Force de gravité

Note de l'auteur qui fait 3 km mais qu'il est assez important de lire :

Comme convenu, pour ce second chapitre, je reviens au début. Plus que jamais, les deux univers se mêlent. J'ai pioché, à droite à gauche, ce qui m'intéressait, en prenant garde à la cohérence, néanmoins.

La première scène est un mélange du script original et de ce que l'on voit finalement dans le film. J'ai simplement choisi ce qui me plaisait le plus à chaque fois. (Sauf pour le tout début de la scène, ainsi que les premières paroles échangées entre McCoy et l'officier. Etant complètement absents du script, j'ai dû les inventer.)

En ce qui concerne « la rentrée » à l'Académie, n'ayant aucune information à ce sujet, j'ai beaucoup brodé. En me basant sur ce que je sais des écoles prestigieuses et sur les précieux conseils de mon ami Pascal (merci à toi ^^), en essayant au mieux, de ne pas tomber dans les clichés. J'espère m'en être bien sortie.

Le reste est un mélange de ma vision des caractères des personnages, d'infos et d'anecdotes, plus ou moins canons sur eux (autant TOS que reboot) et de connaissances géographiques sur la Georgie, glanées sur différents sites, puisque j'ai le souci du détail, comme vous l'aurez peut-être compris.

Dans la timeline de TOS, Bones et Scotty se seraient connus en Écosse, alors que Leonard n'avait que 4 ans et Montgomery, 9 ans. J'ai décidé ici de le mentionner, mais de préciser également qu'ils n'ont pas gardé contact, pour une certaine cohérence avec le film, où ils ne semblent pas se reconnaître. Du moins, pas que l'on sache.

Les hivers à San Francisco, ne peuvent pas franchement être qualifiés de « rudes », d'un point de vue objectif. Il y neige même assez rarement. Mais, pour un natif d'Atlanta, comme Bones, où les hivers sont remarquablement doux par rapport au reste des US, autant dire que c'est le pôle nord. Pour Jim, c'est différent, puisqu'en Iowa, il peut faire aux alentours de -10°C au cœur de l'hiver. Mais, nous supposerons qu'il reste avec Bones, parce que c'est ce qu'il veut. ^^

Sinon, autant vous dire que je m'éclate vraiment à écrire du POV de Bones. Mais genre vraiment. Différemment qu'avec Jim ou Spock. Avec Jim, c'est presque trop facile maintenant. Je lui ressemble tellement sur certains points, ça ne me demande presque aucun effort. Spock, c'est pour quand j'ai envie de me creuser les méninges, de réfléchir 30h sur un mot ou une phrase. Spock, c'est celui qui me retranche dans les limites de mon savoir et me pousse à faire mieux. Leonard… est complexe. Plus complexe qu'on ne le pense peut-être de primes abords. Il est aussi vulgaire qu'une péripatéticienne quadragénaire, pétri de bonnes intentions et de valeurs qui pourraient paraître désuètes (même à nous), d'une intégrité à toute épreuve, il n'aime pas spécialement qu'on le remarque, mais ne laissera jamais passer ou dire certaines choses. Bref, je m'éclate ! ^^

Bon, j'arrête avec mes notes d'auteur interminables et je vous laisse profiter de ce chapitre, en espérant qu'il vous plaira.

PS : Le titre fait autant référence à l'aviophobie de McCoy, qu'à son incapacité à s'éloigner de Jim, ou encore, joue sur le mot « gravité », qui peut également qualifier certaines situations évoquées.


Riverside, Iowa. 2255.

