Le rythme de la musique, les cris, les sifflets. Plus elle prenait de la vitesse, plus sa vision se faisait floue, réduisant les lumières à de simples traînées disparates. Elle ferma les yeux quelques instants, aspirant l'énergie ambiante, se nourrissant de la ferveur à ses pieds. Elle sentit grandir la clameur et rouvrit subitement les yeux pour achever sa figure, se retrouvant la tête à l'envers à quelques centimètres du sol. Lentement, elle se cambra pour saisir la barre, seule et froide assurance de son intégrité physique. Elle fit descendre une jambe galbée, lascivement, puis l'autre, pour finalement se retrouver dos à la barre et au public. Un dernier regard pour la chaleur de la foule qui l'enveloppait et déjà les applaudissements retentirent pour la supplier de continuer sa danse électrisante. Le refrain arrivant, elle fit volteface, apposa son front à son amie d'acier et entonna : « Want you to make me feel like I'm the only girl in the world.. » un rictus amusé aux lèvres. Elle le savait, cette chanson finirait de conquérir son public, elle le faisait toujours.

Dernières notes, les lumières moururent en même-temps que sa voix et elle se retira lentement, passant sa langue sur ses lèvres. Elle saisit au vol un long manteau sombre et s'en para avant de se diriger vers le bar, sa gorge la suppliant d'assouvir une soif dévorante qui naissait toujours sur le dernier mouvement. Passant derrière la scène puis sur le côté, elle s'attarda quelques secondes sur les innovations du spectacle de Ruby qui était pressée de pouvoir les étrenner devant public. Aucun doute, cela plaisait aux hommes qui hurlaient à la mort comme des loups déchaînés, ce qui était évidemment le but recherché par sa collègue et son numéro de Petit Chaperon Rouge.

Quittant le spectacle des yeux, elle reprit sa procession vers le bar, saluant quelques habitués au passage qui la gratifièrent tous d'un large sourire et d'un regard éloquent. Elle finit par atteindre sa destination, prit place sur une des chaises hautes et fit signe au barman.

- Je te mets comme d'hab ? s'enquit ce dernier.

- S'il te plaît, Jeff, je suis en passe de mourir de déshydratation.

- C'est sûr que ce serait pas du plus bel effet sur la scène, toute sèche et craquelée de partout !

Jefferson rit de bon cœur devant la moue qu'elle lui offrit et fit glisser un Schweppes dans sa direction, accompagné d'un verre. A mesure qu'elle remplissait son verre, elle sentait sa gorge appeler à la délivrance, le léger pétillement de l'eau semblait lui murmurer une douce sérénade qu'elle seule était à même de comprendre. Se saisissant de son verre, elle le but d'une traite, sentant la fraîcheur la gagner et reposer ses cordes vocales.

Cette douce ritournelle durait depuis bien des années à présent. Soir après soir, la même routine s'emparait de son corps, laissant son esprit vagabonder où bon lui semblait. Que ce soit sur la scène ou en salle, elle se sentait parfaitement à son aise, faisant totalement abstraction de tout ce qui l'entourait pour ne laisser filtrer que la musique sur ses tympans et les lumières sur ses yeux verts d'émeraude qui se sublimaient tous les soirs et envoûtaient la foule. Elle pouvait se targuer d'être plus populaire pour ses yeux qui semblaient vous accrocher au mur pour ne plus vous lâcher que pour sa plastique, bien qu'irréprochable. Elle était tête d'affiche depuis deux ans à présent et continuait toutes les semaines à innover pour ne jamais ennuyer son public qui le lui rendait bien, que ce soit en clameur ou en billets.

