Un milligramme d'adrénaline

Note de l'auteur :Ce cinquième chapitre est le dernier qui se déroule avant les événements du premier chapitre. Le prochain viendra directement à la suite du premier.

Référence à un roman que j'aime énormément et qui a eu une influence décisive sur ma vie, il y a quelques années. J'ai eu envie de lui rendre un petit hommage. Si vous ne l'avez pas lu, ou que vous n'avez pas vu le film, désolé, mais je vais un peu vous spoiler la fin.

Bonne lecture !


Starfleet Academy. Mai 2256.

Jim n'avait pas manifesté la moindre intention de retourner voir son frère, et je préférai ne pas insister, même si je pensais que c'était une erreur. Il y aurait certainement d'autres occasions. Oui, quand les tensions entre eux, se seront un peu apaisées.

Jim ne montra pas plus de volonté à prendre contact avec sa mère. Ce qui me peina bien plus, car je n'étais pas aveugle et voyais bien qu'il en souffrait. Mais, certains choix devaient être faits seul. Il lui parlerait quand il serait prêt. Prêt à pardonner les fautes d'une femme dévorée par le chagrin qui avait fait ce qu'elle pouvait.

Les semaines passèrent, au rythme des cours de plus en plus denses, des premières chaleurs estivales, des folles soirées estudiantines où, étrangement, Jim allait beaucoup plus rarement. Je n'allais pas m'en plaindre, évidemment, préférant le voir sobre le plus souvent possible. Ses conquêtes d'un soir s'espacèrent également, jusqu'à finalement briller par leur absence, depuis presque quinze jours, à présent. Je n'osais pas aborder le sujet. Peut-être y avait-il un problème d'ordre physiologique là-dessous, et j'étais médecin, je pouvais tout entendre. Mais, je ne voulais pas mettre les pieds dans le plat et le vexer, si au final, ce n'était rien d'autre qu'une baisse de régime passagère.

Il y avait des jours – de plus en plus souvent – où j'aurais tout donné pour être une personne plus légère, moins sur le qui-vive. Sauf que je n'y pouvais rien. Mes yeux étaient entraînés à tout observer, mon cerveau programmé à tout analyser et à réagir rapidement. Et j'essayais, par tous les moyens, de sortir Jim du déni, sans le braquer. Je préférais, bien sûr, qu'il se perde dans ses révisions, plutôt que dans l'alcool, pour ne pas penser à… et bien, à ce qu'il essayait par tous les moyens d'éluder, quoi que se soit. Cependant, la démarche restait la même et je voulais qu'il arrête de se mentir à lui-même.

Ce qui faisait de moi le plus gros hypocrite à la surface de cette foutue planète. Si ce n'était pas de ce putain d'univers. Parce que, bien évidemment, mes sentiments pour lui ne faisaient que se renforcer de jour en jour, au point que je me trouvais parfaitement ridicule. Comme si j'avais de nouveau quinze ans et les hormones en ébullition. Jim me rendait cinglé, tout simplement. Et j'allais y laisser ma santé mentale si les choses restaient ainsi. Quand nous étions seuls, dans nos quartiers, j'hésitais à lui dire d'enfiler un t-shirt ou, au contraire, que le pantalon de jogging – que je le soupçonnais de volontairement prendre une taille trop petite – était superflu. Qu'à ce stade, autant qu'il se balade entièrement nu. Il m'arrivait de plus en plus souvent de m'attarder sur ses lèvres, quand il me parlait, perdant complètement le fil de la conversation, de laisser mes yeux parcourir son corps plus que nécessaire. À tel point que j'en vins sérieusement à me demander comment il pouvait ne pas le remarquer. Ou alors, il le cachait très bien. Cela ne semblait ni le mettre mal à l'aise, ni le flatter. Il n'avait tout simplement aucune réaction. Ce qui me mettait sur les nerfs, car ça n'existait pas les gens qui ne réagissaient pas à ce genre de chose.

Comme maintenant, alors que je tentais vainement de me concentrer sur mes notes, assis à mon bureau. Mais, comme s'ils étaient aimantés, mes yeux ne cessaient de se détourner de mon PADD, pour se perdre sur les contours de sa silhouette. Il était vautré sur son lit, sur le dos, en train de réviser, l'élastique de son pantalon indécemment bas sur ses hanches, à tel point que quelques poils blonds s'en échappaient sur son bas-ventre, le stylet de sa tablette, qu'il avait appuyée sur son torse, dans sa bouche. Il le faisait passer de droite à gauche entre ses lèvres, avec sa langue. Je pouvais l'entendre racler sur ses dents et cela me faisait vaciller entre l'idée de le lui enfoncer dans la gorge, pour lui passer l'envie de faire des bruits aussi casse burnes, et le désir de le lui arracher, pour le remplacer par tout autre chose.