Je refermai la porte des sanitaires derrière moi, avec un soulagement tout relatif, et m'assis lourdement sur le couvercle rabattu des toilettes. Qu'est-ce qui m'avait pris, bon sang ? Mais, je connaissais pertinemment la réponse à cette question. Jocelyn m'avait mis sur la paille et je devais bien faire quelque chose de mes diplômes durement acquis. Ce n'était pas comme si je savais faire autre chose de mes mains, de toute façon. Mais, c'était plus fort que moi, une fois à bord de cette navette, la panique m'avait pris. Au moins, ici, il n'y avait pas de hublot, et avec un peu d'imagination, sans visuel sur l'extérieur, j'arriverai peut-être à me persuader que je me trouvais autre part. N'importe où, sauf sur cet engin de malheur, les deux pieds bien ancrés au sol, sur le plancher des vaches. Mais, apparemment, il était impossible d'avoir la paix, puisqu'on toqua fermement à la porte.

« Monsieur ! Vous ne pouvez pas voyager dans les W.C. ! Je vous prierais de sortir d'ici avant le décollage. Si vous ne vous sentez pas bien, je peux appeler un médecin. »

C'était une voix féminine, qui me tapa instantanément sur le système. Certainement, un officier. Et elle semblait bien décidée à m'emmerder.

« Je suis très bien là-dedans ! Et, je suis médecin ! » Hurlai-je.

Je n'allais pas tarder à gerber, je le sentais. Mais, la femme insista, jusqu'à ce que j'accepte d'ouvrir. Sans aucune délicatesse, elle m'agrippa immédiatement par le bras, pour me tirer à l'extérieur.

« Vous devriez voir un médecin. » Me conseilla-t-elle, en voyant mon expression maladive, mon teint verdâtre, mon visage en sueur. Et je faillis éclater d'un rire jaune.

« Est-ce que vous êtes sourde ? Je n'ai pas besoin de docteur, bon sang ! Je suis docteur ! »

« Trouvez-vous un siège ! » Persista-t-elle.

« J'en avais un, chérie. Dans les toilettes. Sans fenêtre ! Et j'y étais très bien ! »

« Monsieur. » Souffla-t-elle, en se tournant vers moi. « Pour votre sécurité, asseyez-vous. Ou c'est moi, qui vous ferai asseoir ! C'est bien compris ? »

« Je souffre d'aviophobie ! Et au cas où le sens de ce mot vous échapperait, cela veut dire que j'ai peur de crever en vol ! »

Elle m'affronta du regard quelques secondes de plus, puis empoigna vigoureusement mes épaules, avant de me pousser fermement dans un siège, avec plus de force que ne le laissait soupçonner sa petit taille et sa silhouette fine. Puis, elle s'en alla, sans un mot de plus.

Résigné, je m'empressai de boucler ma ceinture, alors que le Capitaine Pike annonçait le décollage dans les haut-parleurs, et croisai le regard d'un jeune homme blond, à ma droite, que je n'avais jamais vu auparavant, à aucune des réunions d'information, ni durant les concours d'entrée.

« Je risque de te vomir dessus. » Préférai-je le prévenir, au cas où.

« Ces engins sont plutôt sûrs, vous savez. » Me rassura-t-il.

Qu'il était mignon… et tellement naïf.

« On ne me la fait pas à moi ! » M'exclamai-je. « A la moindre fissure dans la coque, notre sang se mettra à bouillir en treize secondes. Le soleil pourrait nous faire rôtir sur nos sièges. Bon sang, la plupart des passagers sont des novices ! Et si tu chopes un zona Andorien, on verra si tu seras toujours aussi détendu, quand tes globes oculaires exploseront. » Le gamin roula des yeux, comme s'il ne me prenait absolument pas au sérieux. « L'espace n'est que maladie et danger, enveloppé d'obscurité et de silence. »

« Pour info, Starfleet opère dans l'espace. » Me rappela-t-il.

« Je n'avais pas vraiment le choix. » Me justifiai-je. « Mon ex-femme a récupéré toute cette foutue planète dans notre divorce, il ne me reste plus que mes os, et nulle part où aller. »

Je sortis ma flasque d'alcool de ma veste, en bus une bonne rasade et la lui tendis.

