VII

Kobayashi Maru

Note de l'auteur : Cela fait plus d'un an maintenant que je n'ai pas posté de nouveau chapitre sur cette fic et je tiens à m'en excuser. Le fait est qu'à ce moment-là mon intérêt pour Star Trek s'était estompé au profit d'autres fandoms, comme Hannibal, ou plus récemment The Path et Preacher. Mais la sortie du prochain film, ainsi que l'insistance de certains lecteurs ont su réveiller cet intérêt et c'est avec un regard nouveau que je vous sers enfin l'avant-dernier chapitre de cette fic que j'apprécie particulièrement. Jim et Bones me feront toujours rêver. La fin arrivera très vite, évidemment, pour que je mette enfin un point final à cette histoire inachevée depuis trop longtemps.

Bonne lecture et à très vite !


Starfleet Academy. Juin, 2 256.

La vie reprit son cours beaucoup plus facilement que je ne l'avais imaginé. Simplement, parce que contrairement à l'impression que j'avais, le monde ne s'était pas arrêté de tourner durant notre mémorable week-end. Les examens approchaient toujours à grands pas, les cadets étaient toujours aussi stressés, les cours toujours aussi intenses. Et les habitudes ont la vie dure, comme on dit. Si bien que nous retombâmes dans notre routine, à tel point que j'en venais parfois à penser que rien n'avait changé. Mais, nos nuits, elles, n'étaient définitivement plus les mêmes et me rappelaient que je ne rêvais pas.

Nous étions tous les deux des bourreaux du travail. Lui par défi, moi par passion, et nous croiser à peine durant la journée ne nous dérangea pas. Pendant un temps. Certainement parce que nous avions toujours fonctionné ainsi. Mais, cela finit immanquablement par nous peser. Je ne sais plus vraiment lequel de nous deux s'en plaignit en premier, mais un jour tout allait bien, et le lendemain, ça ne nous convenait plus. Peut-être parce que personne ne semblait avoir remarqué la différence. Peut-être encore parce qu'il y avait toujours ces filles qui continuaient à draguer ouvertement Jim, parfois devant moi. Je n'avais jamais été très démonstratif, et je découvrais que Jim non plus. Mais, cette pudeur nous jouait finalement de drôles de tours, et nous décidâmes d'y remédier.

C'est pour ça que je me retrouvais assis dans l'herbe du parc de l'Académie, avec un pique-nique – certes, frugal, mais composé d'aliments non répliqués, pour une fois – à attendre Jim qui, évidemment, n'était pas à l'heure. Et je me sentais bête. Et exposé. Car avec l'arrivée des beaux jours, nous n'avions pas le monopole de l'idée. Les autres étudiants, éparpillés sur la pelouse en petits groupes ou en couple, me lançaient régulièrement des regards curieux. Ou alors, j'étais juste parano.

Il y avait des tonnes de raisons qui pouvaient expliquer le retard de Jim, et ça ne faisait que dix minutes que j'attendais. Il n'empêche que je me trouvais con. Allez savoir pourquoi, mais le fait de ne pas attendre une femme changeait la donne. J'étais fier d'avoir retenu l'attention de quelqu'un comme Jim. Un homme beau, intelligent, bon. Mais voilà, c'était un homme justement. Et j'avais juste l'impression de poireauter comme une lycéenne avant son bal de promo.

Et, quand enfin je le vis approcher au loin, j'eus d'autant plus envie de me foutre des claques. Parce que rien qu'à la vue de sa tignasse blonde fourragée par le vent, de ses yeux rieurs et de son sourire, j'eus l'impression de me liquéfier sur place.

Il trottina jusqu'à moi quand il m'aperçut et se laissa lourdement tomber dans l'herbe. Sa matinée n'avait pas dû être de tout repos. Je le sentis tendu, malgré sa bonne humeur de façade.

« Raconte, » dis-je, simplement, en déballant mon sandwich.

« Raconter quoi ? » Demanda-t-il, en mordant dans le sien.

« Tu n'as pas à faire semblant d'aller bien avec moi, Jim. »

Il soupira lourdement.