Mon regard dévia une fois de plus vers lui et je le surpris à m'observer. Il me sourit, le bout de plastique noir coincé entre ses incisives, puis il poussa sur ses pieds pour remonter sur ses oreillers. Le frottement sur le drap emporta un peu plus son jogging, révélant la naissance de ses fesses, et ce fut trop. Juste. Trop.

Je me redressai brusquement de ma chaise, l'adrénaline parcourant mes veines, attrapai ma veste sur le dossier et me précipitai presque sur la porte.

« Tu sors ? » Lança-t-il, étonné.

« J'ai besoin d'air. J'étouffe. » Dis-je, sans me retourner vers lui et ouvrai la cloison coulissante, avant de perdre totalement le contrôle.

« Je peux venir avec toi ? »

« Non ! » Répondis-je, plus sèchement que je ne l'aurais voulu. « J'ai envie d'être seul. » Ajoutai-je, doucement. « Tout va bien, ne t'inquiète pas. À plus tard. »

Et je sortis, sans attendre sa réponse.

San Francisco était pareil à une fourmilière qui ne dormait jamais. À toute heure du jour et de la nuit, il y avait des silhouettes arpentant les rues. Une marée humaine sur les grosses artères, des corps parsemés çà et là sur les axes moins fréquentés. Partout où vous posiez les yeux, quelqu'un faisait quelque chose. Les époques, les ethnies, les espèces, s'entrecroisaient, se mêlaient, le temps d'un déjeuner en terrasse, d'une virée shopping, d'une journée de travail. Les buildings de verre, dont les sommets léchaient les nuages, faisaient de l'ombre à des bâtiments centenaires et plus modestes. La modernité s'acoquinait avec l'ancienneté, le futurisme enlaçait le traditionnel, l'avant-garde de la technologie s'associait avec de vieilles habitudes. Tel était le XXIIIe siècle.

Je me laissai porter par le vent, le cours de mes pensées, sans lutter contre le courant. Mon regard caressa l'éternel Golden Gate Bridge, vestige d'un temps révolu, obstinément débout. Au hasard de mon périple, lentement, le métal et le béton laissèrent place aux briques et à la fonte. Au détour d'une avenue, je finis par reconnaître Jackson Square, le quartier des antiquaires. Ici, l'acier échouait encore à tout engloutir. On avait presque l'impression de pénétrer dans une autre ville, de faire un bond dans le passé. Les brocanteurs et les galeristes se partageaient l'espace, le contenu de leurs nombreuses vitrines débordant sur les trottoirs. Une odeur de grenier planait dans l'air, pas totalement désagréable. Sur les étales, des reliques de nos ancêtres, des souvenirs, des stigmates. Et je ris jaune, car il n'y avait pas de hasard. Jim m'avait traîné ici un certain nombre de fois, ses yeux trop bleus illuminés comme ceux d'un gosse le jour de Noël. Je l'aimais. Et il aimait cet endroit. Quoi de plus prévisible que j'échoue ici ?

Mon regard fut soudainement attiré par la devanture d'une librairie, où d'anciens volumes se chevauchaient, jaunies, cornés, mais étonnamment bien préservés.

« Je peux vous aider ? »

Je sursautai presque en entendant la vendeuse, juste à ma droite, que je n'avais pas vu approcher. Elle était plutôt mignonne. Jeune. Certainement qu'elle rendait service à ses parents, en ce samedi après-midi, en tenant la boutique. Brune, de grands yeux verts, un sourire franc. Elle aurait plu à Jim. Mais, Jim n'était pas là et la demoiselle ramena une mèche folle derrière son oreille, en attendant poliment ma réponse.

« Euh… »

Super ! Bravo Leonard ! Quelle répartie !

« Vous cherchez quelque chose de précis ? »

« Je ne sais pas. C'est pour offrir. » Improvisai-je, en me demandant immédiatement ce que je foutais.

« C'est un cadeau formel ou personnel ? »

« Très personnel. »

« Oh. Je vois. Une personne chanceuse. » Répondit-elle, sans parvenir à réellement cacher une certaine déception.

« Il le serait, chanceux, s'il avait conscience de l'intérêt que je lui porte. »

J'eus envie de me gifler. Qu'est-ce qui me prenait de déballer ma vie devant une étrangère ?

« Alors, trouvons une manière détournée de le lui montrer. » S'enthousiasma-t-elle, en retrouvant son professionnalisme.

Elle entra dans le magasin, en réfléchissant et je lui emboîtai le pas, en me demandant encore ce que je fichais là. Elle parcourut les rayonnages quelque peu poussiéreux, qui semblaient sur le point de s'écrouler à tout instant, tant ils étaient chargés, son doigt caressant les tranches des livres, la tête penchée sur le côté, ses lèvres roses articulant silencieusement certains titres.

