La survie dépend de mesures drastiques

Note de l'auteur : Avant de vous laisser débuter ce chapitre, je voulais parler un peu de ce qu'est l'eugénisme. Certains le savent déjà peut-être.

Eugénisme : nom masculin.

Théorie cherchant à opérer une sélection sur les collectivités humaines à partir des lois de la génétique.

Source : Larousse.

C'est un très très vaste sujet, sur lequel je ne vais pas m'étendre ici. Si cela vous intéresse, je vous renvoie vers l'article de Wikipédia, qui est très complet. Mais, si je devais prendre un raccourci facile (très facile et à prendre avec des pincettes parce que ce n'est vraiment pas QUE ça), le nazisme est considéré comme une forme d'eugénisme. Ceci, uniquement pour vous donner une idée de la chose. Après, il y a beaucoup d'autres théories, sur lesquelles je m'abstiendrai de donner mon avis, car point de débat ici.

Ce chapitre sera beaucoup moins rose que les autres. Les sujets abordés y sont durs et les émotions, fortes. Un peu de jargon médical, mais normalement, rien de bien compliqué. Si, malgré tout, vous avez des questions, n'hésitez pas. Sinon, Google est votre ami ;)

Dans la timeline de TOS, John Gill est un historien, qui enseigna à l'Académie entre 2250 et 2254. Donc, oui, les dates ne collent pas. Mais, dans cette même timeline, Jim était bien un de ses étudiants. Et puisque l'écart n'est pas bien grand (2 ans, c'est pas une éternité non plus), j'ai décidé de le faire rester à ce poste un peu plus longtemps dans la timeline reboot.

Bonne lecture, tout de même et donnez-moi votre avis.


Starfleet Academy. Janvier 2256.

J'avais déjà remarqué de nombreuses attitudes chez Jim, qui se justifiaient parfaitement à travers les divers traumatismes de son enfance. Le manque d'estime, qu'il contrebalançait par une insolence qu'il aurait voulu faire passer pour de l'assurance. Une incapacité à réellement faire confiance, que je pouvais tout à fait comprendre. Une certaine instabilité émotionnelle, qu'il gérait avec brio la plupart du temps. Quelques comportements autodestructeurs, mais qui auraient pu être bien pires. Il avait, certes, une vie sexuelle débridée, il abusait parfois de la picole et se foutait de sa santé comme de l'an quarante, mais ça s'arrêtait là. Jim était ce que l'on appelle, dans mon jargon, un borderline. Pas de quoi fouetter un chat, si l'individu en question restait bien entouré et qu'on se préoccupait un peu de son cas. Et j'étais, depuis un certain temps déjà, résolu à m'acquitter de cette tâche.

En revanche, ce que je ne m'expliquais pas, et ce, malgré que je me sois creusé la cervelle jusqu'à en avoir la migraine, c'était son rapport à la nourriture. Les troubles alimentaires n'étaient pas rares chez son type de profil psychologique. Mais, on ne pouvait pas vraiment qualifier ainsi sa manière de manger. Il faisait tout, et son exact contraire, ce qui était profondément déconcertant pour quelqu'un qui savait analyser, comme moi. Il oubliait parfois de manger, certes, quand il avait mieux à faire ou qu'il se plongeait trop dans ses révisions, mais pas plus que la majorité des étudiants dans notre situation. À savoir, sous pression et débordé de travail. Il n'était pas non plus du genre à peser ses aliments ou à calculer les apports caloriques. Plutôt amateur de malbouffe, en réalité. Ces deux comportements allaient ensemble. Ils étaient même assez communs. Non, ce qui m'interpellait, c'était la façon dont il mangeait. Dès qu'il avait de la nourriture sous la main, il l'engloutissait, tout simplement. Quoi que ce soit et quelle que soit la quantité. Tant qu'il y avait de la bectance sur la table, vous pouviez compter sur Jim Kirk pour se goinfrer. Un peu comme si demain, la famine allait frapper l'Académie, San Francisco et peut-être même, toute la planète. Il me rappelait un peu ma vieille tante à moitié sénile, qui faisait sans arrêt ses courses comme si nous allions entrer en guerre. Et le contraste était d'autant plus saisissant, car justement, le reste du temps, la bouffe semblait être le cadet de ses soucis. Comme si en voir déclenchait chez lui quelque chose qui restait en sommeil le reste du temps.