« Je n'ai pas envie de gâcher ce moment. J'attends ça depuis qu'on s'est quitté ce matin. »

« Je veux passer du temps avec toi, en dehors de notre chambre. Avec toi, Jim. Pas avec monsieur parfait. Alors partage ton début de journée merdique. »

Il prit le temps d'avaler une bouchée supplémentaire, chercha ses mots.

« Je me sens juste… Écrasé par ma charge de travail, » avoua-t-il, après un long silence.

Et je pus voir à quel point ça lui coûtait de l'admettre. Pike lui avait dit quatre ans. Jim avait répondu qu'il le ferait en trois. Et Jim n'avait qu'une parole et trop de fierté. Alors, qu'il affiche son manque de confiance en lui devant moi éveilla un étrange sentiment en moi. Qui me donna envie de le serrer dans mes bras jusqu'à l'étouffer. Mais, Jim n'avouait que rarement ses faiblesses et quelque chose me dit qu'à ce moment précis, à la vue de tous, c'était bien la dernière chose à faire. Plus tard, entre les quatre murs de nos quartiers, dans la chaleur de nos draps. Mais pas là. J'adoptai donc la seule attitude qu'il tolérerait.

« Tu en es là parce que tu le voulais, Jim. C'est normal d'avoir des coups de mou. Ça t'apprendra à fanfaronner, monsieur je-veux-tout-faire-mieux-que-tout-le-monde. » Répondis-je, en fouillant mon sac à la recherche d'une bouteille d'eau.

« C'est ça que tu cherches ? » Me demanda-t-il.

Mais, alors que je relevai la tête pour voir de quoi il parlait, un liquide glacé éclaboussa mon visage. Je restai figé un instant, les yeux fermés par réflexe, avant de cracher l'eau qui s'était faufilée entre mes lèvres et de lentement passer une main sur ma figure pour m'essuyer sommairement. Quand j'ouvris de nouveau les paupières, ce fut pour tomber sur un Jim hilare, les yeux brillant de malice, l'objet du délit toujours dans sa main.

« Sale gosse, » lançai-je, ce qui ne fit qu'accentuer son rire.

Puis, nos corps se tendirent simultanément. Un chasseur face à sa proie. Excepté que le rôle de chacun n'était pas réellement déterminé. Jim se mit en mouvement le premier, ramenant ses pieds sous lui et étendant brusquement ses jambes pour se relever, avant de se mettre à courir. Je le suivis avec un peu moins de vivacité, mes genoux protestant contre la soudaine contraction de mes muscles, et le poursuivis durant de longues minutes à travers la pelouse, entre les arbres, armé de la deuxième bouteille d'eau que j'avais emportée. Les autres étudiants nous observèrent un moment, d'abord surpris, puis clairement amusés, avant de nous imiter, déclenchant une bataille d'eau générale. C'était comme si tout d'un coup, toute la tension accumulée par les examens se libérait dans l'atmosphère. Les rires joyeux et les cris enthousiastes résonnèrent dans le parc, jusqu'à ce que les munitions manquent et que tout le monde se calme peu à peu.

Jim était sublime, les cheveux mouillés en bataille, la peau humide de sueur et d'eau, avec ce sourire éclatant qui illuminait son regard. Nous regagnâmes notre emplacement et je me laissai tomber sur la couverture que j'avais dépliée plus tôt pour m'asseoir sur l'herbe. Nos sandwichs à moitié entamés gisaient près du sac, abandonnés, mais je n'avais plus vraiment faim. Je levai les yeux vers le ciel et observai les nuages blancs et cotonneux traverser lentement le ciel, alors que Jim s'allongeait contre moi. Je fus surpris qu'il prenne cette posture sans équivoque, sa tête dans mon cou, une jambe glissée entre les miennes, mais je n'en montrai rien et serrai un bras autour de ses épaules. Installé de la sorte, je ne pouvais pas vraiment voir si on nous regardait, mais je décidai de m'en foutre royalement et de profiter des quelques minutes qui nous restaient avant la reprise des cours.

J'étais complètement détendu, quelque part entre rêve et réalité, provisoirement coupé du monde, jusqu'à ce qu'une main vienne se plaquer fermement sur un endroit totalement inapproprié. Et je maudis mon corps de réagir presque immédiatement.