Cela faisait également des années qu'elle avait appris à anesthésier ses émotions pour pouvoir continuer là où elle semblait avoir du talent. Dans les moments où elle se prenait à réfléchir à sa condition et à son avenir, elle ne voyait que le néant devant elle. Elle s'y était pourtant faite, acceptant de vivre ainsi car après tout, elle n'avait personne d'autre qu'elle-même alors autant vivre comme bon lui semblait. Car bien que ça puisse échapper à bon nombres de personne, elle aimait sa profession, elle aimait ce que le public lui apportait et plus que tout, elle aimait se perdre sur scène et ne reprendre connaissance qu'aux dernières notes.

Elle sentit soudain une main se poser sur son épaule :

- Une cliente vous attend dans le salon privé, elles ont payé le prix fort alors, faites en sorte qu'elle ne le regrette pas.

Emergeant rapidement de ses songes, elle cilla plusieurs fois avant de se rendre compte de qui venait de lui parler et dut retenir une grimace de dégoût.

- Bien, M. Gold. Et je vous prierai à l'avenir de ne pas me toucher sans mon autorisation express.

- Ne faites pas votre farouche, chérie ça ne vous va pas du tout au teint.

Avant qu'elle n'ait pu ne serait-ce que commencer à répondre, Gold était déjà reparti en direction de son bureau, la saluant de sa canne à tête d'aigle. Retenant un commentaire acerbe à l'encontre de son patron, elle se leva et se dirigea vers sa loge pour se changer. Elle se planta devant son dressing et le regarda intensément, semblant lui demander de choisir à sa place. Elle entendit Ruby arriver derrière elle et la réceptionna lorsque cette dernière lui sauta sur le dos.

- Hey ! T'as vu mon dernier numéro ? T'en penses quoi ? Ils ont tous hurlé à la mort !

La jeune Chaperon Rouge accompagna sa fougue habituelle d'un baiser sur la joue avant de redescendre de son dos.

- Le public a parlé Rub's, ils adorent ! Je crois que tu as réussi ta première innovation, félicitations !

Se faire applaudir par les clients était une chose mais se faire congratuler par la tête d'affiche du club, c'était ce que Ruby semblait rechercher et le large sourire qui se peignit instantanément sur son visage le confirma. Elle la vit également légèrement rougir ce qui la fit rire.

- Mais quoi ?! T'as trouvé ça drôle ?

- Idiote, c'est à cause de ta tête en ce moment que je ris. Au lieu de faire concurrence à la couleur de tes sous-vêtements, tu peux m'aider à choisir quelque chose à me mettre pour le salon privé ?

Les yeux de Ruby s'éclairèrent.

- Oh mais je les ai vues passer ! Tu vas bien t'amuser.

- Comment ça ?

- Apparemment, ce serait pour un enterrement de vie de jeune fille et la pauvre victime semble avoir été traînée de force ici, elle m'a même pas regardé quand je me suis fait alpaguer par ses copines pour une danse privée. Mais Gold est intervenu… J'aurais bien aimé, c'aurait été la première et au moins elle, elle risquait pas d'avoir les mains baladeuses !

Elle éclata de rire devant la frustration apparente de Ruby qui se mourrait de pouvoir enfin ajouter cette corde à son arc. Cependant, sa remarque lui avait donné une idée. Elle la remercia puis enfila sa tenue et fit une retouche maquillage express. Elle noua ses cheveux en un chignon serré et mit son chapeau. Ruby la regarda de la tête au pied avant de sourire largement.

- Eh ben, tu sors le grand jeu !

- Faut ce qu'il faut pour gagner sa vie, ma foi. Et le personnage ne me déplaît pas je dois dire.

Une fois rendue aux portes du salon privé, elle choisit les morceaux à passer et se décida enfin à entrer. Elle la trouva là, assise sur le canapé, les mains devant le visage et recroquevillée sur ses genoux. Elle dut retenir un fou-rire, s'éclaircit la gorge et s'avança de quelques pas.

- S'il vous plaît… On ne peut pas simplement faire en sorte que vous disiez à mes amies que vous avez fait ce pour quoi elles vous ont payé et on en reste là ?