J'avais, bien entendu, tenté d'aborder le sujet, de manière détournée. Même s'il me voyait venir à dix kilomètres, à présent, je prenais toujours garde à ne pas le brusquer. Et même si, souvent, il avait besoin d'un certain degré d'alcool dans le sang, pour tout déballer, c'était ce que j'étais devenu. Son confident. Et je n'en étais pas peu fier. Sauf que, cette fois-là, je sentis – je vis presque physiquement – non pas la barrière, non pas le mur, mais le bunker, enterré dans les tréfonds de son subconscient, qu'il avait construit autour de ces souvenirs-là. Une forteresse imprenable, certainement à la hauteur de ce qui se cachait derrière. Et, pour la première fois, j'eus peur de ce que je risquais de déterrer. Si bien, que durant un temps, j'y renonçai, tout simplement. Tout comme je ne l'avais plus jamais appelé Jimmy boy, je m'abstins de toute remarque sur ce sujet. Jim s'alimentait, plutôt bien, et dans le fond, c'est tout ce qui comptait.

Jim et moi ne suivions pas le même cursus. Il aspirait à être capitaine de vaisseau, en trois ans au lieu de quatre, et j'étais médecin. Ce qui faisait que les cours que nous avions en commun n'étaient pas légion. Mais, comme dans toutes les écoles, certaines matières s'avéraient obligatoires pour tout le monde. C'était le cas de l'histoire, par exemple, où je me rendais, justement, en sortant de mon cours de physiologie klingonne.

Je tombai sur Jim, au détour d'un couloir, alors qu'il se trouvait en charmante compagnie. Pour changer. Je levai les yeux au ciel, alors qu'il saluait la demoiselle d'un baisemain parfaitement ridicule – de mon point de vue – avant qu'elle ne disparaisse à l'angle. Elle devait certainement être d'une année supérieure, ce qui ne m'étonnait absolument pas du gamin. J'étais sûr, qu'en donnant le meilleur de lui-même, il serait tout à fait capable de se taper une instructrice, si l'envie lui prenait. Fort heureusement, cette perspective ne lui était pas encore venue à l'esprit.

« C'était qui ? » Lui demandai-je, en lui emboîtant le pas dans le corridor.

« Carine. » Un silence quelque peu gêné. « Enfin, je crois. »

Je soupirai d'exaspération, avant de rire avec lui de la situation.

« Un jour, tu auras des ennuis. »

« Je ne vois pas pourquoi. Je suis honnête, Bones. Si elles attendent plus que ce que je propose, c'est leur problème. »

« Ne fais pas comme si tu ne savais pas que la plupart d'entre elles disent amen à tout, sur le moment, en espérant qu'elles sauront te faire craquer par la suite. »

« M'en parle pas ! » S'exclama-t-il. « Je ne les comprends pas. Moi, j'ai juste envie de prendre du plaisir, sans prise de tête. Où est le mal ? »

Je cherchai mes mots, passai une main dans mes cheveux.

« Ce n'est pas mal, Jim. Mais, la majorité des gens, et pas plus les femmes que les hommes, espèrent se caser, fonder une famille, tout ça… »

Jim grimaça.

« A quoi bon ? Si c'est pour finir par laisser une veuve et des orphelins derrière soi. »

Je stoppai net ma progression au milieu du couloir, un cadet manqua de me rentrer dedans, et j'agrippai fermement le bras de Jim pour qu'il se tourne vers moi. Il me fixa, surpris.

« Écoute-moi bien, kid. Tu ne peux pas faire du cas de tes parents une généralité. C'est une erreur et tu le sais très bien. Parce que ce n'est pas ce qui se produit majoritairement, et heureusement, sinon personne ne voudrait bosser dans l'espace. »

« Et c'est toi qui dis ça ? » Cracha-t-il. « L'aviophobe dont les jambes flageolent rien qu'à l'idée de monter dans une simple navette ? Celui qui voit à peine sa fille ? »

Je savais que devenir blessant faisait partie de ses mécanismes de défense. C'était une façon de repousser les autres. Mais, même en sachant qu'il ne le pensait pas vraiment, la remarque me piqua au cœur.