« Jim Kirk. » Se présenta-t-il, en acceptant le partage.

« McCoy. Leonard McCoy. »

Il me rendit ma flasque, et me sourit. Puis, nous décollâmes.

Starfleet Academy.

Je traînai les pieds dans le couloir menant à ma chambre, après un discours d'intégration interminable, où un Amiral Gros-con, accompagné d'un confrère aux oreilles pointues, dont j'avais déjà oublié les noms, nous avait expliqués, en long en large et en travers, comment cette année allait se dérouler. Jim était resté avec moi, depuis que nous étions descendus de la navette. Le gosse n'en menait pas large, malgré son apparente assurance. Durant le trajet, il m'avait raconté comment Pike l'avait convaincu de s'enrôler et j'eus la réponse à la question que je n'osais pas poser. C'était bien le fils du regretté George Kirk. Il m'apprit également, assez fière de lui, que c'était cette brute d'Hendorff qui l'avait amoché, la veille au soir dans un bar, et qu'il s'était bravement défendu. L'intuition que le gamin serait un aimant à emmerde me taraudait, et d'une manière presque instantanée, pour une raison que je n'expliquai pas, je me fis un devoir de garder un œil sur lui.

J'étais médecin diplômé, bientôt trentenaire, j'avais vécu en couple, fondé un foyer, possédé ma propre maison et, honnêtement, la perspective de partager mon espace de vie avec un de ces gosses surexcités d'être admis dans la prestigieuse Académie de Starfleet, ne me réjouissait absolument pas. Mais, fort heureusement, ou pas, le hasard avait voulu que Jim soit mon colocataire. Le destin était un saint, ou un fils de pute, je n'arrivais pas à me décider. Pas encore.

Dépité, j'ouvris la porte frappée du numéro que l'on m'avait indiqué et balançai mes affaires sur le premier lit, à droite, qui était encore vide. Sur le deuxième, au fond de la pièce, un sac dégueulait son contenu sur les draps. La tête plongée dans une armoire, mon compagnon de galère rangeait – balançait sans aucune délicatesse – ses vêtements civils sur les étagères. Quand il m'entendit entrer, il se retourna.

« C'est cool que l'on vive ensemble. J'aurais pu facilement plus mal tomber. » Dit-il, un sourire enfantin sur les lèvres. Et je grognai vaguement un « oui », en réponse, avant de prendre aussi possession des lieux.

Il n'avait, bien entendu, pas l'air si jeune que ça. Quand on y regardait bien, on pouvait même apercevoir des ombres, dans ses yeux d'un bleu saisissant, qui n'auraient pas dû s'y trouver. Comme tout le monde, je connaissais les évènements tragiques qui avaient mené l'USS Kelvin à sa perte, et ne m'étonnai franchement pas que le garçon en garde des séquelles. Grandir sans père, souffrir d'une notoriété dont il se serait certainement bien passé… Et Dieu seul savait quoi d'autre encore, que j'ignorais sur sa vie. Mais, mon regard affuté de psychologue avait également déjà identifié de nombreux mécanismes de défense, chez lui. Le sourire, principalement. Ainsi qu'un humour franchement douteux. Et, il avait aussi cette manière de s'exprimer, avec ses mains. Elles remuaient dans tous les sens, dès qu'il s'emballait, comme pour garder les autres à distance. Pour toutes ses raisons, je renonçai, un temps, à lui poser des questions. Il se confierait s'il en avait envie.

« Tu aimes la musique ? » Me demanda-t-il, sans préavis. Et je fus, un instant, pris au dépourvu. « Écoute ça. » Ajouta-t-il, sans me laisser le temps de trouver mes mots.