Elle se figea quelques instants avant de laisser éclater son hilarité.

- Vous trouvez ça drôle, franchement ?!

Bien que visiblement agacée, la femme n'avait toujours pas relevé la tête. Les seules parties visibles étaient son élégante chevelure d'ébène arrivant aux épaules et sa stature, plus menue que la femme hilare.

- Je dois dire que je ne m'attendais pas à ça et je suis quelque peu déçue. D'ordinaire, on me paie pour mes talents, pas pour rester les bras croisés vingt minutes. Je vous mets à ce point mal à l'aise ?

- Ce n'est pas vous c'est… le contexte. Je suis censée me marier dans un mois.

- Et alors ?

- Vous ne voyez vraiment pas ce qu'il y a de gênant à se faire payer une danse privée alors qu'on promet fidélité trente jours plus tard ?

- Si vous saviez le nombre de choses bizarres et hors-limites que j'ai pu voir… D'autant que du coup, ça me fera une danse avec assurance de ne pas me faire tripoter, c'est assez rare.

La brune soupira et laissa échapper un petit rire.

- Allez, détendez-vous, il ne va rien vous arriver que vous pourriez regretter. Essayez juste d'apprécier le moment.

Nouveau soupir. Elle mit en route la musique et s'approcha lentement du canapé. La femme en face d'elle n'avait toujours pas osé relever le menton et la regarder, elle décida d'y remédier. Elle s'accroupit à son niveau et se stoppa quelques instants pour la détailler : vêtements coûteux, bijoux en or blanc… Si elle se débrouillait bien, elle réussirait peut-être à obtenir un extra. Elle porta ses mains à celles de sa cliente et doucement les lui ôta du visage. Ce qu'elle découvrit la surprit sans qu'elle ne sache pourquoi. Cette femme était magnifique. Ses traits parfaitement dessinés, ses lèvres pulpeuses et son teint hâlé donnaient l'impression d'être sortis d'un magazine. Finalement, ça pourrait devenir plaisant ! Encore plus si elle consentait à ouvrir les yeux…

La chanson suivante commençant, elle se décida alors à jouer quelque peu avec sa proie du moment qui était venue se jeter d'elle-même dans les mailles du filet. Elle ne voulait pas la regarder ? Parfait, elle jouerait donc avec les sensations. Suivant le rythme de la musique, elle repoussa brutalement la jolie brune au fond du canapé et vint s'installer à califourchon sur elle, prenant moult précautions à ne faire qu'effleurer ses habits et sa peau. Elle se mit alors à danser, faisant onduler son corps et courir ses mains à quelques millimètres de la peau sous ses doigts. S'attendant à la sentir se tendre, elle fut surprise en la sentant frissonner. Elle s'approcha de son oreille et lui murmura :

- Pas aussi farouche que ça, finalement ?

- Taisez-vous et faites ce pour quoi on vous a payé.

La réplique cinglante l'amusa. Elle ôta son chapeau, l'envoyant valser plus loin.

- Si au moins vous aviez la décence de me regarder j'aurais peut-être plus l'impression de faire mon boulot. Et j'aurais moins d'intérêt à venir si près de vous.

Elle vit sa mâchoire se contracter brièvement.

- Hors de question.

- Si vous ne vouliez vraiment pas de ça, vous n'aviez qu'à tourner les talons et vous en aller, plutôt que de jouer à la reine capricieuse.

Elle se mordit la lèvre, elle ne devait pas commencer à parler ainsi à sa clientèle !

- Si je suis la reine capricieuse, vous êtes la princesse obstinée qui refuse de comprendre ce qu'on lui demande !

Elle se figea. Venait-elle vraiment de lui répondre du tac au tac ? Mieux, venait-elle de la traiter de princesse, elle ?

- Pourquoi arrêter soudainement ? L'information a enfin atteint le cerveau ?