« Ce n'est pas la même chose. » Soupirai-je, en refusant d'entrer dans son jeu et de m'énerver. « Si Jocelyn et moi étions encore mariés, elles vivraient toutes les deux à San Francisco et je les verrais presque tous les jours. C'est la vie, Jim. Les couples se font et se défont. Ça n'a rien à voir avec la carrière choisie ou l'espace. Entre elle et moi, ça allait mal avant que je songe à m'échouer ici. Mon divorce est la raison pour laquelle je me retrouve à Starfleet. Pas l'inverse. Ne mélange pas tout. »

Il détourna le regard, les yeux brillants.

« Désolé, je n'aurais pas dû t'attaquer là-dessus. J'suis qu'un con, parfois. »

« Je ne dirais pas le contraire. Mais, tu as un bon fond. Tout n'est peut-être pas perdu pour toi. » Ironisai-je, pour détendre l'atmosphère.

« Très drôle. » Râla-t-il, en reprenant sa route. Je le suivis.

« Tu n'es jamais tombé amoureux ? »

Il grimaça de nouveau, comme si je venais de proférer la pire insulte.

« Non. Et je n'en ai aucune envie. Ça rend faible, vulnérable et idiot. »

Et je ne trouvai pas réellement d'arguments pour le contredire. Parce que oui, l'amour rendait bête, aveugle et sourd. Ce n'était certainement pas moi qui allais prétendre le contraire. Mais, cela nous faisait sentir également invincible, capable de tout, confiant en l'avenir et entier. Mais ça, il fallait le vivre, pour le comprendre. Le lui expliquer ne servirait à rien. Nous en restâmes donc là, puisque de toute façon, nous arrivions devant l'amphithéâtre.

La foule de cadets en uniforme s'engouffra dans l'entrée, comme le sang dans une artère. Le brouhaha des conversations me donna rapidement mal au crâne, mais je me résignai et pris place dans une rangée à mi-hauteur. Jim me suivit et s'assit à ma droite. Les cours d'histoire étaient dispensés par le professeur John Gill. Un homme calme, posé et d'une extrême gentillesse. Mais, également ferme et qui imposait un certain respect dû à son âge quelque peu avancé. Si bien, que quand il pénétra dans la salle, les murmures se turent instantanément. Jim avait une affection particulière pour cet enseignant. Moi-même, je prenais toujours un certain plaisir à l'écouter. Il avait une manière d'aborder l'histoire des peuples de la fédération, qui vous donnait vraiment envie de vous y intéresser. Il se concentrait sur les causes, les motivations, plutôt que sur les dates et les évènements en eux-mêmes. Il avait également l'habitude de débuter ses classes par une question évasive, et sans aucun préavis. Nous devions alors répondre rapidement pour connaître le sujet qui serait abordé.

« La survie dépend de mesures drastiques. » Énonça-t-il, lentement. Jim fit tomber une partie de ses affaires. « Qui peut me dire, qui a prononcé ces paroles ? »

J'aidai Jim à ramasser, en tentant de me souvenir où j'avais déjà entendu cette phrase. Je l'avais sur le bout de la langue. Une main à la peau sombre se leva dans l'assemblée.

« Cadet Uhura ? » Interrogea Gill, en lui donnant la parole.

« Le Gouverneur Kodos, Monsieur. Dit : l'Exécuteur. »

« C'est exact. » Approuva-t-il, en se tournant vers l'écran holographique derrière son dos.

Il pianota sur le clavier de son ordinateur, sur son bureau, et diverses informations apparurent.

« Tarsus IV. » Reprit-il. « Quatrième planète du système solaire Tarsus. » L'astre s'afficha en trois dimensions, tournant lentement sur son orbite. « Classe M. Quadrant Alpha. Tarsus IV était une colonie agricole de la Fédération. Qui peut me dire ce qui s'y est produit en 2246 ? »

Honnêtement, celui qui ne connaissait pas, ne serait-ce que vaguement, la réponse à cette question, n'avait clairement rien à faire à l'Académie. Je me tournai vers Jim, en m'attendant à le voir étaler sa science, comme souvent. Mais, il ne prononça pas un mot. Muré dans un silence inhabituel. Et un autre élève leva la main.