« Jim, arrête tes conneries, quelqu'un va nous voir, » marmonnai-je.

« Ça m'étonnerait, il n'y a plus personne. »

Je grognai en réponse, avant que l'information fasse son chemin dans mon cerveau engourdi par la chaleur. Je me redressai alors, soudainement alerte.

« Pourquoi tout le monde est parti ? Il est quelle heure ? »

« Je crois que les cours ont repris, » répondit-il, comme si c'était le dernier de ses soucis.

« Bon sang, Jim, on ne peut pas se permettre de manquer les cours à cette période de l'année ! Les examens débutent la semaine prochaine ! »

« Tu sais très bien qu'on va les réussir. On peut bien s'accorder une pause. Tu n'auras qu'à dire que je me sentais mal et que tu m'as conduit à l'infirmerie, » dit-il, en montant à cheval sur mes hanches, me clouant au sol.

« Nous sommes à découvert en plein milieu du parc. Quelqu'un va finir par nous voir par l'une des fenêtres, alors descends de là tout de suite. »

Mais il ne fit rien dans ce sens, au contraire, il accentua la friction et je posai mes mains sur sa taille malgré moi, enivré par le poids de son corps qui pesait agréablement sur mon membre tendu. Les choses commencèrent sérieusement à déraper et je ne contrôlai plus vraiment mes gestes, l'embrassai à perdre haleine, avant de mordre la jointure entre son cou et son épaule et de croiser le regard insondable de Spock qui nous observait de toute sa hauteur, à contre-jour.

Je sursautai si violemment que Jim tomba à la renverse sur la pelouse en poussant un geignement de douleur.

« Mais qu'est-ce qui te prend ? » Me demanda-t-il, en se redressant.

« Vous feriez mieux d'écouter le Docteur McCoy, Cadet Kirk. Il est apparemment plus sage et avisé que vous, » dit Spock, sans se départir de son calme habituel.

Jim réalisa alors à quel point nous étions dans la merde et eut la décence de paraître gêné… durant une ou deux secondes.

« Nous n'avons pas vu passer l'heure, Spock. Ce sont des choses qui arrivent, » répondit-il néanmoins, un air de défi dans le regard.

« C'est "professeur" pour vous, Cadet Kirk. »

« Vous savez que j'ai bien l'intention de devenir le plus jeune Capitaine de Starfleet et de succéder au Capitaine Pike aux commandes de l'Enterprise, n'est-ce pas ? Et vous êtes son Premier Officier si je me souviens bien. »

« Vos insinuations ne vous mèneront nulle part. Je n'ai aucunement l'ambition d'acquérir ce poste et vos projets, aussi louables soient-ils, ne risquent pas d'aboutir si vous n'assistez pas aux cours, en particulier les miens. Je vous attendais depuis très exactement quinze minutes et quarante-cinq secondes, quand je vous ai finalement aperçu par la fenêtre de ma salle. J'ai donc décidé de venir vous chercher, puisque vous ne sembliez pas enclin à prendre la peine de vous déplacer par vous-même. Ce qui, soit dit en passant, est un manque profond de respect pour ma personne et l'enseignement que je tente par tous les moyens de vous administrer. »

Je me levai promptement durant la leçon de morale du Vulcain et époussetai mon uniforme, en me gardant bien d'intervenir pour le moment. Spock n'était pas un de mes professeurs et je n'étais donc pas réellement concerné, même s'il ne se gênerait sûrement pas pour me dénoncer également rapport à mon absence au cours d'anatomie romulienne que j'étais en train de rater.

« Je suis navré que vous le preniez ainsi, professeur, mais vraiment, cela n'avait rien de personnel. Nous nous sommes assoupis, pardonnez la faiblesse de nos pauvres organismes humains. »

Cela aurait presque pu passer pour des excuses, sans le ton clairement sarcastique de sa voix.

« Je ne suis pas un expert en fornication, Cadet Kirk… »

« Vraiment ? Je ne l'aurais jamais deviné… » Tenta de l'interrompre Jim.