Il sortit un support de stockage amovible de sa valise et le brancha sur l'ordinateur à notre disposition. Puis il demanda à la machine de jouer un morceau en particulier. Immédiatement, les premières notes de guitare s'élevèrent dans la pièce. L'air ne m'était étrangement pas inconnu. Mais, enterré profondément dans ma mémoire, comme pouvait l'être une berceuse que l'on me fredonnait pour m'endormir. Jim, lui, semblait en connaître par cœur chaque enchaînement, chaque modulation, chaque inflexion et, tandis que dans les haut-parleurs, un homme racontait qu'il prenait une autoroute pour l'enfer, sans limitation de vitesse, il se laissa, en quelque sorte, posséder par la musique. Il reprit ses activités, en rythme dans chacun de ses gestes, fredonna les paroles. Et je ne pus que l'observer, ressentir l'expansion de son aura sur toute la chambre. Il prenait de la place, assurément, comme s'il avait un trop-plein de choses à sortir. Mais, ce n'était pas désagréable. Non. Une sensation étrange me chatouilla l'estomac, quand il me sourit encore, beaucoup plus franchement.

« Tu aimes ? C'est un grand classique du XXe siècle. AC/DC, tu connais ? »

« Je l'ai déjà entendu quelque part. Même si, je ne saurais pas dire où et quand. Ça ne me dérange pas, tant que tu ne fais pas beugler les enceintes. »

« Ce genre de musique, ça s'écoute à fond. Sinon ça n'a aucun intérêt. » Répondit-il, alors que le morceau prenait fin.

« Tu finiras donc à moitié sourd à quarante ans. »

« Oh, come on, Bones ! Ne sois pas rabat-joie. » S'exclama-t-il, en glissant son sac maintenant vide sous son lit.

« Bones ? »

« Puisque ton divorce ne t'a laissé que tes os et, qu'en plus, tu es médecin, je trouve que ça te va comme un gant. » M'expliqua-t-il, content du surnom qu'il venait de me trouver.

Je levai les yeux au ciel, de mauvaise fois, et n'avouai certainement pas à quel point cela sonnait bien à mes oreilles. Il éclata de rire. Un son clair et franc, qui me fit frissonner.

C'est ainsi que nous prîmes nos marques, nos habitudes. Notre cohabitation s'articulait autour des nombreux cours, des révisions jusque tard le soir, des petites fêtes improvisées dont je n'étais pas fan, mais où Jim me traînait immanquablement… et des visites nocturnes de ses conquêtes d'un soir. Car, s'il était un bourreau du travail, bien décidé à accomplir, en trois ans, un cursus normalement plus long, c'était également une espèce de Don Juan du XXIIIe siècle.

Je m'étais résigné à pas mal de chose concernant Jim Kirk. Son manque total de pudeur, sa définition surprenante de l'espace personnel, sa franchise désarmante. Mais, être plus ou moins mis à la porte, pour lui laisser régulièrement une soirée d'intimité avec une de ces créatures, blondes ou brunes, grandes ou petites, humaines ou non, n'était certainement pas l'aspect de notre quotidien que j'affectionnais le plus. Sans faire totalement l'autruche, réfléchir un peu trop aux raisons pour lesquelles cela m'énervait autant, m'emmenait sur un terrain glissant que je n'avais absolument pas envie d'arpenter. Jim était, incontestablement, très intelligent et beau. Je ne pouvais pas réellement lui en vouloir de profiter outrageusement de l'avantage et du succès que ça lui donnait sur les autres. Je n'en avais tout simplement pas le droit. Les amis ne font pas ce genre de choses. N'est-ce pas ?