« Cadet Sulu ? »

« En 2246, une moisissure détruisit une grande partie des récoltes. Confronté à la famine qui frappa la colonie, Kodos, qui gouvernait alors, prit la décision extrême et lourde de conséquences, d'exécuter la moitié des colons, pour assurer la survie des autres. Il les sélectionna en se basant sur des principes eugéniques. La Fédération leur vint rapidement en aide, mais trop tard pour stopper le massacre. » Récita le jeune Japonais, que j'avais déjà aperçu.

« Exact. Kodos considérait que certaines vies étaient plus valables que d'autres. Sur les huit mille colons, il en condamna quatre mille à mort. Les rapports mentionnent neuf survivants, dont l'identité, aujourd'hui encore, reste tenue secrète pour des raisons évidentes… »

Gill continua de parler, mais je ne l'écoutai plus vraiment. Quelque chose clochait chez Jim. Il était pâle subitement. Vraiment très pâle. Translucide même. Et il cachait ses mains sous sa table pour éviter qu'on les voie trembler.

« Tu te sens bien, gamin ? » Demandai-je, doucement, en posant une main sur son épaule.

Mais, il sursauta, comme si je venais de le sortir de sa torpeur et renversa sa chaise en se levant brusquement, attirant tous les regards sur lui.

« Cadet Kirk, rasseyez-vous. Ma classe n'est pas un cirque. » Le rappela-t-on à l'ordre, d'une voix calme, mais ferme.

Mais, ce fut comme s'il ne l'avait pas entendu. Son regard semblait incapable de se fixer sur quoi que ce soit.

« Jim, qu'est-ce qui te prend ? » Tentai-je, sans oser le toucher, cette fois.

« Il faut que je sorte. » Affirma-t-il. « Maintenant. Il faut… Je… »

Symptômes : respiration erratique et sifflante, mouvements oculaires rapides, tremblements, sueur en abondance, difficultés à s'exprimer clairement, déséquilibre caractéristique de vertiges. Diagnostique : crise de panique sévère. Conséquences imminentes : violence verbale et physique, envers les autres et possiblement lui-même. Comportements imprévisibles.

Je devais le tirer de là, tout de suite.

« Monsieur ? » Appelai-je, en me levant.

« Cadet McCoy ? »

« Je pense qu'il vaudrait mieux que je l'emmène à l'infirmerie. Il ne va manifestement pas bien. Je le prends en charge. »

« Si vous pensez que c'est nécessaire. C'est vous le médecin. Je veux un rapport avant ce soir, cependant. » Me demanda-t-il, toujours parfaitement calme.

« Ce sera fait, Monsieur. » Lui assurai-je, avant de m'approcher de Jim, comme on appréhende un animal sauvage.

Avec prudence et délicatesse, je passai une main dans son dos et le guidai vers la sortie. À travers le tissu de sa veste, je perçus la fournaise de sa peau. Il sentait l'odeur âcre de la peur. La crise semblait déjà s'atténuer, mais je ne comptai pas la prendre à la légère. Il allait devoir s'expliquer, quand il aurait repris ses esprits. Il me suivit docilement, en me broyant presque le bras. Mais, je serrai les dents, sans me plaindre. Le gosse semblait terrorisé, et je luttai contre l'envie de simplement le serrer contre moi pour lui dire qu'il était en sécurité. Le professeur eut le très bon réflexe de reprendre son cours normalement, nous permettant ainsi de sortir sans heurt.

« Ces évènements furent une douloureuse piqure de rappel pour l'humanité. Nous avions fait l'erreur de croire que toute notre technologie nous avait éloignés de notre passé sanglant… »

J'ouvrai la porte prestement et poussai doucement Jim dans le couloir. Mais, avant que nous en franchissions le seuil, je l'entendis distinctement murmurer.

« Il ne sait pas de quoi il parle. Il n'y était pas. »

Et un atroce pressentiment me prit soudainement à la gorge.