« … mais je suis pour le moins certain que vous n'étiez pas en train de dormir, » acheva Spock, en l'ignorant superbement. « Et je suis également sûr que la législation en vigueur, autant au sein de l'Académie qu'en dehors de son enceinte, interdit et punit sévèrement les accouplements dans les lieux publics. Il me semble que le terme est : exhibitionnisme. Mais je ne peux garantir l'exactitude de sa définition, car après tout, il n'existe aucune traduction pour ce mot dans ma langue natale. Je me demande bien pourquoi. »

Les Vulcains n'étaient vraiment pas une espèce connue pour son sens de l'humour. Pour ce que j'en savais, ils étaient rigides, stricts, très à cheval sur les règles et ne pensaient qu'à leur sacrosainte logique. Mais Spock, hybride de son état même s'il n'assumait pas du tout sa part humaine – c'était d'ailleurs à se demander pourquoi il voulait tant travailler parmi nous – semblait avoir pris certains traits de caractère de sa mère. Je ne la connaissais pas personnellement, mais j'imaginais que pour vouloir passer sa vie avec un sang-vert, il fallait en avoir une sacrée paire, métaphoriquement parlant. Spock était apparemment doté d'un humour caustique qui m'aurait beaucoup plu dans d'autres circonstances.

« Peut-être parce que le balai que vous avez dans le cul a lui-même un balai dans le cul, » proposa Jim en guise d'explication.

Et je plaquai une main sur mon visage en soupirant. Nous y étions. Le point de non-retour, la limite à ne pas franchir. Surtout avec quelqu'un comme Spock.

« Ou peut-être est-ce simplement parce que mon peuple s'est détaché de ces considérations d'ordre physique et hormonal qui gâchent la concentration et détournent l'esprit des objectifs à atteindre et des sujets qui importent réellement. »

Hormis le fait que son espèce serait déjà éteinte depuis longtemps si c'était vraiment le cas, je savais pertinemment que c'était faux dans une certaine mesure. Les chaleurs septennales des Vulcains étaient un des secrets les mieux gardés de la galaxie, à tel point que ce n'était même pas au programme de mon cursus. Un confrère travaillant pour Starfleet, le Docteur M'Benga, qui avait fait ses études sur Vulcain, m'avait une fois parlé du Pon Farr, en me faisant jurer de ne jamais l'évoquer devant l'un d'entre eux. Je gardai donc le silence, alors que la tension entre Jim et Spock s'accentuait encore d'un cran. Ces deux-là finiraient un jour par s'étriper ou je ne m'y connaissais pas.

« Comme réussir ses examens, » continua Spock sur un ton égal. « Et être le fils d'une légende ne vous en dispense pas, à moins que vous vouliez que le sacrifice de votre père soit vain. »

Je vis le corps de Jim se tendre, son bras partir en arrière et ses doigts former un poing probablement avant même qu'il en soit conscient, et je réagis avant qu'il ne soit trop tard. C'était une chose d'avoir des mots avec un professeur, s'en était une autre de lui mettre une droite dans la gueule. D'autant plus que Jim courait vers une belle humiliation et un nombre indéterminé de phalanges fracturées, la force physique du Vulcain dépassant largement la sienne. M'interposant entre les deux, j'agrippai fermement le poignet de Jim et stoppai son geste. Il me lança un regard déterminé auquel je répondis en secouant lentement la tête de droite à gauche.

« Je vous remercie de bien vouloir maîtriser votre compagnon, Docteur McCoy. J'espère que vous saurez également, à l'avenir, tempérer son caractère impétueux. »

« Fermez-la ! » Criai-je tout à coup. « Vous êtes allé trop loin, Spock. Venant d'une personne comme vous, évoquer la mort d'un proche de cette façon, c'est tellement bas. Je vous pensais franchement au-dessus de ça. »

Mes paroles semblèrent le transformer en statue de sel. Sa posture se raidit, ses mains se croisèrent sans son dos et il eut au moins la correction de baisser les yeux.

« Vous avez raison, mes mots ont dépassé ma pensée. Je vous fais mes excuses, Cadet Kirk. »

Jim ouvrit la bouche pour répliquer quelque chose de stupide, je pus le deviner à son expression et le fis taire d'un regard noir.

« Je m'excuse également, pour notre retard, ainsi que mes paroles déplacées, » murmura-t-il d'une voix presque inaudible, à mon grand étonnement.