Nous avions également nos mauvais moments, nos disputes, nos désaccords. Et cela concernait souvent ces choses que Jim ne disait toujours pas. La faute à ma curiosité maladive, quand il s'agissait du bien-être des autres. Je n'étais pas devenu docteur par hasard. Il était toujours très bavard, monopolisait l'attention. Mais, c'était pour mieux vous priver de la possibilité d'en placer une. Pour ne jamais aborder certains sujets. Oui, Jim parlait beaucoup, mais jamais de lui. Pas vraiment. Il n'était jamais avare d'anecdotes croustillantes, de mésaventures qui faisaient, à tous les coups, mourir de rire son auditoire, mais, si l'on se basait uniquement sur ses histoires, on eut dit qu'il n'avait ni famille, ni ami de longue date. Aucune enfance et pas le moindre problème. Derrière son sourire éclatant d'acteur de cinéma, se cachaient des dents pourries, qu'il faudrait bien arracher un jour. Qu'il le veuille ou non.

Parler d'abord de soi, pour encourager les confidences de l'autre, restait une règle basique en psychologie humaine. C'est donc par là que je débutai, un dimanche après-midi de décembre, où le froid mordant de l'hiver nous avait cloîtrés dans notre chambre. Noël approchait, et même si cette date avait perdu toute connotation religieuse, elle restait toujours synonyme de rassemblement, et le murmure des vacances, des projets de chacun, soufflait déjà dans les couloirs. Beaucoup prévoyaient de rentrer simplement dans leurs familles, ceux qui resteraient comptaient organiser un échange de cadeaux commun. Mais, mon ami semblait planer au-dessus de tout ça. Triste, quelque peu éteint. C'était la raison pour laquelle je n'avais toujours pas « trouvé le temps » d'appeler Jocelyn, pour parler à ma fille et, éventuellement, essayer de convaincre mon ex-femme de me laisser la voir pour les fêtes. L'apathie du blond me freinait. Bien sûr, en apparence, il restait le même. Mais, on ne me la faisait pas, à moi. Je n'étais pas né de la dernière pluie. De plus, personne ne se préoccupait réellement de lui. À part peut-être Pike, qu'il voyait comme un père de substitution. Il ne fallait pas vraiment blâmer les autres. L'Académie tenait à maintenir un niveau d'excellence d'une exigence qui donnait des sueurs froides à plus d'un cadet. Moi-même, pourtant déjà confirmé dans ma branche, il m'arrivait de m'arracher les cheveux sur un cours. Chacun devait, avant tout, se concentrer sur lui-même et quand une personne refusait de se confier, détournait sans arrêt la conversation, les gens finissaient par se lasser et laissaient tomber. Seules les teignes, comme moi, restaient à la fin. Et, pour toutes ses raisons, j'hésitais franchement à le laisser seul.

À quel moment, exactement, m'étais-je considéré comme responsable de lui ? Si j'étais honnête… dès que j'avais posé mes yeux sur son visage à l'expression de chiot perdu et abandonné. Certains jours, j'en venais presque à le regretter. Mais, la vie, cette chienne galeuse, avait poussé le gamin sur ma route, comme on jette quelqu'un sous un train. Et maintenant… et bien, il m'était devenu impossible de me détourner de lui, tout simplement. Parce que, parfois, quand il croyait que personne ne le regardait et qu'il se perdait dans ses pensées, on pouvait apercevoir, dans ses yeux trop bleus, une tristesse sans fond, une mortelle mélancolie, une larme de douleur qui perlait au bout de ses cils.

Je ne parlais jamais de ces informations glanées au fil de mes observations silencieuses. Mais, ce jour-là, je décidai que s'en était assez. Assez de silences et de non-dits, assez de fantômes et de zones d'ombre.

« Je t'ai déjà parlé de mon enfance en Georgie ? » Demandai-je, sans préavis, alors qu'il se reposait sur son lit, et de manière rhétorique, puisque je savais pertinemment que non.

Il se tendit légèrement, puisque Jim était à des années-lumière d'être stupide, mais mit, néanmoins, les Beatles en sourdine et se tourna vers moi, sa joue appuyée sur sa paume.