« Il aime quel genre d'histoire ? »

« Tout ce qui est ancien. Avec un penchant pour les aventures de cowboys, même si je ne comprends pas vraiment pourquoi. »

Elle se tourna vers moi et me sourit mystérieusement, avant de jeter son dévolu sur une autre étagère, sûre d'elle. Son choix s'arrêta finalement sur un petit volume. Elle s'en empara et me le tendit. Assez fin, plus une nouvelle qu'un roman, la couverture craquelée par endroits avait perdu ses couleurs. Mais, on y distinguait encore deux hommes, vestes en jean sur le dos et Stetson sur la tête, sur fond de montagnes. Je plissai les yeux pour déchiffrer le titre à peine lisible. Brokeback Mountain. Ainsi que le nom de l'auteur. Annie Proulx.

« Qu'est-ce que c'est ? » Demandai-je.

« Une histoire de cowboys. » Répondit-elle, un air parfaitement innocent sur le visage que venait contredire son sourire quelque peu moqueur.

« Mais encore ? »

« Un amour interdit, déchirant. »

Je retournai le livre dans ma main. Au dos, une étiquette recouvrait le résumé, certainement illisible. Ce dernier y avait été retranscrit proprement, ce qui me permit de me renseigner un peu plus sur le contenu. Je sentis bêtement mes joues rougir en parcourant ses quelques lignes. La « manière détournée » prenait, à mes yeux, des allures de « manière extrêmement peu subtile » de montrer mon intérêt. Mais, la vendeuse semblait confiante et l'ouvrage usé se réchauffait agréablement au contact de mes doigts, comme s'il se trouvait mieux là, que parmi les siens, sur les rayons. Et, avant de vraiment en avoir conscience, je me retrouvai de nouveau dehors, le satané bouquin bien calé dans la poche intérieure de ma veste et allégé de quelques crédits.

Quand je regagnai notre chambre, elle était vide. Passé la déception, j'y vis une occasion et déposai simplement le livre sur son lit, avant de m'allonger sur le mien. Le soir tombait doucement et ma ballade m'avait fatigué. Je fermai les yeux et m'endormis rapidement.

Le chuintement de la porte me réveilla, mon souffle se bloqua et je me tendis. Immobile, j'écoutai le tapotement léger de ses pas dépasser ma couche, celui du matelas qui protesta doucement quand il s'assit dessus. Un froissement de vêtement que l'on retire. Un long silence, puis le bruit d'une page que l'on tourne.

« Je sais que tu ne dors pas. » Dit-il, soudainement. Et je renonçai à faire semblant, me redressai, pour affronter son regard. « C'est quoi ? » Me demanda-t-il, l'ouvrage dans les mains.

« Je n'en sais rien. C'était là, quand je suis rentré. » Répondis-je, en me levant, soudainement très désireux de quitter la pièce.

Il sourit, puis marcha vers moi, jusqu'à envahir mon espace vital de son aura trop lumineuse. Il se pencha à mon oreille, doucement. Je restai statufié sur place.

« Tu mens très mal, Bones. » Murmura-t-il, les vibrations de sa voix allant directement enflammer mes reins. « Merci. » Ajouta-t-il, avant d'embrasser ma joue.

La brûlure de ses lèvres s'étendit sur mon visage, mon cou, mon corps. Je serrai les poings, pour m'empêcher de le toucher. Il y a le point de contact et le point de rupture. Et le premier manqua de me faire atteindre le deuxième. Mais, déjà, il s'en retournait à son lit, sur lequel il se laissa tomber, pour entamer sa lecture. Mon cœur cognait furieusement dans ma poitrine, distillant l'adrénaline et sur ma pommette, le fantôme incendiaire de sa bouche irradiait encore.

La soirée s'étira lentement. Jim dévorait son cadeau, comme si l'histoire le possédait et que ne pas en connaître la fin immédiatement était une torture. Moyennement concentré sur mon simulateur de diagnostique différentiel, mes yeux quittaient trop souvent l'écran de mon PADD, pour l'observer se tourner et se retourner, changer de position, au fil des pages qu'il tournait fébrilement. Mais, cette fois-ci, une sourde angoisse étouffait quelque peu la boule de désir qui grondait dans mon ventre. Une fois sa lecture achevée, qu'allait-il penser ? Cependant, la peur n'arriva pas à égratigner mon contentement de le voir si passionné par ma trouvaille. Il faudrait que je songe à remercier la jeune vendeuse.

Puis, son regard se voila de tristesse, alors qu'il arrivait sur la fin. Une main presque tremblotante tourna les dernières pages. L'éventualité que l'histoire se termine mal ne m'avait même pas traversé l'esprit. Amour interdit rimait rarement avec un épilogue heureux, j'aurais dû le savoir. J'espérai juste que cela lui plairait, néanmoins. Il acheva sa lecture, soupira, et je me refocalisai sur mon écran, l'air de rien.