Tout espoir n'était peut-être pas perdu. Car Jim avait raison, il y avait de fortes chances que nous travaillions un jour tous les trois sur le même vaisseau.

« Je vais fermer les yeux sur cet incident, exceptionnellement. Mais s'il vous prend de nouveau l'envie de manquer mes cours… »

« Message reçu. »

« Bien, dans ce cas, pouvons-nous y aller ? »

Nous le suivîmes dans le bâtiment sans rien ajouter de plus.

Le reste de la journée se déroula à une lenteur atroce, largement accentuée par la chaleur. La masse des étudiants semblait baigner dans un marasme de sueur malgré l'air conditionné qui maintenait l'intérieur de l'Académie à une température supportable. Mais les constants allers-retours sur les passerelles et dans le parc aux intercours avaient raison de l'énergie de chacun.

Quand les cours prirent fin et que le climat se décida à redevenir plus clément, c'est avec soulagement que je retrouvai Jim dans notre chambre. Il était allongé sur son lit – notre lit – sur le dos, un bras posé sur ses yeux fermés. Il semblait calme à première vue, mais j'avais appris à décrypter son langage corporel jusqu'au plus petit frémissement de son épiderme. Plusieurs remarques sarcastiques me vinrent à l'esprit, mais aucune ne franchit mes lèvres. Peut-être que je me faisais vieux. À la place, je retirai mes chaussures, ainsi que mon uniforme, et le rejoignit en sous-vêtement. Il se décala presque sans un bruit pour me faire de la place et se blottit immédiatement contre moi.

J'avais détesté le Vulcain pour ce qu'il avait osé dire, à présent je le haïssais pour l'état dans lequel était Jim. Parce que je savais à quoi il pensait, bien sûr. Qu'il n'était pas le digne fils de son père et qu'il allait échouer.

« Au diable le gobelin et sa condescendance, » chuchotai-je à son oreille. « Tu es né pour être Capitaine, Jim. »

Il ne répondit rien, mais resserra sa prise sur moi en soupirant.

La semaine suivante, Jim avait repris du poil de la bête. Peut-être même un peu trop.

« Je repasse le test, » dit-il, alors que nous descendions les marches de l'entrée de l'Académie.

Les jolies étudiantes ne manquaient pas dans le parc, mais j'avais déjà remarqué que depuis quelque temps, Jim ne les regardait même plus. Ce qui me plaisait et me déplaisait à la fois. Mon côté possessif s'en réjouissait, mais une part de moi avait aussi l'impression de perdre un peu du Jim Kirk que j'avais toujours connu.

« Tu te fous de moi ! » M'écriai-je, en le suivant de près.

« Demain matin. Je te veux avec moi. »

« Écoute, j'ai mieux à faire que de te regarder t'humilier pour la troisième fois. Je suis médecin, je bosse, » précisai-je, exaspéré.

« Pourquoi personne ne réussit ce test ? » Demanda-t-il, en s'arrêtant dans l'allée pour se tourner vers moi.

« Le Kobayashi Maru est conçu pour ça. Personne ne réussit le test et personne n'a le culot de s'y frotter trois fois, » lui rappelai-je, au cas où il l'aurait oublié.

« Je vais étudier, » décida-t-il alors, avant de m'embrasser brièvement et de s'éclipser.

« Réviser, mon cul, » marmonnai-je pour moi-même, en retournant à mes occupations.

Le lendemain, comme convenu, nous étions tous réunis dans la salle de test. Un nombre suffisant de cadets pour simuler le personnel travaillant sur la passerelle de commandement.

« Nous recevons un SOS de l'USS Kobayashi Maru… » Uhura récitait l'introduction de la simulation d'un air quelque peu ennuyé, en regardant Jim, notre présumé Capitaine le temps de l'exercice. Il fallait dire que c'était également la troisième fois qu'elle se déplaçait à la demande de Jim. « … Starfleet nous a donné l'ordre de les secourir, » acheva-t-elle sa réplique avec un sourire sarcastique.

« Starfleet nous a donné l'ordre de les secourir, Capitaine, » la corrigea-t-il, en se tournant vers l'écran principal.