Perdu pour perdu, autant essayer…

- Maintenant ça suffit ! Ouvrez les yeux bon sang ! Regardez-moi en face quand vous m'insultez ! J'ai la décence de le faire, moi.

Le temps semblait subitement s'être figé avec la levée des paupières de la jolie brune capricieuse. Elle ne s'attendait pas à ça une nouvelle fois, vraiment pas. Leurs regards entrèrent en contact, ses yeux verts flamboyants d'irritation plongeant dans ceux courroucés de la brune dont les yeux surpassaient largement la chevelure. Elle n'avait jamais vu pareil regard : sombre et pénétrant. Elle se sentit transpercée par ces rétines qui la fixaient. Mieux, elle vit le trouble chez sa cliente qui perdit son air suffisant en un quart de seconde. Elles se perdirent chacune dans les yeux de l'autre pendant d'interminables secondes.

Sans exactement savoir pourquoi, elle se remit à danser, lâchant sa longue chevelure blonde ondulée qui vint cascader sur ses épaules. Elle ôta également le holster et l'arme factice qu'elle portait autour de la taille et vint épingler son étoile de sheriff sur le blazer de la brune. Elle continua ses mouvements, les deux femmes ne se lâchant toujours pas du regard. Elle fit un geste pour se lever mais fut immédiatement stoppée par deux mains qui lui saisirent les hanches et l'intimèrent de rester où elle était. Elle s'y plia.

- Je croyais que vous vouliez au moins que je m'éloigne.

- Ce n'est pas ce que j'ai dit, vous avez mentionné toute seule le fait de pouvoir vous éloigner si j'ouvrais les yeux.

- Donc vous appréciez.

- Silence.

Tout ceci sans qu'aucune ne rompe le contact visuel. La blonde passablement irritée par les réparties de la brune se décida à augmenter la cadence pour voir jusqu'où elle pouvait l'emmener. Elle déboutonna lentement, lascivement sa chemise, ne s'arrêtant que pour se pencher en avant ou en arrière suivant la musique, s'arcboutant pour offrir la meilleure vue à sa cliente. La liaison de leurs regards était rompue mais aussi restaurée une fois la blonde revenue à la verticale.

- Un peu d'amabilité vous tuerait ?

- Je ne vous paie pas pour ça. Enfin, mes amies ne vous paient pas pour ça.

Ce fut le mot de trop, elle lui empoigna la mâchoire et verrouilla à nouveau leurs pupilles.

- Alors, je vous énerve ?

- Ca suffit.

- Vous dépassez vos prérogatives.

- Silence.

- Ah, voyez comme c'est agaçant ! Veuillez me lâcher.

- Hors de question.

- Et que comptez-vous faire ?

Elle resta plantée à quelques millimètres de son visage, fulminant de rage. Le rythme continuait à battre sur ses tympans. « Gimme more ». Elle avait envie de… « Gimme more, gimme gimme more ». Elle aurait pu… « Gimme gimme ». Elle sentit une main saisir sa nuque. « Gimme more ». Un souffle chaud se mêler au sien. « More ». Les pupilles chocolat se faire noires intense. « Danger danger danger ». Elle ne bougea pas, assaillie par son parfum sulfureux. Ce fut la brune qui combla l'espace entre elles et vint lui voler un baiser. Leurs lèvres se rencontrèrent brièvement. Puis à nouveau plus passionnément. Elles étaient infiniment douces, pulpeuses, enviables. La blonde sentit un frisson lui parcourir l'échine tant elle se sentait partir pour un autre monde. Elle lui mordilla la lèvre inférieure, ce qui fit laisser échapper un gémissement à la brune qui les ramenèrent toutes les deux à la réalité.

- Je… Je suis désolée.


C'est court, je sais mais j'ai eu envie de jouer avec vos nerfs, ce soir. Et c'est fait à dessin. La suite arrive très vite !

Et je n'oublie évidemment pas le dernier chapitre de ma fic, ne vous en faites pas.