« Non. Mais, j'aime quand tu me racontes tes histoires du Old South. »

Je me calai alors confortablement sur mes oreillers et lui contai les étés interminables, où nous volions jusqu'à l'océan, dans l'espoir d'échapper un peu à la chaleur étouffante d'Atlanta. Les hivers cléments, où il ne fallait pas espérer apercevoir de la neige pour Noël. Les après-midis sans fin, au Centennial Olympic Park. Les matchs de baseball. Ce voyage, avec mon père, à Aberdeen, en Écosse, où j'avais fait la connaissance d'un certain Montgomery Scott, avec qui j'avais malheureusement perdu contact aujourd'hui. Les excursions en radeaux bricolés sur la rivière Chattahoochee, dont la dernière s'était tragiquement achevée sur la noyade de mon cousin David. Il rit, commenta, se moqua gentiment du jeune moi et de mes escapades, parut désolé, mais, à aucun moment, il ne rebondit sur un évènement de sa propre vie. Il serait certainement plus difficile à débloquer que prévu.

« Et toi ? » Tentai-je, audacieux.

« Quoi moi ? »

« Et bien, que faisait Jimmy boy, pour occuper ses longues journées d'été et ses ennuyeux soirs d'hiver ? » Précisai-je, d'un ton que je voulais léger.

Et il se braqua immédiatement, mais pour une raison que je n'aurais pu anticiper.

« Ne m'appelle pas comme ça. »

Ce n'était pas une demande ennuyée ou agacée, de celles qui nous échappent quand on ne cesse de nous taquiner sur une chose qu'on préférerait oublier. Non. C'était une injonction. Presqu'une supplique, qui n'admettait aucun argument contraire, aucune entorse. Je ne devais plus le faire. Point barre. J'allais simplement m'excuser, mais un « pourquoi » sortit de ma bouche, avant que j'aie pu y réfléchir à deux fois. Je me figeai alors, attendant une parade de sa part, une de ses esquives habituelles. Mais, Jim Kirk était un être plein de surprises. Et, il me le prouva, une fois de plus.

« Parce que c'est le surnom que Frank me donnait, quand il avait un peu trop abusé du whisky. »

Je n'avais aucune idée de qui pouvait bien être ce Frank, et j'allais le lui faire savoir, quand il répondit à ma question muette.

« C'est mon oncle… et mon beau-père. »

L'homme s'était donc retrouvé avec la femme et les enfants de son défunt frère sur les bras et avait pris sa place de chef de famille. La situation aurait pu être idéale. Elle aurait l'être. Car, quand on traversait un drame comme celui-ci, être entouré devrait être une chance. Mais, si tonton était un peu trop porté sur la bouteille, comme le laissait entendre Jim, j'imaginais sans peine, que l'exact contraire s'était certainement produit. Je pris une grande inspiration, comme avant de se jeter dans le vide.

« Parle-moi, Jim. Simplement. Peu importe si ça ne vient pas dans l'ordre, si c'est décousu. J'm'en fous. Tout ce que je veux, c'est y voir plus clair. Pour t'aider. »

Il poussa un soupir à fendre l'âme, se rallongea sur le dos, en fixant le plafond et, pour la première fois, se confia comme jamais auparavant. Et je me contentai de l'écouter, en silence.

Depuis ce jour, notre simple amitié ne fit qu'évoluer vers quelque chose de bien plus solide, tangible, stable. Je ne parlai, bien évidemment, à personne, de ce qu'il m'avait raconté. Ni cette fois-là, ni toutes celles qui suivirent, bien que ces occasions restaient rares. Je passai finalement les fêtes de fin d'année avec lui, n'ayant, de toute façon, aucune envie d'écouter une fois de plus Jocelyn me reprocher tout ce qui n'allait pas dans sa foutue vie, et préférai envoyer son cadeau à Joanna, même si elle me manquait atrocement. C'est ainsi que 2256 débuta dans une ambiance bien plus sereine, une atmosphère plus légère. Les cours reprirent. Et les nombreux rencards de Jim aussi.