Je levai les yeux au ciel. Jim ne changerait jamais. Une alarme se déclencha, comme prévu, et je fis immédiatement mon rapport.

« Deux croiseurs klingons approchent dans la zone neutre, prêts à tirer. »

« C'est rien, » me répondit-il nonchalamment.

« C'est rien ? » Lui demandai-je ironiquement, en pivotant mon siège vers lui.

Si c'était pour prendre le test à la légère et nous faire perdre notre temps, ce n'était vraiment pas la peine de revenir une troisième fois.

« Y a pas de lézard, » ajouta-t-il sur le même ton.

Je soupirai d'agacement et repris le scénario avant que les instructeurs arrêtent le test.

« Trois autres croiseurs en vue, parés à tirer. Ce n'est toujours rien ? »

« Ils ouvrent le feu, Capitaine ! » Avertit dramatiquement un camarade.

« Que l'infirmerie soit prête à recevoir l'équipage du Kobayashi, » ordonna Jim.

J'allais dire quelque chose, mais Uhura me devança.

« Et comment comptez-vous passer ce barrage de Klingons, Capitaine ? » Demanda-t-elle en appuyant exagérément sur le grade.

« Prévenez l'infirmerie, » insista-t-il, sans plus d'explication.

« Nous sommes touchés. Boucliers à 60 pourcents, » continuai-je.

Nous allions échouer, comme à chaque fois.

« C'est noté, » répliqua-t-il, avec toujours autant de détachement.

« Ne devrait-on pas riposter ? » Le questionnai-je, franchement énervé à présent.

« Non, » affirma-t-il, avant de croquer dans une pomme qu'il venait de sortir de sa poche.

« Suis-je bête, bien sûr que non, » raillai-je, en me tournant vers mon pupitre.

Je ne savais pas à quoi il jouait, mais j'allais lui faire regretter de m'avoir fait déplacer pour ces conneries si tôt le matin. Soudainement, les écrans s'éteignirent et la puissance manqua, puis l'ordinateur central sembla rebooter et tout revint à la normale. Ou presque. Qu'avait fait Jim, bon sang ?

« Armez les torpilles. Paré à tirer, » ordonna-t-il, en continuant à manger son fruit, totalement détendu.

« Jim, les boucliers sont toujours levés, » lui rappelai-je.

« Vraiment ? »

Il croqua de nouveau dans sa pomme et je regardai mon écran avec un mauvais pressentiment. Il avait raison.

« Non, ils sont désactivés, » constatai-je.

Ce qui n'était pas normal ni prévu dans le scénario. Le test était conçu pour que l'on perde. Le but étant de perdre le moins possible et de prendre la meilleure décision pour sauver le plus de monde.

« Balancez une torpille par vaisseau, inutile de gaspiller, » dit-il sur un ton ironique.

L'ordre fut exécuté et je pus voir les vaisseaux klingons exploser un à un sur l'écran. Jim semblait heureux comme un gosse à Noël et fier de sa connerie. Parce que c'en était forcément une. Tout ceci ne pouvait se produire, à moins qu'il ait trafiqué le test. Et vous pouviez faire confiance à Jim Kirk en ce qui concernait l'informatique.

« Commencez le sauvetage ! » Conclut-il, avant de se lever et de s'adresser aux instructeurs qui nous observaient en hauteur, à travers des vitres. « Donc, nous avons neutralisé l'ennemi, nous ne déplorons aucune perte et… » Déblatéra-t-il, en me donnant une tape sur l'épaule au passage. « … le sauvetage de l'équipage du Kobayashi Maru est en cours. »

Il acheva son rapport en croquant une fois encore dans le fruit, visiblement fier de lui. Je sentais que tout ceci allait forcément mal tourner.

« La Commission, Jim ! C'est quoi la prochaine étape ? La cour martiale ? » M'écriai-je, en le suivant dans l'amphithéâtre où toute l'Académie était réunie.

« Tout va bien se passer, » répondit-il, même si visiblement il n'y croyait pas lui-même.

Jim était dans la merde jusqu'au cou, comme je m'y attendais. Accusé de tricherie pour avoir piraté le test. Nous nous installâmes dans l'assistance et les murmures se turent quand le président de l'Académie prit la parole.

