se le pardonnerait jamais. Il ne lui pardonnerait jamais à elle. Il se passa nerveusement une main dans ses cheveux et les tira. Que faire? Que faire? Il n'arrivait pas à raisonner calmement tellement la crainte le rendait confus. D'un geste vif, il ouvrit la fenêtre et regarda vers le sol. Il avait urgemment envie de se jeter en bas et de partir à la recherche de son amie sans attendre un instant de plus mais il se ravisa.

« Et moi qui vous avait fait confiance… Vous m'aviez dit qu'elle était en vie, » lâcha-t-il dans un murmure.

Vous l'aimez….

Oui, peut-être qu'il aimait Aramis. Mais ça n'avait pas autant d'importance que de la savoir vivante et bien portante.

« Elle l'était, je n'ai pas menti! »

« Mais si le Masque de Fer est ici et soupçonne que 'le' vrai Aramis n'est pas ici, c'est qu'il l'a déjà rencontrée et se doute qu'il y a eu échange, il se demande si 'il' est vraiment une femme et maintenant il vous cherche pour confirmer ses doutes! »

Aramis était sans conteste à sa merci et le malfaiteur cherchait à s'assurer de son identité avant de…Oh Seigneur il n'osait pas y penser. Le Masque de Fer voulait déjà les torturer sur Belle-Isle, il n'en raterait pas l'occasion une seconde fois!

Athos retourna à la fenêtre et contempla à nouveau le vide. Il devait partir à sa recherche. Maintenant.

« Olivier! » Anna le retenait par le bras. « C'est dangereux! »

« Et vous croyez que j'en ai quelque chose à foutre? » Ses paroles n'étaient plus que crachées. Après la peine, c'était maintenant la colère qui l'envahissait. Milady pouvait sentir, sous ses doigts, ses muscles raides et tendus. Elle le savait : Athos la haïrait jusqu'à la fin si un malheur arrivait à son amie. Pourquoi n'y avait-elle pas songé plus tôt?

Parce qu'avant, cela n'avait aucune importance, de se faire détester ou de se faire aimer. Parce qu'avant, son mari n'était qu'un objet pour assouvir ses envies manipulatrices ou ses appétits sexuels. Parce qu'elle croyait qu'il n'était pas capable d'amour….mais il aimait. Il aimait ses deux amis plus que tout et se mettait volontairement dans le pétrin pour les sauvegarder. Elle avait toujours cru qu'il n'aimait personne que lui-même, que d'aucun, ni sa propre femme, n'aurait pu se prévaloir de ce qu'il était incapable de donner.

Toutes ses convictions s'étaient écroulées la nuit précédente.

« Je devrais y aller avec vous, » abdiqua l'Anglaise.

Athos serra le poing. Il n'avait pas envie d'avoir Anna à ses côtés, mais la suggestion était plutôt intelligente.

. . . . . . .. . .

Le sentiment était proche de la haine. Même contre Manson, elle n'avait pas ressenti pareille mauvaise humeur. C'était comme un épais nuage noir qui l'entourait complètement et dont il était impossible de voir au travers. Elle en réalisait la présence mais, prise dans cet étau de fureur, elle ne voulait pas s'en sortir. C'était confortable, c'était accepté, elle n'avait pas à le cacher pour être plaisante avec ces gens. Encore une fois, elle songea au sentiment de liberté de ne plus avoir à construire un personnage qui n'était pas ce qu'elle était vraiment.

Ce qu'elle était vraiment….Y avait-il donc une autre Renée, une autre Aramis, différente de celles qui avaient été jadis? Une femme plus sombre, plus vindicative? Qui était la vraie des deux ou….des trois?

Le Masque de Fer s'était éloigné et, attachée à un arbre, l'avait laissée avec le dénommé Pacioretti. Personne n'avait pensé à la nourrir et elle s'en plaignit.

« J'ai faim! » fit-elle, exécrable.

On l'ignora. De toute façon, son gardien n'avait rien à partager en fait de victuailles. Il bavassait de tout et de rien en ramassant ici et là des branchages pour alimenter le feu qu'on avait préalablement allumé.

Tandis qu'il s'affairait, elle avisa du poignard qu'il avait à la ceinture. Il serait facile de le lui dérober, même avec les deux mains liées…. mais la corde qui la maintenait contre l'arbre, autour de sa taille, avait été laissée lâche; une guerrière avisée comme elle n'eut aucun mal à s'en déprendre en se tortillant. Pacioretti, maintenant penché vers le sol, lui tournant le dos, ne prit pas garde à sa prisonnière et se retrouva en un tournemain désarmé et menacé.

Incrédule, il baissa les yeux vers la lame pointée vers lui puis les releva vers la femme en éclatant de rire.