L'infirmerie était incontestablement, mon territoire. Du moins, j'aimais à le penser. J'y étais respecté pour mon expérience et ne lésinais pas sur les heures de garde. C'est donc sans surprise, que je vis le personnel présent se précipiter pour me porter assistance, dès qu'ils nous virent entrer. Mais, je freinai immédiatement cette initiative. La crise était passée sur le chemin, cependant, je ne voulais pas prendre le risque d'en déclencher une nouvelle.

« Écartez-vous, il a besoin d'air. Je l'emmène dans une des salles de consultation et que personne n'entre sans mon accord. »

Chacun retourna à ses occupations, sans demander son reste. La plupart me connaissaient suffisamment, pour savoir que quand il s'agissait de Jim, mieux valait ne pas trop me faire chier. Sauf, bien entendu, le médecin en chef, à qui je devais des comptes. Je lui exposai rapidement la situation et, satisfait, il nous laissa seuls.

Je fis s'allonger le gamin sur le seul lit d'examen de la pièce exiguë, après avoir refermé la porte derrière nous. Il n'opposa pas grande résistance, ce type d'épisode laissait la majorité des gens épuisés et désorientés. Je pris ses constantes. Si sa respiration avait repris un rythme normal, sa tension artérielle n'était pas encore redescendue à un niveau acceptable. J'ouvrai un tiroir et sélectionnai minutieusement le calmant que j'allais lui administrer. Jim était allergique… et bien, à peu près à tout. Un vrai cauchemar. Heureusement, il ne rigolait pas avec ça et je pouvais lui faire confiance, les trois-quarts du temps, pour ne pas s'empoisonner tout seul. J'empoignai fermement l'hypospray et le plantai dans sa nuque avec une douceur qui ne m'était pas coutumière. Mais, pour une fois qu'il n'était en rien responsable de son état… Il grimaça, mais ne se plaignit pas. Ce qui, étrangement, m'inquiéta d'autant plus. Il n'avait pas prononcé une seule parole sur le trajet. Et il n'en dit pas plus, durant les longues minutes où je m'activai à apaiser son organisme.

Quand j'eus fait tout ce que je pouvais, je pris un siège et m'assis à côté de lui. Il me fixa de ses yeux fatigués, éteint et toujours muet.

« Diagnostique, docteur ? » Demanda-t-il, subitement, comme s'il voulait plaisanter, mais sans y parvenir vraiment.

« Syndrome de stress post-traumatique. »

Il éclata d'un rire jaune, qui se mua rapidement en une quinte de toux. Je me levai prestement pour le redresser en position assise et allai lui chercher un verre d'eau, qu'il accepta sans rechigner.

« Tu n'étais qu'un enfant, à l'époque. Un suivi psychiatrique soutenu est obligatoire dans ce type de cas. Mais, manifestement, tu n'y as pas eu droit. »

Il but quelques gorgées, avant de me répondre.

« Quand un pan entier de ta vie est classé secret défense, tout déballer, même à un professionnel, n'est pas réellement une option, Bones. »

« Tu y étais vraiment alors ? »

« Oui… Parmi ceux qui devaient être exécutés. » M'avoua-t-il, difficilement, en fixant le mur droit devant lui. « Ma mère a cru devenir folle. Elle n'a plus jamais été la même après ça. Ce n'était pas comme si notre relation allait bien, jusque-là, mais ce fut pire ensuite. Mon frère encaissa mieux, mais nous n'en avons jamais discuté, donc… »

« Tu as dû gérer ça tout seul. À treize ans. » Complétai-je, totalement sur le cul.

« Je suis plein de ressources. » Dit-il, en reportant son attention sur moi. L'ombre d'un sourire se dessina sur ses lèvres et j'eus l'impression de le retrouver un peu.

Je l'observai quelques secondes, dans un silence religieux. J'observai cet homme, propulsé dans l'âge adulte beaucoup trop tôt, alors que son visage conservait encore de légères rondeurs de l'enfance. Ce roc qui paraissait indestructible, parfois. Cette force de la nature, qui refusait de plier face à l'adversité. Dans un geste inconscient, ma main trouva la sienne, sur les draps blancs de l'infirmerie, et la serra de toutes ses forces, alors que mes yeux suivaient le trajet d'une larme solitaire, sur sa joue pâle.

Je crois que c'est à ce moment-là, que je pris conscience que je l'aimais.