« La Commission doit débattre aujourd'hui d'un problème épineux. James T. Kirk, veuillez vous avancer. »

Jim parut se figer sur place, puis se leva lentement avant de descendre les marches pour s'avancer vers le pupitre des accusés.

« Cadet Kirk, la preuve nous a été apportée que vous avez violé notre code déontologique en enfreignant l'article 17.43 de règlement de Starfleet. Un mot avant que nous commencions ? »

On lui laissait une chance de s'exprimer, avant de le descendre en flèche. Je priai intérieurement pour qu'il la saisisse et n'aggrave pas son cas en se montrant arrogant comme à son habitude.

« Oui, j'aimerais être directement confronté à mon accusateur, » demanda-t-il.

La requête était légitime. Jim était du genre à affronter les problèmes en face. Dans l'assemblée, une silhouette bien connue se détacha alors. Spock se leva et lissa le devant de son uniforme en le regardant droit dans les yeux.

« Veuillez vous avancer. Le Commander Spock est l'un de nos plus éminents diplômés, » le présenta le président. « Il programme le test du Kobayashi Maru depuis maintenant quatre ans. »

La nouvelle tomba sur moi comme le couperet d'une guillotine. De tous, il fallait que ce soit le gobelin. Il n'allait certainement pas faire preuve de clémence cette fois-ci. Spock s'avança vers le deuxième pupitre.

« Commander ? » L'invita-t-on à parler.

Jim et Spock s'affrontèrent du regard, puis le Vulcain s'adressa directement à lui.

« Cadet, en installant un sous-programme dans le simulateur, vous avez modifié les conditions du test. »

« Et alors ? » Osa demander Jim.

Je plaquai une main sur mon visage. Il ne pouvait décidément pas s'en empêcher.

« En termes simples, vous avez triché, » résuma le président.

L'accusation le cloua sur place et les murmures s'élevèrent de nouveau dans la foule.

« J'ai une question, » annonça-t-il alors, et j'eus un mauvais pressentiment. « Nous connaissons tous la réponse. Votre test est truqué à la base, programmé pour être infaisable. »

« Certains scénarios sont voués à l'échec, » se défendit Spock.

« Je ne crois pas aux scénarios sans victoire, » affirma Jim, sans appel.

« En plus d'avoir triché, vous êtes passé à côté de la leçon, » continua le Vulcain, imperturbable.

« S'il vous plaît, éclairez-moi, » le provoqua Jim, et je serrai les dents, attendant la collision inévitable.

« Vous êtes bien placé pour savoir, Kirk, qu'un Capitaine ne peut déjouer la mort. »

L'attaque non dissimulée remua l'assemblée et Jim. Tout le monde ici connaissait l'histoire de l'USS Kelvin et de la mort de Georges Kirk. Je dus lutter contre l'envie de me lever et d'en mettre une à Spock cette fois-ci, pour avoir de nouveau heurté le gosse sur ce point sensible.

« Je suis bien placé ? » Lui renvoya Jim.

« Votre père, le Lieutenant George Kirk, n'est-il pas mort aux commandes ? »

Nous y étions. La gueule d'ange, le sourire en coin, Jim allait dire une connerie ridiculement juste et stupide à la fois.

« Vous êtes vexé que j'aie réussi votre test ! » Contrattaqua Jim, avec ironie.

« Vous n'avez pas compris le but du test. »

« Alors, éclairez-moi de nouveau. »

« Il s'agit d'expérimenter la peur. La peur face à une mort certaine. D'accepter cette peur et de rester maître de soi et de son équipage. C'est ce que l'on attend d'un Capitaine de Starfleet. »

Les paroles de Spock atteignirent Jim en pleine poitrine, je pus le voir même s'il me tournait le dos, rien qu'à sa posture et la raideur de ses épaules. Il allait répondre, quand un événement vint interrompre cette parodie de procès. L'atmosphère se modifia légèrement, quand une personne descendit les marches de l'amphithéâtre et s'avança directement vers la commission rassemblée en face de nous, avant de tendre un PADD au président. L'homme lut brièvement le texte, puis prononça cette phrase à la fois familière et étrangère.

« Nous avons reçu un SOS de Vulcain. »