« Tu ferais quoi, si je mourais ? »

Je manquai tomber de ma chaise en me tournant brusquement vers lui.

« T'en as beaucoup des questions connes comme ça ? » M'exclamai-je. Je me doutai bien que c'était directement lié avec ce maudit bouquin, mais ça ne me plaisait pas pour autant.

« On meurt tous un jour, Bones. Ce n'est pas au meilleur médecin que je connais, que je vais apprendre ça. »

« Peut-être, mais j'aimerais autant que ça arrive quand tu seras très vieux et entouré d'un tas de petits-enfants. Et je suis le seul médecin que tu connaisses, Jim. »

Il s'esclaffa comme si l'idée même du grand-père Kirk et de la marmaille larmoyante autour de son lit de mort était hilarante.

« Je ne suis même pas sûr de vouloir me marier. Alors, pour les petits-enfants, on repassera. » Dit-il, en se laissant retomber sur les oreillers.

La lumière tamisée de sa lampe de chevet couvrait la peau de son torse de reflet doré et je m'y perdis quelques instants.

« Tu n'as toujours pas répondu. »

Je levai les yeux au ciel.

« Parce que je n'ai rien à dire, Jim. Sous ma surveillance, ça n'arrivera pas. »

« Le preux chevalier Leonard. » Ironisa-t-il. « Je ne suis pas une princesse en détresse, tu sais. »

« Non, juste un emmerdeur de première qui se complaît dans des situations dangereuses. Il faut bien que quelqu'un veille au grain, puisque tu n'es pas foutu de prendre soin de toi. »

« J'ai bien survécu, avant de te connaître. » Me rappela-t-il, vexé, en se redressant.

« Survivre, oui. C'est le mot. Je ne veux pas que tu survives. Je veux que tu sois… »

« Quoi ? » M'interrogea-t-il, alors que je laissai ma phrase en suspens.

« Heureux. »

Et durant un long moment, il ne trouva rien à répondre.

« Pourquoi avoir acheté ce livre ? » Me prit-il de court.

« Pour te faire plaisir. »

« Ne fais pas semblant de ne pas avoir compris. Pourquoi ce livre-là spécifiquement ? »

« Sans raison particulière. » Mentis-je de nouveau.

« Alors quoi ? Tu es entré dans une librairie au hasard et tu as pris le premier roman qui te tombait sous la main ? Sérieusement, quel est le message ? Que l'amour ça craint ? »

« Exactement ! » M'énervai-je, en me levant.

« Tu vas encore fuir ? Ce ne sera que la deuxième fois, aujourd'hui. »

Sa remarque fit mouche. Puisque j'avais effectivement dans l'idée de me tirer de là, avant que cette conversation prenne une tournure qui ne me plaisait absolument pas. Je m'en voulus, pour ma propre lâcheté. Mais, je ne pouvais tout simplement pas lui dire que je l'aimais à en crever et que ça me tuait à petit feu.

« Je comptais juste aller manger un bout. Mais, tu peux bien penser ce que tu veux. »

« Si j'arrête avec mes questions, je peux venir avec toi ? » Demanda-t-il, comme pour s'excuser.

Je me tournai vers lui, ses yeux bleus pétillants, sa fausse moue boudeuse, ses lèvres insolentes, et un sourire se dessina malgré moi sur mon visage.

« Je préfère ça. » Se réjouit-il, en se rhabillant.

« Je n'ai pas dit que j'étais d'accord. » Le taquinai-je.

« Je sais que tu ne peux pas te passer de moi, Bones. » Rit-il, en passant devant moi, pour sortir.

Il n'imaginait pas à quel point.

Jim dormait depuis longtemps. Après un dîner tardif et plutôt frugal, nous étions simplement rentrés nous coucher. Mais, alors que je me sentais épuisé, le sommeil, ce bâtard sans cœur, avait décidé de m'éviter. Plongé dans l'obscurité, je laissai mon regard errer sur les formes familières de notre chambre. Et, immanquablement, il revenait toujours sur la silhouette de Jim. Le drap rejeté sur ses cuisses, son torse offert à ma vue, son cou, ses lèvres entrouvertes.

Ça ne pouvait plus durer. Mais, la situation était inextricable. Incapable de l'abandonner, rester à ses côtés sans le toucher devenait insupportable. Chaque frôlement était comme une décharge électrique, un milligramme d'adrénaline dans mon sang. Mon cœur partait en vrille, je ne comptais plus les tours de grand huit. Et il saignait, mais, tant que je saigne, j'existe. Dans mon âme, c'était la débâcle. Je l'aimais tant, que ça me tuait.