« Vous êtes ligotée…rendez-moi cela avant de vous faire mal. »

Il y avait tellement de condescendance dans sa voix; ce fut l'étincelle qui mit le feu à la poudrière. Encore une fois, d'une rapide manipulation, le manche du poignard se retrouva coincé entre ses genoux, ses deux poignets passèrent de chaque côté de la lame et les liens tombèrent au sol. Le couteau se nicha dans la paume de sa main droite et elle se mit en position de combat.

Ca tombait bien. Elle était particulièrement douée au maniement de cette arme. Cette pensée lui donna une bouffée d'adrénaline et un sourire déjà victorieux s'était glissé sur ses lèvres. Le souvenir de Manson revint à son esprit. La condescendance qu'il avait manifestée à son endroit, c'était maintenant elle qui la possédait. Elle savait qu'elle avait l'avantage; jamais ce sbire n'oserait mettre à mal la prisonnière-surprise de son maitre. Au pire, il lui flanquerait une bonne raclée. Mais elle, de son côté….

Elle cessa aussitôt ses noirs desseins. Ce n'était pas 'elle'.

L'indifférence et l'air supérieur que l'autre se donnait lui rappela, encore, Manson. Même contre lui, l'homme qu'elle avait ardemment pourchassé pendant toutes ces années, haït de toutes ses forces, de toute son âme, de toutes ses pensées, elle avait eu un moment d'hésitation avant d'abaisser son épée. Ce soir, il n'y avait plus d'Aramis, de Renée, ni d'hésitation.

La chair de la gorge de Pacioretti rencontra le fer du couteau. Elle avait blessé de nombreux ennemis ces six dernières années, elle avait senti, à la pointe de son sabre, la peau transpercée, déchirée. Le sang avait coulé, les cris avaient fusés. Elle ne s'était jamais arrêtée à penser si cela lui plaisait ou non. C'était son travail et c'était tout. Plus tard, prise de remords, 'Aramis' songeait à l'âme qu'elle avait volée contre la volonté de Dieu et s'enfermait dans d'ardentes prières de contrition.

Ce soir, il n'y avait plus d'Aramis, de Renée, ni de remords. Il y avait même du plaisir. Il y avait de la satisfaction à ne plus voir de sourire sur la figure de ce pédant adversaire; il savait qu'il allait mourir. La lame, couverte d'écarlate, sortit de la plaie et un flot de sang se mit à gicler. Elle abattit sa main une seconde fois pour créer un deuxième trou. L'arme tranchait tout : peau, muscles, artères. Sous la force du coup, elle ne rencontrait que peu de résistance. C'était jouissif!

Le femme recula et toisa de haut l'homme qui s'était écroulé, paume serrée contre sa gorge transpercée, et qui la regardait avec des yeux suppliants. Aidez-moi, je vais mourir!

Un faible rire la secoua faiblement tandis qu'un sourire sadique fit remonter les coins de sa bouche. Elle ignorait complètement que même sa physionomie avait changée.

« Pauvre fou, » ironisa-t-elle. « Tu aurais mieux fait d'écouter ton maitre. » Elle posa un index sur sa poitrine. « Il avait raison : JE suis Aramis! Ça t'étonne? Imbécile…Oh…tu te demandes pourquoi je te révèle tout cela? Tu vas mourir dans quelques secondes…tu pisses le sang comme un cochon égorgé. Et je vais te regarder jusqu'à ce que tu meures.»

L'homme parvint toutefois à se mettre à genoux et tenta de se relever, au grand déplaisir de son assassine. La panique la pris. Avait-elle mal calculé son coup? Une blessure à la gorge ne pardonnait pourtant pas!

« Qu'est-ce que t'attends pour crever? » s'impatienta-t-elle.

Au loin, le hennissement d'un cheval la fit se retourner. Le Masque de Fer revenait! Contre un seul homme, qui avait cru et avait été pris par surprise parune femelle sans défense, elle avait eu plus de chance. Contre un ferrailleur aussi habile que le Masque, avec quelques sous-fifres pour lui prêter main forte, c'était sans issue!

« Mais crève donc! » ordonna-t-elle à son adversaire en lui assénant une autre blessure, au ventre cette fois.

Elle jeta un autre regard effrayé vers l'endroit d'où venaient maintenant les sons de corbeaux dérangés par la marche de cavaliers. Il fallait déguerpir avant qu'il ne soit trop tard. Abandonnant sa victime à son triste sort, sans attendre son trépas, elle s'enfuit en direction opposée.

. . . . . . .

Lorsque Robert arriva à peine quelques minutes plus tard, son homme de main venait d'expirer. À l'image du cadavre, il poussa à son tour un profond soupir tout en se grattant le menton. Derrière lui, les autres hommes gardaient le silence, anticipant la noire colère qui allait potentiellement éclater.

L'orage n'éclata pas.

« On la retrouve, » déclara le chef.

A suivre